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© Bruno Nuttens




Paris,1er mai 2005 – Ce n’est pas notre habituel petit monde que nous avons quitté pour monter à Paris, Christine et moi, mais le tumulte festif et chaleureux que Françoise avait déclenché avec tant de succès pour célébrer nos 150 ans. Hier, quelques-uns des invités de la veille, qui étaient venus déjeuner au mas, sous le platane, ont donné à la fête un ultime petit acte.
À certains d’entre eux, j’en ai fait la confidence : je regrettais de n’avoir pas, la veille, remplacé mon sketch sur la numérologie par un rappel du sort de Florence Aubenas. Car, après tout, 150 ans, c’est peut-être, c’est sans doute, c’est sûrement l’insoutenable durée que doivent avoir, pour elle et pour Hussein, les quelque 120 jours de leur détention…

Ce soir, nous avions enfin l’occasion d’aller voir ce film de Clint Eastwood dont la rumeur, les commentaires et la critique ont fait tant de cas : Million Dollar Baby. Est-ce parce qu’on l’avait placé si haut ? Ce fut une sacrée déconvenue. Bien qu’il me parût remarquablement tourné, j’ai trouvé ce film d’une complaisance insupportable. Ce qui aurait pu constituer un réquisitoire en montrant la tragique illusion d’une jeune femme qui croyait, par la boxe de compétition, échapper à la médiocrité sociale sinon à la misère – à la manière de On achève bien les chevaux, le film de Sydney Pollack où l’héroïne, qu’incarnait Jane Fonda, demande à la fin, comme celle d’Eastwood, qu’on l’achève – n’est ici qu’un ramassis de stéréotypes au milieu desquels le réalisateur-acteur fait apparaître en gros plan et à un rythme soutenu, avec un visible clin d’œil aux clairs-obscurs de Rembrandt, son propre visage, regards sombres et rides profondes… Mais où est donc passé le Clint Eastwood de Sur la route de Madison et de Minuit dans le jardin du bien et du mal ?



Stockholm, 2 mai 2005 – Ce matin, arrivé à Roissy beaucoup trop tôt, et premier dans la salle d’embarquement de la SAS, je me suis mis à lire la traduction que Christine vient de faire de Brooklyn Follies de Paul Auster. Du coup, je n’ai pas entendu les appels. Puis, soudain, tout de même, j’ai entendu mon nom, parce qu’il était répété avec exaspération. Tout le monde avait embarqué et j’ai franchi la passerelle au moment où on allait fermer les portes de l’avion… Vertige de la lecture !

A Stockholm – pluie, dix degrés, vent et ciel gris alors que la ville est d’habitude si pimpante au printemps –, on m’avait installé au Scandic Hasselbacken et, l’apprenant, j’avais craint la proximité du parc d’attraction. Mais, dieu merci, le site est encore en hibernation et le calme parfait. Et puis, je me suis rendu compte que l’hôtel jouxtait la résidence de l’ambassadeur d’Espagne. Or, voici quelques années, du temps où la fascinante Cristina Almeida y représentait la couronne ibérique, j’avais à son invitation passé avec elle et en compagnie de quelques intimes une émouvante soirée. Ce souvenir m’a paru de bon augure.

En fin d’après-midi, l’ambassadeur de Belgique, Raoul Delcorde – dont, pourtant, je ne serai l’invité que demain – est venu me prendre à l’hôtel pour me conduire à la Svenska Akademien où j’ai été accueilli par le secrétaire perpétuel, Horace Engdahl. Plus tard dans la soirée, j’apprendrai que cette “perpétuité”, en général, n’excède pas dix ans. Sans cette limite, ledit secrétaire n’aurait plus le temps d’écrire car la charge est considérable.
Horace Engdahl m’a fait pénétrer dans la grande salle où chaque année est attribué le prix Nobel de littérature. Je m’y suis retrouvé sur la scène en compagnie d’une brochette d’académiciens, devant plus de deux cents personnes. Et là, après avoir reçu par de brèves allocutions, toutes en français, les remerciements du secrétaire perpétuel pour la place qu’Actes Sud avait faite en France à la littérature suédoise, et des éloges sur quelques-uns de mes livres par des écrivains qui me sont importants et depuis longtemps très proches – Per Olov Enquist (Le médecin personnel du Roi), Kjell Espmark (Le voyage de Voltaire) et Carl Henning Wijkmark (La draisine), j’ai parlé pendant une heure sur les structures, les affinités et les rhizomes qui font les littératures étrangères parfois si proches les unes des autres. A la question qui m’avait été proposée comme sujet – “Pourquoi la littérature suédoise ?” – j’ai répondu en conclusion : par ce qu’elle est narrative même dans la réflexion, parce qu’elle porte en elle les signes jamais dissimulés de ses origines, parce qu’elle montre un grand souci de la complicité entre l’écriture et le sujet, parce que sa richesse se déploie dans la diversité et parce que, avec d’autres, elle a discrètement fécondé une jeune littérature française de la fin du siècle dernier qu’avait embarrassée, sinon figée, le catéchisme issu du “nouveau roman”. Les questions qui ont suivi m’ont apporté, par leur nombre et leur tour, l’assurance que ce public, non seulement comprenait le français mais le parlait avec talent.
Après la séance, les académiciens m’ont invité dans le restaurant où ils se réunissent chaque semaine, un établissement vieux de plusieurs siècles, Den Gyldene Freden (“La paix dorée”...), et j’y ai été témoin de l’heureuse et pittoresque alliance de la tradition et de la convivialité. Ainsi ai-je appris et constaté que, au moment de boire l’akvavit qui met en appétit, le secrétaire perpétuel était tenu de chanter par deux fois. Et force m’est de dire que Horace Engdahl, chantant a cappella, possède une vraie voix et un sacré talent. Puis, dans nos assiettes, festival de harengs tendres et parfumés (ils en ont près de ou plus de cent préparations) et la suite...
On m’a ramené fort tard à l’hôtel à travers le dédale d’îles et de quartiers de cette ville qui – plus que jamais je l’ai senti – est l’une de mes quelques patries en ce monde…



Stockholm, 3 mai 2005 – C’était aujourd’hui dans la résidence de l’ambassadeur de Belgique que j’étais convié à participer au Seminar on Belgian Literature. J’y avais été invité à l’initiative d’une spécialiste en la matière, Eva-Karin Josefson, professeur à l’Université de Stockholm. Je me suis dit que, décidément, la Belgique n’arriverait jamais, hélas, à nouer les lacets de ses chaussures avec simplicité… En tout cas, pour la circonstance, moins avec la crainte de blesser l’autre que dans la peur d’attiser sa susceptibilité, on s’est exprimé en français, en flamand, en anglais et en suédois. Bref, après An introduction to Flemish Literature par Anne-Marie Musschoot, en anglais, et Une introduction à la littérature belge francophone par Eva-Karin, en français et en suédois, mon tour est venu, sous le titre La mémoire sous les mots (qui est aussi celui de mon deuxième livre de poésie, celui qu’a préfacé Max-Pol Fouchet), de prendre la parole. Je l’ai prise en flamand d’abord, juste le temps de montrer que je n’en avais pas oublié les rudiments appris à l’école, puis en anglais pour expliquer que si j’avais refusé de m’exprimer dans cette langue comme on m’y avait invité, c’était parce que, membre du Conseil supérieur de la langue française, je n’allais pas donner le mauvais exemple que ce Conseil réprouve, et parler anglais dans l’ambassade d’un pays qui est encore, que je sache, francophone pour partie. Et en français donc, j’ai parlé de mes années de “belgitude” et des complexes que bien souvent, en ce temps-là, dissimulaient à grand peine des écrivains belges francophones moins préoccupés par le problème linguistique national que par l’ironie française qu’illustraient depuis un siècle les Amœnitates Belgicæ de Baudelaire. Ah, ce quatrain qui nous donnait en même temps de la honte, des haut-le-cœur et un sursaut de révolte :

Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris
Et terne comme l’œil d’un poisson qu’on fait frire ;
Une histoire touchante : ils éclatent de rire
Pour faire voir qu’ils ont parfaitement compris.

Sans compter la fureur du père Hugo fulminant contre les typographes belges qu’il accusait de truffer ses textes de virgules, “ces insectes belgicains”… Mais je ne me suis pas attardé, préférant aller aux éblouissements de quelques maîtres, dont celui qui me fut si proche : Albert Ayguesparse. Et les quelques propos que j’ai tenus ensuite sur mes propres livres, comme on me l’avait demandé, je les ai conclus par cette phrase d’un poème écrit quand, arbre en pot arrivé du “plat pays”, j’avais brisé le pot pour enfoncer mes racines dans la terre de la Basse Provence : “Il y a dans mon Sud un Nord inapaisé”…
Il y eut après cela une très longue lecture, en anglais et par l’auteur, Anne Provoost, de Childrens Literature in Flanders. Puis vint le lunch (ah, relire les pages d’Albert Cohen sur les lunches de la mère Deume dans Belle du Seigneur !) au cours duquel j’ai retrouvé le très fidèle et très attentif Kjell Espmark et où j’ai pu converser un moment avec l’ambassadeur Raoul Delcorde qui, accompagné de son épouse, parfaite hôtesse, s’est montré, dans cette babélienne convention, assez fin diplomate pour rassurer chacun sur l’excellence de sa participation… dans la langue qui convenait.
L’après-midi, Jacqueline Harpman a répondu en français et avec une malicieuse douceur aux questions (le tout traduit en suédois et en anglais) d’Eva-Karin et de Maria Snarelid, et elle a mis un peu de clarté dans les intentions qui lui étaient prêtées quant aux relations de la romancière et de la psychanalyste. Pour finir, Per Holmer, traducteur suédois de littérature néerlandaise, a livré d’intéressants commentaires sur les écrivains flamands.

