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© Bruno Nuttens




1er avril – Les arbres de Judée se hâtent de fleurir comme s'ils savaient que rien ne les met mieux en valeur que les cerisiers déjà en fleurs. Hélas, hier il a plu presque tout le jour. La terre en avait besoin. Mais cette pluie était serrée, tenace et triste, pluie de ma jeunesse, pluie belge, pluie de Verhaeren. J'ai rouvert Les villages illusoires, qui datent de 1894 et que j'ai acquis en 1941. Je l'avais écrit sur la page de garde, j'avais 16 ans, c'était la guerre. Et si je ne sais pas où est passé mon tout premier poème, je sais qu'il m'avait été inspiré par les vers lancinants de Verhaeren...
Infiniment, la pluie,
la longue pluie,
la pluie...
que j'ai retrouvés dans l'édition du Mercure de France imprimée sur un papier acide si friable que des petits morceaux en tombaient comme gouttes de pluie chaque fois que je tournais une page...

Pour qui a fréquenté Maigret dans les romans de Simenon, il n'y a pas plus éloigné de lui que Jean Richard. L'acteur est empâté là où son modèle est bourru, il fume la pipe comme si c'était une sucette, à l'intérieur il garde le chapeau sur la tête, il a le sourire niais et quand il réfléchit on a l'impression de voir fonctionner une machine à vapeur. De surcroît, il est souvent mis en scène avec lourdeur, loin de la manière elliptique dont Simenon campe Maigret dans ses romans. Et pourtant Jean Richard me paraît plus Maigret que Cremer ou Gabin dans le même rôle. Je me disais que les apparitions d'Annick Tanguy à ses côtés y étaient sans doute pour beaucoup, car un Maigret sans épouse et sans l'appartement du boulevard Richard Lenoir, ce n'est plus Maigret. Et puis j'ai appris que cette Mme Maigret à l'écran était Mme Richard à la ville... Bon, j'en viens à hier soir. Nous avons regardé la très médiocre adaptation de La nuit du carrefour où Annick Tanguy fait une apparition plus brève que celle de Hitchcock au début de ses films. Nous l'avons regardé, ce téléfilm, parce que nous avions envie d'une détente ordinaire, parce que nous y étions encouragés par la présence de Galabru et parce que, si antipathique que me soit l'homme Simenon, je reste attaché à son œuvre romanesque. Félicien Marceau a écrit que “dans tout raisonnement sur le roman contemporain, il y a un os. Cet os s’appelle Simenon.” Oui, c'est cela, il y a un os. Et hier soir, c'était un os sans la moelle.

Ce matin, ouverture de la vingt-deuxième “semaine sainte”, façon Méjan, avec un récital de clavecin par Andreas Staier. Le temps était toujours à la pluie et au vent mais il n'a pas empêché les gens de venir dès dix heures pour le café-croissant. À onze heures la salle était pleine et j'ai demandé au public de veiller à l'extinction des portables. Staier s'est installé devant le superbe clavecin d'Anthony Sidey et, au moment où ses doigts allaient toucher le clavier, on a entendu s'élever une petite stridulation téléphonique comme si cette cigale d'avant-garde s'était mis en tête d'annoncer l'arrivée prochaine des craqueteuses…
Entre deux des dix pièces qu'il a interprétées, Staier a expliqué qu'elles illustraient l'abondance et la richesse de la musique d'inspiration protestante dans l'Allemagne hanséatique à la charnière des dix-septième et dix-huitième siècles. S'il n'avait dû repartir sitôt après le récital, j'aurais aimé parler avec lui de la Hanse et de Lübeck car je pensais au matin d'été où, revenant de Norvège, Christine et moi, nous avions découvert cette ville, “reine de la Hanse”, alors que nous avions la tête pleine encore de notre lecture des Buddenbrook, le sublime roman de Thomas Mann. Tudieu, mais c'est à relire !

À la sortie du film de Rappeneau, Le hussard sur le toit, en 1995, je me suis précipité au cinéma et j'en suis revenu avec une colère noire. Non seulement le caractère stendhalien du roman de Giono avait été anéanti par frasques, bravades et attirails, mais la plus belle scène d'amour du livre – celle où Angelo, après avoir sauvé Pauline de Théus du choléra en la massant toute une nuit, se réveille et s'empourpre quand il découvre le ventre et les cuisses nues de la jeune femme –, avait été remplacée par une autre dans le style de l'Emmanuelle de Just Jaeckin. Ce soir, une discussion pendant le repas familial m'avait mis de méchante humeur, je me sentais en tort et pour avoir une bonne raison de râler, j'ai regardé seul le film que repassait la télévision. Eh bien, douze ans après, je viens à résipiscence. Il suffit d'oublier que c'est adapté de Giono, et on ne bisque plus. Et si l'on ne retourne pas au livre on se laisse même émouvoir par les rondeurs de Juliette Binoche ou de sa doublure. Seulement voilà, au livre je suis tout de suite retourné… “Angelo recevait les images de la splendeur du monde dans une tête vide mais qui jouissait de rien avec ivresse.” Sans doute, sans doute, m'aurait dit André Delvaux comme il le faisait dans ses leçons de cinéma, mais ce “jouir de rien avec ivresse” c'est du texte, mon vieux, ce n'est pas de l'image.

2 avril – Voilà un enfant dont la naissance ne saurait être absente de ce carnet. Louis est né samedi, il est le fils de Mélanie, ma petite archiviste, et de Bruno, l'architecte de ce site. À en croire le calendrier celtique, Louis est né sous le signe du Noisetier, un arbre qui a la réputation de vouloir toujours être le premier. Bienvenue donc au petit ambitieux !
Quand Nina Berberova s'en est allée en septembre 1993, mon petit-fils Antoine est né. Louis Nuttens arrive un mois, jour pour jour, après que Louis Arias, le bon libraire, s'est tiré. C'est le genre de réflexion qui pourrait m'inciter à jeter un regard méfiant sur le ventre des belles rondes… Laquelle porte mon remplaçant ? Suffit ! Me voilà aussi complaisant qu'Albert Cohen quand, battant des paupières, et surtout s'il s'adressait à une femme, il se demandait quel arbre encore sur pied fournirait le bois de son cercueil…

Parfois je me plains des turbulences qui me déroutent, et c'est souvent le lundi matin, le lundi que je n'ai jamais aimé parce qu'il porte encore des traces du dimanche. Peut-être est-ce l'héritage de mon père qui, sur la page de garde de certains livres de cours, au temps du secondaire, avait écrit qu'il faudrait instituer des vacances tous les lendemains de congés. Mais l’instant d’après je me rends à l’évidence et rigole en allumant ma première bouffarde : de ces turbulences est faite l’étoffe d'une belle garce de vie dont je n'ai pas à me plaindre.

S'il est vrai que Le Monde roule en douce pour Sarkozy, comme on le dit, comme j'en ai souvent l'impression et comme on me l'a confirmé, c'est peut-être parce que, s'il advient que le tzar Nicolas règne sur la France, le quotidien augmentera son tirage en se rangeant avec un air de bonne conscience du côté de l'opposition républicaine. Tout ça finit par ressembler à un jeu télévisé du style “le maillon faible”. De l'une et l'autre de ces choses nous avons devisé à l'heure du thé avec nos voisins de passage, Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier. Et puis, par des propos imprudents, nous nous sommes engagés dans l'obscur labyrinthe où se cache l'avenir du livre. Mais pourquoi cet avenir nous serait-il révélé ? Tout au plus pouvons-nous adopter la sagesse chinoise qui recommande de ne pas faire de nos idées un barrage contre les idées nouvelles.

3 avril – Ce matin, brève visite chez Actes Sud, le temps de faire la connaissance d'une nouvelle recrue qui apporte à la maison d'édition un jeune talent, semblable à ceux que l'on tentait de réunir voici trente ans. Il y a des gens devant qui je me tais parce que, à tort ou à raison, je pressens qu'ils ne pourront rien entendre. Et d'autres, comme celle-là, devant qui l'envie me vient de raconter en griot comment les choses se sont passées. Pour leur permettre de connaître les origines d'une histoire qui devient la leur. Aujourd'hui j'ai parlé du format des livres, à l'origine de l'image de la maison, ce fameux 10 x 19 conçu dans l'idée de faire du livre un complice du lecteur. Agréable à tenir en main, confortable à la lecture grâce à son étroitesse, tout disposé à être mis en poche ou dans le sac. Et comment j'appris un jour que j'avais ainsi redécouvert un format du XVIIIème siècle. La suite une autre fois, ai-je dit, car j'avais un rendez-vous…

Jour de contrastes. Ce midi, Raymond Jean est venu déjeuner au mas et là, c'est tout un passé qui a été déversé dans la conversation. L'université, mon doctorat, les textes publiés, les voyages, les déboires, les succès. Il fut aussi question de Char et de Guillevic, de ce qu'ils ont écrit et de ce qu'on leur fait dire. Jean prétend souffrir d'un mal qu'il nomme d'un amusant néologisme, “hypermnésie”. Trop de souvenirs, dit-il. “Trop de notes, mon cher Mozart, trop de notes”, disait Joseph II. N'empêche que Jean aimerait célébrer dans un même opuscule le centenaire des deux poètes.

Jour de contrastes. Ce matin, une Provence en fleurs illuminée par le soleil. Cet après-midi, ciel noir des mauvais jours avec un orage qui fait au loin un bruit de convoi militaire.

