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© Bruno Nuttens




1er mai – Je n’ai pas aimé, mais alors pas aimé du tout, la manière dont le mistral a usurpé sur l’accueil que je voulais réserver à Frédérique venue au mas les derniers jours d’avril. C’était pour discuter de deux livres qu’elle a en chantier et du déroulement de la prochaine émission de France 5 sur la mémoire. J’avais imaginé nos entretiens dans la complicité, petites cérémonies sous le platane avec, en intermèdes, quelques incursions dans la colline. Mais il a fallu se terrer dans mon grenier et fermer les fenêtres pour n’avoir pas à élever la voix dans les rugissements mistraliens. Dieu merci, Frédérique est une impétueuse qui a traité ce vent avec mépris et a rappelé qu’elle en avait affronté de plus redoutables quand elle barrait dans l’Atlantique. Il y a des moments où cette femme me paraît conduire un quadrige attelé de quatre vies qu’elle mène avec mêmes ardeur et fougue.

Il n’y a pas que le mistral à faire du bruit. Du bruit, il en vient de partout, des routes déjà saturées, des sottises proclamées par les ondes, des forums où il paraît plus important de vociférer que de réfléchir, des compétitions où l’on meugle, des meetings où l’on beugle, mais aussi, maintenant, des scandales d’Etat révélés avec force roulements de tambour. Comme si le bruit avait plus de pouvoir que la réflexion, comme si, plus que de la fureur, il témoignait de peurs nouées et indéfinies.

Ah, ce sorcier d’Alechinsky ! Hier, quand il est arrivé au mas en compagnie de Micky, le mistral s’est couché comme un chien devant son maître. C’est vrai qu’il est un peu sorcier, Pierre. Avec le temps, il ressemble de plus en plus à ses propres compositions où sont disposés, autour du sujet central, des marginalia (ou prédelles) par quoi il ouvre, avec humour et facéties, le champ des dérives et des variations. Il nous a d’ailleurs offert une épreuve d’artiste d’une litho facétieusement intitulée Fanfare qui livre une anatomie de la clarinette avec quelques pièces à conviction. Au cours du dîner, il fut question des impostures qui, pour s’apparenter à l’art, se décorent d’appellations nouvelles, sans doute parce qu’elles sont ainsi à l’abri de la honte dont les couvriraient les anciennes. “Arts visuels” est un bel exemple du tout dire pour ne rien dire.
Parce que nous ne nous étions pas revus depuis sa mort, nous avons aussi évoqué Nathalie Babel dont nous étions tous deux de vieux familiers. Puis Christian Dotremont, l’homme des “transplantations fugitives” qui écrivait “pour voir” et qui fit avec Pierre nombre de logogrammes. Et enfin – c’était dans le sens de la pente où nous allions – il fut question de la désagrégation du petit pays dont nous venons l’un et l’autre, de ses villes en péril et de manières langagières dont certaines nous enchantent mais dont nous craignons qu’elles ne soient bientôt plus que des vestiges.

Ce matin, je suis allé chez M* pour juger avec elle de l’intérêt de la correspondance dont je lui ai confié le dépouillement. Elle m’a d’abord fait découvrir sa maison de village, avec son jardin touffu, tout en terrasses, ses arbres en désordre, son orangerie. Puis, avant d’y apporter des commentaires, elle m’a lu sous la treille quelques lettres. Désormais je sais que je ne pourrai plus les relire, ces lettres, sans entendre la voix de M*. Car sa voix est juste, elle soulignait avec de légères nuances – accélérations et alentissements – les propos savants, effets de style et sous-entendus, et ainsi ai-je parfaitement perçu la “petite musique du texte”. Et puis, j’ai compris qu’elle aimait lire comme on aime partager.

“Chère Agneta, j'ai choisi de placer cette lettre printanière sous le signe de l'Automne allemand parce que ce livre de Stig Dagerman m'a permis de vous rencontrer”, ai-je écrit à cette amie du Septentrion dont le départ à la retraite sera dans quelques jours l'occasion d'une de ces fêtes dont, là-haut, ils ont l'art dès que les beaux jours pointent le nez. C'était à la Foire du Livre de Francfort, voici plus de vingt-cinq ans. Agneta m’avait cédé les droits d'Automne allemand pour l'édition française et cette petite transaction allait avoir des conséquences que nous ne pouvions alors soupçonner, ni elle, ni moi. Nos arrangements avaient commencé avec Stig Dagerman, ils se sont poursuivis avec Torgny Lindgren, Per Olov Enquist et maints autres et, juste avant son départ à la retraite, avec le Bartok de Kjell Espmark. Les portes qu’elle m’avait ouvertes m'ont permis de publier tant de livres que deux privilèges m'ont été accordés… J’ai reçu le titre de chevalier dans l'Ordre si joliment nommé de l'Etoile Polaire, et plus récemment une réception à l'Académie suédoise m’a été offerte où, entouré d'écrivains devenus des amis, j’ai expliqué par une paraphrase de Montaigne pourquoi j'avais accordé tant de place à la littérature suédoise. Parce que c'était elle, parce que c'était moi. Parce que cette littérature est marquée par l'autorité du sujet et par le désir du sens. Et que tel est mon credo dans l'art du roman.

J’ai lu dans la presse dominicale que, pour faire à de belles potiches, et même à des godiches, de beaux postiches et des guiches, faux chignons ou rouleaux, on importe par sacs entiers des cheveux “pris” à de jeunes femmes en Inde. Pris ou achetés ? Est-ce, dans le principe, si différent du commerce des reins et autres organes que les Chinois vendent après les avoir prélevés sur des condamnés à mort ? En voilà, du commerce équitable ! S’il est vrai que Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre, nous sommes perdus…

2 mai – Hier soir, la chatte est rentrée au mas avec, dans la gueule, un oiseau encore piaillant alors que nous regardions un autre bel oiseau allant vers sa mort dans Agent X 27, le film antimilitariste que Josef von Sternberg tourna en 1931 avec une Marlène Dietrich qui donnait au personnage d’une histoire assez rudimentaire sa dimension tragique et la beauté du diable.

