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© Bruno Nuttens




1er février 2006 – Belle salle, hier soir au Méjan, pour la lecture, par Dominique Blanc, de Gradiva, la “fantaisie pompéienne” de Wilhelm Jensen. J'avais orienté toute l'affaire sur le parti qu'en avait tiré Freud sans les commentaires duquel jamais ce petit livre, de bonne venue mais sans génie, n'aurait survécu au lessivage du temps. Mais d'abord il fallait entendre le texte que peu de gens ont lu. Alors, dans un subtil découpage de sa façon, pendant une heure, d'une voix qui faisait bien percevoir la part du rêveur et celle du nigaud, Dominique le leur a lu, ce texte, avec la complicité de Jean-Marie Sénia qui, au clavier, en soulignait les traits. Après, reprenant le micro, j'en suis venu à Freud, un Freud fasciné par l'archéologie qui ressuscite les mondes disparus, par la métaphore de l'enseveli et de l'exhumé, par l'équivalence du rêve et de l'accomplissement du désir, et par la censure que manifeste l'interruption du rêve. Mais aussi un Freud pressé de marquer, par le commentaire, son autorité et son antériorité. Afin que le bénéfice d'une telle analyse du rêve ne fût pas attribué à l'instinctif talent de Jensen ?
Cependant le souvenir qui me restera de la soirée, c'est celui de cette heure où, assis sur scène à côté de Dominique en train de lire, j'observais son profil. C'était alors elle, ma Gradiva.

Ophélie, qui avait assisté à la soirée, a passé la nuit au mas. Et toute la matinée, par petits arguments et détours, j'ai tenté de la persuader que le véritable plaisir de l'écriture lui viendrait quand, après avoir mené jusqu'au terme le fil narratif de son livre en gésine, elle se mettrait à récrire. Délivrée de l'angoisse qui, sans cela, conduit à cette manière pénélopienne de détricoter la nuit ce qui a été tricoté le jour.

Ce soir, après trente-cinq ans, j'ai sauté sur l'occasion que la télévision m'offrait de revoir Duel. Après tout, alors âgé de 26 ans, Spielberg avait tourné ce sujet pour le petit écran. Et il dut même, ai-je appris, faire quelques scènes complémentaires pour accéder au grand écran où son succès le portait. Haletant road movie d'une symbolique qui est de plus en plus celle de notre temps. On a beau savoir quelle sera la fin, on reste suspendu au jeu mortel du prédateur invisible…

3 février – En voyant, par la presse et la télévision, déferler la colère islamique après la parution, en Scandinavie, de caricatures ou Mahomet est représenté, je me suis retrouvé au cœur du terrifiant roman d'Ala El Aswany que je lisais il y a quelques jours : L'immeuble Yacoubian. Et par là j'ai compris qu'il ne fallait pas s'attendre à un prompt apaisement. L'occasion était trop belle qui a ainsi été donnée aux intégristes pour rameuter et galvaniser des recrues qui trouvent dans leurs sinistres exploits une manière d'enfin exister.
Certes, tout le monde ici le chante, il ne saurait être question de céder la moindre parcelle de la liberté d'expression ! Mais à la condition de ne pas la traiter à la légère et de se souvenir qu'elle fut chèrement obtenue dans des luttes contre les totalitarismes politiques, les tyrannies économiques et les obscurantismes religieux. Nous nous sommes, avec d'autres, dressés contre les fanatismes en tous genres et les massacres qui les accompagnaient, plus récemment nous nous sommes mobilisés quand, par des fatwas, l'inquisition islamique s'est déchaînée contre Taslima Nasreen ou Salman Rushdie parce qu'ils étaient accusés d'avoir “heurté” le sentiment religieux. Mais gare aux pièges !
Pourquoi tolérer chez les uns ce qu'on ne pardonne pas aux autres ? Et ici, avec cette affaire des caricatures, pourquoi faut-il se montrer solidaires d'incendiaires et de provocateurs ? Que la spoliation, l'enfermement, l'humiliation et l'exhibition de la jouissance économique ne portent pas à la sérénité et ne disposent pas à l'indulgence, on le savait. Que la sensibilité musulmane fût à vif, on le savait. Que le mépris engendre la haine et l'irrespect la fureur, que l'humour caricatural a deux faces, l'avers qui fait rire et le revers qui blesse, on le savait aussi. Comme on savait le talent des intégristes quand il s'agit de tirer parti de telles occasions.
Le plus consternant, c'est d'assister à la contagion de la bêtise et de voir une fois encore d'hypocrites bonnes consciences, d'un côté, et la religion, de l'autre, rallumer les bûchers de l'intolérance...

