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© Bruno Nuttens




1er janvier 2006 - L'allocution du président de la République était à ce point brodée de promesses toujours reprises et presque jamais tenues, que je me suis plutôt intéressé à la manière dont, en médaillon, une interprète aux mains de magicienne le traduisait dans le langage de l'abbé de l'Épée. Mais quelle part d'implicite échappe d'une langue à l'autre dans un pareil exercice ?
Quand j'ai rencontré Christine, voici quarante ans, elle achevait d'illustrer un vocabulaire, publié par L'Ecole des loisirs, qui devait permettre aux petits sourds-muets (souvent muets parce que nés sourds) d'accéder par l'image au sens de mots plus ou moins abstraits. Allez donc imager "courageux, paresseux, vite, peut-être, souvent, parfois..."

Plus tard dans cette soirée de la Saint-Sylvestre, le titre du roman de Houellebecq - La possibilité d'une île - m'est revenu, non parce que je cédais à un repentir, mais parce que les convives réunis au mas pour passer le cap de l'an neuf s'exprimaient dans une langue que je connais, certes, et que je pratiquais encore l'instant d'avant, mais que, soudain, je n'ai plus eu envie d'entendre ou de partager car j'étais irrité par une manière de la parler qui, avec l'idée de simplifier pour se faire comprendre, effleurait les choses sans les infiltrer. Me trottait en tête un petit air de Brice Parain... Eh bien, puisque les mots ne disent pas ce que je suis, je serai ce que je dis. Dès lors, m'étant détaché du groupe, je me suis retrouvé île flottante qui s'éloigne du rivage. Et n'écoutant plus que le lointain bruit de vagues dans la conversation, j'ai pensé à ce que j'avais lu récemment. À savoir que, dans moins d'un siècle, nous aurons perdu plus de la moitié des quelque six mille langues actuellement parlées sur la Terre. Il est d'ailleurs probable qu'à cette époque les Français ne parleront plus la leur que chez eux, comme aujourd'hui les Finlandais, les Grecs, les Albanais ou les Danois. Échanges et sacro-sainte communication se feront en anglais et plus souvent encore dans cet esperanto déplumé qu'on appelle globish ou bichlamar. Mais les langues ne sont pas seulement outils de commerce et de propagande, elles sont aussi armature de la pensée, couloir de la connaissance et régulateur du comportement. Et les contractures triviales exercent là leurs méfaits. Dégâts de plus en plus visibles, débilité de la pensée en vue !

Autre jeu de solitaire... comparer une année révolue au destin d'un livre : ce que l'auteur voulait qu'il fût, ce que la lecture a permis d'en comprendre et ce qu'il est devenu par l'accueil qui lui a été réservé. Imprévisible écart entre ce qui est exprimé, ce qui est sécrété et ce qui émerge...Vus sous cet angle, les vœux qu'on échange font sourire, ils ressemblent aux illusions que se font les auteurs.

Aujourd'hui, comme chaque année à la même date, nous avons déjeuné à Saumane chez Jeanne-Marie. Et là, François Nourissier, avec qui je parlais du petit essai que je suis en train d'écrire, a prétendu que j'avais tort, qu'il n'y avait pas le moindre signe de folie chez les "vrais" éditeurs. À l'appui, il m'a raconté quelques souvenirs du temps où il fréquentait Gaston Gallimard. Or tous témoignaient de fantaisies ou d'extravagances qui lui donnaient tort et à moi raison. Puis, à Marie-Claude Char il a dit que, lors de notre première rencontre, dans les années soixante, il m'avait demandé ce que j'entendais faire - et je lui aurais répondu : m'établir en France, y être écrivain et devenir éditeur. "Et il l'a fait !" s'est-il exclamé. Là, j'ai hésité. Reconnaissait-il la folie ou s'obstinait-il à la nier ?

À quoi je vois, dans ces assemblées, qu'Actes Sud est devenu une institution ? Au nombre de personnes qui me donnent du prénom et qui m'embrassent comme si nous avions fait nos classes ensemble. Les mêmes qui...Mais, à ces embrassades, combien je préfère le baiser que me donne une inconnue pour me dire le plaisir que lui a procuré une page de roman qui rend à la femme son vrai royaume, ou un poème qui lui a dit ce qu'elle croyait indicible.

2 janvier - L'équinoxial anniversaire de la mort de François Mitterrand approche. Souvenirs, témoignages et livres se déploient en éventails d'écume sur nos plages médiatiques. Ça m'a donné envie de retraverser en les feuilletant les trois volumes de L'éditeur et son double pour rafraîchir ma mémoire sur les relations discrètes et intermittentes que j'eus avec ce président, en particulier quand, à la fin de son second septennat, il voulait que je lui raconte comment Nina Berberova avait affronté la mort, ou quand, à peu près dans le même temps, nous évoquions le fil conducteur d'un entretien télévisé que nous devions avoir sur l'histoire de ses lectures au long de sa carrière, un projet à l'endroit duquel il avait montré tour à tour un vif intérêt et une grande méfiance.
La première occurrence, première apparition dans les premières pages de mes carnets, date du 26 août 1983. "Non, avais-je écrit, je n'ai pas dîné ce soir avec Allende." Suivait le récit d'un dîner au cours duquel, après avoir parlé avec lui de Paul Gadenne qu'il connaissait comme pas un, de Zoé Oldenbourg et de Margaret Mitchell, je l'avais accompagné, pour la présentation nocturne de l'Ecole de Vienne, aux arènes d'Arles où il avait été accueilli par une bronca qui s'était élevée des travées où les places étaient les plus chères... Le lendemain matin je l'avais revu dans notre librairie où il était entré en compagnie de mes deux filles qui l'avaient rencontré sur le quai du Rhône.

Cet après-midi, à la demande de Françoise, j'ai couru en Arles pour dire quelques mots, ès qualité de fondateur, aux équipes élargies d'Actes Sud qui étaient réunies afin de connaître les dispositions du programme éditorial de l'année. C'est toujours le même exercice qui consiste à abouter les accomplissements d'aujourd'hui avec les ambitions d'hier. Dire ce qui se perpétue. J'ai sorti mon vieux trousseau de mots-clefs. Il y en a deux qui paraissent ouvrir toujours des portes : plaisir et nécessité. Inutile de "jouer" à l'éditeur si l'on ne goûte pas pleinement le plaisir de la lecture ou si l'on prend de haut les règles artisanales du savoir-faire. Je ressassais, et ce fut occasion de leur dire que le vieil éditeur, eh bien oui, appartenait à cette nation de rabâcheurs à laquelle Albert Cohen donnait les prophètes pour ancêtres.

3 janvier - La première fois que, Christine et moi, nous avons rencontré Paul Auster pour de vrai, c'était le 24 juin 1987 à La Gauloise, un restaurant de la 13ème rue, à New York. "Avec lui, ai-je noté dans mon journal de l'époque, Siri Hustvedt enceinte au point que je me suis demandé si l'accouchement n'interromprait pas notre soirée." Epok, "l'hebdo de la Fnac", consacre aujourd'hui sa couverture et trois pages à la superbe Sophie Auster, l'invisible convive du dîner de 1987, qui vient en France pour le lancement de son premier disque et une soirée au New Morning. Le rôle du père est largement commenté par les deux rédacteurs de l'article. Mais de la mère, Siri Hustvedt, dont le roman, Tout ce que j'aimais, a consacré le talent en 2003, il n'est question que par une allusion à ses "tentatives littéraires". Une phrase indigne qui me rappelle que, lors de la parution du premier livre de Siri, Les yeux bandés, en 1993, il s'est trouvé d'autres plumes pour caqueter en accordant à cette romancière deux qualités : sa blondeur scandinave et son mariage avec Paul Auster. Une de ces flèches qui me font comprendre l'indignation que peuvent intimement ressentir les femmes quand elles en sont la cible.