Dans un long courriel, Hélène Martin m'annonce qu'elle a quitté la Provence pour s'installer en Bretagne. Je l'ai connue jadis, quand elle habitait rue des Bernardins, près de chez Max-Pol Fouchet qui habitait, lui, rue de Bièvre. J'étais allé la voir pour la persuader de chanter dans mon petit théâtre de Bruxelles. Chanter Genet, Aragon et d'autres. Et à partir de là, j'avais voyagé “en hélénie” comme lui écrivit un jour Claude Roy. Étrange... dans nos silences elle me fut plus proche que dans nos rencontres. Nous avions la même passion pour Giono, nous n'en avons jamais parlé. Et maintenant elle est partie au bout du monde. “Tout m'échappe et tout est là”, m'écrit-elle. Hélène a toujours eu le mot juste.

Et ce soir, au Méjan, autre récital de la semaine dite “sainte” avec trois suites de Bach interprétées par Atsushi Sakaï. Étonnant violoncelliste dont on voudrait faire le portrait en estampe à la japonaise ou en photographie à la Doisneau, grimaçant ou en extase selon les mouvements et les cadences, accroupi plus qu'assis sur son tabouret, serrant l'instrument telle une viole entre les cuisses. J'étais à trois mètres de lui et je n'ai rien manqué de sa danse, visible, ou de ses étreintes, suggérées, avec le violoncelle. Les suites de Bach en étaient métamorphosées. Je lui en ai dit deux mots, dans la loge, après le récital. Il m'a serré dans ses bras comme si j'étais un autre violoncelle. Il me semble que j'aurais plutôt l'air d'une contrebasse...

4 avril – Tout à coup, esprit de l'escalier, je me demande pourquoi, à France Inter, ils ont viré Alain Rey et adoubé Guy Carlier. Et préféré complaire à comprendre. Et confondu populisme avec populaire. Petits arrangements avant que le pouvoir change de camp ?

Mon frère qui a quitté le Sud et, en compagnie de son chien, est en route pour rejoindre sa famille sur la côte belge où il passera l'été avant de faire retour définitif à Bruxelles, m'appelle ce matin d'une station-service quelque part en Champagne. Définitif, ce retour ? Quand je me tourne vers le passé, je vois que nous ne nous sommes jamais revus qu'à la veille ou au lendemain de ses nombreuses “remues” comme on disait jadis. Le peintre Edward Hopper aurait pu raconter cette histoire d'itinérances.

Il m'est souvent arrivé d'imaginer à quoi ressemblerait l'environnement si un pervers parvenait à colorer les choses invisibles. Par exemple le vent en vert, les ondes en bleu… On se sentirait pris dans un terrifiant maillage de science-fiction.

Hier, une rame expérimentale de TGV a réussi à atteindre presque les 600 km/heure. Des gens qui ne lèveraient pas le nez pour voir passer un avion ont regardé filer le bolide sur leur écran. Et j'en étais. Mais ces milliers de tonnes de ferraille lancées à pareille vitesse sur les rails, quelles vibrations invisibles provoquent-elles dans le sous-sol ? Et comment sont-elles perçues par la faune ? Je me souviens (sans doute par “hypermnésie” comme disait hier Raymond Jean) que, du temps où l'on s'occupait ici de cartographie, Jean-Philippe le géographe, et moi, penchés sur des cartes, nous avons souvent philosophé en observant la mosaïque que devenait le territoire avec la multiplication des autoroutes et des lignes ferroviaires. Et comment tunnels et ponts n'empêchaient pas le bouleversement des voisinages et des traditions vernaculaires. Et puis encore nous méditions sur la cadence de construction, alors telle, selon les chiffres de l'Équipement, que le recouvrement, en dur, du territoire se poursuivait à raison, en surface comparée, d'un département tous les cinq ans. Soit cinq siècles pour avoir toute la France transformée en stade pour rollers. C'était peut-être cela, nous disions-nous, la nouvelle représentation de l'Apocalypse : la Terre qui soudain s'ébroue et fait voler en éclats tout ce qui la recouvre…

Antoinette qui arrivait d'Arles où, sur mon conseil, elle avait présenté à Jean-Paul la maquette de son beau livre, Mes recettes ont une histoire, est venue déjeuner au mas. Ces recettes et nos retrouvailles ont fourni une nouvelle occasion de voir qu'il en va de la vie comme de la table. On se souvient de ce que l'on mangeait et l'on mange ce dont on se souvient.

Il y a des gens pour qui j'écris sans presque jamais leur écrire. Je sais qu'ils saisiront au vol certains des mots qui leur sont destinés. Et aussi que de nombreux autres leur passeront sous le nez. Mais j'arrête là ce qui, pour le dire comme Hugo, “semble élargir jusqu’aux étoiles le geste auguste du semeur…”

5 avril – C'était lors de l'entracte, hier soir au Méjan. Marc Coppey venait d'interpréter la deuxième suite de Bach. Un familier de nos concerts qui souvent descend de Lyon pour les suivre, je le connais de vue, pas de nom, est venu vers moi. “C'est bien la deuxième suite que Jeanne joue dans votre roman, n'est-ce pas ?” Il avait donc lu Quand tu seras à Proust la guerre sera finie et il s'était souvenu, lui, de cet épisode, il se souvenait de Jeanne Giraud au cap Gris-Nez jouant cette suite pour la dernière fois devant Paul Leleu. Et moi, je n'y avais pas pensé. J'ai rouvert le roman ce matin, j'ai relu le passage… “Elle lui avait offert toute la deuxième Suite, ni un fragment, ni un mouvement, mais les vingt-deux minutes et, en vingt-deux minutes, une épopée, une saga, une divine comédie, mieux encore une émeute sans nom, dont les premières mesures, graves et lentes, qu'elle jouait très legato, avaient fait remonter les heures lointaines, les jours lointains, les nuits lointaines où il avait cru atteindre avec cette femme les confins dont on ne revient pas. Mais il en était revenu…” J'ai cru que, chez Françoise, hier, au cours du petit médianoche qui a suivi le récital, il allait être question de la bouleversante manière dont Marc Coppey nous avait interprété les trois suites de Bach, et peut-être du rôle de la deuxième dans le destin de Jeanne et Paul. Mais, tel un vent qui s'engouffre par une porte entrouverte, la politique a déferlé, il n'était plus question de Bach, de ses suites, ni de Jeanne ni de Paul, mais de Ségolène Royal à laquelle nous allions tous apporter nos suffrages tant nous avons de méfiance pour ses adversaires. Après minuit, reconduisant Marc Coppey à son hôtel, j'ai pu lui dire quelles vagues avait soulevées son interprétation. Je n'ai pas soufflé mot du roman. Peut-être le lui enverrai-je…

Devant ma fenêtre, les feuilles du platane s'épanouissent à vue d'œil et insensiblement me dérobent la vue sur le jardin. Bientôt je me retrouverai sous leur dôme pour six ou sept mois. Un dôme qui, aux premières chaleurs, redeviendra l'auditorium des craquetantes cigales…

Christine me rapporte d'Arles ma provision de tabac Dunhill Early Morning. Et sur chacune des dix boîtes, en grosses grasses vulgaires : “Fumer tue”. Faut-il en conclure : elle meurtrière, moi suicidaire ? Où est passé le temps des élégantes mises en garde du genre e pericoloso sporgersi ? Les lobbyistes de l'alcool et du vin ont mieux réussi que ceux du tabac. Ils s'en tirent, eux, avec l'obligation de dire que l'abus est dangereux et qu'il faut consommer avec modération.

6 avril –
Comme nous leur avions parlé de Fauteuils d'orchestre, nos amis S* chez qui nous dînions hier soir nous avaient demandé de leur apporter le DVD, et nous l'avons regardé pour la quatrième fois, mais cette fois dans une version sous-titrée. Démesure ? Ce fut plutôt un exercice sous le signe d'Héraclite. “Jamais deux fois dans le même fleuve.” Car les rapports des mots anglais avec les images donnaient parfois à celles-ci une autre perspective.

Avant de signer le bon à tirer, car l'ouvrage paraîtra en mai, j'ai relu Blanche Meyer et Jean Giono, le livre que j'avais demandé à Annick Stevenson de composer pour raconter l'histoire de cette Blanche dont les lettres furent brûlées mais qui eut le temps de mettre à l'abri celles que, par centaines, Jean lui écrivit. Faute de les voir publiées un jour prochain, on saura que ces lettres, dans l'ombre où elles sont conservées, attestent la part que, sous les noms d'Adelina (White), Pauline (de Théus) et quelques autres, Blanche prit à la conversion stendhalienne de Giono.

CM* était à notre table pour le déjeuner. Après, il fut question du livre qu'elle a écrit et que, maintenant, elle ajuste avec l'idée d'en finir bientôt. Dans sa manière d'écrire comme dans sa manière d'être, elle est semblable à ces fins voiliers qui virent et prennent le vent sans lâcher le cap.

7 avril – Le bleu de l'aube avait un air toscan. Mais, à peine avais-je eu le temps de petit-déjeuner en dénombrant dans les dix pleines pages que La Provence consacre à l'ouverture de la Feria d'Arles le nombre de queues et d'oreilles reçues par les premiers toreros qui se sont produits hier dans l'arène… et Christo avait emballé le jardin dans la brume. Comme le Pont Neuf en 1985.

Au cours d'une de ces insomnies qui font de mon sommeil un archipel, je m'étais demandé ce qu'après moi l'on ferait de la correspondance stockée dans la mémoire de mon ordinateur. Eh bien, me suis-je dit, puisque sont imprimées sur papier les lettres qui me sont importantes, il faut procéder à un curetage. Pas facile, et plus vite dit que décidé. Mais, avant midi, me forçant un peu, je m'y suis mis. Et ma boîte à courriels est devenue si légère que, le mistral eût-il soufflé, elle se serait envolée.

