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© Bruno Nuttens




Dimanche, 1er mars 2009 –  Ils nous font tous défaut, ce matin : la lumière, le soleil et même le mistral. Comme si, avec mars, l'hiver allait en douce faire retour. Je tourne le dos à ce spectacle, il y a du pain sur la planche : corriger les épreuves de L'Helpe mineure et achever de quintessencier Ce que me disent les choses.

   Je m'y attendais… La relecture sur épreuves du premier chapitre de L'Helpe mineure m'a conduit à une modification qui a occupé tout l'après-midi. Je n'ai fermé l'ordinateur qu'en début de soirée. Un  souper familial a suivi. Nos Arlésiens sont repartis quand la pluie commençait à tomber. Après leur départ, on a pris en marche Cette sacrée vérité de Leo Mc Carey, avec Cary Grant et Irene Dunne, encore une de ces bonnes vieilles comédies américaines qui ont traversé le temps sans y prendre une égratignure.

Lundi, 2 mars 2009 –  L'un des premiers livres publiés voici trente ans à l'enseigne d'Actes Sud s'appelait La campagne inventée. Les auteurs, Michel Marié et Jean Viard, y montraient comment les discours sur le monde rural avaient fini par l'ensevelir au point de soustraire ses réalités à notre vue. Il en va de même, me disais-je cette nuit, mais de façon plus inquiétante encore, avec la crise où nous sommes. Les causes profondes de celle-ci sont ensevelies à un rythme effréné sous des commentaires qui font la part plus belle aux impulsions, convictions et injonctions qu'à l'interrogation et l'analyse. Ce n'est pas nouveau mais les circonstances sont plus graves. Le débagoulage actuel où se mêlent l'égoïsme, la peur et le mépris font de l'espace médiatique une véritable décharge dans laquelle les bactéries du populisme prolifèrent. Et ça, curieusement, ils sont très peu à le mettre en évidence.

   Dieu merci, après les pluies de la nuit la journée est pâlotte mais fort douce. Fenêtre grande ouverte, j'ai achevé dans l'après-midi la lecture et la correction des épreuves de L'Helpe mineure. Je vais pouvoir me remettre à la quintessence de Ce que me disent les choses.  

   Dans l'ordre de la brocante cinématographique, c'est Ladykillers d'Alexander Mackendrick avec Alec Guinness et Peter Sellers que nous avons revu. Ça reste très british et très drôle, mais ça n'en a pas moins terriblement vieilli.

Mardi, 3 mars 2009 – J'avais demandé à Christine de m'accompagner ce matin de très bonne heure chez l'ophtalmo et bien m'en a pris car les substances nécessaires à l'examen du fond de l'œil m'ont rendu inapte à la lecture et à la conduite. Nous sommes rentrés par la route de Barbegal où les amandiers en fleurs m'apparaissaient comme des montgolfières sur le point de s'élever dans un ciel d'opale. Au mas, je me suis installé devant la fenêtre ouverte pour observer le retour de la perspicuité en réfléchissant à ce que deviendrait ma vie si j'en étais privé.

   Cet après-midi, achevé de quintessencier. Puis M* est arrivée, nous avons commencé à parler de photographie. Mais elle est partie très tôt et si vite qu'elle m'a laissé l'impression d'être repartie avant d'être arrivée.

   En fait de cinéma, nous en avons vu ce soir un curieux spécimen avec le documentaire Dati, l'ambitieuse que diffusait Arte dans le cadre d'un “Thema” consacré au rapport des femmes avec le pouvoir. Je ne sais ce qu'il y eut de plus consternant : ce impitoyable portrait d'une Rastignac, ou le fait que celle-ci, ne marquant d'intérêt qu'à la stratégie du pouvoir, n'a pas évoqué l'ombre d'une idée dans ses propos. Il y eut ensuite, heureusement, un long reportage sur le Women's Forum de Deauville et, même si cela ressemblait parfois à un scenic railway, les idées fusaient.

Mercredi, 4 mars 2009 – De style anglais ou façon belge, la pluie annoncée tombait ce matin avec autant de régularité que si elle sortait d'une filature industrielle. Elle a pris force et vitesse cet après-midi jusqu'à passer de nouveau par d'invisible fissures du plafond pour humecter le rayon philosophie de ma bibliothèque. J'ai dû disposer une fois encore boîtes et chiffons pour empêcher trop de dégâts. J'avais convoqué le maçon pour qu'il constate les réparations à faire mais il n'est pas venu. Il me dira demain que ce n'était pas un temps à monter sur un toit. Cet après-midi, avant de l'envoyer à Montréal où il sera édité, je relisais sur papier Ce que me disent les choses mais il me fallait de temps en temps m'interrompre et grimper à l'échelle pour déplacer les bacs de fortune que j'avais disposés afin de capturer les grosses gouttes.

   Ce matin, j'avais fait ma visite hebdomadaire chez Actes Sud. Où j'ai appris que Bruno Mantovani avait obtenu le titre de “Compositeur de l'année” aux Victoires de la Musique, et je n'en suis pas peu fier pour notre Enterrement de Mozart. Où l'on m'a confirmé que je verrais paraître cette année les versions espagnole et italienne des Déchirements. Et où, passant ensuite du statut d'auteur à celui d'éditeur, j'ai vérifié la mise en route du prochain livre de Nancy Huston, Jocaste Reine.

   Ce soir, et c'est très rare, nous n'étions pas du même avis, Christine et moi, après avoir vu The Hi-Lo Country de Stephen Frears. Elle a aimé la lenteur et la nostalgie de ce western. Moi, j'avais espéré que, dans cette histoire d'un Ouest en déclin, je retrouverais quelque chose de Wallace Stegner. Non, rien que l'ennui. Et une pointe de curiosité pour l'étrange apparition de Penelope Cruz.

Jeudi, 5 mars 2009 – La lumière, ce matin, gratte dans la couche de nuages comme un chat dans la cendre. J'entends des bruits inhabituels, coups de marteau, verre brisé… On remplace l'une des fenêtres de la bergerie d'en face.

