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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 1er février 2005 – Vu et en vérité découvert ce soir Persona, le film de Bergman qui date de 1966. Terrifiante, passionnante, révélatrice et en même temps énigmatique, cette métaphore inversée de la cure analytique. Avec ces deux femmes, l’actrice incarnée par Liv Ullmann et l’infirmière par Bibi Andersson, dans les lumières inimitables de Sven Nykvist, c’est le silence de l’une qui, confronté au débagoulage de l’autre, est le plus bavard, et avec lui la disposition des visages qui, passant d’une apparente voracité de vautours à la déréliction, montrent sous une même enveloppe d’obscurs désirs de femmes dont un seul homme est témoin, un aveugle. Impressionnant préambule à la délirante catharsis de Saraband arrivant presque quarante ans après…

Chalon-sur-Saône, 2 février 2005 – En arrivant à Chalon où est le musée Nicéphore Niepce que personne ne visite, m’a-t-on dit, sinon des étrangers avertis et concernés, il m’a semblé que j’étais tombé dans un piège. J’allais pour parler de Berberova à la bibliothèque de la ville et la ville paraissait muette, renfrognée, elle était inhospitalière et triste comme le temps. Je suis passé devant la librairie où je devais, en préambule à la soirée, signer mes livres, elle était déserte. Et quand j’ai demandé aux jeunes femmes qui m’avaient accueilli quel public on pouvait espérer pour ma causerie, elles m’ont laissé entendre que l’on pourrait fort bien n’avoir qu’une vingtaine d’auditeurs. Eh bien, leur pessimisme et le mien étaient mal fondés. A la librairie Siloë, l’heure venue, j’ai vu des gens venir vers moi qui m’ont fait signer quelques dizaines de livres. Plusieurs personnes m’ont confié que, attirées par l’éditeur, elles avaient envie de mieux connaître l’écrivain. A quoi j’ai cru sentir ce que j’avais déjà pressenti depuis un certain temps : que je suis sorti des années de purgatoire où il ne pouvait être question d’un de mes livres sans que l’on me tirât tout de suite du côté de l’édition. Si j’étais atrabilaire, j’insinuerais que justice enfin se fait. Mais les joies qui me sont venues de ma carrière d’éditeur, me dis-je, ont été moins équivoques que celles que j’aurais connues ou… loupées dans mon travail d’écrivain. Et d’ailleurs, le soir, à la bibliothèque, ce ne sont pas vingt personnes mais plus d’une soixantaine qui ont écouté, dans cette sorte de silence attentif dont l’étoffe est perceptible, le récit des sept années pendant lesquelles, l’ayant découverte, j’ai accompagné Nina Berberova. Jusqu’à sa mort. Et l’accueil que j’ai reçu après, je ne l’oublierai pas de sitôt.

Le Paradou, 4 février 2005 – Sur le site <livralire.org> je découvre ce matin un papier d’humeur…

Encore une occasion manquée !
Hubert Nyssen, écrivain et fondateur des éditions Actes Sud, découvreur de Nina Berberova, à Chalon le 1er février. Je ne pouvais rêver meilleur cadeau pour mon anniversaire ! Sa conférence de 90 minutes : un véritable régal ! Avec humour, lucidité et pertinence, cet homme de bien, d’une intelligence d’esprit et de cœur incomparable, nous a relaté son chemin avec la Russe-Franco-Américaine, pétillante et décidée, dont il allait être l’accompagnateur littéraire et amical du printemps 1985 jusqu’à l'automne 1993 avec la dispersion de ses cendres dans les lieux où elle avait été heureuse. Bonheur partagé avec une soixantaine de personnes dont la moitié de professionnels du livre. Temps privilégié teinté d’amertume. Une impression de salon "réservé", étrangement calfeutré avec dans l'ombre tous les oubliés !

