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© Bruno Nuttens





1er mars 2008 – Hier soir, nous allions d’un pas incertain au Méjan où, dans la saison concoctée par Jean-François Heisser, il y avait un récital placé sous le signe des “nouveaux talents”. Nous en sommes revenus à la nuit avec les souvenirs heureux que nous avaient laissés Amaya Dominguez et Martin Surot. La “héronnière” Amaya, comme de Gigi disait Colette, chante d’une voix de soprane multiple, elle maîtrise les langues, elle accorde ses regards et ses mains à d’imperceptibles frémissements. Martin au clavier l’accompagne au sens le plus fidèle du terme sans rien abandonner d’un talent dont il a montré le niveau dans quelques pièces en solo, telles la délicieuse Marche des nains de Grieg ou des Scènes de la forêt de Schumann. On a tant applaudi ces “nouveaux talents” qu’ils ont donné trois bis dont une Danse macabre d’une divine drôlerie.

La grâce de ces “nouveaux talents” n’a pas empêché la nuit d’être trouée par des insomnies au cours desquelles, dans les couloirs de France Culture, j’ai croisé Karl Marx et Charles Cogan, surpris Rembrandt en pleine Ronde de nuit et retrouvé Nimrod au Bal des princes.

Aujourd'hui, filtrée par des nuages, la lumière est moins belle, la température plus douce. Le mistral, faux jeton, gratte à la porte avec l’air de ne pas oser entrer.

En avril 1912, ma mère qui avait alors seize ans fut si impressionnée par le naufrage du Titanic que, pour mon éducation, vingt ans plus tard (j’en avais sept) elle fit de ce désastre une métaphore du destin sanctionnant l’avidité, la cupidité, le mépris, la complaisance et dieu sait quel autre péché. C’est pourquoi l’histoire du Titanic a laissé des sédiments dans chacun de mes romans. Et en particulier dans Le bonheur de l’imposture où Éléonore Korab, future romancière, prénomme son fils Archie en souvenir d’Archibald Gracie, un colonel américain rescapé du naufrage. Par une curieuse coïncidence, Le bonheur de l’imposture fut publié en 1998, un mois avant l’arrivée sur les écrans du film de James Cameron. Mieux encore, quelques semaines plus tard, dans une librairie de Tours, je découvrais un livre tout juste sorti de presse, et c’était Rescapé du Titanic, les mémoires... d’Archibald Gracie. Toute cette effervescence m’est revenue ce soir quand je suis tombé sur le nom de Cameron pendant que je parcourais le catalogue que Christine a dressé de nos DVD. Nous avons donc revu Titanic et ce fut avec autant de surprise et de plaisir qu’en 1998. Ce soir pourtant, plus que les autres fois, j’ai pensé à la terrible émotion qui aurait été celle de ma mère si elle avait pu voir ce film, elle qui, en un temps où il n’y avait ni radio ni télévision, n’avait connu la catastrophe que par l’immense clameur qui s’était répandue. Clameur si forte que, par ses interminables échos, elle avait même submergé dans la mémoire de ma mère les souvenirs de l’occupation allemande de 14-18.

2 mars – La longue citation de Claude Simon, à la page du jour dans l’agenda de la Pléiade, se termine par cette évidence que nous avons tous redécouverte à notre heure : “…les mots possèdent par contre ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars.”

Ce n’est pas seulement un dimanche fenêtres ouvertes mais aussi en bras de chemise. Vingt degrés en début mars, est-ce là le réchauffement de la planète ? Faute de le savoir, mieux vaut ne pas négliger ce qui nous est offert.

De l’endroit où j’écris, il me suffit de lever le regard pour croiser celui d’un petit lion d’argent, une œuvre d’Olivier Strebelle. La crinière en forme de mantille retombe sur deux pattes croisées et la queue enroulée sur la croupe paraît prête à fouetter l’importun. Ce petit lion me dévisage du haut de son socle de marbre et, la truffe levée, il a l’air d’attendre réponse à une question qu’il ne m’a pas posée. Par ce médiateur qui porte les marques de ses doigts habiles, Olivier Strebelle me tient à l’œil depuis des années et chaque jour me rappelle qu’il existe. N’empêche que j’avais du retard dans la rédaction d’une préface pour un livre que Philippe Dasnoy lui a consacré. Alors, aujourd'hui, sous le regard du petit lion, j’allume une pipe et me mets au clavier en sachant l’importance des premières phrases qui donnent l’élan pour la suite. Les premières phrases ? Mais je viens de les écrire ici !

Souper familial très rapide où il fut question du Salon du livre dont Israël est l’invité cette année, et des problèmes qui risquent d’advenir compte tenu de ce qui se passe en ce moment dans la bande de Gaza.

Nous n’avons guère de prédilection, Christine et moi, pour les films de science-fiction. Mais ce soir TCM proposait The Time Machine que George Pal tourna en 1960, d’après le roman de H.G. Wells. Nous l’avons regardé et nous avons aimé le décor victorien si joliment rendu, les maniérismes de l’époque soulignés avec humour par d’excellents comédiens et la belle machine à remonter le temps qui porte sur une petite plaque de cuivre le nom du fabricant… Herbert George Wells. Mais quand, à mi-course, le héros arrive avec cet engin dans une époque lointaine (802 701) et rencontre les Elois maintenus en servitude par les Morlocks, des monstres qui ont l’air de s’être déguisés pour Halloween, le charme est rompu. Dommage.

3 mars – Ce n’est plus un printemps précoce, mais presque l’été. À ce rythme, la semaine prochaine, quand nous reviendrons de Bruxelles, où nous allons peut-être retrouver l’hiver, les platanes auront leurs premières feuilles.
À propos de Bruxelles où nous partons jeudi, j’ai reçu ce matin Le Soir avec le supplément consacré aux livres et à la Foire du livre. En première page se trouve le petit texte que j’avais écrit sur la colère, un exercice auquel nous étions douze à participer. Et puis en page 5, sous le titre “Mon frère, cet inconnu”, un article de Jacques De Decker où Les déchirements est commenté par un écrivain qui sait quels drames et même quelles convulsions se jouent dans l’espace invisible qui sépare ce qui est dit de ce que l’on voudrait avoir dit.

C’est quand je suis arrivé à la quatrième version de la préface que j’avais promis d’écrire pour le livre de Philippe Dasnoy sur le sculpteur Olivier Strebelle que je me suis dit : c’est elle, je ne pourrai pas faire mieux. Et je l’ai envoyée. Elle a pour titre : Conversation avec un petit lion.

Appels multiples, courriels nombreux, démêlés irritants, aujourd’hui, pour l’organisation de mes prochains rendez-vous et déplacements. Afin d’y échapper je voulais ce soir un film fort et, malgré la mise en garde de Christine, j’ai choisi U-Turn d’Oliver Stone. “Formidable thriller”, avait écrit Jean Tulard. C’est indéniablement bien tourné, Sean Penn est toujours Sean Penn et je crois qu’en d’autres circonstances j’aurais plutôt rigolé au spectacle de ce grand guignol à l’américaine généreusement arrosé de ketchup. Mais cette fois j’ai été submergé, écœuré par la complaisance dans la laideur, la violence et la veulerie. On est à mille lieues du respect avec lequel John Boorman a raconté la terrible histoire de Délivrance… Il est vrai que jamais Oliver Stone ne fut de mes favoris. Pour faire passer la mauvaise odeur et le vilain goût de U-Turn je vais prendre une douche puis me replonger dans La réserve, le nouveau roman de Russell Banks que j’ai commencé avant-hier.

4 mars – Même si les prévisions ne sont pas bonnes et si je suis maintenant certain qu’à Bruxelles je retrouverai l’hiver, il fait ici, ce matin, un temps toujours estival et ma fenêtre est grande ouverte. Mais Régine m’appelle du Gers, où elle avait hier encore le même beau temps, et me dit que là-bas il neige dru ce matin. Et Yves, qui m’avait envoyé la semaine dernière de si belles photos de pruniers en fleurs sur les bords de Meuse m’en envoie une nouvelle série où givre et neige ont tout recouvert.

La métaphore la plus juste à mes yeux pour décrire le monde où nous vivons est depuis longtemps celle de la Nef des fous. D’ailleurs, à son bord, en compagnie de personnages de Jérôme Bosch, j’ai affronté une grosse tempête cette nuit… U-Turn avait laissé des traces. Et les coïncidences n’étant pas en reste, tôt ce matin j’ai entendu sur France Culture Russell Banks qui, de sa voix étale, parlait de La réserve, son tout récent roman dont j’avais poursuivi la lecture hier soir. Et qui, interrogé sur la présence d’Israël au Salon du livre de Paris, mettait en garde contre l’ignorance où l’on serait d’écrivains israéliens qui, à l’image de leurs confrères, connaissent l’usage de la protestation.

Sans aller jusqu’à la neige et la grêle du Gers, le temps s’est gâté. Maintenant, nous avons le froid et le mistral. Avec A*, cet après-midi, fenêtres closes, on a fait un long tour du côté de la poésie. Et je lui ai lu les cinq journées de la Ballade rhénane que j’écrivis jadis après une croisière fluviale, de Bâle à Rotterdam, à laquelle Michel Guérin avait convié quelques écrivains dits (au sens large) des côtes du Rhin. Rhin et Rhône, les noms dans le palais grondent à l’identique, avais-je alors écrit.

Ce soir le mistral a pris la colère. La région est mise en alerte pour la nuit, on annonce des rafales jusqu’à 130 km heure. Le mas frémit déjà sous le coups des premières.
Avec le souvenir des petits chefs-d’œuvre que Claude Santelli réalisa jadis à partir de contes et nouvelles de Maupassant, nous avons regardé les deux premiers numéros d’une nouvelle série. Le rosier de madame Husson a été interrompu pendant un quart d’heure à la suite d’une rupture sans doute due au mistral. Ça nous a en tout cas évité quinze minutes de déplaisir. Non, la fantaisie de Maupassant n’est pas la caricature qu’on nous a offerte. Plus court, L’ami Joseph avait plus de tenue, et puis... le talent d’Evelyne Bouix.