Ce soir, j’ai invité Alexandrina Nistor, amie de longue date, à dîner au bar du Grand Hôtel devant l’un des bassins où sont ancrés les blancs bateaux de plaisance. Bien qu’elle n’eût à mon endroit aucune mission officielle cette fois, elle a été présente depuis mon arrivée et sans elle j’aurais connu ces temps morts qui ternissent parfois de tels séjours. Et toute la soirée, à l’exception du temps pris par quelques anecdotes que je lui ai rapportées pour ne pas lui laisser l’impression qu’elle était seule à parler (et aussi pour lui laisser le temps de manger), j’ai écouté Alexandrina me raconter trente années de rencontres avec les écrivains qu’elle avait invités au nom de l’ambassade de France, qu’elle avait reçus, interrogés en public, accompagnés dans leur découverte de la ville et souvent réconfortés dans l’incomplétude que parfois le séjour dans une ville étrangère leur donnait. Il y a longtemps que je connais Alexandrina et pourtant, ce soir, j’avais l’impression de “découvrir” son visage et dans celui-ci les signes de la belle noblesse que lui donne l’âge…



Paris, 4 mai 2005 – Par chance, pour le retour la SAS m’avait surclassé. Pendant tout le temps du vol, j’ai été fasciné par le comportement de deux jeunes femmes installées de l’autre côté du couloir. Je les ai imaginées jeunes bourgeoises d’un milieu aisé allant faire la fête à Paris. Elles étaient un peu trop fardées et trop bijoutées, et dans leur langue que parfois elles émaillaient de mots français, elles jacassaient comme des pies enrouées. Elles voulaient toutes choses entre lesquelles le steward leur laissait le choix : champagne, bière, vin et liqueur. Quand on est venu leur reprendre les plateaux, elles ont gardé leurs quatre verres et jusqu’à Paris je les ai vues picoler, siroter, boire tour à tour leurs quatre breuvages. Et je me suis demandé (vainement) qui les accueillerait à Paris dans l’état où elles étaient en train de se mettre…

Pour ma part, arrivé rue Rollin, quand j’ai ouvert la porte, je me suis trouvé devant une scène à la Vermeer. Paul Auster, debout, était penché sur Christine qui, elle-même, était penchée sur la traduction de Brooklyn Follies. Tous deux avaient le visage éclairé par le lampadaire pendant que, à travers les vitres de l’arrière-plan, on voyait un ciel de plomb d’où pleuvaient des cordes… Quand ils ont eu achevé leurs discussions sur des passages de la traduction où l’allitération joue un rôle auquel Paul est très attaché (Oh oh, Oh Poe, Oh Thoreau  !), nous sommes partis par la Mouffe vers le Mavromatis où nous avons dîné. Et là, entre moussaka et agneau de lait, arrosés d’un subtil Chablis, nous avons étalé les souvenirs des choses advenues pendant le temps assez long où nous ne nous étions pas revus.
Paul a commencé par parler de Sophie dont la carrière artistique, quoique dispersée en petits rôles, chansons et quelques études, est bien engagée. Puis il fut question de Siri Hustvedt qui, en même temps qu’elle publie deux essais sur l’art, est maintenant engagée dans un roman dont Paul a lu, dit-il, cinquante pages qui sont “très fortes”. Après avoir évoqué quelques films sur lesquels nous ne portions pas toujours le même regard (mais le même sur Million Dollar Baby) nous en sommes venus au retour de Paul vers le cinéma. D’abord avec une brève allusion au scénario d’un remake de Monsieur Hire qu’il a écrit en compagnie de Céline Curiol pour Patrice Leconte. Ensuite avec le scénario qu’il a tiré du Livre des illusions et qu’il a intitulé La vie secrète de Martin Frost (vie secrète ou vie intérieure… Inner Life), où Irène Jacob aura un premier rôle et Sophie un autre, Paul étant son propre metteur en scène comme dans Lulu on the Bridge.
Avant que nous le reconduisions chez les amis qui l’hébergent, Paul nous a demandé avec de l’inquiétude dans la voix quelle était notre disposition pour le referendum sur la Constitution européenne. Et quand il a su avec quelle ténacité je tenais à soutenir le “oui”, lui qui a toujours été très proche des convulsions et des interrogations européennes, il a paru soulagé. Il craignait, nous a-t-il confié, que nous soyons de ces partisans du “non” qui se cherchent tout à coup une conscience. Et en même temps il nous faisait valoir combien il était urgent d’avoir une Europe forte face aux Etats-Unis bushiens.
Et pour finir nous avons abordé l’affaire Aubenas. Paul était heureux que Siri Hustvedt eût été sollicitée d’écrire un texte pour le livre Cent jours sans que nous avons édité et qui, semble-t-il, est déjà épuisé. Et ce fut une occasion d’évoquer le rôle dévastateur du silence car – et nous étions bien d’accord là-dessus –, c’est permettre aux bourreaux d’achever tranquillement leurs victimes que de ne plus manifester d’indignation. Or le temps qui s’écoule fait craindre que témoignants et protestataires se lassent…



Paris, 5 mai 2005 – A l’heure où j’écris ces lignes, Paul est en route avec d’autres et une équipe d’Actes Sud pour assister au festival “Etonnants voyageurs” de Saint-Malo où il va pour défendre et promouvoir le roman de Céline Curiol, Voix sans issue, au motif, dit-il, que les “vieux” écrivains qu’on écoute doivent aider les “jeunes”.

Je lis dans la presse qu’après avoir fait une remontée dans les sondages et avoir même dépassé le “non”, le “oui” se retrouve à égalité avec celui-ci. Par là, et par les appels, courriels et courriers que je reçois, je vois que le nombre des indécis est bien plus grand que je ne l’imaginais. Il s’agit souvent chez eux, me semble-t-il, d’une sorte de dialectique embarrassée entre l’envie de ne pas entraver le développement de l’Europe et le désir de marquer une prise de conscience de la vocation sociale de celle-ci. Et moi, je m’obstine à leur répondre que la victoire du “non” ne leur donnerait pas l’occasion de manifester cette conscience car elle serait submergée d’un côté par l’anti-européanisme congénital des grandes gueules qui curieusement s’étaient tues pendant que le texte de la constitution se préparait au su de tous, et de l’autre par la furia (ou, pour le dire d’un terme qu’affectionne Hubert Védrine, l’ubris) des néo- et ultra-libéraux qui n’ont, eux, qu’une ambition, celle d’établir un hyper-marché mondial. Et une victoire du “non”, avec le désarroi qui l’accompagnerait, leur en donnerait plus vite les moyens que la reconnaissance de l’économie de marché inscrite dans la constitution soumise au vote. L’Europe est peut-être partie en claudiquant mais pour réparer les erreurs commises mieux valent les difficultés que promet la rectification de la constitution qu’une marche arrière qui nous mettrait à la merci des non-européens d’un côté et des libéraux de l’autre, fort capables de signer entre eux un pacte de non-agression.

Emmanuelle Béart, Charles Berling, Dominique Blanc et les autres, c’était assez pour nous donner envie de voir Un fil à la patte adapté de Feydau par le malicieux Michel Deville. Je savais n’avoir rien d’autre à attendre qu’un divertissement anachronique, cocasse et coquin, peut-être quelque chose dans la veine On connaît la chanson d’Alain Resnais. Et en fait, ce ne fut ni décevant ni triste : un festival de bons mots, de situations drolatiques et de libertinage d’une autre époque. Deville n’a rien cherché d’autre mais ce qu’il a réalisé est de l’ordre de l’épure, ou de la gravure. Licencieuse à ravir. Une de ces distractions dont on a parfois besoin avant de repartir dans le débat politique…

Mais en remontant chez nous, à la Contrescarpe, j’ai croisé Chevènement rue Descartes. Et je me le suis demandé… Pourquoi faut-il que ceux qui, en 2002, nous ont mis dans le pétrin en nous obligeant, par leurs écarts et leurs divisions, à choisir entre Chirac et Le Pen, soient aussi ceux qui jacassent de si haut en faveur du non ?



Paris, 6 mai 2005 – De bonne heure, ce matin, longue discussion avec le marchand de journaux de la rue Descartes. Il cherchait à me convaincre d’une chose dont il ne savait pas que j’étais déjà convaincu. A savoir que, malgré les périls dans lesquels, tôt ou tard, certains pays récemment entrés mettront le navire Europe en l’attirant dans les eaux américaines, mieux valait courir ce risque plutôt que celui qui consisterait à abandonner le navire à des flibustiers.

Rue Saint-André-des-Arts, ce matin, je suis tombé sur Yves Delange que je n’avais plus vu depuis la mort de sa chère Geneviève à Fontainebleau. Je me souviens que, du temps où il officiait au Pavillon des succulentes du Jardin des Plantes, et où j’avais publié son Concert à Kyoto et, avant cela, son Lamarck, nous plaisantions parfois en comparant cet éminent botaniste, compte tenu de sa taille et de sa chevelure toujours hirsute, à l’un des palmiers dont il prenait soin. Aujourd’hui, miné par le chagrin, Yves avait plus que jamais cette apparence de palmier, mais un palmier triste. Et en me haussant sur la pointe des pieds, je l’ai serré dans mes bras car je sentais qu’il n’avait pas encore fait son deuil et parce que sa présence, là, sous la pluie, me faisait soudain revoir la belle Geneviève pour laquelle j’avais une tendre admiration.

Gauthier Morax qui monte avec Olivier Poivre d’Arvor le Marathon des mots à Toulouse, à la fin de ce mois, est venu m’exposer chez Actes Sud les grandes lignes d’un programme qui a pour marraine Isabelle Huppert et qui s’est donné une curieuse brochette d’invités d’honneur : Jean-Marie Le Clézio, la ville de Lisbonne (mon oreille avait d’abord entendu : Lise Bonne), pour mémoire Jean-Paul Sartre et… moi, et qui accueillera entre autres Salman Rushdie et Mahmoud Darwich. Si j’ai bien compris, j’y ferai des lectures croisées avec celles de Nancy Huston, Ludmila Mikael, Pierrette Fleutiaux, Assia Djebar et Alberto Manguel. C’est ce qui s’appelle une fête ! La quatrième après Liège, Le Méjan et Stockholm.



Le Paradou, 7 avril 2005 – Saul Bellow est mort quelques jours avant d’avoir atteint ses quatre-vingt-dix ans. Il m’était depuis longtemps présent par l’ampleur théâtrale de ses romans et par son humour, en particulier dans Les aventures d’Augie March et dans Herzog dont Philippe Roth, le comparant à Joyce, disait que c’était “le Léopold Bloom de la littérature américaine”. Aucune chance pourtant que celui-là, malgré son prix Nobel et la place qu’il occupe dans la littérature mondiale, reçoive l’hommage des foules, que son corps soit exposé sur quelque place vaticane, et que des princes se déplacent pour l’inhumer. Mais lui, par ses livres, je le garde près de moi.

Ils ne furent pas bien nombreux hier soir, dans la librairie d’Actes Sud, pour entendre Pascal Durand répondre aux questions sur Naissance de l’éditeur dont j’avais annoncé, sur le carton d’invitation, que c’était un livre allègre et riche que j’avais préfacé avec le même plaisir que j’avais pris à le lire et que j’aurais à le présenter. Evidemment le sujet n’est pas de ceux qui enflamment. Mais les absents ont eu tort car les quelque vingt-cinq personnes présentes ont eu droit à un festival d’érudition et d’intelligence qu’ils ne sont pas près d’oublier. Et beaucoup ont acheté le livre après avoir entendu l’auteur.
Revenus au mas, nous avons dîné d’aubergines grillées et de petites côtelettes d’agneau avec un “Cairanne” de bonne race. Et nous avons parlé, toutes contraintes déliées, de ces auteurs, en particulier de John Irving et de Saul Bellow que nous n’avons pas tous aimés de la même manière mais que nous aimions tous.

