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© Bruno Nuttens




1er avril – La lumière est là, ce matin, telle Pomponnette revenue au logis avec le regard coupable et séducteur. Mais, par ses battements d’aile et souffleries de ptérodactyle, le mistral nous le rappelle : c’est à lui que l’on doit ce retour, c’est lui qui a désencombré le ciel de ses sombres nuages.

J’ai passé la matinée à revoir et ajuster mes notes pour la causerie que je ferai jeudi à la célèbre Société de lecture de Genève. Il y a quelques mois, tenu de proposer sur-le-champ un intitulé pour le programme, j’avais choisi Écrire c’est lire, sans trop savoir pourquoi sinon que je suis depuis toujours persuadé que l’on ne peut faire l’un sans l’autre. Mais c’est comme pour les romans : on part avec un titre et après on en préfère un autre. Ainsi, pour le livre dont la parution a justifié mon invitation à Genève, j’avais tout écrit sous le titre Il aimait au-dessus de sa condition et j’ai fini par adopter Les déchirements. Donc, si c’était à refaire… Non, ce n’est pas à refaire et c’est mieux ainsi ! Sous prétexte que j’en appellerais à un illustre Genevois dont je lus pour la première fois les Confessions en 1942, je ne peux tout de même pas pousser la provocation jusqu’à intituler ma causerie Le signe du pet… Et pourtant, je l’ai raconté ailleurs, quand je suis arrivé, dans ces Confessions, à la scène où Rousseau, qui était entré trois mois plus tôt au service de Madame de Vercellis, rapporte la mort de celle-ci, je sentis confusément que je venais de recevoir à dix-sept ans le nihil obstat à mon désir d’être un écrivain. “Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec tout le monde, avait écrit Rousseau. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte. Ce furent les derniers mots qu’elle prononça.” Je venais de découvrir les sortilèges de l’écriture. Dans ces pages, Rousseau avait rassemblé tout ce qui était alors au cœur des garçons de mon âge, étouffés par l’Occupation : l’aventure, la timidité, l'impertinence, la grâce, l’affront fait au talent par la maladie, et la mort à laquelle le pet était lancé comme un défi…

Dominique m’a passé un coup de fil pour me dire qu’il n’avait pu obtenir de places pour L’enterrement de Mozart, ce soir à Aix. Complet, lui avait-on dit. Complet ? a fait Marie quand je l’ai appelée chez Musicatreize. Alors, ça s’est rempli dans la nuit ! Bref, j’ai obtenu des invitations pour Dominique mais je me pose des questions… Poisson d’avril ?

2 avril – Au mieux, me disais-je en allant à Aix, hier soir, pour L’enterrement de Mozart, nous trouverons une cinquantaine de personnes perdues dans la salle du Grand Théâtre de Provence. Et je ne pouvais davantage me tromper. Il y en avait près de huit cents qui ont écouté dans un parfait et palpable silence la création musicale tout en délices, grâce, drôlerie, entrain, inspirée à Bruno Mantovani par mon petit livret. Certes, pour qui ne connaissait pas l’argument, des moments pouvaient paraître énigmatiques car les paroles enroulées par les voix dans le chant ou emportées par la fièvre instrumentale, n’étaient pas toujours compréhensibles, et peut-être aurait-on dû recourir au système du sous-titrage. Mais les craintes que j’avais furent pulvérisées par l’ovation et les rappels qui suivirent ce concert (la version théâtrale est pour l’automne), et aussi par amis et inconnus qui vinrent au foyer me dire le plaisir qu’ils avaient éprouvé. Mon plaisir à moi, ce fut à la fois la découverte de la partition grave, voluptueuse et capricieuse de Bruno Mantovani et l’allègre précision avec laquelle Roland Hayrabedian dirigeait les voix et instruments de l’ensemble Musicatreize. Et quelle belle idée ils avaient eue de commencer par le premier mouvement d’un quatuor de Mozart pour enchaîner ensuite avec le petit opera buffa !

Ce matin, j’étais en Arles où l’on commentait l’événement. En revenant par les chemins de campagne, j’ai ouvert la radio car j’avais appris qu’Hubert Védrine était le premier invité de la quotidienne émission de Stéphane Bern, Le fou du roi. Qu’allait-il faire là ? m’étais-je demandé. Mettre un peu d’ordre dans la confusion des idées, me suis-je dit en écoutant la tranquille intelligence avec laquelle l’ancien ministre de François Mitterrand dénonçait les simagrées qui, lorsqu’il est question de l’Europe, de la Chine, du Tibet, de l’Islam et des guerres en cours, masquent l’ignorance où l’on se tient du bouleversement d’un monde dont les structures et principes ne sont plus ceux sur lesquels nous persistons à fonder notre autorité. J’y étais d’autant plus attentif que j’avais commencé à lire, tôt ce matin, L’homme qui tombe, le plus récent roman de Don DeLillo où je pressens la terrible autopsie d’un “monde en morceaux”.

Eva me l’avait annoncé ce matin, Régine me l’a confirmé ce midi… Aujourd’hui a paru dans Le Monde (il n’arrivera ici que demain), l’article pour lequel Josyane Savigneau était venue m’interviewer jeudi. J’en ai une photocopie sous les yeux, c’est une pleine page. J’ai reconnu les mots clefs de mon vocabulaire, les obsessions qui m’ont poursuivi, les épisodes qui ont marqué ma vie. Et, au-dessus de l’une des belles photos d’Olivier Metzger, un titre en grosses lettres : “Éditeur par plaisir”. Plaisir n’est-il pas un mot qui nous vient du latin par la Chanson de Roland ?

4 avril – Hier, à l’aube, nous sommes partis par fort mistral. Revenus à la nuit, sitôt sortis de la gare d’Avignon, nous avons compris qu’il nous avait fidèlement attendus. À l’aller comme au retour, TGV et tortillard nous ont donc amenés à Genève et nous en ont ramenés. Au mitan de ces quinze heures, avec fatigue en contrepoint, un grand moment dans la ville où se dénoue l’énigme des Déchirements. Delphine de Candolle nous attendait à Cornavin pour nous conduire à la Société de Lecture où j’avais été accueilli déjà en 1989. Par l’architecture, le décor, la bibliothèque et les salles de lecture, on est tout de suite en plein dix-huitième siècle, mon préféré à bien des titres. Même Lénine fut membre de cette illusre compagnie qui est toujours assidûment fréquentée. Hier, en tout cas, il y avait tant de personnes dans la salle des conférences que j’en vis se presser dans l’encadrement des portes restées ouvertes. On avait affiché à l’entrée la page du Monde. Et je me suis lancé… Écrire c’est lire, ai-je donc dit. Pendant une heure, dans l’improvisation, j’entrepris d’évoquer quelques personnages qui m’aidèrent au fil des âges à explorer les galeries les plus secrètes des livres. Et bien entendu, dans cette ribambelle, Jean-Jacques Rousseau dont j’avais le portrait devant moi, au fond de la salle. Occasion d’évoquer le fameux pet de Madame de Vercellis par quoi, je l’ai dit, l’aventure, l’impertinence, la grâce et la mort, dans cet épisode du Livre II, m’apparurent en 1942 comme le nihil obstat à mon désir d’écrire. J’en vins aux Déchirements et j’en lus deux extraits dont le début du chapitre qui emmène le lecteur à Genève. Sitôt que j’eus achevé, les questions partirent comme volée de flèches. Puis vint une séance de dédicaces. Et une longue, minutieuse interview par la Radio Suisse Romande. En petit cercle, pour finir, on croqua quelques sandwiches et pâtisseries, et l’on fit la visite des lieux. Et le long, le très long retour…
Quelle ripopée, ma vie ! Mais il faudrait que je me défasse de cette fatigue qui me pend obstinément aux basques. En acceptant de vivre à ce rythme, j’ai certes accepté qu’elle soit de la partie. N’empêche qu’il faudrait lui tordre le cou quand elle se croit inévitable et ne l’est pas… Si j’en parle à mon pédiatre, il me dira que le meilleur moyen de narguer la fatigue est encore de ne pas lui céder, de garder le mouvement. Reste que je dois à nouveau repousser les avances de la garce, aujourd’hui, et me méfier de petits signes qui sont souvent de mauvais augure.

En mettant un peu d’ordre sur ma table je retrouve un billet que j’ai écrit à un correspondant qui se plaignait de la lenteur, voire de la désinvolture avec lesquelles les manuscrits sont traités par les éditeurs. Telle est aujourd’hui, par le déferlement, lui avais-je écrit, la situation à laquelle est confronté tout candidat à l’édition. Mais aussi combien s’empressent d’envoyer à l’éditeur un premier jet, à peine fini, sans même l’avoir laissé reposer et sans l’avoir ensuite, distance prise, vraiment relu... Bref, lui ai-je dit, si vous êtes certain, vous, d’avoir relu ce que vous avez réellement écrit, et non ce que vous croyez avoir écrit, et si dès lors vous êtes sûr de la qualité de votre texte et de la réalité de votre talent, il n’est qu’une attitude possible : la persévérance. Oui, je lui ai bien envoyé ce billet, je viens de trouver la réponse au milieu des courriels reçus en mon absence.

