contact
    

© Bruno Nuttens




1er février – Un douzième de l'année est déjà dans le tiroir aux souvenirs. Et voici le mois le plus court. L'Olympic de Marseille, soyons chauvins un instant, en a fêté l'arrivée avec, in extremis, sa victoire sur celui de Lyon. J'en ai vu le dernier quart d'heure après avoir regardé un film en noir et blanc qui a soixante-dix ans d'âge, l'autorité d'un vieux whisky, une grande naïveté narrative et, très coquines pour l'époque, des images de nibards admirables : Le chemin de Rio (ou Cargaison blanche) de Robert Siodmak. Mais, assez de ces jeux bruyants ! Dans l'impatience, je retourne avec la nuit au roman d'Alejo Carpentier, Le partage des eaux, que j'ai recommencé à lire hier soir pour la quatrième ou cinquième fois, la dernière datant d'il y a pas mal d'années déjà. Dès les premières pages j'ai eu ce plaisir rare de retrouver tel qu'en lui-même un livre que j'avais aimé et d'en découvrir un autre d'une jubilante richesse. “Tout coule, disait Héraclite, et on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.”

Reçu ce matin un appel à renvoyer au plus grand nombre possible de correspondants afin de trouver un donneur de sang d'un type assez rare qui permettrait de sauver un tout jeune enfant en péril. Dix minutes après avoir envoyé une salve à un certain nombre de mes correspondants, j'ai reçu de l'un d'eux un courriel très bref : “Cette annonce est extrêmement ancienne. La gamine est morte je crois.” Et d'un autre, une heure plus tard : “N* est morte le 1er juin 2004.” L'appel initial venait d'un CHU, je suis retourné voir, il ne portait pas date. “Le petit chat est mort.” Je m'en souviendrai, Agnès.

2 février – “Vous êtes la sixième ou septième personne à me donner ce conseil”, ai-je écrit à une lectrice qui m'indiquait sur quel site je pourrais, s'il m'en venait d'autres, vérifier le bien-fondé d'un appel avant de le diffuser. Puis, comme elle me souhaitait “bon mistral” (une manière de me dire qu'elle se promenait dans mes carnets), je lui ai confié qu'en ce moment l'animal, satisfait d'avoir ramené la lumière, dormait en ronflant, ce qui m'avait permis de faire aujourd'hui une promenade paisible dans la colline...

De toute évidence, les fumeurs se résignent à l'interdiction de fumer dans les lieux publics, en vigueur depuis hier. Pour ma part, fumeur de pipe depuis l'adolescence, depuis le temps où mon père me fit voir qu'il était plus commode, pour visiter les ruches, d'avoir l'enfumoir à la bouche que dans les mains, je ne me sens guère concerné par les mesures prises. Mais je crains l'extension du domaine de l'interdiction, et si je n'avais l'âge qui est le mien je redouterais le moment où, même chez moi, surveillé par des caméras installées à mon insu, je ne pourrais plus, par l'usage du tabac, me disposer à l'écriture. L'interdiction de fumer serait alors, me dis-je en ricanant, une atteinte à la liberté d'expression, et il ne me resterait qu'à feindre la consolation en revenant à cette citation apocryphe qu'une charmante coquine de mes amies attribue à Baudelaire : “Quand un con fume du haschich il fait des rêves de con.” Tout de même, s'il n'y avait que la fumée des cigarettes qui tue... mais il y a tant d'autres pratiques mortifères !

Hier soir, Dominique Sassoon que j'étais allé voir pour le persuader de remplacer de temps à autre le scalpel par la plume et de se remettre à l'écriture (j'ai publié de lui un mince ouvrage fort troublant : Il y a plusieurs manières de prendre des photos), nous a fait visiter sa nouvelle demeure dans les environs d'Aix, un ancien atelier d'artiste dans lequel l'Art nouveau a laissé des traces. Je savais que, pour lui, la chose importante était l'œil-de-bœuf qui, de sa table de travail, lui permet en levant les yeux de voir la Sainte-Victoire. Mais il faisait nuit, et l'œil-de-bœuf était un miroir ovale dans lequel, illusion platonicienne, nous ne pouvions voir que nos propres reflets.
Aujourd'hui, en me rappelant la conversation d'hier sur le destin de notre monde et en retrouvant les mêmes propos qui vont, grossissant, dans la presse, à la radio et à la télévision – réchauffement de la planète, trou dans la couche d'ozone, fonte des glaciers, montée des océans –, j'ai l'impression de voir une nouvelle peur de l'an mil se lever. Et comme j'étais hier près de cette sacro-Sainte-Victoire au pied de laquelle habitait Georges Duby, je me suis dit qu'un de ces jours j'allais relire ce qu'il avait écrit là-dessus.

3 février – C'est aujourd'hui l'anniversaire de Paul Auster. Joyeuse entrée, dans le plus bel âge de la vie, je parle d'expérience, celui où, comme le dit Joseph Joubert, “la tendresse est le repos de la passion”, lui ai-je écrit. L'événement est indirectement salué dans la presse par une rafale d'articles très louangeurs, consacrés au roman qui vient de paraître, Dans le scriptorium. Un livre que Christine a traduit comme les autres. Je le dis parce qu'il y a fort peu de journalistes qui se souviennent que, sans la traduction, la littérature resterait tribale.

À propos de l'interdiction de fumer, je lis dans le New York Herald qu'au Nebraska le deuxième acte de la pièce d'Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf ?, a été amputée d'une scène et d'une réplique, celles où Martha dit à Nick : “Donne-moi une cigarette, mon chéri !” Pétard... Et si l'on obligeait ici la télévision, chaque fois qu'elle rediffuse un film ou un téléfilm de la série des Maigret de Simenon à couper les scènes où Jean Richard, Jean Gabin, Bruno Cremer et les autres allument la pipe du fameux commissaire ? Ou alors à incruster un avertissement emprunté à Magritte : “Ceci n'est pas une pipe”... N'a-t-on pas déjà escamoté la cigarette de Sartre et celle de Malraux sur leurs plus célèbres photographies ? Voilà une disposition à la vertu que je verrais bien dans un programme électoral comme celui de... vous voyez qui je veux dire. Car la vertu, comme l'aurait dit Confucius, attire toujours des imitateurs.

Ce matin, Mélanie, ma jeune archiviste, est venue classer une liasse de lettres et de papiers. Quand elle a commencé à travailler pour moi, elle avait un profil de danseuse. Maintenant elle ressemble aux “rondes” que célèbre Frédérique dans son livre, Je porte un enfant et dans mes yeux l'étreinte sublime qui l'a conçu. Nous avons vérifié avec Christine que nous avions toujours un berceau où mettre le moujingue quand il viendra avec sa mère qui aura retrouvé sa belle ligne. Moujingue ? Mot rare, mais je l'aime bien, qui vient sans doute de muchacho.

L'admirative amitié que nous avons pour Françoise Fabian nous avait fait retenir cette soirée pour la voir, à la télévision, dans La femme coquelicot, le film de Jérôme Foulon qu'elle a tourné avec Jean-Pierre Cassel. L'amitié, oui, mais aussi l'envie de voir comment, en adaptant le roman de Noëlle Chatelet, le cinéaste avait traité le thème du désir chez les gens de notre âge. Je me réjouis de n'être pas critique, j'aurais sans doute dit ou écrit des sottises ou des lieux communs. Mais ici, où je n'ai de comptes à rendre qu'à moi-même, je dis sans détour l'admiration que nous avons eue ce soir pour Françoise, pour son talent, pour sa souriante et grave beauté, pour sa présence, comme si nous étions avec elle dans son jardin de Maussane. Et à propos de l'âge et de l'amour, nous avons trouvé dans cette liaison tardive de Marthe avec Félix, le peintre amateur, si bien incarné par Jean-Pierre Cassel, et parmi des personnages si justement campés, d'intimes vérités que nous avons des raisons très personnelles, Christine et moi, de trouver parfaitement suggérées, effleurées, esquissées, inscrites dans les scintillements de l'inoubliable phrase de Dante : “ Tout espoir envolé, il nous reste le désir.”