6 janvier - Anne-Marie Garat qui est descendue en Arles pour exposer aux représentants d'Actes Sud les ambitions de son grand roman-feuilleton à paraître au printemps, Dans la main du Diable, est venue hier soir au mas avec Jean-Claude Chevalier pour souper d'un waterzooï, une spécialité de ma traductrice d'épouse.
Anne-Marie est une folle de photographie et de cinéma qui, de mémoire, vous démonte et vous remonte un film, et du même coup vous y fait découvrir des plans que vous n'aviez pas remarqués et des intentions qui vous avaient échappé. Après une exemplaire leçon d'anatomie qu'elle a improvisée sur 2001 : l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, on s'est livrés à un inventaire des multiples sens que l'on peut donner au monolithe noir apparu sur la Terre, sur la Lune et dans les parages de Jupiter, et on a fini par des commentaires comparatifs sur le grand nombre de films dont l'image est exhibitionniste et le petit nombre de ceux que nous gardons jalousement dans notre grande anthologie parce que, là, l'image accède au langage alchimique de la pensée.

8 janvier - Le 8 janvier 1996, quand nous sommes entrés, Christine et moi, à la faculté de mathématiques de l'université de Strasbourg pour assister à la soutenance de thèse de notre fille Louise, une secrétaire s'est précipitée qui m'a pris par le bras. "Vite, disait-elle, France Inter cherche à vous joindre pour vous interviewer." Je ne comprenais pas, ils ne pouvaient tout de même pas s'intéresser à l'algèbre qui est la spécialité de Louise ! Et qu'aurais-je pu leur dire, moi qui n'y comprenais rien ? On m'a conduit dans un bureau, l'instant d'après j'avais Anne Gromaire en ligne. Elle m'apprit que François Mitterrand était mort dans la nuit, elle voulait que je parle à cœur ouvert, à cœur surpris, des souvenirs qu'il me laissait... Me suis-je exprimé en formules algébriques ? Je ne me rappelle pas un seul mot de ce que j'ai dit, sinon que j'ai parlé un instant de Baleine, ce livre de Gadenne en forme de requiem que Mitterrand tenait pour essentiel et dont nous avions souvent évoqué la dernière phrase, si menaçante dans sa simplicité : "Ayant fait la lumière, je vis qu'elle avait quitté la chambre."

Est-ce pour avoir pensé hier à cette phrase de Gadenne que j'ai fait un si drôle de rêve cette nuit ? Je recevais le prix Alfred (allusion à Hitchcock) pour le roman le plus court jamais écrit, un que j'ai réellement écrit et publié en deux exemplaires pour le cinquantième anniversaire de Fançoise. Un thriller d'une seule phrase : "La marquise sortit à cinq heures et nul jamais ne la revit."

Nous nous apprêtons à monter à Paris, puis à Bruxelles. Alors que les liaisons ferroviaires sont aujourd'hui d'une rapidité jamais égalée, à la veille de ce voyage ridiculement petit je ressens la déchirure du départ comme jamais je ne l'éprouvais à l'époque où, avec vingt ou quarante ans de moins, je filais en Amérique, en Chine ou en Afrique.

9 janvier – Ce matin, arrivée à Paris. Et dans mon panier, une petite galette de temps. Ceux qui n’en auront pas une part, je le sais, me feront des reproches. Ils laisseront entendre que c’est pourtant chez eux que les choses importantes se sont passées pendant que je me prélassais dans le Sud…

Dans le TGV, lecture de la presse du week-end. Le coma de Sharon et les ambitions présidentielles de Ségolène Royal sont submergés par la commémoration du dixième anniversaire de la mort de Mitterrand. Il suffit de contempler cette agitation journalistique comme si les personnages en question étaient ceux d'un roman-feuilleton ou d'une bande dessinée pour prendre la mesure de notre inaptitude à vivre dans la transformation continue que nous impose le temps. Tout se passe, dirait-on, comme si on était toujours dans la nostalgie de ce qui n’est plus et dans la désirante angoisse de ce qui n’est pas encore, comme si la traversée, entre passé et avenir, était celle d’un vide.
C’est l’intérêt de faire de temps à autre la lecture intégrale d’un quotidien, de l'arrogance nucléaire de l'Iran à la mésentente conjugale qui se solde par deux morts dans un pavillon de banlieue. Les enjeux sont alors mieux visibles. Les articles de fond, les éditoriaux, les grands débats où l’on s’efforce de mettre en lumière le sens des choses, apparaissent comme des tours élevées dans une cité en proie, au ras du sol, à la violence, à la délinquance, au désespoir, au délire.
Ce qui est absurde n’en devient que plus affligeant. Comment les règlements scolaires, par exemple, pourraient-ils encore prévenir ou même réduire l’agressivité de ces jeunes exclus d’un système élaboré par des gens qui, sur des écrans de toutes tailles, les gavent de violence marchande, de crimes en forme de compétitions, de représentations sexuelles où le juste droit est celui du plus pervers et du plus fort ? S’il reste une graine d’espérance, elle est dans le fait qu’au cœur même de la violence il se trouve toujours un violent parmi les violents pour jouer au philosophe de la situation. Comme s’il portait en lui la vieille assurance qu’il n’y a pas de victoire accomplie sans triomphe d'une idée qui la fonde.

10 janvier – Attrape-nigaud, le film de Brian W. Cook, Appelez-moi Kubrick, que nous sommes allés voir hier soir, attirés que nous étions par le titre, par l'histoire de ce cinglé d'Alan Conway qui se faisait passer pour Stanley Kubrick, et par la vedette, John Malkovich. L’idée y était mais nous n'avons trouvé ni esprit ni grâce dans un fatras d'allusions assez lourdes. Reste tout de même une nouvelle démonstration du talent d'un grand acteur, prodigieux transformiste…

Cette déception sans doute, là-dessus trop de vin sicilien avec un repas tardif, et peut-être une couette trop épaisse… toujours est-il que je me suis réveillé au milieu de la nuit avec un accès de tachycardie que j’ai eu du mal à maîtriser. Je ne parvenais à interrompre ni la galopade cardiaque ni la représentation que je me faisais des problèmes auxquels Christine aurait à faire face le matin si les bielles venaient à fondre. Dans ces circonstances, des idées folles exercent sur la raison des pouvoirs démesurés… J’ai essayé de régler ça à coups de semonces intimes, mais finalement ce sont de véritables coups de poing qu’il a fallu pour envoyer mon imagination dans les cordes.

Ce n’était qu’un incident. La preuve ? Ce matin j’ai grimpé sans difficulté les quatre rudes étages qui donnent accès à l’appartement de Moustaki. Quelques détails à régler pour la parution prochaine de son livre, certes, mais surtout le plaisir de poursuivre l’inventaire des champs que nous avons traversés l’un et l’autre sans jamais nous rencontrer, jusqu’à ce jour assez récent où Thierry Fabre s’est chargé de l’aiguillage de nos relations. Et je lui en sais gré car la découverte de complicités méconnues est l’une des cueillettes les plus satisfaisantes que je connaisse.

