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© Bruno Nuttens




1er mars – À plusieurs reprises il m'est arrivé de dire et d'écrire que, sans les traductions, la littérature serait et resterait tribale, que traduire des livres, c'est favoriser la découverte de la diversité, que les traductions donnent accès non seulement à des œuvres écrites dans une langue minoritaire ou provenant d'un lieu du monde éloigné de nos préoccupations, mais aussi à d’autres qui nous sont proches et que, sans les traductions, même des lecteurs bilingues ne connaîtraient pas vraiment. Car la pratique d’une langue étrangère n'entraîne pas, pour autant, la capacité de lire, moins encore de traduire. Au premier degré, oui, sans doute. Pour le sens général, oui encore. Mais quand il s'agit de palper l'étoffe d'une langue, quand il s'agit de saisir la part d’implicite que véhicule l'écriture d’un auteur, de comprendre les je ne sais quoi et les presque rien qui se sont glissés dans le texte, d'accéder à la part de non-dit qui est souvent essentielle, il est alors nécessaire de bénéficier du talent de ces passeurs que sont les traducteurs.
Hier, Christine a mis un point final, ou provisoirement final, à la traduction du nouveau roman de Bahiyyih Nakhjavani. Une traduction de plusieurs mois qui m'a parfois donné l'impression que nous étions des voyageurs dont le hasard arrangeait les rencontres conjugales. Et tôt, ce matin, elle est allée chez le coiffeur comme si, ses boucles argentées, elle voulait les débarrasser des copeaux et de la poudre que son travail d'orfèvre pourrait y avoir laissés. Quand Christine traduit Paul Auster, elle l'a dit elle-même à plusieurs reprises, par le jeu des affinités et de l'habitude elle se coule dans le texte anglais et le métamorphose dans notre langue comme si, mieux que le traduire, elle le “pensait” très naturellement à son tour. Chez un auteur comme Bahiyyih, l'ascendance perse, l'imaginaire enrichi par les voyages et l'usage éblouissant d'une langue adoptive, l'anglais, ont suscité une écriture dont une traduction inattentive à cet habitus particulier ne rendrait ni la magie ni l'efflorescence. Nous rencontrerons Bahiyyih la semaine prochaine à Paris. Christine a encore des questions à lui poser et nous savons, par l'expérience vécue lors de la traduction des livres précédents, La sacoche et Les cinq rêves du scribe, que Bahiyyih peut soudain entrevoir par la porte qu'entrouvre la question, un autre jardin où elle a le désir de s'aventurer.

Au courrier, ce matin, plusieurs lettres qui se terminent par le rituel “Je vous embrasse” ou “Je t'embrasse”. La formule est devenue si banale qu’elle a perdu son sens en les oubliant tous. On pourrait pourtant s’en souvenir, elle a plusieurs sens, cette tournure ! Si on la prend à la lettre, que faut-il comprendre ? Je vous embrasse... quoi, je me prends pour une embrasse et vous pour un rideau ? Je vous serre pour de vrai dans mes bras ? Je vous impose un baiser, deux ou même plus, selon mon appétit ou votre gourmandise ? Je vous inscris dans le paysage que circonscrit mon regard ou dans celui auquel se limite ma pensée ? Oui, certes, la tournure est dans le vent, elle a détrôné les bons baisers, de Russie ou d'ailleurs, et elle est plus cordiale que le routage de sentiments dits les meilleurs quand ils ne sont, eux aussi, qu’une vieille rengaine langagière. Mais souvent, par crainte de rater le coche, tant pis, tant mieux, j'embrasse tous et chacun dans la manière qui lui sied.

La nouvelle est tombée à l'heure du déjeuner, elle était hélas attendue, j'en ai pris connaissance en remontant dans mon grenier. Les mots étaient inscrits sur l'écran de mon ordinateur et je suis sûr que s'ils avaient été manuscrits, j'aurais vu que l'écriture de Françoise tremblait un peu en s'adressant à l'équipe d'Actes Sud. “Louis vient de mourir.” Pour une partie de la clientèle de la librairie Actes Sud et pour ses compagnons, il était le connaisseur qui savait vous dénicher le livre que vous cherchiez et, grand lecteur, vous en recommander un auquel vous n'aviez pas songé, bref un libraire de haute tradition. Dans sa manière de donner son avis on sentait l'amitié qu'il avait pour les livres et pour ceux qui les aimaient. Et puis, avec sa barbe noire, ses yeux à l'affût, ses airs bourrus, sa bouille de carbonaro et son sourire d'adolescent qu'il n'était plus depuis longtemps, c'était un personnage dont il eût fallu faire le portrait. Avec un titre qui révélât son ascendance. Ce titre, il l'avait, depuis que nous avions publié l'histoire de son père, Eugenio Arias, vétéran de la guerre d'Espagne, ami fidèle et coiffeur attitré de Picasso. Oui, Louis était le fils du coiffeur de Picasso. C'est une manière de donner un masque à l'émotion.

2 mars – J'aime si peu les départs que je me suis levé beaucoup trop tôt, à une heure où les premières lueurs avaient une couleur d'hiver plus qu'une allure de printemps. Avec l'âge, l'effet de bascule provoqué par le départ est devenu plus fort et plus rapide. Je déteste plus que jamais m'en aller, l'arrachage me désole, mais, une fois en route, je m'abandonne à la découverte de l'inattendu beaucoup plus vite que jadis. Comme s'il ne fallait pas que la nostalgie des choses dont je m'éloigne voile la luminosité de celles que je découvre.

7 mars – Les jours que je viens de traverser sans impedimenta électroniques m’ont permis de renouer avec l’habitude (perdue) de rédiger ces carnets à la main. J’ai donc repris un de mes cahiers de petit format et le vieux stylo qui ne m’a jamais quitté. Grâce à quoi j’ai noté au jour le jour irruptions et apparitions… Et j'en reporte quelques-unes ici “à hue et à dia” comme dit si bien Montaigne, mais en m'arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d'œil à nos amandiers tardifs qui ont attendu notre retour pour se parer de fleurs.

L’arrivée à Paris, vendredi, dans notre très secondaire résidence de la Contrescarpe m’a donné comme chaque fois, autant qu’un retour au Paradou, l’impression d’arriver au village. Et mon premier soin fut d’aller voir sur la place si la belle enseigne du “Nègre joyeux” était toujours là. Rassuré, j'ai rouvert les volets, le ciel était visible, le séjour a commencé…
Et d'abord, une course à Saint-Germain-des-Prés car nous étions impatients, Christine et moi, de voir le film de Richard Eyre, Chronique d’un scandale, dont les actrices, Judi Dench et Cate Blanchett, nous avaient récemment fascinés, l’une dans Mrs Henderson Presents de Stephen Frears, et l’autre dans Veronica Guerin de Joel Schumacher. Elles nous ont, cette fois, tant bouleversés par leur manière de déployer leurs vertiges et leurs rêves qu'en sortant du cinéma nous avons marché sans mot dire. Puis, comme nous passions devant le Vagenende, où sont tant de souvenirs – et entre autres celui d'une soirée avec Paul Auster qu'un jeune et timide lecteur avait abordé pour lui dire que dans le cimetière de son village se trouvait la tombe d'un enfant appelé… Paul Auster – nous avons vu qu’il y avait peu de monde, nous sommes entrés et nous avons commandé huîtres et Sancerre. Et là, enfin, nous avons pu nous parler de l’affrontement de ces deux femmes, Barbara Covett (Judi Dench) et Sheba Hart (Cate Blanchett), dévorées et parfois même défigurées par les passions. Nous nous sommes si bien mis à nous remémorer chacune des scènes que nous n’avons même pas pris garde à l’arrivée de contingents de touristes qui ont occupé toutes les tables du Vagenende transformé en tour de Babel.
Quand nous sommes rentrés chez nous, à la Contrescarpe, nous avons été surpris par une terrible java qui se déroulait à l'étage du dessus. C'est entendu, la jeunesse a le droit de concasser des notes et de se trémousser pour exorciser ses angoisses… mais vers une heure du matin, excédé, je me suis emparé d'un marteau et j'en ai asséné six grands coups sur le tuyau de chauffage qui traverse les étages. Je ne m'attendais pas à un tel résultat… ce fut comme si un commandeur avait annoncé la fin de la bruyante récréation. Le reste de la nuit fut d'un calme exemplaire.