4 février – “Quel paradoxe de publier ce volume touffu quand vous vous réclamez d’une génération qui, selon vous, lirait moins !” ai-je écrit à un jeune aventurier qui, pour solliciter mon concours éditorial, m'avait envoyé l'un des tout premiers numéros d'une ambitieuse et nouvelle revue littéraire qu'il gouverne. “Mais je vois là un désir d’aventure, et si vous la sentez bien, vous avez raison de vous y consacrer”, ai-je ajouté en me souvenant des multiples appels à la sagesse et à la prudence que j'avais reçus quand je m'étais mis en tête de créer Actes Sud. “Pour ma part, ai-je encore dit, il y a belle lurette que j’ai appris à considérer le monde des livres et des idées comme un monde où je vais à la découverte selon mes humeurs, et de plus en plus souvent à la redécouverte, avec l’assurance qu’aucun itinéraire ne me permettrait d’en saisir la complexe et mouvante totalité...” Et si j'ai insisté sur la redécouverte, c'est parce que, dans une grande et volontaire lenteur, je poursuis de nuit la relecture du roman d'Alejo Carpentier, Le partage des eaux, avec l'impression de revisiter un jardin fantastique dont je dois aujourd'hui convenir que bien des espèces m'étaient jadis passées inaperçues.

Après déjeuner, promenade dans la colline ensoleillée où un chasseur nous a mis en garde. Nous pouvions être pris pour des sangliers par des Tartarins en goguette mais néanmoins fortement armés. Mourir en ongulés à soies dures... la perte eût été d’autant plus stupide que Christine, qui est toujours mon premier censeur, venait de lire mon roman et de me délivrer un nihil obstat sous réserve de deux judicieuses petites mises au point...

À certaines questions, indéfiniment répétées, il ne me déplaît pas d'apporter des réponses variées. Qu'est-ce que tu cherches à faire avec ces carnets que tu mets en ligne ? m'a-t-on demandé pour la dixième fois. Un feuilleton, ai-je dit. Et de toutes les réponses que j'ai pu donner, c'est pour moi la plus satisfaisante, compte tenu des nombreux sens que le mot feuilleton peut avoir.

5 février – Hier soir, après avoir vu sur Arte The Far Company d'Anthony Mann, un film qui a l'air d'avoir plus que son demi-siècle d'âge, je me disais qu'il en va des westerns comme des corridas. Quand on s'en lasse, l'admiration pour le talent ne fait plus barrage à la satiété, voire à l'écœurement. Mais là s'arrête la comparaison. Car il y a dans la longue série des westerns (à l'exception de quelques rares) un schéma repris avec désinvolture, celui d'un ethnocide dont on a fait un divertissement et une démonstration de puissance. Depuis le temps des “cowboys – indiens” muets de mon enfance, les vedettes ont été d'un côté l'audace et le courage représentés par le colt et la corde, de l'autre la ruse et l'habileté avec l'arc et la hache. Et toujours cet affrontement du bien et du mal dans une évangéliste conviction. Les Etats-Unis ont même réussi à hisser un de leurs cowboys de cinéma à la Maison Blanche. Oui, mais où ai-je lu et est-il vrai que ce Ronald Reagan épousa une petite actrice, Nancy, pour la sauver des griffes des procureurs du maccarthysme ? Du coup, cette Nancy, je l'ai revue au troisième âge, toute frêle et maquillée façon L'Oréal qui, tenant la main de Philippe Labro, arrivait sur le plateau d'Apostrophes un soir où j'y avais amené Paul Auster. Si l'on cherche un brin de vérité, c'est décidément dans la complexité, entre coquelicots, cendres et déchets, qu'on le plus de chance de le trouver...

À C* dont je venais de lire le manuscrit, un roman que traverse le désir, j'ai fait quelques commentaires sur l'importance de tendre les phrases. Je lui ai raconté ce que j'avais appris jadis, d'un ingénieur d'EDF... Que pour tendre à la juste mesure les cables de haute tension qui dansent de leurs courbes parallèles entre des pylones distants, on se fiait au bruit. Celui-là, vous me le tendrez jusqu'à entendre un Do de castrat... Dans un livre comme le tien, ai-je dit à C*, il faut ainsi tendre les phrases. Pour entendre, avec le sens, le son très particulier du désir.

6 février – Au mas, pendant le déjeuner avec Thierry Fabre et dans la conversation qui a suivi devant la fenêtre ouverte de mon grenier (quel hiver singulier !), il fut d'abord question du livre qu'il vient d'achever, une célébration de la pensée méditerranéenne dont j'ai lu avec gourmandise cette première version. Puis on vint à parler de l'attention qu'il faut porter aux subreptices et nouvelles manières qu'ont les gens d'appréhender le monde, d'en palper l'étoffe, de le brocarder, de l'humilier, d'en utiliser les ressources, d'en épier les transformations. Car c'est par ces comportements indéfinis que s'expliqueront plus tard les formes en train de s'élaborer maintenant.

Voix enrouée, brisée, presque inaudible de mon vieil ami Jean. Il tente de m'expliquer qu'à ses pieds, dans sa chambre, se trouve un tapis rouge qui était déjà là le jour de sa naissance, que rouge aussi était la robe de sa femme quand il la rencontra... Je le sens en péril, et ne sachant que lui dire je dis qu'il lui faut donc écrire sur le rouge. Oui, j'écrirai, me répond-il, mais le rouge n'existe pas. Le vert, le bleu, le noir existent, mais le rouge n'existe pas. Sa voix faiblit. Je ne l'entends plus au bout du fil. Près de mille kilomètres nous séparent...

7 février – La fièvre électorale monte qui fait sortir de l'ombre ce que l'on eût préféré ne pas voir. Ainsi de certaines femmes qui, à la seule idée qu'une Ségolène pût devenir présidente, retroussent les babines et aboient avec la même rage que si elles étaient tenues en laisse. Ainsi encore de M. Roger Hanin annonçant qu'au deuxième tour des présidentielles, il votera pour M. Sarkozy qui est à ses yeux, dit-il, le seul vrai socialiste dans la compétition. Mais peut-être n'ai-je rien compris et s'agit-il d'un mauvais tour que l'un joue à l'autre...

À Noël, nous avions reçu le DVD de Lundi matin, le film du cinéaste géorgien Otar Iosseliani. À plusieurs reprises, alors que nous étions sur le point de le regarder, j'avais trouvé, comme par hasard, qu'il y avait ce même soir un film important programmé par l'une des chaînes cinéma de la télévision. Hier, nous avons coupé court à la procrastination. Et vu Lundi matin... C'est un fort étrange artefact, un film où le réalisme amoureux dans la description des objets, des paysages et de ceux qui s'y déplacent, se dérobe si bien à toute intelligence de la proposition que l'on en revient sans savoir à quoi l'on a assisté. Et puis, les heures passant, la nuit aidant, les images remontent dans la mémoire, elles se reconstituent, des symboliques se proposent qui, au moment de les décrypter, éclatent comme bulles de savon, des associations se font, avec le cinéma de Tati, par exemple, mais se défont aussitôt... Si bien que la question se pose : ce dont je me souviens finalement avec plaisir, est-ce de ce film ? L'ai-je vu ou l'ai-je rêvé ?

Avec un retard considérable, j'ai commencé aujourd'hui à revoir, retoucher, compléter les 170 pages du catalogue des archives que j'ai déposées à l'université de Liège. Isabelle et Mélanie ont fait un excellent travail mais elles m'ont très naturellement laissé le soin de commenter un certain nombre de pièces. L'idée de déposer mes archives en lieu sûr, ai-je écrit en guise d'avant-propos, me préoccupait depuis longtemps pour des raisons qu'exposent ici les deux archivistes qui se sont succédé à cette tâche et qui ont dressé le catalogue. Mais il en est une qu'elles n'ont pas mentionnée, et elle tient en peu de mots… Chaque fois que j'embrassais d'un regard les livres, les dossiers, les liasses que j'avais accumulés autour de moi dans le grenier du vieux mas où est installé mon lieu de travail, j'avais de l'effroi en pensant à celui que Christine et mes enfants éprouveraient quand, après mon départ, il leur faudrait faire un sort à ces archives. Comment les trier, où les mettre, que conserver encore ? C'est vrai, j'ai vu jadis, dans ma famille, comment, après un décès, venait l'envie d'en appeler au brocanteur et au bouquiniste. Ce qui reste après leur passage, c'est ce qui, même pour eux, ne valait pas d'être emporté...

8 février – Une de ces journées où ce que j'entends et ce que je vois me donne l'impression, comme le disait Hugo, que “je passe ma vie entre un point d’admiration et un point d’interrogation.”

