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© Bruno Nuttens




Mercredi, 1er avril 2009 – Pendant que j'étais en Arles, ce matin, le ciel s'est peu à peu dégagé. Depuis que je suis revenu au mas il s'est renfrogné. Et maintenant, par intermittence, il déverse sur nous des cuves de pluie. Si je m'attarde avec tant d'obstination à noter les fantaisies d'un temps qui s'écarte des règles et rythmes auxquels nous étions accoutumés, c'est pour leur ressemblance avec les comportements de notre société.

   Pour certains, la vraie malchance est de n'avoir jamais rencontré ou pas rencontré à temps, non pas tel homme de qualité (ou telle femme, bien entendu) mais l'homme sans qualité, ou plutôt sans autre qualité que d'être un juste traducteur de la pensée qui l'habite.

   La curiosité nous a poussés à voir Quills, la plume et le sang que proposait TCM. Sado-bernanosien et ridicule ! Quelques très rares passages intéressants, dans le style de Philip Kaufman, mais pour ce qui est de Sade dont le film évoque les dernières années à Charenton, c'est aussi consternant qu'ennuyeux.

Jeudi, 2 avril 2009 – La pluie tombe à un rythme de tisserande. Elle observe parfois une pause  et le soleil vient alors nous tirer la langue.

   William Irigoyen officie sur Arte Info et il tient d'autre part un blog fort passionnant, Le poing et la plume, que je fréquente assidûment car j'apprécie ses coups de poing, coups de colère, de foudre ou de cœur, ses choix littéraires, cinématographiques et musicaux. Aujourd'hui il est venu passer au mas quelques heures pour me questionner sur mon parcours, mes passions, ce que je lis, ce que j'écris. On juge le vrai professionnel au soin qu'il a pris de reconnaître le terrain avant de paraître. Rien de commun avec ces faux explorateurs qui avancent à grands coups de machette. À plusieurs reprises, au cours de cet entretien nous sommes revenus sur l'idée que je me fais du temps qui ne passe pas et de la jouissance qu'on peut en tirer. Et aussi sur les multiples surprises du langage dans les rencontres. Je n'avais jamais rencontré William, et j'ai maintenant l'impression d'avoir découvert un ami. Erreur, il l'était déjà !

   J'ai eu droit aujourd'hui à deux sortes de rescousse. L'une par William dont les questions m'ont tiré du cul-de-sac où m'avaient coincé mes difficultés respiratoires. L'autre de mon cher pédiatre qui a mis à jour la part que des tumultes affectifs y avaient prise.

   Ce soir, nous avons été rechercher dans notre collection un Sautet cuvée 1971, Max et les ferrailleurs, un bon vieux polar auquel le charme de Romy Schneider a donné une merveilleuse patine.

Vendredi, 3 avril 2009 – On nous promet la pluie et nous avons le soleil, depuis ce matin les oiseaux me le font remarquer. Ils me disent aussi que parler de la vie, c'est parler de la mort. Et vice-versa. Je leur ai répondu que je ne m'en étais pas privé hier avec William, puis avec le pédiatre. Et que ces conversations-là me font chaque fois une efficace purgation au sens où l'entendait Aristote à propos du théâtre. Et Montaigne de dire en ses Essais : “Qui a appris à mourir a désappris à servir.” Mais, je le sais, chaque jour est une pièce qui complète de manière imprévisible la mosaïque de l'existence. Le temps de le dire, un nuage avait voilé le soleil, les oiseaux sont repartis.

   Après le déjeuner et une conversation avec Christine sur des expressions anglaises qui ressemblent à des pièges, j'ai raconté à Brigitte comment j'avais initié jadis des stagiaires à l'interprétation des images par une méthode affreusement dite de lecture "extensionnelle". Puis j'ai répondu du mieux que je pouvais quand elle m'interrogeait sur des tournures de ces carnets qu'elle trouvait énigmatiques. Elles le sont parfois pour moi, lui ai-je dit, et je les rédige dans le désir même de les élucider.
 
   Ce soir, un retour de sourde inquiétude a provoqué le retour de l'arythmie respiratoire. Pour tenter de m'y soustraire j'ai regardé avec Christine, sur Cinécinéma Classic, A Matter of Life and Death de Powell et Pressburger, des réalisateurs que j'admire. Ça devait me détendre. Mais ce film, tourné en 1946 (j'avais alors vingt ans) n'a rien arrangé. J'ai trouvé que, dans ce soi-disant “chef-d'œuvre du fantastique”, l'allégorie était grossière à force de candeur, l'humour complaisant et le verbiage peu supportable. Et si c'était moi, l'insupportable ? Après tout, Christine a pris plaisir à voir ce film...

Samedi, 4 avril 2009 – Le ciel est bleu, le soleil souverain et le mistral absent. Le temps est guilleret, ce matin. Ce n'est pas mon cas. Alors, pour y aller en douceur, j'ai commencé par lire, après les avoir dénichées dans un supplément du Monde truffé de publicités vouées au luxe, les deux pages que l'ami Cees Nooteboom a écrites sur la culture et son histoire. Quel contraste ! Aucune esbroufe, pas de grandes déclarations, Cees entre dans le sujet comme s'il partait en promenade, l'œil curieux, le nez en alerte et la tête pleine de réminiscences prêtes à surgir. Il s'inquiète de la perte de conscience de plus en plus manifeste à l'endroit de la mémoire culturelle. Et soudain il nous fait voir que le mal ne date pas d'aujourd'hui. Il cite une lettre que Goethe adressait à Zelter en 1825 : “On exerce bien trop tôt une pression sur les jeunes gens, qui sont ensuite entraînés dans le tourbillon du  temps ; la richesse et la vitesse sont ce que le monde admire et ce que chacun recherche…” Dans ce supplément du Monde, au verso des deux pages de Cees Nooteboom, deux grandes pages de publicité, l'une pour Dior, l'autre pour Porsche. Richesse et vitesse...