   J'ai enfin achevé de relire Ce que me disent les choses. Je m'aperçois que ce "journal de l'année 2008” est à peu près de la taille de L'Helpe mineure. Il est parti chez Leméac qui en sera le premier éditeur. Brigitte était là et nous avons chacun travaillé à notre table cet après-midi, mais dans quel boucan ! Cette fois, à l'étage du dessous, les ouvriers remplaçaient le grand portail vitré que nous avions fait installer ici, à notre arrivée, pour remplacer le double vantail de la bergerie qui depuis lors nous sert de salle commune. Scies, marteaux et foreuses étaient de l'orchestre.

   Puis un sinistre coup de gong. Le secrétariat de La pensée de midi m'annonce la mort d'un de nos plus précieux amis, Bruno Etienne, spécialiste du fait religieux, et cela quatre mois après Emile Témime. Nous en parlerons la semaine prochaine avec Thierry Fabre. Des hommes de cette valeur ne se remplacent jamais.

   Ce soir, nous étions privés de grand écran. Pour cause de travaux qui se poursuivront demain. Le piano, le téléviseur, la table et les divans sont remisés dans la salle à manger qui sert de garde-meuble. Alors nous nous sommes installés dans mon grenier devant un téléviseur qui nous paraissait de bonne taille quand nous n'avions pas encore le grand écran. Pas de liaison satellite, le choix y est restreint. Nous avons choisi de voir sur Arte en VF, mais cette fois bien doublé, Les virtuoses (Brassed off) de Mark Herman. Sur un sujet à la Ken Loach, il a composé une comédie qui fait rire et pleurer sans jamais renoncer aux engagements graves qui l'ont inspirée, sans jamais oublier les devoirs et les plaisirs du cinéma. Pete Postlethwaithe et Tzara Fitzgerald y sont magnifiques.

Vendredi, 6 mars 2009 – Le mistral soufflait avec tant de violence et faisait un tel vacarme cette nuit que sans le secours d'un somnifère je n'aurais pas fermé l'œil. Et ce matin, après une pause d'un quart d'heure à peine, il remet ça sans même balayer les trottoirs du ciel. Les ouvriers sont revenus et eux me laissent espérer qu'ils en auront fini aujourd'hui.

   Il était temps de relire les livres d'Alaa El Aswany. Car mardi je le recevrai avec Thierry Fabre au Méjan. Dans la préface du dernier, J'aurais voulu être égyptien, qui est en réalité le premier qu'il écrivit mais qui fut interdit par la censure égyptienne, El Aswany implore le lecteur de ne pas prendre le romancier pour un sociologue. Et c'est avec une étrange ironie.

   Il me revient qu'il y a du remous à la Foire du Livre de Bruxelles et je lis dans Le Monde qu'il s'en prépare au Salon du Livre de Paris. Là aussi la crise en cours entraîne inquiétudes et remise en cause des rapports entre culture et profit. Entre lecture et jeux électroniques

   Les travaux sont terminés mais le mistral ne l'entend pas ainsi. On nous le promet jusqu'à lundi avec des pointes à 120 km heure. Je me sens en état de siège.

   Pour oublier ce furieux, nous avons revu ce soir Sunset Boulevard dont je venais enfin d'acheter le DVD. Je m'attendais à ressentir l'admiratif plaisir que m'avait plusieurs fois déjà donné ce film. Mais ce fut ce soir bien plus fort. Et en quelque sorte multiple. Comme si j'y avais découvert de nouvelles perspectives dans l'art de tresser fiction et réalité, et de les dresser l'une contre l'autre. J'ai aussi entrevu la promesse que je ne suis pas au bout de mes surprises.

Samedi, 7 mars 2009 – Le recours obligé au somnifère n'a pas empêché que je sois réveillé plusieurs fois cette nuit avec la certitude que ce monstre de mistral avait décapité le mas et brisé les hautes branches du platane. Nos lourdes tuiles romaines semblent avoir tenu le coup mais elles peuvent avoir été déplacées. Seule une inspection du toit nous fixera là-dessus. Et personne ne s'y risquerait pour l'instant. Quant aux arbres, ils sont debout mais entourés de grosses branches brisées. Je repense à Sunset Boulevard où la fiction révèle les extravagances de la réalité, et je me dis que ce mistral d'enfer n'est, après tout, qu'une figure de la tornade qui dévaste le monde. Un mistral métaphorique…

   Métaphorique ou pas, ce salopard a envoyé je ne sais quoi dans l'œil de Christine qui l'a blessée et lui a fait un coquard. Et dire que je m'étais demandé, ce matin, si ce vent ne redoublait pas de fureur parce que trop souvent je m'en prends ici à lui, et si je ne ferais pas mieux, pour l'apaiser, de composer en son honneur une grande ode où, en parfaite hypocrisie, je célébrerais sa vigoureuse splendeur…  Eh bien, qu'il n'y compte pas après ce mauvais coup !

Dimanche, 8 mars 2009 – Quand nos voisins sont arrivés, hier soir, tout de suite j'ai vu le sparadrap sur le front de Malek et j'ai pensé au mistral. Je m'en suis fait reproche… Pourquoi le mistral ? C'était bien le mistral. Il avait renversé la bicyclette de notre ami qui, se penchant pour la ramasser, avait fait une chute à la Mac Sennett… Ce matin, entre deux phrases, je me dis que le mistral lit peut-être mes doléances par-dessus mon épaule. Il a honte et se dit que trop c'est trop. En tout cas, s'il n'a pas disparu, il s'est calmé. Il ne rugit plus, il grommelle.

   À table, hier soir, on a évidemment parlé des vents, ceux que l'on se décoche, ceux que l'on encaisse de part et d'autre de la Méditerranée, mistral et sirocco. Des tumultes du climat, on est passé à ceux qui agitent les hommes. Et c'était à propos de photos que Marc Riboud fit en Algérie, entre le moment où furent signés les accords d'Evian et celui où fut proclamée l'indépendance. On s'interrogea sur le rôle des légendes et commentaires qui accompagnent de telles photos et peuvent si facilement les trahir en croyant les servir. Puis par je ne sais quel détour nous en sommes venus à Madeleine Riffaud que Malek a connue dans sa période vietnamienne et que, pour ma part, au lendemain de la guerre, avec quelques amis j'avais invitée au Cercle littéraire de l'université de Bruxelles pour célébrer la résistante et la poétesse du Poing fermé, un recueil préfacé par Paul Éluard et illustré par Picasso.