Pierre Alechinsky m’a téléphoné qui était récemment à Bruxelles aux obsèques d’Hugo Claus et qui eut alors l’impression de se retrouver dans une ville flamande où l’on ne parlait plus le français. Après, j’ai pensé à ce que j’avais entendu Védrine dire, l’autre jour, à propos des transformations qui nous échappent et de nos critères obsolètes. Et si, me suis-je donc dit, le bilinguisme, avec les querelles qui là-bas donnent à certains tant de fièvre, était peu à peu dépassé, sans qu’ils y prennent garde, par la polyphonie linguistique que font monter d’un côté une incessante immigration et, de l’autre, suite à l’élargissement désordonné de l’Union européenne, le nombre croissant de représentants et fonctionnaires des vingt-sept nations, avec leur cortège de courtisans et lobbyistes... Bruxelles en passe de devenir Babel. Une tour bruissant de langues où les mêmes mots n’ont pas le même sens. Mais avec Pierre c’est moins de cet avenir qui n’est plus le nôtre que nous avons causé. On s’est plutôt attardés au stoïcisme de Hugo Claus qui a choisi de faire ce que tant de nous n’oseront pas : disparaître avant de laisser pour dernière image celle de la dégradation.

Nos amis Bourquin sont passés au mas à l’heure du thé. Ces Genevois étaient arrivés hier au Paradou pendant que nous allions chez eux. Puis le pédiatre a fait une apparition pour juger de la condition dans laquelle m’avait laissé le voyage. Et force m’est de le constater, depuis qu’en cet hiver récent ma santé fut malmenée, il y a trois états où je retrouve à l’instant l’équilibre : à l’écritoire, sur scène et à l’apparition de ce cher pédiatre. Oui, il y a certes quelques autres instants sans mistral ou insomnie, mais ceux-là sont au-delà des mots.

Ce soir, avec une envie de bon vieux classique, nous avons regardé La comtesse aux pieds nus de Mankiewicz, Ava Gardner et Humphrey Bogart. Il y a, je ne sais, dix ou vingt ans que je n’avais plus vu ce film qui a maintenant plus d’un demi-siècle. (Pourquoi l’âge des films me paraît-il plus significatif que celui des romans ?) Première surprise, je le croyais en noir et blanc et il est dans les couleurs assez vulgaires du Technicolor. Deuxième surprise (toujours par comparaison avec le souvenir que j’avais) : une série d’excès mineurs dont le cumul finit par agacer. Troisième surprise, et bonne cette fois : une grande modernité dans la construction narrative. Et puis, et puis… mais là ce n’est plus une surprise, la beauté de Gardner et le talent de Bogart.

5 avril – Ce matin, le soleil brille, le mistral bruisse, et frétille la glycine en fleurs sur la façade du petit mazet au septentrion. Juste avant le déjeuner, Jules est arrivé au mas avec Justine et Félix. Félix est aussitôt parti dans le jardin à la recherche de Caramel, le chat qui fut le sien avant de nous être confié, qui lui est resté fidèle et le lui montre en hérissant sa grande collerette rousse. Avec Justine, j’ai eu le temps de commenter les bonnes notes qu’elle obtient au collège. Jules est à son tour monté dans mon grenier pour me donner des nouvelles d’ici et d’ailleurs. Puis nous nous sommes rassemblés à table dans la cuisine. Je le vois bien, la hâte qui régit le monde gouverne aussi les familles et laisse rarement le temps de tenir une gazette ou de tailler une bavette, un brin philosophique comme je les aime. Mais soudain je me suis rappelé que les enfants allaient rester deux ou trois jours au mas à l’occasion des congés de Pâques. On le trouvera peut-être, ce temps…
Quelqu’un, cette nuit, à l’antenne de France Culture, parlait du présent dans des termes qui me sont familiers. Comme d’une chose qu’il convient de déguster et qu’il ne faut ni trop alourdir par des regrets ni comprometttre par l’attente d’un incertain avenir. Je ne sais pas qui parlait ainsi, j’étais entre sommeil et insomnie, j’entendais mal et la voix était étrangère. Mais je me suis rendormi dans le plaisir de savoir que je n’étais pas seul à vouloir que chaque heure fût une riche oasis où l’on s’arrête dans la traversée du temps.

Fin d’après-midi en Arles pour l’inauguration de l’exposition où nous étions nigaudement allés samedi dernier… Exposition d’affiches de Pierre Alechinsky qui se serait tenue au musée Réattu sans les travaux en cours. Je croyais connaître la plupart de ces affiches. Surprise d’en découvrir, dans les trois salles, un grand nombre que je n’avais jamais vues. Par l’illustration, la composition et le texte elles proposent, ainsi réunies, une belle initiation à l’art exigeant d’Alechinsky. Et puis elles racontent maintes histoires d’un parcours auquel je fus parfois mêlé. Le Tout Arles était là et nombre d’amis. Parmi les discours de circonstance, une brève allocution de Pierre qui a fait avec humour et un brin de tendresse l’éloge du geste et de la lenteur insupportables pour les enragés de la vitesse, de la performance et du profit.

Les enfants en vacances avaient ce soir envie de voir un film de grands avec les grands. Jules a proposé que nous regardions Le ruffian de José Giovanni. Justine et Félix ont aimé revoir des paysages qu’ils avaient entrevus lors de leur séjour, l’an dernier, sur la côte ouest du Canada, ils ont ri, ils ont eu peur, ils ont parfois demandé des explications et sont partis se coucher dans la bonne humeur. Je n’imagine pas qu’ils aient pu apprécier comme moi la tragique douceur dans les regards en coin de Claudia Cardinale ni la bonne tronche de Lino Ventura, même si, pour d’incompréhensibles raisons, leur père a prétendu parfois devant eux qu’il fut un temps où, par certains côtés, je lui ressemblais…

6 avril – Couché, tous feux éteints, le souvenir m’est revenu d’autres regards et insondables sourires de Claudia Cardinale qui me sont apparus dans la luminescence de l’obscurité. En particulier ceux qu’autrefois j’avais épiés, cueillis, recueillis dans Un homme amoureux de Diane Kurys où elle avait le second mais admirable rôle de Julia, mère de Jane (Greta Scacchi). Afin d’échapper à cette sorte de spirale dont je redoute les analogies, je me suis relevé pour consulter le Calendrier celtique. Mais là j’ai découvert que Claudia Cardinale était née sous le signe de l’Érable. Bizarre, bizarre, moi aussi. “Celui qui est venu au monde sous le signe de l’Érable, ai-je lu, n’est jamais tout à fait satisfait des réponses courantes.” Ces lieux communs auraient dû me basculer dans le ravin du sommeil et je me suis recouché. Raté, insomnie bien en vue, un vrai récif. Alors j’ai refait de la lumière et un peu de lecture comparative avec deux romans que j’hésite à enlever de ma table de chevet, La réserve de Russell Banks et L’homme qui tombe de Don DeLillo, en y mêlant des fragments du roman non encore traduit de Paul Auster, Man in the Dark. Auster, Banks, DeLillo… nouveau branlebas de la mémoire et roulements de tambour pour les trois premiers romanciers américains que j’ai publiés. Ce fut un va-et-vient dans la révolte, le tumulte et l’admiration. Et il n’était pas loin de cinq heures quand, n’attendant plus rien du polymorphe Morphée, j’ai recouru au somnifère. Avant de m’endormir pour de bon, je me suis encore dit que, maintenant, je voyageais de nuit plus que de jour. Et j’ai pensé au Plume de Michaux car je commence peut-être à lui ressembler et, comme lui, à conjurer le sort en évoquant les “malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement.”

Une pipe à laquelle je tenais s’est brisée comme une ampoule pendant que je la nettoyais avec le soin que j’y mets toujours. Irréparable ! C’était l’une de mes Dunhill préférées, d’une légèreté sans pareille et d'une bruyère très complice de l’arôme du tabac. Des Dunhill, les meilleures mais aussi les plus chères, j’en ai pas mal, posées sur un ratelier devant moi, à portée de main, je devrais être consolable. Mais celle qui s’est brisée avait une finesse incomparable et telle est peut-être la cause de l’accident.
Les pipes ont pour moi toute une histoire. La première me fut offerte par mon père, dans l’adolescence, quand il m’initia à l’apiculture qui était son violon d’Ingres. Si tu as l’enfumoir entre les dents, m’avait-il dit (il avait peut-être dit : dans la gueule), tu as les mains libres pour manipuler les cadres de la ruche. Et il m’avait appris à souffler de petites bouffées en direction des abeilles qui grouillaient sur les gâteaux de cire et de miel.
Je me souviens de mon indignation quand je ne sais plus qui, bien plus tard, me raconta que Staline, ne fumant que des Dunhill, s’en voyait offrir par la plupart de ses visiteurs, et qu’il jetait la pipe ou l’abandonnait après l’avoir fumée une fois, une seule... Mais que sont les Dunhill de ce monstre devenues ? Je me le suis demandé chaque fois que j’ai vu, à la vitrine d’un pipier du Palais Royal, des Dunhill rénovées qui coûtaient aussi et parfois plus cher que les neuves. Et si c’étaient les Dunhill de Staline ?