La suite de ce billet l’affirme : avec une meilleure information, j’aurais pu avoir beaucoup plus d’auditeurs encore. Loin de m’attrister, la nouvelle me réjouit : Chalon n’est pas un désert…

Jean-Luc Outers me demande si je consens à entrer dans le jury qui décernera à Bruxelles le Prix quinquennal de littérature, dit « de couronnement de carrière » pour un écrivain belge francophone. Après un ou deux écarts à mes commencements, lui ai-je répondu, j’ai pris jadis la ferme résolution – et m’y suis dès lors tenu malgré de nombreuses sollicitations – de n’être jamais membre d’un jury littéraire car je considère que c’est incompatible avec mon double état d’éditeur et d’écrivain. Trop de pressions et trop d’incitations à oublier l’objectivité...

Regroupés en 50 caisses, et pesant ensemble près d’une tonne, les livres composant ma collection complète d’Actes Sud attendaient dans la bergerie que le transporteur les amenât à Liège. Or, aujourd’hui, ce transporteur m’a appelé : il y aurait un peu de retard, me disait-il, car il venait de prendre conscience de la valeur de ce qu’on lui confiait et dès lors, au lieu d’organiser une chaîne de transport avec des confrères desservant Liège, il allait s’en charger personnellement. “Vous comprenez, ajoutait-il, je vous devais bien cela, comme petit-fils d’académicien...” Et à mon tour j’ai compris : il s’appelle Lacretelle. Ah, l’inoubliable Silbermann de son grand-père : Jacques de Lacretelle !

Hier soir, dîner chez les Stuart avec les Turckheim. Avant de passer à table, nous avons regardé sur TF1, après le journal de 20 heures, cette minute de l’émission « Paroles d’expert » pour laquelle, le 16 janvier, l’équipe du producteur était venue ici tourner pendant plus de deux heures. Ce n’était pas simplement trop court, c’était trop rapide. D’ailleurs,ce matin, une amie me demande par courriel ce que j’ai répondu à la question : « A quoi ça sert, un livre ? » (Elle avait loupé la réponse à cause du bruit que faisaient ses enfants.) Et je me suis rendu compte que ma mémoire n’était pas capable de me restituer la réponse choisie pour passer à l’écran parmi celles que j’avais données lors du tournage. Alors, envie de poser à mon tour la question : « A quoi ça sert, la télévision ? »

Le Paradou, 6 février 2005 – Florence Aubenas a aujourd’hui 44 ans (il y a des circonstances où la discrétion sur l’âge des gens n’est plus de mise). Hier j’ai écrit un article que le quotidien belge Le Soir publiera demain sous le titre : Sa photographie est muette, l’inquiétude est bavarde.