Samedi, le Thalys nous a conduits à Bruxelles où, invités par la Foire du Livre, nous avons été installés au quatorzième étage du Sheraton, une américanerie cinq étoiles, d'où nous avons contemplé le petit New York qu'est devenue, dans ses quartiers Nord, une ville natale qui nous est désormais étrangère. Christine est partie déjeuner avec sa sœur et moi avec M* qui, dans un restaurant du quartier Sainte-Catherine où je retrouvais enfin un peu de la ville que j'ai aimée, m'a raconté un grand procès d'assises où elle plaide, me faisant ainsi assister à la singulière confrontation de la beauté dans son regard et de la laideur dans les exploits d'un brigand d'envergure. Mais il fut aussi question des élections, car les françaises et les belges vont coïncider, et par force de l'image de Ségolène Royal qui est, ici comme en France, contestée par les femmes plus que par les hommes pour des raisons qui relèvent du préjugé. Il m'a semblé, ai-je dit à M*, que si j'étais caricaturiste je représenterais Ségolène courant derrière Ségo, ce double qui lui est étranger, pour lui demander raison de l'imposture et de l'usurpation.
Le matin même, Dominique Sassoon avait reçu le prix que lui avait attribué Amnesty International pour son livre, Il y a plusieurs manières de prendre des photos. Mais, attention : un prix remis par la section “francophone” d'Amnesty ! Car, en Belgique, plus rien ne se fait sans prendre en compte la ségrégation linguistique, et l'on ne peut, dirait-on, s'y déclarer abolitionniste si l'on ne précise abolitionniste francophone ou flamand. Cherchez la différence… Dominique donc est venu nous rejoindre au Sheraton et, comme il ne connaissait pas Bruxelles, nous l'avons emmené voir quelques lieux et quartiers que nous aimons. Nous lui avons ainsi fait voir la Place des Martyrs réhabilitée où, il n'y a guère, des branches d'arbre passaient par les fenêtres de belles demeures XVIIIème aujourd'hui sauvées du désastre, le Théâtre de la Monnaie qui a l'air d'un rescapé de la “bruxellisation” (dans le vocabulaire des urbanistes : destruction immotivée d'un tissu urbain), les Galeries Saint-Hubert et, bien entendu, la belle librairie Tropismes. Puis la Grand-Place où j'ai tant bien que mal détaillé pour notre visiteur les marques et insignes des corporations et des métiers. Le grand Sablon enfin où nous avons fait halte au Vieux Saint-Martin, le temps de nous affronter, Dominique et moi, dans une discussion véhémente sur le rôle de l'Etat dans les affaires publiques et sur l'aptitude ou l'inaptitude des femmes, et d'une en particulier, à s'en mêler. Nous avons ensuite repris notre chemin par le petit Sablon, le parc d'Egmont et le quartier Louise où logeait notre ami. À la fin du parcours, nous avions, Christine et moi, la même impression de nous retrouver dans une ville dont les promoteurs, avec l'érection de leurs tours de verre et de leurs cages d'acier, ont déchiré le tissu urbain sans parvenir à en reconstituer un autre.
Le soir, Amnesty (section “francophone” !) recevait Dominique Sassoon et son éditeur dans un restaurant libanais qui ressemble à un réfectoire de collège. La grande salle où nous étions d'abord perdus s'est remplie vers huit heures comme Vagenende la veille, à Paris. Les arrivants avaient tous un petit air libanais et de grands sourires, et certains étaient accompagnés de jeunes femmes aussi belles et inaccessibles que des poupées de porcelaine. Dans le petit groupe que nous formions, j'ai retrouvé quelques visages connus, dont celui d'une écrivaine (j'abhorre ce mot mais il est là-bas, dirait-on, obligatoire comme le badge linguistique) qui se tient pour aussi indispensable à la gloire de Rimbaud que, jadis, Marthe Robert à l'endroit de Kafka.
Dominique Sassoon, pour prix (“francophone” !) a reçu une lithographie ancienne signée Pierre Alechinsky. Il veut que, lors de notre prochaine rencontre, je lui explique ce qu'elle représente. C'est moins, lui dirai-je alors, le mystère de la forme que l'énigme de la difformité.
La nuit, dans un ciel presque sans nuages il y eut une éclipse de lune.

Le matin, en écartant les rideaux de notre chambre au Sheraton j'ai compté en vis-à-vis plus de deux cent cinquante fenêtres du même établissement. Et pas une dont les rideaux écartés m'auraient permis de surprendre une de ces scènes qui vous mettent d'humeur gaillarde pour la journée.
Nous avons rejoint Pascal Durand à la Foire du Livre qui a pour moi deux mérites. D'être administrée de main efficace et gracieuse par la chère Anna Garcia et d'être située dans les anciens et très beaux bâtiments des anciennes douanes de Thurn et Taxis. Sur le stand d'Actes Sud, d'autant plus fréquenté qu'il est le premier sur lequel on tombe en entrant, j'ai remarqué un bouquet de fleurs blanches et, dessous, un mot discret pour rappeler le souvenir de Louis Arias, notre ami et libraire qui vient de nous quitter.
Visite, rencontres, retrouvailles, inévitable queue devant le stand où, médiévalement chapeautée comme il convient à son image, signait Amélie Nothomb. Nous avons signé aussi, Pascal Durand et moi. Pascal rêvait que l'on installât une caméra fixe pour filmer les gens qui passent et cueillir leurs mimiques craintives, curieuses, méfiantes ou très “concernées”.
Soudain un visiteur s'est penché vers moi pour me confier que, professeur de français dans le secondaire, il avait été accusé d'incitation à la pornographie par des parents parce qu'il avait proposé en lecture à ses élèves quelques extraits de La leçon d'apiculture. Viendriez-vous me défendre ? m'a demandé le professeur.
Pascal et moi, nous avons clôturé cette Foire du Livre puisque nous y avons eu le dernier débat avant fermeture. Pour me lancer dans quelques réflexions, Pascal avait choisi trois thèmes avec son habituel sens de la métaphore : l'arbre de l'écrivain, la ruche de l'éditeur et le vélo de l'homme averti qu'il ne risque pas de tomber pourvu qu'il ne cesse de pédaler. Nous eûmes un petit succès qui fut relayé le soir même au journal télévisé.
Mais, le même soir, Pascal était reparti pour Liège tandis que Christine et moi, nous dînions chez une de “mes” Brigitte, la première, donc la plus ancienne, la plus complice des aventures et mésaventures d'une longue amitié. Elle nous avait préparé un de ces petits repas, très simple et très raffiné, que jamais un restaurant ne pourra proposer…

Lundi nous avons pris le train pour Liège. À la gare du Midi où nous embarquions, nous sommes tombés sur une jolie petite cantatrice, plusieurs fois rencontrée et entendue chez des amis. Elle a un beau talent, une voix bien placée, elle est promise à une carrière. Nous étions d'accord, Christine et moi, elle ferait une magnifique Violetta.
À Liège, Pascal Durand nous a cueillis pour nous mener d'abord dans la vieille université. Visite assez émouvante au “fonds Nyssen” pour jeter un coup d'œil au bon ordre dans lequel sont mes archives. J'en ai profité pour montrer à Pascal les petites caisses de carton qui doivent être protégées de toute indiscrétion, compte tenu des documents confidentiels qui s'y trouvent. Tout est dans un ordre parfait. Et la bibliothèque, dans une galerie en mezzanine, aligne les milliers de livres de la collection intégrale des publications d'Actes Sud.
Au château de Colonster nous avons rejoint Bernard Rentier, le Recteur de l'université, avec qui nous avons déjeuné en évoquant les noms, les œuvres et la carrière de certains écrivains qui pourraient être proposés pour recevoir les insignes de Docteur Honoris Causa.
Après, Pascal Durand nous a fait remonter le long de l'Ourthe vers Esneux où il vient d'acquérir une maison et d'y emménager. Le nom d'Esneux a réveillé de très lointains souvenirs car cette bourgade est à la lisière d'une partie de l'Ardenne et des Fagnes où, avant guerre, mes parents emmenaient leurs deux fils camper à la dure pendant la brève période de leurs congés payés. Et puis, par son architecture et sa décoration intérieure, la maison de Pascal m'a donné l'impression de sortir de l'art et de la littérature de Belgique car elle a été, me disais-je, imaginée par Magritte et Jean Ray.
Et de Liège où le ciel devenait menaçant, nous sommes repartis pour Paris. À la Contrescarpe, nous avons passé la fin de soirée en jouant deux parties de scrabble avec des scores surprenants. Comme si, d'avoir touché tant de livres et fréquenté tant de lettrés, nous avions gagné une grande habileté pour composer des mots avec des lettres dont la combinaison aléatoire paraît d'abord absurde…

Mardi, réveillé aux premières lueurs de l'aube par la bruyante controverse de merles très moqueurs. Christine attendait Bahiyyih Nakhjavani à la Contrescarpe pour lui poser une batterie de questions relatives à la traduction de son dernier livre, La femme qui lisait trop. Je les ai laissées à leur tête-à-tête et suis allé au Café de la Contrescarpe où j'avais rendez-vous avec Nancy Huston que j'ai vue arrivant de la rue Lacépède avec des allures d'étudiante. Si nous avons surtout parlé du livre qu'elle a écrit sur Annie Leclerc et sur un inédit de celle-ci, L'amour selon Madame de Rênal, que je publierai en même temps, nous avons aussi divagué dans des champs qui nous sont familiers, où l'amour et la littérature croisent leurs feux.
Descendu rue Séguier, j'y ai passé une heure avec Nicolas Gessner pour lui livrer les réflexions qu'il m'avait demandées sur un texte très surprenant qui relève à la fois de la fiction, du théâtre et du cinéma. Une sorte de très forte allégorie sur l'intelligence, le pouvoir et la trahison. Salué quelques autres, par un heureux hasard croisé ma fille qui avait une terrible et grande allure, puis, à petits pas sous la pluie, monté jusqu'à la rue Jean-de-Beauvais pour passer une demi-heure dans la compagnie de Sabine Wespieser et la féliciter d'avoir publié Un sultan à Palerme, un roman de Tariq Ali que Christine m'avait acheté à Bruxelles et dans lequel je suis entré avec un plaisir d'autant plus immédiat qu'il commence par ces mots que je voudrais avoir eu l'idée de mettre en incipit d'un de mes romans : “La première phrase est décisive”.
Sans se ressembler les morts se suivent – le merveilleux Pierre Moinot et puis Jean Baudrillard qui avait introduit dans la critique la dague de l'incertitude. Dans Libé, à son propos, Robert Maggiori parle des “événements qui dépassent la vitesse du sens”.
Ces morts rappellent certaines évidences. Alors je suis allé au Caïd m'acheter l'une de ces pipes dont la vie doit être longue, une Dunhill à la bruyère finement fleurie.
J'ai rejoint Christine et Bahiyyih, nous avons déjeuné (fort mal) dans notre cantine de la Contrescarpe en parlant de la censure à laquelle certains éditeurs de bonne réputation se livrent désormais parce qu'ils ont été happés par les lois dites du marché.
Plus tard, sur le conseil que Brigitte nous avait donné à Bruxelles, nous sommes allés voir La vie des autres, un film allemand de Florian Henckel von Donnersmarck qui est présenté par la critique comme une manifestation de l'exorcisme du passé. Mais ce qui est là montré avec une exceptionnelle rigueur et des acteurs de talent, c'est la monstruosité, absurde et criminelle, qui est née, avec la Stasi, de l'accouplement de deux idéologies, l'hitlérienne et la stalinienne. Et l'on sort du cinéma avec la haine de cette fabrique à haine-là.