   Pour que j'y jette un coup d'œil, Brigitte m'avait laissé hier un livre de Cocteau que je ne connaissais pas, le journal de La Belle et la Bête. J'ai lu ce journal dans l'après-midi et j'ai compris la raison de son intérêt en voyant une phrase soulignée : “Les personnages n'ont pas l'air de vivre, mais de vivre une vie racontée.” C'en est une, en effet. Et elle rappelle le soin mis par Cocteau, dans le film et dans le journal de ce film, à rester le poète toujours à l'affût du choc des intentions avec l'imprévisible. Mais le livre ne me donne pas envie de revoir le film car je lui préfère le souvenir que j'en ai et qui date d'un temps où cette magie me fascinait. Le mot de Breton me revient : “Un cocktail, des Cocteau.”

Dimanche, 5 avril 2009 – Sur de vives recommandations j'avais ajouté There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson à la liste des DVD à acquérir. Il est arrivé récemment, nous l'avons découvert hier soir. Bonheur immédiat, les images sont inoubliables, les acteurs excellents, la fable féroce. Mais aussi de la déconvenue. Plus on avance, plus ça s'étire, et l'ennui vient dans la longue attente de l'épilogue. Sans compter que, de la cruauté annoncée par le titre, Paul Thomas Anderson détourne souvent le sens par l'esthétique du style. Le film eût-il été réduit (il dure deux heures trente), et c'était peut-être le chef-d'œuvre qu'on nous avait annoncé. Va savoir… J'étais très remonté hier soir. Ce matin je me promets de revoir le film et si possible (mais c'est impossible) de lire les sept cents pages de Oil, le roman d'Upton Sinclair dont il s'inspire.

   Devant la fenêtre ouverte sur une grande journée de printemps, à la faveur de quoi je m'écarte de plus en plus des conflits auxquels m'ont mêlé ces temps derniers l'affectif et l'afflictif, je poursuis ce matin la lecture du Walter Benjamin de Bruno Tackels. Je n'en suis encore qu'à l'adolescence du philosophe, et je tombe sur une réflexion par laquelle il s'avise que “la vision directe de l'œuvre n'a finalement pas pour fonction de la voir, mais de  vérifier et d'éprouver cette conscience d'une œuvre à reconnaître.” Me voilà renvoyé au Cézanne qu'entre tous je préfère, Garçon au gilet rouge. Je ne l'ai jamais vu, avais-je écrit en 1995 dans L’Express qui, pour le centième anniversaire de sa mort, avait invité quelques écrivains à désigner leur Cézanne favori. Et, du coup, cette privation de reconnaissance se fait d'autant plus aiguë que le tableau, volé, a disparu.

   Jamais on ne lit mieux un texte que s'il faut le traduire, pensais-je après avoir lu la traduction que Christine venait de faire d'un article de Siri Hustvedt sur les dessous psychanalytiques du roman. Voilà des années que Christine creuse des textes, romans ou essais, afin d'en tirer tout le sens, explicite et implicite, avant de les transposer en français. C'est tout autre chose que de les avoir simplement lus. Elle accède ainsi au sens et à la sensibilité qui le porte. C'est devenu son privilège et sa richesse.

Lundi, 6 avril 2009 – Deux fois déjà, décidés à voir Imitation of Life, le dernier film hollywoodien de Douglas Sirk, nous avions renoncé après quelques minutes. Mais puisqu'il reparaissait à l'écran hier soir, nous avons voulu en avoir cette fois le cœur net. Et nous avons été jusqu'au bout de ce mélo qui aborde le problème Noir dans l'Amérique des années cinquante et qui ressemble à un feuilleton dont on aurait collé les épisodes les uns aux autres. Mais au finale, un bonus d'exception… les funérailles que l'héroïne noire s'est financées par ses économies. À l'église, Mahalia Jackson chante un émouvant negro spiritual. Dehors, le corbillard tiré par quatre chevaux blancs est précédé par une fanfare. J'ai fort mal dormi cette nuit. Je me suis retrouvé à New York, à peu près en ce temps-là, premier voyage en ces lieux où Nathalie Babel avait guidé mes premiers pas.

   On nous annonce la pluie pour toute la semaine mais aujourd'hui nous avons encore droit aux couleurs et aux éclats d'hier. Pourtant j'ai si mal dormi cette nuit qu'à deux reprises, ce matin, je me suis assoupi pendant que, dans le gros livre qui lui est consacré, je découvrais les désordres universitaires de Walter Benjamin.

   Au beau milieu d'une lecture ou d'une page d'écriture il m'arrive de relever les yeux et de regarder gravures, peintures, dessins, photos qu'au fil des ans j'ai disposés autour de moi, sur les étagères et parmi les livres. Les personnages commencent alors à se mouvoir. Les frères Grimm surgissent d'un feuillage, privé de balancier Max le funambule vacille sur sa corde, deux jeunes femmes poursuivies par des éléphants s'échappent d'un dessin de Salkin, Leonard Woolf se tourne vers Virginia qui s'est suicidée le mois d'avant, une Arlésienne aux seins nus qui aurait aujourd'hui plus de cent ans esquisse une danse du ventre, Hugo et Baudelaire poussés par Nadar ont l'air de se chamailler, sur une estampe japonaise une vague se gonfle qui va m'engloutir… Mais si je ferme les yeux pendant quelques minutes et les rouvre ensuite, tout a retrouvé place, posture et immobilité. Juste, peut-être, un petit tremblement demeure.

   Ratage ciné, ce soir. Vu L'inconnu de Las Vegas que je croyais être un bon polar des années soixante, d'un bon réalisateur appelé Lewis Milestone. L'idée d'un braquage simultané de cinq casinos de Las Vegas la nuit du nouvel-an m'avait alléché. Mais ce sont les vedettes racolées pour incarner les malfrats, Frank Sinatra, Dean Martin, Sammy Davies Jr, et les autres à l'exemple de ceux-là, qui ont joué comme des savates…

Mardi, 7 avril 2009 – La journée a envie d'être belle comme hier mais les prévisions météo lui rappellent qu'elle est promise à la pluie. En ce moment, ça se discute entre elles dans les nuages.