   Les coïncidences ne sont pas plus au repos que le mistral. J'avais demandé à Christine d'acheter ce matin au village Le Journal du Dimanche en même temps que La Provence. J'avais envie de voir ce qu'aux journalistes avait inspiré la Journée de la femme. Or, pendant que je me rasais j'ai écouté la revue de presse d'Ivan Levaï sur France Inter. Il a commencé par un long inventaire du Journal du Dimanche et ainsi ai-je appris, avant de le lire à la table du petit-déjeuner, que si Rachida Dati était la figure de proue de ce numéro, Françoise y avait droit à une belle photo et un bel éloge pour sa gouvernance économique d'Actes Sud.

   Empêché par le vent, car il me coupe le souffle, d'aller sur la colline et de me recharger la tête par une contemplation des lointains (j'en ai pourtant bien besoin), je suis resté au milieu de mes livres et me suis gavé de textes et d'images dans un scandaleux désordre.

    L'habituel souper dominical fut très calme, nous n'étions que quatre. Françoise était venue en compagnie du seul Majid Rahnema. Nous nous sommes engouffrés sans délai dans une discussion sur la traduction. Majid venait d'en lire une qui, sans qu'il en fût avisé, avait été faite de son livre, Quand la misère chasse la pauvreté, dans une édition pirate, en Iran, son pays natal. Et il y avait relevé nombre d'erreurs et de contresens. Notre discussion en vint donc à ce phénomène qui devrait tant faire réfléchir les traducteurs et qui n'est pris au sérieux que par les meilleurs, à savoir que les mots les plus ordinaires, et à fortiori les plus chargés de sens, ne sont pas accompagnés par les mêmes vibrations qu'à l'origine quand ils sont traduits. Spinoza et Deleuze furent convoqués comme témoins. Et puis, avant de nous séparer, nous avons partagé notre inquiétude de voir que la crise en cours, qui pourrait être une occasion de refonder notre société se terminera sans doute dans quelques petites années par un assez misérable recollage.

Lundi, 9 mars 2009 – Quand Françoise et Majid sont repartis, hier soir, nous avons constaté que nous pouvions encore prendre au vol Suspicion d'Alfred Hitchcock et revoir une partie de ce film inspiré par le cher Francis Iles. Subtiles variations sur le doute et l'ambiguïté. Mais sans doute était-je encore à démêler les propos que nous avions échangés, Majid et moi, je n'y ai pas pris le plaisir attendu. 

   Le vent n'est plus qu'un souffle. Les fenêtres sont ouvertes. Les oiseaux ont repris de la voix. Gilbert a commencé la taille des oliviers. Mais Christine souffre des dents et moi je repars dans tous les sens avec dix projets qui surgissent, se bousculent et dont aucun ne me plaît. La journée fut de cette étoffe mais ce soir nous avons vu un autre et très divertissant Hitchcock que nous ne connaissions pas, Frenzy, son avant-dernier film.
 
Mardi, 10 mars 2009 – Recouverte d'un léger voile, la journée est d'une douceur sensuelle. Et le mistral qui est si présent quand il frappe est maintenant très présent par son absence même. Passé la matinée à mettre en ordre les notes pour la conversation que nous aurons ce soir au Méjan avec Alaa El Aswany. Puis j'ai fait un tour au Texas mais j'en ai été rappelé parce que des techniciens venaient examiner les dégâts du vent et des eaux sur les toitures. Et ces dégâts ne sont pas minces.

Jeudi, 12 mars 2009 – Très énervé, le mistral est revenu en trombe, m'obligeant à refermer la fenêtre par où je regardais les fruitiers fleurir et les bourgeons du platane devenir turgescents. Il m'a aussi rappelé à l'ordre en me montrant la faille dans ces carnets. C'est pourtant simple (mais je ne le lui ai pas dit car désormais je refuse de lui parler) : j'ai laissé se décanter deux ou trois choses que je n'avais pas envie de noter avant qu'elles ne se soient clarifiées. Et, entre autres, la rencontre au Méjan avec Alaa El Aswany. Devant deux cents personnes qui étaient venues pour l'entendre, il a parlé de ses origines, des sources de sa très considérable culture, de son habitus et des raisons pour lesquelles il est entré en écriture. Nous étions quatre à l'entourer sur scène et à le questionner : Thierry Fabre qui, le premier, nous le fit connaître, l'ambassadeur Gilles Gauthier qui est son traducteur, Michel Parfenov qui a mis en évidence l'influence de Dostoïevski dans son destin littéraire et moi qui suis revenu sur le rôle de la traduction grâce à quoi une œuvre égyptienne a si rapidement obtenu une résonance internationale. Après un jeu de questions et réponses avec la salle et une longue séance de dédicaces, nous nous sommes retrouvés chez Françoise où la discussion s'est poursuivie assez tard.

   Hier, à nouveau, illuminations et obscurités, quelques heures tumultueuses à brasser des interrogations qui, telles des herbes sauvages après la pluie, ont envahi mon jardin. M* est passée, toujours entre deux voyages, entre souvenirs et projets. Et le soir, un Sidney Lumet, Jugez-moi coupable, pas très original. Mais j'ai un faible pour les films de procès et celui-ci était bien mené.

   Aujourd'hui, mistral capricieux, douceur de l'air, journée sous le signe du portulan. Brigitte a déjeuné au mas. Examiné textes, cartes et estampes pour retrouver certains lieux.
  
   Depuis quelques jours, des éléphants traversent mes souvenirs. Les premiers, aujourd'hui, étaient d'Hannibal, puis vint celui qui provoqua la mort de Claude Santelli, et enfin je me suis rappelé que par trois de leur espèce je faillis un jour être piétiné au Sri-Lanka.

   Décidément, à l'écran je ne quitte plus les prétoires. Ce soir j'ai revu et fait découvrir à Christine To Kill a Mockingbird, un très grand film de Robert Mulligan dans lequel Gregory Peck incarnait en 1962, avec une admirable retenue, un avocat chargé de défendre un Noir qui est condamné d'avance par les habitants d'une bourgade de l'Alabama en proie à la haine raciale.
 