Je serais bien en peine de raconter ce qui s’est déroulé ce soir sur notre écran mais j’ai toujours aimé l’art de Michel Deville et, sans prendre plaisir à l’argument de Toutes peines confondues, j’en ai pris cette fois encore à observer sa manière d’épier ses personnages, de choisir décors et paysages, de régler le rythme en virtuose, de choisir la juste musique, d’éclairer et de monter les scènes…

7 avril – Le soleil a beau s’être mis de la partie et le mistral rester discret (alors qu’il neige dans l’Est et chez les ch’tis), les lundis ont toujours l'allure rébarbative qu’ils avaient au temps de l’école. Appels, courriels, crêtes d’impatience, creux de détresse, bonnes nouvelles auxquelles de moins bonnes font baisser la tête, plaintes et plaisirs alternés, lectures obligées dont les feuillets sortent d’un tonneau des Danaïdes... Un cinéaste est venu me voir qui prépare un film où passera le souvenir de Berberova, nous avons évoqué l’affaire Kravchenko et notre conversation m’a remis dans les mains des livres qu’il faudrait relire.

Pour nous évader, ce soir, nous avons choisi dans le bouquet des films disponibles, The Killers, vieux polar de Don Siegel, d’après Hemingway, avec Lee Marvin, Angie Dickinson, John Cassavetes et… Ronald Reagan dans le dernier rôle qu’il eut à l’écran. Je me suis plusieurs fois égaré dans l’intrigue car le tumulte de ce lundi me rappelait à lui.

8 avril – Ciel bas et lourd, on le dirait pollué. Peu de courriels ce matin mais, en revanche, une tripotée d’appels à signer et quelques curiosités dont une selon laquelle, dans les préaux des écoles de Bergues au dix-neuvième siècle, un avis était affiché qui disait : "Il est interdit de parler flamand et d'uriner sur les murs." Voilà qui m’a rappelé l'interdiction faite aux chiens et aux Chinois de se promener sur le Strand à Shangaï, aux Noirs de fréquenter les lieux réservés aux Blancs, aux Juifs de sortir du ghetto sauf pour aller au crématoire, aux femmes de prétendre aux droits des hommes, etc, etc.
Les tueries à mots couverts et les massacres silencieux qui, depuis des siècles, se déroulent en marge des conflits et des guerres, les raisons qu’on en donne et les prétextes qu’on y prend, les interdictions qu’on multplie et les libertés qu’on étouffe, les olympiades et la “phynance” qui s’enlacent dans le même bal masqué me font penser, avec tous les malentendus que cela peut entraîner, à la dérive des continents dont la description par Alfred Wegener avait tant impressionné mon grand-père que, par leçons répétées, il l’inscrivit dans mon imaginaire. Il me suffit donc de fermer les yeux (ce n’est même pas nécessaire) pour revoir quelques spectacles grandioses, chaînes de montagnes, cirques, canyons, volcans, chaussée des géants, et comprendre qu’ils ne sont en réalité que concrétions advenues après de violentes convulsions géologiques. L’Histoire aussi a ses paysages figés dans le temps qui témoignent d’identiques convulsions…

La morosité que j’ai depuis quelques jours vient pour une part de lettres qu’il m’a fallu écrire à des personnes que j’estime et qui m’avaient chacune confié un manuscrit. Je sais les blessures que ces lettres peuvent provoquer quand elles n’annoncent pas que le livre sera proposé à l’édition. Et je m’attends alors à lire des mots qui révéleront le désarroi, la tristesse, la colère… Or une lettre arrive, elle est tendre, elle s’ouvre sur un horizon d’eaux, et dans la brume j’entrevois ce que le texte aurait pu révéler au-delà de ce qu’il dit... Pendant que je relisais cette lettre avec émotion, un gros pic vert à bonnet rouge s’est mis à piocher dans la terre ameublie par la pluie pour y trouver sa pitance. Obstinément. C’est la vie.

Pour la dernière soirée avec eux, Justine et Félix que j’ai si peu vus nous avaient demandé de leur projeter à nouveau Le mécano de la “General”. Ce film a mon âge et Buster Keaton, tout muet qu’il soit à l’écran, parle aux petits comme je ne saurais le faire. Félix a encore montré de la méfiance pour les héros car on lui a fourré dans la tête que les sudistes étaient tous des esclavagistes. Pas facile de ramener la juste mesure… Demain matin je ne verrai pas ces minots car je serai parti de bonne heure chez Actes Sud et lorsque j’en reviendrai ils seront partis à leur tour chez d’autres grands-parents. On les reverra dans un mois. La présence des enfants, comme les gâteaux, ça se distribue en parts plus ou moins égales. L’incomplétude qui en vient se mêle aux questions suscitées par le virage que leur père vient de prendre dans sa carrière.

9 avril – En arrivant au Méjan, ce matin, je me suis garé de manière telle que je n’ai pas vu ce que j’ai découvert ensuite sur la façade de la chapelle : la grande photo que Nathalie avait mise en place pour annoncer la lecture des Déchirements que nous y ferons à deux voix, Chloé Réjon et moi, le 22. Après quelques échanges comme je les aime, j’ai quitté Actes Sud assez tôt afin de me retrouver au mas à temps pour accueillir une équipe du journal télévisé de TF1 qui venait y tourner un sujet. J’ai beau le savoir de longue date, je suis toujours surpris par le temps et le déploiement de moyens qu’exigent quelques minutes de présence au petit écran. Ils étaient trois, d’un professionalisme minutieux, qui ont passé trois heures ici. Interrompues, il est vrai, par le déjeuner que Christine, entre deux pages de traduction, avait réussi à nous préparer. Après quoi ils sont partis pour Arles afin d’y compléter leur reportage.

C’est cinq ans après Bonnie and Clyde d’Arhur Penn que Martin Scorcese a tourné Boxcar Bertha, un film déniché ce soir, un peu par chance, un peu par hasard dans le programme de la télévision. C’est en effet pendant la dépression des années trente que se déroulent les deux histoires qui toutes deux mettent en scène un couple que l’infortune d’alors conduit au crime. Mais si, dans Boxcar Bertha, la violence laisse peu de place à la jubilation qu’elle engendre parfois dans Bonnie and Clyde, en revanche la tragédie y culmine avec la crucifixion de Big Bill (David Carradine) par les briseurs de grève et elle fournit un troublant contrepoint à l’érotisme de la jeune Barbara Hershey. Cette actrice que je croyais ne pas connaître, en cherchant un peu je découvre que nous l’avons vue dans Hannah et ses sœurs, tourné par Woody Allen quatorze ans plus tard. Donc à revoir. Bref, la journée se termine par une découverte.

10 avril – Le dernier jour de la quatre-vingt-troisième année commence par l’aide que me demande Christine pour la traduction d’un poème d’Enrique Banchs, El tigre, cité dans un livre d’Alberto Manguel. C’est un exercice difficile qui me rappelle le temps (1985) où, avec Philippa Wehle, je traduisais les Jimmy’s Blues de James Baldwin. Il s’agissait alors comme ici d’accorder la traduction au rythme. Pour El tigre j’avais à ma disposition le texte espagnol et la traduction anglaise qu’en a faite Manguel.
Tornasolando el flanco a su sinuoso
Paso va el tigre suave como un verso…

Turning his iridescent side in sinuous step
The tiger passes sleek and smooth as verse…

De son pas sinueux, le corps paré par la lumière,
Gracieux comme un poème, le tigre passe...
Moi, j’ai passé trois heures sur les treize vers du poème mais nul doute que j’en passerai d’autres quand, avec un jour ou deux de recul, je serai en mesure de relire ce que j’ai traduit et vraiment écrit.

Déjeuné avec A* puis, pour répondre à sa curiosité, exhumé deux manuscrits anciens et impubliés où je reconnais et ne reconnais pas mon écriture. Mais il est hors de question de les reprendre. J’en suis maintenant à mille lieues. Que leurs personnages se prélassent ou se morfondent, non pas comme el tigre dans la lumière, mais dans l’ombre et la pousssière des archives…

Au programme de Cinéma Star qui propose de bons films des années 80, il y en avait un, ce soir, Shining Through, auquel je ne donnerais sans doute pas une palme d’or ou d’argent. Mais, dans sa première partie, il nous a séduits par l’humour dans l’affrontement de Mélanie Griffith avec Kirk Douglas et, dans la suite assez conventionnelle, c’est le jeu seul de l’actrice qui a compté.

11 avril – Midi… Depuis ce matin, il pleut, trop rares et trop fines gouttes que demain le mistral chassera d’un revers. Mais il y a aussi une pluie de courriels et appels qui, telles des bulles colorées, se posent sur les quatre-vingt-trois arbres de mon verger. Je les cueille pour me livrer à une joyeuse jonglerie dont il est inutile de me dire qu’elle n’est plus de mon âge. Au contraire ! Même France Inter s’est mis de la partie en diffusant, dans l’émission Esprit critique de Vincent Josse, l’entretien à bâtons rompus que j’avais eu avec Thierry Fiorile sur quelques livres “anciens” de ma bibliothèque toujours prêts à s’ouvrir comme autant de boîtes de Pandore. Musil, Barbey d’Aurevilly, Cohen, Giono et alii… Merci aux uns, merci aux autres.