5 mars – Il m’a fallu un soupçon de somnifère pour dormir cette nuit dans le raffut que faisait le mistral. J’ai couru en Arles, ce matin, et de ma fenêtre je l’ai vu arracher avec rage les canisses qui couvrent la terrasse de L’Entrevue. J’ai vu aussi sur le quai de jeunes visiteurs, sac au dos et dos courbé, qui tentaient de remonter le Rhône et qui, refoulés par les rafales de vent, renonçaient après quelques pas.
Avec deux ou trois d’Actes Sud qui sont venus me voir j’ai évoqué une mise en garde que j’avais entendue ce matin à la radio où je ne sais quel spécialiste s’étonnait que, dans les réflexions sur l’avenir du livre, personne ne parût se soucier d’une évidence : qu’on allait bientôt manquer de papier !

Cet après-midi, longue interview sur mes relations d’auteur et d’éditeur avec le théâtre. J’ai certes rappelé le temps où Actes Sud reprit Papiers, mais j’ai surtout insisté sur l’initiation que j’ai reçue quand, avant même de m’apprendre à lire des histoires, ma grand-mère entreprit de me les lire d’une voix qui épousait les surprises et les émotions du texte. C’est à elle que je dois d’avoir découvert plus tard que l’on ne pouvait prétendre bien lire si l’on n’entendait pas en soi chanter chaque mot. Il fallait se méfier de la lecture globale, et ça aussi, elle me l’avait fait sentir avant que ne puisse le comprendre.. Et puis j’ai risqué l’idée que, dans la maîtrise de l’écriture, le théâtre avait apporté au roman plus que le roman au théâtre. Après quoi, longtemps, j’ai invoqué Vitez et l’aventure de L’art du théâtre.

Préparé le premier des multiples déplacements qui sont prévus pour mars et avril. Interrompu parfois par des coupures de courant fort désagréables quand elles se produisent à l’instant où l’on allait tout sauvegarder. Les départs me sont toujours haïssables… avant de partir.

Allez, pour chasser les humeurs qui se levaient, j’ai proposé que nous regardions un fois encore Crimes et délits où Woody Allen marie le cynisme, la tragédie et le comique avec une virtuosité d’acrobate et l’habileté d’un philosophe.

6 mars – Le mistral qui avait hurlé toute la nuit a tenté, ce matin en Avignon, de s’opposer à notre départ quand nous accédions à la gare puis, sur le quai, au moment où le train arrivait.
Une fois installé, j’ai ouvert la presse et trouvé deux raisons de me réjouir. En découvrant dans Libération un grand article de Claire Devarrieux sur La saison de mon contentement, le flamboyant essai de Pierrette Fleutiaux que je suis bien content d’avoir publié envers et contre tout. Puis, dans Le Monde, une annonce pour Les déchirements avec des citations bien choisies.
A ce moment-là, Jean-Michel Vecchiet, qui nous avait aperçus sur le quai, est venu nous rejoindre et nous parler de l’Iran où il part tourner un film pour Arte. Et comme il était question du Moyen Orient, il fut aussi question du Salon du livre, et d’Israël. On ne boycotte pas les livres, lui ai-je dit, on ne boycotte pas les écrivains comme certains le voudraient, on ne boycotte pas les écrivains israéliens qui ont su manifester leur désaccord avec la politique de leur gouvernement. Bush nous aurait-il empêchés d’accueillir les écrivains américains ?

A Paris, nous avons voulu voir No Country for Old Men que nous avions raté lors de notre dernier passage à Paris. Nous aurions mieux fait de ne pas y aller. Nous avons de l’admiration pour les frères Cohen et pour McCarthy, mais ce film-là nous a ennuyés, terriblement ennuyés. Et déjà les péripéties s’effacent de notre mémoire.

7 mars – A neuf heures, ce matin, nous débarquions à Bruxelles par l’un des premiers Thalys. Nous avions voyagé sans le savoir avec Russell Banks. Et avec lui nous avons rallié la Foire du Livre où nous étions attendus pour la réunion de rédaction du Soir dont il était l’invité. La rédactrice en chef, Béatrice Delvaux, m’a demandé de présenter l’écrivain. Après quoi les responsables des différentes rubriques l’ont invité à s’exprimer sur les sujets du jour. Et il y est allé avec cette verve tranquille et cette capacité à saisir la portée universelle des événements particuliers que lui connaissent ses proches, ses amis, ses lecteurs. Il fut ainsi question des élections américaines, des difficultés politiques en Belgique, de la situation française, des Jeux Olympiques de Pékin, du bon usage de la colère et de l’avenir du livre.

Sur le stand Actes Sud qui connaît un beau succès, j’ai fait une première séance de signature des Déchirements. Il y eut des rencontres, du monde, du bruit, du mouvement, un déjeuner de groupe, et l’après-midi une interview pour Le Temps, très passionnant entretien avec Richard Werly qui m’a fait voyager dans ma vie et mes livres par des chemins de campagne.

Le soir, chez notre amie B*, on s’est débarrassé du bruit et de la fatigue comme on met bas la veste et se déchausse. La cuisine était divine et le whisky hors d’âge. Mais quand nous sommes rentrés à l’hôtel j’ai été pris d’un accès de tachycardie que j’ai eu bien du mal à maîtriser.

8 mars – Ce matin, à l’hôtel, nous avons pris le petit déjeuner avec Russell Banks, et il fut encore question des élections américaines. Je lui ai confié la crainte que me donne l’impitoyable duel par lequel Hillary Clinton et Barack Obama sont en train de détruire leurs chances et les symboles périlleux qu’ils incarnent (la Femme, le Noir) pendant que McCain, débarrassé des primaires, est déjà engagé dans la course finale. Russell qui partage cette crainte m’a raconté, avec un sourire en coin, que McCain, pendant son emprisonnement lors de la guerre du Vietnam, s’était servi de sa grande connaissance des textes d’Hemingway pour “tenir le coup”. C’est toujours ça, avait-il l’air de dire en pensant que McCain pourrait être le prochain président.…

Christine et moi, nous sommes allés ensuite au Musée d’Art moderne voir la rétrospective de Pierre Alechinsky. Nous avons ainsi revisité sa vie et son œuvre, découvert des choses que nous ne connaissions pas et observé l’intérêt que le public porte aux toiles et lithos, souvent avec l’air de chercher à résoudre le rébus ou de trouver la clef de l’histoire. Il est évident que l’œuvre de Pierre parle aux visiteurs sans les effrayer et sans faire peser sur eux un soupçon d’incompétence. Ça ne fait aucun doute : les titres leur entrouvrent des portes. Cette rétrospective est une fête.

Le midi, déjeuner en ville avec M* qui m’a parlé longuement de l’effrayante découverte qu’elle a faite, au cours d’enquêtes et de procès, du viol des femmes comme pratique génocidaire en Afrique…

L’après-midi, retour à la Foire du livre où Russell Banks, Jean-Luc Outers et moi, nous avons signé nos livres sur le stand Actes Sud. Mais ce sont de petits succès comparés à ceux que remportaient un peu plus loin, chez leurs compatriotes, Amélie Nothomb et Philippe Geluck.

9 mars – Il y avait manifestement quelques ratés dans le moteur, raison pour laquelle Christine a préféré qu’un médecin m’examine avant le débat que je devais avoir avec Jacques De Decker à la Foire du livre, cet après-midi. Un médecin de garde est donc venu m’examiner et n’a rien relevé de suspect sinon qu’il y a des régimes et des rythmes que je ferais mieux, disait-il, d’éviter à mon âge.

A la Foire, j’ai retrouvé des auteurs d’Actes Sud en nombre. Je les ai abandonnés à leurs postes où ils dédicaçaient leurs livres et je suis allé au forum où m’a rejoint Jacques De Decker pour l’entretien public que nous devions y avoir. Il y avait peu de monde quand il a commencé à évoquer l’aventure trentenaire d’Actes Sud et à me poser des questions. Et je voyais dans la salle que Christine manifestait de l’impatience en montrant un exemplaire des Déchirements. Allait-on une fois encore mettre l’éditeur dans la lumière et laisser l’écrivain dans l’ombre ? Mais Jacques est un bon tacticien. Quand il s’est mis à parler du roman et à en déployer les ressorts romanesques, le petit amphithéâtre était plein.

Il y eut encore une longue séance de dédicaces, puis la journée s’est terminée par un hommage de la Foire du livre de Bruxelles aux trente ans d’Actes Sud dont elle a connu les développements successifs. Anna Garcia qui menait le jeu a fait parler quelques auteurs qui m’entouraient, dont Frédérique Deghelt, Pia Petersen, Cécile Ladjali, Minh Tran Huy et Jean-Luc Outers. Elle m’a laissé le soin de conclure et je l’ai fait par le rappel des deux mots clefs avec lesquels j’avais mené l’aventure : le plaisir et la nécessité. Il y eut du vin, un gâteau, et nous sommes partis si vite que nous avons réussi, Christine et moi, à attraper un Thalys deux heures plus tôt que prévu. Et nous sommes arrivés ce soir à Paris, non pas à la nuit mais à l’heure où la radio commençait à donner les premiers chiffres à propos des élections municipales

10 mars – En quittant Paris ce matin, sitôt engagé dans le premier tunnel, le TGV a freiné précipitamment. J’ai eu l’impression que le train n’avait pas pris la voie habituelle et qu’il avait peut-être emprunté par erreur les rails du métro pour rentrer en ville…
Un peu plus tard, un passager m’a regardé d’un drôle d’air avant de reprendre la lecture de son journal. J’ai compris, c’était Le Monde des livres qu’il lisait avec retard, et il était tombé sur l’annonce des Déchirements avec ma photo…

Au mas m’attendaient quelques courriels de première importance perdus dans deux ou trois cents autres, tous indésirables. Une plaie… Grand nettoyage !
M’attendait aussi la presse, en particulier La Provence où, à la page des livres, Jean Contrucci a présenté Les déchirements avec le regard du romancier qu’il est lui-même. Et dans un autre numéro de la même Provence, sur quatre colonnes, un portrait fort joliment troussé que Violaine Küss a intitulé : “Hubert Nyssen distille les déchirements d’une vie”, double allusion à la trame du roman et à quelques péripéties de mon existence que je lui avais contées.