   Je cherchais à retrouver une certaine note sur Alger dans le troisième volume de L'éditeur et son double, et je tombe sur une qui est de Tunis, en 1992. J'y fais allusion à une soirée dans un restaurant de la casbah où j'avais pour voisine une certaine Madeleine D* qui eut un sourire lointain quand je voulus la convaincre que nous nous étions rencontrés dans une autre vie. Je m'étais trompé de sens. Nous ne nous étions pas déjà rencontrés, nous allions le faire, une dizaine d'années plus tard. C'est elle qui, installée en Provence, vient de temps à autre et très furtivement me voir au mas. Au moment de refermer le livre où j'ai retrouvé ce détail, je vois que la soirée dans la casbah de Tunis date du 7 avril. Comme aujourd'hui. Une coïncidence ?

   La respiration joue un grand rôle dans l'écriture. Je le constate à mes dépens ces temps-ci. On attend de moi deux textes, l'un à Tunis, l'autre à Bucarest, je sais fort bien ce que je veux écrire, mais je patine.

Mercredi, 8 avril 2009 – Tout a commencé hier comme une mauvaise blague. L'un des quatre musiciens de l'ensemble “Sit Fast” qui venaient au Méjan interpréter L'Art de la fugue n'a pas trouvé ses bagages à l'arrivée du vol à Marignane. Il a donc fallu lui dénicher un vêtement de scène. Puis nous nous sommes aperçus que nous avions une petite salle comme s'il avait été inopportun, à la veille de la bruyante feria de Pâques de programmer une telle œuvre, surtout dans une interprétation par quatre violes de gambe qui paraissent si fragiles. Je crois n'avoir jamais entendu pareille version de L'Art de la fugue. Ce matin, où le ciel est à nouveau d'un  gris de lave, j'ai pris la première qui me tombait sous la main, elle était de Glenn Gould et j'ai tout de suite mesuré le grand écart. Dès lors, cette ultime œuvre de Bach, avec tout ce qu'on ne sait pas d'elle – sa date, son titre, l'instrumentation, les circonstances de sa composition, l'ordre des fugues –, m'a permis de mieux comprendre ce que décrit mon ami Guillaume dans le livre qu'il peaufine. Tout est là réuni mais encore insaisissable à l'instant qui en précède la révélation. Par quoi L'Art de la fugue m'est apparu aussi proche de la philosophie que de la musique. Et donc terriblement émouvante l'interruption soudaine de la dernière phrase. Mais “la vie est une phrase interrompue”, disait Hugo.   

   Le tremblement de terre dans les Abruzzes me rappelle que nous vivons ici aussi sur une ligne de faille. Il y a longtemps que j'ai épinglé sur le panneau d'affichage de la cuisine une carte où on la voit nettement. Longtemps aussi que je montre aux curieux les planchettes que les bâtisseurs du mas, au dix-huitième siècle, ont disposées entre les grosses pierres pour briser les fissures en cas de séisme. Mon frère, qui fut un expert ès assurance et réassurance, me raconta jadis qu'un nouvel et inévitable tremblement de terre dans la faille de San Andreas provoquerait dans la région de San Francisco de tels dégâts que l'économie américaine ne s'en relèverait pas et provoquerait une crise mondiale. Les spéculateurs ont été plus rapides. La crise sans le séisme…

   Les coïncidences, encore un coup ! Je venais de noter ce souvenir quand j'ai reçu de mon frère, avec un peu d'avance, des souhaits pour mon prochain anniversaire…

   Marie-Anne et Pierre C* qui descendaient vers la côte se sont arrêtés au mas. Ils aimeraient que j'aille refaire cet automne une causerie dans leur Abri-aux-Ifs ardennais. Par exemple sur le duo que forment Les déchirements et L'Helpe mineure. Mais avec les difficultés que j'ai traversées, je ne me risque plus à programmer sans réserve et prudence.

   Ce soir au Méjan, devant une salle plus remplie que la veille, trois musiciennes – Stéphanie-Marie Degand au violon, Marianne Müller à la viole de gambe et Violaine Cochard au clavecin – par six sonates de Bach nous ont fait goûter aux contrastes, délires et vertiges du baroque.

Jeudi, 9 avril 2009 – Ce matin, éveillé par une aube lumineuse, j'ai cru qu'il y avait massacre à la tronçonneuse dans la cour derrière notre mas. Le vieux platane en était sauvagement élagué par des individus qui ne paraissaient pas prendre beaucoup de précautions. De grosses branches en tombant avaient déjà frôlé notre toit et arraché une tuile. De surcroît, les hurlements de la tronçonneuse, juste sous le fenestron derrière lequel je travaille, étaient insupportables. Je commençais à fulminer, mais soudain le silence… les élagueurs remportaient échelles, cordes et tronçonneuse. J'ai appris que le voisin préférait confier la suite du travail à des professionnels mieux équipés.

   J'ai eu l'impression de transporter ma journée en brouette sur un chemin défoncé. J'ai failli ne pas aller au troisième et dernier concert de la Semaine sainte au Méjan. Je m'y suis obligé, Christine m'a conduit, j'ai retrouvé Agnès Mellon mais je n'étais guère disposé aux “voies du sacré”. Quand nous sommes rentrés au mas, Louise et Gilles regardaient Le clan des Siciliens. Je me suis assis près d'eux, le temps de revoir le détournement du vol transatlantique par Gabin et sa bande. Un numéro inoubliable.

Vendredi, 10 avril 2009 – La nuit aussi, j'ai eu l'impression de la véhiculer en brouette. Aujourd'hui, Louise est à Paris, Gilles à l'université, les trois petites Montpelliéraines nous sont confiées pour la journée. Une fois encore on nous annonce la pluie, le soleil se marre et entre deux nuages il nous tire la langue.

   Les feuilles du platane qui est devant ma fenêtre grandissent si  vite que la semaine prochaine je ne verrai plus le ciel à travers la ramure. Pourvu que le soleil ne soit pas infidèle, j'aurai dans mon grenier, pour tout le temps de l'été, l'impression d'être captif d'une grande bulle aux reflets verts…

   Jeanne que je n'ai plus vue depuis des millénaires m'appelait de loin ce matin et par sa voix elle m'a ramené une belle tranche du temps jadis qui avait un goût de miel et un parfum de propolis. C'est aussi le premier des signes qui ont commencé à me rappeler que demain j'entendrai l'annuel déclic de l'engrenage. Et puis Françoise m'a appelé pour me dire qu'elle avait en main le premier exemplaire de L'Helpe mineure et qu'elle trouvait au livre souplesse et belle allure.