Le marquis des Baux, Rainier de Monaco, est mort à son tour. Comme le disait Pascal ce matin, sa mort ne nous fera pas pardonner à ce souverain embringué par des affaires douteuses d’avoir enlevé Grace Kelly à Hitchcock qui lui donnait à l’écran des rôles d’une autre envergure que le prétendu “conte de fée” auquel un accident stupide devait mettre fin.

Au volant de la camionnette louée par l’université, Pascal Durand est reparti ce matin sous la pluie avec cinquante années (et même plus) d’archives. Classés d’abord par Isabelle Nancy, reprises par Mélanie Mérienne, elles rassemblent lettres, notes, documents, manuscrits divisés en trois sections (l’homme, l’auteur, l’éditeur), et je n’aurai de paix avant d’apprendre, demain, qu’elles sont arrivées à Liège, la ville des princes-évêques , encore appelée la “Cité ardente”…

Le Paradou, 7 avril 2005 – Saul Bellow est mort quelques jours avant d’avoir atteint ses quatre-vingt-dix ans. Il m’était depuis longtemps présent par l’ampleur théâtrale de ses romans et par son humour, en particulier dans Les aventures d’Augie March et dans Herzog dont Philippe Roth, le comparant à Joyce, disait que c’était “le Léopold Bloom de la littérature américaine”. Aucune chance pourtant que celui-là, malgré son prix Nobel et la place qu’il occupe dans la littérature mondiale, reçoive l’hommage des foules, que son corps soit exposé sur quelque place vaticane, et que des princes se déplacent pour l’inhumer. Mais lui, par ses livres, je le garde près de moi.

Ils ne furent pas bien nombreux hier soir, dans la librairie d’Actes Sud, pour entendre Pascal Durand répondre aux questions sur Naissance de l’éditeur dont j’avais annoncé, sur le carton d’invitation, que c’était un livre allègre et riche que j’avais préfacé avec le même plaisir que j’avais pris à le lire et que j’aurais à le présenter. Evidemment le sujet n’est pas de ceux qui enflamment. Mais les absents ont eu tort car les quelque vingt-cinq personnes présentes ont eu droit à un festival d’érudition et d’intelligence qu’ils ne sont pas près d’oublier. Et beaucoup ont acheté le livre après avoir entendu l’auteur.
Revenus au mas, nous avons dîné d’aubergines grillées et de petites côtelettes d’agneau avec un “Cairanne” de bonne race. Et nous avons parlé, toutes contraintes déliées, de ces auteurs, en particulier de John Irving et de Saul Bellow que nous n’avons pas tous aimés de la même manière mais que nous aimions tous.

Le marquis des Baux, Rainier de Monaco, est mort à son tour. Comme le disait Pascal ce matin, sa mort ne nous fera pas pardonner à ce souverain embringué par des affaires douteuses d’avoir enlevé Grace Kelly à Hitchcock qui lui donnait à l’écran des rôles d’une autre envergure que le prétendu “conte de fée” auquel un accident stupide devait mettre fin.

Au volant de la camionnette louée par l’université, Pascal Durand est reparti ce matin sous la pluie avec cinquante années (et même plus) d’archives. Classés d’abord par Isabelle Nancy, reprises par Mélanie Mérienne, elles rassemblent lettres, notes, documents, manuscrits divisés en trois sections (l’homme, l’auteur, l’éditeur), et je n’aurai de paix avant d’apprendre, demain, qu’elles sont arrivées à Liège, la ville des princes-évêques , encore appelée la “Cité ardente”…

Le Paradou, 8 mai 2005 – Ce matin, au lever du jour, Christine et moi, nous avons renoué avec la marche matinale interrompue trop longtemps à cause des pluies, de la fureur du mistral, des Tartarins qui, avec leurs pétoires, à l’époque de la chasse tirent sur tout ce qui bouge, et puis aussi à cause des voyages, des absences. Mais comment ai-je donc pu, pendant de si nombreux mois, me priver du spectacle des lointains aux couleurs pastel que l’on découvre des crêtes dominant Le Paradou, parfois même, comme aujourd’hui, jusqu’à la Sainte-Victoire ?

Le 8 mai, fête de la victoire de 1945… Dans cette célébration on oublie trop souvent que, sans l’obstination et le sacrifice des Russes à Moscou, à Leningrad et à Stalingrad, nous n’aurions pas été libérés quand et comme nous l’avons été, un oubli qui s’est installé avec le commencement de la Guerre froide. Oubli aussi de l’imprévisible et nouvel âge dans lequel nous faisait alors entrer la bombe atomique avec la destruction de Hiroshima et de Nagasaki. Oubli encore des événements de Sétif la même année, oubli de la violence avec laquelle furent réprimées les manifestations algériennes, plus de 15 000 morts, massacres inqualifiables dont le souvenir me reste présent depuis ce jour de 1970 où, en voyage d’étude pour préparer le livre sur l’Algérie que m’avaient commandé les éditions Arthaud, j’ai entendu des survivants, devant la stèle qui en rappelle le souvenir, raconter le déversement d’otages, par des camions de la Légion, dans le ravin de Chabet el Akra, appelé depuis lors “le ravin de la mort”.

Ah, ces revenantes qui ne se sont pas donné le mot… Hier, je décroche le téléphone, une tendre petite voix me nomme sans se nommer, et me reproche de ne pas la reconnaître tout de suite. A force d’indices j’ai fini par m’y retrouver. De cette jeune romancière dont, en des années déjà lointaines, on a cru un moment que Pauvert ferait une vedette sulfureuse comme parfois il en avait l’art, j’ai une photo que, par chance, j’ai retrouvée pendant que, volubile, elle me parlait au téléphone. Elle a un regard ouvert sur le monde des passions et, dans les bras, un chat majestueux. Et pendant que je la regardais en me demandant si, la croisant, je l’aurais reconnue, elle m’expliquait qu’elle était devenue une “nonne zen”. Heureusement elle n’a pas vu la surprise que devait révéler mon visage devant l’association inattendue de ces deux mots. Nonne et zen… est-ce, dieu, possible ? J’ai fini par comprendre que je n’allais pas tarder à recevoir un manuscrit…
Et par courriel, à peu près à la même heure, c’était une carte musicale que je recevais, porteuse de vœux indéfinis. Elle me venait d’Aliaa, une doctorante égyptienne qui, à l’Université de Lyon, prépare une thèse sur le rôle de l’espace dans mes romans. Mais quand je lui ai demandé la raison d’un très long silence et pourquoi elle n’avait pas répondu à l’invitation que l’Université de Liège lui avait faite de participer à la journée d’étude qui m’était consacrée et où elle aurait pu exposer les lignes directrices de son travail, elle me répond qu’elle était alors en Egypte et qu’une vie partagée entre Le Caire et Lyon n’est pas facile à mener. Avec, de surcroît, des enfants à élever ! Et elle me fait ainsi entendre que son existence est marquée par un constant conflit entre… l’espace dans mes romans et le temps dont elle dispose.



Genève, 10 mai 2005 – Que d’anniversaires, ces temps-ci ! Il y a des époques, comme ça, où les dates me donnent l’impression d’être ces boules agitées dans la sphère du loto… Laquelle sortira ?
En me levant tôt, ce matin, je me suis souvenu du ciel d’un même bleu, si tendre, si pacifique, dans lequel, il y a 65 ans, jour pour jour, heure pour heure, une nuée de Stukas passa soudain au-dessus de nos têtes, pendant que mes parents, mon frère et moi, nous apprenions par la radio que l’armée allemande venait de pénétrer en Belgique. Ces insectes qui, en piquant sur leurs objectifs, faisaient un hurlement de sirène dont les actualités cinématographiques nous avaient donné une idée moins terrifiante que la réalité, me paraissent avoir marqué une déchirure, le passage soudain dans un autre âge de la vie, la rupture prématurée avec l’adolescence et l’entrée beaucoup trop précoce dans la maturité. Quelques jours plus tard, commencerait l’exode qui conduirait notre famille dans un Sud dont je ne pouvais soupçonner que je m’y installerais trente ans plus tard. Mais en septembre 40 il fallut rebrousser chemin pour affronter quatre années d’Occupation.

Avant de partir pour Genève, ce matin, je suis passé chez Actes Sud pour faire, tel un prêtre qui n’a plus de paroisse, un bout de prêche à l’ouverture de la messe trimestrielle au cours de laquelle les représentants sont informés des livres à paraître trois mois plus tard. J’avais à présenter deux romans de la rentrée inscrits dans la collection “un endroit où aller” : Danseuse en rouge d’Anne Bragance et Une fenêtre au hasard de Pia Petersen. Et j’avais demandé aux deux romancières d’être présentes. Mais pas ensemble car je voulais éviter toute idée de compétition.
Anne est passée la première, en reine qui expose les fiévreuses raisons qui l’ont conduite à ajouter ce nouveau territoire à un royaume romanesque où, depuis longtemps déjà, se déploient les fastes et les éblouissements du couple, et aussi, décrites d’une implacable plume, ses violences et ses déchirures.
Pia, elle, je la vois dans son nouveau roman grimper à mains nues une paroi verticale, chaque mot est une prise à laquelle s’accrocher pour se hisser un peu plus avec l’espoir, pour elle et pour son lecteur, de surprendre le regard de l’autre et ainsi de mieux comprendre l’alchimie de l’absence et du désir.
J’avais aussi – et le plaisir était d’un autre ordre – à présenter L’art d’être Hugo, un essai que l’auteur, Pascal Durand, présente comme une “lecture d’une poésie siècle” et où, avec le regard à la fois sensible et méticuleux que lui a donné la fréquentation de Mallarmé, il évalue la fertilité hugolienne et l’influence parfois travestie, parfois ignorée, qu’elle a eue sur la poésie qui a suivi.
Il ne m’a jamais été facile d’être à la fois éditeur et écrivain. Sans doute est-ce la raison pour laquelle je n’ai pas saisi l’occasion de dire aux représentants quelques mots sur la réédition à l’automne, en livre de poche Babel, de mon essai : Lira bien qui lira le dernier…

Dans la dernière partie de la route qui nous menait à Genève, la lumière donnait aux arrière-plans du paysage, à leurs courbes, à leurs strates et à leurs restes d’enneigement une autorité graphique qui m’a rappelé les compositions de mon vieil ami Alain Le Foll, ce “fou de dessin” disparu quand il était à l’acmé de son art… J’ai de lui une série de lithos, de dessins et de livres illustrés qui ont la valeur inestimable des “choses sans prix”.