TGV du retour, dans un siège voisin des nôtres, une sexagénaire toute vêtue de cuir noir, bijoutée et baguée, au moindre mouvement qu'elle fait nous envoie au nez une bouffée d'un parfum très fruité. Envie, par rétorsion, d'allumer ma pipe, au risque de provoquer une émeute dans le compartiment. A ce moment-là, un sous-titre d'un article dans Libé me tombe sous les yeux : “L'amour et le désir des vieillards qui sont des jeunes comme les autres…”
 
8 mars – Ce matin, rencontre trimestrielle avec les représentants d'Actes Sud. J'avais à leur parler de deux livres dont la publication est prévue pour mai. Avant de les mettre en évidence, je suis revenu au décès de Louis Arias, notre ami libraire, parce qu'il était l'un de ces artisans du livre auxquels nos représentants ont affaire. Et l'un appelant l'autre, j'ai nommé les plus récents disparus parmi nos auteurs et nos proches, Annie Leclerc, Jean Duvignaud, Guy Lesire, avec des allusions à Jean Baudrillard, Pierre Moinot et Noël Copin. Non pas dans un cérémonial nécrologique mais, au contraire, en rappelant à mes interlocuteurs que, par notre vocation, nous avons plus que d'autres le devoir d'accueillir ces disparus dans le théâtre de notre mémoire. Leur nouvelle vie, leur immortalité ou celle de leurs livres commencent là. Sur cette scène-là. Je suis peut-être d'une vieille école mais il me paraît important d'inviter nos représentants à y réfléchir alors même qu'ils vont repartir d'Arles, demain, avec une hotte bourrée d'argumentaires de vente. Car, dans l'édition, la vente sans le concours des idées relève du colportage.
Le premier livre dont j'ai tourné les pages devant nos représentants est intitulé Blanche Meyer et Jean Giono. C'est l'histoire d'une relation amoureuse et littéraire que j'ai demandé à Annick Stevenson de raconter parce que je considère comme indigne de ne pas autoriser la publication des lettres que Jean Giono écrivit pendant trente ans à Blanche Meyer. À défaut de pouvoir lire ces lettres, on saura au moins qu'elles existent. Celles de Blanche ont été brûlées à la mort de l'écrivain, celles de Giono ont survécu parce que Blanche les a aussitôt confiées à l'université de Yale. Et elles en témoignent : si Giono est devenu le romancier stendhalien qu'on admire, c'est en grande partie à l'apparition de cette femme qu'il le doit. Il l'a dit plusieurs fois à cette Blanche qu'il a mise en scène sous le nom d'Adelina White dans le singulier récit intitulé Pour saluer Melville, il l'a écrit à celle dont on retrouve la trace et le profil dans les portraits de maints personnages comme celui de l'inoubliable Pauline de Théus.
Le second livre dont j'avais à dire les mérites est une séduisante évocation de la gravidité, de ses émois, de ses rondeurs aussi, où les notations poétiques de Frédérique Deghelt sont accompagnées en douceur et allusions par les photos de Sylvie Kergall : Je porte un enfant et dans mes yeux l'étreinte sublime qui l'a conçu… Il m'a semblé qu'on ne pouvait imaginer cadeau plus délicieux à faire à celles qui voudraient un enfant, à celles qui en attendent un ou à celles qui viennent d'en mettre au monde. Et pour moi qui avais eu l'effronterie de parler de la mort par ce matin de soleil et de mistral, quelle autre et agréable effronterie de célébrer la naissance !

Je venais d'en terminer avec les représentants quand B* est passée me faire une visite en voisine du delta. B* me paraît émettre parfois des ondes assez masculines, et il me semble alors en émettre de féminines. Il en résulte une imperceptible confusion que je retrouve dans certaines des photos que B* prend à la sauvette et qu'elle assortit de commentaires énigmatiques.

M* est passée au mas pour la dernière fois avant un long voyage qu'elle va entreprendre. Quand l'absence est longue, l'incertitude s'invite, elle inquiète, mais elle pourrait aussi pimenter l'attente. D'ailleurs, cette fois, telle une pirogue glissant sous le couvert végétal, la conversation nous a menés dans des déduits inhabituels où les souvenirs de lectures se sont mêlés à ceux des itinéraires anciens.

S*, revenant de son travail, fut la dernière à venir au mas en fin de journée. Pour chercher pendant quelques instants un peu d'une amitié qui lui paraît denrée rare, quelques conseils de lecture et l'une ou l'autre suggestion musicale. Elle avait mis des couleurs feu dans sa chevelure, un rouge presque myrtille sur les lèvres et elle avait dans les yeux un peu de l'angoisse du crépuscule.

À Paris, nous avions été voir Chronique d’un scandale, avec le souvenir que m'avait laissé Judi Dench dans Mrs Henderson Presents de Stephen Frears. Ce soir, avec le souvenir de Chronique d’un scandale, nous avons revu Judi Dench dans Mrs Henderson Presents. Christine, elle, ne l'avait pas vu. Elle en a eu la surprise et moi, le plaisir que donne la relecture d'un bon livre. La jubilatoire démonstration de cette Mrs Henderson, vieille dame encore en proie à d'intimes émotions, m'a rappelé la phrase relevée hier dans Libé : “L'amour et le désir des vieillards qui sont des jeunes comme les autres…” Voilà qui pourrait être suggéré aux candidats à la présidentielle puisque le troisième âge prend de plus en plus d'importance. C'est le moment. Ils seraient trois maintenant au coude à coude si l'on en croit les sondages. Mais les sondages sont pareils aux thermomètres, ils disent la fièvre sans prédire l'issue.
 
9 mars – Pourquoi les candidats à la présidentielle n'ont-ils pas dressé une liste alphabétique des problèmes auxquels ils prétendent s'attacher ? Ainsi, allant à la lettre L, aurais-je eu peut-être, sans courir de déclarations en on-dit, la confirmation qu'aucun d'eux n'accorde beaucoup d'attention à des choses qui me sont importantes et qui devraient figurer aux rubriques livre, lecture, librairie. Et à quelques autres de même espèce. Par exemple, à la lettre T, je chercherais un avis sur le presse-purée qu'est devenue la télévision dite populaire. Pas loin de chez nous, en Italie, on a vu, ces dernières années, les dégâts provoqués par la berlusconienne mainmise sur cet instrument de pouvoir aux effets duquel l'Éducation nationale a peu de moyens de s'opposer. Ce sont là quelques réflexions que j'ai faites à une voix charmante qui, par téléphone, s'inquiétait de mon soutien à la cause qu'elle défend. Une voix qui a eu la décence ou la courtoisie de ne pas s'exclamer : ah, encore ces intellos !

Christine, qui n'est pas tout à fait sortie de la traduction de La femme qui lisait trop, le dernier roman de Bahiyyih dont elle ne cesse de me décrire la foisonnante inspiration, m'a éclairé sur le sens que pourrait avoir un rêve que j'ai fait cette nuit, où je me suis vu en bahaïste, adepte d'une religion qui nous attribue une âme rationnelle, nous invite à considérer notre espèce comme une seule famille et prône la résolution pacifique des controverses. Ton rêve vient peut-être, m'a-t-elle dit, de ces visiteurs qui se succèdent au mas pour te voir et de ces courriels qui déferlent pour te questionner. Je n'en ai soufflé mot à C* cet après-midi, elle aurait pu mal le prendre. Et puis, elle n'était pas venue pour ça mais pour que, nos actualités mises à jour, nous fassions un peu de la musique que nous aimons.
 
10 mars – Mais il est revenu fou furieux, ce mistral ! Il a fait cette nuit un chambard de tous les diables et à plusieurs reprises m'a réveillé en me donnant l'impression qu'une escadrille d'Airbus et de Boeing passait au ras des tuiles. Pour dormir un peu j'ai voulu reprendre et achever la relecture du Maître et Marguerite de Boulgakov mais les frasques du Diable n'ont pas couvert celles du mistral. Alors, j'ai allumé la radio, je me suis noyé dans les informations et je me suis assoupi au petit matin. Maintenant, il est près de midi. Dans une lumière éblouissante, les pétales des fleurs d'amandier dansent au vent comme des flocons de neige. Les bourgeons du platane, eux, grossissent, grossissent, grossissent…

Nos trois petites Montpellier-reines sont arrivées hier soir avec leurs parents. Elles sont déterminées à faire du cheval aujourd'hui. Elles qui jonglent si bien déjà avec les mots, une fois transformées en pégases par le mistral, trouveront-elles l'inspiration poétique ? Encore que je ne connaisse pas de fontaine d'Hippocrène dans les environs…

Comme elle me l'avait promis, une amie de la famille m'a envoyé cinq cartes postales écrites par ma grand-mère tourangelle entre 1903 et 1904, il y a plus d'un siècle donc. L'autodafé, dans lequel furent brûlés les papiers et vendus les livres de mon aïeule, par le mariage exilée à Bruxelles, n'aura donc pas eu le dernier mot. L'une des cartes fut envoyée de Liège à Tours. Et c'est précisément à Liège que vont aller, au plus secret de mes archives, ces petits vestiges d'encre et de papier qui feront la preuve que cette grand-mère-là n'est pas l'une ou l'autre femme du même âge qui s'est glissée dans mes romans, mais une vraie, celle qui m'ouvrit le premier livre et qui a continué, avec moi, de tourner les pages.