A l’heure où j’écris, on est toujours sans nouvelles de Florence Aubenas et de son accompagnateur irakien. Ah, comme j’aimerais que ce texte fût jeté à la corbeille parce que Florence aurait reparu, juste à temps pour son anniversaire qui est le 6 février. Chaque jour je regarde sa photographie et, comme beaucoup, je voudrais que la magie permît à la captive de répondre aux questions que nous lui posons sur les conditions dans lesquelles en cet instant elle vit. Si elle vit encore. Ce dont nous voulons tous nous persuader avec l’opiniâtreté que nous mettons à refuser l’obscurité de nos craintes. Mais, en dépit du sourire de Florence et de la vivacité de ses yeux, la photographie est muette. Et l’inquiétude, elle, est bavarde…
Si la disparition de Florence me taraude, ce n’est pas seulement parce que cette jeune femme paraît en grand danger, ce n’est pas seulement parce que je la connais un peu par ses articles et par un livre sur le génocide rwandais* dont elle écrivit le texte et à la publication duquel je fus mêlé, ce n’est pas seulement parce que son enlèvement est, hélas, représentatif du danger qu’affrontent continûment ces journalistes qui se portent sur le terrain pour nous rendre compte avec lucidité de ce qui s’y passe réellement, c’est aussi parce que je vois, là, dans la réalité comme dans le registre du symbolique, une crime contre l’humanité.
Le crime contre l’humanité est une notion parfois incertaine et souvent complexe car elle se rapporte aux meurtres collectifs, à la torture, au viol, à la déportation, et plus d’un spécialiste a relevé que cette dilution risquait d’en mettre la légitimité même en péril. Mais la multiplication et le déploiement des crimes – car c’est bien de crimes qu’il est question – devrait nous écarter de ces ratiocinations et nous secouer. Une bonne fois nous secouer pour déclencher en nous la conscience que ces crimes sont intolérables, insupportables, inadmissibles, quel que soit le nombre des victimes, pour nous faire voir qu’ils le sont autant quand ils visent une seule personne que lorsqu’ils en prennent des milliers pour cible. Car l’enlèvement de Florence, qu’il se prétende motivé par des ambitions politiques ou par représailles, qu’il soit rapine, brigandage ou vengeance, est un crime contre l’humanité, et il doit être à nos yeux aussi odieux et inacceptable que les crimes collectifs. Il devrait nous inciter, d’un seul élan, à refuser désormais concessions, atermoiements, tergiversations, apologies et justifications qui sont autant de fissures par lesquelles s’infiltre une détestable permissivité dont se servent ceux qui s’arrogent le droit de réduire, d’opprimer ou de tuer.
A l’heure où l’on célèbre le soixantième anniversaire de la libération des camps de la mort, au lendemain du sinistre tsunami qui a emporté des centaines de milliers de victimes et alors que chaque jour la faim, les épidémies, les exactions, les sévices, les petits et les grands génocides déciment des populations dans le silence, l’indifférence ou le mépris, on serait avisés de faire entendre une fois pour toutes qu’il n’y a pas des petits et des grands crimes. Attenter à la vie, l’asservir ou la supprimer, c’est s’engager dans la voie de la criminalité contre l’humanité, cette humanité dont chacun de nous est un échantillon singulier. C’est pourquoi avant de chercher à se regrouper de la manière la plus favorable à leurs intérêts économiques et financiers, je le leur dis avec hargne et colère, nos représentants feraient bien de s’accorder sur cette loi universelle qui veut que toute vie soit absolument irremplaçable.
Faire silence plus longtemps sur cette question, feindre de la reconnaître mais, en même temps, se laisser emporter par l’interminable raz-de-marée du fatalisme ou d’un prétendu réalisme, c’est se faire complice des crimes contre l’humanité. C’est faire du silence la sépulture de la liberté. C’est oublier que Florence Aubenas est irremplaçable. Et pour commencer, qu’on nous la rende !

* On a deux yeux de trop, Actes Sud 1995


Le Paradou, 7 février 2005 – Comme il m’a paru étrange, le film vu hier soir à la télévision, ce Mur invisible (Gentleman’s Agreement), produit par Darryl Zanuck et dirigé par Elia Kazan qui le désavoua ensuite : « on dirait une illustration pour magazine », aurait-il affirmé. Etrange d’abord par l’ampleur attribuée à l’antisémitisme d’une nation qui, aujourd’hui, a fait à la judéité toute la place qu’elle souhaitait, et au Moyen Orient joue le rôle que l’on sait. Etrange aussi parce que dans ce film à thèse, tourné en 1948, trois ans après la libération des camps de concentration, il n’y a pas l’ombre d’une allusion à la « solution finale » et à ses sinistres accomplissements… Pourquoi ce silence ? Il n’est pourtant pas concevable que le journaliste indigné qu’incarne Gergory Peck n’eût pas connaissance des faits…

Ce matin, pendant que j’étais sous la douche, un fracas venu de mon grenier à livres m’a fait sursauter. Je me suis précipité et j’ai vu que Max avait perdu l’équilibre et qu’il s’était cassé la figure. Il y a quarante ans tout juste, j’organisais à Bruxelles la première exposition de graphistes polonais, alors inconnus malgré leur immense talent, qui avaient pris le cirque pour thème. Un petit blondin au nez de clown, de son gros œil m’a fait... de l’œil, je l’ai adopté, j’ai acquis l’affiche,et ce funambule,je l’ai baptisé Max par dérision, pour sa petite taille.
Il ne m’a plus quitté. Max non seulement est apparu dans plusieurs de mes romans sous des noms divers, mais il m’a servi de modèle et maintes fois m’a rappelé comment garder cet équilibre qu’il a perdu ce matin. Si j’étais superstitieux… Ne le serais-je pas ?