A Genève, à peine étions-nous installés dans ce “jardin en ville“ où les Arditi ont leur demeure et leurs bureaux, Metin me parlant de son prochain livre m’a fait découvrir, par des reproductions qu’il me commentait, l’¦uvre de Bronzino dont je ne savais pas grand chose sinon qu’il fut au XVIème siècle le peintre officiel du grand-duché de Toscane. Comment n‘aurais-je pas été fasciné par certains détails, par des scènes et des personnages qui annoncent Ingres dans des fresques témoignant d’une interprétation maniériste de Michel-Ange ? Longtemps je suis resté en contemplation devant l’une de ces scènes où l’on voit Vénus glisser la langue entre les lèvres de Cupidon pendant que la main de celui-ci est posée sur un sein dont elle serre le téton entre index et majeur…

Ce soir, au dîner familial et amical dont nous étions les invités et où Françoise, venant de Lyon, nous avait rejoints, Electre fut la vedette. Ce n’était celle ni d’Eschyle, ni de Sophocle, ni d’Euripide et encore moins de Giraudoux ou d’Eugène O’Neill. Non, Electre était ici la petite-fille des maîtres de maison, Ileana et Metin, et je n’ai pas tardé à comprendre qu’elle avait avec ses grands-parents des relations privilégiées comme celles que j’eus avec les miens et qui rendirent si inacceptable l’autodafé dans lequel disparurent leurs livres, leurs lettres, leurs traces… Mais de cela, sur le moment, je n’ai rien dit.
Stéphane, le jeune père d’Electre, est un psychiatre de grande renommée, et avec lui la conversation s’est engagée sur les désordres du comportement. Avec le nombre des convives, cette conversation prit par force maints détours et l’on s’est, hélas, séparés, alors que l’on abordait à peine le sujet qui m’intéressait le plus, celui des troubles du langage qui paraissent faire régresser tant de gens, dans une atrophie de la parole, vers le geste… Nous nous sommes promis de nous revoir et d’y revenir.



Genève, 11 mai 2005 – Elle a paru passer bien vite, cette heure de télévision en direct pour laquelle, Françoise et moi – en compagnie aussi de Françoise Courvoisier, directrice du Théâtre Le Poche – nous avions été invités à rejoindre Metin Arditi sur le plateau de Photos de famille. A la même heure, chaque jour de cette semaine, dans l’émission de Pascal Rebetez, on retrouve Metin, homme multiple, dans la compagnie d’interlocuteurs choisis en fonction du sujet, et c’était cette fois “E comme Ecriture”. Il fut évidemment question de la Dernière lettre à Théo qui vient de paraître et qui sera l’an prochain portée à la scène. Au cours de l’émission, le “sujet” que Sandy Evangelista était venue tourner au Paradou et en Arles a été incrusté – j’en étais impatient – et j’ai aimé la justesse et la tendresse de son regard sur les gens et les choses. Quand nous sommes sortis de la télévision, nous avions l’impression d’avoir dit l’essentiel sur le rôle de l’écriture et de n’en avoir pourtant presque rien dit. C’est toujours comme ça, on erre plus qu’on ne va, mais après coup on est étonné que cela se tienne, comme nous le fûmes ce soir en regardant la rediffusion de l’émission.

Mais avant cette rediffusion, dans l’après-midi, il y eut encore une brève rencontre avec Léo Kaneman et Yaël Hazan pour mettre au point la parution d’ouvrages annuels liés à ce “Festival international du film sur les droits humains” qui m’avait amené à Genève en mars, comme membre de leur jury. Et c’est toujours la même obsession qui gouverne ces gens de qualité engagés dans l’action humanitaire : faire en sorte qu’un fil relie leurs actions ponctuelles. Tel serait le rôle des publications dont nous avons parlé aujourd’hui. Le texte comme un lien entre les actes.

Et puis Metin, qui est président de l’Orchestre de la Suisse Romande, nous avait invités au Victoria Hall – éponyme du roman qu’il a publié chez Pauvert – pour un concert de la série “Mosaïque” consacré aux musiques de film composées par Jerry Goldsmith. Goldsmith aurait dû les diriger lui-même mais il est mort récemment et il a été remplacé au pupitre par un jeune Belge tout en nerfs, Dirk Brossé, lui-même compositeur et bonne baguette. Je crois que, de tous les films pour lesquels Goldsmith a composé la musique interprétée ce soir, je n’ai vu que Basic Instinct de Paul Verhoeven et La planète des singes de Franklin Schaffner, mais ni l’une ni l’autre des interprétations n’a fait ressurgir les images, pas même la très célèbre de Sharon Stone écartant les cuisses devant Michaël Douglas… En eût-il été autrement si nous avions entendu les compositions de Cole Porter, de Joseph Kosma, de Georges Delerue, de Michel Legrand, de Jean Wiener, de Maurice Jarre, de Leonard Bernstein, de Georges Auric, de Nino Rota ou d’Ennio Morricone dont les noms soudain se pressent dans ma mémoire ?



Le Paradou, 12 mai 2005 – En revenant de Genève – 500 kilomètres avalés d’un trait –, j’ai soudain trouvé la manière dont je déploierais samedi, à Marseille, mes réflexions sur Albert Cohen. J’ai décidé que je le présenterais comme un homme de scène et de scènes…

A peine rentré, il a fallu repartir pour Arles afin d’y retrouver les représentants que Françoise et Jean-Paul avaient rassemblés chez eux pour un dîner qui leur permettrait de s’associer à la célébration des 150 ans à laquelle ils n’avaient pu être présents. En l’absence de Christine, j’ai reçu une énorme brassée de roses. A la nuit, en regagnant ma voiture, j’ai croisé une jeune femme qui s’est arrêtée devant moi. Dans l’ombre, elle me paraissait fort séduisante. “C’est pour moi ?” m’a-t-elle demandé en tendant les mains vers les fleurs. Je lui ai répondu quelque chose d’ambigu, du style : « Il s’en faut de si peu…” Et une fois au volant, avec les roses sur le siège voisin, mon imagination a pris la clef des champs. Il paraît qu’en vérité on a l’âge, non de ses artères mais de sa libido…



Le Paradou, 15 mai 2005 – Samedi matin, assez tôt et à travers des trombes d’eau si fortes qu’elles nous donnaient l’impression que nous traversions un univers pâteux et visqueux, nous sommes donc descendus à Marseille, Christine et moi. A l’Alcazar. J’aime qu’un tel nom, si archaïque, celui d’un palais espagnol, après avoir désigné un café-concert pastichant le mauresque dans la grande vague de l’orientalisme, soit devenu celui d’une des plus belles bibliothèques publiques que je connaisse. C’est le cadre qui a été choisi pour organiser un festival honorant la mémoire d’Albert Cohen à l’occasion du centième anniversaire d’un fait-divers qui, à en juger par ce qu’il en a dit dans Le livre de ma mère et dans Carnets, a marqué son destin et son œuvre : l’histoire du camelot qui, en 1905, prenant pour cible un enfant de dix ans, lui a révélé l’antisémitisme et la haine.
Une exposition très belle et fort simple, composée d’objets, de livres, de manuscrits et d’images, retraçait le parcours de celui que, dans les années soixante-dix j’eus, dans l’amitié, le privilège de fréquenter assidûment. C’est là aussi qu’avait lieu le colloque qui s’est ouvert par une communication passionnante de Jean Contrucci qui a fait revivre le Marseille d’il y a cent ans, la ville de deux petits amis, Marcel Pagnol et Albert Cohen.
La pluie, le week-end de Pentecôte, l’heure trop matinale et, je le crains un peu, l’incuriosité étaient sans doute responsables d’une très médiocre participation. Quand Contrucci a commencé, il n’y avait pas plus de douze auditeurs dans ce grand auditorium, ils étaient une trentaine quand il a terminé. Mais l’extrême intérêt qu’il a suscité en décrivant avec humour et finesse cette ville en tous ses états d’alors m’a fait oublier abstention et carence. Et j’entends encore Jean décrire, à petits mots bien choisis, les foules d’une ville piétonnière (pour le dire d’un mot qui n’existait pas alors), les bruits, les rumeurs, les cris, les odeurs, les puanteurs parfois, l’insalubrité, les lieux du travail et ceux du plaisir, les relents de xénophobie, les femmes, les filles, les immigrés déjà, l’activité portuaire, les départs et les arrivées de bateaux, et en particulier les événements majeurs que furent l’édification du pont-transbordeur que les Allemands allaient détruire pendant l’Occupation, la venue de Buffalo Bill avec mille extravagances et l’ouverture d’une grande exposition coloniale. Ainsi meublée, la scène était prête pour introduire le héro du jour.
Et ce fut mon tour et ma tâche. Après avoir remercié Jean et avoir salué la présence de Myriam Champigny Cohen – dont j’avais publié en 1996 Le livre de mon père suivi des Lettres de ma mère – j’ai été fidèle à la ligne que je m’étais fixée. : Albert Cohen, homme de scène et de scènes. Avec l’aide de quelques notes, de citations tirées de ses livres et du petit essai que je lui ai consacré (Lecture d’Albert Cohen), j’ai tenté de montrer quel impérieux besoin avait incité cet écrivain, véritable homme de théâtre dans sa conduite et dans ses livres, à séduire ses contemporains, ses lecteurs et surtout les femmes auxquelles une désirante misogynie l’avait sans cesse porté à faire des scènes. Le souvenir de nos multiples rencontres, de notre correspondance (aujourd’hui déposée à l’Université de Liège), et des scènes dont je fus moi-même la cible m’ont guidé dans cette improvisation à bâtons rompus. Christine, Myriam et quelques amis m’ont assuré que ces propos avaient porté. Mais moi, j’ai tout de même bien vu qu’un professeur venu de Jérusalem et assis aux premiers rangs, avait dormi presque tout le temps…

Quand nous avons quitté l’Alcazar, le soleil avait repris son autorité sur la Provence. Et hier soir, c’est dans un crépuscule d’une grande douceur que je suis allé avec mes amis Stuart à Eygalières chez ces autres amis que sont les Turckheim. Ils avaient rassemblé, pour un dîner d’une joyeuse convivialité, une trentaine de personnes que je retrouve toujours avec le même plaisir car les conversations avec elles, si fantaisistes et sinueuses qu’elles sont parfois, me font toujours une belle récolte d’idées et de connaissances.
Avec Paul Belaiche, à un moment, nous sommes repartis à la Conciergerie où il continue de relever tous les indices possibles pour relater, dans le second volume de son grand récit qu’Actes Sud publiera bientôt, l’ignominieuse fin qui fut imposée à Marie-Antoinette. D’où une grande et diserte dérive sur la fatale inclination des révolutions à verser dans la Terreur.
Mais la conversation la plus intime et la plus émouvante fut avec Olga qui, tout à l’écriture du troisième volume des voyages en Inde dont Arnaud réalise les illustrations, se trouve confrontée à ce terrible dilemme que connaissent tant d’écrivains : calibrer son texte, le maintenir dans le cadre prévu, ou se laisser aller à écrire ce qui, soudain, surgit par des fissures inattendues. Je veux parler du tumulte intérieur qu’a suscité le spectacle du monde… Et que pouvais-je dire à Olga, sinon de ne censurer aucun de ces deux désirs ?