Mon cher pédiatre est venu ce soir contrôler rouages et engrenages. Il m’a donné permission de rester fidèle à mes engagements et m’a prescrit quelques “en cas”. Je ne ferai donc faux bond ni à la Librairie de l’Horloge vendredi ni au Salon de Paris samedi…

11 mars – Danaïde je suis, car pour dix courriels auxquels je réponds il m’en arrive dix nouveaux. En même temps, j’aménage des petites pauses pendant lesquelles je cherche à rassembler, parmi tous les arguments qu’il m’est arrivé d’utiliser pour défendre la “noble cause” dans le métier d’éditeur, ceux dont je pourrai faire usage au cours des entretiens qui m’attendent, et en particulier les deux heures avec Frédéric Mitterrand au Salon du Livre samedi. Car, c’est à parier, même si l’on parle de mon roman, on parlera aussi d’édition et l’on évoquera le chaudron diabolique où les sans scrupules noient idées, affects et autres valeurs du livre dans le gros bouillon de la rentabilité et du profit. Je me souviens que, dès la création d’Actes Sud, j’avais exigé qu’il n’y eût ni mépris du littéraire à l’endroit de l’économique, ni priorité de l’économique sur le littéraire. C’était un pari qui ne fut pas toujours facile à tenir, mais on a tenu. Et quand des ballons d’oxygène vinrent au secours d’une entreprise parfois en difficulté, ils avaient leur source dans le talent, celui de Berberova et d’Auster dans les années quatre-vingt, et les autres qui ont suivi.

En Arles, dîner léger d’avant concert avec Lise Bergevin qui a l’intention de lancer Les déchirements au Québec en août et m’invite à participer à la fête de rentrée qu’organise Leméac à Montréal au début de septembre. L’éditeur n’étant jamais tout à fait séparé de l’écrivain, on en profitera pour tenir enfin un petit séminaire depuis longtemps promis au cours duquel, Lise le souhaite, je devrais apporter à son équipe quelques réflexions inspirées par mon expérience éditoriale.
Ce soir au Méjan, en ouverture de la semaine dite “sainte”, concert Ravel. Après Chansons madécasses et Histoires naturelles, où l’on se perdait un peu avec les mots trop souvent écrasés ou perdus, il y eut, dieu merci, L’enfant et les sortilèges. L’œuvre a tout juste mon âge et le texte est de Madame Colette dont j’occupe le siège à l’Académie Royale de Belgique. Rien ne pouvait donc mieux me disposer à entendre cette version qui fait de L’enfant et les sortilèges un petit opéra malicieux et bouffon. Rien, sinon très vite, la révélation de la jeune soprane Gaëlle Arquez qui, dans le rôle de l’Enfant, a déployé ses talents de voix et, par gestes et regards, un art très subtil de la comédie. De nombreux amis étaient présents qui ont partagé notre plaisir.

12 mars – Parti tôt pour Arles, j’en suis revenu très vite. Car l’un de ces virus qui font leurs nids dans le nez, la gorge et les yeux, et qui s’en était déjà pris à moi hier soir, m’a ce matin repris de plus belle.

Il y a quelques semaines, peut-être même quelques mois (le temps, le temps…), la presse avait fait écho à l’inquiétante extinction de colonies d’abeilles, probablement à cause des pesticides, et des conséquences désastreuses que pourrait avoir la fin de la pollinisation par les butineuses. Or voilà que le petit-fils de Georges Alphandéry, après avoir lu La leçon d’apiculture, m’envoie un numéro spécial (daté de mars 2000) de La Gazette Apicole consacré au centenaire de son grand-père. En le parcourant, j’ai eu l’attention d’abord retenue par les noms d’écrivains et de personnalités qui avaient fait part de leur ralliement à la cause des abeilles : Madame Colette, Marguerite Yourcenar, Tristan Bernard, Raymond Poincaré, Albert Schweitzer, Rémy Chauvin et alii. Et je me suis souvenu que mon père, qui m’initia à l’apiculture, avait pour livres de chevet les ouvrages de ce Georges Alphandéry. J’en possède encore. Mais ensuite je suis tombé sur la reproduction de l’éditorial que celui-ci avait écrit au moment où, faute de moyens, il avait dû interrompre la parution de sa chère Gazette. Il y faisait part d’un grand dessein qu’il avait, et qu’avant lui déjà avait formulé Réaumur : la suppression de toute fiscalité sur les ruches. “Imposer les ruchers, écrivait-il, est pour un gouvernement une erreur car il tarit la source de richesses indirectes, incalculables, que constitue la pollinisation des cultures par l’abeille.” Il y aurait là, pour un président de la République toujours en quête d’initiatives, et pour deux de ses ministres, de l’agriculture et des finances, un beau sujet de réflexion…
Ce soir, j’ai voulu voir un film, j’ai revu Conversation secrète avec Gene Hackman mais j’ai loupé une réplique sur deux à cause de mes éternuements... J’étais aussi perdu que les personnages de Coppola.

13 mars – Longtemps (et ce n’est pas fini) on s’est débarrassé des ordures, des eaux usées et d’autres détritus en les rejetant à la mer, dans les rivières, les ravins, les fossés. J’ai même entendu dire qu’à Adrar, dans le Sud algérien, pour faire place nette quand viennent les touristes, on précipitait désormais les ordures dans les bouches des foggaras, prodigieux réseau d’irrigation souterraine réalisé du onzième au seizième siècle, qui était encore en (presque) parfait état lorsque je les découvris en 1968… Beaucoup plus récemment, des mises en garde ont été lancées quant à l’encombrement du ciel par les satellites et autres objets mis en orbite. Et on vit, il n’y a guère, des images de Naples progressivement ensevelie, non sous les cendres du Vésuve, mais sous les ordures ménagères. Aujourd’hui, je relève dans la presse que le réseau d’internet serait lui-même proche de la saturation. Il est vrai que l’accroissement de la population mondiale et l’émergence de grands pays jusque-là réduits à la pauvreté sont de nature à précipiter l’épuisement des ressources et l’étouffement par les déjections.

Temps magnifique, le rhume régresse, la gorge s’enflamme…

Sachant son intérêt pour Albert Cohen, j’ai raconté à B* qui était passée me voir ce matin les relations que j’avais eues avec cet homme de scène et de scènes, et je lui ai lu quelques-unes des lettres mirifiques qu’il m’écrivit. On a parlé aussi de Max-Pol Fouchet et de Michel Tournier. Manière de commenter les caprices auxquels se livrent parfois l’amitié et l’admiration… Mais avec V*, cet après-midi, c’est de Van Gogh qu’il fut question et, une fois encore, des controverses sur les relations qu’ont pu entretenir, dans son œuvre, le talent qu’il avait et la folie qu’on lui prête.

Ce soir, revu La ronde de Max Ophuls d’après Schnitzler. Le temps lui a laissé son charme, rien de plus.

14 mars – Les bourgeons des platanes s’ouvrent, les premières fleurs apparaissent sur la glycine, la douceur de l’air s’est manifestée très tôt ce matin et on irait bien prendre un bain de mer dans le bleu du ciel. Oui, mais le virus s’incruste, j’ai maintenant, rouillée, une voix de baryton, l’impatience me gagne, la cortisone entre en jeu…

Conversation avec Frédéric Mitterrand pour préparer l’émission de demain. Mais nous parlons peu de l'émission, nous évoquons plutôt des souvenirs, Nina Berberova, Robert Doisneau, Stephen Spender et aussi Tous désirs confondus, son livre que j’ai publié en 1988. Au fond, après tant d’années, il s’agissait de rétablir le contact pour que demain, en direct à l’antenne de France Culture, nous allions de question en réponse sans surprise ou sans à-coup.

Dans une heure nous partirons pour Carpentras où je vais présenter Les déchirements à la Librairie de l’Horloge qui fut l’une des premières à soutenir avec force les éditions que je venais de créer au Paradou en 1978. Sans doute rentrerons-nous tard et demain matin nous repartirons tôt pour Paris et son Salon du Livre où je serai l’invité de Frédéric Mitterrand avant de me livrer ensuite à une séance de signatures. Les jours suivants, des rendez-vous et d’autres lectures me feront virevolter dans Paris et même, par un bref aller-retour, à Bruxelles encore. Nous reviendrons au mas pour le week-end de Pâques. Mon regard glisse maintenant sur les livres, les tableaux, les photos, les objets qui m’entourent. C’est une vieille habitude dont je n’ai jamais pu me défaire : avant un départ, jeter sur les choses un très lent regard avec l’idée que ce pourrait être le dernier. Dans les premières lignes d’une lettre du 30 juin 1971 (celle que je lisais hier à B*) Albert Cohen m’avait fait part d’un pareil sentiment. “Pour moi qui vis avec la mort depuis mon enfance, écrivait-il, l’amour et sa sœur cadette l’amitié sont les seules vraies importances.” Eh oui, c’est bien d’amour et d’amitié que me parlent ces choses qui m’entourent et que je vais quitter. Elles m’en parlent comme si elles craignaient que ce fût pour elles la dernière occasion avant d’être réduites au silence…