   J'ai repris, parcouru, relu par endroits et annoté les deux livres que j'avais écrits sur l'Algérie et publiés chez Arthaud au début des années soixante-dix. Car j'ai fait promesse à Sofiane Hadjadj, des éditions Barzakh, de contribuer par un témoignage au livre qu'il va publier à l'occasion de la reprise, après quarante ans de troubles et de silence, du premier Festival culturel panafricain auquel j'avais assisté, d'un bout à l'autre, en 1969, et qui est resté l'un des grands évènements de ma vie.

   Après le souper avec les fillettes et avant le retour de leurs parents, comme je sentais l'étau se resserrer à nouveau, je me suis installé seul devant le grand écran pour voir Falling Down (Chute libre) de Joel Schumacher dont je n'ai pas décroché tant le duo Michael Douglas - Robert Duvall (D-Fens et Prendergast) m'a entraîné dans une frénétique déconstruction du rêve américain à la fin du siècle dernier.

Samedi, 11 avril 2009 – Calme sommeil en deux épisodes séparés par une promenade existentielle en compagnie de Cees Nooteboom qui était interviewé à l'antenne de France Culture. Je retrouve ce juste témoin de notre temps comme l'autre jour dans Le Monde, me disais-je cette nuit. Mais je retrouve aussi Francesca Isidori dans sa manière de conduire les auteurs qu'elle invite à révéler leurs “Affinités électives”, titre de son émission. Je sais de quoi je parle, elle l'avait fait avec moi, l'an dernier, à la sortie des Déchirements.

   En ce matin d'un 11 avril qui est un samedi de Pâques comme il le fut en 1925, le ciel s'allume avec des lueurs de haut-fourneau qu'on active, puis il vire au gris de plomb. Et les coups de fil arrivent et les courriels et les SMS se suivent et j'aurais été malvenu de penser qu'on pourrait m'oublier. Je n'y pensais pas.

   Vers midi, par la poste, est arrivé un mince colis de 200 grammes. Le premier exemplaire de L'Helpe mineure. Maintenant je le sais, je le sens, le livre est achevé. Si le désir m'en vient (et il vient) et si la capacité m'en reste, je peux passer à autre chose.

   Pour autant que je me souvienne, les quelques fois où la pluie a menacé les corridas arlésiennes, une embellie est arrivée vers cinq heures, les “terribles cinq heures du soir” à la Lorca. Mais aujourd'hui, un quart d'heure avant cinq heures, le ciel était sans lumière et il déversait son eau sur la terre. La tradition allait-elle mentir ? Six toros auraient-ils un sursis ? Eh oui, corridas annulées, il n'y eut que vaches qui pissent. Sur le sable de l'arène et ici sur quelques-uns de mes livres.

   Avant de souper, ce soir, mes enfants qui sont d'affectueux, beaux et savants adultes m'ont couvert de cadeaux. Puis, autour de la table, les discussions sont allées bon train. Longtemps je les ai conduites, ces discussions, aujourd'hui je les observe, et si j'interviens c'est pour avancer un souvenir ou un exemple. Il n'est pas question de briser leur rythme ou de faire croire que je chercherais encore à gouverner.

Dimanche, 12 avril 2009 – La pluie n'a pas cessé, je ne respire pas mieux, mais un cap a été franchi, un pari tenu. Je me suis éveillé avec l'impression que des choses avaient repris leur place pour entrer dans cette année nouvelle. Comme jadis, le jour de la rentrée scolaire. Cartable neuf, cahiers recouverts, crayons taillés. Mais, très vite, est revenue cette angoisse respiratoire qui me reste inexplicable et ne m'a laissé que deux répits, l'un quand les B*, que nous aimons tant et que nous voyons si peu, sont venus à l'heure du thé, l'autre en regardant, le soir après souper, Vicky Cristina Barcelona dont Brigitte nous avait offert jeudi le DVD. Je me suis enfoncé dans la nuit et le sommeil avec l'idée que je n'avais pas tout vu, et moins encore tout saisi, dans ce film où Woody Allen est aussi présent que s'il était lui-même à l'écran. Je ne tarderai pas à revoir et revoir encore Vicky Cristina Barcelona. Car Woody Allen m'apparaît de plus en plus comme le Diderot du cinéma.

Lundi, 13 avril 2009 – Si j'en crois la météo, cette journée toute ensoleillée serait la seule de la semaine. J'ai pris congé.

Mardi, 14 avril 2009 – Oui, hier j'ai pris congé. Je me suis promené parmi papiers, livres, fantasmes et pensées vagues, tel un jardinier qui passe entre ses plates-bandes, arrache une mauvaise herbe, surveille un semis ou se promet de ratisser les allées. À midi nous avons fêté les dix ans d'Odile qui doit peut-être son prénom à La femme du botaniste, un roman que j'avais écrit sept ans avant sa naissance. Le soir, nous avons vu l'un des DVD que j'avais reçus pour mon anniversaire, The Dark Mirror (Double énigme) de Robert Siodmak. Un film noir d'une grande efficacité malgré sa charge symbolique et le dédoublement d'Olivia De Havilland. Et puis soudaine émotion en constatant que le scénario est adapté de Vladimir Pozner qui fit un tardif et inoubliable passage chez Actes Sud avec quatre livres. J'ai retrouvé une note de février 1992, écrite alors qu'il venait de mourir. “On reste, disais-je, avec le souvenir de la dernière et malicieuse grimace sur son visage labouré par les explosifs de l'OAS. Abandonnant sa chère Ida, qui préparait avec talent le thé russe et la tarte aux pommes de nos rencontres, l'homme des Brumes de San Francisco est parti, en somme peu de temps après la chute de l'URSS, royaume de ses illusions anciennes.”

   Ce matin, le soleil ne nous a pas abandonnés et les couvreurs ont entrepris la restauration des toits. Louise, Gilles et leurs trois fillettes sont partis vers les Pyrénées. Tant que j'écris et ne bouge pas, la respiration est docile. L'écriture est un fil de vie.
 