C’est bien la première fois que je tombe dans un journal (une page entière du Monde) sur le nom d’Orbais-l’Abbaye, un petit village qui est inscrit dans le thésaurus de mes souvenirs d’enfance car avant-guerre j’y ai passé d’inoubliables vacances chez une tante et un oncle d’adoption. Ils avaient l’âge de mes grands-parents, elle s’appelait Blanche et avait pour passion son jardin et ses lapins ; Benjamin, lui, était opticien de métier avec vitrine sur la Grand-rue. Blanche m’envoyait le matin acheter le pain en forme de couronne, Benjamin me montrait des souvenirs de 14-18 dont il faisait collection, et parfois il m’emmenait à la pêche au bord du Surmelin. Un jour, il me fit voir la roue du pressoir communal, m’invita à y monter puis à faire un pas après l’autre pour mettre en train cette grande cage à écureuil. Peut-être pensait-il que je n’en avais pas la force mais quand la roue s’ébranla, il se précipita pour l’enrayer car j’avais agrippé un rayon et j’allais me retrouver la tête en bas. Une allégorie de la peur que j’ai replacée dans l’un de mes romans. L’oncle Benjamin m’avait appris qu’Orbais-l’Abbaye fait partie de la Champagne dite pouilleuse. Le mot m’avait frappé par son étrangeté... Pouilleuse, en effet, cette parcelle de Champagne puisque, m’apprend Le Monde, on vient de la déclasser lors de la révision de l’A.O.C.

Après une longue absence, elle était en Afrique, M* a réapparu à l’heure du thé. J’avais l’impression qu’elle venait de retomber sur terre après un lent et long saut qui avait duré tout l’hiver et même un peu plus. Dieu merci, pas d’inventaires obligés entre nous, mais quelques impressions fortes qui en tiennent lieu.

Pour fêter le père et le grand-père il y eut ce soir grande tablée familiale, un dîner de gala, les cadeaux des grands, les histoires, poèmes et dessins composés par les petits. Comme si, du haut de ses sept ans, elle avait déjà accédé à la sagesse, Claudine a écrit sous le dessin d’une tortue : “Si tu penses à cette tortue, cette tortue pensera à toi.” Peut-être pour me rappeler que demain j’aurai le même âge avec un jour de plus.

12 avril – C’était prévu, ma nouvelle année commence avec le soleil et le mistral. Après la lecture de La Provence, ce matin, j’ai parcouru le dernier numéro de La Quinzaine littéraire. Où se manifestent fidèles partis pris et judicieux conseils. J’ai très envie, par exemple, de lire la Théorie des prépositions de Claude Royet-Journoud qui, je l’apprends, vient de paraître chez P.O.L. Et première d’entre elles, justement, ce chez, une préposition qui échappe à toute saisie du sens pour rebondir indéfiniment…

Dominique Sassoon est apparu vers dix heures. On a tout de suite discuté de la disposition des réflexions, souvenirs et points de vue qu’il a rassemblés dans ses “carnets de bloc” intitulés Évariste et les chirurgiens. Il m’eût étonné que le nom d’Illitch et ses points de vue sur l’école et la médecine ne se mêlent pas à nos échanges. Et ça n’a pas manqué. Puis, par bien des détours, nous sommes arrivés à la rumeur… Comment expliquer l’agrégation de sentiments, d’opinions, d’allusions et de bruits qui prolifèrent au fil d’invisibles rhizomes jusqu’à consacrer par une floraison soudaine certains livres en laissant dans l’ombre d’autres qui n’avaient pas moins de mérite ? Et il fut évidemment question de Millenium, cette trilogie dont le titre est maintenant plus connu que le nom de son auteur, Stieg Larsson. D’une certaine manière, les commentaires de Dominique, qui a dévoré les trois volumes, m’ont éclairé quand il a commenté l’irréprochable précision avec laquelle Larsson décrit des actes médicaux et, notamment, le processus complexe d’une anesthésie. Voilà peut-être, ai-je pensé, de quoi se nourrit la rumeur : la justesse dans la fiction. Ni la phrase, ni le style… Du coup on a viré vers Proust jusqu’à ce qu’il fût l’heure de nous séparer.

Après le déjeuner, avec rites d’usage et précautions, j’ai entrepris de culotter la légère et belle Dunhill au grain noir que Françoise m’a offerte hier soir. Je le sais de longue date, c’est aux premières bouffées que l’on devine la qualité de la bruyère et que l’on pressent le plaisir qu’on aura d'une petite bouffarde. J’ai regardé les autres Dunhill alignées sur le ratelier, chacune a son histoire et son tempérament. Pour un peu je dirais qu’elles m’observaient avec jalousie dans mes relations avec la nouvelle.

S* a reparu qui attend un enfant pour l’automne. Il y a bien six mois que nous ne nous étions plus vus, la brune est devenue blonde, la vivacité de ses propos et des regards n’a pas changé. Il fut question, à petites phrases, du monde qui brinquebale et de l’aide que l’on peut attendre de la philosophie à laquelle il importerait d’initier très tôt les enfants. Mon utopie, quoi…

Et puis, ce soir, rebond de l’Histoire. Grâce à un DVD qu’elle m’a offert hier, nous avons revu avec Louise Good Night, and Good Luck, le film dramatique et très enlevé, serré même, que George Clooney a consacré à la chasse aux sorcières du sénateur McCarthy de sinistre mémoire qui y tient son propre rôle par des images d’actualité…

13 avril – En paressant un peu j’écoutais ce matin les informations et quelques interviews que Stéphane Paoli menait avec talent. Et soudain je pris conscience qu’à peu près chacune des réponses comportait nombre de c’est vrai que ou c’est sûr que… Quel révélateur d’incertitude !
Pour Les nouveaux mots du pouvoir, l’abécédaire critique auquel Pascal Durand m’avait invité à participer l’an dernier, j’avais rédigé deux notules, l’une sur l’expression récurrente écoutez qui peut aussi bien vouloir dire écoutez-moi que taisez-vous, et l’autre sur le non moins fréquent vous voyez proféré quand précisément on ne voit rien. C’est sûr qu’à l’époque j’aurais dû penser à c’est vrai que, c’est vrai que j’aurais pu proposer c’est sûr que… Ivrognerie verbale du matin ! me souffle mon Doppelgänger.

Les célébrations se succèdent, aujourd’hui c’est l’anniversaire de la petite Odile. Pour le mien, elle avait composé un joli poème, L’école, où elle disait : Lecture me rend meilleure et plus loin : La poésie, ça fait rêver. Pour elle qui joue avec les mots, j’en ai improvisé un qui dit entre autres :
Prudence donc, Odile, quand tu joues avec eux…
Il te faut maîtresse rester de leur ménagerie
et réfléchir trois fois avant de mettre au zèbre
la crinière du lion ou des ailes aux poissons.
J’en étais à me débattre avec d’exaspérants courriels quand j’ai décidé de faire une halte en ouvrant la télévision. J’ai alors vu sur la 5 la fin d’un documentaire consacré au destin de Jean Seberg et ainsi ai-je revu la tristesse d’un sourire dont Frédéric Mitterrand parlait avec une si juste douceur. Jean Seberg aurait pu être notre voisine car, au moment où nous sommes arrivés au Paradou, Romain Gary et elle avaient jeté leur dévolu sur un mas d’ici, dit “de la grosse platane”. La transaction n’a pas abouti mais j’ai souvent pensé à ce voisinage manqué comme à l’une des bifurcations qui font faire au destin des uns et des autres d’irréversibles zigzags. Reste que l’insondable sourire de Jean Seberg m’a délivré de l’exaspération par laquelle je m’étais laissé prendre.

Mais la violence est revenue dans la soirée car nous avons revu avec Louise le film de Joel Schumacher, Veronica Guerin, la véridique histoire de la journaliste irlandaise qui paya de sa vie, en 1996, la lutte qu’elle avait entreprise contre la drogue. L’émouvante beauté de Cate Blanchett dans ce rôle donne à cette violence ses accents de tragédie. Et je comprends le grave plaisir de Russell Banks à l’idée qu’elle ait été choisie par Scorsese pour tourner American Darling.

14 avril – Soleil et vent avec légèreté jouaient du xylophone ce matin sur les feuilles du platane qui ont grandi si vite que déjà le ciel n’est presque plus visible à travers la ramure. Louise et ses trois fillettes sont reparties pour Montpellier au moment où en arrivait Sophie Guiraud du Midi Libre, accompagnée d’un photographe. Interview en prévision de la soirée du 29 à la librairie Sauramps. Il fut question du trentenariat d’Actes Sud, du sens de la lecture, du rôle des livres et, à la fin, de l’un d’entre eux, Les déchirements.