15 mars – Pour aller à Carpentras, hier, au moment de monter sur l’autoroute nous avons été pris dans un embouteillage. Un accident venait de se produire, la police n’était pas encore présente et, en passant au pas, nous avons vu, couché en travers de la chaussée, un corps dont seuls les pieds dépassaient d’une couverture. Je fus si impressionné par ce mort entouré de témoins qu’une demi-heure plus tard, arrivant devant la Librairie de l’Horloge, à Carpentras, je n’ai pas reconnu tout de suite Alain Barthélemy qui m’attendait. Il fut pourtant mon premier compagnon d’aventures dans les années soixante-dix. Héritier d’une vieille imprimerie d’Avignon, la Maison des Offray, il imprima les cartes de l’Atelier de cartographie (ACTES) que nous avions fondé, il me confia le soin de créer chez lui deux collections car il était tenté par l’édition et il imprima les premiers livres d’Actes Sud. Hier il n’avait plus sa moustache ni sa pipe jadis toujours au bec, il avait rajeuni, d’où mon hésitation à le reconnaître.
Je ne m’attendais pas à tant de monde, la petite salle était pleine. Est-ce parce qu’ils avaient aimé Les déchirements et voulaient aussi célébrer la relation trentenaire avec Actes Sud que Françoise et Armand Bascou nous ont réservé un si chaleureux accueil ? La soirée avait fait l’objet d’une très soigneuse mise en scène. Françoise racontait un épisode de mon parcours et me posait une question sur les échos qu’il avait eus dans l’un ou l’autre de mes romans. Je lui répondais, elle lisait alors un extrait, moi un autre. Et ainsi pendant deux heures, “à sauts et à gambades” nous avons eu l’un des plus agréables entretiens que j’aie connus. Des lecteurs, surtout des lectrices, ont posé des questions et ce jeu s’est poursuivi pendant la séance de signatures. Au retour, dans la nuit, Christine conduisait, j’ai appelé mon pédiatre qui était soucieux de connaître les dispositions dans lesquelles je m’étais trouvé. Syndrome de l’acteur, lui ai-je dit. Une fois en scène, dans une telle ambiance, les mauvais symptômes que j’avais encore en arrivant s’étaient évaporés…

16 mars – Hier matin, partis très tôt, nous fûmes si vite à Paris que j’eus l’impression d’arriver de banlieue. Et l’après-midi en si peu de temps à la Porte de Versailles que j'ai commencé à me méfier des montres et horloges. Mais avec les images, ces métamorphoses sont encore plus marquées qu’avec les heures. Comparé à la petite barque que nous avions arrimée au Grand Palais, lors du tout premier Salon du Livre, en 1981, le stand Actes Sud a pris une ampleur considérable. Il a maintenant une allure de galion que Jean-Paul Capitani a pourvu de voiles sur lesquelles sont reproduites les couvertures des livres récemment parus.

De quinze à dix-sept heures, comme prévu, je fus en direct l’invité de Frédéric Mitterrand dans l’arène de France Culture qu’entourait un public très nombreux. Ah, il avait bien fait les choses ! Pour illustrer nos deux heures d’entretien, il avait recherché des documents sonores dont certains fort émouvants, voix d’Albert Ayguesparse, le tout premier maître, de Max-Pol Fouchet parlant de la poésie, d’Albert Cohen imprécateur, de Jacqueline Kennedy confidente, de Nina Berberova prophétesse, d’Henry Bauchau inspiré, de Paul Auster déniant sa présence dans ses romans, de Nancy Huston évoquant la complicité de notre correspondance, de Chloé Réjon parlant de nos “lectures en Arles” et, pour la fin, de Pierre Alechinsky qui, à la même heure, il me l’a écrit le soir, écoutait à Bougival l’émission de Frédéric Mitterrand. Par deux fois, des guitaristes, Rocky et Moudin Garcia, vinrent me rappeler la découverte de Django Reinhardt dans l’adolescence. Et de temps à autre, à point nommé, une lectrice, Alice Mitterrand, d’une voix paisible et lente comme je les aime en ces circonstances, lisait un extrait des Déchirements ou un poème… Une vraie fête donc où les livres que j’ai écrits étaient célébrés en même temps que ceux dont je fus l’éditeur, où parcours, amours et amitiés s’accordaient en même temps au “grand” âge qui est le mien et aux trente jeunes années d’Actes Sud. A la fin, j’ai repassé un message qui m’est cher et me paraît important : que si l’on veut voir notre société retrouver ses repères, il faut lui apprendre à se protéger des injonctions et, à cet effet, rendre obligatoire, de la maternelle à la retraite, l’enseignement de la philosophie. Celle des lumières et des questions…

Dans un autre studio de France Culture on me fit faire ensuite une “dédicace sonore” des Déchirements. Et ce fut enfin le retour sur le stand d’Actes Sud pour la signature en compagnie de nombre d’auteurs. A cet instant je n’étais plus leur éditeur mais leur confrère.

Lorsque nous sommes sortis du Salon du Livre, le soir, dans une incroyable cohue, une grêle de mars tombait du ciel si bleu quand nous étions arrivés. A ce moment-là, mon fidèle pédiatre m’a appelé de Fontvieille pour me dire qu’il m’avait écouté avec soin afin de juger de l’état de ma santé qu’il trouvait rassurant.

Christine et moi, nous avons dîné léger, très léger, en tête-à-tête, alors que jadis nous aurions participé à des agapes nocturnes. Il nous fallait une nuit de bon repos. Hélas, à l’étage du dessus ils se sont mis à faire la java sur des rythmes sauvages qu’une fille accompagnait de gémissements de chatte et de cris de souris. Un peu avant deux heures, je me suis levé et j’ai frappé de grands coups sur la tuyauterie qui traverse les étages. Les étreintes devinrent silencieuses, le calme est revenu, le sommeil pas tout de suite…

Dimanche de mars, ciel gris, pluies intermittentes, lever tardif, relâche. C’est d’autant plus nécessaire que le fâcheux virus, sans doute irrité de n’avoir pas eu raison de moi, paraît s’en prendre maintenant à Christine qui, avec l’air de n’y pas prendre garde, poursuit une traduction en cours. Moi, j’écris par fragments, de ci, de là, je lis un peu mais mal, et je pense au rythme furieux qui nous attend cette semaine. Dommage que nous n’ayons pas ici la télévision, aujourd’hui je me serais vautré devant, allant d’un film ou d’un docu aux informations, dans l’attente du résultat des élections pour quelques grandes villes.

Un courriel d’A* qui a écouté l’entretien avec Frédéric Mitterrand me met le rouge au front. “J'ai aussi adoré entendre Christine qui comparait sa pratique de la traduction à l'interprétation d'une pièce musicale”, m’écrit-elle. Eh bien oui, misérable ingrat, en énumérant les voix qui ont illustré l’émission, j’ai omis d’inscrire dans la liste celle de Christine. Peut-être parce qu’elle était là, à trois mètres devant moi. Piètre excuse.

17 mars - Hier soir, nous avons dîné et joué au scrabble en écoutant les prévisionspuis les résultats d'élections qui ont, confirmé ce qui était attendu. Il est évident que l'opposition à la politique du président se trouve maintenant renforcée par celle des gens de son bord qui pensent lui devoir leur échec.

Ce matin, nous nous sommes retrouvés, Christine et moi, en lutte avec le fichu virus qui s'en reprend à nous de plus belle, de telle sorte que nous nous sommes plusieurs fois déjà demandé s'il fallait tout interrompre ou s'obstiner. S'obstiner, me dis-je, afin de ne pas gâcher le travail de préparation accompli pour Les déchirements par Régine et l'équipe éditoriale...

A la Contrescarpe, premier rendez-vous de la semaine avec Nancy Huston. Nous avions tant â nous dire sur L'espèce fabulatrice, sur Les déchirements et sur les parcours que nous avons eus depuis notre dernière rencontre... Avec elle, réflexions et confidences vont toujours de pair et c'est un joyeux tourbillon.

Puis, rue Rollin, avec Chloé Réjon pour faire le choix des fragments du roman qu'elle lira au Centre Wallonie-Bruxelles, et ensuite au Méjan. Elle était ce matin d'une beauté espagnole...

Déjeuné avec Gwenaêlte Aubry et, par de multiples entrées, nous avons fait des irruptions dans les jardins où la philosophie et la littérature se font de belles fêtes...

18 mars
- J'en étais hier à mon quatrième rendez vous, avec Nicolas G*, quand j'ai été pris d'un tremblement dont j'ai reconnu tout de suite l'origine. Par téléphone mon pediatre m'a guidé. Ce matin, après une nuit de huit heures (une si longue nuit, c'est si rare !) le palpitant a retrouvé son rythme d'horloge de presbytère. Mais par prudence et sur avis doctoral, j'interromps la suite des rencontres de cette semaine et dans deux heures nous prenons le train du Sud. Je suis consterné pour mes amies du Théâtre-Poème de Bruxelles et de la librairie "Litote en tête" de Paris à qui je fais ainsi faux bond.

Hier, lors de notre rencontre trop vite interrompue par la breloque, Nicolas G* me faisait observer que l'attention avec laquelle je débarrasse ma prose romanesque des signes ou didascalies qui relèvent du théâtral (tirets, guillemets, italiques, etc.) afin que l'écriture allât d'un seul élan, comme une voix narrative, avait sans doute impressionné quelques écrivains que j'accompagne dans l'édition, car cette manière, disait-il, ils en ont d'évidence fait la leur.

En achevant Les déchirements, je m'étais inquiété de n'avoir pas déjà en tête, comme d'habitude en pareille circonstance, le scénario d'un nouveau roman. Or celui qui m'est venu voici peu a entrepris de m'envahir à la manière d'un rhizome et il progresse chaque fois qu'il trouve un espace entre deux réflexions.

19 mars – Voilà plusieurs années que, l'âge venant, et compte tenu des expériences vécues, je m'étais promis, sans trop y croire, que désormais j'hibernerais d'octobre à mars. J'aurais mieux fait de m'y tenir. Et si je peux, juré, craché, en octobre prochain je m'y tiendrai. Hier, Christine et moi, nous sommes rentrés au port comme chalutiers démâtés par la tempête. Nous étions en train, certes, et pas en mer, mais à la sortie de la gare d'Avignon nous avons été pris à partie par un mistral rugissant, et il ne nous souhaitait pas la bienvenue.

Au mas le pédiatre est venu sans tarder pour constater que Christine avait une méchante sinusite et que moi, dont le rythme cardiaque et la tension avaient retrouvé la bonne mesure, j'avais chopé une bonne bronchite... A moins qu'il n'eût fallu dire méchante bronchite et bonne sinusite. Toujours intéressant, le sens des mots inversé par l'ironie...

Après le pédiatre, c’est Philippe, docteur ès informatique, qui est venu ce matin réparer les dégâts causés par je ne sais quel génie malfaisant qui avait enrayé l’ouverture des Carnets comme s’il avait voulu prendre part à mon désarroi.