5 février – Lise est venue de son Québec enneigé dans notre Provence glaciale et venteuse pour régler, entre autres, quelques questions relatives à des livres qui paraîtront à la double enseigne de Leméac et d'Actes Sud. Et ce matin, nous l'avons emmenée en Arles au concert dominical qui était consacré à deux quintettes de Mozart. Effet d'annonce ? Conséquence de l'élan créé par l'année Mozart ? La chapelle du Méjan était pleine et il a fallu rajouter des chaises en hâte car nous ne voulions pas renvoyer une partie de ce nombreux public qui s'était présenté une heure avant le concert pour partager le petit-déjeuner que nous offrons le dimanche.
Souvent les quintettes de Mozart ont dans son œuvre le caractère qu'ont les gravures dans celle de certains peintres. Le dessin y est à la fois léger et grave. Dans le Quintette à cordes en sol mineur, que l'on dit hanté par l'appréhension de la mort du père, la ligne est particulièrement émouvante. Le quintette ressemble à un concerto pour violon car, entre celui-ci et les quatre autres instruments, le dialogue est ininterrompu. Pour en faire percevoir toutes les nuances il fallait la maîtrise et la précision du Quatuor Prazak accompagné par l'altiste Tasso Adamopoulos. Avec le Quintette pour clarinette et cordes en la majeur, le retour au pur classicisme est cette fois évident. Et c'était à la magicienne clarinette de Pascal Moraguès de répondre aux propositions des quatre du Prazak et même d'y glisser son grain de sel. Par quoi ressortaient ces moments d'humour glissés dans la partition par un malicieux Mozart de 33 ans et déjà si près de sa mort.

Au déjeuner qui a suivi, chez Françoise, j'étais assis à côté de Claude Pujade-Renaud, ce qui m'a permis de lui répéter de vive voix ce que je lui avais écrit au moment de la publication… l'admiratif plaisir que j'avais pris en découvrant comment, dans Chers disparus, elle avait imaginé ce qu'auraient pu dire de leurs talentueux époux six veuves d'écrivains : celles de Jules Michelet, Robert Louis Stevenson, Marcel Schwob, Jules Renard et Jack London. Ah, je n'ai pas oublié avec quelle audace le livre s'ouvre sur le cas de la veuve Michelet : “Encore fallait-il pouvoir entrer. Sexe et dents serrés, je résistais. Michelet n’est parvenu à me déflorer qu’au terme de huit mois de mariage. Aussitôt, je fus enceinte. La délivrance fut atroce. Je n’avais pas voulu être pénétrée, je ne laissais pas davantage sortir.”
Mais par prudence, revenu au mas, je suis tout de même allé vérifier les mots dans le texte… Ma mémoire ne m'avait pas trompé. Ces gravures à l'eau-forte, on ne les oublie pas.

O., qui assistait au concert ce matin et qui partira bientôt pour l'Himalaya, m'a demandé quel livre – elle insista : un seul ! – je lui conseillais d'emporter. J'ai dit : L'homme sans qualités de Musil. Sans doute pour ce bout de phrase qui depuis longtemps m'accompagne dans les ténèbres comme une lanterne : “… ces deux grandes moitiés de la vie que sont la métaphore et la vérité.”