Le Paradou, 10 février 2005 – Dans le cadre de cette espèce de rétrospective Bergman que nous nous faisons, Christine et moi, depuis quelques mois, nous avons revu hier soir les inoubliables Scènes de la vie conjugale, un film de 1973 auquel, trente ans plus tard, Sarabande allait donner la suite que j’ai vue sur Arte le 20 décembre dernier. Je donnerais beaucoup pour obtenir (à condition qu’ils fussent sous-titrés) les six épisodes de 50 minutes qui constituent la version originale, conçue pour la télévision suédoise, que Bergman a ensuite resserrée à la taille d’un film. Car il est bouleversant, ce triple talent – écrivain, peintre de mœurs et cinéaste – avec lequel Bergman a fait parler et mis en scène Liv Ullmann et Erland Josephson pour composer un couple dont les tribulations sentimentales, dramatiques et érotiques nous transportent sans ménagements dans des allers et retours entre les trivialités du réel et les confins de l’absolu.
Question à laquelle un cinéphile averti pourrait peut-être répondre : Ingmar Bergman a-t-il vu (et comment ?) l’adaptation que, sept ans plus tôt, en 1966, Mike Nichols avait faite pour l’écran de la pièce d’Edward Albee : Qui a peur de Virginia Woolf ? Malgré toutes leurs différences, ces deux œuvres sont si proches l’une de l’autre par leurs déchirantes et impitoyables confrontations dans la vie des couples !


Le Paradou, 13 février 2005 – L’autre soir, nous étions les invités de Jeanne A., si fidèle amie, qui nous avait concocté un petit repas de fête, tout à fait délicieux. Mais la succession de champagne, d’un vin rouge vieilli au point de se prendre pour un alcool fort et d’un potage marocain très épicé m’a valu une interminable insomnie pendant laquelle j’ai relu les pages où Freud déploie à sa manière « le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen ». Mais peut-être l’insomnie a-t-elle été, sinon provoquée, du moins entretenue par une forme de remords. A l’heure où nous dînions chez Jeanne, j’aurais pu, en effet, me trouver à l’Alcazar de Marseille pour la manifestation organisée en faveur de Florence Aubenas par le Club de la Presse au comité de parrainage de laquelle j’appartiens. Mais Jacques Bonnadier avait proposé de m’épargner cette course et de lire publiquement la lettre parue dans Le Soir. Ce qu’il a fait comme en témoignait hier La Provence. Florence Aubenas dont on est désespérément sans nouvelles…