Sous les nouvelles inquiétantes que l’on donne au sujet de la santé d’Aimé Césaire, il se murmure qu’on le “maintiendrait” en vie pour laisser au président Sarkozy le temps d’assister aux obsèques. (Tiens, et Sharon ?) Je repensais à la conversation que j’avais samedi avec Dominique au sujet de la rumeur. Oui, elle peut porter des livres très haut, mais dans un autre registre elle peut aussi propager la gale de la méfiance.

Par Roger Grenier qui m’appelle de Paris j’apprends que l’Association internationale des amis de Valery Larbaud aurait souhaité que j’aille à Vichy pour y parler des voies que j’ai prises. J’imagine que c’est à l’occasion de la remise d’un prix qui est attribué chaque année et que je reçus en1983 pour Éléonore à Dresde. C’est hélas impossible, on ne peut être partout en même temps. Nobody is perfect.

Avant de fermer la boutique électronique pour le restant de la semaine où je cours à Paris et à Bruxelles, j’ai commencé à préparer la causerie que je ferai le 15 mai à Nîmes devant un public d’architectes et d’urbanistes : La maison commence par le toit. Vieille sentence chinoise... Je crois que j’y trouverai plaisir car je m’y prendrai en trois temps. D’abord en feuilletant un carnet de choses vues ou vécues, ensuite en évoquant l’architecture comme une fiction et enfin en rappelant que le roman commence par le titre comme la maison par le toit.

À partir de 1985, Nina Berberova vint chaque année en France pour y rencontrer lecteurs, libraires et critiques qui lui avaient apporté une reconnaissance qu’elle avait si longtemps attendue. Elle traversa plusieurs fois l’Atlantique. Puis, un jour, elle renonça. Elle finit par m’avouer que voyager seule l’angoissait. Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait alors et je mesure le privilège d’avoir Christine à mes côtés pour chacun de mes déplacements.

Pour regarder jusqu’au bout Sliding Doors, où elle a un rôle dédoublé, il fallait vraiment aimer Gwyneth Paltrow, comme nous l’aimons depuis que nous l’avons découverte dans Shakespeare in Love, tourné la même année 1998.

15 avril – Ce matin, on traversait le Chalonnais auquel des inondations donnaient des allures d’Everglades, il eût fallu rouler au pas et même faire halte car, sous la lumière tourmentée, le spectacle était grandiose. Le TGV filait, j’ai jeté un coup d’œil circulaire dans la voiture, la plupart des passagers somnolaient, les uns devant un ordinateur inutilement ouvert, d’autres devant un journal abandonné. J’ai relu la première page de Libé (Le Monde était hier en grève) : “Au secours, Berlusconi revient !” Tout était dit en deux mots.

A Paris, de gros nuages partaient vers le sud et par intermittence dérobaient le soleil… Déjeuner à la Contrescarpe mais je n’y ai pas vu Colette et ne me suis donc pas pris pour Valentin. Après, petite sieste interrompue par une explosion, suivie d’un incendie C’était rue Descartes… où habitait Colette.

16 avril – Le Centre Wallonie-Bruxelles affichait complet hier soir. Dans l’ombre de la grande salle j’ai reconnu quelques visages, mais ensuite j’ai tourné le dos au public car il avait été décidé au dernier moment que je ne m’assoirais pas avec les intervenants autour de la très rectangulaire table ronde installée sur la scène. Juste décision car ils eurent ainsi plus de liberté pour s’exprimer et moi plus de plaisir à les entendre. Françoise, avec l’air de descendre de la passerelle de l’avion qui l’avait amenée de Marseille pour monter sur la scène, ponctua sa petite allocution d’ouverture par un extrait de la Lettre à Jeanne que j’écrivis à la naissance de ma première arrière-petite-fille. Une variation sur le thème “plaisir et nécessité”. Et tout de suite après Chloé Réjon vint lire un premier extrait des Déchirements. Je compris ainsi que, dans cette soirée, l’écrivain aurait le pas sur l’éditeur. De sa voix complice, Chloé allait d’ailleurs lire d’autres extraits pendant le déroulement des deux “tables rondes”.
La première avait été confiée à Pascal Durand qui, par son commentaire, ouvrit les grilles d’un parc où vinrent à passer Nancy Huston qui mit l’accent sur le rôle des femmes dans mes romans, Jacques De Decker qui dévoila quelques racines et rhizomes, et Jean-Luc Outers qui évoqua les modes narratifs. La seconde table, qui était dévolue à l’éditeur, s’inscrivit dans la suite de la première car Jacques De Decker, avec le titre d’un de mes essais – Sur les quatre claviers de mon petite orgue : lire, écrire, découvrir, éditer – le rappela : “éditer c’est écrire”. Intervinrent alors Farouk Mardam-Bey pour dire l’ouverture que très tôt je fis à la littérature arabe dans le catalogue d’Actes Sud, Sabine Wespieser pour évoquer “l’édition avec éditeur” à laquelle je l’initiai, Thierry Fabre pour parler de notre travail à La pensée de midi, Pascal Durand pour évoquer mes cours de jadis à l’université de Liège et le dépôt que j’y ai fait de mes archives, et Christine enfin pour décrire nos débuts dans l’édition et sa conversion à la traduction.
Je savais qu’après cela on me demanderait quelques mots de conclusion. J’en avais préparé mais tous avaient été repris au cours des deux tables rondes. Alors je me suis raccroché au vers de Jean Cutat – J’ai passé l’âge d’être vieux – pour dire que ce soir, si j’en croyais les intervenants, je n’avais peut-être pas eu tort de l’adopter pour devise. Plus tard, je me suis retrouvé dans la librairie du centre, signant à tour de bras pour des amis et des inconnus qui ne cessaient de me parler pendant que je dédicaçais… Je redoute les fautes qui ont pu se glisser à cette occasion. Pas eu le temps de remercier les organisateurs et les participants comme je l’aurais voulu, déjà un taxi nous attendait, Christine, Françoise et moi, dans cette rue Quincampoix qui me faisait penser, par un capricieux télescopage des souvenirs, à de vieux quartiers de Pékin.

Ce matin la ronde a repris avec la venue de Nicolas Cauchy qui, pour un site littéraire d’internet, m’a fait parler pendant près de deux heures, devant une petite caméra et dans une sorte de vagabondage, sur l’usage de l’écriture et le sens du sous-texte. Et je suis curieux de ce qu’il en prendra pour le sujet de vingt minutes qu’il s’est fixé... Quand il fut question des Carnets, l’envie m’est revenue d’évoquer l’admirative curiosité que j’ai depuis longtemps pour le journal auquel Samuel Pepys ne renonça qu’au moment où il perdit la vue. Je me souviens aussi d’avoir attiré l’attention de Cauchy sur les multiples signes que nous ne savons encore interpréter avec certitude alors qu’ils sont annonciateurs d’un avenir qui pourrait ne pas correspondre au pessimisme auquel nous cédons volontiers. A ce moment-là, Christine m’a lu une citation d’Hésiode qu’elle venait de découvrir dans une page de débats du Monde : “Notre monde atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être loin.” Ecrit au VIIème siècle avant notre ère ! Ce n’est pas seulement raison qu’il faut garder, mais aussi prudence.

Reçu en début de soirée avec grande courtoisie à L’Arbre à lettres, la belle librairie qui est dans notre quartier, au bas de la rue Mouffetard. Antoine Fron a présenté Les déchirements, j’ai lu trois extraits, signé quelques exemplaires. Puis remonté la rue Mouffetard. Demain, dernière étape de la semaine à Bruxelles.

17 avril – Le Thalys a beau avoir ramené le temps de parcours à moins d’une heure et demie, les voyageurs y combinaient ce matin le petit-déjeuner qui leur était offert, l’usage de l’ordinateur qu’ils avaient emporté et celui, assez frénétique, du portable dont ils ne se séparent jamais. Il suffit de voir la manière dont, entre deux conversations, ils serrent le cher petit appareil dans le creux de la main. Il y avait même près de nous un avocat qui, sans interrompre sa “collation”, dictait son courrier par téléphone à une secrétaire nommée Denise (indiscrétion de l’appel vocal). Mais en croisant C* nous avons appris que s’ouvrait aujourd’hui à Bruxelles une importante exposition d’art contemporain. Sans doute très animée par l’art des affaires.

Une incroyable chance nous vaut depuis le départ du Paradou un temps ensoleillé, et même aujourd’hui à Bruxelles où, selon la météo, c’est (et ce sera) le seul beau jour de la semaine. Alors, sitôt notre léger bagage confié à l’hôtel, nous nous sommes promenés dans le quartier du Béguinage pour y revoir l’église, pur chef-d’œuvre baroque en restauration, et un hôtel de maître du XVIIème siècle qui depuis longtemps fait mon admiration car il est l’un des vestiges épargnés par la bruxellisation (i.e. “destruction sans objet du tissu urbain”) qui a ravagé la ville. Et puis, avec de petites soles arrosées d’une bière légère, nous avons déjeuné à la Marie-Joseph où se tinrent tant de rencontres dans le temps où j’habitais cette ville et ce pays. Un temps où il n’était pas encore à ce point déchiré par ses querelles linguistiques et les ressentiments qui les attisent.