Pour avoir touché à la cartographie, j'ai toujours eu de la curiosité pour les géographes. Aussi, quand j'ai vu dans Le Monde qu'un du nom d'Armand Frémont avait écrit un article intitulé Géographie mentale des candidats, je me suis empressé de lire et ne résiste pas au plaisir de reprendre la conclusion qu'il donne aux profils de Jean-Marie Le Pen, François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal : “Nous aurons à choisir selon moi, écrit-il, entre le chef protecteur, l'aimable centriste, le zappeur zappé et la nouvelle Marianne.”

Ce soir, nos Montpelliérains sont arrivés avec les trois petites-filles qui ont déballé leurs souvenirs de classe et de vacances. Puis, après le souper, et pendant qu'on les amenait à leur chambre, j'ai regardé un autre téléfilm de la série Simenon du samedi sur Ciné-cinéma Classic, L'ami d'enfance de Maigret, d'après le roman qui fut écrit en six jours de juin 1968. Avec, cette fois, une belle participation à l'écran d'Annick Tanguy, apaisante épouse Maigret à l'écran comme à la ville. La pellicule vieillie donnait parfois l'impression de voir un film contemporain des premières photographies en couleurs. Une sorte de pointillisme néo-impressionniste qui, paradoxalement, renvoie le film au roman et aux eaux troubles de la libido simenonienne.

Mais il est l'heure maintenant de commencer la relecture que je m'étais promise des Buddenbrook de Thomas Mann. Et c'est un autre monde…

8 avril – “Tout biographe a quatre ennemis : la famille de celui dont il raconte la vie, les spécialistes, les biographes professionnels et ceux pour qui le personnage est un héros intouchable. Quatre propriétaires jaloux de leur territoire.” Cette observation que je trouve sous la plume de Jacques Attali dans Le Journal du Dimanche (j'avais cessé de le lire mais aujourd'hui j'ai demandé à Christine de me le rapporter du village pour prendre la température électorale) me fait penser à l'affaire des lettres de Giono à Blanche Meyer, interdites de publication probablement par tacite association des quatre que signale Attali.

Lors du dernier concert au Méjan, Olga K* (nous l'appelons “notre tourneuse de page” car souvent elle vient avec grâce et talent officier à ce titre) m'a discrètement offert un coffret César Franck dont les enregistrements avec Pascal Rogé et le Quatuor Ysaÿe ont été édités par Ysaÿe Records où elle est attachée de presse. Et je redécouvre et j'écoute en boucle la Sonate en la majeur qui est pour certains celle dont Proust, dans La recherche, fit la sonate de Vinteuil alors que pour d'autres il pensait à une de Fauré et pour d'autres encore à une de Lekeu. Qu'importe, ce matin c'est Franck et j'y retrouve la singulière saveur que décrit Proust : “Cette fois, il avait distingué nettement une phrase s'élevant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n'avait jamais eu l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.” Mais Proust n'aurait-il pas mieux fait de dire “par elle” plutôt que “pour elle” ?

Indigne grand-père ! Il était si perdu dans ces “voluptés particulières” et, au-delà, dans les quelques souvenirs qu'on lui avait rapportés sur sa bisaïeule Proust, effrontément prénommée Madeleine en un temps où La recherche n'était pas encore écrite, qu'il a oublié de descendre de son grenier à l'heure où ses trois petites-filles couraient dans le jardin à la recherche, elles, non pas du temps perdu, mais des œufs de Pâques et des bricoles que Christine et Louise y avaient dispersés.

Nous étions une quarantaine ce soir pour le dîner de Pâques auquel Anne C* nous avait conviés et, à sa table, j'ai eu la chance d'être placé entre deux voisines qui n'avaient pas leur langue en poche, l'une avec qui j'ai parlé en français de politique, et l'autre avec qui, en anglais, il fut surtout question de la cuisine des livres. J'aurais eu plus de chance encore si j'avais été à la table de Cynthia qui était venue de Londres. Car elle et moi, à chacune de nos rencontres chez Anne, nous ne cessons de nous promettre la reprise d'une conversation que nous eûmes, un soir d'été, au Petit Fontanille. C'était d'ailleurs moins une conversation qu'une évasion en montgolfière au-dessus de territoires que nous n'avions jusqu'alors visités ni l'un ni l'autre.

9 avril – Un jour, je dis à l'un que si l'on n’est pas dans la fureur d’écrire, le goutte-à-goutte reste essentiel. Et je rappelle que le sculpteur, même s’il ne modifie rien à l’œuvre en cours, prend soin d’humecter chaque jour les linges qui gardent à la terre sa souplesse... À l'autre, un autre jour je dis que si l'on a dans la tête un tohu-bohu d’idées, de désirs, d’incomplétudes, de projets, d’intuitions, de visions, de souvenirs et si d’aventure on se sent en péril, c’est à l’obstination qu’il faut en appeler car peu de maux résistent aux mots quand on se sert de ceux-ci pour nommer ceux-là et pour leur faire dégorger d'obscures raisons. À d'autres encore je rappelle la nécessité de ne pas ignorer le “sous-texte” cher à Stanislavski. Et ainsi, pour cette part de mon temps qui est encore consacré à l'édition, je me retrouve dans le rôle du metteur en scène que j'ai parfois regretté de ne pas être. N'avais-je pas choisi pour premier intitulé de ma thèse de doctorat : “La théâtralisation du texte par l'édition” avant d'opter pour “L'éditeur et son double” ? La rencontre avec Jean Duvignaud attisa ce désir contrarié quand, par ses livres et par sa conversation, il me fit comprendre que le théâtre est souvent un lieu d'appel des possibles, du “non encore vécu”. Et qu'il appartient au metteur en scène de le faire surgir.

J'encourage Allégretto dans son désir d'écrire car elle m'a déjà fourni la preuve de son talent. Elle est venue au mas dans l'après-midi pour entendre les commentaires que j'avais à lui faire sur des textes courts dont j'ai aimé l'ironie qui leur donne de la vivacité et où, avec subtilité, elle associe les arbres, le ciel et les jardins à la conduite de ses personnages. Plus tard, à l'heure du thé, sous le platane dont les feuilles ont encore grandi aujourd'hui, Christine et elle se sont remémoré leurs lectures anglaises. Nos chats se sont mêlés à la conversation.

Odile, l'aînée de nos trois petites-filles présentes, elle aura huit ans vendredi, doit rédiger pour l'école un récit de vacances. Aussitôt je médite de l'envoyer sur des pistes inhabituelles pour la libérer des schémas convenus. Mais je m'aperçois qu'elle a déjà un plan de travail élaboré avec son père. Je ne souffle plus mot de l'intention que j'avais eue. Et d'ailleurs, je n'ai aucune idée de ce que j'allais lui proposer d'écrire. Se méfier des sables mouvants... C'était ce midi. Mais ce soir, à table, on en reparle et je lui propose d'écrire ses souvenirs de vacances à la troisième personne, pour en faire ceux d'une amie qui porterait son prénom. Et je vois que ça lui fiche le vertige, comme si je l'avais invitée à se pencher à la fenêtre.

Décidément, ce lundi de Pâques aura pris des allures d'atelier d'écriture.

10 avril – Quand je suis entré en ville, ce matin, il m'a semblé qu'Arles se réveillait avec la gueule de bois après ses trois jours de feria. Le brouillard lui allait comme un bonnet de coton rabattu sur les yeux. L'eau moirée du Rhône paraissait teintée par le sang des taureaux. Et pour la première fois depuis longtemps aucune nouvelle parution n'avait été déposée sur ma table chez Actes Sud. Mais R* qu'un infarctus avait éloignée de l'équipe depuis plusieurs semaines était de retour avec le sourire de la résurrection. Et c'était ça le plus important.

Aujourd'hui la cérémonie du thé ne fut pas woolfienne comme celle d'hier. Un petit essaim de petits-enfants entourés d'adultes à l'air las s'était regroupé autour d'une table de jardin et ce fut la valse des viennoiseries, tartes et gâteaux, chocolats, friandises et confitures. Et je cherchais en vain dans ma mémoire si, à leur âge, j'avais connu pareilles rencontres chez mes grands-parents afin de savoir si, dans le dernier quart du siècle qui vient de commencer, ces enfants-ci se souviendront de la rencontre d'aujourd'hui. Mais, soit ma mémoire est courte, soit, et c'est le plus probable, il n'y avait pas de tels goûters chez mes grands-parents.

Dominique Lièvre qui avait composé la musique d'un opéra bouffe dont j'avais signé le livret, Mille ans sont comme un jour dans le ciel, créé à l'Opéra d'Avignon en 2000, m'annonce ce soir que notre nouvel opus, Ivanovitch et Axenty, libre adaptation du Journal d'un fou de Gogol, pourrait voir le jour à l'automne 2009 si les accords de coproduction étaient confirmés. Le fou de Gogol s'appelle Axenty Ivanovitch et sa folie, à peine perceptible d'abord, lentement germine pour éclore soudain de manière violente. J'ai donc imaginé un petit opéra dans lequel un acteur tient le rôle parlé du fonctionnaire zélé, Ivanovitch, tandis qu'un chanteur, Axenty, incarne la folie montante de son double. Là-dessus Dominique Lièvre a composé pour une formation instrumentale réduite une partition à la fois grave et dansante, et Lionel Parlier, qui était déjà de l'aventure 2000, a élaboré une scénographie qui conduit progressivement les deux moitiés de notre héros vers l'unité retrouvée au paroxysme de la folie. Lièvre m'a bien dit automne 2009 ? Diable, voilà une perspective optimiste ou imprudente… 82 ans demain !

11 avril – Aux dernières heures de la nuit j'ai rêvé que j'avais aujourd'hui 102 ans. De telle sorte qu'au réveil j'avais rajeuni de vingt ans, ce qui m'a mis d'excellente humeur. Et l'inévitable coïncidence était au rendez-vous : dans une rafale de courriels arrivés pour la circonstance, il y en avait un de B* me racontant qu'elle avait mis en ligne une petite rétrospective photographique intitulée “102 ans que je blogue.” Et moi, je blague ?