A en juger par les sondages et les courriers de lecteurs, l’opinion française, comme si elle était tout entière sous le signe des Gémeaux, continue de balancer entre le “oui” et le “non” à la veille du referendum sur la Constitution européenne. Et je crains qu’elle n’aille ainsi, avec les indécis et les abstentionnistes, jouer notre destin à la loterie de l’incertitude. Si, comme souvent je le crains, le “non” finit par l’emporter, à ceux qui s’en seront réclamés – et une fois que les protestations qui les ont animés trouveront, bonnes ou mauvaises, des solutions politiques “nationales” – que restera-t-il pour construire une “autre” Europe sur les ruines du chantier ? Comptent-ils vraiment sur le concours des plus bruyants adversaires du “oui” avec lesquels ils se seront agrégés ? Croient-ils pouvoir se débarrasser d’eux ? Que, parmi les partisans du “oui” se trouvent de grandes gueules du néo-libéralisme qui se serviraient de l’adoption de la nouvelle constitution pour améliorer leurs affaires et leurs profits, c’est une évidence. Mais je tiens que là, au moins, le jeu est plus clair. Ceux qui veulent l’Europe, et depuis longtemps la veulent “sociale”, poursuivront le même combat sans avoir détruit le fondement de l’entreprise et sans les équivoques où le camp du “non” me paraît empêtré… Le referendum ne devrait pas être la soupape de la chaudière. S’il y a une protestation à faire valoir, c’est à l’occasion des prochaines présidentielles et législatives, si éloignées qu’en soient les échéances, qu’il faudra la manifester. Pour punir d’un exil politique ceux qui, par intérêt personnel et par ambition de carrière, nous ont mis dans la confusion où nous sommes.

Le Paradou, 17 mai 2005 – Il m’arrive de percevoir des sons que les autres n’entendent pas. Des ultrasons, par exemple, et si j’en parle, on sourit d’un air indulgent. Ou aussi des crissements, vibrations ou autres bruits presque imperceptibles que font certains instruments pendant un concert. Ou encore des rumeurs très lointaines – et celles-là, il est parfois possible d’en vérifier la réalité et de prouver ainsi qu’il ne s’agit pas de maudits acouphènes. Mais ce matin, avec l’impression de me trouver dans une filature dont les métiers travaillaient à plein régime, j’ai éprouvé une forte douleur à l’oreille et j’ai téléphoné à Bernard, le bon docteur que j’appelle “mon pédiatre”, ce qui déclenche chez lui un rire qui est déjà, à lui seul, une thérapie. “Otite avec tympan rouge coquelicot”, m’a-t-il dit en déplorant que je ne puisse moi-même jouir du spectacle par l’œilleton de son instrument. Il n’était pas question, ai-je dit à Bernard, que je me dérobe à la promesse que j’avais faite d’aller parler le lendemain, à la “Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme”. Il m’a donc prescrit le nécessaire.
Après avoir refermé sa trousse, Bernard m’a parlé de la fascinante similitude, dans le coït comme dans la mort, des grimaces de crispation, des râles et autres gémissements. Alors, parce qu’il aime être payé de retour par de petites lectures que je lui fais de temps à autre, je lui ai récité le sonnet de Pierre de Marbeuf – Et la mer et l’amour ont l’amer pour partag  –, ce poème sur lequel Max-Pol Fouchet m’avait jadis mis au défi d’écrire 32 variations comme Beethoven en avait composé sur une petite valse de Diabelli…

Aix-en-Provence, 18 mai 2005 – Le 9 septembre 1835, dans ses notes de voyage, Prosper Mérimée écrit : “En arrivant à Avignon, il me sembla que je venais de quitter la France.” Une citation entraînant l’autre, je me suis souvenu que, dans un guide de Provence (sur lequel je n’ai malheureusement pas pu remettre la main), Giono avait posé la question de savoir quel était l’écrivain qui avait le mieux parlé de la Provence et des Provençaux, et qu’il avait coupé court à toutes suggestions en affirmant que c’était… Shakespeare. La suite du texte donnait le sens de cette curieuse métonymie par laquelle il comparait les personnages de l’un aux habitants de l’autre. Je voulais par là dire cette impression de grande étrangeté qui m’est venue quand j’ai pénétré, au Jas de Bouffan, dans la “Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme”.
Les documents que j’avais reçus indiquaient que le colloque sur “les écritures d’écran”, à l’issue duquel je devais faire une communication, se tenait dans la salle “Georges Duby”. Quand je m’y suis faufilé, ne comprenant pas pourquoi j’étais en retard quand je me croyais en avance, la salle était bondée. Au bout d’un moment il m’a paru étrange que l’on s’entretînt là de découvertes archéologiques faites à Syracuse… J’ai questionné discrètement mes voisins et j’ai compris que je n’étais pas où il fallait. Je suis sorti, honteux du dérangement que mon passage avait causé. Les coquins d’organisateurs avaient délocalisé le colloque. Mais l’impression d’étrangeté ne s’est pas arrêtée là.
Une fois que je fus installé dans la “bonne” salle, des personnes fort savantes en leur domaine se sont mises à parler de “web”, de “blogs”, de “blogeoisie”, de “blogosphère” et, sans blague, de “blogueurs”. C’est là qu’il m’a semblé que je venais de quitter, non pas la France comme le dit Mérimée, mais le monde où je vis et travaille et dans lequel je croyais pourtant avoir montré, avec les instruments dont je me suis doté, que je n’étais pas de ces réfractaires qui ne jurent que par le papier et vouent aux gémonies les exercices et autres galipettes électroniques sur écran. D’où ma venue, d’ailleurs, en ce colloque. Mais voilà, j’ai cru comprendre – ce que je ne savais pas – qu’avec ce carnet en ligne qu’en ce moment je rédige, j’étais devenu, tel un Monsieur Jourdain de notre temps, un “blogueur” qui s’ignore… Et j’en ai appris des choses, et j’en ai vu des démonstrations que je ne rapporte pas car je craindrais que mon inexpérience ne me conduise à des méprises ou des malentendus...
Quand, en fin d’après-midi, mon temps fut venu de parler du renouveau de la correspondance par l’usage du courriel, j’ai pris soin de rester sur mon vieux territoire. Qu’avais-je à leur apprendre ou simplement à leur dire, en fin de compte, à ces savants aventuriers du petit écran ? me demandais-je soudain. Oui… que j’observe la convergence de ce renouveau avec un retour d’intérêt pour la lecture de lettres d’écrivains – il n’est pas de semaine, en effet, sans qu’il n’en sorte de presse un nouveau recueil. Que l’efflorescence du courriel me paraît coïncider avec un impérieux désir de n’être pas exclu de la turbulence et du raffut suscités par la mondialisation de l’information et de la communication. Que, par cette pratique d’écriture, la langue, en même temps qu’elle reprend de l’autorité par l’écriture, subit des contraintes dont elle ne sortira pas identique à ce qu’elle était avant (si tant est qu’elle fût jamais figée). Et que, dans l’effervescence dont nous sommes les témoins abasourdis, se trouvent des signes constitutifs d’un comportement, d’une esthétique, voire d’une éthique dans lesquels nos successeurs verront peut-être la naissance d’un nouveau cycle sémiotique qui nous est encore invisible ou indiscernable, même si nous en sommes les artisans.
Tout cela eût mérité un long développement que ne m’autorisaient pas les quarante-cinq minutes qui m’étaient accordées. Mais j’ai tout de même tenu à insister sur quatre points que je rumine souvent.
D’abord sur le fait que, vue sous l’angle du spectacle, cette métamorphose de la correspondance révèle, à en juger par les réactions qu’elle provoque, la permanence de la vieille opposition entre le misonéisme des uns et le souci qu’ont d’autres de s’inscrire dans la “tendance”. En être ou ne pas en être ! (Un peu ce qui, en somme, sous-tend aujourd’hui le débat oui-non dans l’affaire de la Constitution européenne.)
En deuxième lieu, que le “blogueur ” et même l’épistolier souvent m’évoquent l’image d’un pianiste qui maîtriserait moins son instrument qu’il ne serait entraîné par celui-ci à des innovations (variations) imprévisibles. D’où confusion entre soumission et génie…
Ensuite, que la vigilance s’impose à l’endroit des abus (drague, subornation, mensonge, harcèlement, publicité) et en particulier des “pourriels” qui, par moments, font ressembler Internet tantôt à la décharge d’Entressen, tantôt à un lupanar de Las Vegas.
Enfin et surtout que l’on ne saurait être insensible au sort de ces relégués de la société qui, pour n’avoir pas voulu, pas pu ou pas su prendre le train en marche sont maintenant, sans ordinateur, réduits à la condition de retraités que leurs proches ne vont plus voir et auxquels on n’adresse plus de lettres. Comme si on ne leur adressait plus la parole.
L’une des organisatrices de la rencontre m’a depuis lors écrit pour me remercier d’avoir fait du “braconnage”. J’ai apprécié à sa mesure ce terme qui, dans une acception familière, n’est pas éloigné de l’idée de capture. Ne dit-on pas, familièrement, “braconner une femme” ? À l’en croire, j’aurais tout ramené au bonheur de l’écriture. Et c’était l’essentiel, dit-elle. Si elle dit vrai, je n’ai donc pas tout à fait perdu mon temps ni celui des virtuoses de l’ordinateur en présence desquels je me suis trouvé… Le leur avoir fait perdre eût augmenté mon remords d’avoir dû, cette fois encore, renoncer à monter à Paris le même jour pour répondre à l’invitation que m’avaient faite Lang et Delors d’aller manifester au Cirque d’Hiver mon soutien à la cause européenne.

Le Paradou, 19 mai 2005 – Claude Grunspan, que j’avais suivie de loin quand elle était partie en Egypte, caméra à la main, pour retrouver des traces du passé de son père (du temps de Nasser, il avait été emprisonné pendant plusieurs années dans un bagne au fond du désert), m’a envoyé un DVD du petit film qu’elle a réalisé. Je viens donc de les suivre, elle et son père, sur mon ordinateur, avec une proximité idéale. Ce n’est pas le grand écran mais ce n’est pas non plus l’écran bâtard du téléviseur. Ce film, ainsi vu dans l’intimité, je l’ai trouvé alternativement beau, sensible et séduisant, avec des moments forts quand on devine par allusions ce qui s’est passé derrière les images. Et puis il y a de beaux portraits. Celui de Sherif Hetata m’a ému parce qu’il m’a rappelé qu’à l’initiative de Claude j’avais publié La nasse, un roman presque policier dans lequel Hetata fait à merveille sentir un sous-texte politique inquiétant.