Autodafé ? Je venais d'écrire ces lignes, et j'apprends par la presse du matin (bien qu'il s'agisse du Soir) que cinq jeunes Allemands ont été condamnés en Saxe-Anhalt à neuf mois de prison avec sursis pour avoir brûlé en public le Journal d'Anne Franck et vociféré que “tout cela est étranger à la race”. Ohé ! des candidats à la présidentielle… À la lettre R comme dans Race et Racisme, qu'allez-vous proposer ? N'essayez pas de vous dérober à la question et de me faire le coup de saint Nicolas en me répondant qu'à la lettre I vous avez prévu un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Mettez-y plutôt une réflexion sur l'Indignité.
 
C'est la traduction du Roi Lear par Jacques Drillon qui a été choisie à France Culture pour être enregistrée avec Michel Galabru. Après l'avoir publiée en 1998 dans la collection “un endroit où aller”, j'avais eu droit à quelques volées de bois vert administrées par certains des traducteurs habituels de Shakespeare. Il est vrai que Drillon n'y était pas allé de main morte. “Il existe trois sortes de langues françaises, disait-il dans sa préface : l'écrite, la parlée et celle des traductions de Shakespeare.” C'est une réflexion dont je me suis souvent servi quand, à des étudiants, il me fallait parler du principe d'incertitude dans la traduction.

Ce soir, grande tablée familiale où les jeunes parlent de leur avenir, ce qui me replonge dans mon passé. J'avais leur âge quand je me suis engagé sur l'autre versant de ma vie avec une idée que B*, sans le savoir, me rappelle par une phrase de Virginia Woolf. “Ecrire, c’est prendre possession de soi et de son existence.”
 
11 mars – Nos candidats à l'élection présidentielle ne se servent sans doute pas de l'agenda de la Pléiade. Trop intello ! Pourtant, la semaine dernière ils auraient pu faire main basse sur une réflexion de Michel Leiris : “Ne rien promettre qu'on ne soit certain de tenir : bonne excuse pour refuser tout engagement.” Une mine, cet agenda Pléiade, car cette semaine on y trouve un autre argument de campagne formulé par Héraclite il y a vingt-six siècles : “Si tu n'espères pas l'inespéré, tu ne le trouveras pas.” Par curiosité, je cours voir au dimanche 22 avril, premier tour, et je lis ce propos désabusé de Nerciat : “Le parfait amour est une chimère.” Puis je vole au 6 mai, dimanche du second tour où tout sera joué... Aïe, aïe ! Là, c'est Marguerite Yourcenar qui officie : “L'alcool dégrise. Après quelques gorgées de cognac, je ne pense plus à toi.” Mais à quelle pythie, chez Gallimard, confie-t-on le choix de ces citations ?
 
12 mars – Écoutant Chirac, hier soir, il me sembla voir un père de famille qui, avant de se retirer à la campagne, cherchait à s'exonérer de ses manquements et, pour ce faire, n'hésitait pas à se réclamer de valeurs qui ne furent jamais les siennes. Et s'amusait à faire piétiner d'impatience le petit Nicolas qui s'attendait au titre d'héritier. M'est revenue alors la citation que les Badinter, Elisabeth et Robert, avaient mise en épigraphe à l'ouvrage qu'ils avaient consacré à Condorcet en 1988 et qui était sous-titré Un intellectuel en politique : “Toute société qui n'est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.”

Après l'allocution présidentielle, Le Soir de Bruxelles n'y va pas avec le dos de la cuiller... “Les années Chirac : douze ans d'immobilisme éclairé.” Une de ces sentences qui réjouissent par leur formulation et agacent par la dérive du sens.

En parcourant la presse, j'apprends avec consternation que M. Albert Frère, pour n'avoir réussi à accroître sa fortune en 2006 que de 100 millions de dollars, a reculé de 55 places dans la liste des hommes les plus riches de la planète. Sincères condoléances.

13 mars – En Arles, ce matin, alors que B* passait me voir, Majid Rahnema est entré dans mon bureau. Et avec lui l'ombre de son ami Ivan Illitch dont nous venons de publier La corruption du meilleur engendre le pire. À B* j'ai fait observer la complicité de ce livre avec celui de Majid : Quand la misère chasse la pauvreté. Et à part moi je me suis dit que ces deux-là, qu'on lit sans les écouter, et dont nul, bien entendu, ne tient compte dans les controverses électorales, apparaîtront un jour et trop tard comme de justes augures de notre temps.

Entre les rendez-vous que j'avais, j'ai picoré dans le livre d'Avital Ronell, Stupidity, qui venait de tomber sur ma table et dont j'ai commencé à marquer les phrases dès la première page. Et, entre autres, celle-ci qui promet de belles plongées au lecteur insomniaque que je suis : “Liée par essence à l'inépuisable, la bêtise est aussi ce qui épuise le savoir et consume l'histoire.” On pense à Flaubert et à son fameux “seule la bêtise conclut.” Mais aussi à tant de paroles électorales qui vont d'un côté quand leur sens part de l'autre.
 
“Je veux remettre de la pensée et de la volonté dans la politique culturelle de notre pays. (...) Jamais je n’accepterai que la culture et l'information soient abandonnées aux seules forces du marché et à la marchandisation galopante, induite par la mondialisation libérale”, vient de déclarer Ségolène Royal. Ainsi donc, des questions que je m'étais posées me reviennent-elles, dans un bruissement de ruche, avec le pollen de premières réponses. Voilà qui est dit, et maintenant doit venir la suite, et ce n'est pas rien.
Parmi les gens que j'aime et respecte, j'en devine qui se paieront pourtant ma tête, me brocarderont pour crédulité et trouveront l'occasion belle de reprendre le procès d'intention qu'ils instruisent depuis des semaines, non contre la candidate mais contre la femme qu'ils inventent et que, dans leur phallocratique imagination (et pour le plus grand plaisir de Napoléon le petit), ils mettent à la place de celle qui est pourtant de leur bord. Ou de celui auquel ils prétendent appartenir. Qu'ils prennent garde, il y a des dénis qui risquent de coûter cher. Tiens, “déni”... Qu'en dit Freud ? “Refus de reconnaître une réalité dont la perception est traumatisante pour le sujet.” Eh bien, mes amis...
 
14 mars – Aujourd'hui, pendant la promenade reprise après une interruption dont les voyages et le mistral sont responsables, j'eus l'impression de surprendre la colline en train de se choisir d'aguichants dessus et dessous pour accueillir le printemps la semaine prochaine. Du coup, va savoir pourquoi, je me suis mis en marchant à dresser la liste des lieux, cabine d'essayage, bibliothèque de nuit, dune bordée d'oyats, borie de Gordes, ascenseur et même confessionnal, où il est arrivé que s'épanouissaient des fleurs précoces et délicatement vénéneuses.

Nous avions invité nos amis S* pour voir, après dîner, Vanya, 42ème Rue. De ce film de Louis Malle, tourné à New York en 1994, nous avions conservé le souvenir d'une réussite exemplaire, et d'abord d'une astucieuse mise en train. En effet, mêlés à la foule bruyante des rues new-yorkaises, les acteurs nous avaient menés dans un théâtre désaffecté où ils allaient répéter L'oncle Vania de Tchekhov. Et soudain, on s'apercevait que la répétition avait commencé sans qu'on s'en fût aperçu et par le talent de ces acteurs on était entraînés dans un drame à deux faces, du temps de Tchekhov et du nôtre. Or, récemment, j'avais appris que c'était Julianne Moore qui, dans le film de Louis Malle, tenait le rôle d'Eléna Andreevna. Je ne m'en souvenais plus et pour l'y revoir j'ai cherché le DVD, l'ai trouvé. Nous avons donc regardé Vanya, 42ème Rue ce soir. Et ce fut en apnée. Certes Julianne Moore y est étrangement désirable et tragique. Mais le plus admirable, c'est l'admirable rencontre de deux époques, celle de Tchekhov et celle de Louis Malle, la nôtre, où se répandent les maléfices de la résignation. C'est aussi leur diabolique confusion dans une leçon de cinéma d'une intelligence extrême.
 
15 mars – Il y a des révolutions qui paraissent s'être déroulées en un instant. Celle, par exemple, du passage de l'hiver au printemps avec une semaine d'avance. Ce matin nous avons pu reprendre le rite de la promenade au lever du soleil et, ce midi, déjeuner en terrasse. À moins que... À moins qu'il ne s'agisse d'un caprice du temps, comme ceux que l'on observe dans les intentions de vote. Avec retours de bâton prévisibles.