Même si c’est de manière tout à fait désordonnée, le cinéma prend dans ma vie une place de plus en plus grande. J’y cherche peut-être ce qui, trop souvent, me manque dans les livres aujourd’hui, une manière de témoigner qui réhabiliterait la puissance du langage et les pouvoirs de l’écriture. Hier soir nous étions quelques-uns chez nos amis Belaiche pour voir, dans des conditions de projection exceptionnelles, La Traviata, le film que Franco Zeffirelli fit en 1982 avec l’illustrissime opéra que Verdi avait présenté au théâtre de la Fenice à Venise en 1853. Nous étions entre happy few et, à la fin de la projection, l’émotion était perceptible. Je ne la partageais pas et j’eus tant de mal à m’en expliquer que j’ai fini par y renoncer. A la vérité, j’avais l’impression d’avoir été témoin d’une sorte de trahison. Car, malgré l’excellence des interprètes, et en particulier de Teresa Stratas, j’avais été privé, par la transposition cinématographique, de ce qui est à mes yeux l’essence même de l’opéra. Sans l’architecture et la solennité de la salle, sans la scène (avec tout ce qu’elle a de mythique) pour laquelle La Traviata a été écrite et composée, sans le rideau qui s’ouvre et se ferme sur la magie de la représentation, sans la fosse d’orchestre avec ses musiciens et les gestes du chef, sans la présence et les bruissements du public, et avec, en revanche, ces incursions de la caméra dans les salons, dans les rues de Paris, dans la campagne d’Auteuil (ou de Bougival), ce n’était plus un opéra, c’était devenu un film du genre « comédie de mœurs ». Et le réalisme de ce film se liait mal au romantisme lyrique d’une fiction qui avait pourtant déjà, sans périr, traversé le roman et la pièce d’Alexandre Dumas fils, puis le livret que Francesco Maria Piave avait écrit pour Verdi. L’adaptation de Zeffirelli faisait dès lors, me semblait-il, un inconfortable accueil à des voix qui, pour être magnifiques, n’en donnaient pas moins l’impression d’être à la recherche de leur habitus perdu… Pour ne pas opposer ma déconvenue au plaisir des autres, j’ai parlé à Paul de l’éblouissement que m’avaient donné, d’un bout à l’autre du film, la voix, le jeu, les expressions, bref la grâce de Teresa Stratas. Et par lui j’ai appris que cette femme incomparable, quelques années après avoir joué dans le film de Zeffirelli, était allée rejoindre Mère Teresa pour soigner les lépreux en Inde… Et j’ai trouvé en lui un complice de mon admiration.
Mais je souris en pensant que Teresa Stratas, qui avait joué dans la première de Lulu d’Alban Berg, sous la direction de Pierre Boulez, avait aussi créé le rôle de Marie-Antoinette dans l’opéra de John Corigliano au Metropolitan Opera. Cette Marie-Antoinette dont Paul, avec des soins d’archiviste, un œil de médecin et une passion d’abolitionniste, achève de décrire les 76 journées qu’elle passa à la Conciergerie avant d’être exécutée. Cet ouvrage, infiniment documenté et passionnément écrit, se déroule avec l’impitoyable régularité du calendrier, jour par jour, heure par heure. Il est maintenant, à mon grand plaisir et avec la complicité de Jean-Paul Capitani, inscrit au calendrier d’Actes Sud pour la prochaine saison.


Le Paradou, 16 février 2005 – Depuis des semaines, le mistral a des manières de chien enragé. Et ça ne facilite pas la lutte que Christine a menée contre la poussière soulevée par le transport des livres qui sont partis pour l’Université de Liège et par des travaux de maçonnerie dans une partie du mas.
A une amie qui, sans prendre ombrage du désordre et de la poussière, était venue déjeuner et dont je découvre qu’elle partage avec moi ce goût pour les véritables promenades que sont les conversations suscitées par nos lectures, par la musique que nous avons récemment entendue, et aussi par les souvenirs qui spontanément refluent alors, j’ai dit avoir un jour lu que Christophe Colomb était parti vers les Indes avec une grande bibliothèque dans sa cabine afin de voir si les terrae incognitae correspondraient à ce qu’en promettaient les livres. Et de là, pareils à deux skieurs godillant hors piste, nous sommes partis sur ce qui distingue la découverte de la connaissance. Ces moments-là, précieux entre tous, me font voir combien Jean Duvignaud a raison de dire, dans Le sous-texte – un petit essai qui paraît bientôt dans la collection « un endroit où aller » –, que sous de telles conversations grouillent d’invisibles idées et pressentiments dont on ne prendra conscience et que l’on ne formulera que plus tard. Dans un livre, peut-être.


Le Paradou, 17 février 2005 – J’ai appris la mort d’une femme dont m’avait jadis parlé Max-Pol Fouchet, une qui m’avait servi de modèle pour le personnage-clef de La femme du botaniste, ce roman de 1992 dont j’ai longtemps dissimulé qu’il m’avait été inspiré par l’agonie que mon vieil ami avait « vécue » dans la solitude. Je m’étais demandé ce qui avait bien pu lui défiler dans la tête pendant qu’il attendait, dans sa maison de Vézelay, un secours qui ne venait pas, et j’avais décidé que, dans mon livre, ce serait une sorte de revanche baroque et joyeuse. J’avais donc imaginé que son esprit effrayé donnait soudain naissance à une petite créature ironiquement baptisée Max, une sorte de magot chargé d’accomplir, dans les quelques heures qui séparaient encore son géniteur de la mort, les exploits que celui-ci n’avait pu réaliser de son vivant, au premier rang desquels : séduire la femme du botaniste.