Le Paradou, 20 mai 2005 – Anouk Grinberg ne viendra pas lire les lettres de Rosa Luxembourg au cours de la semaine des “Lectures en Arles” qui, cette année (du 13 au 17 juin), sont consacrées aux Violences et tendresses épistolaires. Nous avons ensemble décidé que, sur ce thème, mieux valait progammer une soirée particulière au cours de la saison prochaine. Et il est important de le faire car la figure de Rosa Luxembourg est l’une de celles que notre époque est en train d’engloutir dans l’oubli comme dans la précédente, après l’avoir assassinée, on avait jeté son corps dans le Landwehrkanal à Berlin.

Livres Hebdo a paru ce matin avec, sur quatre pages, l’entretien que nous avions eu ici, récemment, Véronique Rossignol et moi. Les propos que l’on tient dans de telles conversations ont une tout autre résonance quand ils sont imprimés. D’autant que les titreurs ont plaisir à mettre en évidence ce qui leur paraît le plus insolent ou le plus provocateur dans l’entretien. Mais ici, ce n’était pas pour me déplaire, qu’ils aient choisi de porter en titre cette exclamation : “Ne me dites pas que c’est la consécration !” Cette citation est extraite d’une réaction à un propos sur le Goncourt de Laurent Gaudé . “Ne me dites pas que c’est la consécration !” avais-je en effet lancé. Ajoutant : “Beaucoup, qui se sont précipités pour nous le dire, sont de ceux qui, peu de temps avant, affirmaient que ce prix était dévalorisé.”

J’achevais la lecture de cet entretien quand Anne Gromaire, micro à la main, est venue me demander pour la radio laquelle des quatre périodes de vingt ans que mon âge m’a fait parcourir était la plus belle. Et avant que je ne lui réponde, elle a répondu pour moi : “Je suis sûre, a-t-elle dit, que c’est la quatrième !” Je ne pouvais pas lui donner tort car c’est le moment de ma vie – 60 à 80 – où j’ai vu se déployer jusqu’à l’accomplissement quelques-unes des ambitions que j’avais forgées dans les précédentes. C’est, lui ai-je dit, comme si l’arbre avait attendu cet âge pour connaître la grande floraison. Aussitôt elle m’a lancé sur l’importance que les femmes avaient eues dans mon existence. Et, tout en finesse, sachant où elle voulait aller, elle a lancé comme un appât le nom de Nina Berberova. Un entretien avec Anne est toujours une fête dans laquelle le micro devient invisible.



Le Paradou, 21 mai 2005 – Sur l’oscillomètre de Pachon qu’utilisent les sondeurs, les vacillations des intentions de vote pour le très prochain referendum confirment qu’il n’y a de certaine que l’incertitude. Par quoi l’on voit que ni le “non” ni le “oui” n’ont de nouveaux adeptes, ils les échangent. La véritable crise est là : les manœuvriers de la politique, dans l’obsession de leur propre réélection, sont parvenus à leurs fins, ils ont fait main basse sur le destin de l’Europe. Les partisans du “non”, en particulier, en ont attifé la silhouette comme s’il s’agissait d’un épouvantail. Faire peur pour nous détourner de l’envie de bâtir une Europe où ces excitateurs craignent de n’avoir plus leurs baronnies !

Les Editions du Cygne, une petite maison dont je ne savais rien avant que l’on ne me demande l’autorisation d’y publier un long entretien que j’avais eu avec Jacques De Decker à l’Hôtel de la Malibran en avril 2002 à Bruxelles, m’ont envoyé quelques exemplaires du joli petit livre qui vient de paraître. Parfois je me demande si, dans d’aussi libres entretiens, ne surgissent pas plus de sens et d’étincelles que d’un exposé sagement structuré… Et je me réponds que c’est mon luxe ou mon privilège d’octo de m’exprimer désormais d’une manière qui introduit le plaisir dans le jeu.



Le Paradou, 22 mai 2005 – Pendant que nous allions hier vers le Lubéron où nos amis Belaiche nous avaient conviés, Françoise nous a raconté sa rencontre avec quelques membres de l’Académie Goncourt. Profitant de leur passage à Fontvieille où ils ont attribué le 12e prix Alphonse-Daudet à la Québécoise Natali Fortier, ils avaient manifesté le désir de “voir” la maison d’édition qui avait publié Laurent Gaudé, leur récent lauréat. Il y eut donc chez elle un dîner dont Françoise, qui a l’œil attentif et le verbe joyeux, nous a fait le malicieux récit. Mais, pour elle, le moment le plus heureux, ce fut le lendemain matin… Elle avait fait découvrir à Bernard Pivot le marché du samedi, et là, le boulanger, le fromager, le poissonnier et quelques autres vers lesquels elle l’avait amené ont dit spontanément au nouvel académicien le plaisir qu’ils avaient pris à lire Le soleil des Scorta et la joie que leur avait donnée un Goncourt enfin “arlésien”.

Chez les Belaiche, j’eus d’abord un aparte avec Paul pour parler de dispositions relatives à la publication de son livre, Les 76 jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie, qu’il dédie “à tous les abolitionnistes qui combattent la peine de mort”.
Et puis, en compagnie de Sophie et Pierre Vaneck que je n’avais plus vus depuis l’époque où cet acteur pour lequel j’ai une vive admiration jouait dans Art de Yasmina Reza, nous avons assisté à la projection de Gattaca d’Andrew Niccol.
Ce matin, je me suis rué dans le labyrinthe d’Internet pour en savoir plus sur ce film de science-fiction de 1997. Sous la signature de Nadia Derradji, j’ai lu que “ce film est une ode à l'humanité, un traité contre l'eugénisme d'une intelligence remarquable. Une superbe réalisation vient couronner un scénario particulièrement bien construit et invite le spectateur à se poser les bonnes questions.” C’était hier soir, à peu de choses près, l’avis de tous, mais je me suis dérobé au débat qui s’est ouvert pendant le dîner qui a suivi. D’abord je ne suis pas si grand amateur de science-fiction que je puisse juger en connaissance de cause. Ensuite il m’a paru que l’essentiel avait déjà été écrit et filmé maintes fois depuis Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Et puis, la programmation génétique est aujourd’hui, dans la réalité, si avancée que les menaces proférées par le “sous-texte” du film de Niccol m’ont paru presque naïves. Enfin, ni les scènes dont on louait hier le cadrage, ni le jeu d’Ethan Hawke, d’Uma Thurman, de Jude Law et des autres n’ont suscité en moi ces petits tremblements affectifs à quoi l’on reconnaît que la liaison s’établit entre la fiction et l’intime réalité…
Combien à ce film glacial j’ai préféré, du même Andrew Niccol, Simone où Al Pacino et Winona Ryder m’avaient emmené dans la galaxie des rêves et de l’incomplétude… Mais je bisque de ne m’être pas souvenu hier soir que Gattaca et Simone étaient du même réalisateur. Le débat aurait pris un autre tour.

Le Paradou, 24 mai 2005 – De plus en plus souvent on me répète qu’à tout le moins le referendum sur la Constitution aura eu le mérite de faire prendre conscience de la question européenne. Comme si elle n’était pas déjà chaque jour dans nos vies et sous nos yeux, l’Europe, comme si nous ne nous étions pas faits à l’euro sans passer par la voie référendaire, comme si nous n’avions pas eu maintes occasions d’approuver ou de désapprouver la lente construction, comme s’il avait fallu attendre ce maudit referendum constitutionnel pour commencer à réfléchir à la question !
Mais il ne faut pas gratter longtemps le vernis pour voir que cette assertion sur la prise de conscience est maintenant devenue rumeur colportée par ceux qui sont désormais décidés à voter “non”, ne le cachent plus et cherchent à s’exonérer ainsi de leur participation au clan des démolisseurs. Et tout cela s’accompagne d’une sorte de délation. “Quoi, tu ne le savais pas ? Il (ou elle) aussi votera non.” On s’étonne qu’il (ou elle) n’ait pas osé ou pas voulu vous le dire en face alors que vous ne cachiez pas votre parti. Vous demandez pour quel motif leur “non”… et c’est l’effilochage. Les raisons deviennent chiffons, les chiffons charpie. Et c’est à ce moment-là que l’on vous parle de la nouvelle prise de conscience. Comme si l’important était de parler de l’Europe, non de la faire.
Maintenant qu’ils se sentent en nombre, la plupart des négateurs n’en font plus mystère : il ne s’agit plus seulement de refuser le texte d’une constitution, il faut remettre en cause les fondements mêmes de l’édifice car tout a été mal entrepris, mal géré. C’est comme sils proclamaient leur sainte volonté de délivrer la France du joug européen. Et les voyant ainsi lancés, je me dis qu’en passant ils risquent de régler quelques comptes, comme du temps des vraies Croisades quand, partis pour délivrer le tombeau du Christ, les croisés en profitaient pour se livrer à quelques joyeux pogroms et à de bonnes ratonnades. Le spectacle de cette croisade du “non” dont les rangs grossissent chaque jour, et où les Villiers, Le Pen, Bové, Chevènement, Fabius et alii portent le même étendard, c’est sans doute ce qui m’écœure le plus.
Tant qu’à me livrer à une débauche de métaphores, j’ajoute que les discours des partisans du “non”, bien ficelés comme mal ficelés, ou les pages d’opinion et le courrier des lecteurs dans les journaux, les uns revanchards, les autres inquiets, me font alternativement penser aux jours de lessive où l’on fourre tout le linge sale dans le même panier (et ici, pêle-mêle, des rancœurs, des humiliations, des ambitions, des incomplétudes, des revanches qui ont moins à voir avec l’Europe qu’avec le marécage politique où nous sommes depuis 2002), ou encore aux vide-greniers où l’on trouve parfois l’objet rare au milieu de porcelaines ébréchées ou de trousseaux de clefs à jamais veuves de leurs serrures.

Et soudain, cet après-midi, appel d’une journaliste d’un important quotidien régional. Elle fait une enquête sur les dispositions électorales de quelques “personnalités”. (Ah, la flatteuse !) Elle me demande si cette constitution me “comble”. Quelle curieuse expression ! Je lui donne les références des pages où je me suis livré dans ce carnet. Elle y prendra ce qu’elle veut. Pour l’édifier je lui lis quelques fragments. Et elle de me répondre qu’il s’agit de publier non ce que j’ai écrit mais ce qu’elle écrira après m’avoir interrogé. Nous en sommes restés là. M’étonnerait que je paraisse parmi ses interviewés…

Hier soir, nous parlions de cela avec nos amis Stuart autour d’une bonne table où nous étions réunis pour un double anniversaire. Mais comme nous sommes du même bord et du même avis, nous avons vite et allègrement glissé de la constitution européenne vers des sujets qui nous donnent plus de plaisir. Je me suis souvenu d’un récit déjà fort ancien de l’égyptologue Jean Capart. Aux alentours d’une certaine pyramide, il avait trouvé des plaques de bronze, enfouies dans le sable, en nombre suffisant pour permettre, une fois repolies et disposées aux angles du labyrinthe, d’amener la lumière au cœur de la chambre funéraire. Ainsi s’expliquait, disait-il, comment les parois de cette salle obscure avaient pu être ornées de sculptures en bas-relief. Il ne nous a pas fallu davantage pour nous rappeler avec Sartre que “lire un roman, c’est sauter dans un miroir.” A la fin du repas il m’a semblé que nous étions à l’infini multipliés dans un palais des miroirs.