Vendredi, 13 mars 2009 – Un autre vendredi 13. Réveil lumineux, douceur de l'air, fenêtres ouvertes. Le mistral caresse les arbres avec une très visible préférence pour ceux qui sont en fleurs. Et puis soudain un spasme, il les prend par les cheveux et les secoue avec fureur.

   Dans sa dernière lettre, Yves m'avait parlé d'un documentaire de la télévision belge consacré à Léon Degrelle, ce fasciste de sinistre mémoire. “Voilà un documentaire, m'écrivait-il, qui devrait être montré dans toutes les écoles, pour prémunir les jeunes contre la tentation de l'extrême droite, plus que jamais active et tentante en ces moments de crise financière et économique.” Cette histoire compte pour moi, lui ai-je répondu, j’avais douze ans le 11 avril 1937, quand Degrelle fut de justesse battu aux élections plébiscitaires par un Van Zeeland qui dut sa victoire aux voix de ceux qui, comme mon père et mon grand-père, n’auraient sans cela jamais voté pour lui qui n'était pas de leur bord. Son élection préfigurait celle de Chirac écrasant Le Pen en 2002, grâce au sursaut national. Mais où ai-je lu que, jusqu’à la mort de Degrelle, Le Pen était allé le voir chaque année en Espagne ? Pourquoi ? Pour y prendre de la graine ? J'ai relu sur internet quelques passages du livre que ce Léon Degrelle avait publié en 1969 à La Table Ronde sous le titre Hitler pour mille ans. Les dernières phrases sont édifiantes : “Le rideau de l'Histoire peut tomber sur Hitler et Mussolini, comme il tomba sur Napoléon. Les nains n'y changeront rien. La grande Révolution du XXe siècle est faite.” Allez, je repousse ces mauvais souvenirs, il y a près de vingt degrés, le mistral est aphone, la fenêtre est grande ouverte... 

   Nous n'étions pas des vingt millions de Français qui ont assuré le triomphe commercial de Bienvenue chez les Ch'tis. Nous n'avions aimé ni ce qu'on en disait, ni ce qu'on en montrait. Mais ce soir, puisque le film passait à la télé, nous avons décidé de le voir. Et c'est tout vu. Complaisance, niaiserie, populisme. 

Samedi, 14 mars 2009 – Si l'on me dit que nous ne sommes pas le 14 mais le 21, je le crois. Le ciel en témoigne, le printemps est arrivé. De l'imperceptible brume du lointain surgissent des revenants, des spectres, des ombres qui veulent être de la fête. Et par longues lettres ou brefs courriels, reparaissent à l'écran noms et prénoms que je n'avais pas oubliés mais qui dérivaient, parfois bousculés, parfois même refoulés par l'agitation de certains autres. Tous me ramènent à la conviction que le temps ne court pas, c'est un espace dans lequel nous allons et venons.

   Françoise est passée dans le journal télévisé de midi sur la 3, à l'occasion du Salon du Livre. Elle a été parfaite, souriante et juste. Qu'elle soit ma fille ne m'empêche pas de l'écrire. Au contraire même…

   Après le déjeuner, nous avons marché un peu le long du canal. On se déshabitue plus vite qu'on ne se réhabitue. Quand nous sommes rentrés, le courrier était sur la table de l'entrée avec une grosse enveloppe que j'ai tout de suite reconnue. C'était le nouveau et dernier jeu d'épreuves de L'Helpe mineure. À relire et corriger pour mercredi matin.

Dimanche, 15 mars 2009 – Hier, soirée qui comptera, nous avons découvert La graine et le mulet d'Abdellatif Kechiche. Nous avions hésité après la déception que nous avaient la veille donnée les Ch'tis. Or, ce fut un choc, une sorte de revanche avec cette fois encore du petit peuple mais sans populisme, du grand art mais sans la complaisance sentimentale qui le tue. Je n'avais pas eu très envie d'y aller, Christine m'a convaincu, et maintenant je suis impatient d'y retourner. Car, après une nuit, les scènes m'en reviennent qui, dans un désordre minutieux, passent du comique au tragique, de la jacasserie au silence, de la précipitation à la lenteur. Insoutenable, inoubliable, le très long contrepoint final qui montre l'épuisement d'un vieil obstiné (le mulet) et la danse du ventre de la jeune fille (la graine) qui tente éperdument de repousser le destin. Un contrepoint dont l'interruption soudaine nous laisse au bord du gouffre.

   Pas un jour où l'on ne parle du réchauffement de la planète et des changements climatiques qui en seraient la conséquence. À n'en plus douter, l'hystérie mistralienne en est un exemple. Délicieusement absent hier, le faux jeton est revenu ce matin, si furieusement convulsif que j'ai renoncé à me risquer au Méjan où avait lieu un concert que j'avais envie d'entendre. Je ne bougerai donc pas de mon grenier. Il est vrai que j'ai de quoi m'occuper avec  L'Helpe mineure. La lecture des dernières épreuves avant impression m'a toujours fait passer le même et insupportable moment. Une furieuse envie de tout récrire, sinon parfois de tout détruire…

   Christine a demandé au pédiatre de passer me voir. Je sais, je sais, il me faut marcher plus et plus souvent. Eh oui, mais comment je m'y prends avec le mistral ? Ce soir, il est toujours en transe. Pour n'y plus penser, après un rapide souper de pâtes, on s'est offert une petite récré avec Maigret voit rouge. Gabin n'est pas aussi Maigret que Bruno Crémer ou Jean Richard, mais au moins sait-il bourrer, allumer et fumer une pipe.

Lundi, 16 mars 2009 – “Un vrai bonheur, le concert de ce matin, m'écrivait hier mon amie A*. Ces deux jeunes femmes ont magnifiquement joué.” A* ne pouvait mieux me faire regretter d'avoir manqué leur récital au Méjan. Ni mieux attiser mon ressentiment à l'endroit d'un mistral qui, après une autre nuit de chambard, a disparu aujourd'hui. Que n'a-t-il disparu hier !