9 février – La mise au point du catalogue des archives me fait retraverser le temps par décades entières et m'attarder parfois en des lieux que je ne reconnais pas. Et plusieurs fois déjà j'ai découvert ce que je ne savais plus que j'avais écrit. Parfois sous des titres devenus énigmatiques... Les mains sur les choses, Les arbres que je faisais disparaître derrière une colline, Les chaises bavardes, Pécuchet fait un rêve... Ah oui, celui-là, je me souviens, c'était à propos de Sharon, du temps où il n'était pas encore tombé dans le coma.

C*... Ah, mais il y a deux C*. L'une, justement, m'écrit ce soir sur la tension dans les phrases dont il était question l'autre jour, et elle me montre ainsi que nos discussions stylistiques ne restent pas sans écho. L'autre C*, qui vient d'un autre monde, est à son tour venue déjeuner au mas et me raconter là-haut, dans le grenier, le monde qui est le sien. Nous avons repris la leçon de géographie commencée en décembre. Avec des questions... Pourquoi les cartographes, dans la compagnie de qui je fus jadis, représentent-ils par leurs cartes thématiques les formes, les distances, les altitudes, le couvert et le climat, mais ne prennent pas en compte les parfums et les saveurs par lesquels on pourrait cependant reconnaître certains paysages les yeux fermés. “Seules, écrit Proust (Du côté de chez Swann), plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur (c'est moi qui souligne) restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.” Seules ? That is the question.

Ce soir, au Théâtre d'Arles qui affichait complet, la Compagnie Italique présentait Angela et Marina de Nancy Huston, en présence de l'auteur qui donne l'impression d'avoir mis, dans cette “tragi-comédie musicale” composée avec Valérie Grail, le sous-texte turbulent et souvent luciférien de son roman, La virevolte. Pour assumer les rôles d'Angela et de Marina mais n'être pas prisonnières de leur violence, pour jouer, chanter, danser, il fallait la trempe de Catherine Schaub qui a travaillé avec la compagnie Bread and Puppet et avec Ariane Mnouchkine, et le talent de Caroline Piette – dont je me demandais où je l'avais vue quand on me l'a soufflé : Agnès dans L'école des femmes, version Lassalle... Au foyer du théâtre, après le spectacle, il y eut une réception et là, au pied levé, on m'a demandé de présenter Nancy Huston. Comme s'il fallait encore la présenter ! Alors me sont revenus, et je les ai dits, les mots par lesquels Max-Pol Fouchet commença jadis sa postface au roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan : “Ah, c'est le silence, plutôt, qui devrait suivre...”

10 février – En ouvrant Le Monde, ce matin, j'ai vu que Michel Cournot avait pris la (dernière) porte, lui aussi. Quelques souvenirs personnels ont ressurgi, petits tas de braise que le vent de la mort ranime et fait flamber. Le plus ancien date de 1969. Michel venait de tourner Les Gauloises bleues et moi de publier Les voies de l'écriture au Mercure de France où il était souvent de garde le samedi, “comme un médecin ou un pharmacien”, m'avait-il dit. Ajoutant, peut-être pour me faire plaisir, que souvent des gens venaient ce jour-là demander mon livre qu'ils n'avaient pas trouvé en librairie... Le deuxième souvenir remonte à 1986, à l'époque où, chez Actes Sud, je venais de publier Mariés ! de Strindberg, un ensemble de nouvelles au milieu desquelles le très misogyne et fort talentueux écrivain avait inséré une sorte d'interface dans laquelle il poussait la véhémence si loin qu'il reprochait aux femmes d'avoir occulté la figure du Christ avec le culte marial... Michel Cournot avait aussitôt publié dans Le Nouvel Observateur, un article de même violence intitulé Nos épouses insultées ! Nos épouses ou nos femmes... j'hésite sur le mot et du coup je vois l'inconvénient d'avoir mes archives à mille kilomètres d'ici... impossible de vérifier sur-le-champ ! Reste que l'article de Cournot nous avait valu une flambée des ventes du Strindberg. Mais le plus important des souvenirs est le troisième et il date de l'an 2000. À peine mon roman, Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, venait-il de paraître, je reçus de Michel Cournot une lettre manuscrite de cinq pages qui commençait ainsi : “Il est huit heures du matin, je n'ai pas la forme pour vous écrire, j'ai passé la nuit à vous lire...” Lettre qui, après un foisonnant commentaire des thèmes et des péripéties, se terminait ainsi : “...depuis les premières pages de votre livre je ne savais plus où j'étais puisque la vie, les figures de ce livre traversaient la mienne sans passer par l'écriture ou par la lecture, comme si les lignes de ce livre coulaient en moi bien plus vite que mon sang. Je vous remercie en profond de mon cœur de m'avoir donné, cette nuit-là, cette émotion-là, je n'allais pas bien, ça m'a réveillé, remis en train, merci à vous.” J'ai eu le sentiment, et l'ai toujours, qu'un lecteur comme lui valait mieux que tous les records de vente, et une lecture comme la sienne plus que toutes les critiques.

Je viens de lire dans Le Nouvel Observateur les avis de cent femmes (en vue, et ce n'est pas innocent) sur Ségolène Royal. Il y a au moins un point auquel je me tiens depuis le début et n'en démords pas... L'entrée en lice de cette femme, après son élection aux primaires socialistes, a modifié la manière de parler des débats politiques et de chercher des puces (et pas n'importe lesquelles) chez l'adversaire. Comme au Chili avec Michelle Bachelet et aux Etats-Unis déjà avec Hillary Clinton. Mais la pratique divinatoire est vaine dans un climat où certaine réflexion de Nancy Huston, dans Lignes de faille, prend toute sa résonance : “Tu sais quel est le problème avec les êtres humains ? Ils ont des tripes à la place du cerveau…”

11 février – J'avais beau freiner ma lecture, repartir en arrière et relire certaines pages, je suis arrivé inexorablement, cette nuit, à la dernière page et à la toute dernière phrase du Partage des eaux (Los passos perdidos), ce roman d'Alejo Carpentier, si magnifiquement traduit de l'espagnol par René L. F. Durand, auquel j'ai déjà fait allusion ces jours derniers. Je rappelais, avant-hier, les mots par lesquels Max-Pol Fouchet commençait jadis sa postface au roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan : “Ah, c'est le silence, plutôt, qui devrait suivre...” Eh bien, ici, après l'une des plus amoureuses lectures jamais faites, si je me risquais à écrire sur Le partage des eaux, je dirais que c'est la musique qu'il faut écouter après que les mots se soient retirés de la scène. Certes, le narrateur, héros innommé du roman, est un compositeur accomplissant, par un voyage fou aux sources de l'Orénoque, un retour aux origines de notre espèce, de l'histoire et des sentiments premiers. Mais il est lui-même un personnage dont Alejo Carpentier, musicologue féru de magie, a fait une sorte de coryphée pour un roman qui, de page en page, apparaît comme une œuvre à laquelle il aurait pu déjà donner le titre d'un livre qu'il écrirait vingt ans plus tard : Concert baroque. Maintenant que j'ai achevé de relire, avec bonheur et fièvre, Le partage des eaux et, grâce à mes notes marginales de différentes époques, reçu la confirmation que la lecture de tels livres fonctionne à la manière du palimpseste, je sais que je tiens celui-là pour l'un des plus fascinants et des plus mystérieux miroirs que la littérature ait offert aux gens de ma génération.

Avant de partir pour Casablanca (son Maroc natal) où elle est invitée, Anne Bragance m'a téléphoné pour me dire le bonheur qu'elle a de voir son nouveau roman, D'un pas tranquille, paraître dans ma collection. Je connais Anne depuis longtemps, elle fut même pour un moment ma voisine en ce village. Elle était un écrivain de longue date reconnue, un jour elle est venue chez Actes Sud et, depuis ce temps, nous allons ensemble... d'un pas tranquille. Même quand il y a du mistral dans les relations.

Lise Bergevin, éditrice à l'enseigne de Leméac à Montréal, est chez Françoise pour quelques jours, et elle est venue passer ce dimanche au mas. Amicales et éditoriales, nos relations ont vingt ans d'âge. Depuis longtemps j'appelle Lise “petite sœur” et elle me donne du “grand frère”. Elle m'a longuement entretenu ce matin de la parution, en septembre, de la version quintessenciée des carnets de 2006 sous le titre : Le mistral est dans l'escalier. Et cet après-midi je lui ai lu, à sa demande, quelques pages du roman dont elle sera la coéditrice. Assez en tout cas pour lui faire voir le sens du titre : Il aimait au-dessus de sa condition.