Déjeuner aux Bouquinistes avec Siri Hustvedt, Paul Auster et Sophie, leur fille qui a couru d’une interview à l’autre avant le récital de ce soir au New Morning. Ils se disent tous les trois surpris par l’insistance avec laquelle on interroge Sophie sur la peur et le trac qu’elle doit avoir. C’est toujours comme ça en France ? demandent-ils. Aux Etats-Unis, ça se passe autrement. On l’encourage à être “bonne” et… Good luck ! Le plus singulier était de les voir parler de cela sous tension et d’observer Sophie qui, les lunettes noires sur le front, prêtes à être rabattues, mangeait peu et s’est retirée avant la fin du repas.

À la Maison de la Radio, en fin d’après-midi, Colette Fellous m’a fait parler d’Albert Cohen pour l’un de ses Carnets Nomades qu’elle va consacrer à Belle du Seigneur. Elle s’en doutait, elle a ouvert une boîte de Pandore. Et je me suis lancé dans le récit de l’étrange aventure qui a commencé un jour de 1969 quand je suis entré pour la première fois dans l’antre d’Albert Cohen à Genève. À micro fermé ensuite, après lui avoir dit que je tenais Cohen, Gary et Giono pour les “menteurs” les plus talentueux de la littérature française contemporaine, j’ai raconté à Colette la découverte des 900 lettres de Giono à Blanche Meyer. Ah, quelle séance d’un merveilleux désordre qui s’est achevée par la célébration d’un ami commun, l’un de nos écrivains préférés, à elle et à moi… Paul Nizon.

Et pour assister à la prestation de Sophie Auster, quel entour j’avais ce soir, dans la salle archi-comble du New Morning, avec Nancy Huston d’un côté et Isabelle Huppert de l’autre ! Après un bruyant et parfois très facétieux chambard du “One Ring Zero”, Sophie s’est mise à chanter avec une voix téméraire tout en se déhanchant, en doublé, dirais-je, car le T-shirt qu’elle portait sous son blouson de cuir était orné d'une jeune femme à son image qui se tortillait avec elle. Quand elle est venue à son tube, Le pont Mirabeau, qu’elle interprète avec un accent américain qui donne au poème une saveur inattendue, après avoir dit les jours s’en vont avec les mains mimant des ailes, elle a accompagné je demeure d’une flexion des genoux et d’un mouvement des hanches d’une parfaite effronterie. Nous étions tous du même avis, elle irait loin cette petite. Mais le spectacle était aussi celui que donnaient les parents, Siri et Paul, dont je voyais le profil tendu par le plaisir et parfois par l’inquiétude.
Avec le souvenir de Siri apparue en I987 à New York, alors qu’elle était sur le point de mettre Sophie au monde, je pensais par force au destin que nous font nos filles. Sophie chez les Auster, Lea chez les Huston-Todorov, ma Françoise, notre Louise, et les petites-filles qui déjà assurent la pérennité de cette adorable espèce, les Julie, Anne-Sylvie, Anne-Laure, Pauline, Justine, Odile, Claudine, Irène, et même déjà une arrière-petite-fille, Jeanne. J'ai pensé au film que j’avais fait jadis en compagnie de Max-Pol Fouchet. Le commentaire se terminait par une question qu'il déployait avec sa célèbre voix huile et vinaigre : “Est-il déraisonnable de penser que les femmes sauveront le monde ?”
Ah, quelle turbulence dans cette belle volière dont nous avons évoqué la diaprure avec Nancy Huston et Tzvetan Todorov quand ils nous ont reconduits à la Contrescarpe !

11 janvier – Avant de m’endormir, hier soir, j’ai lu dans un journal que l’on était en train de lancer une chaîne de télévision pour… bébés. En quelque sorte, me suis-je dit, une manière de bien leur apprendre à ne pas parler, une façon de les persuader que le temps où leurs grands-parents et peut-être même leurs parents, s’emparaient du monde par les mots est un temps révolu. Il suffira à ces poupards de prendre ce que leur donnera l’écran biberon. Citoyens passifs, l’avenir vous appartiendra !

Brève rencontre, dans les bureaux parisiens d’Actes Sud, avec Per Olov Enquist et Catherine David qui allait l’interviewer. Le beau grand Scandinave est à Paris pour la promotion de son dernier roman, Blanche et Marie, dont j’achève la lecture et dont la singulière facture me fascine. Blanche, c’est Blanche Wittman qu’a immortalisée le tableau d'André Brouillet qui l’exhibe en état d’hypnose dans les bras de l’assistant de Charcot à la Salpêtrière. Et le livre d'Enquist la montre devenue assistante de Marie Curie, auprès de qui, brûlée par le radium, elle allait être mutilée. Pour conter cette histoire dans laquelle, alternativement, il entre en complice et ressort en témoin, Per Olov utilise le Livre des questions, une série de carnets qu’il attribue à Blanche sans jamais convenir qu’il les a superbement inventés. C’est l’une des plus belles utilisations que je connaisse de cet objet magique qu’est en littérature le carnet. Et je le lui ai dit. Comme je lui ai dit le plaisir d’avoir retrouvé, en filigrane, Pasqual et Maria Pinon, le héros à deux têtes dont il avait raconté l’histoire, en 1986, dans L’ange déchu. Et puis, ici et là, on tombe sur des phrases qu’on marque en marge sur les pages… “L’hystérie disparut purement et simplement. Ou on lui donna d’autres noms.” Et ceci encore : “Quel est le moteur le plus puissant de la foi, si ce n’est celui du désir !” Une phrase, celle-là, à vous renvoyer à la Paulina 1880 de Pierre-Jean Jouve.

Après, chez Mariage, cérémonie du thé avec Guyette Lyr. Et là, discussion éperdue sur le rôle de l’ellipse dans la narration, et spéculations sur les intrusions et les signes par lesquels un romancier transforme sa présence implicite en présence réelle et parfois même indésirable au cœur d’un récit. Et chacun de rameuter ses exemples… Flaubert, Gary, Giono, Gracq, avec la crainte que le témoin ne se dérobe dans le cours de la démonstration.

Ce soir, nous devions dîner avec Bernard Haller. Une sciatique l’a empêché de monter rue Rollin. Il a souhaité que nous revenions bientôt à Paris, pour le plaisir, disait-il, de rire et de délirer. Dans ces circonstances, souvent je l’ai observé, et ce soir encore : l’absence est peut-être plus forte que ne l’aurait été la présence. Le manque plus gravement ressenti que la présence ou même l’affluence. Une chose bien connue de qui s’intéresse à la nature retorse du désir…

12 janvier – Ce matin, longue conversation avec Claire David qui préside aux destinées d’Actes Sud - Papiers. Elle s’occupe de trouver actrice, metteur en scène et théâtre pour monter mon Monologue de la concubine qui sera édité à l’automne. Plaisir de nous livrer librement à un casting débridé et de nous représenter telle ou telle comédienne gémissant et rugissant tour à tour au souvenir des amours de la concubine…

Brève rencontre ensuite avec Pascale Haubruge qui, pour Le Soir de Bruxelles, venait à son tour interviewer Per Olov Enquist. Je l’ai dit au Suédois, Pascale est à mes yeux l’une des meilleures plumes de la critique littéraire. Après avoir lu l’un de ses papiers, toujours je sais s’il me faut lire le livre dont elle parle car toujours j’y trouve le sel qu’elle a égrugé. D’ailleurs elle écrit comme elle vous regarde, les yeux dans les yeux. Et dans les siens l’envie me vient de voyager comme dans les livres qu’elle a aimés.