Dans Le Monde d'hier qui est daté d'aujourd'hui, Benoîte Groult s'en prend à ceux que misogynie atavique et peur de l'imprévu dressent contre Ségolène Royal, socialistes compris. “Dieu n'est-il pas toujours mâle dans nos trois religions monothéistes, qui ne se soucient guère de parité ?” note-t-elle au passage. C'est bien pourquoi, me suis-je souvenu, Strindberg, dans Mariés, s'en prenait à la dévotion mariale qui n'avait selon lui d'autre ambition que de refouler l'image de Dieu dans l'ombre de Marie, femme et mère. Et dans le même Monde du même jour, même page, Bernard-Henri Lévy, à la question de savoir ce qui se passerait si le sort était défavorable à Ségolène pour laquelle il dit vouloir voter, répond : “Champ de ruines. Tout à refonder.” Autour de Dominique Strauss-Kahn, s'empresse-t-il d'ajouter. Manière d'insinuer qu'il ne faut pas trop compter sur une femme. Mais moi je sais une chose... sans les femmes, Actes Sud ne serait pas ce que c'est. Ni moi, d'ailleurs. Voilà qui ne pèserait pas lourd dans une controverse, mais pour ma pomme, pardon, ça compte énormément.

Pour répondre aux messages que j'ai reçus, bricolé cette espèce de haïkaï…
Quatre-vingt-deux gabares glissent à l'aube.
Comment font-elles pour passer les écluses ?
Elles passent sans poser de question.

12 avril – Hier soir au Méjan, dernier concert de la Semaine sainte avec trois cantates de Bach, BWV 4, 42 et 134, interprétées sous la direction de François-Xavier Roth. Du premier rang j'ai pu goûter aux délices que j'ai toujours trouvés dans la théâtralité de la musique. Sous la conduite d'un chef emporté par les cadences au point de danser sur sa petite estrade, treize musiciens et quatre chanteurs officiaient avec un ensemble parfait alors qu'ils paraissaient infiniment étrangers l'un à l'autre par leurs traits, leurs attitudes et même par leur manière de s'habiller. On aurait dit, à les voir, qu'ils s'étaient rencontrés une heure avant et, à les écouter, qu'ils travaillaient ensemble depuis cent ans. Mais les éléments de la théâtralité n'étaient pas à cela limités. Il y avait aussi (peu de gens l'ont noté) ce violoniste gaucher qui jouait à merveille mais à contresens, le violoncelliste qui, d'un bout à l'autre des trois cantates, tenait en quelque sorte le fil conducteur sur lequel la musique enfilait ses anneaux, les hautboïstes qui mettaient de l'humour dans le pathétique, et puis surtout Isabelle, l'alto, et Julie, la soprane, qui avaient si belles, si justes voix et tant de grâce que, confondues, elles m'ont fait penser avec émotion et désir à Solveig dans l'inoubliable Oratorio de Noël de Göran Tunström. Et comme s'il fallait à cette représentation une touche finale inattendue, au public qui attendait un bis François-Xavier Roth, avant de renvoyer ses musiciens dans les coulisses, a dit que ce récital m'avait été dédié pour mon anniversaire. Une demi-heure plus tard j'entendais encore Isabelle et Julie entrelacer leurs voix dans les freudigen Lieder quand je les ai rejointes avec les autres chez Françoise où la soirée s'est prolongée fort tard.

Aujourd'hui ciel maussade, pluie et nouvelles consternantes. Attentats meurtriers à Alger ; nouvel accès de folie des jumeaux polonais qui poussent leur anticommunisme primaire jusqu'à vouloir supprimer les pensions des retraités qui furent volontaires dans les Brigades Internationales lors de la Guerre d'Espagne ; Forgeard s'en va de chez Airbus avec un bonus de plus de huit millions quand des milliers de gens y perdent leur emploi ; Le Monde trouve des excuses à Sarkozy, cherche des poux à Ségolène et fait risette à Bayrou…

Pour me tirer de cette marmite de goudron, il fallait la visite de C* que je n'avais pas vue depuis plus d'un mois. Elle a des regards et des sourires qui font de jolis nœuds avec les mots et cette fois elle avait, tenue au cou par un ruban, une fleur en soie noire qui lui donnait l'air d'une héroïne de Powel et Pressburger. Les détails qu'elle m'a donnés sur les spectacles qu'elle a vus, sur les personnalités qu'elle a rencontrées et parfois interviewées, sur les articles qu'elle a écrits, sur les livres qu'elle a lus ont rempli les intervalles que nous laissions parfois entre les étapes du voyage stationnaire que nous avons entrepris depuis quelques années, depuis certaine lecture d'été que j'avais organisée au cloître de Saint-Trophime.

13 avril –
Sur le site du Nouvel Observateur (nouvelobs.com) on peut lire que “la Direction Centrale des Renseignements Généraux est en possession d’une enquête confidentielle sur l’état de l’opinion qui annonce l’élimination de Ségolène Royal au premier tour. Cette enquête effectuée sur un échantillon de 15.000 personnes sur tout le territoire français pourrait annoncer un deuxième tour entre Nicolas Sarkozy et le leader du Front National. Cette information, que la place Beauvau ne peut révéler, pourrait provoquer une déflagration politique. Sarkozy ou Bayrou, n’ont aucun intérêt à divulguer les résultats de ce sondage, souligne un fonctionnaire des RG. La révélation de cette info pourrait faire remonter Madame Royal…”
Eh bien, si les électeurs qui promènent leur indécision comme une fleur à la boutonnière, si les écervelés qui brandissent leur vote comme une arme à feu et si les autres, plus attachés à leur confort qu'à leur destin, ne comprennent pas, ne se reprennent pas, il nous faudra choisir, le 6 mai, entre Bush et Pinochet !

14 avril – Les quelques lignes que j'ai reprises hier au Nouvel Observateur ont provoqué des réactions. La plupart sont venues de gens pour qui la campagne présidentielle se déroule dans un marigot où les coups tordus occultent les idées. L'un de mes interlocuteurs, non des moindres, m'a fait un exposé sur la nécessité d'une refondation. Déconstruction, reconstruction comme en littérature, c'est ça, la refondation ? Oui mais, s'exclamait Gide dans Les nourritures terrestres, “combien durerez-vous, attentes ? et finies, nous restera-t-il de quoi vivre ?” Plus rudement le dit Claude Brasseur à son fils dans Fauteuils d’orchestre : “Les maisons, à ton âge on les construit, à mon âge on les achète...” Impatience ou égoïsme ?

Ma nièce Isabelle qui a tant de ressemblance avec ma chère grand-mère tourangelle, si j'en juge par une photo de celle-ci au même âge que celle-là, revient du Maroc où, pendant un mois, elle a participé au tournage d'un film dont la belle Amira Casar est la vedette. Quand elle n'officie pas au maquillage, Isabelle pratique le shiatsu. Denis Podalydès m'a dit d'elle et de sa pratique le plus grand bien. Cet après-midi, j'ai eu droit à une longue séance qui m'a dépouillé de ma fatigue mieux que si j'avais eu le corps nettoyé par le strigile à la palestre. Tiens, voilà deux mots qui reviennent de loin et se sont glissés sous mes doigts, au clavier, pour me rappeler qu'ils existent. Je m'en étais déjà aperçu, les mots sont comme nous, ils n'aiment pas être négligés et encore moins disparaître, donc ils s'invitent.

Nous avions pris toutes dispositions pour regarder ce soir le téléfilm de Peter Kassovitz adapté du roman de Louis Guilloux, Le sang noir. Et nous l'avons regardé. Nous aurions mieux fait de suivre, comme chaque samedi depuis quelques semaines, une autre enquête de Maigret. Nous ne serions pas montés au ciel mais nous ne serions pas descendus en enfer. D'excellents acteurs comme Rufus et Didier Sandre ont été pris au piège d'une adaptation pesante et vulgaire du roman qui, avec Le jeu de patience, vaut encore aujourd'hui à Louis Guilloux, qui eut l'admirative amitié de Gide, Malraux et Camus, celle de vrais lecteurs qui ne cessent par leurs recommandations d'en susciter d'autres. Qu'ils n'aillent pas, s'il était rediffusé, voir ce téléfilm caricatural !

15 avril – Au réveil, ce matin, je pensais encore au détestable téléfilm vu hier soir. Pour adapter une telle histoire, c'est un Bertrand Tavernier qu'il fallait, me disais-je. J'ai voulu relire le roman de Guilloux. Eh merde, la guigne, plus de Sang noir dans ma bibliothèque ! Encore un de ces livres que je me consolerai d'avoir perdu en me persuadant que l'emprunteur l'a tant aimé qu'il n'a pas trouvé le courage de s'en séparer pour me le rendre. Alors j'ai rouvert Le jeu de patience. Tout jauni, plein de notes. Ce roman a pour moi une histoire.
En 1949 je fis une première tentative pour m'installer dans la vallée des Baux où je me suis fixé vingt ans plus tard. Je voulais y vivre de l'apiculture mais, faute de moyens, j'échouai (aurais-je réussi, ma vie aurait pris un autre cours et il n'y aurait sans doute pas eu d'Actes Sud), je repris le train pour le Nord et fis escale à Paris. Le jeu de patience de Louis Guilloux venait de paraître. Mon premier maître, Albert Ayguesparse, m'avait fait découvrir Guilloux par La Maison du Peuple et… Le sang noir. À Paris, avec mes derniers sous, j'achetai chez un libraire ce Jeu de patience et chez le boulanger une baguette. Étendu sur mon lit, dans un petit hôtel de la rue Monsieur-le-Prince, j'ouvris le fort volume de 800 pages où le premier personnage à paraître s'appelle Hubert, et je naviguai toute la nuit dans cette vaste chronique que hantent les personnages des autres romans de Guilloux, une chronique tout imprégnée de la philosophie de Cripure, le héros du Sang noir, et ainsi construite qu'elle recommence quand elle paraît s'achever. L'impression fut si forte et si persistante que, cinquante ans plus tard, j'ai appelé “Le jeu de patience” la maison d'édition que fonde Paul Leleu dans Quand tu seras à Proust la guerre sera finie.
Ce matin je suis allé relire les dernières lignes du Jeu de patience. “J'arrête ici ces notes. Je vais joindre ces pages à mes paperasses et lier le tout, comme je l'ai dit, en un paquet que je déposerai dans le fond de mon armoire. Ensuite j'irai faire un tour en ville.” Mais, depuis si longtemps son complice, je sais que chez Guilloux, sitôt rentré de son tour en ville, tout commence ou recommence.