Dans cette campagne électorale (et elle n'a pas encore officiellement commencé) des idées sont avancées mais avant de les hisser sur le podium on les a maquillées en alléchantes promesses et c'est surtout de ce maquillage dont on nous parle. Comme dans ces défilés de mode où les mannequins sont attifés de nippes que jamais une créature normale ne porterait dans la vie courante. À la veste blanche ou au chemisier rouge de Ségolène Royal et à quelques mots qui ont surpris, on s'intéresse plus qu'au sens des idées ou au fait que cette candidate est, me semble-t-il, la seule à avoir fait observer que la présidence ne fait pas de vous un homme (ou une femme) orchestre mais le responsable d'une orientation à donner au gouvernement. Bref, au lieu d'un inventaire d'idées on a droit à un défilé de tendances. Il en résulte une errance des “intentions de vote” qui vont d'un côté ou de l'autre et prédisposent les gens à se déterminer selon ces tendances plus que par une réflexion sur les conséquences du choix qui sortira des urnes. Après cela, que les idées se glissent où elles peuvent ! Ce n'est pas sans risque. On le sait, la télévision populiste en a fourni la preuve : les téléspectateurs lobotomisés demandent et redemandent ce dont on les a gavés.

Amicale controverse, au téléphone, avec Alberto Manguel. Il s'insurge en apprenant que les pages de mes carnets 2006 qui seront prochainement publiées sous le titre : Le mistral est dans l'escalier, je les ai choisies et triées pour faire un volume de taille raisonnable. Il ne fréquente pas internet, et cet insatiable qui doit fort peu dormir veut tout lire. Il me demande donc de lui imprimer les centaines de pages de l'in extenso. Il est inadmissible, me dit-il, que l'on retourne à des usages médiévaux où l'écrit, faute d'être reproduit, disparaissait de la circulation. J'ai bien tenté de lui dire qu'il y a sans doute intérêt à s'interroger sur l'usage des innovations techniques qui sont de toute manière irréversibles, il ne m'a pas entendu. Et j'ai renoncé à demander à cet immense érudit, car il n'aime pas plus le téléphone que l'ordinateur, s'il avait quelque idée des réactions qu'avait provoquées, il y a six siècles, l'entrée dans l'ère Gutenberg... C'est donc entendu, il va recevoir un gros paquet de pages que je lui ai fait imprimer, un livre à exemplaire unique et à feuillets mobiles. Mais j'avoue être touché par la considération que m'accorde ainsi l'auteur d'Une histoire de la lecture.
 
16 mars – Mais qu'est-ce qu'ils fichent en Europe, ces gens-là qui prétendent y donner de la voix, et même des leçons ? Les jumeaux Kaczynski, l'un président de la Pologne, l'autre premier ministre, ont donc lancé aujourd'hui l'opération “lustration” (i.e. purification rituelle) qui oblige des milliers de gens, parmi lesquels députés, sénateurs, ministres, magistrats, diplomates, enseignants, journalistes, à déclarer par écrit leurs liens ou leur absence de liens avec les services communistes. Ce sera donc la confession, le mensonge ou la compromission. Les osselets du sénateur McCarthy doivent cliqueter de bonheur dans sa tombe. Mais voilà qui devrait faire réfléchir les électeurs d'ici sur les dessous de certains programmes électoraux pour la présidentielle.

Visite de CM* qui a une manière d'être là, silencieusement volubile, et de déployer de telles perspectives que le temps se met en quatre et se permet des caprices topologiques. C'est peut-être pourquoi, après, je me surprends à dire avec Giono : “La dernière petite goutte nous fait encore vivre.”

Grâce à Nicolas Gessner nous avons pu voir ce soir Inherit the Wind (Procès de singe), un film de Stanley Kramer sorti voici près de cinquante ans qui relate le procès fait en 1925 à un jeune professeur qui avait eu l'audace, dans une bourgade dévote, d'enseigner à ses élèves les théories de Darwin. C'est un film auquel l'âge a donné une terrible lourdeur mais, dans le rôle de l'avocat de la défense, Spencer Tracy a trouvé l'un des plus beaux que je lui connaisse et à lui seul il justifie d'y passer deux heures. Et puis, c'est un consternant repère pour juger du retour en force des créationnistes américains.
 
17 mars – Que quarante-quatre écrivains signent dans Le Monde un manifeste pour une “littérature-monde” dont la principale ambition est de briser l'impérialisme linguistique qui ferait de Paris le centre de tout ce qui s'écrit en français, je ne peux que m'en réjouir. Mais je souris parce que cette étiquette a un petit air de rattrapage. Ici même, l'an dernier, à la veille d'un Salon du livre placé sous le signe des “littératures francophones”, où les écrivains français ne figuraient pas dans les rangs des écrivains francophones, j'avais eu la dérisoire impertinence de m'insurger avec quelques autres contre ce relent de néo-colonialisme, cette manière de nous poser en maîtres qui invitent leurs sujets, cette façon de jouer une fois de plus aux donneurs de leçons.”
Mais je souris aussi au souvenir des… sourires de condescendance auxquels j'eus droit quand, dans les premières années d'Actes Sud (environ 1980), pour justifier l'ouverture de notre catalogue à la littérature dite “étrangère” et donc traduite, j'allais répétant que la littérature française devenait littérature étrangère dès qu'elle franchissait une frontière, que sans les traducteurs la littérature serait tribale, que le classement de la littérature par les langues relevait de la bibliothéconomie, qu'un même écrivain pouvait habiter plusieurs langues, que les rhizomes littéraires passant sous les frontières révélaient plus de similitudes et de complicités que l'usage d'une même langue. (C'est une vieille leçon de géographie humaine : les habitants de la côte ont entre eux plus d'affinités que n'en ont ceux d'un point de cette côte avec leur arrière-pays.) J'avais monté en épingle quelques lignes de Nina Berberova, extraites du Nabokov et sa Lolita qu'elle avait écrit en 1965 et que je venais de publier : “Depuis ces vingt ou trente dernières années dans la littérature occidentale, ou plus précisément à ses sommets, disait-elle, il n'y a plus de romans ‘français’, ‘anglais’ ni ‘américains’. Ce qui se publie de meilleur est désormais international. Non seulement on le traduit immédiatement en d'autres langues, mais on l'édite souvent d'emblée en deux langues et – par-dessus tout – il n'est pas rare qu'on l'ait écrit dans une autre langue que celle dans laquelle on aurait dû l'écrire.” Et citant Nabokov, Conrad, Wilde, Strindberg, Beckett, Nina disait encore que la langue avait “cessé de jouer le rôle étroitement national dont elle pouvait être investie il y a quatre-vingts ou cent ans.” Il y a de l'espoir, Nina, aimerais-je pouvoir lui glisser ce soir à l'oreille. Regarde, quarante-deux ans après, quarante-quatre écrivains ont signé dans Le Monde un manifeste pour une “littérature-monde” ! Et je l'entends déjà me demander d'une petite voix autoritaire : Qu'est-ce que ça veut dire ?

Comme Pierre Mertens dans sa contribution mensuelle au Soir de Bruxelles, j'aimerais savoir ce qui s'est passé dans la tête de Glucksmann et de quelques autres passés à droite et à Sarkozy, quand ils ont appris l'intention qu'avait celui-ci de créer un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale…
Mais les préliminaires électoraux s'achèvent et dans quelques jours, avec la feria de Pâques, commencera le temps des vraies corridas. Picadors et autres servants s'affairent. On attend les face-à-face, les phrases qui tuent, les mises à mort. Sauf qu'à chaque corrida ce sont deux toreros qui s'affronteront.
 
18 mars – Parti tôt ce matin dans la colline, je me suis gelé et querellé avec le mistral. Il y a des jours où, dans ces conditions, la marche me paraît un exploit comparable à celui des intrépides qui se baignent dans la mer le 31 décembre. Oui, mais après, quel feu d'artifice intérieur… on est remboursé au centuple, ils le disent, je le sens. En revenant, j'ai acheté au village ma quotidienne Provence, impatient de lire les commentaires sur la sécession des mistraliens qui, défilant à 2000 hier en Arles, entendaient se démarquer des 20000 qui défilaient à la même heure à Béziers pour demander la reconnaissance de l'occitan par l'Etat. Si ces controverses sur l'identité provençale prêtent à sourire au moment où un olibrius nous promet un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale (qui, soit dit en passant, aurait du pain sur la planche dans notre région), je n'ai pourtant pas envie de sourire car je pense à la disparition accélérée des langues sur la planète (de l'ordre de quatre-vingt dix pour cent d'ici 2100) et au danger d'une globalisation linguistique qui risque, à terme, de favoriser la pensée unique (si tant est que l'on pourrait encore appeler cela une “pensée”). J'ai aussi acheté Le Journal du Dimanche à cause du gros titre : “Le mystère Ségolène”. J'espérais une analyse mais je n'ai trouvé qu'un ramassis de rumeurs et d'informations déjà glanées ailleurs et, à la page consacrée… au tout prochain Salon du livre, un dessin de Wolinski représentant Ségolène Royal en petite mère des peuples du genre Staline et Kim Il Sung. “L'excès de critique engendre l'inintelligence”, m'a murmuré Flaubert.

20 mars – Pour sa sortie de scène, depuis hier, l'hiver met le paquet et si notre Sud est épargné par les précipitations et les giboulées, il ne l'est ni par le froid ni par le mistral qui a fait alliance avec d'autres vents pour nous sonner les cloches et nous couper le souffle. C'est peut-être pourquoi, hier soir, il n'y a pas eu foule au Méjan pour écouter la lecture de Marilù Marini. Dommage pour ceux qui ont raté cette heure de pure magie, mais quel fort plaisir pour ceux qui ont entendu la comédienne argentine que nous a révélée Alfredo Arias raconter ses prédilections littéraires, Silvina Ocampo et Antonio di Benedetto en tête, et les illustrer par des lectures auxquelles sa voix souple et rauque a donné le juste accent, du tragique au drolatique. C'est d'ailleurs par deux petits contes goguenards de Julio Cortazar, en manière de bis, qu'elle a terminé un récital alternativement soutenu par un silence complice et des rafales d'applaudissements. Après, nous avons dîné à L'Entrevue où Marilù s'est laissée entraîner par nos questions dans son passé argentin et ses projets de scène. À un moment de cette tardive soirée, je l'ai interrogée sur les mécanismes de la mémoire et elle m'a décrit la structure et les repères qui lui avaient permis de maîtriser l'immense monologue de Beckett, Ah, les beaux jours, qu'elle a interprété en français et en espagnol. En quittant Marilù vers minuit, à la porte de son hôtel, j'avais l'impression d'avoir fait avec elle un tour du monde, des livres et des langues.