Devant une tasse de thé, la belle Amarcord et moi, nous avons bricolé un projet avec les idées que nous avions esquissées depuis quelques mois au fil de nos lettres. Projet d’un livre, une sorte de voilier. Et nous l’avons baptisé cet après-midi, à la Contrescarpe, avec la certitude que nous allions faire une sacrée croisière. Peut-être cela commencera-t-il par l'évocation de ce qu'est dans l'enfance la découverte de l’écriture lorsque les premières lettres sont tracées sur le papier. Des lettres aux lettres, un vrai parcours initiatique…

Après, j’ai retrouvé Nancy Huston pour le plaisir d’anticiper une autre croisière, celle de son nouveau roman, Lignes de faille. Dieu, quel juste titre ! Et je me dis que le privilège de les voir en deux jours, elle, Per Olov Enquist, Siri Hustvedt, Paul Auster, Georges Moustaki et alii, malgré la fatigue ça valait vraiment le déplacement.

Ce soir, on s’est décidés à voir The Constant Gardener, le film qu’un certain Fernando Meirelles a tiré d’un roman de John Le Carré qui dénonce avec férocité les pratiques insolentes et criminelles de la grande industrie pharmaceutique dans les populations d’Afrique. Je ne sais jusqu’où allait le livre dans la dénonciation du capitalisme totalitaire. Le film, lui, la pousse à ce point où cette forme de dictature relève du grand banditisme. Mais il a une dimension qui lui est propre car il est construit avec prologue, ouverture, chœurs, requiems, et les paysages, les foules, les personnages ont un rôle comme dans un opéra. Les deux protagonistes – le diplomate incarné par Ralph Fiennes et la jeune femme plus révoltée que révolutionnaire, rôle tenu avec une grande vraisemblance par Rachel Weisz – donnent à la tragédie une résonance qui vibre longtemps encore après que l’on a quitté la salle.
Ensuite revient l’interrogation de toujours… Pareil pamphlet est-il capable d’ébranler des consciences ? Le malheur aurait-il fourni, une fois de plus, un bel argument dramatique ? Si souvent, à l'écran, émotion, écœurement, révolte font une alliance inoffensive…
La paralysante impuissance à laquelle on se sent réduit au spectacle d’horreurs ainsi perpétrées ferait plutôt remonter l’idée, non moins violente, que seul un cataclysme permettrait au monde de repartir dans des conditions égalitaires. Car l’ensemencement de petites graines d’intelligence, dans l'espoir d'une floraison de l’esprit de réflexion, relève d'une utopie de plus en plus inimaginable et, en tout cas, de moins en moins partagée.

Vendredi 13 janvier – Grand soleil sur la ville quand nous avons débarqué à Bruxelles où, voici quarante et un ans tout juste, nous scellions de très amoureuse manière, Christine et moi, un pacte qui fut parfois malmené mais ne s’est jamais rompu, et dont nous savourons maintenant la calme consécration. Cet anniversaire, on l’a célébré ce soir dans un restaurant du Quai au Bois à Brûler, La Marie-Joseph, qui était déjà notre favori au temps de notre première rencontre. Huîtres de Zélande et sole d’Ostende, c'était de rigueur, ce fut délectable.

Avant de nous y retrouver pour feuilleter et parfois épousseter nos souvenirs, nous avions passé la journée, chacun de notre côté. Pour ma part, j'avais déjeuné dans l’ancien quartier chaud de la Gare du Nord avec B. qui m’avait raconté là son récent séjour à New York où elle avait redécouvert, comme je le fis jadis, le plaisir de marcher dans une ville qui, pour tant de gens dont nous ne sommes pas, elle et moi, paraît s’y prêter si peu. Puis nous avions reparlé de ses responsabilités journalistiques qui font d’elle une organiste improvisant chaque jour, sur le gigantesque clavier des rubriques qui composent son journal, un tumultueux concerto où s’enchevêtrent les idées et les faits, les événements et les analyses, les espérances et les inquiétudes.
Ensuite, j’avais couru à un autre bout de la ville pour revoir F. et l’entendre me raconter sa vie tumultueuse dans le monde des images, avec de temps à autre un détour par ces voies où se croisent, se télescopent et parfois s’emmêlent, se confondent même, les difficultés personnelles et celles du monde.
J’aime les rencontres avec des femmes de cette trempe. Par leur esprit d’entreprise, leur exigeante curiosité, leurs engagements affectifs et leur terrible goût de la vie elles me font entrevoir des voies lumineuses dont il m’arrive parfois de désespérer.

Le soir, retour pour la nuit au mythique Hôtel Métropole. Et là, tristesse, dépit, j’apprenais que Dadi, le concierge qui toujours m’accueillait avec une sollicitude orientale, plus de signes d’amitié que de marques de déférence et une vraie poignée de quatre mains, avait pris sa retraite à la fin de l’année dernière. À la jeune hôtesse qui m’apprenait son départ, j’ai demandé si l'on avait honoré l’homme aux clefs d’or avec les égards qu’il méritait. J'avais envie de lui dire que, certaines fois j'avais eu l'impression que seule la réserve à laquelle l'obligeait sa fonction empêchait Dadi d'embrasser celui qu'il s'obstinait à appeler “cher professeur”. Oui, m’a-t-elle répondu, un rien surprise, ce fut une grande fête… Oui mais, me suis-je néanmoins dit à part moi, un autre pan de la falaise s’est effondré dans la mer.

14 janvier – Méconnaissable, ce matin, Le Métropole. Une assemblée considérable de spécialistes d’oncologie urologique ou d’urologie oncologique, venus du monde entier, avait envahi l’établissement. Même la belle salle à manger, où le petit déjeuner avait des allures festives et cérémoniales, avait été transformée en salle de conférence pour ce régiment de palpeurs de prostate qui, par l'uniformité de leur tenue, leur grand badge bleu et leur porte-documents offert par une marque pharmaceutique avaient l'air de tourner une séquence parodique de La marche de l'Empereur...

Dieu merci, M.- C. est arrivée qui m’a enlevé pour m'amener à son atelier, un nouveau lieu pour elle mais pour moi lieu très ancien car, sous l'Occupation, il m'est arrivé d'accompagner mon père qui allait, à deux pas de là, s'occuper du rucher de son patron alors réfugié aux Etats-Unis. M.- C. qui est psy et parle de sa pratique avec un discret mais savoureux humour, a un violon d’Ingres, la sculpture. Elle voulait me faire voir et m’offrir une sculpture qu’elle a faite d’après des photos et des souvenirs… ma tête ! Épreuve redoutable. La sculpture est belle, elle est rude, elle ne triche pas, elle porte les marques des doigts qui l’ont modelée, elle a l’air de revendiquer une ressemblance qui pourtant m’échappe. Mais se reconnaît-on jamais ? Même avec pipe et lunettes. Et puis, bon dieu, qu’importe ! C’est ainsi qu’elle me voit, et rien ne compte davantage. Il ne m'en a pas fallu plus pour remonter le temps jusqu'au jour où, au lendemain d'une première rencontre, j’avais enlevé M.- C. pour un pèlerinage Van Gogh au musée Kröller-Müller d'Arnhem en Hollande. Le pèlerinage avait en partie été gâché car nous avions découvert que le jaune des soleils de Van Gogh était bruni par des traces de goudron que l'on nous avait dit provenir de la mauvaise qualité de la peinture utilisée.