12 février – Singulière journée, avec pluie mais fenêtres ouvertes. Décidément, le climat... Cette journée, je l'ai passée avec le nez dans les dates et les items, pour la dernière vérification du catalogue des archives, et un dernier tri, avant de l'imprimer. Les cent cinquante pages ressemblent maintenant à un portulan, cet atlas des premiers navigateurs qui décrivait côtes, ports et marées, avec les indications nécessaires au pilotage. Il a une éloquence que n'ont pas les caisses en uniforme blanc, muettes alignées, là-bas à Liège, dans les armoires du local qui m'a été attribué à la faculté des lettres...

Muni de cannes, clopinant avec élégance, Etienne est arrivé de Londres. Il recevra en Arles, à partir de demain, des soins de rééducation qu'il avait de la peine à obtenir en Angleterre. Il y a presque cinq mois, j'aurais dit deux ou trois au plus, on avait dû l'opérer du genou et de la cheville après une chute malencontreuse sur la terrasse du mas. Autre manière de mesurer le temps...

En route pour Arles, M* est venu passer une heure au mas. Là encore le temps a joué. On ne s'était plus vus depuis juin. On a parlé de l'ambiguïté que la polysémie accroche parfois aux mots les plus simples. Ainsi du mot “chenapan” qui, venu de l'allemand, désigne un vaurien :-( ou un galopin :-). C'est laissé au bon plaisir de la phrase.

Terminé la journée en regardant Bas les masques (Deadline), un de ces bons vieux noir et blanc en v.o., tourné quand je n'avais pas trente ans avec un Humphrey Bogart à faire tomber les filles dans les pommes. Le bien, le mal, le vice et la vertu en seconds rôles ne gâchent pas le plaisir.

13 février – Pourquoi ne ferait-on pas appel à Sarkozy pour éliminer au kärcher les maudits virus qui, venus de leurs banlieues, s'en prennent aux paisibles citoyens ? Voilà que Christine est victime à son tour (d'un virus, pas de Sarko... ferait beau voir !) Du coup j'ai abrégé ma visite hebdomadaire chez Actes Sud. Et pourtant quelle journée déjà... Quand je suis arrivé en Arles, un fin croissant de lune était encore incrusté dans un ciel pourtant déjà très lumineux. Et quand j'en suis revenu, les petites routes que j'avais choisi de prendre, je les ai trouvées toutes bordées d'amandiers en fleurs.

Etait-ce le jour des Brigitte ? L'une que je n'attendais pas m'a fait la surprise d'une visite impromptue et m'a parlé d'un livre qu'elle prépare, sur les sites et leur usage. La Camargue entre autres. Sacrée coïncidence, l'autre Brigitte, qui habite en Camargue mais que je n'ai jamais rencontrée, sinon dans les lettres que nous échangeons, allait sans doute passer comme je le lui avais proposé. Oui, elle est passée, mais... peu après que je sois reparti. J'en connais qui, avec de tels signes, vous feraient un horoscope, un thriller ou un roman.

J'aime écouter le récit que parfois me font certains éditeurs de la maison à propos de leurs relations avec les auteurs. Conjugales, passionnelles, maussades, chaleureuses, fascinantes ou décevantes, elles sont presque toujours imprévisibles. Alors il m'arrive, comme ce matin, d'user de la comparaison avec des événements actuels. Méfions-nous de la déception d'auteurs échaudés par les promesses électorales des éditeurs, ai-je dit à l'une de nos éditrices. Le succès dans l'édition littéraire est presque toujours imprévisible et je ne sais rien de plus essentiel, la tâche fût-elle ingrate et parfois sans récompense, que de chercher, avant toute autre chose, à nouer les fils invisibles qui relieront le livre à ses véritables lecteurs, à ceux qui l'ouvriront pour en goûter le sens. Les seuls qui comptent.

Pour E*, que le discours médical accable plus que le mal-être et la fatigue, j'ai repris le vieil éloge du désir qui est source de miracles. Car je le sais, je l'ai vu et j'en ai fait l'expérience, le désir est en maintes circonstances bien plus radioactif que la volonté.

C'est du désir encore qu'il était question tout à l'heure avec Françoise Fabian qui m'appelait pour me parler de la lettre que je lui avais écrite au sujet de La femme coquelicot, au début de ce mois. Du désir, mais aussi de la honte ou de la fierté qu'il suscite dans notre génération et chez ceux qui l'observent. Nous nous sommes donné l'envie d'en reparler en tête-à-tête quand elle sera dans le Sud.

14 février – Tiens, c'est aujourd'hui la Saint-Valentin ! Mais impossible de faire un collier avec les souvenirs de ces lupercales. Car sur ce sujet, telle une Valentine, la mémoire est capricieuse et infidèle. Dans le roman que je viens d'achever, j'ai confié le rôle du narrateur à un Valentin. Il a deux frères, Victor et Vincent, et j'ai découvert assez tardivement que ce triple V était le signe du refoulé chez la mère qui avait ainsi marqué ses fils comme des taurillons.
C'était hier le printemps avec pluie de lumière et amandiers en fleurs. Ce matin, comme me l'écrit l'une des deux Brigitte, le ciel “est encore en robe de chambre” et il a l'air décidé à passer toute la journée en cet accoutrement.

Pour que Christine renonçât aujourd'hui à se remettre à la traduction, il fallait que le détestable virus qui s'en est pris à elle fût particulièrement résistant au traitement prescrit. Effet collatéral... D'habitude, elle s'occupe si discrètement de tout et j'y suis si effrontément habitué que, ne sachant ni la place ni l'usage des choses les plus usuelles, je suis soudainement confronté à mes incompétences. Alors, quand le petit monde du mas s'est retiré pour la nuit, j'ai mis un peu d'ordre dans la cuisine, je suis remonté dans mon grenier, j'ai écrit quelques lettres, puis, seul devant un vieux téléviseur, je me suis installé pour voir Mrs Henderson Presents, un film de Stephen Frears, qu'une troisième Brigitte (mais en vérité la première car nous sommes complices depuis quarante ans) nous avait recommandé. L'histoire de cette veuve riche et excentrique qui, prenant modèle sur le Moulin Rouge de Paris et ses revues de nus, ouvre à Londres le Windmill Theatre, bouscule préjugés et traditions, et maintient son théâtre en activité même dans les pires heures du blitz, c'est ce qu'il me fallait ce soir. Pas un chef-d'œuvre, sans doute, mais une histoire bien torchée, pleine de rythme, d'humour, de tendresse, avec un style narratif qui fait la part belle au langage. Et puis, dans le rôle titre qu'elle tient avec une gouaille aristocratique sans pareille, Judi Dench que j'ai découverte, si je me souviens bien, par son inoubliable interprétation de la Reine Elizabeth (moins de dix minutes à l'écran), dans Shakespeare in Love de John Madden. Avec ce film, j'ai oublié les milliards de bénéfice que Total exhibait, quelques heures plus tôt, sur le même écran, avec une impudeur inacceptable.

15 février – La littérature la plus intéressante n'est pas nécessairement celle dont les volumes jouent aux autos tamponneuses sur les champs de foire de l'actualité. Elle est parfois au garage, dans des catalogues d'éditeurs eux-mêmes en sommeil ou repris par des entrepreneurs qui n'ont pas une juste idée de leurs acquisitions. Ainsi en est-il de Wallace Stegner, dont j'ai tant parlé ici même après la découverte que m'en fit faire Frédérique l'an passé, ou de Frank Norris dont Actes Sud, où j'avais proposé McTeague pour l'édition de poche Babel, n'a pu obtenir une cession de droits. Ce livre-là, tiens, tiens... c'est une autre Brigitte encore qui m'en avait rappelé l'intérêt et m'en reparlait hier, m'écrivant avec désillusion que, vu l'indisponibilité du livre, il ne lui restait sans doute qu'à en faire “une traduction à usage personnel”.
Ainsi n'étaient-elles pas trois, les Brigitte, mais quatre. Ce n'était donc pas la Saint-Valentin, ce 14 février, mais la Sainte-Brigitte. Par surprise, telle une bulle, un poème que j'écrivis en 1975 est revenu à la surface...