Parmi lettres et courriels indésirables se cachaient quelques-uns d’amis et d’inconnus qui, à ceux que j’avais déjà reçus, sont venus ajouter des commentaires inspirés par leur lecture des Déchirements. Le mistral se calme et je vois que des feuilles balbutiantes ont commencé à couvrir la ramure des vieux platanes.

Véronique, qui est désormais propriétaire du mazet au septentrion du nôtre et qui compte y venir chaque fois que ses activités lui en laisseront le temps, a passé deux heures, ce matin, dans mon grenier. Nous avons chaloupé avec bonheur parmi les souvenirs que nous ont laissés tant d’années écoulées depuis celle où elle vint pour la première fois parce qu’elle avait alors découvert un poème, Mnémonique, qui lui en avait donné le désir… J’ai fait ensuite des lettres aux gens à qui, par mon retour précipité, j’avais fait faux bond.

J’avais pensé qu’à tout le moins ce retour avancé nous permettrait d’aller ce soir écouter au Méjan Le voyage d’hiver de Schubert avec François Le Roux et Jean-François Heisser, mais Christine est trop accablée par sa sinusite et moi, avec ma toux d’aboyeur, dont les accès sont imprévisibles, je perturberais le concert…

Vers dix-huit heures, Didier Adès et Dominique Dambert m’ont interviewé par téléphone pour une brève dans leur émission de samedi (Rue des Entrepreneurs sur France Inter) qui sera consacrée à 1968. “C'est en 1968, m’avaient-ils écrit avec humour, que vous choisissez de vous installer en Provence et que vous créez l'Atelier de Cartographie Thématique et Statistique. Création en province, alors que nous sommes loin d'Internet, que l’on ne pense pas encore au TGV, que le programme autoroutier se hâte lentement, que la moitié de la France attend le téléphone tandis que l'autre moitié attend la tonalité.” Dans le bref temps qu’ils me donnaient j’ai donc raconté comment j’avais loupé mai 68 parce que, pour préparer le livre sur l’Algérie que m’avaient commandé les éditions Arthaud, j’étais en voyage d’étude au Sahara avec le géographe Jean-Philippe Gautier qui me suggéra de créer cet atelier. Lequel, dix ans plus tard, allait donner naissance aux éditions Actes Sud.

Après un dîner frugal j’ai tenté de voir un film de Pakula, The Parallax View. En 1974, ce film inspiré par l’assassinat de Kennedy a dû faire beaucoup d’effet. Dans l’état où je suis, j’ai eu l’impression d'être un poisson myope tournant dans un aquarium.

20 mars – Dans un ciel bleu pur le mistral souffle comme s’il voulait à toute force repousser les avant-gardes du printemps. Me suis réveillé assez tôt ce matin avec l’idée qu’il fallait mettre un terme au désordre où je suis, et faire barrage à celui où je risquais de me laisser aller, accompagné par les sinistres roulements de tambour de la toux. Du désordre, me suis-je dit, il y en a bien assez dans le monde ! Et par exemple au Tibet où rien n’est très clair, ni le déclenchement ni le sens de la révolte et de sa répression, ni même le rôle de cet étrange dalaï-lama que Bush a installé sur son échiquier et que louent tant de gens avec qui je ne ferais pas alliance. Désordre toujours aux Etats-Unis où Barack Obama régresse soudainement dans les sondages parce que, pour le salir, on a livré aux chiens des propos prêtés à Jeremiah Wright, son ancien pasteur. Malveillance manifeste qui a cependant inspiré à Obama un discours d’anthologie qui montre la carrure du candidat. Désordre aussi que révèlent de nouvelles estimations sur la jouissance et l’usage de l’eau dans le monde : 350 litres par habitant et par jour aux Etats-Unis, 200 en Europe et 20 en Afrique. Désordre encore dans le débat sur l’euthanasie relancé par la supplique de Chantal Sébire, puis par son probable suicide, et soudainement outrepassé dans mon petit univers par la mort que Hugo Claus s’est donnée afin d’éviter les ravages alzheimériens auxquels il se sentait promis. (Soit dit en passant, nous étions, Hugo et moi, de ces amis qui se voient peu sans jamais se perdre de vue. En 1987 j’avais publié l'un de ses romans, Honte. Ce vrai et bon Flamand avait dû son succès, deux ans plus tôt au Chagrin des Belges traduit par Alain Van Crugten, et sa notoriété au couple qu’il avait jadis formé avec Sylvia Kristel, la belle Emmanuelle qui donna tout son “relief” à la créature imaginée par Emmanuelle Arsan et mise à l’écran par Just Jeackin.)

Le beau temps ferait illusion derrière les vitres s’il n’était visible que les herbes, les plantes et toutes les ramures sont secouées par le mistral, ce vilain hocheur. Serait-ce pour donner raison aux anciens ? Noël au balcon, Pâques aux tisons…

Mandé par Le Monde, Olivier Metzger est venu pendant une heure, ce soir, prendre des photos pour lesquelles il a joué en virtuose avec la lumière. Je crois que j’avais autant de plaisir à observer sa manière de faire qu’il en avait à choisir ses angles de prises de vue et à doser ses lumières.

Nous avons vu ce soir Sleuth (Le limier), le dernier Mankiewicz (1972) que je ne connaissais pas. Sans doute son meilleur film. Pendant plus de deux heures deux acteurs d’exception, Laurence Olivier et Michael Caine, sans autres acolytes, s’affrontent dans une comédie baroque et policière, pleine de rebondissements, sur la haine, la vengeance et le mépris. Étourdissant, inoubliable. Et une autre démonstration de l’apport exceptionnel que le théâtre peut faire au cinéma.

21 mars – Ce matin, ciel sale comme une serpillière après usage. Je présume que le mistral l’a laissé en cet état afin de montrer ce qui arrive quand il n’est plus là pour balayer les nuages. Mais au programme météo son retour est déjà prévu pour célébrer demain l’arrivée du printemps. Holà, c’est aujourd’hui, le printemps ! Si l’on m’enlève l’idée que le printemps entre en scène le 21 mars, comment m’y retrouverai-je ? D'ailleurs, pourquoi cherche-t-on à m’embrouiller ainsi ? À l’aube, je me suis réveillé en mai 68. Les hurlements des manifestants alternaient avec des bruits de grenades et de gaulliennes vociférations. C’est peut-être dans la crainte de ne plus pouvoir le faire en mai, que la radio a décidé de célébrer en mars le quarantième anniversaire d’une petite révolution culturelle qui eut le destin habituel des grandes : après l’élan des utopies et des rêves, le mascaret de la réaction et l’oubli des idées…

Alberto Manguel a téléphoné. Il voulait interroger Christine sur le livre qu’elle traduit en ce moment pour lui. Mais elle était partie afin d’acheter en Arles grandes provisions et petites surprises de Pâques pour les enfants qui arrivent ce soir. Aubaine, j’ai eu Alberto pour moi seul et nous avons longuement louvoyé, parlant de Hugo Claus, de la dignité en fin de vie, de la disparition des repères, du bon usage philosophique. Et soudain nous en sommes venus à l’emploi de l’ordinateur dans l’écriture. Dans une prochaine vie, je te le promets, m’a dit Alberto, je m’y mettrai. À cet instant m’est apparue une métaphore à laquelle je n’avais jamais songé. Alberto, ai-je répondu, souviens-toi, je te l’ai déjà raconté, mon grand-père m’apprit l’usage de la machine à écrire en même temps qu’à l’école on m’apprenait à dessiner les premières lettres, et c’est sans doute la raison pour laquelle, avec l’écran et la souris, j'ai retrouvé le fier usage de l’ardoise et du crayon d’ardoise.

Le baromètre m’en avait averti, la pression est tombée en vrille. Le ciel a la couleur du charbon, Jules qui arrive de la montagne avec ses enfants est retardé par la neige et Louise et Gilles qui viennent de Montpellier avec les leurs sont pris dans des embouteillages. En les attendant, j’écoutais “C dans l’air”, la quotidienne d’Yves Calvi consacrée aujourd’hui à la crise économique et financière. Les experts qu’il avait invités n’y ont pas été de main morte. À demi-mot ils faisaient entendre que le monde est dans la situation du funambule qui a laissé choir son balancier.

Le pédiatre est arrivé en même temps que les enfants. Il passait me voir en copain plus qu’en médecin. Mais il m’a sérieusement rabroué pour avoir laissé entendre qu’il y avait eu aujourd’hui des moments où je m’étais senti à la dérive.
Il y eut donc, ce soir, un dîner de dix couverts au cours duquel cinq enfants eurent peu d’occasions de parler. Et plus aucune à partir du moment où, sans égards pour eux, les “grands” se mirent à commenter le bilan des récentes élections et à faire l’autopsie de quelques personnalités politiques.

Après, dans mon grenier, j’ai fait une recherche pour A* qui voulait retrouver l’auteur et le texte d’un poème dont ne lui restaient en mémoire que trois vers ébréchés. Omar Khayyâm ? Lui-même, divin ivrogne et trousseur de voiles ! Je crois avoir retrouvé le quatrain dans la belle édition que mon ami Pierre Seghers avait faite des Rubâ’iyât…

Un simple pain de pur froment et un gigot, deux mèns de vin
à partager tout en buvant, seuls et cachés dans quelque ruine
avec l’être que je préfère, une idole aux joues de tulipe.
Ce sont là plaisirs de sultan. Quels sont les sultans qui les ont ?

22 mars –
Sans le concours du mistral, les nuages se sont éloignés et le ciel a reparu ce matin dans la robe bleue de la comtesse d’Haussonville telle qu’Ingres l’a peinte. J’ai de cette toile une reproduction en permanence sous les yeux car ceux de la petite-fille de Madame de Staël, et sa nuque secrètement reflétée dans le miroir, me font irrésistiblement penser aux fougueux romans qu’elle aurait pu écrire et à ceux qu’elle a pu inspirer.