Mercredi, 15 avril 2009 – Hier soir nous avons regardé L'Affaire Salengro, un téléfilm d'Yves Boisset que diffusait France 2. Scène après scène, j'ai été renvoyé aux discussions familiales des années trente, au Front populaire dont au début je ne comprenais pas les mots, aux huit heures qui divisaient les jours en trois, aux congés payés qui avaient permis à mon père de m'emmener à vélo dans les Ardennes, à la Guerre civile espagnole dont il me disait qu'elle annonçait d'autres à venir, à l'usage de la haine par des mots contondants, aux défilés à l'occasion desquels mon grand-père me faisait passer, poing levé, devant la statue de Francisco Ferrer, héros de l'École rénovée. Bref, un grand cirque dont l'attirail au fond de moi s'est déployé et a occupé une partie de la nuit.
 
   Ce matin, chez Actes Sud, discrètes et réconfortantes retrouvailles avec des gens dont j'aime les sentiments et les idées. Ce soir, en revanche, malgré les apaisements que m'apporte le pédiatre en visite, j'entends la pluie dire qu'elle arrive avec des idées noires et des orages indésirés.

   C'est peut-être pourquoi je me suis souvenu qu'il m'était arrivé récemment de recevoir des confidences faites avec ce que Barthes, à propos de Greta Garbo, appelait un sentiment mystique de perdition, et même avec tant de fièvre et d'attrition que j'assistais, me semblait-il, à un strip-tease suicidaire au cours duquel l'autre, si joliment attifée, s'arrachait les mots de la peau comme des plumes. Bientôt je n'ai plus su si j'étais encore le confident, un complice, ou déjà un coupable.

Vendredi, 17 avril 2009 – Quelle chance nous avons… la pluie se retire quand les couvreurs arrivent. Ils travaillent à un rythme soutenu et désormais, dans ma bibliothèque, Platon, Descartes, Deleuze et les autres ne sont plus exposés aux égouttements et infiltrations.
  
   Françoise m'avait offert, pour mon anniversaire, un coffret avec six films d'Alain Resnais en DVD. Avant-hier soir, nous avions commencé par voir Amour à mort et hier nous avons revu Mélo. Les retrouvailles avec Resnais sont bouleversantes car il n'est jamais où je croyais le retrouver et toujours au-delà.
 
   Régine est venue hier matin avec une caisse de livres pour me faire signer les exemplaires de L'Helpe mineure destinés à un service de presse très restreint. J'ai posé des dédicaces brèves. À midi Brigitte nous a rejoints et, tout le temps du repas, nous avons comparé nos meilleurs souvenirs cinématographiques. L'après-midi je lui ai montré un film d'une dizaine de minutes, Une leçon particulière, de Raphaël Chevènement, que j'ai maintenant vu quatre fois, et qui me paraît tout devoir au subtil talent de la scénariste et actrice Cécile Ducrocq. Il y a là un brin de Rohmer et un zeste de Resnais. Nicolas G* avait attiré mon attention sur ce minuscule chef-d'œuvre consacré aux allusions du désir amoureux. C'était, sur un DVD qu'il m'avait envoyé, l'un des douze films en compétition pour le César du meilleur court métrage 2009.
 
Samedi, 18 avril 2009 – Depuis un jour ou deux, on entend le rossignol, il gringotte dans la haie puis, soudain, se lance dans un trille. Si un nuage lui fait de l'ombre, il se cache dans le silence.

   Quand il était venu, avant-hier, mon bon pédiatre m'avait proposé de faire l'essai d'une médication à base d'aubépine. Curieux et docile en l'occurrence, j'ai commencé les prises hier matin. Je ne crois pas au miracle mais force m'est de noter que j'ai respiré sans peine, grimpé l'escalier sans être hors d'haleine et passé une nuit dont rien n'a troublé la bonace sinon un rêve agréablement incorrect.

   Cet après-midi, nos cousins Marsily sont venus du mas d'Auge à l'heure du thé. Nous avons découvert que le livre écrit par Ghislain pour les éditions Dunod, L'eau, un trésor en partage, sortirait de presse le 6 mai, le même jour que L'Helpe mineure qui est aussi, à sa manière, une histoire d'eau. Avec Gunila qui est suédoise, il fut question des dessous de l'affaire Millenium.

   Nous avons poursuivi ce soir, Christine et moi, la découverte du coffret Alain Resnais que Françoise m'avait offert pour mon anniversaire, et ce fut avec I want to go home. Un film que je ne connaissais même pas de nom, sans doute parce que, dès sa sortie en 1989, il avait été jeté aux oubliettes ou aux orties par la critique. De toute manière, fût-il de Resnais, un film où la bande dessinée serait en soi un personnage n'avait rien pour me tenter. Stupeur, ce soir. Après quelques plans, ma méfiance a volé en éclats. Ce film goguenard qui passe sans cesse de la drôlerie à la cruauté, du brocard à la tendresse, c'est une suite d'Amour à mort et de Mélo, c'est un film sur la mort, sur le visible et sa transfiguration. Je ne vais tout de même pas me cacher qu'il y a là une sorte de coïncidence ! Mon âge si proche de celui de Resnais, les questions suscitées par les accrocs de santé qui se sont succédé dans les derniers mois, et en particulier cette indisposition du souffle que l'aubépine paraît réduire, m'ont conduit à considérer la proximité de la mort comme le font les personnages de Resnais, et Resnais lui-même. Comme le faisait aussi Robert Doisneau quand Sabine Azema nous l'amenait au mas. Par quoi je comprends que le titre du film que nous avons vu ce soir, I want to go home, suggère que la mort est un chez soi.
   Jusqu'à présent, chacun des films de ce coffret est suivi d'un entretien avec Resnais. Sans reportage ni animation. Il n'y a que sa photo en noir et blanc, et sa voix prudente, discrète, incontournable. Ce soir, il parlait entre autres des conditions dans lesquelles il aime regarder les films. Chez soi, sur grand écran, dans l'obscurité, et téléphone éteint. Ce n'est plus de la coïncidence, c'est de la complicité.