Les amandiers se sont enfin décidés à fleurir mais le mistral les secoue comme s’il voulait nier que le printemps fût maintenant proche. Et c’est en le bravant, ce satané mistral, qu’a déboulé ici une belle Stéphanoise qui a le projet de tourner un film où par anecdotes et récits je raconterais l’aventure de ma vie et de mes travaux. Je la trouve bien imprudente. Elle, non. Elle est décidée. D’ailleurs, elle m’a fait raconter, rameuter, historier, et elle est repartie avec un carnet bourré de notes. Je dois convenir que j’ai été fort impressionné par la lecture qu’elle avait faite des Ruines de Rome, ce roman dont elle a compris qu’il était hanté par une certaine tragédie dont je ne parle jamais en clair.



Le Paradou, 19 février 2005 – Avec des cris joyeux et des étoiles épinglées sur leurs vareuses, Justine et Félix sont revenus de la montagne. Ces transhumances annuelles des petits mérinos réveillent de très vieux souvenirs, ceux d’un temps où mes parents, qui étaient de condition modeste, m’expédiaient dans un préventorium de l’Assistance publique sur le rivage de la mer du Nord. Pour ta santé, disaient-ils, ma mère ajoutant que j’étais “un oiseau pour le chat”, une de ses expressions favorites. Ils veulent se débarrasser de moi, me disais-je mezzo voce. Deux ou trois fois, pendant ces années, mon père enfourcha la moto d’un de ses amis, et il vint me voir, peut-être à l’insu de ma mère. Quand il repartait, c’était l’instant de la plus grande déchirure, une fin du monde que marquaient la pétarade décroissante de l’engin, l’effluve d’huile de ricin de son échappement et, dans les lumières du couchant, la disparition de la silhouette courbée sur le guidon...

Certains jours comme celui-ci, il m’arrive de prendre en grippe ce métier d’éditeur qui ne m’a pas mithridatisé contre les déceptions et parfois les désespoirs qu’en refusant un manuscrit j’inflige à des personnes que j’admire ou que j’aime d’amitié. Où donc ai-je lu qu’un éditeur à qui l’on demandait en quoi pour l’essentiel consistait son métier, avait répondu : à refuser ?

Aujourd’hui j’ai signé l’appel que m’avait envoyé Jack Lang, appel à voter « oui » lors du prochain referendum sur la Constitution européenne. Ajouté une brève motivation : « J’ai toujours préféré parfaire que défaire. » Et en passant, je me dis que je ne serai pas mêlé à d’insoutenables voisinages.

Le Paradou, 20 février 2005 – Il m’est devenu évident que je ne marche jamais plus agréablement qu’à partir du moment où je réussis à accorder les rythmes de la respiration, du cœur et du pas. Soudain, l’impression vient que la pesanteur n’est plus la même. N’est-ce pas quelque chose de ce genre qu’il importe d’observer dans tous les actes de la vie ? ai-je écrit à une correspondante.

Ils étaient nombreux, les commentateurs d’occasion, à penser que Christo allait à l’échec en garnissant Central Park, à New York, avec ses 7500 bannières orangées. The Gates. Et maintenant je lis dans la presse que jamais en cette saison le parc n’a reçu autant de visiteurs. Dans l’œuvre de Christo, ce qui me reste le plus présent, c’est cet « emballage » qu’il fit du Pont-Neuf à Paris en 1985. Un soir, en revenant de la Maison de la Radio, je découvris ce pont de toile, tout luminescent. C’était comme une manifestation de l’imaginaire offerte à notre éternel besoin de nous représenter l’au-delà du réel. En même temps, alors comme aujourd’hui avec The Gates, je me souvenais d’une réflexion de Claude Roy dans la préface qu’il avait écrite pour le livre de Philippa Wehle, Le théâtre populaire selon Jean Vilar (Actes Sud 1981) : « Maître d’une cérémonie sans lendemain et organisateur d’un feu de joie qui ne laisse même pas de cendre, l’homme de théâtre sait qu’il voue sa durée à l’instant sans durée. »