Évidemment, je me suis mis à l’écoute de France Inter afin de savoir ce que Didier Adès et Dominique Dambert avaient fait de ma brève interview pour Rue des Entrepreneurs. Ils ont coupé, c’est normal, je m’y attendais. Mais ils ont coupé le passage où j’expliquais qu’en mai 68 j’étais au fond du Sahara, dans l’ignorance de ce qui se passait à Paris. Les auditeurs auront dû se dire que j’étais à l’époque un couillon qui n’avait rien vu de ce qui se passait sous son nez. Ce n’est pas important dans ce cas-ci, mais dans d’autres... Cela dit, j’ai aimé que l’on rappelât des choses essentielles dans l’histoire de la brève utopie, et par exemple que le langage et la parole y avaient un rôle souverain pour dénoncer l’intolérance et la servitude. On pressentait alors ce qui est advenu aujourd’hui : le conditionnement du citoyen consommateur et la mainmise financière sur l’économie. Et puis ceci encore : il n’y eut alors ni casse ni vol…

Ce matin, j’ai reconnu ma voix. Je ne l’ai pas reconnue en écoutant cet après-midi l’enregistrement de l’entretien que j’eus avec Frédéric Mitterrand la semaine dernière. J’en étais curieux car, sur le plateau de France Culture, n’ayant pas de retour, je n’entendais que la sienne. Elle m’a paru étrangère, ma voix, précipitée, et même angoissée comme si j’avais craint de la perdre en route. Heureusement, il y avait les voix des témoins appelés à la rescousse, voix disparues d’Albert Ayguesparse, Max-Pol Fouchet, Albert Cohen, Jacqueline Kennedy et Nina Berberova, voix vivantes d’Henry Bauchau, Paul Auster, Nancy Huston, Chloé Réjon, Pierre Alechinsky, et celle de Christine. Je ne suis pas sûr d’avoir eu raison d’écouter l’enregistrement. Ça me donnait envie de tout recommencer. Mais c’est toujours comme ça quand, faute de savoir où l’on va, par force on arrive impréparé. Et puis, par force aussi, l’éditeur et l’écrivain se soupçonnent toujours de s’être volé la vedette…

Tout l’après-midi, de gros beignets blancs ont flotté dans le ciel bleu. Puis, à l’heure où une corrida se déroulait en Arles, de noires nuées sont apparues qui ont rabattu le ciel sur la terre. Demain et lundi il y aura d’autres corridas et d’autres diatribes où, dans la confusion des sentiments et des symboles, comme chaque année, la souffrance des toros sera opposée à la bravoure des toreros, et la tradition à la compassion.

23 mars – Et ça n’a pas manqué… D’un ton révolutionnaire qui n’est pas vraiment le sien, La Provence titre ce matin sur deux pages : “Le peuple taurin se soulève contre des attaques qui datent de 1553 !” Mais pourquoi faudrait-il prendre parti pour l’un de ces deux camps ? Les aficionados éblouis au point de ne pas reconnaître la cruauté de certaines pratiques me sont aussi insupportables que les obsédés de l’interdiction. Interdire la corrida ? Et alors, que fera-t-on pour la chasse, la pêche, les zoos, le cirque, le rugby, la circulation routière et le sacre permanent du meurtre et de la violence à la télévision ?

Hier soir, Louise et Gilles ont souhaité regarder Who’s Afraid of Virginia Woolf ? Nous l’avions déjà vu trois ou quatre fois, Christine et moi, ce film de Mike Nichols, adapté d’une pièce célèbre d’Edward Albee. Et c’est à sa manière une formidable corrida. Mais l’affrontement qu’Elizabeth Taylor et Richard Burton se livraient à l’écran en 1966, pulvérisant d’un coup, par leur langage et par leurs attitudes, les codes puritains d’Hollywood, jamais je ne l’avais “encaissé” de manière si virulente. Avec ces deux personnages qui, dans leur incapacité d’avoir un enfant, se sont inventé un fils qu’ils immolent, là voilà bien à l’œuvre, l’espèce fabulatrice dont nous avons si souvent parlé, ces derniers temps, Nancy Huston et moi !

24 mars – Hier, comme je me sentais transformé en champ de bataille où s’affrontaient de manière sans doute décisive les antibiotiques et leurs adversaires, je leur ai laissé ce champ libre. Qu’ils en finissent, qu’on en finisse ! J’avais d’ailleurs réservé ce temps pour la lecture de certains manuscrits qui m’ont été confiés. Mais je me suis vite aperçu que c’eût été trahison. Le texte m’apparaissait avec le flou d’un paysage contemplé à travers un rideau. Alors j’ai passé le temps à chalouper entre réflexions, souvenirs, petites notes prises au vol ou à cheval et, quand l’occasion m’en était donnée, observation des gestes, mots et mimiques de mes petits-enfants qui sont présents aujourd’hui et qui demain, me suis-je dit, garderont sans doute de leur grand-père l’image d’un OFMI, objet flottant mal identifié. Je vois en effet que si j’ai des souvenirs assez vifs du mien, je ne sais rien de ce que fut pour de vrai sa vie intérieure. Mes petits-enfants devenus grands, s’ils le souhaitent auront, eux, accès à quelques livres et carnets. C’est évidemment l’instant où me revient le souvenir de l’autodafé, que j’ai conté dans Zeg, où furent détruites les “archives” de mes grands-parents. Tu as de la chance, me glisse à l’oreille mon Doppelgänger, cet autodafé t’aura donné la liberté de tout imaginer ! La ferme, lui ai-je répliqué, l’autodafé en question et l’abomination que j’ai rapportée dans Les déchirements n’ont pas eu besoin de l’imagination pour déclencher dans ma mémoire des orages insoutenables ! Que tu crois, m’a répliqué ce Quasimodo, et il m’a tourné le dos. Une ou deux heures plus tard, je me suis réveillé. Je m’étais endormi dans mon fauteuil devant la lucarne où les derniers mots que j’avais écrits attendaient que je leur donne une suite. Ecrire au clavier, me suis-je dit en les regardant, ça m’oblige à les taper lettre par lettre et donc à les prendre toutes en compte au lieu de dessiner les mots comme s’il s’agissait d’idéogrammes. Au goûter je me suis servi de ça pour tenter d’aider la petite Odile à maîtriser sa très riche élocution où les mots défilent parfois si vite qu’ils y perdent un relief qui leur donnerait plus de sens. J’ai eu aussi avec mon fils une bonne conversation sur l’avenir, le sien et celui du monde. Plus tard, allumant le téléviseur, j’ai tenté de suivre le débat qu’avait Serge Moati avec ses invités politiques mais j’eus très vite l’impression d’assister à quelque chose qui tenait à la fois du catch et d’un jeu télévisé. J’ai zapé et suis tombé précisément sur l’un de ces jeux où virevoltait une créature dévoilant haut des cuisses de rêve et j’ai rêvé aux innombrables émois qui scintillent encore dans les souvenirs de la longue vie que fut la mienne.

Le soir, quand les enfants furent au lit, Louise et Gilles ont souhaité revoir Amadeus de Milos Forman et nous nous sommes installés à quatre devant le grand écran. Je m’attendais à revoir un bon film, à revivre un bon souvenir, et ce fut d’une bouleversante émotion. Le temps n’était plus, comme il y a vingt ans, de contester la vérité historique de ce récit somptueux, le temps était venu de se laisser emporter par le tourbillon d’une histoire qui rend un juste hommage à l’impertinence du génie et à l’extravagance du talent. Irrrésistible, le moment où Mozart – il vient de composer La flûte enchantée et il est sur le point de mourir – dicte à Salieri un Requiem qui est déjà composé dans sa tête. Et comme tout cela est interprété derrière l’écran par l’Académie de St Martin in the Fields sous la méticuleuse direction de Neville Mariner, la réalité et l’illusion se confondent, il n’y a plus de barrage critique contre l’émotion. Je sais, je sais, les gens de mon âge, tels les enfants, ont l’émotion facile. Mais avec l’Amadeus de Milos Forman ce fut une émotion éclairée dans laquelle j’ai navigué pendant une partie de la nuit au cours de laquelle j’ai d’ailleurs retrouvé les enchantements d’Icare et la Flûte enchantée, le roman de Julien Burgonde dont je fis en 1991 le millième titre d’Actes Sud. Histoire d’un médecin qui, ayant remonté le temps, arrive à Vienne au moment de la mort de Mozart à laquelle il assiste, impuissant, alors qu’au vingtième siècle il l’eût sorti d’affaire. Quels chefs-d’œuvre ne fussent pas advenus… Et puis, dans huit jours Musicatreize crée au Théâtre d’Aix L’enterrement de Mozart de Bruno Mantovani d’après un conte baroque que, pour lui, j’ai transformé en minuscule opera buffa.

Comme je trouvais la cuisine fort bruyante, ce matin, à l’heure du petit-déjeuner et de la lecture de La Provence… écoute, m’a dit Louise, le mistral n’est pas dans l’escalier, il est dans le lave-vaisselle. Comprenne qui pourra, moi j’ai compris. Le ciel a pris le parti de la corrida. Sinon pourquoi lumière et absence de mistral par ici quand partout autour il fait sombre, menaçant, neigeux, venteux ? J’ai ouvert la gazette. Neuf pages pour “Arles en feria” et j’ai tout de suite plongé sur l’interview croisée du pédopsychiatre Marcel Rufo, qui est pour la corrida, et du chanteur Renaud, qui est contre. Ça pourrait se résumer par une phrase de Francis Wolff dans sa Philosophie de la Corrida : “On ne sait pas bien ce qu’elle est mais on dispute pour savoir ce qu’elle vaut.” On ne voit pas souvent tuer sous nos yeux les bêtes qu’on mange, avais-je envie de leur dire, on n’amène plus les enfants devant la dépouille d’un parent qui vient de trépasser, on escamote la mort, mais par les images d’actualité, de jeux et de fiction, c’est en boucle qu’on “représente” toutes les manières de “donner” la mort. Et si, de ce point de vue, la corrida avait un rôle ? Elle comporte des épisodes cruels, oui, mais au moins elle ne triche pas, ils sont là, tangibles. Et, non moins tangibles, des moments de grâce, de grandeur, de courage. Alors, me demande, impatient, mon fichu Doppelgänger, tu te décides ? Tu es pour ou tu es contre ? Pour et contre, ai-je répondu. Vrai, il me les casse avec son principe du tiers exclu !