À midi, M.- C. m'a déposé devant le restaurant où avait lieu le déjeuner rituel qui marque le nouvel an pour les membres de l’Académie Royale. On se compte chaque année, en cette circonstance, et l'on se demande si les absents le sont par indisponibilité ou s’il va falloir bientôt élire leur successeur. À propos de succession, pour la première fois se trouvait parmi nous Gérard de Cortanze qui, récemment élu, sera tenu de faire en février, quand il sera reçu officiellement – et c’est peu courant – un double éloge, celui de Robert Mallet et celui d’Yves Berger qui, élu au fauteuil de Mallet, était mort avant même d’y être installé.
À table, j’étais assis entre Jean Tordeur qui jamais ne fut très bavard mais, avec le poids des ans, l’est moins encore, et un Pierre Mertens très en verve avec qui la conversation est allée du côté des femmes qui illuminent et de celles qui n'illuminent pas. Et, dans le même esprit, des livres qui scintillent un instant, tels des vers luisants, et de ceux qui, tels des phares de la côte, résistent aux tempêtes et aux vents. Avec Pierre, il fallait s’y attendre, les noms de Kafka et de Musil sont revenus souvent. Mais soudain, il a bifurqué et s'est mis à raconter comment, par une nécrologie parue dans Le Soir lors du décès de sa grand-mère, il avait découvert sa judéité. Il apportait ainsi réponse à une question que nous étions quelques-uns à nous poser sans la lui poser depuis que nous avions perçu dans ses articles une sorte de zèle prosélyte. En témoignait encore la comparaison qu'il venait de faire, dans un article pour Le Soir, entre les commentaires inspirés d'un côté par l'anniversaire de la mort de Mitterrand et de l'autre par l'état comateux de Sharon…

Plus tard, à l’Académie, mais très tard et très en retard, Jacques De Decker a fait une communication sur Ibsen et la Belgique. Si l’horaire avait été respecté, si l'on n'avait pas tant traîné à table, on aurait pu, comme c’est l’habitude, en discuter longuement. Et je n’aurais pas manqué de poser alors à Jacques des questions sur le sens comparatif des traductions et des adaptations. Car Actes Sud - Papiers a publié sept Ibsen. Mais il fallait faire vite, une réception suivait en l’honneur de René de Obaldia qui était déjà arrivé. Et moi, j’avais un train à prendre pour regagner Paris… L’affaire Ibsen fut donc bâclée. “Je suis un roi dépossédé sur les ruines de son palais en cendres”, dit-il quelque part.

15 janvier – Pour aller de Paris, auquel le soleil donnait à l'aube un air de premier matin du monde, jusqu'en Provence où les Alpilles faisaient le dos rond sous une couette de nuages gris, nous avons traversé une Bourgogne givrée, belle comme une estampe japonaise.

Haut les cœurs ! Il y avait au mas, sur ma table, une pile de courrier, trois ou quatre manuscrits volumineux, des livres nouveaux, des journaux et revues en pagaille, et sur l'écran de mon ordinateur une centaine de courriels dont quelques dizaines voulaient à tout prix me fourguer des ravigotants sexuels. À tout prix, ça reste à voir. Millena, ma chatte, m'a regardé les balancer dans la corbeille avec l'air de me demander pourquoi je ne m'avisais pas plutôt de lui raconter auprès de quelles courtisanes de sa féline espèce j'étais allé ronronner là-haut…

16 janvier – Avec ce besoin d'être “dans le vent”, que Gustave Thibon appelait “vocation de feuille morte”, et comme s'il fallait emboîter le pas à Chirac et Villepin partis en guerre contre la “déclinologie” (mais où vont-ils chercher des abracadabrantismes de cette espèce ?) Le Monde 2 a rassemblé cent témoignages qui sont autant de raisons proclamées d'être optimiste. Optimiste ? L'appellation m'agace, ça sent l'imbécile heureux. Je suis allé voir ce qu'avait écrit Edgar Morin. Drôle d'optimiste ! “Plus nous approchons d'une catastrophe, écrit-il, plus nous approchons d'une possible métamorphose.” Là, je me suis retrouvé dans mon territoire, signe que je n'avais pas quitté le sien…

Ce matin, en réponse aux questions qu'à l'antenne de France Inter lui posait Stéphane Paoli, Isabelle Huppert, d'une petite voix nette et sans fêlure, a dit de ces choses qu'on n'attend pas d'une vedette interrogée sur ses photos et sur ses rôles. À Paoli rappelant que, seule en scène pendant deux heures dans le rôle d'Orlando, elle donnait tout, elle a calmement répondu : “Je donne tout, oui… mais je prends tout.” Et puis ces mots qui continuent de me vibrionner aux oreilles : “le désir c'est aussi de la frustration”. À la place de Paoli, j'aurais alors murmuré à Isabelle les mots attribués à Flaubert : “Une âme se mesure à la dimension de son désir…”
Du coup je me suis dit que si j'avais eu à glisser ma réponse parmi les cent que Le Monde 2 a publiées, j'aurais assurément donné pour motif d'optimisme ce tumulte tranquille que les femmes sont en train de faire en politique… Michelle Bachelet au Chili, Ellen Johnson Sirleaf au Liberia, Tarja Halonen en Finlande. “Les femmes, disait Montaigne, n'ont pas tort du tout quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde, d'autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles.”

17 janvier – Anne Gromaire m'a interviewé pour annoncer sur France Bleu la lecture de Gradiva que Dominique Blanc fera au Méjan le 31 janvier. Ce petit roman de Wilhelm Jensen, paru en 1903, raconte l'histoire d'un archéologue allemand qui s'est pris de passion pour une jeune femme représentée sur un bas-relief romain – et en particulier pour la sensuelle courbure de son pied. Norbert Hanold (c'est son nom) va jusqu'à fantasmer la survivance de cette créature et à se donner l'illusion de la rencontrer au cours d'un voyage à Pompéi. Au micro, j'ai rappelé la mainmise de Freud sur ce texte quand, en 1906, Jung le lui avait révélé. Le patron de la psychanalyse en avait aussitôt fait un commentaire qui est devenu pour le petit roman de Jensen la bouée qui l'a empêché de sombrer dans l'oubli. Dans ce texte aujourd'hui conjoint au roman, Freud, sensible à la métaphore de l'enseveli et de l'exhumé que propose l'archéologie, procède pour la première fois à l'analyse d'un rêve inventé. Par un romancier. Mais c'est le texte de Jensen, pas celui de Freud, que Domino lira. Pour en goûter la saveur quand on le débarrasse du manteau dont Freud l'a recouvert…

Un vrai vivier, Ophélie ! Qu'elle me pardonne ce langage de pisciculteur, il lui va bien. Impressions, émotions, désirs, souvenirs, illuminations passent, se faufilent dans les eaux soyeuses et miroitantes de sa voix, et parfois s'y attardent en couple ou en bande. À ceci près qu'à l'instant où il est question du livre qu'elle porte comme une future mère dont le ventre ne s'est pas encore arrondi, ce n'est plus un vivier que j'imagine, je soupçonne alors un volcan.
Ophélie était venue me retrouver en Arles par les bords du Rhône, je l'ai ramenée au mas où nous avons parlé des phrases, du respect pour la grammaire, de l'audace dans la structure générative et du danger de confondre les deux.