Toulouse, 26 mai 2005 – À quelques jours près, je suis arrivé à Toulouse 65 ans après y être entré pour la première fois. C’était en 1940, j’avais accompagné mes parents dans leur fuite devant l’invasion allemande et nous avions traversé sans mésaventure une France ahurie de voir passer ces premiers réfugiés avec leurs voitures chargées de matelas et d’objets rassemblés en hâte. J’en ai gardé le souvenir d’un voyage qui me révélait villes, bourgs et paysages que je ne connaissais que par mes lectures de romanciers français, et en particulier de Sand et de Colette. Puisque j’avais formé très tôt le vœu de m’installer en ce pays, je me livrais à des comparaisons, et c’est en traversant le Tarn et l’Aude que j’ai commencé à me demander dans quelle ville ou quel village j’aimerais que nous arrêtions notre course. Mais il fallait chaque matin reprendre la route pour mettre la plus grande distance possible entre les Allemands et nous. A Toulouse, nous nous sommes arrêtés, mes parents avaient décidé de ne pas aller plus loin, persuadés que l’envahisseur ne descendrait pas jusque-là. Nous étions quelque part sur la route de Muret. Comme elle avait avisé un vieux bonhomme avec le béret qui lui faisait de l’ombre sur le front, ma mère a baissé la vitre de la voiture et lui a demandé s’il avait idée où nous pourrions trouver un logement car nous étions, disait-elle, des “réfugiés”. L’homme a ôté son béret et ouvert de grands yeux. “Fille de pute… des réfugiés !” s’est-il exclamé comme s’il ne savait rien de la guerre. Ma mère a relevé la vitre en déclarant qu’elle ne resterait pas un instant de plus dans un pays où l’on traitait ainsi les femmes. “Fille de pute ? non, mais !” Nous y sommes pourtant restés jusqu’en septembre…
L’accueil est assez différent 65 ans plus tard. À deux pas de la place du Capitole et de l’hôtel où les organisateurs du “Marathon des mots” nous ont installés, commence la rue des Lois (Carrièra de las Leis) et là, sous les deux plaques qui la désignent, une troisième a été vissée : “Rue Hubert-Nyssen” ! Manière de confirmer qu’avec Isabelle Huppert, Jean-Marie Le Clezio, Jean-Paul Sartre (par force, absent) et la ville de Lisbonne, je fais partie du curieux quarteron d’invités d’honneur de ce premier marathon dont Olivier Poivre d’Arvor a eu l’idée. Ah, si je pouvais, d’un courriel expédié dans l’au-delà, faire voir la plaque de rue à ma pauvre mère, cela lui ferait peut-être l’effet d’une tardive réparation !

Pour un marathon, c’était un marathon, un vrai. Un coup d’œil au programme que j’avais reçu montrait que plus de 150 rencontres allaient se dérouler jusqu’à dimanche en d’innombrables lieux de la ville et de sa périphérie. Et déjà, entre premiers arrivés, les commentaires circulaient, un rien moqueurs. Comment pourrait-on trouver des auditeurs ou des spectateurs pour tant de manifestations, sur l’unique thème du livre et des mots, par un temps aussi estival et, de surcroît, à la veille d’une élection qui fâche et divise !
Mais il n’était pas temps de s’attarder à cela. L’inauguration avait lieu tout de suite au Capitole. Dans un salon où se pressait plus de monde que jamais on n’en pourra fourrer dans le nouvel Airbus qui, par son premier vol d’essai, a récemment donné fierté aux Toulousains, ce fut d’abord le marathon des discours officiels. Jean-Luc Moudenc, maire de la ville, a souhaité la bienvenue, après quoi Philippe Douste-Blazy et Olivier Poivre d’Arvor ont évoqué les thèmes du marathon et rendu un hommage appuyé au “quarteron” à l’honneur et à quelques autres comme Salman Rushdie que les photographes assaillaient avec tant de flashes qu’il eut bientôt l’air d’une frégate couverte de feux Saint-Elme.

Dans un marathon, il faut courir. Et l’on a couru au TNT où, dans la grande salle, Valérie Lang a lu devant une salle comble le fameux texte de Jean-Paul Sartre sur “la responsabilité de l’écrivain”. Mais dans ce marathon-ci il fallait choisir entre plusieurs itinéraires, entre acteurs et auteurs officiant dans différents lieux. Je suis resté au TNT avec Christine, Françoise et Régine qui me faisaient compagnie. Dans la petite salle, rapidement investie par le public, Ludmila Mikaël, en effet, allait lire la première partie du livre que les organisateurs (ils ne m’en avaient rien dit) avaient jugé de circonstance : Lira bien qui lira le dernier. Ah, ce régal d’entendre les mots et les phrases, par la grâce d’une telle voix, révéler plus que ce que je croyais avoir dit en les posant sur le papier ! Quand elle a eu fini, Ludmila m’a fait venir sur scène pour qu’à mon tour je lise le texte écrit pour Florence Aubenas dans Cent jours sans. Il était entendu avec les organisateurs que tous les écrivains participant au marathon feraient de même.

Plus tard, nous avons emmené Ludmila dîner au bord de l’eau. Et ce fut pour moi l’occasion de baguenauder avec elle dans le passé pour évoquer les lectures de Dickens et de Cervantès par lesquelles elle avait accompagné l’Éloge de la lecture que j’avais prononcé jadis à la Bibliothèque Nationale, puis d’aller dans le proche avenir pour nous entretenir de la lecture qu’elle fera avec Didier Sandre à l’ouverture, en juin, des “Lectures en Arles” qui sont cette année sur le thème des violences et tendresses épistolaires.



Toulouse, 27 mai 2005 – À huit heures, ce matin, Françoise a déboulé dans la salle à manger de l’hôtel. À la voir, impossible d’en douter : elle tenait une nouvelle importante. Quoi ? La mort du nouveau pape ? Le report du referendum ? L’interruption du Marathon ? Mais non… Victor, fils de Julie et de David, était né à l’aube, qui la faisait grand-mère pour la deuxième fois (et me renvoyait du même coup dans la caste des arrière-grands-pères à laquelle Jeanne, déjà, m’avait assigné. Pas le temps de s’attarder pourtant. Arrière-grand-père ou pas, il fallait aller au charbon.

Trève de métaphores… le Marathon reprenait qui nous a conduits, Françoise et moi, à la librairie “Ombres Blanches” où, en compagnie de Pierrette Fleutiaux, nous allions parler de l’aventure d’Actes Sud. Ici encore, bien que ce fût un jour de semaine et en pleine matinée, le public était au rendez-vous. Et ce rendez-vous comptait d’autant plus pour nous que la librairie créée par notre ami Christian Thorel et agrandie, structurée par lui au point d’être devenue l’une des plus belles de France, fut la toute première à faire confiance à Actes Sud, quand nous n’avions encore que trois ou quatre livres au catalogue.
Désormais, dans de telles circonstances, au lieu de développer des théories, j’avance par anecdotes avec l’idée que cela donne plus de vérité aux choses vécues. Pierrette Fleutiaux, qui est récemment entrée chez Actes Sud avec Des phrases courtes, ma chérie et dont nous publierons à la rentrée Les amants imparfaits, était là pour dire en contrepoint sa relation d’auteur avec son éditeur. C’est par les questions du public que l’on sait si l’on a été entendu. Et là, il y en eut tant qu’il fallut à la fin les interrompre.

Après un déjeuner pris dans la hâte, je me suis retrouvé avec Alberto Manguel à la Librairie de la Renaissance, au Mirail, où nous avions été invités à faire des lectures croisées sur le thème de… la lecture. Dans un auditorium qui ressemble à un navire, j’ai donc lu l’un des chapitres que je préfère dans le Journal d’un lecteur d’Alberto, celui où il parle de sa passion pour Cervantès. Mais l’esprit d’Alberto rebondit sans cesse et tout auteur lui est motif pour en solliciter d’autres dans sa mémoire. Un tel livre est un vrai chariot de gourmandises et j’ai tenté, par ma lecture, d’y faire venir ceux qui, parmi les auditeurs, ne s’en étaient pas encore approchés.
À son tour, Alberto a lu des pages de Lira bien qui lira le dernier et de Sur les quatre claviers de mon petit orgue : lire, écrire, découvrir, éditer. Avec le visible désir (et plaisir) de montrer que nous étions dans la même congruence.

J’aurais bien voulu écouter Bernard Pivot, Didier Sandre, Jean-Michel Ribes et alii, qui officiaient en d’autres lieux mais c’était à des moments tels que j’ai dû y renoncer pour courir cette fois à la Médiathèque José Cabanis. (Cabanis, ce cher disparu, inoubliable auteur de La bataille de Toulouse, que je vins plusieurs fois voir en cette cité au moment où je préparais Les voies de l’écriture.) Et là, nouvelles lectures croisées devant un public dont il faut souligner l’importance pour donner rétrospectivement tort aux petits malins qui se trouvaient hier, à l’ouverture, si intelligents de se montrer si pyrrhoniens…
D’une voix dont l’efficacité vient de sa discrétion alliée à une constante complicité du sourire, Pierrette Fleutiaux a lu des pages choisies dans les premières du Bonheur de l’imposture, celles où les multiples visages de la mère commencent à apparaître en filigrane dans le récit. Après quoi j’ai lu, moi aussi, les pages initiales des Amants imparfaits – un foisonnant roman où la gémellité règle le registre des vérités et des fantasmes, un de ces livres dont on parle ensuite avec un intime mélange de désirs et d’inquiétudes.

À 19 heures, dans la petite salle du TNT comme la veille, Nancy Huston a repris la lecture de Lira bien qui lira le dernier là où Ludmila Mikaël l’avait interrompue hier. Même texte, autre voix, nouveau plaisir . Et puis, il y a tant de complicité entre nous que, par les intonations de Nancy, j’entendais vibrer le sous-texte plus que le texte.