   Thierry Fabre est arrivé au mas avant que je n'achève de relire les épreuves du roman. Après le déjeuner, nous avons discuté de La pensée de midi, de ses thèmes, de sa présentation et de son avenir. Et, par force, de la crise dont on sortira sans doute avec un système rafistolé quand l'occasion était belle de s'en débarrasser pour de bon.

   Épreuves lues et corrigées. Pour réprimer l'envie que j'avais de récrire L'Helpe mineure dans un tout autre registre, j'ai invité Christine à revoir L'ombre d'un doute, ça tombait bien. Un très vieux film que Hitchcock tenait pour l'un de ses meilleurs et qui, ce soir, m'est apparu très proche de la bande dessinée.

Mardi, 17 mars 2009 – Depuis l'aube, un temps si beau (anagramme d'aube) et tant de douceur dans un air si calme qu'on en viendrait à se demander si le mistral n'est pas qu'une vieille légende. Aujourd'hui, passage devant la Cour des comptes. J'ai commencé à reprendre une à une les corrections et les coupures que j'ai faites dans les épreuves. C'est le tout dernier tour avant bon à tirer. Je crois que je ne relirai plus jamais ce livre…

   Après déjeuner, Christine m'a entraîné dans une petite marche le long du canal de la vallée des Baux que j'ai baptisé L'Helpe en Provence.

   Nous avons revu ce soir Vous ne l'emporterez pas avec vous, un grand classique de la comédie américaine, un film qui a plus de soixante-dix ans et qui est signé Frank Capra. C'est parfaitement joué et mis en scène, joyeusement mené et férocement satirique, mais à contresens ça en dit long sur l'art de louer la vertu pour se donner bonne conscience.

Mercredi, 18 mars 2009 – Pour aller en Arles et pour le retour, ce matin, avec cet air tendre et ce temps si doux, il y avait comme une invitation aux vacances. Il en est même venu un petit air de fête dans les conversations chez Actes Sud.

   Après le déjeuner, brève promenade dans la colline. Là, je me serais bien installé sur un talus pour passer l'après-midi à contempler les lointains qui frémissent dans la lumière et réfléchir alors à quelques questions irrésolues que j'emporte toujours avec moi. Et par exemple penser aux galipettes que les formes font avec le sens.

   Et ce soir nous avons revu une autre des ces comédies américaines qui ne vieillissent pas : La garçonnière, avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine. On dit que c'est le chef-d'œuvre de la période “rose” de Billy Wilder. Mais dans ce vaudeville de 1960, et sans cesser d'être drôle, la raillerie est pur vitriol.

Jeudi, 19 mars 2009 – Je ne sais quel sinistre metteur en scène (rien à voir avec Capra ou Wilder) a fait de ma nuit un film d'horreur dont les scènes avaient une lenteur extrême. Bien du mal à les effacer d'un coup d'éponge. Et pourtant je n'en veux pas dans mes souvenirs.
  
   Au réveil, j'ai repris dans la corbeille et défroissé une page que j'avais supprimée dans mon roman… “Il y avait sur ce mur le nom de l'institution pour jeunes filles. Et, dessous, une précision : Section Couillet-Queue. Longtemps après, Julie avait compris pourquoi la maîtresse qui enseignait le français avait consacré l’une de ses premières leçons à l’usage multiple de certains mots. Pain, voyez mesdemoiselles, pain au lait, arbre à pain, pain azyme. Ou cœur, cœur de Jésus, as de cœur, cœur d’artichaut, cœur fidèle. Ou encore queue, queue de cerise, queue de peloton, queue de comète, queue de village. Il fallait que les innocentes trouvent normal que la bourgade de Couillet eût une queue, mais elle ne disait rien de plus, elle laissait leur innocence aux innocentes qui n'avaient pas compris.” Jadis, je suis passé souvent en voiture à Couillet-Queue, je ne l'ai pas inventé et j'en ai retrouvé mention, récemment encore, dans un texte de Simon Leys. Du coup, je relis un autre passage supprimé : “Un de ses anciens compagnons de la Guerre d’Espagne avait pris sa retraite à Pacific Palisades, en Californie. On dit ici, lui avait écrit cet ami, que Henry Miller se prend pour un grain de beauté sur le pénis de Jésus-Christ.” Il se trouve  que j'ai cette lettre dans mes archives… Mais il y a des cas où la réalité n'est pas compatible avec la fiction et s'en décroche.
   
   Même matinée qu'hier, même lumière, même douceur. Je parlais de coupures ? Par la fenêtre j'entends les petits coups de sécateur de Gilbert qui achève la taille des oliviers. Sur le platane, les bourgeons sont tels que, sauf marche arrière, ils nous tireront une petite langue verte dès la semaine prochaine.

   Brigitte est venue déjeuner comme chaque jeudi. Il fut question des techniques narratives dans nos romans respectifs et dans ceux que nous aimons. Hélas, elle n'est pas venue seule. Ce conneau de mistral est arrivé sur ses pas et maintenant, dans la nuit, il coasse comme une grenouille qui voudrait se faire aussi grosse qu'un bœuf.

   Ce soir, à l'écran, L'attentat d'Yves Boisset. Je ne crois pas avoir vu ce film à sa sortie en 1972. En tout cas je n'en avais aucun souvenir. Et je ne lui trouve d'autres mérites que de rappeler qu'il y eut une affaire Ben Barka et de faire voir à l'écran des acteurs que j'aime, tels Piccoli, Trintignant, Gian-Maria Volonte, Noiret, Bouquet et l'inoubliable Jean Seberg. Hélas, comme si on feuilletait un vieil album.

Vendredi, 20 mars 2009 – Aujourd'hui, dernier jour de l'hiver. Mon agenda, lui, affirme que c'est le premier jour de printemps. Quoi qu'il en soit, le mistral a encore joué du marteau-piqueur toute la nuit. Et je vois, j'entends, je sens, j'apprends, je lis que les Provençaux de vieille souche sont désormais aussi exaspérés par ses extravagances que les greffons de notre espèce. J'ai lu aussi que la gravitation dite universelle ne l'était pas vraiment et que la Terre que l'on savait légèrement aplatie aux pôles était en vérité “patatoïde”. Nous sommes désormais témoins oculaires de transformations planétaires que leur extrême lenteur rendait jusqu'ici invisibles.