Brigitte a pris le voile
et fornique avec Dieu
dans un couvent de Blois.
Me voici donc cocu de Dieu.
Brigitte, ah, ma Brigitte,
que j'enrage et L'envie
d'être au septième ciel.

D'Étienne, notre hôte londonien, le virus protéiforme a fait sa nouvelle victime. Bientôt je hisserai sur le mas le pavillon de quarantaine. Mais si nous étions en 1975 je courrais me réfugier au couvent de Blois...

Franck Médioni m'a envoyé la biographie d'Albert Cohen qu'il vient de publier chez Gallimard. Ainsi a-t-il fait, lui, le livre qu'Albert Cohen m'avait demandé d'écrire et que j'avais refusé d'entreprendre. Une lecture, oui, avais-je dit, une biographie, non. Et pourquoi ? Parce que tu m'obligerais (oui, on se tutoyait) à dissimuler trop de choses. À plusieurs reprises Médioni cite donc ma Lecture d'Albert Cohen, il rapporte aussi des fragments d'un long entretien que, l'automne dernier, nous avions eu à Paris. Je suis content que, vers la fin de l'ouvrage, citations à l'appui, il dise ma conviction. Que Cohen était un “homme de scènes” et qu'à la virtuosité de celles qu'il plaçait dans ses livres correspondait la cruauté de celles que, dans la vie, il faisait parfois à certains de ses proches.

Isaphi qui fut ma première archiviste et sait, à ce titre, bien des choses sur moi, entre autres le rôle que le Titanic a eu dans ma vie et mes livres, m'écrit pour me signaler l'existence d'un récit dont je ne savais rien, Le naufrage du Titan, publié quatorze ans avant le fameux naufrage. L'auteur, Morgan Robertson, écrivain de la mer, racontait en effet, en 1898, l'histoire d'un paquebot géant qui percutait un iceberg, occasionnant la mort de 2000 victimes, faute d'avoir, comme le Titanic, un nombre suffisant de canots de sauvetage...
Je ne sais laquelle des deux coïncidences me touche le plus. Celle-là, ou la réapparition d'Isaphi alors que son nom me passait sans cesse sous les yeux, ces jours derniers, quand je mettais au point le catalogue des archives dont elle a été la première à entreprendre le classement...

M* est passée. Comme une hirondelle avant-coureuse qui vient voir si c'est le printemps qui s'installe ou une illusion de printemps. Mais aussi pour me dire qu'elle va entreprendre quelques migrations lointaines avant de revenir. Au risque de me donner ainsi l'impression que je suis dans un train immobile par les fenêtres duquel le paysage défile.

16 février – Dans la foire aux promesses électorales, il y en a une qui me botte parce que l'image en est forte. C'est la promesse que fait Ségolène Royal de consacrer à l'éducation, si elle était élue, le budget prévu pour la construction d'un second porte-avions nucléaire. Ça c'est de l'investissement équitable !

Son nettoyage achevé cette nuit, le mistral s'est retiré ce matin, nous laissant un ciel florentin. Une des quatre Brigitte est passée me voir avec de la Camargue plein les yeux. Elle avait des choses à dire ou à montrer et d'autres à écrire, elle parlait de caresser le vent, d'un oiseau sans cage dans un ciel sans nuage, d'un lit de cheveux pour de jolis yeux, d'Arsène dans les lupins. Plus tard, une autre Brigitte m'a écrit avec des souvenirs d'Irlande qui ont rameuté les miens. Alors, j'ai pensé au fameux lièvre de Dürer, cette aquarelle de 1502 que, par privilège, nous eûmes un long moment entre les mains, Christine et moi, lors d'une visite privée de l'Albertina à Vienne. J'y pense parce que la conservatrice en gants blancs, ce jour-là, tout de suite attira mon attention sur les reflets de lumière dans l'œil du lièvre. En y regardant de près, et encore mieux à la loupe, j'eus en effet l'impression de voir une fenêtre s'y refléter et, au-delà, à travers les vitres, un monde sans limites... Oui, voilà à quoi me font penser les femmes dans le regard desquelles on peut, par instant, apercevoir les feux qu'y ont allumés les paradis qu'il leur arriva de traverser dans leur vie ou dans leurs rêves. Au lièvre de Dürer.

Un œil, une main, des rides qui sourient, une aréole ou une coupole, un paysage... Les seules photographies qui me parlent sont celles dont le langage impose le silence au mien. Le langage et non le bavardage, le savoir-faire, le savoir-dire et non l'illusion de les avoir. Elles sont rares et souvent sont emportées dans le torrent des autres. Me revient une confidence de Robert Doisneau m'expliquant, un jour qu'il était venu au mas en compagnie de Sabine Azema, avec quel soin il avait préparé et même mis en scène ses plus célèbres instantanés.

17 février – Pour m'accompagner dans les notes que je vais porter sur cette page de carnet, d'un clic j'ai mis en train No Promises de Carla Bruni, afin d'être accompagné par cette voix où se mêlent le sable de la poésie, le gravier des mots et la grâce de la femme. Cette voix demeure comme une douce rumeur de fond quand, pour poser mes propres mots sur l'écran, je lâche le cours de ceux qu'elle chante. L'usage que je fais des outils de mon temps, car je n'ai goût ni pour le misonéisme, ni pour la retraite, la solitude ou la relégation, ne m'empêche pas de rester un dévoreur de journaux et de magazines. Ce matin, dans Libération, je suis allé tout de suite au Journal d'Alaa El Aswany car c'était son tour de répartir sur sept jours, par textes courts, ce qu'il avait envie de faire entendre et qu'il a intitulé “Ne fais pas de bruit, ton père écrit”... Ah, le beau titre pour rappeler l'autorité de l'écriture ! Mais, comme plusieurs de mes amis sont passés par là, et moi aussi un jour qui commence à me paraître déjà lointain, je remets dans ses limites le plaisir qui en vient. Qui s'arrête à de telles pages, me dis-je, sinon ceux qui vous connaissent déjà et un petit nombre de curieux qui, s'ils ont apprécié, les rejoindront peut-être ? At Last the Secret is Out, chante maintenant Carla, comme si elle voulait interrompre mes ratiocinations, et ce sont les mots d'un poème de Wistan Hugh Auden. Stephen Spender un jour, ici, me raconta que ce poète homosexuel, en 1935, avait épousé Erika, la fille lesbienne de Thomas Mann, pour lui donner la citoyenneté britannique et lui permettre d'échapper à l'enfer nazi. Voilà qui en dit assez pour répondre au dérisoire “à quoi ça sert ?” Et merci à Naïve, mes amis éditeurs, à qui je dois la découverte de Carla.

Je me demandais pourquoi le ciel s'était soudainement assombri. Françoise Duvignaud m'appelle de La Rochelle, et tout de suite je le sais, avant qu'elle ne me l'annonce... À quatre jours de son anniversaire, Jean est mort. Il est mort dans un tumulte de délires où, me dit-elle, repassait sans cesse ce qu'il a tenté de mettre dans son dernier livre, Le jeu de l'oie, dont je n'ai encore reçu que des fragments. Mais dans notre dernière et si brève conversation téléphonique, le 31 janvier, où il me parlait à mots étouffés d'un tapis rouge présent tout au long sa vie, il y avait cette vision, si justement sienne, d'un monde pareil au jeu de l'oie, régi à coups de dés, avec avancées et retours, pièges et prisons, et aussi avec le sens d'ouïr qu'il faut donner à “oie” (comme celui de bonne “fame”, bonne renommée, aux histoires de bonnes femmes). Toute une vie, celle de Jean, pareille à une partie de jeu de l'oie... À 86 ans il s'en est allé, me laisse sans voix, l'homme, l'ami, le maître, l'écrivain, l'octo "béant aux choses futures” comme il aimait à le dire avec les mots de Montaigne.

18 février – En mars 1953, il fallut trois jours pour qu'à l'Ouest on apprît la mort de Prokofiev effacée par celle de Staline. Jean Duvignaud disparaît, discret à son habitude, laissant aux tambours de l'information les roulements pour Papon mort le même jour.
En exergue au Jeu de l'oie, Jean a mis deux vers du sonnet de Ronsard à Marie :

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame ;
Las ! le temps, non, mais nous nous en allons.