19 janvier – Vu avec un double effarement, hier à la télévision, des bribes de dépositions faites devant une commission parlementaire par les acquittés de l'affaire de pédophilie d'Outreau. Effarement parce que sont insoutenables ces récits d'humiliations subies dans le cours de l'instruction, cette révélation du mépris et de l'incessante proximité de la torture, ce dévoilement de vies à jamais brisées. Mais, en même temps, effarement au spectacle de la médiatisation qui, entre deux méchants polars, quatre jeux grossiers et dix publicités vulgaires, appelle les téléspectateurs, qui se sentent ainsi eux-mêmes au-dessus de tout soupçon, à faire le procès de la justice. J'avais le sentiment que, si le juge Francis Burgaud avait été présent, on l'aurait pendu sur le champ, comme dans un bon vieux western. Il est à craindre qu'ait ainsi été lancée une chasse à courre dans le monde de la magistrature, une chasse aux juges. Autre chose a augmenté l'effarement et l'inquiétude... Ces visages sur lesquels, au moment de l'instruction et du procès, on avait trouvé des signes “évidents” de culpabilité, ils étaient soudain devenus les visages mêmes de l'innocence bafouée.
À une époque lointaine où je conduisais à Paris des séminaires consacrés aux rapports du langage et de la conduite, j'avais un jour étalé devant les participants – tous cadres supérieurs – des photos de professeurs, chercheurs et autres savants de l'université de Varsovie, découpées dans une revue reçue en ma qualité d'Amicus Poloniae. J'avais demandé que, pour chacun de ces visages, on décrivît en quelques lignes la personnalité qui paraissait s'en dégager. À quelques nuances près, la réaction avait été unanime. Ce que mes cadres supérieurs, qui se disaient experts en “ressources humaines”, avaient sous les yeux, ils l'affirmaient sans craindre de se tromper, c'était ici des repris de justice, des truands, des mafieux, et là des boxeurs, des lutteurs, des catcheurs. Délire ou délit de faciès, en de pareilles circonstances on ne se sent pas très éloigné de la Terreur et de ses procureurs expéditifs.

À propos de photos, point n'est besoin d'ouvrir l'album où sont celles des octos. Car en ce moment ils sont nombreux, ces sacrés gaillards, à se manifester ou à entrouvrir la porte et à passer la tête. Derniers en date, Michel Piccoli qui s'apprête à jouer Le Roi Lear à l'Odéon alors que son film, Ce n'est pas tout à fait la vie dont j'ai rêvé, est sorti hier sur les écrans, René Depestre qui, pour la publication de son œuvre poétique complète, me demande de lui rendre les droits de son Anthologie personnelle que j'avais éditée en 1993 et qui lui avait valu le prix Apollinaire, Roger Katan qui est venu déjeuner au mas pour me dire son envie d'écrire le récit de ses tribulations d'urbaniste à Harlem, en Afrique et en Colombie, Jean Duvignaud qui, au moment où il relit les épreuves de La ruse de vivre, trépigne comme un jeune auteur qui attend la sortie de presse de son premier livre… Et puis, je me sens de leur nombre car sur ma table sont arrivées en même temps les morasses des Causeries promenades dans la disposition que propose MarieJo, ma chère éditrice québécoise, et celles de L'écrivain et son double, actes de la journée d'études que, sous la houlette de Pascal Durand, l'Université de Liège m'avait consacrée en avril dernier.

20 janvier – Longue, très longue conversation téléphonique hier soir avec l'émouvante O. qu'inquiètent les commentaires et les coups de serfouette que porte son éditeur sur son manuscrit. Elle craint qu'ils ne parlent pas du même livre, qu'il y en ait deux, celui qu'elle croit avoir écrit et celui que l'éditeur a l'impression d'avoir lu. Je lui ai dit que, dans de telles situations, il fallait, avant tout autre chose, défaire les nœuds. Car si le sens et l'ambition d'un livre ne sont pas les mêmes pour qui l'a écrit et pour qui le publie, il risque fort d'apparaître au public avec une image floue.

Après cela, regardé pour la troisième fois le To Be or Not to Be de Lubitsch, ce chef-d'œuvre de 1942, au titre si maladroitement adapté en Jeux dangereux (qui trop fait penser aux Jeux interdits de René Clément). On ne se lasse ni de la cadence endiablée de Lubitsch et de ses acteurs, ni de sa forme d'humour, ni de cette parodie du théâtre qui, ensemble, donnent au tragique une gravité qui transcende la drôlerie. La veille, nous avions regardé Nous étions libres, un mélodrame qui va de la Guerre d'Espagne à celle de quarante, mais force est de dire que, malgré l'extravagante sensualité de Charlize Theron et celle, plus trouble, de Penélope Cruz, malgré le jeu de Stuart Townsend, les brillantes images de John Duigan se sont diluées sitôt que la mémoire les a comparées à celles, indélébiles, de Lubitsch.

Comme s'ils étaient coupés en rondelles par un chef-coq du cosmos qui aurait le couteau rapide et habile, les jours s'en vont… Déjà 20 enlevés à la courge de l'an nouveau ! Mais aujourd'hui, tout mistral oublié, nous avons fait la première promenade de l'année. Je manquais d'entraînement après une longue interruption, je soufflais comme un chien de mer en gravissant la colline derrière la trotteuse Christine, mais là-haut, sur les défends, un soleil levant, rose et joufflu, nous attendait sur son lit de brumes blanches. Et au loin la Sainte-Victoire, comme un navire à quai. Rien de tel pour se rassurer…

22 janvier – Faudra que j'en prenne de la graine… Le mistral est un dragon chatouilleux. Vendredi, je n'aurais pas dû me réjouir de son retrait. Ce n'était pas de son goût. Dans la nuit il est revenu avec des rugissements qui couraient vers la Crau et faisaient ici cliqueter les lourdes tuiles…

Mais il a beau faire, le mistral, il ne me cassera pas le moral. D'autant que, ce matin, je l'ai lu, Mario Soares était à 81 ans candidat aux prochaines élections présidentielles du Portugal. Ce “démocrate obstiné” que j'avais eu le privilège de rencontrer à Lisbonne après la Révolution des Œillets et quelques années plus tard à Genève, a sans doute peu de chance d'être élu mais il a de l'élan, du ressort. Il est arrivé à un âge, le mien, où le regard et le toucher relèvent de la calligraphie, où le signe, dans l'écriture comme dans le dessin, exige la maîtrise du geste.

Dans les journaux et les conversations, ces temps-ci, il est souvent question de ma Belgique natale. Pas seulement parce que de célèbres SDF (i.e. sans difficultés financières) choisissent, sinon d'y habiter, du moins d'y élire domicile, pas seulement parce que la fameuse question linguistique tourne parfois au vaudeville – tout récemment encore par la divulgation de la liaison d'un intransigeant Flamand avec une politicienne wallonne enceinte des ses œuvres –, mais aussi, et c'est bien plus grave, car l'anglais avec la patte du chat tire les marrons du feu. Le temps n'est peut-être pas si loin, en effet, où le petit royaume, devenu anglophone, offrira aux touristes la pittoresque rémanence, en ses provinces, de deux dialectes : le français et le flamand.

Passé l'après-midi à relire, dans sa dernière et définitive mouture, le manuscrit du nouveau roman de Metin Arditi, désormais intitulé Le salon Impératrice. Le plaisir est double : de le redécouvrir certes, mais aussi de voir aboutir la concertation toujours périlleuse entre un auteur et un éditeur qui, par de petites notes marginales au crayon, s'était attaché à montrer où, et peut-être comment, le texte pouvait rendre un son plus juste.