   Avant de me coucher je sens poindre puis monter en moi quelque chose qui vient de très loin et pourrait éclater comme une feu d'artifice. Une sorte de vertige volcanique…

Dimanche, 19 avril 2009 – Le matin, temps variable avec plus de ciel bleu que de nuages. Mais dans l'après-midi l'orage vient, tourne et gronde comme un chien pour rassembler un troupeau de nuages. Sur les arbres de Judée les fleurs violettes captent encore un peu de lumière et frémissent au vent léger. Non, je ne tourne pas en rond mais je pourrais en donner l'impression. Je dédicace quelques exemplaires de L'Helpe mineure pour ceux qui doivent l'avoir en premier. J'écris aussi quelques lettres, j'écris encore à mon petit-fils Antoine aux USA. Puis je retourne à un manuscrit qui m'importe et me trouble. Je sais qu'au tribunal du succès il relancera le triste affrontement du profit et du sens. C'est un dimanche comme beaucoup d'autres.

Mardi, 21 avril 2009 – Ce matin, le mistral s'est remis à mordre les arbres et à secouer les couvreurs qui, sur les toits, achèvent leur travail. Hier me revient par quelques épisodes. Déliant le silence, Alice m'avait longuement entretenu des rapports que nous avons avec l'écriture et elle avait ainsi remué tout un passé avant d'en venir à ce qu'elle est en train de composer. Ce fut ensuite le tour de Françoise qui, telle une navigatrice en brève escale, m'appelait de Londres où elle est présente à la London Book Fair. Madeleine, elle, ne m'a pas appelé, elle est venue et, comme chaque fois, elle est repartie trop tôt. Madeleine voyage sans cesse, au dehors, au dedans, je la vois surgir d'un banc de brume et repartir dans un autre, et je sens qu'il ne faut embarrasser d'aucun commentaire la traversée des éclaircies. Je lui ai donné avec un peu d'inquiétude un exemplaire de L'Helpe mineure.

   Vers six heures, un nouvel et violent orage est venu nous surprendre, nous assourdir, nous aveugler. Il en alla de même quand, après le souper, nous avons poursuivi notre rétrospective Resnais en regardant La vie est un roman. Il faut aimer Resnais pour tenir jusqu'au bout et parvenir à décoder ces trois paraboles – la légende, l'utopie et la réalité – emmêlées dans des décors profus d'où émergent de temps à autre d'excellents comédiens. En vérité, ce qui m'a retenu, c'est le désir de comprendre un peu mieux le sens que donne à la mort, dans chacun de ses films, ce cinéaste philosophe. Et aussi de m'expliquer pourquoi, ces temps derniers, une telle congruence dans les avertissements. Je sais bien qu'il faut y passer, mais je ne suis pas un trappiste, inutile de me le rappeler à chaque instant. Pour un rien, j'y verrais un complot. Bref, je ne comprends pas grand chose au déferlement des hordes de signes qui veulent m'inquiéter là où je n'y suis pas disposé.
   Pourtant j'ai passé la journée à lire et même à relire le dernier opus de Gwenaëlle dont la mort du père est le fil conducteur. J'ai voulu sans retard lui décrire le singulier ravage qu'avait provoqué en moi l'envol de ce texte hors de la chrysalide romanesque. L'âge oblige, j'ai pris l'habitude de rédiger mes courriels en très gros caractères et de ne les ramener à une taille normale qu'après les avoir relus plusieurs fois. Or j'en étais aux premières phrases quand pour une raison qui m'échappe, le courriel est parti vers sa destinataire. En hâte je lui ai refait un courriel. J'ai compris, un peu tard, qu'il ne faut pas indiquer le destinataire et son adresse avant d'avoir écrit et relu…

   Yves, un sage que je connais si peu mais qui est l'un de mes plus fidèles correspondants, avait fait allusion dans son dernier courriel au mépris croissant du pouvoir pour la culture. Je suis allé cueillir et recopier à son intention, dans mes carnets de 1995 – 1996, les notes que j'avais prises au moment où je préparais un entretien télévisé  que je devais avoir en direct sur France 3 avec François Mitterrand. Cet entretien au cours duquel je le ferais parler de ses lectures aux différents moments de sa vie, le vieil homme y renonça in extremis. Par peur, m'ont  dit certains de ses proches. “La mort, avait-il écrit, peut faire qu'un être devienne ce qu'il était appelé à devenir...”

   Les B* sont avec N* venus souper et ce fut un repas comme jadis nous en avions souvent. La conversation partit sur le vin et les olives mais bientôt, par nos origines si diverses et parfois si lointaines, nous fûmes portés vers les métissages, et très vite conduits aux œuvres qui en sont issues. C'était peut-être une manière de nous rassurer après que j'avais dit la crainte que, de plus en plus, m'inspire la tentation totalitaire qu'il me semble voir sourdre de maintes parts et qui est la forme la plus sinistre de la soumission volontaire. Nous sommes tous des lève-tôt et nous nous sommes séparés de bonne heure.

Mercredi, 22 avril 2009 – La nuit fut, hélas, si désastreuse et je me suis levé avec le souffle si court que j'ai dû renoncer à ma visite hebdomadaire chez Actes Sud. Et le mistral ricane. Pas d'autre ressource que de reconstruire un rempart de mots.

   William Irigoyen, qui était venu ici au début du mois, a commencé à mettre en ligne, sur son blog d'Arte (Le poing et la plume), les réflexions qui lui sont venues et le compte rendu des livres qu'il a lus. Je ne dissimulerai jamais le plaisir d'avoir de tels lecteurs.

   Vers midi le mistral a pris un air penaud. Il a peut-être filé. Dans le calme et devant l'écritoire, le souffle revient. Mais je suis dans un de ces moments de crise que j'ai déjà connus, où j'erre entre ce que j'aurais dû écrire, ce que je voudrais écrire et ce que je n'écrirai jamais. La différence tient aux délais qui sont de plus en plus courts et aux bifurcations de plus en plus nombreuses.