Du Brésil, Laurent Vidal, à qui il a confié le manuscrit, m'écrit que les derniers mots que Jean lui adressa furent : “Donne le bonjour aux amis du Brésil, les anciens et ceux à venir.” Et ceux à venir... Et par un mot qu'il avait sans doute dicté, le dernier que j'aurai, moi, reçu de lui, il dit : “Voici le texte du Jeu de l’oie. J’en pense ce que tu voudras en penser.” Ah, cette manière qu'il avait d'être lui-même !

De ma fenêtre je regarde les oliviers qui ont l'air de ne comprendre ni les caprices du temps ni les lois de l'arboriculture. Gilbert en a taillé la moitié qui sont maintenant alignés dans un ordre strict, coupe en brosse. Les autres ont encore la chevelure hirsute où furent cueillies les olives. Les uns sont d'un vert sage, les autres mêlent à ce vert le vif de l'argent et le mélancolique du bleu. Deux mondes dans la même olivette...

19 février – Max-Pol Fouchet avait dix ans de plus que Jean Duvignaud mais je les ai toujours associés dans la même et admirative amitié. Et la mort de celui-ci m'a inévitablement renvoyé à celle de celui-là. C'est Max-Pol qui, jadis, dans nos conversations et avec son livre, Les peuples nus, m'a révélé la tradition malgache qui consiste à promener les morts une fois par an et même à les amener au théâtre quand passent les Mpilalao, ces troupes ambulantes qui se produisent en tous lieux. Eh bien, c'est en quelque sorte ce qui m'est arrivé hier, en ce dimanche grisâtre... Je m'étais mis à lire la première mouture d'un manuscrit dans lequel Nancy Huston, célébrant l'œuvre et la personnalité d'Annie Leclerc, cette philosophe récemment disparue qui eut tant maille à partir avec Simone de Beauvoir et quelques autres dont Kundera, déploie l'éventail de leurs communes ambitions, craintes et espérances, corps et âmes de concert. Ainsi donc Nancy me mettait Annie Leclerc sur les bras alors que j'avais, à califourchon sur les épaules, le spectre de Jean Duvignaud qui, à tout instant, d'un petit coup de sa badine, interrompait le déroulement d'un souvenir pour m'envoyer vers un autre avec le souci de m'offrir une vue imprenable sur la vie...

20 février – Les élections auront peu d'incidence sur mon avenir, car mon avenir est court. Et pourtant elles m'importent, ces élections, car elles vont parachever l'héritage que ma génération laisse aux suivantes. Donc, quand M* est passée hier, à l'heure rituelle du thé, nous nous sommes dit que nous allions, dans la soirée, regarder le même “film”. Et nous l'avons regardé avec, me signale-t-on ce matin, neuf millions de téléspectateurs. Cette production, on aurait pu l'appeler “Ségolène au bûcher”. Car, de l'avis de beaucoup, on allait la voir réduite en cendres, la Jeanne d'Arc. Combien d'hommes avais-je rencontrés qui, selon leur bord et leur nature, d'avance en rigolaient ou le déploraient. Hélas, aussi des femmes qui n'ont pas compris quelle brèche, avec une femme, pourrait être ouverte dans la mâle présomption... Nul candidat à la présidence, homme ou femme, ne peut prétendre détenir les réponses à toutes les questions qui relèvent du gouvernement d'un pays lui-même soumis à la dérive politique des continents. La candidature suppose donc une conscience fondée sur la nécessité de se poser les justes questions et non sur la prétention d'en connaître d'avance les réponses. Eh bien, je le dis, je l'écris, je le demande, combien de petits juges formés à l'école de Salem, qui avaient condamné Ségolène Royal avant qu'elle ne parût, auraient comme elle soutenu pendant deux heures ces feux croisés de questions ? Combien auraient gardé calme et sourire, combien auraient répondu sans se dérober ? J'ai assisté à pas mal de soutenances de thèses et me souviens en particulier d'amis philosophes qui se faisaient étriller en public par les professeurs dont ils deviendraient les confrères à l'issue du supplice. J'y pensais hier en la regardant et en l'écoutant, la candidate qui, elle, à l'issue de la soutenance, ne serait pas reçue avec ou sans les félicitations du jury car il lui faut attendre les deux tours d'avril et mai pour être fixée. À l'issue de cette cruelle exhibition, aurais-je été dans le studio de TF1, je lui aurais témoigné mon admiratif respect. Me réservant, pour une autre circonstance, de lui dire que si les candidats à la présidentielle ont glissé dans leur programme ces choses étranges qu'on appelle la culture, la lecture et ce qui va avec, ils ont dû leur donner un autre nom. Car je ne les y ai pas trouvées.

Ce matin, Arles, comme chaque mardi. Christine n'est toujours pas de sortie, donc petites courses en ville pour elle. Au passage, je vois par leurs apprêts que les ouvriers, jardiniers et commerçants préparent l'arrivée du printemps. Et aussi une Japonaise avec une ombrelle. Le printemps ? Mais oui, il est là, même si c'est pour un instant ou quelques jours. Il suffit de humer l'air et de regarder le ciel pour le savoir.
B* voulait voir le Rhône des fenêtres de mon bureau. Après l'avoir contemplé, elle a sorti de son sac des photos et de petits textes. “Sensualité dans la rondeur d'un mot,” dit-elle. Elle écrit aussi : “Avec les mots, ne vous en déplaise, j'aime quand ils me baisent.” Cette ronsardienne gourmandise me botte. Alors nous avons palabré sur les aptitudes de certains mots et sur la manière de s'en servir pour révéler, réveiller ou obscurcir le désir.

En avant-soirée, discussion avec une amie que je tiens en grande estime et qui a suivi l'émission d'hier. Et la voilà, cette femme électrice qui tombe à bras raccourcis sur une femme candidate (guerre des sexes devenue guerre civile), et il ne faut pas longtemps pour comprendre qu'elle n'a retenu de cette émission que ce qu'elle y a apporté. Elle savait d'avance ce que la candidate allait dire, comment elle allait sourire, les tics qu'elle aurait, ses manquements et même, je crois, sa manière de se vêtir. Avec une consternante bonne foi, elle a remplacé ce qui s'est dit par ce qu'elle était sûre qui allait se dire, et ce qu'elle a vu par ce qu'elle était d'avance certaine de voir. Et elle est maintenant convaincue que cela s'est dit comme elle le dit, elle. Je me garderai bien, moi, de dire qu'il y a là un changement. Hélas, non. Mais pourquoi, diable, n'enseigne-t-on pas la critique historique et l'analyse de l'information dès l'école ?

Pour terminer cette curieuse journée, dieu merci, il y eut une longue lettre qui m'a montré jusqu'où B* avait poursuivi la conversation du matin. Avec une lucidité qui a chassé les souvenirs de la chasse à courre électorale.

21 février – À l'heure où sans doute on inhumait Jean Duvignaud, le glas s'est mis à sonner au Paradou. Et comme d'habitude, il était accompagné par les hurlements de loup de l'introuvable chien fantôme de notre village.

On connaît les rassemblements d'étourneaux... Ils s'installent par centaines dans les arbres ou les haies, ils y font un raffut “à ne pas entendre Dieu tonner” comme dit Mérimée dans Carmen, soudain ils se taisent avant de s’envoler dans un beau raffut d’ailes, et ils sont très vite remplacés par une autre bande... Ce fut un peu l'allure de cette journée. Non pas que j'aie reçu des visiteurs de cette espèce. Non, soudain, sans raison, cent petites choses à faire ont manifesté bruyamment le désir d'être tout de suite réglées.

Ce soir, nous avons hésité... Le programme du Nouvel Obs nous avait donné envie de voir Veronica Guerin, le film que Joel Schumacher a consacré en 2003 à l'histoire d'une journaliste irlandaise assassinée par les trafiquants de drogue dont ses enquêtes dénonçaient les méfaits. Mais une encyclopédie dont je me sers souvent quand il s'agit d'un film dont je ne sais rien, et à laquelle je fais assez confiance, décrivait un film “un peu trop fade, sinon hagiographique”. On s'y est tout de même risqué et nous ne l'avons pas regretté. Cate Blanchett compose là, soutenue par des images à la fois rigoureuses, belles et impitoyables, un portrait – et je reprends les mots de Marlène Amar dans le Nouvel Obs – “d'une héroïne magnifique, d'une bravoure sans faille, farouchement opiniâtre, bouleversante.” Après, j'ai eu la curiosité d'aller voir sur le net les réactions de ceux qui n'avaient pas aimé le film, et il y en avait... Les uns reprochaient le pathos, le caractère trop biographique, d'autres dénonçaient une héroïne écervelée qui jouerait à la Jeanne d'Arc sans avoir pourtant le moindre charisme... Là, je suis resté interdit. Peut-être ces bonnes âmes voulaient-elles dire que ce boulot de journaliste n'était pas une affaire de femme. J'ai eu l'impression de retrouver les commentaires d'une certaine et très récente émission politique.