Et puis, hier soir, nous avons fait voir à nos amis Stuart un film américain de 1992 que nous avions aimé sans réserves et dans lequel, en leur compagnie, nous avons découvert les nouvelles perspectives que les événements lui ont données : Héros malgré lui (en anglais , Accidental Hero). Stephen Frears, par le biais de la narration et avec une distribution éblouissante que domine le trio Dustin Hoffman, Andy Garcia et Geena Davies, a dressé là un époustouflant réquisitoire contre la folie médiatique. Le film déplut aux Américains par la férocité des images que leur renvoyait ce miroir, mais l'amère vérité quatorze ans après n’en paraît que plus juste.

23 janvier – Il y a des tiroirs qu'il ne faudrait jamais rouvrir sous peine de trouver des breloques où l'on cherchait des reliques. Je le savais mais n'en ai pas tenu compte hier quand j'ai vu que sur Arte passait Pour qui sonne le glas, le film que Sam Wood avait adapté en 1943 du roman d'Ernest Hemingway. J'en avais un souvenir douteux mais l'une de ces coïncidences qui s'étaient faites rares ces derniers temps m'a poussé à le revoir. Je venais en effet de recevoir un courriel d'une doctorante de l'Université de Bruxelles qui me demandait de lui fournir des informations sur Le Portulan, un journal que nous avions tenté de lancer, quelques amis et moi, au lendemain de la guerre, dans cette université qui venait de rouvrir ses portes. Le Portulan n'eut que trois numéros, et dans le deuxième j'avais publié, sur le roman d'Ernest Hemingway, avec les illusions, les fureurs et les maladresses qui nous animaient au sortir de la clandestinité, un article qui fut moins la cause que le prétexte d'une double rupture. D'abord avec des camarades qui me jugèrent suspect d'une intolérable américanophilie quand le spectre de la Guerre froide commençait à se lever. Ensuite avec la faculté quand le professeur de littérature, se prenant pour un directeur de conscience, m'imposa de redoubler afin de sanctionner ce qu'il appelait mon philocommunisme. Dans l'amertume qui me vint alors, je ne pouvais évidemment soupçonner l'heureux hasard de ces ruptures sans lesquelles je n'aurais pas été poursuivre mes études à l'université d'Aix-en-Provence et je n'aurais pas fondé Actes Sud dans le pays d'Arles. Bref, la doctorante ayant réveillé de vieux démons, j'ai regardé jusqu'au bout le film de Sam Wood malgré les simagrées de Gary Cooper dans le rôle de Robert Jordan et les sourires Colgate de la ravissante Ingrid Bergman. Mais ce fut avec l'impression de consentir au saccage des terribles souvenirs de la Guerre d'Espagne…

J'ai beau me dire qu'en écrivant je ne cherche rien d'autre qu’à nommer les choses passées et les choses qui passent afin de pouvoir accueillir celles qui viendront, je vois que certains refoulés font dans la mémoire des barrages difficiles à franchir.

24 janvier – Après écriture à satiété, boulimie de cinéma. Revu hier soir Mariage à l'italienne de Vittorio De Sica avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni. Elle ne se voit plus comme il y a quarante ans, cette comédie, elle donne aujourd'hui l'impression d'une sorte de somnambulisme à l'italienne, d'une réalité qui, les yeux bandés, se prend les pieds dans les plis du rêve. Hier soir, sous le masque du coureur de femmes sicilien, j'ai cherché le Mastroianni que j'avais eu la chance de connaître à Athènes où il était L'apiculteur d'Angelopoulos, puis à Paris au début des années 90, quand il avait eu envie de jouer dans un film qui aurait été adapté du Mal noir de Berberova. Sa compagne me disait qu'un jour sans tournage lui était devenu insupportable, et Nina Berberova, elle, prétendait qu'il était trop vieux pour tenir le rôle de n'importe lequel de ses personnages.
Je me souviens d'un soir, place Saint-Sulpice, tout en haut d'un immeuble situé à quelques pas du Café de la Mairie où j'avais rencontré Nina pour la première fois, en 1985. Là-haut, ce soir-là, Marcello Mastroianni avait évoqué Une journée particulière d'Ettore Scola, où il jouait avec la même et pathétique Sophia Loren. À l'évocation du défilé organisé pour la venue de Hitler à Rome, il s'est mis à raconter comment le petit Marcello, obligé de défiler en culottes courtes dans les rangs des jeunesses fascistes, avait tenté de se protéger les cuisses du froid avec le drapelet qu'il était censé agiter à bras tendu. Un autre soir, ce conteur infatigable m'avait décrit la peur qui s'était emparée de lui quand, au premier jour de tournage de La Cité des femmes, Federico Fellini l'avait mis en présence des ogresses qu'il avait rassemblées. Dans les histoires de Mastroianni l'humour toujours présent ressemblait à un voile jeté sur des amertumes profondes. C'est ce Marcello-là dont, si confusément que ce fût, j'ai ressenti la présence, hier soir, sous les habits de l'infatué Domenico dans Mariage à l'italienne.

Ce matin j'ai appelé Françoise qui est pour quelques jours en mission éditoriale au Caire. Je voulais lui donner l'adresse de Sherif Hetata dont il n'y a guère j'ai publié La nasse. J'avais la tête bruissante des souvenirs de ce polar politique et aussi des pages de L'immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswany, un époustouflant roman, de parution toute récente, dont j'avais commencé la lecture dans la nuit. Or c'est précisément en face de “l'immeuble Yacoubian” que se trouve l'hôtel où Fançoise réside !
Pendant que je roulais vers Arles en méditant sur ces coïncidences et sur l'inversion des rôles – c'est elle, maintenant, qui voyage, et moi le sédentaire – je me suis souvenu d'une phrase de Montaigne qui sonne si juste : “Le monde n'est qu'une branloire pérenne.”

25 janvier – Si pénibles soient les grimpettes (faute d'entraînement après une trop longue interruption), le spectacle de l'aube, du haut des défends, fait vite oublier l'essoufflement. Je m'interrogeais ce matin sur ce besoin archaïque que j'ai de voir le monde réapparaître et sur la tendance résurrectionnelle qui imprègne même mes livres les plus sombres. J'avais envie de m'y attarder, et je me suis promis que j'en parlerais à C*, cet après-midi, puisque c'est elle qui, à Pâques 2003, avait réussi à me faire écrire, pour son journal paroissial, un article sur la résurrection, article que j'avais construit comme une liste de questions commençant toutes par "Et si cétait….” Des trente que j'avais ainsi alignées, une me revient plus vite que les autres : “Et si (la résurrection) ce n’était qu’un mot choisi pour faire la démonstration que les mots peuvent s’emparer des pouvoirs de la chose qu’ils désignent ?” Aussi quand, au retour, un message m'a appris que C* ne viendrait pas, j'ai ressenti du dépit.