Autre chose ici me préoccupe… De telles réflexions, et de celle-là en particulier, comment parler (au vrai sens du mot) avec mon vieil ami Jean Duvignaud dont Le sous-texte sort de presse dans peu de jours ? Il ne bouge plus de La Rochelle où il s’est installé quand il a quitté Paris, et vue d’ici La Rochelle est une ville trop lointaine pour y courir quand le désir en vient. Parfois nous nous téléphonons, mais il n’y a pas alors le laisser-aller du face à face. Voilà pourtant un homme avec lequel j’aimerais avoir de longues controverses par cette voie qu’a ouverte la correspondance électronique. S’écrire et dans l’heure se répondre par courriels. Hélas, Jean refuse obstinément de s’y lancer. C’est moins sans doute par misonéisme ou par dégoût de l’impudeur qui s’y déverse, que par une sorte d’effroi devant les périls auxquels la technique, si souvent castratrice, expose la manifestation de la pensée. Cet empêchement, c’est l’une de ces fractures qui font que, dans la fièvre de la communication, le « faire savoir » l’emporte de plus en plus sur le « faire partager ».

A propos de lettres (électroniques ou pas), rares sont celles qui ne se terminent pas avec l’habituelle apostille : « je vous embrasse ». Je me souviens qu’une année, au moment de l’échange des vœux, j’avais trouvé là le thème du carton traditionnel…

« Je vous embrasse… La formule est à ce point devenue coutumière qu’elle a perdu son sens en les oubliant tous. On ferait pourtant bien de s’en souvenir : elle a plusieurs sens, cette tournure ! Si vous la preniez à la lettre, qu’iriez-vous comprendre ? Que, par métaphore, je me prends pour une embrasse et vous pour un rideau ? Que je vous serre pour de vrai dans mes bras ? Que je vous impose un baiser, deux ou même plus, selon mon appétit ou votre gourmandise ? Que je vous inscris dans le paysage que circonscrit mon regard ou dans celui auquel se limite ma pensée ? Certes, la tournure est dans le vent, elle a détrôné les bons baisers, et elle est plus cordiale (conviviale serait encore plus chic, non ?) que le routage de sentiments dits les meilleurs quand ils ne sont, eux aussi, qu’une vieille rengaine langagière. Ah, je rêve d’une formule plus proche de la sincérité de nos relations pour ponctuer la liste des bons vœux que je forme aujourd’hui en pensant à vous. Mais ça coince à nouveau : bons vœux, qu’est-ce à dire, depuis le temps ? Alors, par crainte de rater le coche, tant pis, tant mieux, je vous embrasse tous et chacun dans la manière qui vous sied. »


Le Paradou, 23 février 2005 – Après avoir lu dans ce journal ce que je disais de Max et de La femme du botaniste (17 février), Olga m’écrit : « Et si Max, en se cassant la figure dans ton grenier, avait tout simplement voulu t’annoncer la mort de celle qui t’inspira Odile Prophète ? Dans les pays que j’aime décrire, on est terriblement superstitieux. » Superstition ou pas, comment ai-je pu ne pas y penser ?

Lundi, chère revenante qui arrivait d’Amérique, Jim a déboulé au mas. Avec des anecdotes, des impressions, des réflexions et même de malicieux gossips qui la font scintiller comme un mât entouré de feux Saint-Elme. Cette nuit, elle a lu La leçon d’apiculture, et ce matin, comme si le désir d’écrire un livre avait germé en elle, elle me raconte comment sa mère fut jadis virée d’une institution catholique pour avoir demandé ce que, dans la prière quotidienne, signifiait l’expression « le fruit de vos entrailles », et pour avoir refusé ensuite la punition que cette question de « méchante fille » lui avait valu.

Quel dommage que Jim soit déjà repartie hier midi. J’aurais aimé la mêler aux amis qui sont venus le soir, Jane et James, Olga et Arnaud. Car elle aurait sûrement pris une part chaleureuse aux excursions qui , dans nos vergers, nous ont une fois de plus conduits des olivettes de l’imaginaire aux cerisaies de la mémoire.