   Mon oncle d'Amérique d'Alain Resnais, je l'avais vu, sans doute dès son lancement en 1980. Je venais de créer Actes Sud et je cherchais mes “oncles d'Amérique” dans la littérature dite étrangère. Nous avons revu le film sans que je retrouve trace de l'intérêt qu'alors j'avais eu pour les commentaires déterministes du très glamour Henri Laborit ni du plaisir que j'avais pris aux intrigues imaginées par Resnais. Ce soir ne me restent présentes et ne m'importent que les nuances apportées par Mon oncle d'Amérique à la permanente tentative d'Alain Resnais qui est de maîtriser la mort par la capacité de la nommer.

Jeudi, 23 avril 2009 – Toute la nuit, le mistral a fait des siennes et ce matin encore, avec son souffle d'enragé, il avait l'air de se gausser du mien qui est trop court. Pour me remettre en train j'ai écouté quelques capriccios et intermezzi de Brahms. C'est une sorte de massage qui prépare et dispose à d'autres exercices.

   C'était le jour où vient Brigitte. Cette fois elle s'est moins occupée de mes “papiers” que moi des siens pour en faire le sujet de notre atelier d'écriture.

   Comme nous entrions hier soir chez nos amis S*, nous avons eu un coup au cœur car, debout au fond du salon, Barak Obama nous accueillait avec un grand sourire. Il fallut tout de même une ou deux secondes pour voir qu'il s'agissait d'une effigie à taille réelle. Du coup, le cerveau coupé en deux, j'ai suivi simultanément deux pistes. L'une qui me mêlait à la conversation de table sur les films que nous aimons, l'autre qui relevait de la divagation silencieuse sur le culte des héros. Quand nous sommes retournés au salon, après le repas, Obama n'avait pas bougé et je me suis assis en lui tournant le dos.

Vendredi, 24 avril 2009 –
Une si belle journée, j'aurais aimé la passer à écrire avec lenteur et à faire de longues et méditatives stations à la fenêtre pour voir le jardin prendre des poses d'été et les couvreurs danser sur les toits et achever leur travail. D'autant qu'on nous promet la pluie pour les jours qui viennent. Mais un de ces amis qui nous veulent du bien avec tant d'insistance qu'on ne peut plus rien leur opposer, m'avait pris un rendez-vous avec une autorité médicale, il a donc fallu courir à Nîmes pour être examiné sous tous les angles et, comme rien d'important n'était révélé, se voir promis à des investigations multiples. On s'est mal compris, je ne veux être ni ravalé comme une vieille coquette ni mis sous assistance. Je me suis jusqu'ici très bien entendu avec mon âge, nous avons été très complices, je n'ai jamais lâché la barre sinon parfois pour quelques heures et j'entends que cela persiste. Si l'on peut m'aider à respirer un peu mieux, très bien, sinon tant pis, on fera avec, on fera comme ces écrivains (Mallarmé, Barthes et les autres), dont parlait François-Bernard Michel, voici un peu plus de vingt ans, dans Le Souffle Coupé (Respirer et Ecrire), paru chez Gallimard en 1984. On en a beaucoup parlé, en  début de soirée, avec le pédiatre qui était passé me voir. Et après, puisque nous en avions l'occasion, nous avons revu, Christine et moi, L'impossible Monsieur Bébé de Howard Hawks, un chef-d'œuvre dans l'histoire de l'humour au cinéma, une comédie à laquelle ses soixante-dix ans donnent encore un peu plus de drôlerie, un numéro d'acteurs où Cary Grant et Katharine Hepburn sont au sommet de la complicité.

Samedi, 25 avril 2009 –
Grâce à Howard Hawks, Cary Grant et Katharine Hepburn j'ai merveilleusement dormi au lieu, comme je le redoutais, d'errer dans les couloirs d'une clinique dirigée par le Docteur Mabuse…

   Hier, m'appelant de Bruxelles, Jacques De Decker, en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie royale, me demandait de faire la communication de rentrée, en septembre. Je venais de dénouer ce que j'appelle désormais les nœuds de Nîmes, j'ai accepté, lui proposant pour sujet celui que j'avais développé devant un public d'architectes et d'urbanistes à… Nîmes : La maison commence par le toit.

  Jules et ses enfants nous ont rejoints à midi. La conversation est allée bon train, politique d'un côté, équitation de l'autre. Puis tout ce petit monde a disparu...

  Ce soir, nous avons regardé le dernier DVD qu'il nous restait à voir dans l'album Resnais que m'avait offert Françoise. J'avais un tel souvenir de La guerre est finie qu'en le revoyant j'ai eu moins d'émotion qu'il y a quarante ans. C'est évidemment mon rapport au monde qui a changé, et le monde lui-même. En revanche, grâce au bonus, entendre Alain Resnais et Jorge Semprun commenter aujourd'hui, chacun pour soi, le film qu'ils firent ensemble, c'est du plus haut intérêt. Une manière de comprendre ce qu'ils voulaient jadis dire ou montrer, ce que le film a dit à leur place et ce qu'il revient nous dire aujourd'hui… Une passionnante série de réflexions sur les rapports infidèles des formes et des idées.

Dimanche, 26 avril 2009 – La pluie tombait ce matin avec un vrombissement assez pareil à celui que, dans la ruche, font les abeilles sur le point d'essaimer. C'est un bon test pour la rénovation des toits, pas une goutte n'a réussi à s'infiltrer dans ma bibliothèque. Mais quelle réflexion faire sur ces effrayants caprices du temps ? Je m'interroge souvent sur l'infidélité aux habitudes. Hier, Alain Resnais et Jorge Semprun insistaient sur le fait que le cinéma ne peut montrer les choses que de très près, alors que l'écriture peut prendre de la distance, du champ…  Que sais-je des habitudes du temps ? Je suis emporté dans une sorte de vortex par le double sens du mot. Le temps et le temps… La régularité de l'un, l'imprévisibilité de l'autre.

   Longue conversation téléphonique (huit cents kilomètres nous séparent) avec G* sur un manuscrit qu'elle m'a soumis. Et me voilà confronté une fois encore au temps, celui qu'il faudrait pour des réglages qu'exige à mon sens ce texte majeur, et malmené par l'impatience de l'auteur. À sa descente d'avion j'ai fini par retrouver Françoise qui m'apportera son aide pour rassurer G*.