Arrivé tôt, ce matin, chez Actes Sud, comme tous les mardis, laissant ma porte grand ouverte, j'ai trié les nouvelles publications qu'on avait déposées sur ma table et ouvert mon courrier. Une des lettres reçues compte sept pleines pages. Après avoir lu le début (“si nous ne nous connaissons pas, je vous fréquente depuis six années”) et la fin où l'on me remercie d'avoir permis l'ouverture de certaines portes (“celles que nous n'osons pas pousser seuls”) je l'ai remise dans son enveloppe et glissée dans ma poche. Je la lirai après la sieste, me suis-je dit. (Ce que j'ai fait depuis, me trouvant pris dans un réseau de singulières coïncidences.) Puis les petites visites se sont succédé qui, alors que je vacillais de fatigue en m'efforçant de ne pas le montrer, m'ont fait osciller un peu plus car il ne fut question avec mes visiteurs que des forces centrifuges qui gouvernent les livres, les idées, les émotions et les sens.

“J'aurais volontiers changé de sexe pour pouvoir signer ton adresse aux femmes”, ai-je dit à Pierrette Fleutiaux qui récolte des signatures en faveur de Ségolène auprès de celles qui écrivent. Il y a dans son texte un passage, entre autres, qui me botte en particulier : “Ce n’est pas parce qu’elle est une femme que je la choisirais. Ça serait de la misogynie à l’envers. – Ah bon ? Ne vous suffit-il pas d’avoir eu des décennies, des siècles de misogynie à l’endroit ?”

En ville, près du Jardin d'hiver, Christine est tombée. Elle ne me le dit pas mais sa chute a dû ressembler à un vol plané. Car elle s'est écorché la lèvre, comme si elle avait voulu baiser le pavé arlésien, et elle s'est claqué le tendon d'un doigt de la main droite. Clinique, attelle et longue patience. Comme moi, à la fin de l'an dernier. À quoi riment ces querelles que nous avons avec nos doigts ? Et demain nous partons à Paris pour le Salon du Livre...

21 mars – La lumière d'ici porte à le croire malgré le froid et le vent, le printemps c'est donc aujourd'hui. Mais les images d'actualité me donnent l'impression que le reste de la France, par où nous irons tout à l'heure, est au plus fort de l'hiver.

Achevé aux petites heures l'intermittente et tortueuse relecture du roman de Mikaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite. Ce livre qui m'avait illuminé lors de sa parution (1972), depuis que je m'étais remis à le lire je l'avais plusieurs fois refermé en me jurant de ne plus le rouvrir parce qu'il me paraissait désormais plus encombré qu'inspiré, et je ne voulais pas endommager davantage le grand souvenir que j'en avais gardé. D'autant qu'une image s'y était par la suite associée... Le 7 septembre 1989, Tatiana, notre guide à Moscou quand, Christine et moi, nous y étions avec Berberova, nous avait fait asseoir, à l'Etang du Patriarche, sur le banc où le romancier, à la première page, installe le poète Biezdomny et l'écrivain Berlioz qui allait avoir, quelques instants plus tard, par la fantaisie de Satan, la tête tranchée sous la roue d'un tramway ; puis, pour le déjeuner, Tatiana nous avait conduits “Chez Marguerite”, un restaurant ainsi nommé parce que le Maître mis en scène par Boulgakov pourrait bien avoir habité là. J'avais donc été plusieurs fois sur le point de remettre le livre à sa place dans la bibliothèque. Mais je suis allé jusqu'au bout et soudain, comme si Woland lui-même s'en était mêlé et m'avait apporté sa luciférienne lumière, les incertitudes et les désillusions se sont évaporées quand je me suis représenté dans quelle métaphore multiple se quintessenciait Le Maître et Marguerite. J'ai compris que ce roman dont l'auteur n'aura pas vu la parution, mais qu'il aura écrit, récrit et modifié pendant douze ans, n'était pas seulement fondé sur les désillusions politiques, sur l'incomplétude philosophique et sur la manière dont mythes et religions se jouent du vice et de la vertu, il était aussi par ses péripéties, allusions et citations, un hommage singulier à toute la littérature russe, et un requiem célébrant l'émouvante incapacité de l'écriture à saisir la totalité de la destinée humaine. C'est par quoi et par où Le Maître et Marguerite m'est apparu comme son propre et premier sujet. Le livre de l'impossible livre. J'en ferai peut-être, cet été, une troisième lecture.

24 mars – Quand, rallumant mon ordinateur après une absence pourtant si brève, j'ai vu le nombre de courriels et pourriels mêlés qui encombraient l'écran, j'ai cru me trouver sur un porte-conteneurs surchargé. Par crainte de chavirer j'ai envoyé nombre d'entre eux à la flotte et peut-être, dans la précipitation, quelques-uns auxquels j'aurais dû être plus attentif.

Flash-back. En arrivant à Paris, mercredi, nous avons couru voir dans notre quartier, au Grand Action, The Good German de Steven Soderbergh. Nous l'avions raté à sa sortie et les récents éblouissements que nous avait donnés Cate Blanchett nous avaient incité, cette fois, à ne pas manquer l'occasion. Mais nous sommes sortis du cinéma dépités par ce film tourné à la manière du Troisième homme et de Casablanca, mais de manière misérable et sans y avoir emprunté la moindre grâce. Les citations se détruisent les unes les autres et rien, ni dans le ton ni dans le style, ne correspond aux drames qui se jouent et dont Soderbergh s'est joué. Il faut tout de même reconnaître un tour de force, celui qui a consisté à faire un film aussi décevant avec L'ami allemand de Joseph Kanon et avec d'aussi bons acteurs. Quelques huîtres au Balzar et une part de tarte Tatin nous ont aidés à oublier la déception.

Le lendemain ne commençait pas mieux. Forcée, mais par qui et quand nous ne le saurons jamais, la serrure de notre appartement ne fonctionnait plus et, pendant des heures, nous avons été la proie de ces prédateurs qui se prétendent serruriers sauveteurs. Plus experts en facturation qu'en serrurerie.
L'après-midi chez Actes Sud, rue Séguier, les choses ont mieux tourné. Il y eut un conseil d'administration au cours duquel ont été exposés les bons résultats de l'exercice. Mais on a évoqué aussi les risques auxquels il faut s'attendre avec les initiatives d'autres prédateurs (et d'une autre envergure que les serruriers), ceux que rien ne peut dissuader de mettre le main sur des maisons d'édition et sur des librairies pour en tirer quelques profits immédiats avant de les abandonner après les avoir déplumées, de les dissoudre dans l'acide de leur avidité ou de les jeter.
D'ailleurs, le soir, au Salon du Livre dont c'était l'inauguration, alors que j'étais sur le pont du navire bourré de livres à quoi ressemble le stand d'Actes Sud, le hasard m'a mis en présence de deux hauts représentants de ces avaleurs d'entreprises qui “par hasard” passaient là avec l'air de humer des odeurs de profit. Je les ai cloués de stupeur et sans doute aussi d'indignation quand, les prenant par leurs revers, je leur ai exposé, devant un petit cercle de témoins, qu'ils détruisaient le champ éditorial, comme d'autres se livrent à la déforestation. “Par vos exploits, leur ai-je dit, vous accroissez la confusion entre consommateurs et lecteurs, vous transformez le désir de connaître en besoin de posséder.” Et ainsi, ai-je pensé à part moi, ils contribuent à l'usage de la bêtise dans le gouvernement des hommes.
Dieu merci, la soirée inaugurale du Salon fut aussi, comme chaque fois, une fête, celle d'émouvantes retrouvailles avec auteurs, amis, complices, relations et connaissances parfois oubliées qui viennent soudain remettre de l'ordre et une tendre effervescence dans la mémoire et les souvenirs. Les sentiments admiratifs se mêlent alors aux sentiments amoureux et l'on a pour un soir l'impression que se reconstitue la nation des lecteurs. Séduits par des regards, des sourires, des gestes qui entrouvrent le passé, on se laisse même aller à confier à quelques-uns, qui nous sont proches malgré l'éloignement où les hasards de la vie nous ont conduits, des choses que l'on n'avait jamais nommées. Et puis il y a des surprises comme celle qu'a provoquée cet homme qui me saisit la main pour saluer en moi son “frère de lait”. Il me fallut enjamber la stupeur pour me rappeler que ma mère fut, dans sa famille et pour lui, ce qu'en des temps plus anciens ont eût appelé une nourrice…
Mais trois heures debout, à aller ainsi de l'un à l'autre, ça use les octos…

À peine étions-nous rentrés au mas, hier, je recevais une visite d'assez longue date prévue, celle d'une lectrice avec laquelle j'ai une correspondance régulière depuis que mon entretien avec Kriss, sur France Inter, l'a incitée à m'écrire, et moi à lui répondre. La fatigue avec laquelle je revenais de Paris a donné à cette rencontre un tour assez singulier. “À sauts et à gambades”, on est passé d'un sujet à l'autre, des livres, en particulier du domaine anglais, à l'enseignement que ma visiteuse pratique, de la langue dans son évolution et ses circonvolutions à l'apiculture et à sa symbolique, dans un désordre réjouissant qui s'est manifesté d'une autre manière encore quand, à l'heure du thé, nous avons goûté avec Christine les calissons de sa façon que notre visiteuse nous avait apportés. À tous trois l'impression est venue que nous nous étions retrouvés de l'autre côté du miroir.