Un peu plus tard, je suis allé par internet faire le petit tour habituel sur quelques sites amis. J’avais vu ce matin dans La Provence la mention d’un accident arrivé dans la nuit à une jeune femme qui revenait d’Arles. Sur l’un des sites où j’entre, je lis cette brève : “Caroline s’est tuée en revenant de la feria.” Je ne crois pas connaître cette Caroline mais ça ne rend pas moins fulgurante la décharge reçue. Et même s’il ne fait pas encore nuit, je ne peux pas ne pas penser aux trois voitures qui, parties du mas dans l’après-midi, roulent en ce moment dans trois directions différentes, avec toutes trois à leur bord des bouquets de prénoms...

25 mars – Les enfants repartis, le mas redevenu silencieux, et alors que nous étions attablés hier soir devant un gratin de pâtes et un verre de rouge, nous nous sommes demandés, Christine et moi, quel film nous regarderions qui apaiserait les dernières vagues du tumulte pascal. À la télévision, les chaînes de cinéma ne nous en proposaient aucun que nous avions envie de voir, sinon deux ou trois que nous avions revus trop souvent. Dans le catalogue de nos DVD nous avons alors choisi A Love Song for Bobby Long, premier et à ma connaissance unique film de Shainee Gabel, jeune et philadelphienne réalisatrice. Et nous avons pris plaisir, cette fois encore, à suivre cette histoire de paternité où elle a mis en scène Scarlett Johansson avec une discrète mais efficace sensualité, face à John Travolta, professeur déchu, et Gabriel Macht, écrivain en panne. Cioran disait que la littérature française est “un discours sur la littérature”, ainsi pourrait-on dire (avec imprudence) que le cinéma américain est souvent un discours sur l’écriture. En tout cas, cette fois encore.

En revenant, ce matin, du “Huit à huit” avec le pain et La Provence, Christine a aussi rapporté le dernier et gros numéro de Elle où, promesse tenue, Pascale Frey rapporte sur une page l’entretien que nous avons eu à Paris et l’accompagne d’un court et bon billet sur Les déchirements. En tête, une grande photo prise en janvier à Paris, rue Rollin. Je me souviens que le photographe après s’être aperçu qu’il m’avait pris pendant que je fumais la pipe, avait doublé tous ses clichés. Par prudence, pensait-il, mieux valait en refaire une série sans. Eh bien, ici, c’est avec et c’est tant mieux…

Avec A*, longue conversation sur les périls que rendent de plus en plus prévisibles et de moins en moins contournables les relations des professeurs avec des élèves conditionnés par la folie de l’avoir et la fièvre de la possession. Et puis, après le déjeuner (où une quinte de toux a failli m’étouffer, mais c’était une fausse route), exploration de quelques petits essais universitaires que j'écrivis jadis et de deux ou trois romans jamais parus. La curiosité d'A* me touche plus que je ne le lui laisse voir...

La nuit est tombée sur une journée qui fut lumineuse, même si sa robe fut un peu froissée par le mistral. Le printemps poursuit son installation avec la floraison des cerisiers et des arbres de Judée.

Ouvert la télévision sur FR 3 pour avoir les infos régionales du soir et, à ma grande stupeur, j’ai vu démarrer sous mes yeux l’émission 7 minutes avec... que j’avais enregistrée à Marseille en février et qui avait été retardée pour cause de campagne électorale à deux tours. On ne m’avait pas prévenu, je n’ai donc pu prévenir personne. Mais j’ai trouvé que Muriel Gensse avait donné à la chose un tour bien agréable.

26 mars – Souvent absents, nous n’avons pas suivi beaucoup d’épisodes de la série dramatique “Chez Maupassant” diffusée par France 2. Hier soir nous avons voulu regarder La chambre 11 et Au bord du lit. C’était mieux tourné, mieux tenu que les premiers dans notre souvenir, mais nous en sommes tout de même sortis avec de la déconvenue. Aujourd’hui, j’ai fait retour aux textes. Certes, dans la version télévisée on en retrouve fragments et réparties, mais on ne retrouve pas pour autant l’écriture fluide et rapide de Maupassant, ni en filigrane la touche de son maître Flaubert.

Retour en Arles ce matin où le marché bruissait sous les platanes couverts d’un feuillage jeune et vert tendre, où les terrasses étaient déjà pleines de monde. Après une feria hivernale, le printemps est arrivé… Chez Actes Sud, avec Eva et quelques autres on a fait le tour des premiers résultats obtenus pour Les déchirements et l’inventaire des rencontres encore à venir. Ah, je sens que leur nombre et leur cadence exigeraient que je me débarrasse au plus tôt de la fatigue sournoise où virus et remèdes m’ont laissé.

Dans le courrier, trouvé un faire-part 20 x 25 sur papier glacé, orné d’une belle frimousse de bébé. Quelle heureuse famille m’annonçait ainsi quelle naissance ? J’ai déplié le faire-part. C’était le programme du 62ème Festival d’Avignon. Génial ! Je vais le laisser traîner sur la table ou sur le piano, ça donnera peut-être à mes proches l’idée de faire imprimer un document semblable pour mon prochain 83ème anniversaire. N'est-ce pas ce qu'on appelle retomber en enfance ?

Me suis endormi, ce soir, en regardant Mystery Train de Jim Jarmusch. De fatigue, et non par ennui. Car, pour ce que j’en ai vu (le premier et le troisième tiers), c’est un film inattendu, assez drôle et pas mal fichu. Mais j’en ai vu assez en tout cas pour comprendre que c’est l’un de ceux qui vous font remercier le ciel de n’être pas né dans cette Amérique profonde.

27 mars – Le ciel, les arbres en fleurs, le jardin dont les senteurs sont timides et où il n’y a pas encore de franches conversations d’oiseaux, tout a ici la mine que je voudrais avoir et que je n’ai pas.
Au cours des décennies passées, je l’ai observé chez mes contemporains autant que chez moi… le vieillissement ne consiste pas dans un lent déclin mais dans une suite inégale et intermittente de sauts à l’élastique. On est soudainement poussé dans le dos, on plonge, on voit l’abîme d’un peu plus près, on rebondit plusieurs fois, et avec un peu de chance on se rétablit, mais rarement au niveau d’où l’on avait sauté. Cependant, à celui où l’on s’arrête, j’en ai fait l’expérience, on peut s’établir pour une période assez longue. L’âge sommeille jusqu’au prochain réveil et au prochain saut.

Pour la venue d’Eva et Jo, Christine avait préparé un déjeuner plein de saveurs dans lequel nous avons mis de l’entrain en mêlant nos souvenirs. Eva est repartie, Jo est restée. Là-haut dans mon grenier, j’ai répondu à ses questions, j’ai rameuté, déployé, raconté, j’ai même lu des pages et des lettres sur lesquelles j’avais remis la main. Nous avons voyagé. Repris de cette manière et avec ces détours, le parcours qui fut le mien me fait penser à celui qu’il m’arriva de connaître jadis dans ces baraques foraines où, secoués à bord d’un wagonnet, on allait et venait dans l’obscurité avec des éblouissements, des apparitions, des diableries et des virages qui nous faisaient repasser par les mêmes lieux et les mêmes émois. En somme, une représentation assez médiévale…

Ce soir, je ne voulais pas rater l’adaptation que, pour France 3, Jean-Daniel Verhaeghe a faite du Raboliot de Maurice Genevoix, un écrivain que mon père me fit découvrir en même temps que le Duhamel des Pasquier et des Salavin, le Delteil de Jeanne d’Arc, le Giono de La naissance de l’Odyssée et quelques autres. Mais c’était avec méfiance car je me souvenais de la déception des Maupassant. Ce fut tout le contraire. Verhaeghe a retrouvé, m’a-t-il semblé, le ton humble, direct et rude de Genevoix tout en s’accordant le libre droit de l’adaptation, et le rôle titre est soutenu par la très juste interprétation de Thierry Frémont. Mais, pour juger de l’écart entre le roman et le film, il faudrait que je relise le roman de Genevoix qui fut publié l’année de ma naissance (il reçut alors le prix Goncourt) et que je n’ai plus ouvert depuis une soixantaine d’années au moins. À mon grand dépit, je ne l’ai pas retrouvé dans ma bibliothèque où longtemps je l’ai vu. Qui es-tu donc, emprunteur indélicat ?

28 mars – Ce matin, par des signes épileptiques apparus à l’écran au moment où je voulais lire mes courriels, j’ai compris que je n’avais plus accès au casino d’internet. Interdit de jeu, plus de courriels ni même de pourriels, plus d’informations, plus de carnets en ligne… No connection ! J’ai fini par joindre au téléphone un technicien. Une panne affectait trois secteurs, m’a-t-il dit, et la remise en état était anticipée pour le premier vers midi, pour le deuxième vers dix-huit heures et pour le troisième… dieu sait quand. Je lui ai suggéré de transmettre au bureau d’études de Wanadoo l’observation que j’ai faite, à savoir que ce genre de choses arrivait trop souvent à la veille d’un week-end où les dépanneurs sont au repos. Puis j’ai allumé ma première pipe en songeant au plaisir que nous avions eu hier, Jo et moi, de nous retrouver entre fumeurs consentants et de converser, tous appareils éteints. Et j’ai regardé, par dessus les arbres, le ciel qui hésite entre azur mallarméen et nuages hugoliens.
Mais la panne électronique m’agace et je me dis que si, un jour prochain, on dépendait entièrement de ces liaisons dangereuses, et on en dépendra bientôt, la manière de nommer le monde, de le décrire et d’en juger inaugurerait un nouveau cycle dans l’art de se servir de la fiction pour se faire illusion sur l’origine accidentelle, malicieuse ou perfide des pannes. Un soir d’été des années trente, en un temps où l’on commençait à remplacer les réverbères à gaz par des lampadaires électriques et à mettre au rancart les “allumeurs” qui, le soir, sillonnaient les rues avec la perche à l’épaule, mon grand-père m’emmena sur une hauteur de la ville pour me faire voir l’illumination urbaine et m’inviter à réfléchir aux promesses et aux illusions de celle que l’on appelait alors “la fée électricité”.