Ce n'est pas de résurrection mais de son contraire qu'il fut question pendant la soirée que nous avons passée hier aux Baux, dans le nid d'aigle de N* d'où l'on voit scintiller au loin les lumières de Fos et de l'Étang de Berre. Il y avait là un couple que nous n'avions jamais rencontré. Avec elle, vive et chaleureuse, je fus tout de suite soumis à un feu roulant de questions sur mes activités éditoriales. Après, avec lui – belle tête aux cheveux blancs et dans la nuque un petit catogan de philosophe des Lumières – on aborda le problème des guerres d'un nouveau genre. Comparant le coût dérisoire de la mise en œuvre de l'attentat du 11 septembre au prix exorbitant de la guerre d'Irak, le curieux philosophe évoqua ces guerres en train de se préparer, et même déjà de se perpétrer, au cours desquelles, évanescents et insaisissables, disait-il, des individus cherchent à provoquer le chaos en harcelant des puissances empêtrées dans une stratégie désormais archaïque, avec quartiers généraux, régiments, armes lourdes. Il ajouta que les initiés, ceux qui savent ce qui se trame, n'en parlaient pas pour ne pas donner des idées aux gamins installés devant leurs écrans. À la fin, il fit allusion à un impubliable livre qu'il avait envie d'écrire sur ce sujet. Au moment de partir, j'avais acquis la certitude que cet homme en savait beaucoup plus qu'il ne l'avait laissé paraître.

C'est pour ce motif sans doute qu'au soir d'une autre journée d'écriture, j'ai accepté la proposition que me faisait Christine de revoir Enemy at the Gates (en français… Stalingrad), le film que tourna Jean-Jacques Annaud en 2000. Pour revoir une guerre à l'ancienne. L'épouvantable tuerie y est dominée par le duel de deux snipers, un drame presque shakespearien qui, tout à coup, m'a paru prélude à l'affrontement des internautes dont nous entretenait hier le philosophe au catogan. Mais cette tentative de lier les signes les uns aux autres pour entrevoir un futur dont je serai de toute manière absent s'est soldée par un désordre général où chaque hypothèse faisait entrevoir l'arrogance de son contraire. Les rêves de la nuit en ont fourni la démonstration.

27 janvier – Voilà qui ne m'a pas empêché de remettre ça. Et de regarder hier soir le Waterloo de Serguei Bondartchouk, une espèce de bande dessinée qui n'est pas sans rappeler l'impressionnant cyclorama du peintre Louis Dumoulin, installé sur les lieux mêmes de la bataille.
Aujourd'hui, rien n'est plus célèbre à Waterloo que le lion au sommet de la butte érigée à l'endroit où le Prince d'Orange fut blessé. Impossible de savoir qui a sculpté ce lion coulé avec le bronze provenant de la fonte de canons impériaux. L'animal est tourné vers la France pour la mettre en garde contre toute nouvelle napoléonade. Mais il ne rugit pas et, pour autant que je me souvienne, les séparatistes wallons le voyaient comme un symbole de la France à laquelle ils voulaient être rattachés. Pour ma part, en ma folle jeunesse, il m'est arrivé, après une nuit joyeuse, d'emmener au sommet de la butte une demoiselle que je devinais sensible à l'émotion d'une aube d'été contemplée de là-haut et aux histoires terribles que dans la douceur je pourrais alors lui raconter.
En fait d'histoires terribles, le film de Bondartchouk, tourné en 1970, en raconte une fameuse. Il fut admiré entre autres pour ses prises de vue, par hélicoptère, des scènes majeures de la bataille, et critiqué pour l'interprétation du rôle de l'empereur par un Rod Steiger qui en faisait trop, disait-on. Mais ce film date du temps de l'URSS, et la composition de Steiger à fait ressurgir soudain le portrait de Napoléon par Veretchaguia, un tableau que nous avions vu, Christine et moi, dans je ne sais plus quel musée de Moscou en 1989. “Un tableau, avais-je écrit dans mes carnets de l'époque, qui montre un Napoléon jamais vu, saisissant de réalisme, pas rasé, la tête couverte d'un chapska et entouré d'un cache-col, un transi de froid, le regard mauvais. C'est que Moscou ne se rend pas.” Eh bien, c'est lui, le Napoléon qu'a incarné Rod Steiger !
Dans le film de Bondartchouk, à la fin, Wellington arpente le champ de bataille au milieu des cadavres, et il murmure : “Après une bataille perdue rien n'est plus triste qu'une bataille gagnée.” Pendant ce temps-là, dans La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo emporté par la retraite demandait et se demandait : “Ai-je réellement assisté à une bataille ? ”

Curieuse absence de transition ! On nous avait annoncé la neige et aujourd'hui la neige est venue, vite mêlée à la pluie. La neige comme à Moscou en 1812, la pluie et la boue comme à Waterloo un certain 18 juin 1815. Vestiges de l'histoire dans les convulsions de la météo…

28 janvier – Ce matin, malgré le violent vent d'est qui voulait participer à la fureur du ciel, il ne fallait pas manquer d'aller au village, comme Christine l'a fait, pour acheter Libération. On y trouvait à la rubrique “week-end” la semaine de Metin Arditi qui, en sept petites mais denses chroniques, s'est livré à l'exercice difficile (je le sais, je l'ai pratiqué en avril dernier) consistant à faire passer dans ce défilé des réflexions que l'on tient pour essentielles. De la levée de l'immunité de Pinochet à une certaine nostalgie des voyages en chemin de fer en passant par la retraite des musiciens de l'orchestre dont il est le président, Metin est fidèle à cette pudeur qui consiste à faire entendre la part de questionnement qu'il y a dans toute conviction.
Et puis, quelques pages plus loin, Farouk Mardam-Bey, qui dirige le domaine de Sindbad chez Actes Sud, et Elias Sanbar répondent à des questions qu'on leur pose sur la troublante situation créée par la victoire du Hamas aux élections palestiniennes. Tous deux se retrouvent dans la même idée : que les gens, là-bas, étouffent dans “le triangle oppressif” constitué par l'axe israélo-américain, un certain despotisme arabe et l'intégrisme religieux. Et ils veulent échapper à cette asphyxie.

29 janvier – Cette nuit, dans les grondements du vent mais loin du tumulte ancien des guerres napoléoniennes et de l'effroi venu ces jours-ci du Moyen Orient, je lisais Le diamantaire que Yasmine Khlat m'a envoyé sitôt sorti de presse, une sorte de cantilène hantée par l'ombre de Pascal Dusapin. Et ce matin, crayon en main, je suis plongé dans la traduction que Jean-Baptiste Brunet-Jailly a faite du Bartok de Kjell Espmark que je publierai au printemps. Par ce sombre dimanche où le ciel est d'un gris désespoir, me voilà donc, non pas dans la musique car pas une note n'est ici jouée en ce moment, mais dans des territoires qu'elle seule, par le souvenir que l'on en a, permet de visiter avec profit. Souvent je me suis fait la réflexion que s'il n'y avait pas d'idées exprimées par la musique, il y en avait peu qui ne changeaient pas de sens à son contact. Et puis – l'ai-je assez souvent constaté – la musique est le plus fidèle conservatoire de la mémoire. Trois notes entendues et… pfut, je m'offre une ribote de souvenirs !

30 janvier – Quand, hier soir, je me suis laissé tenter par Les égarés, le film qu'André Téchiné a tourné en 2003, la comparaison avec Jeux interdits s'est tout de suite imposée et je n'ai pas douté que le film de René Clément, du haut de ses cinquante ans, allait écraser le présomptueux remake. Eh bien, non… La première partie des Égarés est un hommage subtil à Jeux interdits, et la seconde une sorte de pointe sèche où Emmanuelle Béart joue sa difficile partie avec une justesse exemplaire. Mais quelle obstination, ce retour à la guerre par les films que j'ai vus ou revus récemment ! 

(À SUIVRE)








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