   À l'ouverture de mon ordinateur, j'ai vu que, sur son blog d'Arte (Le poing et la plume),William Irigoyen commentait cette fois Zeg ou les infortunes de la fiction, une sotie qui s'est glissée entre mes romans en 2002. Ce livre est peut-être pour moi le plus important de tous, car il donne la clef de l’aventure romanesque. “Sans doute le plus touchant et le plus réussi de ses livres”, avait alors écrit Josyane Savigneau dans Le Monde.

   Sans cesse, aujourd'hui, la pluie est revenue par de soudaines et violentes averses. Il n'y a plus d'arbres en fleurs et les feuillages sont si trempés qu'ils paraissent presque bleus.

   Qu'est-ce qui nous a pris de revoir Written on the Wind de Douglas Sirk ? Un remords pour le dépit que nous avions manifesté en février ? Eh bien, je persiste, ce mélodrame est du niveau des plus affligeants parmi les 357 épisodes de Dallas qu'il a sans doute inspirés.

Lundi, 27 avril 2009 – Au moment où j'allais me coucher, hier soir, je me suis souvenu que Françoise était revenue de Montréal plus tôt que prévu afin d'accompagner Michel Vinaver à la Nuit des Molières où il était en lice dans la catégorie des “auteurs francophones vivants”. À l'instant où j'allumais la télévision, j'ai vu Françoise et Michel au Théâtre de Paris. La cérémonie était presque terminée. J'ai compris que Michel ne l'avait pas emporté mais j'ai vu aussi que le Molière était allé à Jean-Claude Grumberg, un autre auteur Actes Sud.

   S'il nous arrive encore, un soir à Paris, de dîner à la brasserie Balzar, nous ne verrons plus Bernard Haller venir vers nous, un verre de rouge à la main, et s'asseoir à notre table pour nous parler du temps qui passe et des souvenirs qui demeurent. Il avait dix ans de moins que moi, il est mort à Genève des suites d'un problème pulmonaire. Quand nous l'avons appris, nous avons voulu réentendre La sonate au clair de lune où il était irrésistible.

   De temps à autre, ce matin, dans la sombreur du ciel la lumière faisait un clin d'œil. Le mistral est intervenu, le ciel est nettoyé, la température a chuté, c'est le prix à payer.

   Ce soir nous avons revu un film de vingt-cinq ans d'âge qui passait à la télévision, Les ripoux de Claude Zidi. La drôlerie n'est plus la même et on s'accroche au souvenir de Noiret plus qu'à son jeu. Au fond, ces films-là servent surtout à étalonner le passé.

Mardi, 28 avril 2009
– La grippe porcine, avec sa menace de pandémie, renvoie le monde à ses peurs médiévales. Il n'est plus question que de cela, ce matin, à la radio et dans la presse. De surcroît, ce maudit virus porte mes initiales… Mais le temps est fort beau, avec un petit mistral très supportable. Je réfléchissais, ça m'arrive, et je me disais qu'il serait temps de me méfier car le souffle court a tendance à tout raccourcir : les phrases, les idées, les désirs, les ambitions. J'en parlerai à mon vieil ami cardiologue avec qui j'ai rendez-vous cet après-midi.

   Deux heures de fouille, d'investigations et d'entretien. Le spécialiste des problèmes de cœur m'a confirmé ce que disait le pédiatre. Le cœur est bon et la respiration, dans ce cas, ça se règle par la tête. Autant dire que la balle est dans mon camp. À peine étais-je rentré, Madeleine est apparue qui a eu la primeur de cette nouvelle. Puis m'a longuement interrogé sur ma présence dans certains de mes romans.

   Un cadeau ce soir : la découverte (tardive comme toujours) du film d'André Techiné, Les temps qui changent, où Gérard Depardieu et Catherine Deneuve sont stupéfiants de vérité quand ils affrontent les périls, les ruses et les surprises du troisième âge. Leur jeu, certes, mais aussi leurs visages dénudés, inoubliables…

Mercredi, 29 avril 2009 – Parti pour Arles sous la pluie, revenu sous le soleil. Là-bas, conversations en série. La première avec un qui, d'un petit air frondeur, s'étonnait de la réitération du mistral dans mes carnets. Mais regardez les toiles de Van Gogh, lui ai-je dit, oliviers, cyprès, nuit étoilée, et vous verrez à quel point le mistral s'impose à qui vient ici pour comprendre. (À part moi je me demandais si ça n'avait rien à voir avec mes problèmes de souffle.) Autre conversation avec une personne qui s'en va et prend le large dans la tristesse et l'inquiétude. Je lui ai commenté l'idée qui m'a guidé, celle qu'Eugène Fromentin exprime dans Dominique avec tant de simplicité que je l'ai placée en exergue à ce site : “Je me suis mis d’accord avec moi-même, ce qui est bien la plus grande victoire que nous puissions remporter sur l’impossible.” Troisième et dernière conversation de la matinée avec une accorte journaliste danoise qui m'a lancé, micro ouvert, sur les thèmes de la découverte, du plaisir et de la nécessité. Il était, bien entendu, question de littérature et non d'autres choses à quoi ces mots pourraient faire penser.

   La télévision nous proposait ce soir Le lauréat. Je fus tenté de revoir le film de Mike Nichols. Pour la scène où Anne Bancroft, souveraine femme mûre, s'offre le jeune Dustin Hoffman. Mais je me suis souvenu aussi qu'une autre fois, où je n'avais pas été ramené par cette scène à un épisode de ma jeunesse, j'avais trouvé le film fort vieilli. Donc, ce soir, pas de Lauréat, pas de bas à couture qu'on enlève avec une experte sensualité. Nous avons regardé Atonement, un film récent de Joe Wright dont le titre, mal rendu en français par Reviens-moi, signifie expiation. Atonement raconte, de l'adolescence à la mort, le parcours d'écrivain de Briony, une femme qui n'en finit pas d'expier par l'écriture une délation criminelle. Et c'eût été un chef-d'œuvre si Joe Wright avait eu le courage de débarrasser son film de quelques scènes de guerre interminables.

Jeudi, 30 avril 2009La Provence me confirme que je n'ai pas exagéré : nous venons de battre ici des records de vent et de pluie. Ce matin, le temps est superbe mais le mistral entretient une température encore bien fraîche.


 (À suivre)






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