16 avril – Il y a trente ans, je revenais de Chine avec des petites boîtes d'un baume du tigre qui avait des pouvoirs miraculeux, et les mots pour les dire venaient à bout de mille douleurs. Hier j'ai eu droit à une nouvelle et longue séance de shiatsu administrée par Isabelle. En me relevant du tapis, il m'a semblé que je débarquais d'un engin spatial et remettais les pieds sur la terre ferme. Mais les mots dont je dispose cette fois ne sont pas à la hauteur de ces choses invisibles.

Isabelle voulait voir Vanya 42ème rue. Lui montrer le film de Louis Malle était un bon prétexte pour le revoir. On le fit hier soir. D'un film comme d'un livre, une relecture ne remplace pas l'autre, elles se complètent et permettent de mieux comprendre certaines choses. Et, cette fois, sans doute à cause de la proximité des élections, une époustouflante modernité dans le réquisitoire final du Dr Astrov, médecin désabusé, sur la manière dont va le monde. Plus d'un candidat à la présidentielle aurait pu aller y chercher des arguments.

L'autre jour, Dominique Lièvre me donnait des nouvelles encourageantes pour le montage de notre petit opéra, Ivanovitch et Axenty. Ce matin Bruno Mantovani m'annonce qu'il commence la composition musicale du capriccio que j'ai écrit pour lui, L'enterrement de Mozart. Comme s'il entendait partager ces plaisirs, et sans que le mistral s'en mêle, le ciel est débarrassé des nuages de pluie.

17 avril – Mais qu'est-ce qu'ils me veulent ces invisibles qui, paraît-il, rôdent dans la région et depuis hier soir m'ont signalé leur présence par de petites courbatures, une petite fièvre et d'autres petits symptômes comme l'envie de céder à la crainte et d'annuler les engagements pris ? Ce matin je suis tout de même passé chez Actes Sud pour voir Ophélie Jaësan et la confier aux soins d'Evelyne qui a relu son manuscrit et va lui faire d'ultimes recommandations. Et puis aussi, mais ce n'était pas prévu, j'ai reçu Charlotte de Turckheim. À la saison prochaine, elle viendra faire une soirée de lecture au Méjan et quand elle m'a proposé de la consacrer à Pierre Desproges, je n'ai pas hésité. Je l'ai tout de suite imaginée sortant les flèches de son carquois pour les décocher à la salle avec un rire en vrille. Et je l'entends déjà… “J'ai envie de suggérer une hypothèse, selon laquelle la faible participation des femmes sur la scène politique serait le simple mépris qu'elles en ont.” Ou encore et là, sans rire : “On n'a quand même pas pris la Bastille pour en faire un opéra !”

Hier soir, après avoir coupé la télévision pour ne plus subir les libelles que les candidats lisent au prompteur avec des intonations qui auraient attisé l'ironie de Pierre Desproges, je me suis dit deux choses à propos du film de Rivette, Va savoir, que nous venions de regarder. La première est que nous avons le chic, Christine et moi, pour découvrir de grands films des années après leur première sortie à l'écran. Mais c'est le cas aussi, avec les livres, et ça met à l'abri des tendances mode et des pressions médiatiques. La seconde est que souvent le théâtre engendre de grands bonheurs cinématographiques. Va savoir en est encore un exemple. Les acteurs jouent dans et autour d'une pièce de Pirandello et, comme dans Vanya 42ème rue, ils virevoltent d'un côté du miroir à l'autre en y apportant autant qu'ils en emportent en repassant.

Ce soir, avant d'écrire ces quelques notes sur la journée qui s'achève, j'ai corrigé celles d'hier car le même paragraphe avait été mis en ligne deux fois. Plusieurs lecteurs me l'avaient fait observer. Doublon, m'a dit une lectrice dont je crois me souvenir qu'elle porte sur le devant l'un des plus beaux doublons du monde.

18 avril – Dans le courriel que me valent les pages de ce carnet sont parfois des énigmes. Voici un message, un de ceux dont les mots donnent envie de répondre sans attendre, on répond, et la réponse vous revient après quelques minutes avec la mention User unknown. (L'unknown S.H. s'y reconnaîtra peut-être.) Il y a aussi des messages courts qui ressemblent à des fortune cookies. “Combien de lectrices vont se reconnaître dans la dernière phrase de votre carnet ?” me demande l'une d'elles à propos de “doublon”. Oh, sans doute pas autant, ai-je envie de répondre, qu'il y en eut quand je fis rééditer en livre de poche Babel le jubilatoire hommage, Seins, de Ramon Gomez de la Serna dont Marie-Christine Barrault fit au Méjan une éblouissante lecture. Et puis, il y a les découvertes auxquelles on vous invite… Ainsi, à propos de mes réflexions sur la campagne électorale, l'ami James Stuart me fait-il passer un extrait des mémoires de Kurt Vonnegut, l'inoubliable auteur d'Abattoir 5, qui a trouvé bon de mourir la semaine dernière, le jour de mon anniversaire. Le texte témoigne de l'horreur qu'inspirait à Vonnegut la politique américaine de Bush. “Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, écrit-il, nous sommes maintenant craints et haïs partout dans le monde, comme le furent en leur temps les nazis.” Un peu plus loin, ricanant, il dit encore : “Je suis donc un homme sans patrie (without a country), sauf pour les bibliothécaires et un journal de Chicago, In These Times.” Comment oublier que la pax americana c'est encore les 40 assassinés d'hier sur un campus américain et les 200 morts du jour à Bagdad ?
Bon, voilà le retour du mistral. Qu'il serve au moins à chasser ces pensées amères et les petits colporteurs de fièvre et de courbatures qui s'accrochent encore à ma carcasse…

Dans une de ses lettres, Allégretto me parle d'un texte de Rousseau que je ne connaissais pas, La reine Fantasque. Il faudra que je m’en occupe à mon retour. Mais ma mémoire est une coquette qui réagit au premier clin d'œil. Et je me suis donc souvenu que, pendant la guerre, j’avais lu pour la première fois les Confessions, à l’âge qui était celui de Rousseau dans le “Livre deuxième”. Quand j'arrivai à la scène où il décrit la fin de Madame de Vercellis chez qui il était entré trois mois plus tôt pour écrire sous sa dictée des lettres qui “avaient le tour et presque la grâce de celles de Madame de Sévigné”, j’eus le sentiment que je venais de découvrir en même temps les sortilèges et les pouvoirs de l’écriture. “Sur la fin de sa maladie, écrit Rousseau, elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n’était qu’un contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte. Ce furent les derniers mots qu’elle prononça.” Il me sembla que Rousseau, en quelques phrases d’une élégance tranquille, avait rassemblé tout ce qui était alors au cœur de l'ambition d'écrire qui tressaillait en moi : l’aventure, la femme, la timidité juvénile, la grâce, l’affront fait au talent par la maladie, et la mort à laquelle le pet de Madame de Vercellis était lancé comme un défi. Le pet de la vocation !

Revenue, Madeleine a reparu à l'heure du thé, le visage joliment hâlé par son long voyage. Elle parle de l'Afrique, des gens, de la terre, de l'eau et de la mer verdie d'algues. Mais derrière les mots il y a d'autres paysages qu'il reste à deviner.

19 avril – Cette note sur les paysages derrière les mots, je l'ai interrompue hier soir car l'heure était venue de regarder à la télévision l'un de ces films auxquels on nous a parfois reproché de n'avoir pas été attentifs lors de la sortie. Celui-ci, qui date de 1989, m'avait laissé ce matin un souvenir si dérisoire que j'ai tourné en rond avant d'en retrouver le titre, Un monde sans pitié, et d'en reconstituer l'histoire. Me restait juste le souvenir d'une épilepsie de scènes et d'une horde de mots que menait l'un d'eux, “putain”, inlassablement répété… Avec la désagréable impression d'avoir perdu mon temps, je me suis alors hâté de filer au lit et de me replonger dans la relecture des Buddenbrook. Mais pas sans un petit malaise que je n'avais pas éprouvé jadis et qui, cette fois, me vient de l'impression que j'ai d'être sans cesse pris à témoin de ses difficultés par le traducteur. Valery Larbaud enseignait l'art de bien traduire sans en exhiber le mérite. Confronté au problème que lui posait le titre du roman de Samuel Butler, The Way of All Flesh, après s'être tourmenté il s'était décidé pour Ainsi va toute chair. Tournure et justesse, une merveille. Tiens, The Way of All Flesh, voilà un autre livre essentiel à relire ! Oui, mais sang-froid garder. En prévision de notre prochain départ pour une semaine, j'ai déjà empilé trois manuscrits et quatre livres. À lire pourtant avec lenteur et modération.
Donc, dimanche, après avoir voté, nous partirons et le soir, à mille kilomètres d'ici, j'écouterai le verdict des urnes sans pouvoir mettre en ligne les réflexions que m'auront inspirées les résultats. Pendant une semaine, retour au petit carnet de papier et à la plume. Après tout, ce sera une sorte de thalasso.