22 févrierLe Monde arrive, comme chaque jour, avec les vingt-quatre heures de retard infligées aux provinciaux. Il est accompagné d'un supplément “femme" (singulier très injonctif) où j'apprends des choses essentielles : “l'éclosion d'une femme fleur après quelques années d'absence”, “les drapés subliment le corps en transformant les femmes en divas” et, mazette, ce n'est pas rien, “la mode imagine un demain sidéral”. Ah, si nous avions pour candidate à la présidentielle, une femme fleur à la fois diva et sidérale... la France gouvernerait le monde. Pour comprendre ou pour se désintoxiquer, lire ou relire l'ouvrage récent de Gwenaëlle Aubry : Notre vie s'use en tranfigurations.

Le coffret avec les DVD Noiret – Tavernier dont l'édition paraissait épuisée est arrivé il y a quelques jours. Nous en connaissions tous les films, et nous avons choisi de voir ce soir le seul que nous n'avions pas revu, La vie et rien d'autre, alors même que, lors de sa sortie, en 1989, nous l'avions tant aimé. C'est sans doute un film qu'il faut reprendre plusieurs fois, comme certains romans, comme Le partage des eaux que j'ai relu récemment ou Le Maître et Marguerite que je relis ces nuits-ci. Plusieurs fois afin de saisir toute la perspective que la beauté de l'image donne à l'horreur de cette guerre dont on cherche les disparus, pour comprendre le sens des dialogues où l'indignation est aux prises avec de perfides convoitises, pour palper ces caractères emmêlés dans les heurts de leurs rencontres, et pour constater avec quel talent Philippe Noiret et Sabine Azema, sans rien céder de ce qu'ils sont, imposent la vérité de leurs rôles. Et puis aussi, pour se souvenir par quelle générosité des profondeurs est marqué le cinéma de Tavernier.

23 février – Gilbert a terminé ce matin la taille des oliviers. Ils sont dans leurs rangs tels ces gamins avec cheveux en brosse le jour de la rentrée scolaire... On les regarde en se disant qu'il ne faudra pas longtemps pour que leur tignasse retrouve un peu de la folie et de l'effronterie qu'on aime leur voir.

Dominique Sassoon, lui, est venu de bonne heure me parler du livre qu'il prépare dans la façon de son premier, Il y a plusieurs manières de prendre des photos. Cette fois il y sera question de la chirurgie et j'ai passé un moment d'exception à l'entendre me décrire avec mesure et précision ce que l'on peut inférer de la manière dont le bistouri est tenu et manipulé pour pratiquer la première incision. L'écoutant, je pensais aux maîtres chinois de la calligraphie. Et déjà j'imaginais le chapitre qu'il consacrerait à l'autorité du geste. Mais j'ai compris que sa réflexion irait bien au-delà. Et qu'il ne négligerait pas les différents visages du personnage. Je me suis souvenu du jour où il m'a opéré la main et où j'ai vu paraître avec calot, masque, blouse et gants un homme qui n'était plus le romantique aux tempes grisonnantes qui m'avait reçu peu de temps avant dans son bureau, avec qui j'avais échangé des propos sur la pauvreté dans le monde et sur les interrogations dans les livres d'Ivan Ilitch et de Majid Rahnema.

B* dont j'étais curieux de savoir à quel travail, sans doute d'écriture, serait dévolu son vendredi, avait anticipé la question. “Ce matin je travaille sur les femmes et à midi je croque un homme”, ai-je lu sur son “blogue”. Un mot que je ne peux me résoudre à reprendre sans le corseter de guillemets.

Hier, pour O* qui s'est intéressée à Max-Pol Fouchet, j'ai recherché des photos d'archive et je suis tombé sur l'une d'elles où je reçois Max-Pol à Bruxelles, au siège du comité de rédaction de la revue Synthèses. Soudain, une impossible évidence s'impose. Sur cette photo ce n'est pas moi qui parle de l'œuvre de Max-Pol, c'est mon fils Jules, la ressemblance est flagrante. Et la coïncidence est au rendez-vous. À l'époque où cette photo est prise, Jules vient de naître. J'ai donc l'âge qu'il a aujourd'hui. Et ce jour d'hui est celui de son anniversaire. Que nous fêterons ce soir avec un jour de retard...

On l'a fêté. Ses enfants sont descendus de la montagne pour être avec lui. Félix, qui tente souvent de me faire croire que seul le foot compte pour lui, s'est campé devant moi et m'a récité sans une faute Le bonheur de Paul Fort. À l'école il a reçu la meilleure note, et de m'expliquer qu'il était le seul à s'être souvenu que le refrain “Cours-y vite, il va filer” devenait à la fin du poème : “Cours-y vite, il a filé.” Et de me faire le clin d'œil du connaisseur. Quant à Justine, se déhanchant et avec un sourire, paupières baissées, elle m'a fait la liste des bonnes notes reçues au collège. Il n'est pas désagréable d'être juge et grand-père.

24 février – Un revenant, philosophe, qui surgit sans crier gare, m'interroge sur la défense et l'enseignement de la langue française, et il me laisse l'impression que, de ma réponse, dépend je ne sais quelle admission. Je me suis aventuré à lui écrire, ce matin, que la réflexion sur un tel sujet me paraît vaine si l'on ne tient compte du formidable branle-bas qu'a déclenché internet en prenant le relais médiatique et en réveillant, chez les “jeunes” en particulier, la vieille envie de nommer le monde où ils ont été jetés et la rage d'opposer le dire-ce-que-je-suis à l'être-ce-que-je-dis. J'ai ajouté que, pour ma part, je crois que réagir à cette éruption en s'efforçant d'obstruer le cratère avec du ciment ne servirait qu'à amplifier la puissance des éruptions à venir. Au lieu d'avoir peur, il faudrait se remettre à prendre plaisir. Il en va pour la langue comme pour les livres, on y cherche le sens de son existence.
Je devrais ajouter que, depuis 2003, je fais partie du Conseil supérieur de la langue française et qu'il ne s'y est, depuis, rien passé. La présidence de ce conseil revient de droit au premier ministre qui, à l'époque, s'est défaussé sur le ministre de la Culture, et celui-ci sur son successeur. Ils ont confié l'institution à Yves Berger en sa qualité de vice-président. Yves est mort, le temps a passé. Jamais convoqué, le Conseil est muet. Seuls paraissent s'agiter encore les “francophones”, sans plus s'occuper de nous, en particulier depuis certain Salon du livre où on les a reçus, tels d'anciens colonisés, en se gardant bien de leur reconnaître le statut littéraire des Français de France..

25 février – Plafond bas, pluie sournoise, ciel eau de lessive, lassitude après une nuit où j'ai été malmené par des créatures de Boulgakov qui prétendaient me reconnaître et me mettre dans leur pétrin. Le mistral ronfle dans l'escalier. Il ferait mieux de nous nettoyer ça !

Ce matin, à la table du petit-déjeuner, discussion avec Jules sur la situation politique. Discussion est vite dit. C'est lui qui débobine ses vues et idées dont j'apprécie la clarté, la rigueur. Soudain, sans cesser d'être attentif à ce qu'il dit, une partie de moi, à l'appel de la mémoire, se retrouve quelque soixante-dix ans plus tôt, à pareille table où mon grand-père écoutait mon père lui faire état de ses espérances et de ses craintes à propos du Front populaire et de la sinistre aria que, dans les variations de la politique, proposait la Guerre d'Espagne...