   Comme le climat et la géologie, la crise de notre société est, elle aussi, en phase d'accélération. Les pilleurs se hâtent avec la silencieuse complicité de gens de pouvoir. La grève et les manifestations qui ont eu lieu hier font de ces étincelles qui pourraient bien, un jour prochain, bouter le feu aux poudres. J'ai relu ce que Samuel Pepys écrivait dans son journal, à propos du grand incendie de Londres, le 2 septembre 1666… “Jane nous réveilla à environ 3 heures du matin pour signaler un grand incendie qu'elle avait remarqué dans le Cité (…) Mais n'étant pas accoutumé à des incendies tels que celui qui suivit, j'estimai qu'il était suffisamment loin et regagnai mon lit pour m'y rendormir.”

Samedi, 21 mars 2009 – Hier soir au Méjan, pendant que treize instrumentistes conduits par François-Xavier Roth interprétaient la Gran Partita de Mozart, j'ai retrouvé l'effroi et le désir que souvent m'ont inspirés les instruments à vent. Ils étaient treize qui jouaient comme s'ils étaient installés sur le kiosque d'un parc, et le spectacle des mimiques et des gestes que leur imposait l'éblouissante partition me parut refléter le plaisir que Mozart avait dû prendre à composer cette œuvre aux quinze facettes que je n'avais jamais entendue, sauf peut-être par quelques extraits dans l'Amadeus de Milos Forman.

   Ce matin, Sylvie est venue me voir pour le film qu'elle me consacre et nous avons fait un inventaire des thèmes qu'elle pourrait le mieux exploiter pour rendre compte du parcours accompli. Avec parfois des questions inattendues. Faut-il venir de loin pour être un immigré ? Plusieurs langues étrangères peuvent-elles cohabiter dans une même langue ? Dites-moi qui vous êtes, je saurai peut-être qui je suis…

   Nous avons reçu aujourd'hui un lot de DVD que j'avais commandés. Et le premier que nous avons regardé ce soir, Double Indemnity (Assurance sur la mort) de Billy Wilder, est toujours, dans l'ordre du cinéma noir, le même chef-d'œuvre que nous avions revu voici quatre mois à peine.

Dimanche, 22 mars 2009 – La nuit ne fut pas très bonne et ce matin le mistral revient par à-coups me narguer, mais je suis ému de voir aussitôt fleurs et feuilles frissonner en amoureuses. Mon imprimante avait décidé qu'on ne travaille pas le dimanche. Je ne suis pas inhabile à remettre en train des mécanismes récalcitrants. Il m'a tout de même fallu presque deux heures de ruses et de manipulations pour avoir sur papier un texte que je ne voulais pas lire à l'écran. Mais je n'en tire ni expérience ni leçon. Si l'imprimante se remet en grève, je ne sais pas comment je vais m'y reprendre.

   Après un déjeuner frugal nous sommes allés nous promener le long du canal que j'ai baptisé L'Helpe en Provence. Mais à peine y étions-nous arrivés, le mistral traversait la plaine qui sépare les Alpilles de ce canal et déferlait avec la même fureur que s'il voulait nous jeter à l'eau. Force fut de rebrousser chemin et de reprendre la voiture que nous avions laissée au bord de la route de Saint-Martin de Crau. Je me suis souvenu qu'aux premiers temps de notre installation ici je trouvais admirables ces colères éoliennes, j'étais jeune alors et elles étaient rares. Par la fenêtre, pendant que j'écris ces lignes, je vois que le mistral, ce monstre au si beau nom, s'ébroue avec ironie comme un chat qui se gratte le dos dans l'herbe. Ma parole, il se paie ma tête.

   J'ai passé le reste de l'après-midi dans la philosophie où je suis toujours heureux et jamais sûr de moi. La question qui m'occupait n'était pas de savoir par quelle logique ou quelle fatalité une certaine chose arrive mais de quel invisible et imprévisible concours elle pourrait surgir. Qu'est-ce qu'il y a déjà quand on croit qu'il n'y a rien encore ? Le plus surprenant fut d'être mêlé ce soir à un cas d'espèce.

Lundi, 23 mars 2009 – La troublante soirée d'hier m'a perturbé cette nuit. Je me suis levé vers trois heures, tout effrayé par l'idée que je serrais des nœuds en cherchant à les desserrer. Dans l'obscurité je me suis pris les pieds dans l'escabeau de la bibliothèque et me suis heurté la tête à l'angle d'une table. Christine me soigne à l'arnica qu'on appelle aussi l'herbe aux chutes.

   Ce matin les petites langues vertes sortent des bourgeons du platane. Peut-être murmurent-elles le plaisir d'être au monde et l'impatience d'être feuilles. Mais impossible de les entendre, le mistral hurle, lui qui n'a pas de langue et rien à dire.

   Empêché de faire après déjeuner la petite marche méridienne que j'aurais souhaitée, j'ai décidé de voir un film que j'avais sous la main. C'était Ninotchka de Lubitsch que j'ai regardé à bout portant sur mon ordinateur pour retrouver le rire si rare sur le visage si grave de Greta Garbo. Pendant ces deux heures j'ai oublié l'enflure que j'avais sur le crâne et la douleur qui maintenant revient parce que je la nomme.
 
   À l'heure où le mistral avait disparu M* est apparue. Elle voyage continuellement. Je ne recevrai plus avant cinq ou six semaines ses visites qui, si furtives soient-elles, laissent des traces si profondes. Elle me faisait penser à Greta Garbo dans le rôle où je viens de la voir et à Virginia Woolf dont j'ai le visage en gros plan devant moi car je suis en train de lire le livre que Viviane Forrester lui a consacré.

   Je n'ai pas aimé ce soir l'un des tout premiers films de Sydney Pollack, Propriété interdite, que proposait Arte  dans une détestable version française.