20 avril – Ce matin, sur France Inter, Ségolène Royal répondait avec calme aux questions torses de Nicolas de Morand et de ses acolytes. Quel contraste avec les contorsions de Sarkozy dont on venait d'apprendre, entre deux roulements de tambour, qu'il avait fait un rêve. I have a dream, clamait-il, se prenant cette fois pour Martin Luther King. Il faut s'attendre à tout avec lui, c'était peut-être pour opposer “King” et “Royal”. M'est alors revenue la voix de Jules Renard : “Je rêve plus que je ne vis, et je rêve en arrière.”
Pas étonnant, ce ricochet. Au Méjan, hier soir, Anna Mouglalis, Jean-Louis Trintignant, Jean-Louis Bérard et Manuel Durand, par une savoureuse lecture à quatre voix, se renvoyaient des citations de ce Journal de Jules Renard. Pour les retrouver, je viens de rouvrir ma vieille édition Gallimard et, en guise de marche matinale, je suis allé me promener dans ses huit cents pages. J'ai retrouvé presque toutes les citations d'hier mais me suis aperçu que j'en avais souligné d'autres au cours de mes lectures anciennes. Comme cette belle et singulière image : “Son cœur délaissé, abandonné, isolé, plus seul qu'un as de cœur au milieu d'une carte à jouer.” Au médianoche, chez Françoise, longuement parlé avec Jean-Louis Trintignant de ces textes, pensées, portraits, choses vues, caractères, journaux et lettres dont la lecture sur scène révèle toute l'acuité. Et j'ai rappelé l'avertissement tendre ou perfide de Jules Renard : “Lire toujours plus haut que ce qu'on écrit.” Mais sans cesse j'étais ramené à Simone de Beauvoir par le visage d'Anna Mouglalis qui en avait interprété le rôle dans Les amants du Flore.

Pia Petersen est venue déjeuner. Son roman, Passer le pont, est maintenant en cours de fabrication, et elle en écrit calmement un autre dont elle m'a révélé la tournure. À table, non contents de déjeuner, on s'est un peu bouffé le nez à propos de la littérature danoise qui serait, selon elle, infiniment plus lisible dans une traduction française que dans la version originale. Elle a évidemment l'avantage sur moi de connaître les deux langues. Mais j'ai souvent l'impression qu'elle a des comptes à régler avec sa terre natale… On s'est retrouvés sur l'idée que les mots n'ayant ni le même scintillement ni la même mémoire culturelle dans des langues différentes, la vraie traduction est impossible. Comme le disait Beckett.

Et puis, ce soir au mas, dîner avec Valérie et Jules. Sans jamais perdre notre calme, nous avons refait l'histoire de France des dernières années et confronté nos pronostics pour dimanche et pour le 6 mai. Parler de ça avec ses enfants, c'est juger des ruptures, des écarts, des espérances et de la continuité dans l'héritage des idées. “Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et déshonorer le siècle où l'on vit", s'exclame Hugo dans Napoléon le Petit que je viens de rééditer avec le concours de Jean-Marc Hovasse. Nous nous sommes quittés également persuadés qu'il y a en ce moment une effervescence qui atteste un grand désir de voix au chapitre et de droit à la parole dans un pays dont les frontières ne sauraient l'isoler du monde.

21 avril – C'est peut-être cette effervescence qui inquiète notre petit Napoléon. “Je fus arrêtée hier au sortir de mon hameau par une armée d'hommes en bleu sur une route où ne passent qu'une voiture ou deux, écrit une amie qui habite près des Saintes. La ville fut bouclée toute la journée, surveillée en uniforme et en civil parce que le candidat déjeunait dans un mas puis se rendit sur le tombeau du Marquis Folco de Baroncelli.” Mazette, ça promet. Ah, si les électeurs pouvaient lui jouer demain le tour qu'ils ont joué à Jospin en 2002...

La dernière fois que nous avions vu Jean-Pierre Cassel à l'écran, c'était en compagnie de Françoise Fabian dans La femme coquelicot, le film de Jérôme Foulon adapté du roman de Noëlle Chatelet. Nous avions été à ce point touchés par les rapports de ce couple de l'âge du nôtre que, ce matin, en apprenant la mort de Cassel, je fus sur le point d'appeler Françoise. Comme si elle était la veuve...

Demain matin, sitôt notre bulletin dans l'urne nous partirons pour la Forge Roussel. Nous devrions y arriver à l'heure où les estimations seront proches de la réalité.
 
 
 
 
Petite chronique d’une semaine à la Forge Roussel

22 avril
– Sous un soleil gaillard, du sud au nord, de Saint-Rémy à Florenville, nous avons traversé une France en goguette comme si, après avoir voté, les électeurs étaient allés aux champs, dans les bois, chez les cousins, en ribote ou en pique-nique. Nous sommes arrivés à la Forge Roussel bien avant l’heure des premières estimations. En les attendant j’ai observé le grand hêtre pourpre et l'érable sycomore qui conversaient au bord de la Semois.
A huit heures les menaces d’une méchante surprise comme celle du premier tour de 2002 n’étaient plus qu’un souvenir. Le duel serait entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Et tout de suite commençait, avec l’air de ne pas y toucher, la vente à la bougie des voix recueillies par Bayrou, Le Pen et les autres. A la table familiale, en revanche, il ne fut pas question des élections mais d’un concours hippique dans lequel nièces ou cousines avaient eu, ce dimanche, du mérite et des trophées. Puis on m’expliqua l’intérêt de ne plus ferrer les chevaux, et de les laisser aller… pieds nus. La symbolique devenait confuse. On repartit enfin au salon, et ce fut juste à temps pour voir à l’écran une caracole de Ségolène Royal et l’entendre, depuis Melle, s’exprimer avec le même calme que François Mitterrand quand il avait obtenu au premier tour de 1981 les mêmes vingt-cinq pour cent qu’elle, aujourd’hui.

23 avril – Par l’une des fenêtres du salon d’angle où je suis installé, je vois la Semois virevolter au soleil et passer avec des déhanchements de charmeuse devant le hêtre pourpre et le sycomore. Par une autre fenêtre je scrute le coupe-feu que, sous mes yeux, n’a encore aujourd’hui traversé aucune biche. Et par une troisième fenêtre je contemple, entourée de fleurs bleues, la partie basse du séquoia qui fut ici planté en 1880 et qui est maintenant si haut que les enfants ne sont plus autorisés à y grimper. Cela suffirait déjà pour me distraire de l’écriture. Mais sur le mur nord du salon il y a un tableau floral peint par un petit maître belge de l’impressionnisme, et c’est sous ce tableau que, voici plus de trente ans, j’eus un tête-à-tête avec le père de Christine qu’on avait allongé dans ce salon sur un lit funéraire après la mort subite qui l’avait saisi au cours d’une promenade avec sa femme. J’ai beau vouloir m’y dérober, quand mon regard se porte sur le tableau, c’est à la dernière promenade que je pense et c’est le disparu que je revois comme une ombre ou un spectre. Malgré les yeux clos il à l’air de me demander si je sais ce qui m'attend quand je pars dans les bois avec Christine comme il l’avait fait avec sa femme ce jour-là. Mais parfois, comme aujourd’hui, comme à l’instant, il m’interroge sur ce que je suis en train de ne pas écrire.

Plutôt que mal écrire, je me suis mis à préparer les trois causeries qu’avec imprudence j’ai accepté de faire au cours de cette brève semaine qui devait être de repos. Rien de sorcier en principe puisqu’il s’agit de reprendre, avec ornements et improvisations, les variations Sur les quatre claviers de mon petit orgue : lire, écrire, découvrir, éditer. Mais pour la causerie de demain, à Marche-en Famenne, j’ai appris tardivement qu’on allait en appeler à l’histoire d’Actes Sud dans une controverse sur le “prix unique” du livre que la Belgique n’a pas encore adopté et n’adoptera sans doute jamais si l’Europe ne l’y force pas. Alors, pour n’être pas pris au dépourvu, je rameute certains arguments et j’organise mes notes. Mais j’ai prévenu les organisateurs, ce sera une causerie avec laquelle je me laisserai aller au plaisir de mettre les mains dans la farine de l’histoire. Encore faudrait-il que je sois débarrassé de la toux allergique qui, depuis quelques jours, me prend à l’improviste et pourrait me couper la parole mieux qu’un contradicteur.

24 avril – Hier soir, pour son anniversaire, nous avions invité Françoise, et avec elle Michel, son mari, dans le restaurant réputé d’un village perdu qui me donne l’impression de s’être déplacé chaque fois que nous y retournons. La conversation fut frivole d’apparence et grave en sourdine, sur les âges, sur le temps et sur les voyages que l’on ne fera plus. Au retour, la toux m’a fait une scène terrible. Il n’était pas question que je parle en public aujourd’hui, et elle saurait bien m’en empêcher...
Mais, sans tenir compte de cet avertissement, ce matin j’ai recopié mes notes dans un carnet de poche, de telle sorte que ce soir les uns croiront que je consulte mon agenda et les autres mon bréviaire. J’ai envie de mettre mes auditeurs devant un choix. S’ils sont venus entendre une causerie sur le livre, est-ce avec l’espoir qu’il y sera question d’argent, de pouvoir, de réflexion ou de plaisir ? Je les avertirai que, pour ma part, le livre est un rempart contre la bêtise. J’aurais aimé en parler d’abord à une nièce qui est passée à la Forge avec son mari. Un temps, elle fut attirée par une activité dans le monde du livre mais elle ne songe plus à s’y engager. Que fait-elle à présent ? Les yeux dans les yeux, cette jeune mère de famille me répond, mot pour mot, ce qu’Isabelle Huppert avait lancé il n'y a guère à un journaliste qui s’exclamait avec admiration qu’à la scène, elle donnait tout : “Oui, mais je prends tout !”