Je devais être dans le deuxième des trois secteurs en panne car le casino d’internet a rouvert ses portes un peu avant huit heures. J’avais passé l’après-midi à travailler sur le manuscrit de Dominique, le premier de ceux qui sur ma table, retardés par la mauvaise passe que j’ai traversée, se réclament tous de la même urgence. Oui, je sais ! Mais un manuscrit ne s’annote pas comme le catalogue des Trois Suisses. Même si l’on ne met en marge, au crayon, que des petits points d’interrogation.

Pour mettre en scène des personnages déjantés dans des histoires où le crime tourne au burlesque, il n’y pas mieux que les frères Coen. Je m’en suis encore convaincu ce soir en regardant Barton Fink où John Turturro montre dans le rôle-titre un talent qui lui valut à Cannes en 1991 le prix d’interprétation masculine. Apparaît aussi à l’écran, dans quelques scènes trop rares, la fascinante Judy Davis que nous avions aimée dans Celebrity de Woody Allen.

29 mars – Voici ce que j’ai lu ce matin sur le site de Litote-en-tête, la charmante librairie parisienne à laquelle, hélas, un coup de barre m’a récemment obligé de faire faux bond : “Une de nos plus fidèles clientes charmantes nous a demandé de dédicacer le livre d'Hubert Nyssen, Les déchirements. Elle voulait absolument l'offrir demain. Alors Maryline a pris sa plus belle plume...” Sacrebleu, j’aurais bien aimé lire par-dessus l’épaule de Maryline !

Jo me demandait l’aure jour ce que j’aurais répondu à Bernard Pivot si, du temps où je fus invité sur le plateau d’Apostrophes, il avait eu pris déjà l’habitude de demander par quels mots on s’attendait à entendre Dieu vous vous accueillir là-haut. À tout hasard j’ai dit : “On ne s’est pas déjà vus quelque part ?”

L’espèce humaine ne peut pas s’empêcher de tripoter le temps. Cette nuit on passe à l’heure d’été. Je suis sorti pour regarder le cadran solaire qui, voici plus de deux siècles, fut incrusté dans la façade du mas entre des grosses pierres des Baux. Seule l’ombre de l’aiguille se promenant sur des chiffres romains donnait jadis le temps, l’immuable temps solaire. Et pour bien marquer la règle on avait écrit dessus : “Au soleil je me dispose, à la brune je me repose.” Je sus bientôt que la brune désignait le crépuscule et, un peu plus tard, je compris que les mots de la devise étaient ceux du gnomon. Gnomon… encore un de ces beaux mots égarés dans l’histoire et le temps. Bref, il serait ridicule d’attendre de ce gnomon qu’il se mette demain à l’heure d’été…

En fin d’après-midi nous sommes allés en Arles pour le vernissage tardif de l’exposition d’affiches de Pierre Alechinsky en place depuis quelques jours déjà. Nous sommes arrivés avec… une semaine d’avance. Je crois que, cette fois, je serai reçu dans le club Tournesol, cercle très fermé des vrais distraits. En revenant bredouilles par la voie Aurélienne, tendre consolation, nous avons vu le printemps se lover pour la nuit dans le berceau des Alpilles.

Ce soir, j’ai revu Gilda, le film de Charles Vidor, en vérité film de Rita Hayworth, de la seule Rita Hayworth, les autres et même Glenn Ford n’étant que ses (talentueux) faire-valoir. Du début à la fin, Gilda rassemble et anime les péripéties par une sensualité dont je me souviens qu’elle nous fit dans l’immédiat après-guerre, à mes amis d’alors et à moi, l’effet d’une insurrection car le désir était présent avec une témérité qui prête à sourire aujourd’hui mais qui était alors d’une audace érotique extrême. Inoubliable scène devenue mythique où, pendant qu’elle chante Put the blame on mame, Rita Hayworth se livre à un irrésistible clothed strip-tease. Quelle somptueuse machine à remonter le temps et les fantasmes qui le balisent ! Décidément, le temps...

30 mars – Dormi une heure de plus quand, avec le passage à l’heure d’été, il aurait fallu dormir une heure de moins. Deux heures donc passées par profits et pertes. Mais c’est aujourd’hui dimanche, le handicap est moindre. Ce matin il n’y a pas de courrier, peu de courriels, presque pas de pourriels destinés aux anxieux du sexe, et seulement deux coups de téléphone. Tout le monde a l’air de faire la grasse matinée. J’ai commencé par mettre à l’heure les pendules du mas qui ne sont pas télécommandées. Ça me rappelle que je me sens depuis longtemps déjà entre deux chaises, entre deux mondes, l’archaïque et le nouveau. Du fond de sa tombe, Duvignaud me rappelle que, dans son Jeu de l’oie, il a écrit plein de choses là-dessus.

Julie est passée pour mettre en fonction le nouveau portable qui m’a été fourni. Je n’ai jamais été misonéiste, j’ai appris l’usage de la machine à écrire en même temps que celui de la plume, j’ai fait adopter la P.A.O. (publication assistée par ordinateur) chez Actes Sud qui fut ainsi la première maison d’édition à y recourir en France, et après l’IBM à boule et les machines avec mémoire je suis venu à l’ordinateur dès l’apparition du premier Apple… Pourtant je crains parfois de perdre pied avec toutes les arborescences dont il faut se souvenir pour se servir des engins qui se sont introduits dans le quotidien : ordinateurs de table, de voyage et de voiture, téléphones fixes et portables, scanners, horloges, chaudières, climatiseurs, téléviseurs, enregistreurs, GPS, guichets bancaires et dieu sait quoi encore.

En ouvrant les yeux, ce matin, j’avais vu que le ciel était en robe grise. En ouvrant la radio j’ai entendu parler de celle que portait Carla Bruni à Londres. C’était dans la revue de presse de France Inter où Ivan Levaï faisait entendre la belle qui chantait une grosse paillardise de Brassens. J’ai coupé le son. Il y a des questions sur lesquelles je m’en veux d’avoir eu de mauvais pressentiments, comme s’ils avaient contribué à l’accomplissement de ce que je redoutais. Ce fut le cas pour nos élections présidentielles, et aujourd’hui pour les Etats-Unis où la crainte que j’avais depuis longtemps de voir McCain succéder à Bush par la faute des gladiateurs Clinton et Obama, est de plus en plus fondée. Ça se présente mal, de plus en plus mal. Et quelle autre crainte de voir Berlusconi refaire main basse sur l’Italie !

Demain, septième anniversaire de Claudine qui a plusieur fois manifesté le désir d’apprendre le chinois. Christine lui a donc envoyé un livre de Lisa Bresner pour l’initier aux premiers idéogrammes. Et moi j’ai promis à Claudine que, si elle persistait, je lui offrirais, si mal en point soit-il, le tableau des classifiques que je reçus d’un vieux jésuite flamand chez qui, sous l’Occupation et dans la clandestinité, j’appris les premiers rudiments de la langue de Confucius.

Reprise ce soir du rite dominical, le souper en famille. Isabelle était du nombre. On a parlé des travaux d’Antoine dans son école Steiner et de L’enterrement de Mozart pour lequel on se retrouvera tous mardi au Théâtre d’Aix en Provence. Difficile d’expliquer… Je ne sais à quoi m’attendre, ai-je dit, j’ai livré mon texte l’an dernier et je n’ai rien entendu de la composition qu’en a faite Bruno Mantovani. On s’est levés de table assez tôt. Après, Christine et moi, nous avons pris au vol Some Came Running (Comme un torrent) de Vincente Minnelli, un film qui a tout juste cinquante ans, qui connut un beau succès et qui a toujours quatre étoiles dans le Guide des films, mon Michelin du cinéma. Hélas, nous avons eu l’impression d’assister à un mélodrame plus qu’à un drame, avec des longueurs qui étouffaient l’émotion.

Puis, à la toute fin d’un dimanche qui n’était pas des meilleurs, j’ai appris par Anne que son mari avait fait une chute dans laquelle il s’était écrasé des vertèbres. On l’opère demain matin. Il me faudra sans doute un somnifère pour éviter de passer une nuit blanche à leur chevet et pour calmer mon imagination prompte aux représentations...

31 mars – Dommage de ne pouvoir garder trace écrite des conversations. Et, par exemple, du commentaire que, ce matin, M* m’a fait des Déchirements dont elle venait d’achever la lecture, commentaire qui aurait pu prendre place parmi les lettres que je ne cesse de recevoir et que je conserve précieusement car chacune d’elles m’apporte l’assurance que j’ai écrit pour quelqu’un. Je finirai donc par croire, comme certains le disent ou le font entendre, que ce roman a pour les uns entrouvert une fenêtre, pour les autres entrebaîllé une porte ou encore soulevé le couvercle d’une boîte de Pandore. Mais peut-être, par ces interstices, des bulles s’échappent-elles, pareilles à celles que, dans l’enfance, muni d’une pipe en terre et d’eau savonneuse, je faisais éclore en série et regardais s’élever, s’iriser, se balancer puis disparaître. Mais pas sans laisser de traces. La preuve…

Pluie la nuit, ciel maussade le jour et demain, nous dit-on, le mistral. Pendant ce temps, aux actualités télévisées le corps malade du monde exhibe ses abcès. Pas beau à voir. “La vérité désenchante toujours” disait, en son journal d’août 1909, Jules Renard que Jean-Louis Trintignant remet en scène. Or, par une singulière coïncidence, la télévision ressortait ce soir Cabaret, le film que Bob Fosse tourna en 1972 avec Liza Minnelli, Michel York, Helmut Griem, Marisa Berenson, Fritz Wepper et Joel Grey qui, pour n’être pas aussi connus les uns que les autres, y tinrent leurs rôles avec le même talent. Et une fois encore, sous les allures frénétiques et baroques de Cabaret, c’est une effrayante parabole de la naissance de “la bête immonde”, comme la nommait Brecht, qui m’est apparue.
(À SUIVRE)






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