Mardi, 24 mars 2009 – Nuit calme, aurore toute sombre et puis, vers neuf heures, arrivée du mistral qui enlaçait des colonnes de pluie. Noces furtives, il se tire, la pluie cesse, la lumière revient…

   Visite de Tieri Briet, éditeur avec Madeleine Roth de livres illustrés de photos, à l'usage des enfants. Il s'est installé récemment en Arles à l'Atelier des roues. Les roues et les enfants… facéties du hasard. Dans les ambitions de Tieri Briet et dans quelques-uns de mes souvenirs éditoriaux nous avons fait deux ou trois tours de valse. 

   Appel de Pia Petersen. Il y a dans sa voix le même grain que dans son écriture. Son plus récent roman, Iouri, continue de creuser un sillon où germent d'inquiétantes questions que sans elle le lecteur ne se poserait pas. C'est là qu'on devine, sans jamais la voir, la formation philosophique de Pia.

    À midi, Frédérique Deghelt est arrivée avec le mistral qui l'avait suivie. Nous ne nous voyons pas souvent, aussi après le déjeuner avons-nous passé en revue les événements qui ont accompagné la parution de son dernier roman, La grand-mère de Jade. Nous avons ri de comparaisons que parfois font, entre la grand-mère du livre et son éditeur,  des lecteurs qui nous connaissent. Vers le soir, fatigue et tension. Ai consulté mon pédiatre par téléphone. Après souper, nous avons regardé Ange de Lubitsch, une petite merveille qui, sous un air de vaudeville, en impose un autre, plus grave, avec une subtile discrétion. Mais pourquoi avoir affublé Marlene Dietrich de faux cils aussi affreux ? 

Mercredi, 25 mars 2009 – Ce matin, chez Actes Sud, il m'a semblé que j'avais recouvré ce qui s'était dérobé hier. L'illusion a fait long feu, j'ai comme une impression de convalescence difficile. J'ai passé l'après-midi à racler des fonds de souvenirs. Ce soir, vu Le ciel peut attendre, un autre Lubitsch encore, beaucoup plus opulent que celui d'hier mais qui, avec ses couleurs déplaisantes, son humour contraint et ses caricatures, n'arrive pourtant pas à la cheville de l'Ange.

Jeudi, 26 mars 2009 – De Michel à Michel, de Montaigne à Déon, quels fossés j'ai franchis pendant cette longue nuit d'insomnie en écoutant l'une après l'autre les émissions de France Culture pour ne pas entendre d'indésirables voix intérieures ! La lumière est belle, ce matin, et le mistral si discret que je m'en servirais bien pour me débarbouiller.

   Je n'aime guère le téléphone mais aujourd'hui j'ai eu le privilège d'une longue et bonne conversation avec Guillaume sur un livre fort brillant que je publierai sitôt qu'il y aura apporté les aménagements qu'il juge lui-même nécessaires. Après quoi j'ai passé un moment à regarder de près les minuscules feuilles du platane qui, dans très peu de temps feront écran et m'empêcheront jusqu'à l'hiver de voir le ciel à travers la ramure.

   Aux détours de ma vie j'ai rencontré des chercheurs, j'en fréquente encore, et parfois j'en surpris en apesanteur qu'on soupçonnait de paresse. J'ai su par la suite qu'ils étaient alors au plus près de ce qu'ils ne savaient pas encore et qui leur était si important. Ce bon usage de la divagation et de l'extravagance, je suis aujourd'hui tenté de m'en réclamer pour justifier mes inconduites du moment et les incertitudes qui les provoquent. J'ai sous les yeux, tout corrigé, le jeu d'épreuves pour bon à tirer de L' Helpe mineure. J'ai affaire à des gens si méticuleux que je pourrais le signer sans relire. Mais je vais relire dans une double inquiétude : que me suis-je risqué à écrire là ? qu'est-ce qui s'agite en moi à quoi je ne peux encore donner de nom ?

   Brigitte, retenue à Aix par un conseil de classe, n'a pu venir comme chaque jeudi suivre ce qu'elle appelle sa “master class”. Se doute-t-elle que, dans cet exercice, me revient la recommandation que souvent me faisait mon grand-père et qu'il accompagnait d'un clin d'œil : ce que tu ne comprends pas, enseigne-le, tu le comprendras ?

   Une autre Brigitte, qui vient de Bruxelles, est arrivée vers la fin de l'après-midi pour passer quelques jours au mas. Elle y apporte, comme chaque fois, autant de nouvelles que de souvenirs, et c'est toujours une fête. Elle aussi aime le cinéma et ce soir nous avons regardé ensemble Autopsie d'un meurtre d'Otto Preminger, avec James Stewart, un film tout juste cinquantenaire qui trouve sa force dans la subtilité avec laquelle sont ouvertes des questions auxquelles il n'y aura jamais de réponse.

Vendredi, 27 mars 2009 – Pour qui sonne le glas ? Une âme quitte Le Paradou pour le paradis. Le chien fantôme, avec sa voix de loup, hurle à l'unisson. Depuis belle lurette il n'y a plus de curé au village, mais il y a toujours cet invisible chien pleureur.

   Après-midi de grands écarts. De deux à quatre, pendant que Christine et Brigitte allaient visiter le musée de l'Arles antique, j'ai silencieusement présidé chez Actes Sud, où elles m'avaient déposé, un conseil de surveillance devant lequel Françoise, en présidente du directoire, a rendu compte des accomplissements et des prévisions de la maison d'édition avec son habituelle et fascinante autorité. Comme il a changé, au fil des ans et du succès, le style des questions qu'on lui pose et des comptes qu'on lui demande ! Et comme elle est délicate, la dialectique sur les rapports entre sens et croissance…
   De quatre à six, d'abord en voiture puis au mas où je l'avais convié, j'ai écouté mon petit-fils Antoine parler de l'expérience qu'il est en train de vivre aux Etats-Unis où il repart mardi. Nos soixante-dix ans d'écart, autant dire un fossé qu'on ne franchit pas d'un bond, me rendent très prudent. Les mots et les règles n'ont plus le même sens. De surcroît, ce jeune gaillard a vu et voit tant de monde, a reçu et reçoit tant de conseils que je me contrains à ne lui faire leçon que sur la manière de se poser à soi-même des questions.

   En début de soirée, nos cinq Montpelliérains sont arrivés à qui l'on a fait raconter ce qui leur était arrivé depuis leur dernière visite. Puis, les enfants couchés, on a fait voir à Brigitte, Louise et Gilles ce drôlatique et venimeux Kiss Me Stupid de Billy Wilder dans lequel, comme je l'ai écrit ici le mois dernier, une jeune Kim Novak, avec de la grâce dans la vulgarité, joue un rôle qui permet d'oublier nombre de ceux dans lesquels on la revit ensuite. Mais, ce soir, j'ai eu l'impression que c'était un coup d'épée dans l'eau. Et que l'on n'a pas compris la violence de ce film qui, à l'époque (1964), avait provoqué des hurlements dans les ligues de vertu.

Samedi, 28 mars 2009 – Il pleut partout, dit-on. Chez nous le ciel est chagrin mais la température est douce et la fenêtre reste ouverte. Dans le jardin, je les entends, les enfants jouent. Au sortir d'une nuit de goudron, je me suis dit que l'agonie, qui est synonyme d'angoisse, commençait à la naissance, et sur le chemin de la vie allait de simulacre en simulacre.

   Je vais aujourd'hui consacrer la journée à relire les épreuves pour bon à tirer de L'Helpe mineure. Les craintes que j'avais sont modérées par les commentaires de Brigitte qui, sitôt arrivée de Bruxelles, m'a emprunté ces épreuves et les a dévorées. Elle me dit avoir reçu un choc par l'épilogue de ce roman dont elle ne connaissait que des bribes…

   Il est tard, j'ai terminé la relecture, je me jure que cette fois est vraiment la dernière car je sais maintenant ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais dû faire. Non pas ces deux cents pages mais quatre ou cinq cents…

Dimanche, 29 mars 2009 – Hier soir j'ai suggéré que nous regardions un très ancien Hitchcock qui fait partie des DVD récemment acquis, The Paradine Case. Pendant les deux heures de projection, les astuces du vieux cinéaste m'ont fait oublier des troubles respiratoires qui me désespèrent ou m'exaspèrent.

   La pluie qui avait fini par se manifester hier, pendant que je relisais les épreuves, a été chassée cette nuit par de bruyants coups de vent, à peu près au moment où l'on passait de l'heure d'hiver à celle d'été. Ce matin il ne pleut donc plus mais le ciel m'a tout l'air d'avoir sa gueule des mauvais jours. Je me suis levé tard pour cause d'insomnie et de décalage horaire. Au petit-déjeuner j'ai parcouru les journaux que Christine m'avait rapportés du village. Après, j'ai allumé l'ordinateur et j'y ai surpris des orpailleurs clandestins qui prélevaient des louches de boue avec l'espoir de trouver un peu de poussière d'or.

   Je respirais mal, très mal. Pendant deux heures ma nièce Isabelle, maître en shiatsu, s'est occupée de moi. Je me suis repris à respirer avec ampleur. Les Montpelliérains sont repartis, les Arlésiens sont venus souper mais ils ne sont pas restés longtemps. Après leur départ Brigitte a souhaité revoir Casablanca. Je pensais qu'on avait vu trop souvent ce film de Michael Curtiz pour souhaiter le revoir encore, mais on l'a revu. Je me suis demandé pourquoi nous étions si nombreux, sur trois générations, à ne jamais nous être lassés d'une histoire pleine de lieux communs et d'invraisemblances, et à être noués par l'inoubliable As Time Goes By. Peut-être est-ce dû à l'efficace simplicité d'une fable dont les auteurs, de leur propre aveu, ont été pris à leur propre jeu au point que, jusqu'à la dernière minute, ils ont eux-mêmes hésité sur l'attitude d'Ilsa. Partirait, partirait pas… To be or not to be.

Lundi, 30 mars 2009 – Ce matin, la journée se montrait belle en ses atours. Tout allait bien. Sauf que je n'ai pas ouvert mon agenda comme je le fais d'habitude et ainsi ne me suis-je pas souvenu que C* venait aujourd'hui déjeuner. Quand elle est apparue, je suis tombé des nues. Comment attester qu'il n'y avait là-dessous aucun acte manqué ?

   Pour le faire découvrir par Brigitte nous avons revu ce soir La graine et le mulet d'Abdellatif Kechiche. Et, à la suite, La sueur, étrange bonus où Hafsia Herzi exécute pendant trois quarts d'heure une fascinante danse du ventre. Filmée à bout portant, elle entraîne de méprisants notables dans une saturnale révélatrice de leurs préjugés et de leurs tristes pulsions. Kechiche brasse ou mélange tout avec un même talent, de Jérôme Bosch à Ken Loach.

Mardi, 31 mars 2009 – Pour ce dernier jour de mars, c'est à nouveau l'épuisant pétrissage de l'ombre et de la lumière par les grosses mains du mistral. J'en ai marre et j'ai beaucoup de peine à éviter qu'il en aille de même au fond de moi. D'autant que, ce matin encore, je reçois d'une personne qui m'est chère de consternantes nouvelles.

   Quelques phrases relevées dans un article des Inrocks s'incrustent en moi qui me font hâte de relire Walter Benjamin et de découvrir le livre que lui a consacré Bruno Tackels. “Reconnaissantes de les accueillir comme un monde, sans se les approprier ou les saccager, les femmes protègent ce qu'il est (…) Partout, il trouve de quoi partir ailleurs tout en restant sur place (…) Exposons notre existence à la puissance du présent (…) dans l'extase trépidante de ce qui vient.” J'ai l'impression d'avoir parfois fait mien ce programme. Et de le vouloir encore.

   Nous avons replié nos souvenirs ce midi et Brigitte est repartie pour Bruxelles avec une part de ma vie comme je garde en moi une part de la sienne. Au cours de son trop bref séjour j'aurai fait avec elle quelques belles incursions dans ce jardin des plantes à quoi j'ai souvent jugé que ressemblait notre passé. Il en va des gens comme des livres. Si on les classe par nations et par genres, on se prive des affinités qui rassemblent pourtant mieux que les apparences et les catégories.


(À suivre)






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