25 avril – Allant vers Marche, hier soir, nous sommes passés en quelques lieux où fut brisée par les Américains, en 1945, l’Offensive des Ardennes par laquelle von Rundstedt avait tenté de renverser le cours de la guerre. Comme nous traversions le village de Bande, Christine m’a raconté que, longtemps après, quand elle passait par là en allant à la Forge, les maisons du bord de route formaient une dentelle de ruines ininterrompue. J’ai replongé dans ce passé. Et en arrivant à Marche, je ne pensais plus aux problèmes de la lecture ni au “prix unique” du livre mais à une jeune femme qui disparut à l’époque, ne revint jamais du camp où on l’avait internée et serait aujourd’hui octogénaire.
Mais à Marche, rien n’est allé ni comme c’était attendu, ni comme je l’avais craint. Plus de trois cents personnes réunies dans un amphithéâtre ont supporté avec moi de longues introductions avec l’air d’attendre je ne sais quoi, une surprise, une revanche. J’avais envie de la leur accorder, cette revanche, et de me faire plaisir, j’ai remis mes notes en poche et, sitôt mon tour venu, je me suis lancé dans une libre improvisation en prenant soin d’éclairer les idées par le récit de situations où je m’étais trouvé. Et, sur le thème de “la sagesse de l’éditeur”, j’ai fait défiler quelques-unes des manifestations de sa folie. Quant au “prix unique” du livre, j’ai rappelé qu’il avait été voté en France, tout de suite après l’élection de François Mitterrand en 1981, en même temps que l’abolition de la peine de mort et la suppression des quartiers de haute sécurité. C’était dire que pour prendre une telle mesure il fallait une volonté politique capable de passer par-dessus les manœuvres des extrémistes et les magouilles de la grande distribution. Pour le maintien du “prix unique” en France et son adoption en Belgique, ai-je dit, mieux valait en appeler désormais à l’Europe afin d’éviter concurrences et détournements. Ah oui, l’Europe… je partais sur ce terrain où j’en avais tant à dire quand je me suis aperçu que j’avais déjà parlé deux fois plus longtemps que prévu. Alors, freinant sur les quatre roues, je me suis livré aux questions que les uns ont posées à l’éditeur et d’autres, moins nombreux, à l’écrivain.
La librairie “L’Odyssée” de Marche-en-Famenne avait déployé quantité de livres dans le grand hall. J’ai encore passé une heure à signer et, entre deux dédicaces, à expliquer à certains timides que je n’étais pas venu ici pour recueillir les manuscrits qu’ils voulaient me mettre dans les mains comme des enfants en mal d’adoption... Un homme au regard oblique, lui, m’a expliqué que, lassé des refus, il avait opté pour le compte d’auteur, et il m’a remis un livre joliment édité. En l’ouvrant ce matin, j’ai vu que c’était la triste confession d’un masturbateur…
Nous sommes repartis dans la nuit, j’avais épuisé mes batteries, Christine m’a ramené à la Forge en me donnant l’impression de naviguer dans les bois que traversent ici toutes les routes.

Ce matin, à l’inverse des prévisions qui nous avaient annoncé la pluie, c’est le soleil qui règne en maître. Et, passant là, si proche qu’en tendant l’oreille je l’entendrais bruire ou rire, la Semois me fait des clins d’œil ou se paie ma tête. Christine, elle, après avoir été à Florenville me chercher Le Monde et Le Soir, pour que je sache le tour que prend la préparation du 6 mai, est partie se perdre ou se retrouver dans la forêt de son enfance.

“Il voyagea”, dit Flaubert dans la phrase la plus courte de son Education sentimentale. Eh bien, moi, j’écrivis. Pour le déjeuner Nanou s’est pointée avec un ami et trois chiens, et je l’ai écoutée parlant de l’art des papiers collés qu’elle a découverts après le dessin et la peinture. Et puis, cet après-midi, à l’heure du thé à laquelle, même ici nous ne dérogeons pas, Marie-Anne, toute menue en jeans cintrés, est arrivée de l’Abri-aux-Ifs dans un très gros 4x4 avec un petit bouquet du premier muguet et quelques livres à signer. Elle voulait aussi m’interroger sur des points que j’avais abordés hier à Marche et elle a tiré de son sac un carnet dans lequel, telle une étudiante appliquée, elle avait noté sur plusieurs pages, avec ordre, ce que j’avais raconté hier dans un joyeux et parfois provocant désordre.

26 avril – Barbara, soucieuse de ma voix parce que je prends la parole aujourd’hui dans sa bibliothèque de Florenville, m’avait apporté à Marche un flacon de propolis. Je savais d’expérience l’usage que les abeilles font de cette résine dans la ruche, à savoir colmater les fissures et embaumer les nuisibles, je savais qu’à une certaine époque on prétendit que, mêlée au vernis, elle avait donné aux Stradivarius leur sonorité exceptionnelle, j’y avais fait allusion dans La leçon d’apiculture où Mouratov s’en sert pour enfouir ses carnets licencieux, mais j’ignorais qu’on en eût fait un élixir médicinal. Ce matin je m’en suis mis deux gouttes sur la langue et à l’instant j’ai cru que j’étais propulsé dans l’espace. Ainsi aurai-je appris que les médecines douces peuvent être violentes.

Encore une fringante journée de printemps qui est sortie comme une autre pièce d’or de l’escarcelle de la nuit. Depuis notre arrivée, j’observe le jeu des hirondelles qui font l’inventaire de leurs nids anciens dans l’écurie où elles entrent et sortent comme chez elles. D’autres cherchent de nouveaux endroits et souvent l’une d’elles revient dans le grand salon dont elle ressort avec l’air de dire que l’endroit serait idéal s’il n’y avait ces gens qui s’agitent sans cesse. Pour les aider, par ce temps de sécheresse, à faire ou à refaire leurs nids qui sont des chefs-d’œuvre de l’architecture de terre, on a disposé des petites mares de boue où elles viennent tout de suite chercher leur précieux matériau de construction.
Autre spectacle… après le petit-déjeuner, pendant que je lisais à sa demande la traduction que Christine a faite hier, au pied levé, d’une postface d’Alberto Manguel pour un livre de Ronald Wright, une troupe de biches s’est arrêtée sous nos yeux au milieu de la Semois. Elles paraissaient s’y abreuver mais au moindre bruit elles relevaient la tête et frétillaient des oreilles et du croupion. Nous avons en vain cherché le cerf de ce petit harem qui avait tout l’air d’être en escampative.

En escampative, que ne l’étais-je, moi aussi ! En début d’après-midi, à la bibliothèque de Florenville où ce soir je ferai une deuxième causerie, je me suis trouvé, mandé pour une “animation”, devant une trentaine de jeunes gens de la classe terminale dite de rhétorique. Je savais que la partie n’était pas gagnée d’avance parce que la méfiance risquait d’être au rendez-vous. Aussi, pour rassurer mes jeunes auditeurs, ai-je commencé par leur conter dix anecdotes qui avaient à voir avec la lecture. Seul a paru les intéresser le récit d’une séance de lecture à la Maison d’arrêt de Nîmes où j’avais eu affaire à des détenus qui n’y avaient participé que pour saisir l’occasion de sortir de leurs cellules. Après, trois filles plus dégourdies que les garçons se sont risquées, avec des airs d’aventurières, à me poser des questions, comme de savoir où je m’installais pour lire, s’il m’arrivait de relire mes propres livres et s’il fallait avoir lu Proust. Bref, j’ai eu l’impression d’avoir invité des petits voiliers à entreprendre une régate par un jour sans vent. Mais maintenant que trois heures ont passé et que le hêtre rouge s’embrase au soleil déclinant, je me dis qu’il faut du temps, non pas au temps comme disent les sots, mais au grain pour germer. Dans quelques jours l’un de mes jeunes auditeurs, pris par une rêverie, visitera peut-être la bibliothèque de nuit dont j’avais lancé l’idée en 1981, un autre s’interrogera sur l’érotisme de la lecture parce que, pour tourner une page, il aura glissé l’index entre deux feuillets d’un papier satiné, et un troisième reprendra une lecture interrompue parce qu’il se sera souvenu d’Hélène Hanff affirmant que, dans le temps où d’autres lisent cinquante livres, elle relit cinquante fois le même…

27 avril – Avant-hier, à Marche, j’avais devant moi trois cents personnes sur des gradins et elles me donnaient l’impression d’attendre une corrida. Hier soir, à Florenville, dans une très petite salle de la bibliothèque, j’en avais trente en demi-cercle comme si nous formions un conseil municipal. De toute manière, on ne parle pas à trente comme à trois cents. Puisqu’il était là encore question de lecture, j’ai raconté, sotto voce, comment la relecture du Pour saluer Melville de Giono, m’avait conduit à la découverte de ses neuf cents lettres à Blanche Meyer. Puis j’ai virevolté sur mes thèmes favoris et ce fut, en vérité, avec le désir de montrer à Véronique, venue de loin et apparue dans le fond de la salle juste quand je venais de commencer, que notre complicité m’était toujours présente qui datait de plus de trente ans, depuis le jour où elle était apparue au mas avec l’envie de rencontrer l’auteur de Mnémonique, un long poème dont un vers l’avait secrètement aiguillonnée : “Il neige en plein soleil et le nombre m’écrase.” Par cette apparition j’ai su que la soirée n’avait pas été perdue. D’ailleurs Géraldine, la petite libraire de “La lettre écarlate” était là, avec son éventaire de livres, elle était enceinte comme chaque fois que je viens ici. Signe de fécondité, me dit-elle. Et pour preuve les dédicaces que j’eus à faire sur une vingtaine de livres. Pour trente présents, un record…