Le petit amphithéâtre de chaises dans la librairie Tropisme était plein quand Monique Verdussen a entrepris ce soir de désigner ma présence dans le dernier de mes romans et en particulier dans les réflexions et regards sur les femmes. Je n’ai de présence que par l’écriture, ai-je tenté de dire, et les regards sont ceux de Valentin. Je voulais ainsi défendre les droits et fantaisies de l’imaginaire et la part de l’incertitude romanesque. Et pour le montrer j’ai fait une lecture de la scène où Valentin observe Colette installée comme un personnage de Hopper à La Chope de la Contrescarpe. Mais ce que le public n’a peut-être pas vu, sauf ceux du premier rang, c’est que notre dialogue était doublé par celui que nous avions quand Monique me couvrait la main de la sienne ou quand je lui saisissais le poignet pour mieux marquer la part intime que nous prenions à notre propre débat. Il y eut à la fin les questions venues du public, les réponses que je fis, les signatures qui suivirent. A chaque moment de cette soirée j’ai découvert des visages amis mêlés à ceux d’inconnus et j’eus du mal, dans ces retrouvailles bruxelloises, à ne pas sacrifier les uns aux autres. Nous sommes rentrés à pied, Christine et moi, et nous nous sommes arrêtés un moment pour voir la lune trembler dans des voiles de brume juste au-dessus du célèbre Théâtre de la Monnaie.

18 avril – Comme le Thalys approchait de Paris, ce matin, il s’immobilisa dans cette zone imprécise qui n’est plus de la campagne et n’est pas encore de la ville. Presque plus d’arbres et, déjà visibles, les premières barres d’immeubles. Des hommes d’affaires s’inquiétaient du retard en cherchant compassion dans le regard des autres. La voix de l’hôtesse vint enfin donner une explication : le conducteur du train avait été avisé qu’il y avait des enfants sur la voie. Quelques minutes après on repartait avec une lenteur qui permit de voir que la voie ferrée longeait des immeubles déglingués qui n’en étaient séparés que par des talus désherbés et des treillis arrachés. A voir ce lieu de désespoir, on peut comprendre que de jeunes désœuvrés soient tentés d’aller sur la voie défier le monde qui les ignore ou les méprise et dans une sorte de concours y risquer leur vie...

Après une pause à Paris, retour assez surréaliste… D’abord, et nous ne l’avions pas prévu, encombrements liés aux départs des petits (et grands) Parisiens en vacances scolaires. Chaque compartiment était encombré de gens et de bagages comme une Peugeot prête à embarquer à Marseille pour l’Algérie. Quelques variations sur portables se sont fait entendre, un basset en laisse a commencé à geindre à Paris, et de sa ridicule petite taille il hurlerait à la mort quand nous arriverions en Avignon. Pas loin de moi était assis un moine en soutane avec scapulaire et capuchon, son habit était d’une étoffe grise raffinée, la coupe impeccable, la ceinture faite d’un chapelet avec perles couleur terre cuite sur deux rangs. Ce moine aux cheveux courts était jeune, il portait des lunettes à fine monture, il avait une tête de normalien et je ne voyais pas à quel ordre il pouvait appartenir ni pourquoi il en avait gardé l’habit pour voyager en première classe. Il avait ouvert sur la tablette un dossier qui portait un titre écrit à la main, en grandes lettres noires... Apocalypse. De temps à autre il y ajoutait une note brève avec un stylo à bille qu’il suçotait ensuite. Il ne regardait pas le paysage, il ne levait pas les yeux, je n’ai pas croisé son regard. En Avignon il est resté dans le TGV et nous, après quatre jours de beau temps qu’on nous avait promis maussades, nous sommes descendus sous un ciel de plomb avec vent du sud et cette pluie forte et drue que les Belges appellent “drache”, d’un nom accueilli, voici quelques années, par l’Académie française en compagnie de quelques autres comme “drève” ou “aubette”.
Dans la cour du mas, la pluie avait mis des “flaches” (mot picard de mon enfance adoubé par Rimbaud : Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache…) Sur ma table journaux et lettres s’étalaient en compagnie des cinq derniers volumes de la collection “philosophie” du Monde. Et puis ouverture de l’ordinateur sur l’écran duquel j’ai vu se bousculer dans la hâte d’être lus plus de deux cents courriels avec une bonne part de pourriels que je me suis promis de faire disparaître, dès ce soir, après le petit film que nous avions envie de voir pour retrouver notre rythme et nos rites. Mais l’orage est revenu sans prévenir, la télé est tombée en panne et quand je suis remonté dans mon grenier j’ai retrouvé la messagerie dans le coma…

19 avril – “Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être”, dit Lewis Carroll cité par l’agenda de la Pléiade à la date de ce jour. Et c’est suivi d’une irrésistible paraphrase du conseil énoncé. Mais, par ce matin gris et maussade, j’ai beau me contraindre au calme et m’efforcer à la sérénité devant M* et B* qui sont venus travailler avec moi, je ne peux dissimuler l’embarras où je suis quand, le tri des courriels achevé, je vois qu’il reste une trentaine auxquels j’ai le désir de répondre. Sans compter que je voudrais aussi remercier les personnes qui m’ont accueilli à Paris et à Bruxelles et celles qui ont préparé ces rencontres et contribué à leur réussite. J’ai rouvert Les voies de l’écriture au chapitre que j’y avais consacré en 1969 à Max-Pol Fouchet car je me souvenais qu’il disait quelque chose sur ce sujet. En effet… “Je souffre, disait-il, d’avoir à écrire des lettres. Une lettre doit s’écrire très vite, n’est-ce pas ? (…) Si bien que je n’écris pas et que l’on se fâche. Et si je n’écris pas, c’est parce que, me semble-t-il, j’avilirais l’écriture.” Avilir me paraît excessif car il y a des brèves admirables et j’en ai de la main de Max-Pol Fouchet. Mais tout en même temps, c'est beaucoup, c'est trop... Et encore faudrait-il ranimer la messagerie !

Aimé Césaire, “le nègre fondamental” a passé de l’autre côté pendant que nous étions en voyage, on lui fera demain des obsèques nationales à Fort-de-France et certaines voix déjà s’élèvent pour que sa dépouille soit accueillie au Panthéon. Mesure-t-on que pareil hommage ressemblerait pour les insulaires de la Martinique à une dépossession ? “Et si je ne sais que parler, disait Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, c'est pour vous que je parlerai.” On ne va tout de même pas l’en empêcher post mortem !

Ramené à vingt minutes, l’entretien de deux heures que j’avais eu à Paris avec Nicolas Cauchy, devant une petite caméra, vient d’être mis en ligne (http://www.auteurs.tv/). C’est à la fois très syncopé et assez vif. C’est sans truc ni trucage, on a l’impression d’être ce que l’on dit ou ce que l’on tente de dire. “Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être”, m’avait bien dit Lewis ce matin, comme si j’étais Alice…

J’ai déjà répondu à pas mal de courriels. Et ce soir, en manière de récompense ou de détente, nous avons regardé l’un des Bergman que Louise m’avait offerts pour mon anniversaire. Sourires d’une nuit d’été, un délicieux vaudeville en noir et blanc qui date de 1955, qui révéla Bergman, qui ne correspond guère à l’idée que ses autres films allaient donner de lui, et que je n’avais jamais vu. Mais une chose est certaine : même dans cette œuvrette les cinéastes d’aujourd’hui pourraient encore prendre de belles leçons de mise en scène, de cadrage et de lumière.

20 avril – Le temps va décidément comme le monde. Hier douceur et lumière avaient remplacé “draches” et orages de la veille et, à la nuit, robe retroussée, la lune exhibait des fesses d’une blancheur de rêve. Ce matin le vent d’ouest ramène des nuages aux allures de sac poubelle, promet de la pluie et annonce de l’orage en attendant que, mardi, la balayeuse du mistral ne fasse un rugissant retour. Et sans égard pour les vieux organismes, la pression atmosphérique joue au yoyo. Autre manière de secouer le cocotier.

Je vagabonde souvent dans ces carnets comme dans des sous-bois, mais les sentiers ne s’y écartent guère des routes de l’actualité. Par où j’apprends que Germaine Tillon, qui avait passé l’an dernier le cap du centenaire, s’en est allée en même temps que Césaire. À l’exemple des villes et des villages, la mémoire a de sérieux problèmes liés à l’expansion des cimetières.
Je venais de lire Le harem et les cousins de Germaine Tillon quand je suis parti avec Jean-Philippe Gautier pour découvrir l’Algérie et préparer le livre que m’avaient commandé les éditions Arthaud. En 2002 Christian Bromberger et Thierry Fabre avaient conduit avec elle un entretien filmé sous le titre Une conscience dans le siècle, à quoi avait fait écho Une ethnologue dans le siècle de Tzvetan Todorov paru la même année chez Actes Sud. Et pendant que j’écrivais Les déchirements j’avais souvent pensé à… l’opérette qu'elle avait réussi à écrire clandestinement, comme une sorte de défi, pendant qu’elle était internée à Ravensbrück.

“Les abeilles pillotent deci-delà les fleurs, mais elles font après le miel qui est tout leur”, disait Montaigne. Merci de m’avoir permis cette récolte, ai-je donc écrit, avec quelques commentaires en plus, à ceux qui avaient fait de la soirée du 15, à Paris, une telle réussite.