Plus tard, après une réception officielle où l’on croisait des noms célèbres et de séduisantes figures, il y eut chez Ombres Blanches à l’invitation de Christian Thorel, une autre réception, plus conviviale parce que moins formelle, à laquelle sont venus à la nuit se mêler nombre des invités de la première. C’est peut-être là que j’ai le mieux compris le chemin parcouru depuis l’époque où Christian exposait en vitrine nos premiers titres. Car on venait ce soir nous glisser à l’oreille que nous avions réussi dans l’édition un pari à l’accomplissement duquel personne n’avait cru vraiment. Et beaucoup, à l’exemple de certains auditeurs après les séances de lecture, ne se jugeant pas qualifiés pour en juger, sont venus nous remercier avec simplicité pour les découvertes qu’ils avaient faites par le truchement de notre catalogue. Des fêtes de cette sorte, et des reconnaissances de ce genre, ça s’arrose. Je titubais un peu en rentrant à l’hôtel…



Toulouse, 28 mai 2005 – Ce matin, au Théâtre Sorano, Nancy Huston et Chloé Rejon lisaient en alternance des “morceaux choisis”. J’avais dans l’idée que c’étaient des textes de Nancy, et je n’avais pas tort, et elles l’ont fait avec une telle complicité que ces deux lectrices paraissaient être les interprètes d’une troisième, une femme d’un sacré tempérament qu’elles servaient avec une égale complicité. Il n’y a que Nancy pour faire et réussir des exploits pareils.
Et il n’y avait qu’elle pour m’offrir ce qui a sans doute été pour moi la plus divine surprise du Marathon… Elle a consacré la dernière partie de ce récital à la lecture de poèmes qu’elle avait pris dans mon plus récent recueil : Eros in trutina. Elle avait certes choisi l’ode que j’ai écrite quand Françoise eut 50 ans, mais aussi des poèmes mieux en rapport avec le titre, comme ceux par lesquels j’évoque des émois, et même des séismes, provoqués par une femme que j’ai voilée sous le nom de Soie. Et ces poèmes-là, Nancy les a dits comme si elle avait été le témoin privilégié de ces intimes extravagances. Mieux encore, elle avait décidé que ces poèmes courts, il fallait les lire deux fois, et deux fois elle a lu chacun d’eux. Pour mieux les entrouvrir…

Il n’y avait qu’elle, enfin, pour accepter de courir ensuite à la librairie Castella et y conduire une conversation à trois voix – Françoise, elle et moi – sur un thème dont le public se montra friand à en juger par le nombre des questions qui ont suivi : la nature des relations qui se créent, se déploient (et parfois traversent des crises) entre un auteur et son éditeur.
Aussitôt après, dans la hâte qu’elle avait de faire la connaissance de Victor, son nouveau petit-fils, Françoise nous a quittés.

A sept heures, je suis entré en scène devant le public rassemblé dans le petite salle du TNT. Avec le souvenir du Je ne suis pas Stiller de Max Frisch, très solennellement j’ai dit : “Je ne suis pas Assia Djebar”. Une cascade de rires m’a mis dans de bonnes dispositions pour lire la fin de Lira bien qui lira le dernier, un rôle qui revenait à Assia mais auquel, pour indisposition, elle avait renoncé en dernière minute. C’est la partie du livre où, après avoir apaisé les craintes quant à l’avenir du livre, je les fais remonter. Il y a là une petite dramaturgie à laquelle je me suis donné à fond car – pourquoi le dissimulerais-je ? – j’aime passionnément lire à voix haute… Comme je n’avais pas épuisé le temps dont je disposais, j’ai interrompu les applaudissements pour annoncer qu’à l’exemple de certains musiciens, j’avais préparé un bis. Et j’ai lu le dernier poème de Eros in trutina : “À une lectrice”. Mais j’ai beau aimer lire, rien ne fera que j’aie le talent de Ludmila ou de Nancy…

Ce soir, Christine et moi, au Cloître des Jacobins, nous sommes allés entendre Nancy interpréter, avec Freddy Eichelberger et Michel Godard, les Pérégrinations Goldberg que nous avions découvertes en Arles, au Méjan, et que Naïve a éditées. Ce fut pour moi l’ultime surprise du Marathon : ce spectacle où, par le texte qu’elle a tiré de son premier roman et par la lecture malicieuse qu’elle en fait, Nancy emmêle à plaisir les intentions du créateur, les dérives des auditeurs et les facéties par lesquelles ils dissimulent leurs angoisses, elle me l’a publiquement dédié.



Le Paradou, 28 avril 2005 – Ecrit le texte de la petite allocution que je ferais, si l’on me demandait de prendre la parole samedi soir au cours de la fête que Françoise a organisée pour célébrer les 150 ans que nous avons ensemble, Christine et moi. Je ne veux plus être pris au dépourvu comme je le fus, voici quelques années, au cours d’une soirée où je m’étais cru à l’abri de ce genre d’initiative. Soudain, ce jour-là, vive comme son hussard de père, Marie Nimier s’était levée et avait couru de table en table en invitant les convives à crier avec elle : “un discours, un discours !” Et pour ne pas être exécuté j’avais dû m’exécuter. C’est pourquoi, cette fois, j’ai préparé un petit pensum intitulé Les infortunes de la numérologie pour lequel il aurait fallu avoir l’inaccessible talent de Raymond Devos. “Il m’est arrivé, dirais-je donc, d’écrire que tout va chez moi par deux : le Sancerre et le poisson, les mots et la mémoire, l’arbre et le nom de l’arbre, les rois borgnes et leurs sujets aveugles, le bonheur et l’imposture, les pavanes et les javas, le oui et le non comme le ying et le yang… Bref, pour autant qu’il fût vrai que tout allait par deux, ce n’était donc pas quatre fois 20 ans que j’avais – comme j’avais cru malin de le dire en oubliant que Paul Nizan avait écrit qu’il ne laisserait “personne dire que c’est le plus bel âge de la vie”–, mais deux fois 40 ans. A condition, bien entendu, de ne pas être dans le cas de Boris Vian qui prétendait avoir eu 20 ans à 14 ans. (Pas drôle d’avoir 80 ans à 56 ans !) Voilà qui rappelle l’embrouille dans laquelle Hugo nous avait jetés jadis… “le siècle avait deux ans”. C’était quelle année, au juste ? Et rappelons-nous encore la perplexité dans laquelle, en l’an 2000, nous avaient mis les chronologistes qui balançaient entre 2000 et 2001 pour désigner le point de départ du troisième millénaire. Mais une autre idée est venue à Christine, celle d’additionner nos âges. 150 ans… Pendant que je me débattais avec ces chiffres, moi qui ai toujours préféré les lettres, il s’est passé des choses à Rome. Alors, pris en moins de deux par une imprévisible ferveur mystique, je me suis dit qu’il fallait proposer au ministère de la béatitude ce vieux philosophe allemand qui a dit que “nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes”. Et nous pourrions ainsi, chaque année, célébrer la Saint-Kant qui, dans le calendrier, remplacerait la Saint-Emmanuel…J’ai aussi pensé à un vieux film de Guitry qu’on m’a obligé à revoir récemment et, de fil en aiguille, je me suis dit que si 150 comme Versailles m’était compté, Christine serait encore à naître… Mais oui, voyons, si nous avons ensemble 150 ans, et si 150 m’étaient comptés, il ne resterait rien pour elle. Nada !” J’en suis resté là, on verra bien…

A Guillaume Le Touze, avant et pendant le déjeuner, j’ai reparlé de son roman, Attraction, paru en janvier. Et c’était pour l’encourager à déployer ses ailes, car tout au long de la lecture que j’en avais faite, j’avais eu l’impression de pressentir qu’il ne serait pas long à s’engager dans la composition d’un roman d’envergure tragique dont les signes me paraissaient visibles. Et parce que je crois qu’à de tels désirs, quand on a les capacités qui sont celles de Guillaume, il n’est pas bon de faire obstacle. Il ne m’a pas donné tort si j’en juge par la passion stendhalienne dont, soudainement, il m’a entretenu…

A deux ou trois reprises j’avais pourtant interrompu la conversation parce que Metin Arditi avait au même moment un entretien sur France Musique et que je voulais entendre dire, par ce président de l’Orchestre de la Suisse Romande, la passion d’essence philosophique qu’il a pour la musique et les inquiétudes que lui donne ce comportement de touche-à-tout , de “zappeur”, que nous, éditeurs, nous retrouvons parfois chez des lecteurs plus sollicité par la multiplicité des parutions que par l’étoffe d’un livre particulier.



Le Paradou, 29 mai 2005 – Ce matin, nous avions quitté Toulouse avec le cœur plein d’émotions et la tête farcie d’inquiétudes. En effet, si nous n’assistions pas à la dernière journée du Marathon, c’était parce qu’il fallait rentrer pour voter.
On nous avait annoncé qu’à Toulouse nous risquions d’avoir du grabuge à cause du referendum, des partisans du “non” s’y manifesteraient sans doute. Il n’en avait rien été. On nous avait dit aussi qu’une ambition comme celle qui animait le Marathon ne pouvait pas espérer remplir toutes les salles. Faux ! Au contraire, un fort nombreux public dans toutes les salles. Du coup, malgré le pessimisme qui est le mien quant à l’issue du referendum, un instant je me suis dit que les sondeurs s’étaient peut-être trompés comme les petits prophètes. Et que le “oui” allait damer le pion au “non”…

Ce soir, 22 heures, je viens d’entendre les premières estimations. Le “non” l’emporte avec tant d’avance sur le “oui” qu’il ne reste plus rien à espérer. Ce qu’ont bien compris quelques imbéciles qui déjà parcourent ce soir les rues du village et la grand-route en klaxonnant comme ils l’ont fait quand la France avait remporté la Coupe d’Europe. Ce qui demain va se passer, et dans les jours, et dans les semaines, et dans les années à venir, déjà m’écœure. Comme je l’avais craint, je représenterai donc la troisième génération qui, dans ma famille, aura vu s’effondrer le rêve européen.

Je rouvre le Journal d’un lecteur pour m’assurer que ma mémoire ne me trompe pas. Oui, vérification faite, c’est bien là qu’Alberto Manguel, dans les pages que je lisais vendredi à Toulouse, cite Stevenson : “Notre mission dans la vie n’est pas de réussir, mais de continuer à échouer sans perdre le moral.”

Le Paradou, 30 mai 2005 – Pauvres cocus du chiraquien referendum, les promesses que l’on vous a faites n’ont, une fois de plus, engagé que ceux qui y ont eu la naïveté d’y croire. Vous vouliez vous débarrasser d’un personnel politique que vous rendiez responsable de vos difficultés, vous vous êtes trompés de cible et vous vous êtes débarrassés de l’Europe avec étourderie. Vous voilà fiers comme des gamins qui ont cassé leur meccano pour se venger de leurs parents. Fiers, mais aveugles. Ne voyez-vous pas que, à peine les dés jetés, les instigateurs de ce jeu de massacre ont perdu toute pudeur ? Ils n’ont plus un mot pour l’Europe “sociale” que, jusqu’à dimanche, ils prétendaient mettre à la place de l’autre. Exit, l’Europe ! Il n’est question pour les uns que de renforcer le pouvoir de leurs ligues à la faveur de “leur” victoire, et pour les autres d’entreprendre sans tarder les campagnes électorales qui devraient les conduire aux postes qu’ils convoitaient.





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