Le Paradou, 25 février 2005 – Annick Stevenson est venue de Genève en journaliste, pour s’entretenir avec moi de mon passé et de quelques projets que j’ai. Mais c’est la représentante du « Festival international du film sur les droits humains » que j’ai à mon tour interrogée pour mieux me préparer à cette semaine toute prochaine où je siégerai dans le jury. Car me préoccupe infiniment la difficulté de concilier, dans l’appréciation d’un film de cette sorte, la légitimité de la cause, l’autorité de la forme et la qualité de l’image. Au repas de midi, Roger, le mari d’Annick, un professeur de littérature qui est en partie d’origine danoise, nous a rejoints. Après l’avoir entraîné dans des considérations sur les confins du sens dans la traduction, je l’ai embarqué dans une question qui depuis longtemps me turlupine. A savoir quels rapports existent entre deux œuvres écrites à peu d’années de distance l’une de l’autre sur le même thème du « visiteur » dont le passage bouleverse le paysage de ceux qu’il vient de rencontrer : Mystères de Knut Hamsun et Le visiteur royal d’Henrik Pontoppidan ?

Le Paradou, 27 février 2005 – Vendredi soir, au Méjan, il y eut un concert Bartok – Beethoven - Strauss avec le Trio Sartory et la pianiste Elena Rozanova dont Catherine m’avait dit la forte impression qu’elle lui avait faite à La Roque d’Anthéron. Ce fut l’une de ces soirées où les musiciens et le public échangent sans cesse leurs émotions. La salle était comble, la fièvre forte, le silence parfait et les ovations interminables. Dans la Suite op.14 de Bartok – Catherine avait raison –, Elena Rozanova fit la démonstration d’une belle capacité de conjuguer l’inspiration avec le plaisir et l’autorité. On s’est tous (ou presque), musiciens et amis, retrouvés à table chez Françoise pour le traditionnel medianoche d’après concert. J’avais pour voisin Majid Rahnema (Quand la misère chasse la pauvreté) et nous sommes partis à petits pas dans un dialogue sur la mémoire et la vérité. C’était des plus étrange : je parlais avec lui mais, au-dessous et sans qu’il s’en aperçoive, ce n’était pas à lui que je parlais… c’était à quelqu’un que j’entretenais, non de la mémoire et de la vérité, mais des oasis de la durée où l’on peut se retirer parfois pour se mettre à l’écart de la fallacieuse course du temps…

Au cours des rencontres de la semaine, à des personnes qui m’en paraissaient dignes, j’ai distribué quelques exemplaires de Baleine, ce livre de Paul Gadenne que j’ai réédité pour marquer le 150ème numéro de la collection « un endroit où aller ». Il y a là une phrase que je recommande de méditer avec soin : « Un rêve ébloui nous poussait vers cette construction toujours en suspens qui venait d’échouer une fois encore, mais dont l’échec délivrait en nous un tenace désir de grandeur. »

Paris, 28 février 2005 – Arrivés à Paris assez tard, nous sommes allés, Christine et moi, au cinéma le plus proche, le Grand Action, où l’on projetait, à une heure qui nous convenait, le film de Scorsese, Aviator. A cause de mon père qui voulait y faire carrière, j’ai toujours eu un vif intérêt pour l’aviation (je reçus mon baptême de l’air à douze ans, c’était en 1937, dans un Fokker de la Sabena, pour avoir gagné un concours inter-classes avec un exposé sur la liaison aérienne Belgique-Congo). Mais le tintamarre d’images et de chromos au milieu desquels gesticule DiCaprio dans sa tentative d’incarner Howard Hughes (comme on est loin de Citizen Kane !) ne m’a pas convaincu et il a même attisé l’envie que j’ai de voir, sitôt qu’il sortira, Million Dollar Baby, le film de Clint Eastwood qui a coiffé celui de Scorsese lors de la remise des Oscars à Hollywood. Pour nous remettre de la déception, nous avons dîné au Balzar où nous avons retrouvé avec émotion Bernard Haller en compagnie de Fellag…





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