Jules est passé qui revenait d’un tour en Méditerranée. Passé trop rapidement pour que l’on ait pu aborder les vraies questions. Celles qui concernent son avenir. Il a repris la route pour Marseille au moment où le ciel, de si mauvais poil depuis ce matin, commençait à cracher des éclairs, provoquant des micro-coupures d’électricité qui pouvaient en annoncer de plus inquiétantes. À son tour, Louise est arrivée de Montpellier avec ses trois petites filles dont le père n’est pas encore revenu des Etats-Unis. Que d’inquiétudes silencieuses quand ce petit monde est sur la route… Et puis Françoise, Pauline, Jean-Paul et Antoine nous ont rejoints pour le souper dominical où les conversations ont tourné comme fragments de verre colorié dans un kaléidoscope.

Ce soir, je me suis effondré dans mon fauteuil de spectateur, le nez sur l’écran, pour revoir A Foreign Affair (La scandaleuse de Berlin), sexagénaire comédie de Billy Wilder. Les vues aériennes de Berlin en ruines et bien d’autres scènes me rappelaient Automne allemand de Stig Dagerman que j’avais publié en 1980. Mais la comédie de Billy Wilder se joue dans l’humour, l’ironie, la dérision et Marlene Dietrich évolue parmi les acteurs avec les lents mouvements d’ailes d’un bel et vieil oiseau de proie.

21 avril – Mes journées ont beau s’ouvrir très tôt, elles se déploient lentement, très lentement, de telle sorte que j’ai parfois l’impression et la crainte d’être désormais asservi à des rites.

Parfois aussi je me demande si ces journaux qui jamais ne manquent d’espace pour rendre compte du procès Fourniret et ressasser la description de ses forfaits n’éveillent pas de malsaines audaces dans certains esprits et ne les conduisent pas à une addiction aux sévices…

Richard Werly m’a envoyé par voie électronique la page qu’il m’a consacrée samedi dans Le Temps de Genève, sous le titre “une vie à lire”. J’en aime le ton, l’allure, et j'apprécie la juste relation de mes convictions. Mais je souris de voir que quelques brins de fiction ont réussi à se glisser ici aussi.

Chloé Réjon est arrivée de Paris avec son regard dans lequel j’ai souvent l’impression d’entrevoir des reflets de ses rôles mêlés à ceux de ses émotions. Nous avons préparé la lecture des Déchirements que nous ferons à deux voix demain soir au Méjan.

Après le souper en famille et le coucher des trois petites Montpelliéraines qui ont découvert aujourd’hui le musée de l’Arles et de la Provence antiques, nous avons regardé L’Œil du diable en compagnie de Chloé. Ce film-là non plus, nous ne l’avions pas vu. De cette farce au tour médiéval qu’il a tournée six ans après Sourires d’une nuit d’été, Bergman a fait un florilège de réflexions amères sur l’amour et l’affligeante façon qu’ont les hommes d’en parler. C’était à voir, peut-être pas à revoir.

22 avril – Pour ajuster la lecture que nous ferons ce soir, Chloé et moi, nous avons procédé ce matin, qui est tour à tour gris et ensoleillé, à un filage attentif des fragments que nous avions choisis hier dans Les déchirements. C’est toujours la même prudence pour ces lectures… La tentation de les théâtraliser est permanente, il faut y résister. Les auditeurs ne sont pas des spectateurs, il importe qu’ils sentent notre désir de leur “passer” le texte.

Au Méjan, la salle était pleine, le silence parfait, et d’évidence la complicité de Chloé Réjon a amplifié les résonances des textes que nous lisions tour à tour. Ensuite j’ai signé je ne sais combien d’exemplaires. Et ça s’est terminé par un petit souper entre amis chez Françoise.

23 avril – Quand je suis parti pour Arles, ce matin, la journée s’annonçait lumineuse et calme. Enfin un temps de saison. Mais quand j’en suis revenu, le mistral avait repris le pouvoir et pour le montrer secouait les arbres. J’en suis.

Beaucoup d’échos ce matin sur la lecture d’hier. Par les mots que les gens emploient pour en parler je crois deviner ce qu’ils ont ressenti : un plaisir d’entendre qui suggérait un plaisir d’écrire.

C’était un vieux projet et le voilà accompli… Le numéro de La pensée de midi consacré au mépris est sorti de presse, conduit par Michel Guérin et Renaud Ego. J’y retrouve avec émotion l’article que m’avait confié Jean Duvignaud où, après avoir retracé la trajectoire du mot et du sens à travers les âges, il livre une réflexion qui résonne comme un avertissement : “Le mépris est la fausse monnaie du commerce des hommes.”

Claire qui fut ma belle-sœur passe quelques jours au mas. Et sa venue soulève une telle nuée de souvenirs que je me frotte les yeux et me demande si ces souvenirs sont d’une autre vie ou de celle-ci. D’ailleurs, plus le temps passe, plus j’ai la troublante impression d’avoir réellement vécu plusieurs vies.

Ce soir, retour à l’une de ces vies, celle du temps de la guerre. Avec Claire qui ne l’avait pas vu, nous avons une fois encore revu le film excentrique et so british de Stephen Frears, Mrs Henderson presents, auquel Judi Dench et Bob Hoskin, magnifiquement entourés, donnent une dimension tragique sans jamais en abolir la fantaisie.

24 avril – Grande ouverte, la fenêtre. Dès la première heure. On dirait qu’on dit vrai… que le printemps s’installe enfin. Le mas bruisse comme une ruche.

Écrit ce matin à Marlène Métrailler qui m’avait envoyé un enregistrement de l’émission qu’elle a montée à la Radio Suisse Romande avec l’entretien que nous avions eu à la Société de lecture de Genève. Je ne me souvenais plus de ce que je lui avais dit. Je l’ai redécouvert et ne dissimule pas à Marlène le contentement que m’a donné son montage. Elle sait mettre les gens à l’aise et montrer qu’ils le sont.

Changement de cap. De l’écriture à l’édition… Avec Laurence D'Hondt, journaliste indépendante, conversation téléphonique, pas loin d’une heure, qui a porté sur mes tribulations d’éditeur. Le vaste domaine de Laurence, c’est l’Afrique et l’Asie. Aussi a-t-on fait d’incroyables zigzags. On a parlé de mes rapports avec le Maghreb, l’Afrique noire, la Chine, la Corée... Il fut question de Jacques Berque, d’Hamadou Ampathé Bâ, d’Yi Munyol, de Mahmoud Darwich et ainsi de suite. Mon dieu, comment va-t-elle s’y retrouver dans le désordre de mes souvenirs ?

25 avril – Alors qu’hier était jour de douceur, jour insulaire, qu’est-ce qui a pris à ce soudard de mistral de revenir en pleine nuit avec fureur et d’empêcher que ce matin j’ouvre la fenêtre ?

Profité de l’insomnie pour m’enfoncer dans le nouveau roman de Siri Hustvedt que vient de traduire Christine, Élégie pour un Américain, un labyrinthe aux murs étroits entre lesquels sans cesse on passe et repasse avec effroi de la mémoire au désarroi.

Matinée de courriels et de courrier. Et l’après-midi passé à lire un manuscrit que j’attendais sans angoisse mais évidemment pas sans craintes. Et je suis tombé sous le charme de la sensualité dans l’écriture, des parfums répandus dans le texte et de l’ironie du sens.

M* qui revenait de Bretagne est brièvement passée à l’heure du thé, trop brièvement. À peine avons-nous eu le temps de faire quelques pas dans la conversation.

Il ne suffit pas de la présence de l’inoubliable Marcello Mastroianni, de la drôlerie de Peter Ustinov ni de la nudité d’Ursula Andress pour faire un grand film. Enquête à l’italienne de Steno, tourné en 1977, nous a déçus ce soir. Médiocre satire des mœurs, intrigue policière sans vrai suspense, comique aux roues voilées…

26 avril – Le mistral qui a encore rugi cette nuit paraît s’être calmé en ce matin d’une journée que les augures de la météo promettent estivale. Françoise viendra me prendre ce midi pour me conduire à la librairie “Le Bleuet” de Banon (deux heures de route) où je suis invité à faire une lecture des Déchirements puis à en débattre avec le public. Mais un samedi par un temps pareil, qui donc aurait envie de s’enfermer dans une librairie ?

Cette nuit, à la faveur de quelques insomnies, j’ai entendu lire d’admirables lettres de Flaubert dans une très ancienne émission de Marthe Robert et Arthur Adamov, et plus tard François Cheng qui parlait de ses Cinq méditations sur la beauté. À quelle distance je me trouvais alors des repentirs élyséens, promesses de Gascon et jeux de dupes avec la Chine dans un show télévisé dont je n’avais pourtant vu que des extraits !

Claire est repartie et il faut remballer les souvenirs qu’elle avait réveillés. Les trois petites Montpelliéraines, elles, trépignent en apprenant que leur père a retraversé cette nuit l’Atlantique et qu’elles le reverront demain.