Il faut commencer à préparer par des mémentos les rencontres que nous ferons, Christine et moi, au cours du petit périple que nous entreprendrons la semaine prochaine. Paris - Bruxelles - Liège - Paris. Il s'agit de dresser pour chaque rendez-vous une liste des questions à ne pas oublier. Ainsi, le 4 mars, un dimanche, jour de foule, Pascal Durand m'entreprendra à la Foire du Livre de Bruxelles sur le thème : “Les passions de l’éditeur, la fougue de l’écrivain”. Ne pas s'emballer. Sur cette fougue et ce qui la nuance ou la tempère, le doute, l'obstination et la patience, je pourrais, certes, parler des heures, comme il m'est arrivé de le faire dans ces carnets. Et pas moins sur les passions de l'éditeur, ou comme j'aime à le dire, sur sa folie. Mais ce que je crains le plus, en de telles circonstances, ce sont les gens qui, un manuscrit sous le bras, viennent là pour obtenir, d'un éditeur qu'ils rencontrent en personne, un billet de faveur. Ce ne sont pas leurs manuscrits que je crains, ce sont les réactions de ceux qui recevront, avec des regrets qu'ils ne tiennent jamais pour sincères, l'avis que leur livre ne sera pas publié. On a beau leur dire qu'une maison d'édition qui, par an, reçoit une dizaine de milliers de manuscrits et publie quelque trois cents titres est tenue à des choix et des inacceptations, rien n'y fait. En refusant de publier leur livre, on n'a pas seulement “laissé passer Proust”, on l'a assassiné. Avec des motifs tenus pour autant de circonstances aggravantes. J'en ai encore eu un bel exemple cette semaine avec un auteur qui, dans son amertume, a lancé une fatwa sur internet pour se venger du crime dont il se disait l'injuste victime.

Notre chatte Millena passe sa vie soit sur le livre que Christine est en train de traduire, soit dans mon grenier, où elle me surveille quand j'écris. Et le soir, si nous regardons un film, elle s’asseoit entre nous, et parfois va se dresser devant le téléviseur, essayant à coups de patte d’attraper les personnages qui s’agitent sur l'écran. De surcroît c’est une chatte qui nous parle, dans un langage dérivé du siamois. Elle avait disparu depuis deux jours. Ce soir, pendant que nous regardions Cœurs brûlés de Sternberg avec Marlène Dietrich et Gary Cooper, elle a reparu soudain dans son manteau écaille de tortue comme si elle revenait d'une soirée inoubliable. Et elle a eu l’air de dire, cette Pomponnette : Ne me demandez rien, regardez plutôt votre film.

26 février – Préserver l'amitié avec un auteur dont on ne peut pas publier l'ouvrage est l'une des épreuves les plus difficiles que je connaisse. Quoi qu'on dise, toujours s'insinue le soupçon du non-dit. Pour publier un essai qui lui tenait à cœur un vieil ami philosophe, qu'avec tristesse j'avais éconduit, a trouvé l'hospitalité dans une maison d'édition dont je vois le nom pour la première fois. Et il m'apporte son livre avec une dédicace. Sans réticence. Le plaisir n'est pas mince.

Comme M* partira bientôt pour un long voyage, donc longue absence, elle est passée à l'heure du thé. Elle s'interrogeait sur les petits cadeaux à faire dans les régions lointaines où elle va. Moi, je m'interrogeais sur les dernières choses à dire avant le départ car je sais qu'elles feront partie des bagages. Mais très vite on s'est lâchés, comme on dit, et nous avons parlé à bâtons rompus de quelques personnes qui paraissent répéter les mêmes erreurs tout au long de leur vie. Or cette compulsion, c'est précisément l'un des thèmes que, dans son livre, aborde l'ami philosophe...

Je rechignais à revoir Les raisins de la colère de John Ford, j'en gardais un souvenir lointain mais très noir, trop noir. Christine a insisté, elle a eu raison. C'est un chef-d'œuvre que j'ai, non pas revu, mais découvert ce soir. À la dramaturgie inspirée par le roman de Steinbeck, à la vérité des personnages, les soixante-dix ans d'âge n'ont rien enlevé, pas une parcelle. Mais peut-être les temps que nous vivons, et par exemple les tentes au bord du Canal Saint-Martin, lui donnent-ils une force qu'il avait perdue au temps des Golden Sixties, où je le vis pour la première fois.

27 février – Un coup d'œil au courriel, ce matin, avant d'aller comme chaque mardi chez Actes Sud. Et le coup d'œil se transforme en un funeste éclair. Duvignaud ne suffisait pas au Moloch, il lui fallait aussi Lesire. Guy est mort le même jour que Jean et ses cendres ont déjà été dispersées sur les hauteurs de Liège.
Le 4 décembre 1964, sur la scène d'un petit théâtre que j'avais ouvert à Bruxelles, Guy Lesire créait l'adaptation du Journal d'un fou de Gogol que j'avais écrite pour lui. Il avait été découvert, trois ans plus tôt, dans L'année du bac de José-André Lacour où il lui avait fallu tant de fois mourir aux accents pleurards de l'Adagio d'Albinoni, m'avait-il dit, que cette scie lui donnait la nausée. Désormais, il s'était pris d'affection pour Axenty Ivanovitch. Mais au théâtre, c'était Beckett son grand homme. Plus tard, il écrivit même Godot ne viendra pas (Actes Sud, 1988), un récit tendre et narquois où deux vieux comédiens à le retraite, se promenant dans un cimetière, improvisent des scènes dont les personnages leur sont inspirés par les inscriptions des pierres tombales. Ce qu'on sait moins, c'est que Guy Lesire avait aussi entrepris des études de médecine puis de radiologie et qu'il a fait plusieurs allers et retours entre ce métier et celui de comédien. Deux femmes ont compté dans sa vie, qui ont l'une et l'autre expiré dans ses bras de médecin. Et je l'entends, ce familier de la mort, reprendre pour la dernière fois la protestation qui revenait souvent dans Le journal d'un fou : “Ça va, ça va, je m'arrête !”
Chez Actes Sud, où le désarroi me faisait tourner comme un toton, j'avais ouvert la fenêtre et je regardais les péniches remonter ou descendre le Rhône, leur gros ventre au soleil. Une amie est passée me voir, elle m'apportait la vie, une preuve de vie, à elle seule une brassée de fleurs d'amandiers et de cerisiers.

Au mas, Marie-Paule et Michel Guérin sont venus déjeuner avec nous. Je les appelle mes philosophes, ce qu'ils sont tous les deux. Quand nous parlons de la situation politique, comme aujourd'hui, nous ne sommes d'accord sur rien, mais nous nous entendons sur tout parce que l'affaire, avec eux, n'est pas d'avoir raison, c'est de comprendre. Se comprendre.

Le catalogue de mes archives a été imprimé. Dans un avant-propos, il est dit que cet archivage a été motivé par le souvenir d’un autodafé dont je fus témoin dans mon adolescence et dans lequel disparurent les traces écrites de mes grands-parents, comme je l'ai raconté dans Zeg ou les infortunes de la fiction. Mais, chères coïncidences, belles imprévisibles, vous ne m'avez pas oublié. Je venais de prendre possession du catalogue, ce matin, quand est arrivée une lettre de Touraine par laquelle une Marie-Thérèse m'apprend qu'en triant des papiers de famille elle a trouvé des cartes écrites par ma grand-mère à la sienne. Je n'en crois pas mes yeux... ma grand-mère écrivait tant, et tout a été brûlé. Tout sauf ces cartes que je vais recevoir. Pour me convaincre de la réalité de ces précieux documents, Marie-Thérèse m'envoie la photocopie de l'une des cartes. Et aussitôt je reconnais la fine écriture dont ma grand-mère a rempli les deux côtés de la carte, même dans le ciel de l'illustration. Le temps n'a pas effacé le souvenir de cette économie épistolaire...

28 février – Je note ici et là que des journalistes commencent à s'énerver parce qu'on leur déroberait le privilège de former l'opinion des gens par leurs comptes rendus critiques de l'actualité. On n'en aurait plus, disent-ils, que pour de maudits sondages qui ne sont pourtant que des photographies. Eh oui, mais peut-être devraient-ils, ces journalistes révoltés, s'interroger sur la part qu'ils accordent eux-mêmes aux sondages dans leurs articles.
Je pense à Duvignaud et à ses réflexions sur le comportement de l'observateur et de l'observé, sur leurs regards qui se modifient l'un l'autre. Il n'est pas très différent, l'effet miroir des sondages qui renvoient aux électeurs une image dans laquelle ils croient devoir se reconnaître. Jeux de dupe...
Et si nous reconnaissions que, dans ces temps d'élections, le sens des idées importe moins que leur style, leurs effets moins que leur tendance, et la vitesse plus que la réflexion ? On n'est ni au jardin d'Eden ni au jardin des supplices, mais au jardin des modes...
 

(À SUIVRE)






© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens