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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 1er avril 2005 – Ce matin Dominique Sassoon est passé pour que nous reprenions les controverses que nous nous étions habitués à nous offrir à un rythme presque hebdomadaire. Je venais, la nuit d’avant, d’achever la lecture de Dix raisons (possibles) à la tristesse de la pensée de George Steiner et j’ai ouvert le feu en invitant Dominique à considérer l’aporie sur laquelle on débouche quand on tente d’appréhender la totalité de la pensée alors qu’elle ne peut être pensée que par… la pensée. J’ai joué sur les mots pour attiser la controverse. A son tour, en me parlant d’abord du “mécanicien et de l’ingénieur” selon Lévi-Strauss, il en est venu aux découvertes qui conduiront un jour à maîtriser la “chimie” de la pensée et donneront peut-être à de nouveaux maîtres du pouvoir la possibilité de nous rendre dociles par la suppression de nos humeurs. Et celle de notre mémoire, ai-je ajouté.

Rousset, 2 avril 2005 – Cet après-midi, au 5ème festival “Provence, terre de cinéma” on projetait l’un des trois films que Marie Mandy m’avait consacrés, voici peu d’années. C’était la version de 52 minutes qui, selon les mots de la réalisatrice, constitue un “portrait cubiste en 22 fragments”. J’ai été pris par un très violent retour d’émotion (dieu merci, dans l’obscurité) quand l’un des fragments de ce film est arrivé sur l’écran, celui où, dans un jardin secret de Bruxelles, la caméra tourne autour d’une statuette qui, selon quelques présomptions que j’ai, pourrait représenter la jeune femme dont j’ai évoqué le destin dans plusieurs de mes livres, celle qui fut écartelée dans un camp de concentration.
Le film a été bien reçu, le témoignage de Nancy Huston parlant de la manière dont je campe les femmes dans mes livres, celui de Paul Auster rappelant que j’avais un côté maverick qu’il apprécie, et celui de ma fille Françoise qui a évoqué son enfance parmi les livres ont fait impression. Il y avait aussi un portrait express de Christine exposant la manière dont elle traduit, et tant d’autres choses dont, hélas – et je ne m’en souvenais plus –, deux photos d’enfance où je me trouve hideux. Mais le plus étrange, et j’ose l’écrire ici, c’est qu’il m’est apparu avec ahurissement que, depuis trois ans (le film est de 2002), j’avais... rajeuni. Et on me l’a dit !

Il y avait là, mandée par La Marseillaise, une petite journaliste d’assez jolie frimousse qui m’a interviewé presque à voix basse. – Bzzz…, a-t-elle fait – Vous dites ? – Je vous demande comment est né Actes Sud… Aïe, c’était la question à ne pas poser entre deux portes. Ou je parais mal élevé en expédiant la réponse, ou j’embarque pour une promenade d’une heure... – Bref, ai-je dit, c’était au Sahara. Elle a cru que je me fichais d’elle. C’est pourtant bien au Sahara que Jean-Philippe Gautier m’a proposé un soir de 1968 de créer un “Atelier de Cartographie Thématique et Statistique” (ACTES) dont, en 1978, je fis Actes Sud.

Le Paradou, 3 avril 2005 – Ce dimanche matin, j’ai été réveillé par le glas et je me suis dit que sans doute le pape était enfin mort après deux mois d’une agonie théâtralisée. J’ai ouvert la radio. Il l’était. Père proclamé d’une église encore puissante mais en déclin du point de vue des vocations et de la pratique, et secouée par quelques scandales que l’on n’a pas oubliés, Karol Wojtyla aura régné, comme Pie IX, plus de vingt-six ans. Cet homme qui se montra courageux dans certains combats pour la paix et la liberté s’est tout de même fâcheusement illustré par son opposition obstinée, entre autres, à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception, avec les conséquences que l’on sait dans la propagation du sida. Ses multiples déplacements dans le monde, le soutien qu’il apporta à la cause polonaise et le pardon au terroriste turc qui le manqua de peu en 1981, ses tentatives de réconciliations et d’apaisement, ses encouragements à la justice sociale n’auront pas été pour rien dans la constitution de son image d’homme d’Etat, symboliquement associée à celle de la “papamobile”, ce trône à moteur. Certes, un tout petit Etat que celui du Vatican, presque un musée, mais qui est en quelque sorte la capitale de l’empire des fidèles que Wotjyla gouvernait avec, dans l’ombre, on ne sait quel gouvernement cardinalice, empire dans lequel il paraît avoir dispensé les béatifications et les canonisations à la cadence où les royaumes distribuent des titres de noblesse. Evidemment, nulle trace de mécénat, rien d’un Jules II. Mais, vu sa carrure politique, les hommages qui vont lui être rendus (et qui ont démarré dès l’annonce de son déclin) sont légitimes, les tentatives (qui, elles aussi, se sont déjà manifestées) d’en profiter pour rabouter ici Etat et religion ne le sont pas. Notre Etat est laïque. Les désastreux exemples des Etats-Unis de l’ère Bush et des régimes où la religion fait la loi devraient nous préserver de changer quoi que ce soit à la sage séparation de l’Eglise et de l’Etat…


La très remarquable prestation, ce matin au Méjan, devant une salle pleine, du “Nonette tchèque” m’a éloigné du souvenir de Wotjyla. Ce groupe à géométrie variable (selon les œuvres, ils furent huit ou dix mais jamais neuf) a fait, une fois encore, la démonstration de son autorité et de son talent. Dommage que le programme n’ait pas mieux servi leurs capacités. Le Divertimento n° 11 en ré majeur dans lequel, dit-on, Mozart se serait moqué du style français qu’appréciait sa sœur, dédicataire de cette composition de cour, n’apportait autre chose que de l’agrément ; les cinq préludes de danses de Witold Lutoslawski, eux ne furent, m’a-t-il semblé, qu’un faire-valoir pour le Nonette ; et la Sérénade n°1 en ré majeur n’était pas de ce grand Brahms dont récemment encore j’écoutais, dans l’interprétation du groupe “Accentus”, l’irresistible Requiem allemand.



Le Paradou, 4 avril 2005 – Paul Belaiche nous a projeté hier une curiosité cinématographique qui est vieille d’un demi-siècle : Si Versailles m’était conté de Sacha Guitry. Ce film a, dit-on, battu le record des recettes à sa sortie au milieu du siècle dernier, les très célèbres vedettes auraient joué sans cachet et le profit aurait été dévolu à la restauration des toitures du Château de Versailles. Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? La réponse m’intéresse moins que de me demander comment et pourquoi tant de complaisance, de suffisance, de laideur et de mépris pour l’histoire ont pu connaître, avec ce film interminable et insupportable, le succès que l’on dit. J’ai plus de respect pour ceux qui ignorent l’histoire et ne le dissimulent pas que pour ceux qui la traitent en catin comme Guitry l’a fait dans ce film…

Samedi, au festival de Rousset, avant que ne passe le film de Marie Mandy, nous avions assisté à la projection d’un film de Christophe Gaillard, À tout prix, qui relate trois années de galère de la compagnie “Tout Fou To Fly” pour réussir à vendre à des agents le spectacle acrobatique Orfeu qu’ils ont monté à grand peine. En voyant le film, ces intermittents m’avaient paru en péril dans leur situation personnelle et au bout de leurs capacités dans la voltige. Le film avait été suivi de commentaires d’où il ressortait que la compagnie avait enfin trouvé l’occasion de se produire à Marseille et l’espoir d’échapper à la mouise. Ce matin je lis dans La Provence que dimanche… à Marseille, Yves, l’un de leurs meilleurs acrobates, s’est tué en début de spectacle par une chute, due, semble-t-il, à la défaillance d’un mousqueton et à l’absence de filet. À tout prix, annonçait le film. On sait maintenant à quel inacceptable prix…

Le Paradou, 5 avril 2005 – Pascal Durand est arrivé au mas, hier, avec la camionnette dans laquelle il emportera jeudi les archives destinées au fonds qui sera inauguré la semaine prochaine à l’Université de Liège. Mon imagination ne rate jamais pareille occasion de me représenter d’abominables scénarios. J’ai donc rêvé que, pendant la nuit d’étape que Pascal fera sur la route du retour, à Bèze, la camionnette était volée et que les archives – avec tant de pièces confidentielles dans certaines caisses – étaient à jamais perdues, sauf peut-être pour certains indiscrets qui auraient commandité l’opération…

Hier soir, Mélanie, ma précieuse archiviste, et Bruno, l’architecte de ce site, sont venus pour rencontrer Pascal Durand. Quelques mises au point étaient nécessaires à propos des archives. Un repas a suivi où les souvenirs littéraires ont croisé les expériences vécues dans une conversation générale d’une merveilleuse alacrité.

Ce matin, au petit déjeuner, avec Pascal , une belle controverse à propos de l’Europe, de sa constitution et de l’issue du prochain referendum. Etrange, à quel point nous avons pu nous accorder alors que nous ne sommes pas du même avis, lui tenant que certains articles de la constitution en justifient le refus, moi jugeant que le “non” ne résoudrait rien et ferait perdre, dans la remise en train du processus, un temps que les adversaires de toute idée de l’Europe sauraient mettre à profit…

Nous sommes aussi revenus sur la mort du pape et je lui ai lu l’interview accordée à Libération par Michel Guérin dont j’ai publié en février 2000 La pitié, apologie athée de la religion chrétienne. Dans cet entretien Guérin dit, entre autres, que notre société en proie aux anxiétés “se raccroche aux figures paternelles qu’elle idolâtre.” Et d’ajouter que “le pape est, par excellence, cette figure paternelle et même grand-paternelle.” Vers la fin, il lance une de ces formules dont il a le secret. “Tout le monde, dit-il, n’a pas les moyens d’être athée.”

Le Paradou, 8 avril 2005 – J’avais un rendez-vous avec une journaliste joliment appelée Véronique Rossignol qui voulait en savoir plus que d’autres pour un papier dont Livres Hebdo l’a chargée. Elle sort à l’instant d’ici, elle a rempli de notes tout un cahier avec mes réponses à ses questions souvent inattendues et toujours fondées, et elle m’a promis, puisque son papier prendrait la forme d’un entretien, de me le faire lire avant de le publier. C’est rare...
Pascal Durand est arrivé à Liège avec les archives et pour preuve, il joint au courriel qu’il m’envoie une photo montrant le débarquement des documents à l’université. Mais ce malicieux, qui a fait étape à Bèze, comme à l’aller, n’a pas résisté au plaisir de m’envoyer une photo d’un panneau local sur lequel on peut lire : “Résurgence de la Bèze »…

Le Paradou, 9 avril 2005 – A partir d’aujourd’hui je commence à rédiger le journal de la semaine que Libération m’a confié et qui sera publié dans leur édition du samedi 16 avril. Je crois que je tiens le titre : “Ne pas confondre coup de tête et coup de cœur.” Mais dans ma vie d’éditeur, il m’est plus d’une fois arrivé de faire d’un coup de cœur un coup de tête.

A une amie qui m’avait paru chanceler sous l’averse d’arguments que lui avait infligée un constitutionnaliste, j’ai répondu sur le champ. Mais où étaient donc ces beaux experts lors des étapes précédentes dans l’élaboration de l’Union ? ai-je écrit. Quand et où ont-ils fait des objections à des articles ou des dispositions qui étaient déjà présentes (Maestricht et Nice) et auxquelles on retournera si l’on refuse l’actuel projet de Constitution ? Leurs voix se sont-elles fait entendre lors de l’élargissement trop précipité de cette Europe ? Les ai-je jamais entendus à l’époque où, avant Maestricht, nous étions à Bruxelles quelques consultants de l’ombre à réclamer l’accession de la culture aux dispositions communautaires comme cela est enfin proposé dans l’actuel projet ? Ont-ils protesté quand la voie référendaire a été choisie par Chirac ? N’ont-ils pas pas compris que le referendum serait une invitation faite aux humeurs, aux règlements de compte, aux désaveux, aux rancunes, aux frustrations ? Ne se souviennent-il pas que si, en 1981, on avait soumis la question de l’abolition de la peine de mort au referendum, le “non” l’eût emporté (les sondages en attestaient) et la France eût traîné longtemps encore ce boulet honteux dont Robert Badinter l’a délivrée par son plaidoyer devant le parlement ? Difficulté de modifier la constitution en aval, dit le constitutionnaliste ? Mais elle n’est pas moindre en amont, cette difficulté ! Et que dire des détestables voisinages ? Il y en a certes du côté du “oui”, mais pour la plupart je les trouve franchement moins détestables que ceux du “non”. Et cela n’est pas sans importance car si le “non” l’emporte, les gens qui se disent les partisans d’une Europe unie vont voir ce qu’il en coûte de s’être associés à des adversaires résolus de toute forme de construction européenne...

A certains moments de l’insoutenable parade médiatique qui a accompagné la fin du pape, c’est la mort elle-même qui a été montrée – soit qu’on le vît à sa fenêtre, bouche ouverte, dans l’angoisse de ne pouvoir s’exprimer, soit que l’on montrât en gros plan son visage après le décès – et cela mérite d’être remarqué dans une époque où l’on est devenu si habile dans l’art d’escamoter le cadavre et la mort quand il ne s’agit pas d’illustrer des violences criminelles. Combien d’enfants ont vu à l’écran des morts par milliers dans des reportages ou des fictions, qui n’ont pas vu leur grand-mère sur son lit de mort ?

Fille de ce vieil homme qui fut deux fois mon maître parce qu’il fut mon instituteur et un écrivain que j’ai admiré, Viviane Ayguesparse m’a envoyé trois journaux – exemplaires authentiques des Nouvelles littéraires, du Figaro et du Pays wallon – parus le 11 avril 1925. Combien le monde réussit cette gageure de se métamorphoser et de rester dans les mêmes débats ! Pour la littérature aussi, mêmes vertiges : quelques noms que l’on connaît sans toujours avoir lu les livres, et puis de savoureuses manières de voir l’incessante circulation du périssable. L’année où je suis né, fallait-il, comme on suivait Dallas à la télévision voici peu, suivre et ne manquer à aucun prix un épisode du feuilleton Vierges de France par Paul d’Aigremont ?

Le Paradou, 9 avril 2005 – Hier soir, Paul Belaiche a évoqué les quatre années qu’il a passées à rassembler des archives souvent ignorées pour reconstituer, heure par heure, les 76 jours que Marie-Antoinette passa à la Conciergerie avant d’être décapitée. La guillotine m’a toujours fait horreur, elle est le symbole même de cette folie meurtrière que fut la Terreur. Je n’ai pas oublié la scène du Siècle des lumières, le très grand roman d’Alejo Carpentier, où Victor Hugues, qui va porter en Guadeloupe le décret d’abolition de l’esclavage, embarque à bord d’un navire à l’avant duquel se trouve amarrée une guillotine. Mais, malgré cela, si l’on m’avait dit que je m’intéresserais autant au sort de Marie-Antoinette, j’aurais souri. Eh bien, non seulement je m’y intéresse désormais, emporté par les recherches et les découvertes de Paul Belaiche, mais Actes Sud, sous la direction de Jean-Paul Capitani, va publier l’ouvrage de Paul Belaiche qui, en deux volumes, déroule ces 76 interminables jours avec leurs horreurs, leurs humiliations, leurs complots, les conduites dégradantes de certains protagonistes et la présomption que, cette reine souffrant d’un mal, innommé en ce temps-là, qui risquait de l’emporter assez vite, Robespierre hâta le procès pour que l’exécution jugée symbolique ne lui fût pas dérobée. La reine fut décapitée le 16 octobre 1793, et son corps jeté dans une fosse commune, la tête entre les jambes...

Liège, 13 avril 2005 – Hier soir, en arrivant à Liège, nous avons retrouvé Metin Arditi et sa femme avec lesquels nous avons dîné dans un couvent aux voûtes de briques rouges reconverti de la plus heureuse manière en restaurant. Et moi qui suis si familier des coïncidences, j’ai bisqué quand j’ai appris que, le matin même, Metin Arditi avait rencontré par hasard, à Bruxelles, Pierre Arditi – et où ? Dans la Galerie… Saint-Hubert.

À huit heures, ce matin, Pascal Durand est venu nous prendre à l’hôtel pour nous amener au quatrième étage de la vieille université où m’attendait le vice-recteur en présence de journalistes de la presse et de la télévision. Parmi les invités qui se pressaient déjà, j’ai tout de suite repéré Kjell Espmark qui, en ami, m’apportait les salutations de l’Académie suédoise. Discours d’usage… Puis Françoise a coupé le ruban symbolique et ouvert la pièce désormais réservée à mes archives. Elles étaient là, alignées dans les armoires, sagement rangées dans leurs petits sarcophages de carton blanc. Sur la table de travail, Pascal Durand avait eu l’idée et l’élégance de disposer des accessoires symboliques : trois pipes prélevées dans ma collection, une boîte de mon tabac préféré, un poème-objet que j’avais confectionné jadis, de l’encre, du papier, des crayons, un buvard. Puis j’ai reçu de ses mains le trousseau de clefs qui m’a confirmé le respect de la confidentialité que j’avais mise comme condition au dépôt des archives.

Après quoi, dans le “théâtre” (en réalité un amphi, le préféré de certains professeurs qui, grâce aux degrés assez verticaux de cette salle, ont plaisir, m’a-t-on dit, à lorgner chez les étudiantes l’espace ombreux entre jupe et genoux), la matinée consacrée à “l’écrivain” a commencé. Dieu merci, on ne m’avait pas mis sur scène mais dans le public. Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale, est intervenu en premier en évoquant une œuvre romanesque sur laquelle souvent, a-t-il dit avec insistance, les accomplissements de l’éditeur avaient injustement porté de l’ombre. Après lui, Benoît Denis a parlé de mon tout premier roman, Le nom de l’arbre, dont il a dit quelle “lumière du dedans” y éclairait, en même temps que l’incomplétude du héros, le territoire où l’action se déroule. Et il l’a fait avec une si pénétrante curiosité que je suis allé lui dire un peu plus tard qu’il m’avait donné envie de lire ce curieux roman… Pascal Durand a suivi qui a disséqué Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur de manière à faire voir des relations capricieuses, insolentes, parfois même inquiétantes, entre la réalité et la fiction. Pierre Somville, doyen de la faculté de philosophie et lettres, a curieusement évoqué, d’un même commentaire, poèmes et essais pour mettre en lumière des similitudes de style et la proximité des thèmes. Enfin, Pierre Mertens, avec une émouvante discrétion, sur le thème “éditer, c’est encore écrire”, s’est livré à une série de variations et de commentaires sur ce métier d’écrire qui est le nôtre et qui reste notre raison de vivre. Et j’ai reconnu son sens de l’essentiel quand il a fait observer que le mot-clef dans ce que j’écris lui paraissait bien être le verbe déployer. Entre ces interventions, Françoise Wolff et Carmelo Virone avaient lu des pages choisies dans romans et poèmes.

A midi, nous étions une vingtaine d’invités au déjeuner organisé au château de Colonster, sur le campus du Sart Tilmant. Il y avait là les intervenants du matin et de l’après-midi, la consule de France (ah, que n’ont-“elles” adopté, dans la féminisation des titres et fonctions, la belle trouvaille d’Albert Cohen qui parlait de la consulesse sur laquelle était tombé le premier regard amoureux de Solal !), les autorités académiques et quelques autres qui m’ont offert une édition originale de Simenon choisie par Pascal Durand pour son titre symbolique : Le déménagement. Mais il y avait aussi, mais il y avait surtout la mère de Florence, Jacqueline Aubenas que je retrouvais après tant d’années et à qui nous avons pu dire, chacun à notre tour, que nous n’étions pas près de relâcher nos efforts pour empêcher sa fille d’être ensevelie dans l’oubli.

L’après-midi, retour à la vieille université, dans un amphi moins solennel que celui du matin. Jean-Luc Outers et Metin Arditi se sont alors succédé qui, sans être de mèche, avaient eu la même idée : évoquer les relations avec leur éditeur en citant des phrases – à posteriori drolatiques – de lettres que je leur avais écrites. A Jean-Luc, après avoir suggéré un certain nombre de révisions sur le premier manuscrit qu’il m’avait proposé, j’avais écrit, en effet, que je ne serais pas vexé qu’il préférât aller chez un autre éditeur, ce qu’il ne fit pas, dieu merci ; à Metin j’avais dit, après avoir lu une première mouture de sa Dernière lettre à Théo, qu’il s’en était fallu de peu que ce fût un très bon livre – ce qu’il est devenu au prix de quelques ajustements… Après eux, Solveig Vialle,qui fut stagiaire chez Actes Sud, a lu des pages d’un mémoire qu’elle avait rédigé sur l’accueil réservé à la littérature étrangère. Françoise, ensuite est venue dire comment, entre père et fille, la formation et la transmission s’étaient effectuées sans heurts ni à-coups, dans le plaisir de la découverte et dans la passion de la lecture . Puis, en écho au livre d’André Schiffrin – L’édition sans éditeur – Sabine Wespieser, qui fut longtemps ma vigilante assistante et qui a créé avec succès sa propre maison d’édition (pour l’apiculteur, l’essaimage n’est-il pas un signe de fécondité ?), a fait avec tendresse et fougue , sur le thème “L’édition avec éditeur”, une sorte d’inventaire de ce qu’elle avait appris à mes côtés. Thierry Fabre, lui, évoquant notre collaboration à la revue La pensée de midi, a commenté la complexe relation des affects nord-sud dans les chroniques que j’ai rédigées pour lui. Enfin, Yves Winkin, qui m’avait accueilli à Liège quand j’y fis mes premiers cours et qui enseigne aujourd’hui à l’E.N.S. de Lyon, s’est lancé dans un “portrait de l’éditeur en ethnographe”, mettant en évidence un aspect (ou une fonction) de l’écriture qui m’est important.

Pour la clôture, le soir, Jacques Dubois me recevait au Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain (joyeusement intitulé “MAMAC”), où j’ai d’abord été saisi par l’ivresse de me trouver au milieu de quelques Monet et autres chefs-d’œuvre de l’impressionnisme et d’avoir à parler presque sous leurs regards. Sur le thème “animer ou ranimer une ville” j’ai donc raconté comment nous avions participé au réveil culturel d’Arles avec le Méjan, sa librairie, son restaurant, ses cinémas, des concerts et des lectures, et aussi avec des initiatives comme les Assises de la traduction littéraire et l’ouverture du Collège de la traduction. Après quoi les questions ont déferlé. Une réception suivait à laquelle je n’ai guère participé car nos bons amis de la librairie Pax avaient amené des livres que j’ai signés à tour de bras…



La Forge Roussel, 15 avril 2005 – La presse belge a réservé une belle place et de gros titres à la journée de mercredi. A la manière d’Hemingway, je dirai donc que Liège fut une fête !

Hier, après de multiples et vaines tentatives, j’ai enfin réussi à trouver une ligne téléphonique de qualité, et ainsi ai-je pu transmettre à Libération, avec ajouts et corrections, le papier dont j’avais préparé les grandes lignes avant mon départ et qui paraîtra demain sous le titre “Ne pas confondre coup de tête et coup de cœur”. La réaction très rapide de Béatrice Vallaeys, responsable de la page hebdomadaire (Mon journal de la semaine), et ses commentaires ont achevé de me rassurer.

La pluie est de retour qui donne l’impression que l’Ardenne a remis son habit de travail, ce gris polychrome dont Mitterrand disait qu’il est la vraie couleur du paysage français. Un gris dans l’épaisseur duquel je me lancerai demain pour retrouver notre Sud.



La Forge Roussel, 16 avril 2005Libération a paru que Christine est allée me chercher en France. À Florenville et environs, ce quotidien est introuvable, il n’est pas… demandé.
On a changé le titre de la page que j’avais envoyée. “Ne pas confondre coup de tête et coup de cœur”, avais-je mis. “Cent jours captifs, c’est cent ans”, a préféré le titreur. Et sans doute a-t-il eu raison. “Cent jours, ai-je en effet écrit, c’est cent mois ou même cent ans pour les captifs qui voient s’égrener le sable dans un sablier au col trop étroit… Quand on pense au sort de Florence et de Hussein, on cherche à se représenter ce qu’est le temps dans une situation que nous ne connaissons pas, et à mesurer des solitudes, des désarrois, des angoisses immensurables pour ceux qui n’ont pas traversé pareille épreuve.”

Sous la conduite de Sophie Calle paraissait hier un recueil de cent textes de cent écrivains : Cent jours sans. Comme je l’ai écrit pour Libération, jamais, dans ma vie d’éditeur, je n’avais autant souhaité qu’un livre ne paraisse pas car il aurait été rattrapé par l’histoire, rattrapé par la libération de Florence et de Hussein !

http://www.liberation.fr/page.php?Article=289991



Le Paradou, 18 avril 2005 – Les 1000 kilomètres qui séparent La Forge Roussel du Paradou, nous les avons franchis hier, Christine et moi nous relayant au volant, dans des conditions qui, après coup et avec la distance du regard, portent à réfléchir sur deux conditions si souvent réunies dans la vie contemporaine : progrès et régrès. Progrès si l’on considère le silencieux confort et la vitesse (parfois difficilement refrénée) d’un véhicule sur l’écran duquel une carte de l’itinéraire choisi défile pendant que des enregistrements font alterner dans les haut-parleurs Bach, Mozart, Granados ou Stan Getz. Régrès (oui, il existe, ce mot qu’aimait Barthes, c’est un mot rare mais il dit bien ce qu’il veut dire), régrès donc si l’on voit d’un autre œil ces véhicules roulant à trois de front et pare-chocs contre pare-chocs, qui tout à coup sont ralentis, immobilisés ou détournés comme des bœufs conduits à l’abattoir. Je me suis soudain souvenu d’une communication qu’à mon invitation Alfred Sauvy avait faite à Bruxelles, dans les années cinquante, au cours d’un colloque consacré à ceux que l’on appelait alors les teenagers. L’économiste démographe, qui a disparu en 1990, avait mis ses auditeurs en garde contre l’illusion de gagner du temps sur le temps car, disait ce philosophe, une observation plus attentive permet de voir que le temps gagné par la vitesse est reperdu dans les multiples exigences de celle-ci…

Une équipe de la télévision suisse, conduite par Sandy Evangelista (s’il y avait une bourse aux patronymes, celui-là vaudrait de l’or), est venu “tourner un sujet”, comme on dit dans leur langage, un sujet destiné à être incrusté dans l’émission en direct du 11 mai consacrée à Metin Arditi et dont Françoise et moi nous sommes les invités. Intitulé oblige : Portrait de famille



Le Paradou, 19 avril 2005 – La nièce d’une de mes correspondantes favorites m’a envoyé un long courriel après avoir lu les propos que je tenais samedi dans Libération à propos de l’Europe. Elle me fait entendre qu’elle tient autant que moi à l’Europe et que, pour cette raison – et quelques autres qu’elle mentionne –, elle votera “non”. Margot, lui ai-je écrit, si vous pensez avec lucidité ce que vous me dites à propos de la Constitution et si, d’ici le 29 mai, ayant déployé toute votre intelligence, votre raisonnement s’en trouve renforcé, alors votez selon votre conscience, personne ne sera en droit de vous le reprocher. Mais si, comme cela paraît de plus en plus probable, le “non” l’emporte, ne vous attendez pas à participer à une joyeuse reconstruction de l’Europe, sinon avant longtemps. Vous n’imaginez pas, m’écrivez-vous, que cette Europe puisse ne pas se faire, mais moi je crains pour votre génération qu’elle ne soit en train de se défaire et qu’avec votre “non” vous ne soyez l’otage de ceux qui en ont pris le parti avec le plus de violence, non parce que cette constitution ne leur paraissait pas assez juste, pas assez sociale, etc. , mais parce qu’ils sont fondamentalement opposés à l’Europe dont vous rêvez. Après, vous n’aurez pas de cadeau à attendre de leur part. Ces grandes gueules sont impitoyables, elles sauront tirer parti des résultats pour en faire leur victoire, et tout leur sera bon pour l’assumer. Dès lors, il sera beaucoup plus difficile de transformer le traité de Nice qu’il ne l’aurait été de rectifier la constitution soumise au vote référendaire. Il faudra supporter la traversée d’une longue nuit...

Jack Lang m’a demandé de participer à Paris, la semaine prochaine, à un meeting en faveur du “oui”, aux côtés de Jacques Delors, en me disant que la présence des écrivains dans ces rencontres avait un effet important.



Le Paradou, 21 avril 2005 – L’autre jour, vers cinq heures, les cloches se sont mises à sonner et j’ai tout de suite pensé qu’à Rome, en leur conclave, ils avaient dû mettre les bouchées doubles. Qui entre pape sort cardinal ? Ce qui paraissait improbable parce que trop prévisible est arrivé : l’élection du gardien de la doctrine, Josef Ratzinger, au trône de Pierre. Et voilà cinq pages dans Le Monde de ce jour, mazette ! Et le deuil, ou ce qui y ressemble, en Amérique latine. Avec l’esprit mal tourné qu’aux yeux d’aucuns m’a donné ma formation laïque, je me suis aussitôt souvenu que, jadis, toute élection papale (et depuis mon enfance, de Pacelli à Wotjyla, il y en a eu cinq) nous était bonne pour rappeler que, depuis l’aventure de la papesse Jeanne, il était d’usage de s’assurer de la masculinité du nouveau pontife. Duo testis habet et bene pendens… Où avions-nous été chercher, étudiants goguenards que nous étions alors, cette formule soi-disant prononcée par un dignitaire après avoir passé la main sous la soutane du nouveau prince de l’Eglise ? Se non è vero, è bene trovato… La plaisanterie est souvent une manière de contourner la gravité. Et gravité n’est pas un mot que j’écris à la légère. C’est tout de même à une guerre contre ce qu’il appelle le paganisme que va se livrer Benoît XVI s’il est fidèle au credo de l’ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Paganisme ou, selon le Grand Robert, “sensualité, amour de la vie et du beau”…

Parler n’est pas écrire, ai-je dit à un petit éditeur parisien et sympathique – les Editions du Cygne – qui veut publier l’entretien que j’eus avec Jacques De Decker, voici deux ans, à l’Hôtel de la Malibran à Bruxelles. Sans que je le sache, nos propos avaient été enregistrés, puis très littéralement décryptés. Je les ai donc repris avec le souci de préserver l’oralité et la fantaisie des débats, mais dans une forme écrite. Par caprice, j’ai soigneusement conservé la chute qui me rappelle un délicat souvenir. Avant notre réunion, ai-je dit en finale, on m’a permis de visiter cet hôtel (jadis très particulier) dans lequel je n’avais jamais mis les pieds. Mais je savais comment, par quel souverain et pourquoi Maria Malibran y avait été installée. Or, dans une galerie de l’étage, je me suis soudain trouvé devant son buste et j’ai eu l’audace de lui caresser la joue. Et même davantage. Ce soir, ai-je ajouté, ces admiratives et respectueuses caresses, je les évoquerai à mots feutrés dans mon journal. Et je crois me souvenir qu’à l’époque, je l’ai fait.

En Arles, ce midi, sous les neuves frondaisons, déjeuné avec C. à qui, parce que la musique lui est importante et parce qu’elle n’avait pas encore lu le livre, j’ai raconté l’histoire que rapporte Frédéric Chaudière dans les Tribulations d’un Stradivarius en Amérique. Et j’ai compris un peux mieux ma fascination. Elle vient du tissage narratif qui, à la rocambolesque histoire du vol, mêle sans cesse la description des pratiques du plus célèbre luthier du monde.

Anne-Marie Garat est venue prendre le thé. Avec une ardeur mêlée d’angoisse, elle m’a reparlé du grand et audacieux projet auquel en ce moment elle travaille, qui consiste à réhabiliter, dans des formes actuelles, la vieille tradition du feuilleton romanesque. Et de mon côté j’ai évoqué la nécessité pour l’éditeur d’imaginer les moyens de mettre en valeur la démarche avant même d’en promouvoir le contenu.



Le Paradou, 22 avril 2005 – Hier soir, chez Jane et James, pendant et après le dîner, retour à Freud et reprise de nos discussions sur son interprétation de la Gradiva de W. Jensen, puis sur la surprise qui fut la sienne en découvrant que, dans une nouvelle assez simpliste, intitulée “Rêver comme veiller”, parue dans Fantaisies d’un réaliste (que je viens de lire) Josef Popper-Lynkeus avait en quelque sorte anticipé la découverte freudienne du rôle de la censure dans le rêve. Il m’a semblé, disais-je à Jane – moitié par conviction, moitié pour retourner sur le gril ses belles convictions –, que dans son interprétation de la Gradiva, Freud, comme s’il était moins à l’aise, moins à son affaire, a perdu un peu de l’autorité que l’on retrouve dans ses lettres à Popper-Lynkeus. C’était comme si j’avais soufflé sur des braises, Jane s’est enflammée…

Où se cachent les choses que l’on ne peut imaginer avoir été volées et qui se dérobent pourtant à toutes les recherches ? Je venais de passer un long moment pour retrouver le coffret “España” avec les enregistrements éblouissants de Jean-François Heisser. Mes recherches ont été interrompues par l’arrivée de Régine qui m’apportait un singulier petit ouvrage de Patrice de la Tour du Pin, joliment illustré par Jacques Ferrrand et intitulé Pépinière de sapins de Noël par deux sylviculteurs. Pour marquer mon plaisir, j’ai dit à Régine que le grand poète catholique, je le tenais en haute estime depuis mon adolescence, et pour le lui prouver, je suis allé prendre son œuvre poétique dans le rayon poésie de ma bibliothèque. Prendre, c’est trop vite dit. Le livre avait disparu. La Tour du Pin, Granados et alii, sont-ils partis aux champs pour célébrer El Amor y la Muerte ?



Le Paradou, 23 avril 2005 – Ce matin, Dominique Sassoon est venu renouer nos conversations hebdomadaires. Et ce fut sur le rôle de l’écriture dont il disait que l’apparition correspond avec celle de la servitude dans les sociétés humaines. Ah, quelle controverse ! Au bout de laquelle j’ai ramené mon interlocuteur à une réflexion sur les signes que nous percevons sans toujours comprendre ce que leur assemblage nous prépare. Car il me semble qu’après la parole et l’écriture, une sorte de troisième cycle sémiotique se met en place où la parole, l’écriture et la gesticulation virtuelle, combinées à la vitesse de l’électronique, font émerger une nouvelle expression très compulsive dont nul ne peut prévoir les aboutissements…

Le Paradou, 24 avril 2005 – Avec l’esprit de l’escalier, il me revient que Sandy Evangelista, quand elle est venue ici pour la télévision suisse, m’a appris un joli mot par lequel elle désignait la pochette où elle avait glissé son fil conducteur et ses notes. Une “fourre”, disait-elle. J’ai plongé dans le Grand Robert, et ça s’y trouvait : mot régional suisse désignant indifféremment une taie d’oreiller, une housse d’édredon, un couvre-livre ou une pochette de disque. Ça ma rappelé la longue attente avant que certains mots belges que j’affectionnais – mais que, dans mes jeunes années, je redoutais de prononcer en France par crainte d’y paraître croquant –, ne soient accueillis par l’Académie. Ainsi de “drève” qui désigne une allée bordée d’arbres, ou de “aubette” qui est pourtant plus gracieux que “kiosque” (à journaux) et a plus d’allure que le nom déposé : “abribus”. Il y en aurait à tirer du sac, de ces jolis mots comme “cueillette” par lequel, au Québec, on désigne la levée postale (“prochaine cueillette”). Une cueillette des mots comme on disait jadis cueillette des chiffons ou… cueillette des sentiments.

Ariel Dorfman m’avisait hier soir par un courriel que, dans le New York Times, il venait de voir un article consacré à Françoise. Article d’Alan Riding qui a été ensuite repris par le New York Herald Tribune. Une incursion sur Internet me l’a mis sous les yeux : From the Outside, a French Publisher Thrives. Ce qui pourrait se traduire (très librement) par : “Venu d’ailleurs, un éditeur français prospère.” Ariel en profitait pour me donner des nouvelles de nos amis Auster avec lesquels il venait de converser. Un peu plus tard, en attendant les informations sur France 3, j’assistais à la fin d’une compétition dans l’émission “Questions pour un champion”. Deux candidats, apparemment de bonne tenue, s’affrontaient. Soudain, on leur demande le nom d’un écrivain américain qui s’est illustré aussi dans le cinéma. Et Julien Lepers de citer par leurs titres, ses films (de Smoke à Lulu on the Bridge) et ses romans (de Cité de verre à La nuit de l’oracle). La coïncidence était assez drôle. Mais pas un seul de ces titres n’a mis le nom de Paul à l’oreille des candidats. En revanche, quand on leur a demandé de désigner un véhicule dans lequel on peut dormir, d’une seule voix ils se sont exclamés : un camping-car ! Ça m’a rappelé que Paul avait aussi écrit un roman qui s’appelle Le livre des illusions. Et puis m’est revenu le souvenir de cette demoiselle du télégraphe à laquelle, un jour déjà lointain, j’avais dicté un télégramme pour un correspondant habitant au boulevard Paul Claudel et qui m’avait demandé avec une adorable courtoisie : “Claudel… comme le beurre ?” Elle ignorait l’écrivain comme j’ignorais qu’il y eût un beurre à son nom… Quinze partout.



Le Paradou, 29 avril 2005 – Reçu ce matin une lettre émouvante de Jacqueline Aubenas, qui évoque notre rencontre à Liège et me dit, de la manière la plus sobre, rester “dans l’espérance et le combat”.

Hier, en début de soirée, à la Brasserie des Danaïdes, à Marseille, sous l’égide de La pensée de midi, Thierry Fabre nous a lancés, Jean-Michel Place et moi, dans un débat qu’il a placé sous le signe des deux livres les plus récents d’André Schiffrin, L’édition sans éditeurs et Le contrôle de la parole. Pour qu’un tel débat, qui n’avait pour le coup rien de contradictoire, laissât quelque trace dans la mémoire des auditeurs, il fallait par force en resserrer les lignes. C’est pourquoi je suis revenu et j’ai insisté sur l’absurdité d’une situation où l’on voit les éditeurs littéraires et assimilés, eux qui représentent moins de vingt pour cent dans l’ensemble constitué par le commerce du livre, tenus de respecter les règles et de se soumettre aux dispositions prises par les quatre-vingts autres pour cent dont les ambitions lucratives n’ont plus guère de rapports avec la vocation littéraire.



Le Paradou, 30 avril 2005 – Pour les 150 ans qu’elle avait voulu que nous célébrions, Christine et moi, hier soir au Méjan, Françoise – avec la complicité de Jules et celle de Louise (retenue aux Etats-Unis) –, avait préparé en secret une fête qui a rassemblé une centaine de personnes par lesquelles nous avons été, vieux époux rajeunis par tant d’allégresse, littéralement enveloppés de complicité, de tendresse et de bonheur. Elle avait programmé cinq “surprises”, et elles étaient de taille. En premier, Jean-Louis Steuerman est venu interpréter à sa demande l’opus 109 de Beethoven, une sonate que nous aimons entre toutes et que Jean-Louis, qui ne l’avait plus jouée depuis longtemps, avait répétée toutes affaires cessantes pour pouvoir nous l’offrir de mémoire avec ce supplément de sens que donnait à son jeu une complicité qu’il ne cherchait pas à dissimuler. La deuxième apparition-surprise fut celle de Maud Reyer qui, de sa voix aux multiples reflets, a lu des poèmes et des proses qu’elle avait rassemblés en une petite anthologie dédiée aux sentiments qui nous réunissent. La troisième fut celle de Nancy Huston qui vint lire un texte distillé comme un pur alcool de la complicité qui nous lie. La quatrième fut la soudaine apparition de Lucien Clergue avec un violon sur lequel il a joué la mazurka d’Escanin au rythme de laquelle on dansait jadis au Paradou. La cinquième et dernière fut l’apparition de Sabine Azema qui, en quelques instants, nous donna l’impression que nous étions en train de tourner avec elle un film de la même essence que Un dimanche à la campagne, où j’aurais pris le rôle de Louis Ducreux. Après, il y eut un dîner où parents, amis et proches ne faisaient plus qu’une seule famille assemblée pour des retrouvailles comme, me suis-je dit, on n’en a qu’une fois le privilège dans une vie.

Il me faut maintenant filer vers Stockholm quand je voudrais tant prendre le temps de les convoquer un à un, ces acteurs et témoins du songe d’une nuit de printemps, et à chacun leur dire que, pour avoir tant reçu, il n’est pas triste d’avoir atteint quatre-vingts ans.





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