Le soir, on accueillait au Méjan l'ensemble Musicatreize pour un concert “autour de l'Arménie”. C'était une manière aussi de saluer cet ensemble, créé et dirigé par Roland Hayrabedian, qui fête son vingtième anniversaire et fut nommé “Ensemble de l'année” aux récentes Victoires de la Musique. Les treize étaient dix-huit, hier, pour interpréter des chants de Komitas, Martinu et Bartok, suivis d'une création de Philippe Gouttenoire, entrecoupés par des improvisations d'Araïk Martikian au doudouk, un instrument qui a quelque cousinage avec la flûte, la clarinette et le hautbois. Je n'en avais jamais entendu les sons qui m'ont paru se fondre et se confondre avec les voix. Mais l'impression qui domine les autres, dans le souvenir de ce concert, est celle que m'ont donnée, en ouverture, les Chants de labour de Soghomon Komitas qui, à l'instar de Bartok, découvrit ces chants de paysans illettrés, oralement transmis d'une génération à l'autre, les travailla, les épura de toute influence étrangère et en fit des mélopées si riches que sans comprendre les mots on a le certitude d'en saisir la nature immémoriale et le sens tragique. Il y eut ensuite, chez Françoise, le médianoche habituel au cours duquel, à table, j'ai fait parler mes voisines, deux des chanteuses de l'ensemble, sur l'insondable mystère de la voix instrumentale. Sur le blog de B*, qui assistait au concert, je vois ce matin, qu'en témoignage de son émotion, elle cite le dernier vers du poème de Temizian que Gouttenoire a mis en musique : “Tes mots peuvent-ils ériger un monde nouveau ?” C'est le fil qui a raccordé cette soirée aux conversations de vendredi, au Salon du Livre.

De ce Salon me reviennent maintenant des souvenirs fragmentaires. Et par exemple la surprise de Frédérique Deghelt quand, lui glissant dans les mains la couverture de son prochain livre, je lui ai fait découvrir la photo que j'avais choisie pour l'illustrer : tendre ventre de “ronde” et seins pleins de fierté. Ou ce quart d'heure pendant lequel j'ai confié à Gwenaëlle Aubry que je travaillais sur un texte évoquant les relations de la liberté et de la bêtise. Ou encore l'annonce que je fis à Antoine Gallimard de la publication prochaine de Blanche Meyer et Jean Giono, une biographie écrite à ma demande par Annick Stevenson afin que ne soient pas oubliées les 900 lettres, consignées à Yale, qui attestent que, sous l'influence de cette Blanche, “Jean le Bleu” entra dans sa période stendhalienne, la plus haute de son œuvre. Et puis l'aveu à C* que je m'étais servi du décor de son incomparable studio pour loger le narrateur du roman que je viens d'achever. Et aussi l'information selon laquelle il est désormais avéré que Le Monde, en prévision des élections, roule en effet pour Sarkozy… Et enfin l'impression, dans le TGV du retour, que le cabinet de lecture de jadis était définitivement transformé en salle de jeux. Ces réminiscences me donnent l'impression de reconstituer un passé tout récent comme un potier qui rassemblerait les morceaux d'un vase brisé dans la précipitation du temps.

Le mistral a dépouillé les amandiers de leurs dernières fleurs et, malgré le froid, les bourgeons des platanes s'entrouvrent, de tendres et minuscules feuilles commencent à se déployer.

25 mars – Même si pas très matinale, petite marche dans la colline qui, la brume retroussée comme une jupe, avait un air de grivoise. On a changé d'heure cette nuit. Ça donne peut-être à certains l'impression de maîtriser le système sidéral. Moi, ça m'a donné du tintouin pour régler horloges, montres, téléphone, ordinateur, cuisinière, etc. Ce faisant, je pensais à Célestin qui, dans Le bureau de l'heure, délicieux roman de Jean-Luc Outers, est employé au service des horloges de l'Observatoire de Bruxelles et a pour mission de transmettre l'heure exacte aux gares, aux aéroports, à la radio et à l'horloge parlante. Une faille dans sa méticulosité finira par lui faire prendre conscience de la servitude au temps dans sa propre vie.
Eh bien, du temps, moi, si j'en avais à ne savoir qu'en faire, j'en consacrerais à écrire un livre de cuisine, La cuisine du temps. Déjà le sommaire m'apparaît… Temps à la carte, salades de temps, consommé de temps, brochettes de temps, filets de temps, émincé de temps, temps belle meunière, omelette au temps, temps aux épices, temps grillé, délices de temps, crêpes de temps, clafoutis de temps, coulis de temps, la liste est de longueur proustienne. Mais j'ai autre chose à écrire, aussi cèderais-je volontiers l'idée à une belle gourmande de temps qui, de temps en temps, me paierait les droits d'auteur en croustillants baisers. Assez perdu de temps ! D'ailleurs ça me rappelle soudain que ma mère, si elle me surprenait à ne rien faire me faisait honte de perdre ainsi mon temps et me demandait si je n'avais rien à lire ; mais si, une autre fois, elle me trouvait à lire, elle me demandait si je n'avais rien de mieux à faire que de perdre ainsi mon temps… Il y a une comparaison à faire entre les nœuds de toutes sortes qu'on apprend chez les scouts et les apories chez les adultes.
 
Habituelle envie de cinéma, ce soir. Nous avons choisi de voir La demoiselle d'honneur de Chabrol plutôt que de revoir L'armée des ombres de Melville. Stupide erreur ! L'un étant plus court que l'autre, nous avons vu tout de même, après le décevant Chabrol, les dernières séquences de L'armée des ombres. Et comme si l'on m'avait violemment poussé, j'ai basculé d'un coup, et jusqu'au milieu de la nuit, dans ces années de plomb où les mots et les choses, la vie et la mort avaient d'autres rapports qu'aujourd'hui.

26 mars – Pendant que nous marchions ce matin le long du canal des Alpilles, dans la colline, Christine m'a pris le bras. Regarde ! Avec des airs d'écolière se précipitant dans la cour de récréation, l'eau revenait dans le petit chenal mis à sec pendant l'hiver. Oui, on est bien passés à l'heure d'été. Et la symbolique carambole...

Pas mal de gens avec qui je parle des prochaines élections ont l'air de se poser en douce la question d'Arletty dans Hôtel du Nord : “Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ?” Oui, quelle gueule elle aura, la France d'après les présidentielles ? Mazette, telle une réponse, une photo sans origine déclarée est apparue sur mon écran. On y voit le siège de l'UMP avec une grande banderole sur laquelle on peut lire : “Imaginons la France d'après”. Un slogan qu'a fait sien M. Sarkozy. Et que voit-on dessous, au pied de l'immeuble ? Une trentaine de CRS en faction… Ce n'est pas une mince affaire d'imaginer la gueule qu'aura la France d'après. Mais il faut y songer. On ne va pas avec n'importe qui, et encore moins se met-on sous sa coupe, surtout quand c'est pour cinq ans au moins.

Et ce soir, un moment de vrai bonheur cinématographique. Enfin vu Fauteuils d'orchestre, le film que Danièle Thompson a si justement dédié à Suzanne Flon. Il me semble que la clef de cette réussite tient dans un dialogue ébouriffant au cours duquel Sydney Pollack, metteur en scène qui prépare un film sur Sartre et Simone de Beauvoir, expose à Valérie Lemercier la sagesse et le talent qu'il y a dans un Feydeau (Mais n'te promène donc pas toute nue) qu'elle a honte de jouer.

27 mars – Cynthia m'appelle de Londres pour me dire qu'elle a, cette fois, bien reçu les Neuf causeries promenades dont le premier exemplaire ne lui était jamais parvenu. “Vous savez, Cynthia, lui dis-je en confidence, il ne faut lire qu'un seul des neuf textes, le plus court, celui qui est intitulé : Je l'aime bien, cette femme-là…”À part moi je faisais le pari qu'elle aussi devait aimer Colette. Et, de sa belle voix, un rien brisée, que relève un soupçon d'accent anglais, Cynthia de me répondre : “Figurez-vous, mon cher, que le livre est ouvert à cette page devant moi.”