7 février – Ce soir, au souper que nous prenions avec Pia, envie de voir un film, et petit referendum après avoir consulté la liste de ceux qui étaient au programme du bouquet satellite.
Pourquoi avoir choisi Monster, le film de Patty Jenkins par lequel Charlize Theron s'est fait une formidable réputation en 2002 ? Eh bien, elle est là, l'unique raison : de nos yeux voir enfin cette terrible métamorphose, la voir, cette superbe femme, ici grossie, enlaidie, tavelée. Mais le ramdam engendré par l'exploit de Charlize se muant en serial killer dans le rôle d'Aileen Wuornos n'empêche pas de le constater après coup : la vraie vedette du film, c'est en vérité Christina Ricci qui n'a besoin d'aucun artifice, d'aucune prothèse, mais seulement de ses regards, de ses effusions et de ses peurs, pour incarner la jeune Selby entraînée par la serial killer dans une sinistre aventure.
J'ai vu que, sous la plume des critiques de l'époque où le film est sorti, le mot “glauque” – alors qu'il ne désigne rien d'autre, au propre comme au figuré, qu'une couleur pâle, verdâtre et grise – revenait souvent pour évoquer la déchéance d'Aileen et de la société où elle s'embourbe. Mais si quelque chose est glauque en cette affaire, c'est plutôt la duplicité qui sous-tend ce film, celle qui voudrait faire croire qu'une telle reconstitution se justifie par sa stricte conformité à la réalité. Oui, le film est glauque, mais c'est par son impuissance à transcender l'horreur et les violences qu'il exhibe, c'est par cette manière de céder au populisme de la violence littérale. Singulière déperdition du sens tragique.

8 février – Avec Pia, ce matin, nous avons évoqué ces pauvres Danois dont l'image était jusqu'alors si rassurante. Ils n'en reviennent pas d'être cloués au pilori ou jetés au bûcher par les islamistes qui ont exhumé des caricatures parues il y a plusieurs mois. Nous risquons de subir le même sort puisque Charlie-Hebdo les publie à son tour aujourd'hui, avec quelques autres en prime.
Les canalisations de la pensée et de la réflexion sont décidément obstruées par la confusion des rancœurs et des valeurs, et par cette impudente tendance qui consiste à se blanchir en noircissant l'autre.

9 février – Mais qui donc a décidé de convoquer les grandes chaînes de télévision aux séances les plus spectaculaires de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'affaire d'Outreau ? Est-ce une manière de voler au secours de la pauvre télé, de donner un coup de fouet à l'audimat ? Ou bien serait-ce, pour le pouvoir en place, une façon de se laver du soupçon d'avoir une part de responsabilité dans les dysfonctionnements de la justice ?
Hier, dans un bref dialogue avec Robert Badinter, Henri Leclerc avait prévenu : cette manière de médiatiser l'audition du juge Burgaud conduisait immanquablement à en faire une comparution devant le tribunal de l'opinion. Les leçons de l'histoire sont-elles à ce point oubliées ? Qu'il s'agisse de Bill Clinton ou de Fabrice Burgaud, du président d'une super-puissance ou d'un petit juge d'instruction dans un coin de province, dès lors que la scène est livrée aux flashes, aux caméras et aux micros, l'audition se transforme en comparution devant la justice populaire et les soupçons se concentrent sur sa seule personne. C'est odieux et sans rapport avec la vraie justice.
Des jeunes gens comme Fabrice Burgaud, au cours de ma carrière j'en ai rencontré qui se voyaient déjà dirigeant la maison d'édition dans laquelle ils venaient d'arriver. Ce nœud d'ambition, de peur et d'arrogance qu'ils ont alors dans la tête, il faut commencer par le dénouer. On doit les accompagner, ces jeunes loups, les confronter aux risques qu'ils seront amenés à prendre… Mais accepter ou refuser un manuscrit, c'est une chose. Jeter ou ne pas jeter une personne en prison, c'en est une autre.
Dans cette confrontation d'un petit juge tétanisé et d'une assemblée derrière laquelle étaient massés, hier, des millions de téléspectateurs, l'évidence peu à peu s'est manifestée : c'était bel et bien un lynchage virtuel. Et ce n'est pas l'honneur d'une commission parlementaire que de s'y être prêtée. À ceux qui la composent on aurait pu poser une question toute simple, leur demander s'ils auraient accepté de traverser l'Atlantique à bord d'un Airbus aux commandes duquel se serait trouvé, en solo, un pilote frais émoulu de l'école, fût-il major de sa promotion, un qui n'aurait eu pour toute expérience que celle du simulateur de vol ?

Déjeuner au mas avec Thierry Fabre qui toujours laisse derrière lui un sillage de mots et des effluves des rivages méditerranéens qu'il a hantés. Créateur et rédacteur en chef de La pensée de midi, il est aussi celui qui m'a mis en relation avec Georges Moustaki dont les Sept contes du pays d'en face paraissent dans quelques jours, et qui a apporté chez Actes Sud l'inquiétant roman d'Ala El Aswany, L'immeuble Yacoubian. C'est dire si nous avions ce midi trop de sujets et pas assez de temps. Alors on a pris celui de vérifier que nous étions bien du même bord sur les affaires qui font l'actualité.

10 février – Tout se passe comme s'il était écrit dans le grand livre du prédestinianisme que le naufrage duTitanic repasserait plusieurs fois chaque année dans ma vie. Et il revient, inlassablement, depuis le temps de mon enfance où ma mère, à la moindre de mes incartades, me rappelait l'histoire qui était pour elle la parfaite parabole de l'ambition mal placée et des désirs transgressifs.
Avec nos amis Stuart qui l'avaient souhaité, nous avons revu hier soir le Titanic de James Cameron qui est sorti sur nos écrans en 1997 au moment où je venais de publier Le bonheur de l'imposture dont l'histoire en est tout imprégnée. Et cette fois, loin du tapage, tous chiffres oubliés (ceux du coût de la production et ceux des rentrées) et sans l'anxiété qui m'était venue à l'idée que mon roman aurait pu apparaître comme un “produit dérivé” du film, j'ai compris quelque chose qui m'avait échappé à l'époque. J'ai compris que le film de Cameron, qui commence par l'exploration de l'épave pour y trouver les éléments constitutifs d'un drame particulier, celui d'une survivante, me donnait une clef symbolique pour sortir du labyrinthe où jadis m'avait enfermé ma mère. Par cette exhumation j'ai soudainement compris qu'elle était une romancière qui n'avait pas eu les moyens de l'être…

12 février – Il est plus facile de jouer avec les feux de la colère que de jouer au mikado avec des idées. Plus commode de projeter des images que de placer des mots dans la disposition où ils auront un sens capable d'en susciter d'autres. Plus simple de crier son aveuglement que de formuler son ignorance. Le feu, les images et les cris, c'est l'ordinaire quotidien, c'est le vacarme qui se prend pour de la pensée, c'est le charivari servi par les fast-food de l'information.
Et puis, tout à coup, entre deux tumultes, entre deux pages d'un journal, on découvre qu'un homme dont on avait vaguement entendu parler à propos d'une théorie sur l'autorégulation de la Terre Mère, a décrit l'aveuglement que nous avons devant l'imminence de la détérioration irréversible que nous infligeons à Gaia. Cet octo s'appelle James Lovelock. Et ce qui me retient ce matin où le mistral s'est un instant calmé, moi qui ne suis ni représentant en éoliennes ni faucheur de maïs transgénique, c'est l'idée que, si les gens de la génération de Lovelock, qui est aussi la mienne, des gens nés au temps des postes à galène, des téléphones à manivelle et des moteurs à hélices, ont été les acteurs ou les spectateurs d'un prodigieux progrès technique, ils ont aussi assisté au déploiement de la complexité qui lui est inhérente, et dès lors ils ont peut-être mieux à livrer que leurs connaissances et leurs expériences, pour la plupart déjà dépassées : la perspective que la hauteur d'âge où ils sont leur permet d'avoir sur le passé. Ainsi, ce que je retiens du peu que j'ai lu sur Lovelock, c'est moins les rudiments de sa théorie que la comparaison qu'il fait entre la présente dérobade devant les périls et celle des gens qui, à la fin des années trente, savaient que la guerre était imminente mais ne parvenaient à rien faire pour l'empêcher d'arriver, sinon donner l'illusion qu'elle ne se déclencherait pas. Faire comme si…

Ah, changeons de registre…
Actes Sud vient de publier, avec une pénétrante préface du traducteur, Pierre-Emmanuel Dauzat, les Lettres à Felician d'Ingeborg Bachmann, un très mince recueil de lettres, sans doute imaginaires, d'une adolescente qui, avant de mourir en 1976 à Rome dans un étrange incendie (elle avait alors cinquante ans), allait écrire de ces poèmes, romans et essais dont les traces sont indélébiles dans la mémoire du lecteur.
Il y a là, dans les Lettres à Felician, des phrases prédictives qui s'ouvrent sur des gouffres et me rappellent le rôle que Max Frisch, dont Ingeborg Bachmann fut la compagne, lui donne sans la nommer dans Montauk. Des phrases comme celle-ci : “Deux autres sont en moi, et il n'en est aucun qui comprenne l'autre.”
Ai-je vraiment changé de registre en allant aux Lettres à Felician ? Les mots que je viens de recopier ne disent-ils pas l'universel vertige dont il était question juste avant ? Il n'en est aucun qui comprenne l'autre…

Olga et Arnaud sont passés au mas à l'heure du thé pour nous saluer avant leur départ en Inde où, plume et crayons en main, ils vont chaque année explorer de nouveaux territoires. Ah, comme le disait Giono en parlant de Moby Dick, “l’homme a toujours le désir de quelque monstrueux objet. Et sa vie n’a de valeur que s’il la soumet entièrement à cette poursuite.”

13 février – De nuit, en plein désert, vente aux enchères de jeunes femmes aux rondeurs dénudées dans un cercle de phares. Elles sont venues d'Europe de l'Est, elles passent de mains arabes en mains israéliennes et elles seront débarquées dans un bordel de Haïfa…
Hier soir, profité de son passage à la télé pour voir, méfiant, et télécommande prête à l'interrompre, ce film d'Amos Gitaï, Terre promise, qui fut présenté au Festival de Venise en 2004. Les scènes nocturnes et les images prises avec la caméra à l'épaule sont d'autant plus violentes qu'elles relèvent moins de la fiction que du reportage, et elles retiennent jusqu'au bout par la terrible confusion de l'émoi et du tourment. On y reste accroché pour prendre toute la mesure de cet effroyable commerce, avec la résonance symbolique que lui donne son exploitation en Israël, terre dite promise.
Or, ce soir, vu John McCabe (1971) de Robert Altman, un film qui tout de suite m'apparaît comme le premier volet d'un diptyque dont le second, Terre promise, est séparé par trente années. Trente années, mais de singulières correspondances… La traite des femmes, les mêmes extrêmes climatiques, d'un côté la chaleur du désert, de l'autre la neige de l'Ouest. Et là comme ici, par le talent d'Altman et celui de Gitaï, le souci de tricoter avec les images un récit très proche de l'écriture.

14 février – W* s'est suicidé, je l'ai appris hier, et qui me l'apprenait ajoutait : “le travail, tel qu'il est conçu par certains, peut littéralement laminer des personnes de qualité, qui ne se retrouvent plus dans un monde pareil.” Ici, point d'images, rien que des mots. Mais le saisissement qu'ils provoquent rejoint aussitôt les images de la violence et l'aboulie d'un monde de plus en plus semblable à un kaléidoscope où les corps des vivants et des morts s'entremêlent dans un silencieux raffut de jouissances et de souffrances… Le silence y est le paroxysme du cri.

Frédéric Chaudière, le luthier dont j'ai publié en 2004 Les tribulations d'un Stradivarius en Amérique, est venu me voir et, comme il l'avait fait pour son premier livre, il m'a raconté ce qu'il était en train d'écrire. Le problème est que, cette fois, deux sujets, aussi ahurissants l'un que l'autre, se disputent la priorité dans ses dispositions. Comme du même homme une maîtresse et une épouse. Ce n'est évidemment pas le rôle de l'éditeur, lui ai-je dit, d'imposer un jugement de Salomon dans ces querelles conjugales…

C'est aujourd'hui la St Valentin. L'aurais-je oublié, j'aurais été rappelé à l'ordre, ces derniers temps, par des offres quotidiennement reçues, via Internet, pour Viagra, Cialis et autres stimulants. Afin, me ressassait-on, de ne pas décevoir ma partenaire en ce jour d'obligation amoureuse. Ces annonceurs pourvoyeurs empruntent des pseudonymes. L'un des plus assidus s'appelle Freud.
Longtemps je me suis énervé parce que je trouvais chaque jour de tels pourriels dans le courriel. Puis, un matin, je me suis dit que, dans les quotidiens et les magazines bon genre que j'achetais, il y avait bien plus de publicité qu'il n'en vient dans ma messagerie. D'où, d'un clic agacé, je peux les balancer dans la corbeille…

15 février – Au point où nous sommes arrivés dans la vie, Christine et moi, nous savons que le temps perdu est perdu, qu'il ne sera ni récupéré ni remplacé. Hier, c'était la première fois que nous recevions les F* et les G* à dîner au mas, nous en avions depuis longtemps envie, et si peur de la louper, cette soirée. Bingo ! Dès les premiers mots on s'est retrouvés comme marcheurs habitués à la randonnée en même terrain de mêmes curiosités. Pendant un moment on a tenté d'évaluer la part de l'usage et celle de la règle dans la transformation de la langue que tant malmènent. On s'est demandé pourquoi la simplifier… À bon ou à mal escient ? Mais simplifie-t-on la musique ? Ah oui, c'est vrai, trop de notes ! Puis on s'est interrogés sur l'autodérision, de plus en plus “tendance” quand il est question de la France et de ses accomplissements. Et aussi sur la virevolte de certains résidents qui se targuaient, il n'y a guère, de s'être enracinés entre vignobles et oliveraies, acadiens qui aujourd'hui ouvrent leurs cahiers de doléances (mistral, canicule, inondations) pour mieux dissimuler qu'ils ont été victimes de leurs propres illusions. On a grimpé vers des hauteurs d'où la philosophie pouvait nous éclairer. En redescendant dans les vertes vallées de la littérature,on a frappé à quelques portes, entre autres celles de Penn Warren et d'Alejo Carpentier, et pour finir on a demandé à Giono des explications sur ses frasques sentimentales et sur sa conversion stendhalienne. Avec une pensée particulière pour Blanche Meyer qu'il a immortalisée sous le nom d'Adelina White. Minuit nous a rappelé la loi du temps. Alain a beau dire... Dieu, qu'il paraît avare et avoir été bref, le temps, quand on l'a rempli à ras bord !

17 février – Tel un voilier, un manuscrit entre un beau matin dans la rade de l'éditeur, il vire, accoste, une passerelle est lancée… Entrez, lisez comme il vous plaira… Cela m'est encore arrivé, il y a quelques jours. Je suis monté à bord pour jeter un coup d'œil, je suis resté des heures, oubliant même l'heure du repas.
Des moments comme celui-là, de ceux qui vous laissent des traces d'éblouissement, ça rassure. L'écriture a donc encore un rôle dans ce monde où grimaces et croassements tentent de remplacer le langage. L'éditeur n'est pas encore relégué au rang du colporteur ou du crieur public dans le musée des santons.

21 février – J'ai placé Les miscellanées de Mr Schott dans ma bibliothèque à côté du Dictionnaire des idées reçues où Flaubert a écrit : “Pour être savant, il ne faut que de la mémoire et du travail”. Le succès des Miscellanées correspond ab absurdo à l'épidémique besoin d'inventaires qui sévit aujourd'hui où l'on se gave de listes et d'index qui n'ont plus le charme des florilèges ni le parfum des chrestomathies…

S'il devait être élu, sans doute devraient-elles se retirer de la scène et du monde, et même devenir cavernicoles, celles qu'un Sarkozy, zélote ratissant les aigreurs de la France profonde, désigne comme empêcheurs de danser en rond. Elles ? mais qui… elles ? Pardi, les “élites intellectuelles” dont il parle comme s'il avait épinglé sur un bouchon un specimen de cette espèce nuisible.

À l'heure du patinage artistique, aux olympiades qui se déroulent à Turin, visions de grâce et de disgrâces comme chez les manchots dans La marche de l'empereur. Dans un cas comme dans l'autre, les plus belles images sont gâchées par des commentaires qui cherchent à se faire valoir au lieu d'aider à voir.

À C* qui m'avait parlé d'une retraite qu'elle vient de faire, j'ai écrit que parfois, au Sahara, après l'une de ces pluies qui y sont rarissimes, des lys géants sortaient du sable. L'imagination a rebondi sur les mots… érection, surrection, insurrection, résurrection.

La Belgique est le premier pays qui ait interdit les bombes à fragmentation. Les Etats-Unis en sont le premier fabricant. “Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations”, a écrit ce pince-sans-rire de Cioran.

On passe le plus clair du temps à se casser du sucre sur le dos les uns des autres. N'en est-il pas toujours allé ainsi ? “Tout a toujours très mal marché”, disait Bainville. Oui mais, par les instruments qu'elles ont maintenant à leur disposition, les peurs, les aigreurs, les fureurs, les rancœurs, les rumeurs, les menteries, les vacheries se propagent à une vitesse proche de l'instantanéité. On joue les mêmes airs qu'autrefois, mais dans le paroxysme et les vrombissements.

22 février – Ce matin où notre fils a quarante ans, du haut de mes deux fois son âge je lui conseille de gravir les marches suivantes en sachant que chacune d’elles est une scène ou une arène, et qu’elle ne sert pas seulement à accéder à la suivante.

Avec Michel Guérin qui était venu déjeuner au mas, hier, on s'était une fois encore posé des questions sur ceux que j'appelle les “lecteurs-comme-si”, des gens qui, parlant de livres qu'ils possèdent mais qu'ils n'ont pas lus, donnent l'impression, avec parfois même du talent, d'en avoir un souvenir très présent. Ces glaneurs ont ramassé un brin de critique par-ci, un avis par-là, et ils ont suivi la rumeur du succès ou de la notoriété avec un flair de chien de meute. Ils sont à l'origine de bien des malentendus dans l'évaluation du lectorat.
Du coup, je me suis rappelé une enquête de lecture dans laquelle, il y a très longtemps de cela, j'avais été fourrer le nez car j'en trouvais les résultats trop mirobolants. J'avais alors constaté, dans le protocole des enquêteurs, qu'ils avaient instruction de considérer comme lecteur toute personne ayant déclaré avoir pris un livre en mains et l'avoir feuilleté… Il est vrai que l'enquête avait été commanditée par le Reader's Digest

Le soir, avec M* qui était de passage on a saisi l'occasion que nous donnait la télévision de revoir La mariée était en noir. Ce film de 1967 est à peu près contemporain de notre première rencontre. Ce fut donc une manière d'évaluer le temps passé, de comparer notre vieillissement à celui d'acteurs qu'il m'est arrivé de fréquenter au cours des années qui ont suivi… Jeanne Moreau, Claude Rich, Michel Bouquet, Michael Lonsdale, Daniel Boulanger, Charles Denner… Truffaut avait peut-être raison de penser que ce n'était pas l'un de ses meilleurs films, mais moi, en revoyant La mariée était en noir, j'ai eu le frisson paléolithique.

Quand on en est à marcher sur les traces encore fraîches de ceux dont les voix se sont éteintes, pourquoi devient-il difficile, parfois même périlleux, non pas d'affronter le froid, le vent, les intempéries, mais leurs valses imprévisibles, leurs brusques retours après des disparitions inattendues ? C'est peut-être ça, ce qu'on appelle “secouer le cocotier”…

23 février – Quel feu d'artifice si tout à coup s'ouvrait la boîte de Pandore où sont serrées, comprimées, compressées les informations que l'on y entasse chaque jour par millions, des écoutes téléphoniques aux portraits-robots en passant par les empreintes génétiques ! Mais quelle obscurité si, le système binaire cessant soudain de fonctionner, les mémoires s'éteignaient une à une…

Aujourd'hui une passagère… Elle dit avoir six cartes dans son jeu : une maison, un mari, un enfant, un boulot, un gourou et peut-être un amant (à moi de deviner). J'invente aussitôt un jeu… Pas plus de cinq cartes, ma chère ! Du coup, elle en a une de trop. Laquelle enlever ? À chaque combinaison, ça lui fait un destin différent. À voir ses mines et ses feintes, j'ai l'impression de savoir lequel est le vrai. Et je me dis qu'à cet instant, même s'il y fallait un chausse-pied, je devrais la glisser parmi les personnages du roman que j'écris…

24 février – Comme tout le monde, je me souviens du raffut mené pour que Florence Aubenas nous soit rendue. Il y a quatre ans tout juste qu'Ingrid Betancourt a été prise en otage avec son amie Clara Rojas. Un cas pour lequel on ne s'agite que par intermittence en feignant d'ailleurs d'ignorer qu'il en est d'innombrables pour lesquels on ne s'est jamais agités. Mais la moindre incursion dans le maquis des informations permet d'entrevoir ou de pressentir le parti politique que, de toutes parts, on tente de tirer de ces situations. À ceux qui n'ont pas accès à la vérité – si vérité il y a – il ne reste qu'un recours : inlassablement dénoncer, à voix très haute, le traitement inhumain que constitue l'enlèvement. Refuser d'être complice, pour quelque motif que ce soit, dans quelque circonstance que ce soit, de quelque atteinte que ce soit aux Droits de l'homme.