Puisque nous rentrerons dimanche, me voici donc avec deux jours de vacances sans devoirs. Ce matin, avant de repartir dans sa Brocéliande, Christine est allée me chercher en ville les journaux. Je les ouvre et vois qu’en France le marchandage des voix se poursuit. Rien n’est perdu, disent les uns d’une voix de perdant, tout est possible, disent les autres d’une voix de fausset. Moi je n’ai envie de dire qu’une chose assez brutale : ne pas voter pour Ségolène Royal, c’est voter pour son adversaire, un homme qui s’approprie sans vergogne de grandes figures du passé afin de masquer des intentions que son parcours politique rend évidentes, et c’est aller, quoi que prétende ce transformiste, contre les valeurs que m’enseigna dès l’enfance un grand-père citoyen qui eut un rôle dans le parti ouvrier et dans ses coopératives. De ce bord-là je ne me suis jamais éloigné.
En première page du Monde, je lis aussi que Bronislaw Geremek refuse, dans une proclamation zolienne, la “lustration” imaginée par les dangereux jumeaux qui gouvernent la Pologne avec une hystérie conservatrice que je n’aimerais pas, et c’est peu dire, voir se répandre en France…

Il y avait dans Le Monde des livres un grand article de Nils Ahl (mais qui est-ce ?) sur Le retour, un roman d’Anna Enquist traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin et publié par Actes Sud. C’est un article comme on aimerait en lire plus souvent. Tout y est dit du drame d’Elisabeth, la femme de l’explorateur James Cook, oui, tout ou plutôt ce qu’il fallait dire pour susciter le désir de lire sans gâcher le plaisir de la découverte, tout et surtout pourquoi le critique engage, comme le recommandait jadis Max-Pol Fouchet, sa propre aventure de lecteur dans l’aventure du livre. Dieu merci, il existe donc encore des critiques de cette étoffe, de ceux qui parlent d’un livre sans parler d’eux-mêmes.

Par l’ordinateur de Françoise je suis allé voir ce qui s’est accumulé dans ma boîte à lettres électronique en cinq jours, depuis que j’ai quitté le mas... Tudieu, 180 pourriels et 12 courriels ! Hier, j’expliquais à mes petits étudiants que je voyais par l’usage d’internet renaître une volonté de s’exprimer et un désir de comprendre dont le bon aloi était cependant menacé par le bas aloi d’un débagoulage mercantile. Voilà, me disais-je, leur disais-je, où les vrais philosophes devraient se porter à l’aide de la jeunesse. Des classes enfantines à celles des doctorants, ils devraient enseigner l’art de trier le vrac et de comprendre le monde par le moyen de l’interrogation. Car “toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.” Merci aux Badinter de m’avoir jadis rappelé cette juste exclamation de Condorcet. S’en souvenir le 6 mai…

Cet après-midi Christine m’a entraîné sur les hauteurs d’où l’on voit s’étendre jusqu’à l’horizon un océan forestier, puis retour en sous-bois le long du capricieux Tamijean. Beau contraste, mais ce que Christine appelle une petite promenade relève pour moi de la longue marche. Elle est prête à repartir, moi à m’allonger.

28 avril – Dernier jour ici. Me suis levé très tôt. Par la fenêtre ouverte dont l’aube avait écarté les rideaux j’ai longuement contemplé les courbes de la Semois et observé son air de colporter les indiscrétions de la nuit que les oiseaux commentaient à pleine voix. Me suis rappelé les jours d’avant-guerre où, à la faveur de ses “congés payés”, mon père emmenait sa famille dans ces mêmes Ardennes. On dormait sous la tente et sur des sacs à paille, je retrouve au fond de ma mémoire plus de jours de pluie que de jours ensoleillés, mais aussi des promenades à vélo au cours desquelles mon père me faisait parfois mettre pied à terre pour admirer l’architecture mosane et les clochetons à bulbe de belles demeures comme cette Forge Roussel d’où j’ai le privilège de m’en souvenir aujourd’hui.

Quand, au petit-déjeuner, Françoise m’a dit qu’elle venait d’apprendre la mort de Rostropovitch, j’ai compris pourquoi les oiseaux étaient à l’aube dans une telle effervescence. La mémoire réagit au quart de tour dans de telles circonstances et je lui ai raconté la lointaine soirée où j’avais emmené ma fille Louise à l’Etang des Aulnes pour y entendre un concert de plein air auquel participait Rostro. Le mistral s’était levé ce soir-là, soulevant le sable qui crépitait sur le violoncelle sans que le musicien parût y prendre garde. L’interprétation tournait à la performance. Après le concert, j’avais emmené Louise voir Rostro dont Nina Berberova m’avait raconté les visites qu’il lui avait faites à Princeton. Quand il avait su que j’étais l’éditeur qui avait sorti la vieille dame de l’oubli, le violoncelliste m’avait enlacé, félicité, embrassé à la russe. Je lui avais alors présenté ma fille qu’il avait embrassée avec la même ardeur, puis prenant du recul, il l’avait dévisagée en connaisseur et il avait glissé quelques mots en russe à des amis qui l’entouraient. Il ne pouvait savoir que Louise revenait de Moscou où elle avait passé un temps à l’Institut de mathématiques. Rostro avait marqué sa surprise par un grand éclat de rire quand, en russe, Louise lui avait fait comprendre que ses propos fripons ne lui avaient pas échappé.

Ce matin, Françoise nous a conduits en voiture jusqu’aux Epioux. Pendant le trajet, Christine a dit tout haut ce que je pensais tout bas, à savoir que j’étais si rompu à l’exercice oratoire auquel je m’étais livré ici par trois fois, que j’aurais pu consacrer aux promenades le temps que j’avais donné à d’inutiles révisions, et jouir ainsi d’une semaine de vacances que j’avais réduite à deux jours. Ce qui est fait est fait, Françoise nous a déposés aux Epioux et nous sommes revenus à la Forge, Christine et moi, en marchant le long du Tamijean qui, en traversant deux étangs, déboule vers la Semois dont il est un capricieux affluent. On a beau n’être qu’au printemps, c’est la plénitude de l’été que j’aurai savourée ici cette année. Sa chaleur, ses saveurs, ses odeurs et une manière de montrer que l’excellence et la maturité ne sont pas toujours liées aux règles du temps. Quand nous sommes rentrés à la Forge, un peu avant midi, je suis passé par le salon d’angle où est mon attirail d’écriture. Le défunt père de Christine, guère plus visible qu’un filigrane, m’attendait dans l’ombre, sous le tableau floral. Il m’a semblé qu’il ouvrait un œil et se soulevait légèrement, pour me demander : Et alors ? Suis indemne, vous voyez, ce n’est pas encore mon heure, lui ai-je dit avant de monter quatre à quatre pour me doucher.

Je vais maintenant refermer le carnet où j’ai rapporté en castor, brindille par brindille, les souvenirs de cette semaine d’escampative (j’aime ce vieux mot gascon retrouvé) qui, mise en ligne, sera désormais, dans mes carnets, une petite chronique pareille à une oasis. Demain nous avalerons à nouveau 900 kilomètres de bitume pour retrouver le mas, nos chats et nos habitudes…
Au moment où j'écrivais cette dernière phrase, un coup de tonnerre est tombé d'une nuée noire que je n'avais pas vue venir. La pluie s'est mise à tomber avec des roulements de tambour. Elles étaient bien finies, nos petites vacances.

* * *

30 avril – L'un après l'autre, les chats nous ont offert la danse du reproche et celle de la reconnaissance, hier soir, pendant que nous débarquions les bagages. Chaque fois que nous faisons ce trajet en voiture, nous nous disons que c'est la dernière fois, et qu'à la prochaine on prendra le train. Et puis on pense aux livres et aux manuscrits que nous emportons, aux plantes et aux produits régionaux que nous ramenons, comme cette fois une caisse de jus de pommes ardennaises mis en bouteille au pressoir, et l'on sait que l'on reprendra le volant pour n'en être pas privés.

Pendant notre absence, les gardiens du mas ont acheté chaque jour La Provence afin que je ne perde pas le fil de la vie locale. Et ainsi, courant à l'édition de lundi dernier et aux résultats du premier tour de l'élection présidentielle, j'ai pu constater que notre village comptait un nombre majoritaire d'admirateurs du zélote qu'ils ont ainsi l'air de remercier d'avoir choisi Le Paradou pour certaines de ses tractations et pour ses loisirs. Il est vrai qu'il y a ici de plus en plus de nantis qui rachètent les maisons à prix d'or, et peu ou prou de ces Noirs, de ces Arabes, de ces intellectuels, de ces philosophes et autres empêcheurs de danser en rond sans lesquels, comme il le chante, “tout devient possible”. Ce matin, en redescendant au village après une petite marche dans la colline retrouvée, j'ai parlé à deux ou trois des “anciens” qui restent très prudents quand on les interroge. À la deuxième ou troisième génération, nombre d'entre eux sont descendants d'immigrés, leurs noms en témoignent, et c'est peut-être pourquoi la menace des nouveaux immigrés sans cesse brandie par Le Pen et Sarkozy les inquiète…

Si Nicolas Sarkozy est élu, il présidera seul avec les moyens que son long passage au ministère de l'Intérieur lui a enseignés. Si c'est Ségolène Royal, la France elle-même participera à son gouvernement par les élus qu'elle aura rassemblés. Et comme dans toute bonne classe de garnements qui ont du caractère et du tempérament, l'attention et la contestation feront d'utiles controverses. C'est peut-être ce que la candidate a voulu dire avec son slogan à mon avis trop elliptique, mais il est trop tard pour en changer. Va donc pour “La France présidente”.

(À suivre)






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