Dans une correspondance avec Thierry Fabre, on reparle du vieux, du très vieux verbe “étranger” qui signifiait “éloigner” et qu'on n'a plus utilisé, je crois, après Stendhal. Le Grand Robert cite d'ailleurs une phrase d'Armance : “Bientôt après la première connaissance, il n'en est aucun que mes discours n'étrangent de moi.” Dans un autre courriel, celle que j'appelle Allegrétto pour sa manière d'écrire entre andante et allégro, me parle de l'oublie (et du marchand d'oublies), mot de même origine qu'hostie… À quoi servent ces antiquités langagières, me demande-t-on parfois, à quoi sert d'installer pareils vestiges dans une phrase ? Oh, certes, ai-je envie de répondre, cela sert à préserver l'héritage d'une culture et à manifester le respect d'un outil essentiel à la pensée, mais ça sert aussi à rappeler aux bricoleurs d'aujourd'hui qu'on ne les a pas attendus pour faire l'amour avec les mots…

Après une interruption d'un mois, j'ai repris chez ma bonne kiné, les séances de massage destinées à soulager un dos trop continûment courbé sur le clavier. Ce ne fut pas le bon moment que j'attendais. Son art et ses mains ne sont pas en cause. Mais, pendant qu'elle officiait, elle me raconta qu'elle venait de participer à un stage de formation sanitaire en prévision de l'inévitable grippe aviaire qui devrait sous peu décimer la population de la planète. Et qui a de surcroît l'insolence de porter mes initiales, H5N1. Quand elle a évoqué les quarantaines à prévoir, les provisions à faire, les dispositions militaires et la paralysie de la vie sociale, je me suis retrouvé en 1979, au tout début d'Actes Sud, en train de préparer la publication des Scènes de la vie marseillaise pendant la peste de 1720 de Dominique Cier. Et j'ai craint, si je me retournais, de la voir affublée d'un masque à long bec. Au moment de la quitter, la pluie s'étant mise à tomber d'abondance, la belle prophétesse m'a prêté un grand parapluie. C'était un parasol, et comme il y avait du vent j'ai failli être emporté et me retrouver dans la ramure d'un des platanes du bord de route…
Tout de même, elle s'était voulue si persuasive et je m'étais laissé entraîné, pendant le souper avec Etienne, dans une conversation si apocalyptique, que j'ai proposé de revoir Fauteuils d'orchestre. Canal Plus le repassait ce soir. Bien m'en a pris. Il faudrait toujours lire deux fois les livres et voir deux fois les films. Cette fois il m'a semblé (mieux ou vraiment) comprendre le sens tragique que Danièle Thompson était allée chercher dans la vis comica.
 
28 mars – Je porte en moi un bouffon. En bonne compagnie, et en particulier devant les dames dont les jupons frémissent quand il est question de psychanalyse, je l’appelle “mon doppelgänger”. En d’autres compagnies, où je suis plus à l'aise, je dis “ce petit con de Max”. (Max parce que c’est un nabot qui s'est bricolé une devise latine, maxima in minibus.) Mais sous l’un ou l’autre nom, c’est toujours le même histrion, un matassin, un fagotin, plus souvent loustic et grotesque que cocasse ou plaisantin. Aussi, à ce bouffon qui est voyeur et qui prétend écouter aux portes, ai-je fait reproche de ne pas s'être introduit dans la luxueuse résidence hôtelière du Paradou où Nicolas Sarkozy, lors d'une conférence secrète tenue cette nuit, a convaincu Jean-Louis Borloo de lui apporter un soutien indispensable à la conquête présidentielle. Tout de même... notre petit village pourrait avoir son nom dans l'histoire si l'histoire de France devenait sarkozienne ! Et ça le vengerait (le village) d'avoir dû troquer, sous l'Empire, son beau nom de Saint-Martin de Castillon pour celui du Paradou. Pour mémoire, un “paradou” est un moulin à foulon où l'on apprêtait le drap en se servant du chardon... Tout un programme !

29 mars
– Serveur en panne ou en grève depuis vingt-quatre heures. Internet muet. Plus question de correspondre ni de mettre quoi que ce soit en ligne. Parabole du livre sans lecteur... Mais à peine, cet après-midi, le serveur était-il revenu de goguette, qu'en série survenaient des pannes de courant. Lettres perdues, documents disparus... incidents pour les uns, cataclysme pour d'autres, et pour quelques-uns rappel que nous sommes poussière....

Les platanes ouvrent leurs feuilles, les cerisiers leurs fleurs mais le ciel, parfois bougon, leur conseille de se méfier. Les manuscrits aussi se remettent à fleurir. Trois, qui sont signés par des écrivains dont je n'entends pas m'écarter, sont arrivés en même temps. Le problème, c'est de les lire sans perdre de temps et pourtant sans passer de l'un à l'autre comme si l'on visitait un appartement. Sous peine d'abominables confusions dans le jugement.
Je me souviens d'un vieux médecin me racontant qu'avant guerre, dans un palais de je ne sais quelle ville du Moyen-Orient, il avait été invité, lui qui d'ordinaire mangeait avec mesure, à un banquet d'une journée, et qu'il s'y était néanmoins bien comporté – entendez qu'il avait fait honneur à la table princière – car, entre deux plats de consistance, des barbiers venaient tailler la barbe des convives, leur donner un coup de peigne et les rafraîchir. C'est peut-être à retenir...

De bonne heure, ce matin, Christine et moi, laissant nos ordinateurs tous feux éteints, nous sommes partis pour Nîmes. Au lycée Albert Camus, dans le cadre des “Rencontres de Sisyphe”, nous étions invités à répondre à la curiosité que des lycéens et leurs professeurs avaient manifestée pour notre aventure éditoriale, pour les mystères de la traduction et, dans une certaine mesure, pour les sortilèges de l'écriture. Ils étaient une bonne centaine qui, tout de suite par leur attention, et ensuite par leurs questions, nous ont mis en confiance. Si bien que sans nous écarter des pistes que proposait Laïziz, leur conseiller principal d'éducation, nous n'avons pas hésité, Christine pour la traduction et moi pour l'écriture, à révéler le rôle que le vieux couple plaisir-et-nécessité y tenait. Ne rien entreprendre sans plaisir et, sitôt dans le plaisir d'entreprendre, ne pas oublier les règles du savoir-faire. Et ainsi ce que, d'une manière convenue, nous avions d'abord tenu pour une bonne action à laquelle il ne fallait pas se dérober est devenu une petite fête à la chinoise où les anciens glissent dans la musette de jeunes gens qui ont une longue route à faire, un choix d'anecdotes, un bouquet d'idées, le récit de mémorables expériences, des brassées de souvenirs et un certain nombre de trucs et recettes.
Et ce soir, comme nous venions de revoir Splendor in the Grass (La fièvre dans le sang) d’Elia Kazan, un film qui a presque cinquante ans, Etienne nous a dit, en expert, que c’était le mieux “éclairé” qu’il ait jamais vu. Christine n’a pas trop aimé parce qu’elle a trouvé tant de personnages si révoltants que le talent des excellents acteurs n’arrivait pas à faire passer l'indignation. Moi j’ai pris le même et tranquille plaisir que si j’avais relu d'un trait un bon roman américain de la grande époque. Et puis, de telles œuvres permettent de mieux comprendre les dérives actuelles de l'Amérique.

La Maison des Écrivains me propose de signer le texte d'un manifeste pour protester parce que “la culture reste absente du projet des candidats à la présidence de la République”, et en particulier le sort de la télévision de service public. On ne s'informe donc pas rue de Verneuil ? Le 13 mars, Ségolène Royale affirmait : “Jamais je n’accepterai que la culture et l'information soient abandonnées aux seules forces du marché et à la marchandisation galopante, induite par la mondialisation libérale.” Et le 26 mars elle avançait dix propositions dont une qui est d'assurer un véritable pluralisme de l’audiovisuel et de la presse par de nouvelles règles anti-concentration, par une refonte des systèmes d’aides, par une nouvelle autorité de régulation et par la refonte d’un système indépendant de soutien à la création et à la promotion de la culture. À la Maison des Écrivains, on ne s'informe donc pas ? Non, je ne signerai pas leur manifeste.

Dans Le Monde des livres, courtoise mais cinglante réplique de Jean Rouaud à Nicolas Sarkozy qui, dans l'un de ses discours avait parlé des Champs d'honneur comme d'un exemple de patriotisme pour la jeunesse. Le candidat, prompt à faire flèche de tout bois, n'avait pas lu le roman. On n'ira pas s'en étonner.

Thierry et Nil sont venus déjeuner au mas. À table, la conversation a roulé dans un joyeux désordre où il fut question des avatars d'Antioche, du géographe Idrisi et de Roger de Sicile, les héros d'Un sultan à Palerme de Tariq Ali qu'a récemment publié Sabine Wespieser, de la manière d'amener la lumière dans les chambres funéraires des pyramides d'Egypte, des étincelles que font les langues maternelles et adoptives quand elles se frottent l'une à l'autre, des coïncidences qui constellent nos vies, des anecdotes qui en sont les images, et même du prochain numéro de La pensée de midi consacré aux régions.

31 mars – Pour l'anniversaire de notre petite-fille Claudine qui doit son prénom à Colette, j'ai ressorti cette recommandation de la dame du Palais-Royal : “Faites des bêtises, mais faites-les avec enthousiasme.” Ça tombait d'autant mieux que Claudine est née, selon le calendrier celtique, sous le signe du Noisetier qui prétend être toujours le premier... Mais, à la réflexion, faire des bêtises avec enthousiasme, ce pourrait être un programme dans la campagne présidentielle.

Hier, Anik et Jean-Fred ont déboulé de Genève sous la pluie pour voir où en étaient les travaux dans leur mazet du Paradou et ils ont logé au mas. Jean-Fred était encore sous l'effet du décalage horaire car il était revenu la veille d'une équipée dans le grand Nord du Canada. Avec ces deux-là, c'est toujours la fête. Ils avaient apporté de l'excellent vin suisse auquel nous avons fait honneur. Au cours de la conversation, il y eut quelques allusions à Fauteuils d'orchestre et, comme nous venions d'en recevoir le DVD, nous le leur avons fait voir. Troisième fois, même plaisir, et je pensais à la réflexion de Helene Hanff qui, dans une annexe à 84 Charring Cross Road, s’exclame : “Mon problème, c’est que, pendant que d’autres lisent cinquante livres, je lis un livre cinquante fois.”
 

(À SUIVRE)







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