Curieuse époque de la vie, curieuse saison de l'année. Impression de me livrer parfois au saut à l'élastique comme le vieux libraire Etienne Vollard, dans La petite Chartreuse de Pierre Péju.

25 février – Parmi les cadeaux que Jules a reçus lors du petit banquet organisé hier soir pour son quarantième anniversaire, j'avais glissé l'une des rares choses qui ont échappé à l'autodafé que j'ai décrit dans Zeg ou les infortunes de la fiction : sous verre, un portrait au crayon de son arrière-grand-père au même âge. “Une histoire de filiation”, lui ai-je dit tout en me demandant qui avait un jour taclé je ne sais qui en ces termes restés célèbres : “Tu n'es qu'un descendant et je suis un ancêtre.” Car j'avais envie d'en déplacer la conjonction restrictive et de dire à mon fils : “Tu es un decendant, je ne suis qu'un ancêtre.” Ce serait plus proche de la vérité.

26 février – Christine est allée reconduire Frédérique D* à la gare. Une fois seul, j'ai repensé aux heures que nous avions passées, hier, à examiner les passages qui, dans le roman qu'elle vient d'écrire, devraient être ajustés avant publication. Comme on accorde un violon avant un récital. Avec certains auteurs, ces moments sont parfois pénibles. Avec Frédérique ce fut un plaisir. Elle a un tempérament de cinéaste, elle sait et sent qu'un éblouissement peut naître de l'ellipse. L'histoire qu'elle raconte dans ce roman n'est pas la sienne, mais sa manière de réagir par les mots et les gestes pendant que nous examinions son texte, et les étincelles qui lui venaient dans les yeux et le sourire sur les lèvres m'ont beaucoup appris sur cette femme heureuse de l'être.

27 février – Hier matin, Frédérique m'avait lu quelques lignes d'une réflexion qu'elle avait écrite pour elle-même, en 2004, dans l'un de ces grands cahiers moleskine qui lui servent de journal. Elle s'y questionnait sur la rencontre avec un éditeur. Je lui avais demandé de me les recopier. Je les ai reçues aujourd'hui par courriel. Ça commence par : “Je pense à ce moment où je rencontrerais un éditeur…”, et se termine par : “Ce serait la danse du hasard… Mais y en a-t-il une autre ?” Entre les deux, une quinzaine de lignes pour décrire ce qu'un éditeur était alors à ses yeux. Un texte tendre et violent qui, d'un souffle, envoie valser comme poussière les pensées noires et les idées sottes que l'on se fait sur les relations éditoriales.
Coïncidence ? Aujourd'hui, au bord de la route d'Arles, les premiers amandiers sont en fleurs !

28 février – Ce soir le mistral soufflait avec tant de violence au bord du Rhône que tombaient, l'une après l'autre, les annulations de personnes qui avaient réservé des places pour entendre le récital de lectures érotiques par Maud Rayer. Mais sans mistral on aurait donc fait salle comble ! Car, à partir de 20 heures, entortillés dans leurs écharpes et chapeautés tout de travers, les gens se sont engouffrés dans la chapelle. Et sitôt que les lumières s'éteignirent, ils furent près d'une centaine à constituer un silence si absolu qu'il en devenait sensible, une sorte de trampoline feutrée sur laquelle rebondissaient les mots lancés par Maud. À la fois lectrice, comédienne et parfois même trapéziste de la voix, suivie en ses ébats par les paraphrases musicales de Jean-Marie Sénia, et sans jamais citer les auteurs ni les titres, à ce public complice elle a livré poèmes et proses qui, maillés les uns aux autres, ont fait passer celui-ci par tous les états du désir, des plus tendres aux plus rudes. Elle avait choisi de terminer par un extrait des Epiphanies de Pichette, le fameux “dialogue du Poète et de l'Amoureuse”, pour lequel elle m'avait demandé de lui donner la réplique. Par quoi, surgissant de l'obscurité et partageant avec Maud les derniers mots de cette verbiageuse folie, je fus vraiment de la fête… “te fruite te liège te loutre te phalène te pervenche te septembre octobre novembre décembre et le temps qu'il faudra…”

(À SUIVRE)









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