Françoise m’a donc conduit à Banon. Il y a longtemps que je n’étais plus allé me promener de ce côté-là. Quand nous sommes passés au large du “Colorado provençal” et de ses ocres, il m’a semblé que je venais de quitter ma Provence pour entrer dans une autre, que j’avais surtout fréquentée par les livres, celle qui se déploie entre Ventoux et montagne de Lure.
Je connaissais le lieu de réputation et sa singularité… À Banon, ce village perché que l’on dirait au bout du monde, Joël et Anne-Marie Gattefossé ont ouvert “Le Bleuet”, une librairie qui ne ferme qu’un seul jour par an, le premier, et où près de 50 000 livres sont rangés sur des étagères dans des salles situées à différents niveaux qu’Aurélie nous a fait parcourir. Ça sent partout le bois frais et le papier. On se croirait en un lieu imaginé par Lewis Carroll pour Alice ou dans un rêve de Borges. En achevant le tour je suis arrivé par une terrasse dans un jardin dont les Gattefossé m’ont annoncé que j’allais l’inaugurer. Sous une tonnelle je fus donc établi pendant que les gens s’installaient autour de tables voisines. Et je lus des Déchirements les mêmes extraits qu’en Arles. Après, il y eut des questions sur la genèse du roman, puis on échangea quelques réflexions sur l’avenir imprévisible du livre et sur les changements dont nous voyons les signes sans pouvoir en déchiffrer tout le sens. Deux heures encore pour revenir de là.
Quand Françoise m’a déposé au mas, ce soir, je me suis demandé si j’irais à table ou directement au lit. Je suis allé à table. Pour souper une fois encore avec les petites-filles qui demain regagneront Montpellier. Et quand elles furent couchées, Christine m’a très opportunément proposé de revoir Melinda et Melinda, le film où Woody Allen entremêle deux manières de raconter la même histoire, sous l’angle de la comédie et sous celui de la tragédie. Qui dans la vraie vie sont inséparables…

27 avril – Il y a quelques semaines déjà que je n’avais plus passé une bonne nuit sans faire appel à un léger dormitif. C’est arrivé. Du coup, je me suis souvenu que, selon la sagesse populaire, le bleuet avait des propriétés bienfaisantes pour les yeux. Le Bleuet de Banon m’aurait donc évité de garder les miens trop longtemps ouverts cette nuit… Thank you, BB ! Ça ne m’a pas empêché de me dire, avant de m’endormir ou après m’être éveillé, que le maire de Forcalquier, qui était présent hier, avait raison quand il a fait remarquer qu’il y avait quelque similitude entre ces deux coups de tête ou coups de folie : ouvrir une grande librairie à Banon et installer une maison d’édition sur la rive gauche… du Rhône.

Saut en Arles, ce matin, pour voir Nathalie Cerda qui participait en récitante du Carnaval des animaux de Saint-Saëns au concert dominical du Méjan. Je ne suis pas resté jusqu’à la fin, je voulais être rentré à temps pour embrasser Louise et les petites-filles qui fileront vers Montpellier dans le temps où les gens déjeunent, bavardent ou font la sieste. Malgré tout, je crains pour elles car le retour d’Arles ne fut ni sans peine ni sans détours. Motards, cyclistes, promeneurs, chineurs de brocante, Arlésiennes en habit, gardians à cheval… tout le monde est de sortie pour profiter du temps magnifique.

Et cet après-midi, commencé un long et minutieux travail : quintessencier les carnets de l’année 2007 qui paraîtront à Montréal, comme une suite à ceux de 2006 (Le mistral est dans l’escalier), cette fois sous le titre (provisoire) de L’année des Déchirements.

C’est à peu près au moment où il fut avéré que le film de Luciano Tovoli, adapté d’un roman d’Ismail Kadaré, Le général de l’armée morte, serait un insuccès commercial que pour la première fois nous reçûmes au mas Michel Piccoli qui en était le producteur. On nous avait prévenus que cet échec l’avait mis d’une humeur détestable et il fut un hôte délicieux. C’était en 1983. Aussi n’avons-nous pas manqué de revoir le film que diffusait ce soir Cinécinéma Culte. Vingt-cinq ans plus tard. “Par sa science de l’éclairage, avait à l’époque écrit Jacques Siclier dans Le Monde, Luciano Tovoli a créé le climat qu’il fallait à cette farce funèbre. Il a réussi a trouver un style burlesque frôlant parfois le tragique, scandé par la musique de Mahler, et parfaitement original.” On ne pouvait mieux dire sinon que, d’évidence, ce sujet et ce style seraient la cause même de l’insuccès. Quelques années plus tard, j’en ai parlé à Marcello Mastroianni qui, avec des mimiques indescriptibles, y tenait le rôle du général Ariosto. Et il fut là-dessus aussi discret que l’avait été Michel Piccoli. Il me semble que, si j’avais vu le film pour la première fois ce soir, j’aurais manifesté une admiration pleine de réserves…

28 avril – Toute la journée prise par la distillation qui me permettra de concentrer les 800 000 signes que compte la version intégrale des carnets de 2007… Eliminer donc ce qui n’avait d’intérêt que dans l’instant et préserver un fil conducteur qui donne une idée juste de ce que fut cette année.

M* est passée à l’heure du thé. Elle a bien vu que j’avais la tête pleine de signes et qu’il me fallait du temps pour m’en défaire. Nous avons évoqué les noms des pays que nous n’avons pas vus. À ce jeu j’étais gagnant car elle en a vu bien plus que moi, et sans doute bien mieux. Puis il fut question de Rome où elle retournera sous peu. Rome maintenant tombée en de si détestables mains… Sitôt après j’ai repris ma tâche de distillateur.

Puisqu’il était projeté ce soir à la télévision, c’était l’occasion de voir enfin Un roi sans divertissement, le film de François Leterrier adapté du roman par Giono lui-même. Sans les images magnifiques et le rôle du procureur bien tenu par Charles Vanel il n’en fût rien resté. Sinon la mutilation d’un grand roman par son auteur même. Les écrivains ne devraient pas être autorisés à faire des films d’après leurs propres livres.

29 avril – Du bon vouloir des enfants… Samedi, Françoise m’avait accompagné au Bleuet de Banon. Hier c’est Jules qui nous a conduits à la médiathèque de Montpellier pour une rencontre à laquelle était associé Sauramps, librairie de vieille et fidèle amitié. Le petit amphithéâtre de chaises, installé dans le hall de l’olympique médiathèque, était complet, il devait bien y avoir une centaine d’auditeurs parmi lesquels j’ai reconnu des figures liées à mes débuts ici, François-Bernard Michel, Frédéric-Jacques Temple, Jean Joubert. Il faut dire que la rencontre avait été annoncée par une pleine page de l’édition dominicale du Midi Libre où figurait l’entretien que j’avais eu récemment avec Sophie Guiraud. Après une présentation par le conservateur de la médiathèque, comme à Banon j’ai ouvert Les déchirements et lu seul ce que nous avions lu à deux voix, en Arles, Chloé et moi. Ces lectures plaisent, je l’ai compris à la qualité du silence, et on me l’a dit. Hier, beaucoup de questions ont suivi, il y eut quelques bref débats, des signatures. Nous sommes rentrés par un crépuscule aux lumières d’aquarelle.

Découragé par le nombre de livres qu’il faudrait avoir lus, ce lecteur de bonne volonté était prêt à renoncer. Vous rendez-vous compte, lui ai-je dit pour le rassurer, qu’il serait impossible de lire dans le temps d’une vie tout ce qui se publie dans une seule année ? Un professeur de littérature ne saurait lui-même avoir lu tous les livres écrits dans les époques sur lesquelles porte son enseignement. Et puis, quel serait le plaisir de la lecture s’il n’était précédé par le temps où, avant de choisir, on chine, hume, compare, écoute et feuillette ?

Ce matin, aller-retour au Méjan. J’ai abrégé les rencontres. La fatigue ne s’évapore pas comme la rosée au soleil. Sur Arles il tombait des cordes.

Olga et Arnaud de Turckheim sont passés au mas pour me montrer la maquette, les illustrations et le texte d’un nouveau livre qu’ils ont confié à Actes Sud. On a longuement parlé de la thèse si controversée selon laquelle Jésus aurait terminé sa vie en Inde et y aurait son véritable tombeau. Nous sommes décidément tous de “l’espèce fabulatrice” dont Nancy Huston décrit si bien les comportements dans son dernier opus.

Pendant ce temps, Christine était allée à la gare d’Avignon pour y cueillir B* qui arrive de Bruxelles et vient passer quelques jours avec nous. Sitôt arrivée, elle a voulu avoir des nouvelles des Déchirements dont, après Christine, elle fut la première lectrice.

Avec B* qui ne l’avait pas encore vu, revu ce soir Accords et désaccords (Sweet and Lowdown), présenté par Woody Allen comme la biographie d’un guitariste ignoré, Emmet Ray, dont le talent n’aurait été dépassé que par celui de Django Reinhardt. Un régal musical, une magnifique interprétation de Sean Penn, un film aux images raffinées mais aux résonances inquiétantes.

(À SUIVRE)






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