Max-Pol, reviens ! Ce cri de détresse, il m’arrive de le lancer, alors que je suis seul dans mon grenier. C’est que, dans des manuscrits qui me défilent sous les yeux, je vois écrivants mais aussi écrivains lancer des adjectifs à la volée, comme cotillons de carnaval ou boules de neige en hiver. L’art d’introduire des adjectifs dans une phrase, me disait jadis Max-Pol Fouchet, est pareil à l’art d’étaler de la confiture sur le pain. Il n’en faut, ajoutait-il, que pour relever le goût de la croûte et de la mie. Trop, c'est tremper la tartine et en dénaturer la saveur. Il en profitait pour me mettre en garde aussi contre les adverbes qu’il comparait à des arcs-boutants qui sont sans grâce architecturale quand ils ne servent qu’à maintenir une phrase chancelante.

À Marseille, dans l’atelier de Musicatreize, ils étaient douze pour participer au dernier atelier d’écriture consacré aux formes brèves. J’avais ouvert la session en octobre, je l’ai clôturée ce soir en rappelant aux participants que les mots ont une sonorité, une étoffe et une effervescence prêtes à se manifester sitôt qu’on les prononce, les chante ou les écrit. Prenez garde, leur ai-je dit, une phrase peut réveiller un dragon assoupi dans un mot. Et pour le leur montrer, je leur ai lu un peu de Michaux et de Pichette. Puis je leur ai offert une corbeille de mots choisis dans le monde des saltimbanques, tels que jongleur, acrobate ou funambule, péril, arrogance ou courage. Avec ces mots-là, sans eux, avec d’autres s’ils en avaient envie, il leur fallait composer une sorte de très très court impromptu. Le meilleur, désigné comme tel par un vote des participants, sera mis en musique par Patrick Marcland, avec ceux qui ont été retenus lors des séances précédentes. C’est une jolie micro-dramaturgie :

Sauter, et dans l'instant,
être élan de satin.

Pendant l’heure où ce petit monde était au travail, je me suis soumis à l’épreuve sans le leur dire. J’ai improvisé quelques tours dont un, ce soir, m’amuse pour des allusions que je suis sans doute seul à comprendre…

Un acrobate peut en cacher un autre
qui ne demandait pas à naître
.

Et un autre que je dédiais à M*…

Les mots du funambule sont partis sur le fil
et sont tombés au crépuscule
dans des chaussons de ballerine.

4 mai – Quand, hier soir, Natasha Parry m’a appelé au sujet du Monologue de la concubine, nous étions, Christine et moi, en train de revoir La scandaleuse de Berlin, cette comédie amère et burlesque tournée par Billy Wilder en 1948 avec une Marlene Dietrich (encore elle et tant mieux) à qui Jean Arthur n’arrive pas à damer le pion. C’est un approchement inattendu que m’a fait voir l’appel de Natasha… En effet, Irma la concubine et Erika la scandaleuse sont, chacune à sa manière, des chasseresses qui ont la sensualité à fleur de peau et une arme dans le fourreau du regard.
La dernière rencontre avec Natasha Parry, c’était aux Bouffes du Nord où elle et Michel Piccoli jouaient divinement leurs rôles épistolaires dans Tcheckhov (Ta main dans la mienne). Avant cela, bien des années avant, c’était à New York. Natasha est une de ces comètes aléatoires dont la chevelure, à chacun de leurs passages, illumine la mémoire. La mienne en tout cas.

La date de mon intervention à Genève approchant, je rouvre de plus en plus souvent le carnet dans lequel j’ai déversé des notes hâtives sur le sujet imposé : la cruauté. Et je me trouve devant un inventaire à la Prévert car la cruauté est partout. Ce matin encore, un ami m’a glissé que je ferais bien de ne pas oublier la cruauté nécessaire à la bonne marche des choses. En somme, ai-je demandé, la juste cruauté des chefs, d’entreprise et d’armée ?

Dans le jardin de M*, cet après-midi, repris la discussion sur le corpus épistolaire qu’elle a accepté de dépouiller. L’écouter est un plaisir et un contraste. Autant, quand elle lit, sa voix file en souplesse le long des lignes d’écriture, autant elle procède dans le commentaire par de petites phrases courtes et de brefs commandements dans lesquels passe pourtant tout autre chose que le commandement. L’aventure est belle qui me fait découvrir M* par les lettres qu’elle a dépouillées et ces lettres par elle.

Quand je suis rentré au mas, Annie O* venait d’arriver. Elle m’avait dit un jour qu’elle endormait parce qu’elle est anesthésiste et réveillait parce qu’elle est psychanalyste. Ici elle a plutôt réveillé. Par mes carnets elle avait appris que Dominique Blanc avait lu en Arles les bonnes pages de la Gradiva de Jensen. Elle m’a aussitôt rappelé que, selon Freud, il faut “placer bien haut ” le témoignage des écrivains car ils puisent “à des sources que nous n’avons pas encore explorées pour la science.” Mais j’ai voulu avoir le dernier mot en disant que Freud, par son commentaire précipité de la Gradiva, avait sans doute marqué son territoire et son antériorité quant à l’interprétation de la censure dans le rêve. Le sourire silencieux d’Annie m’a laissé seul avec mon imprudente hypothèse.

Quelle ruche, la vie, avec ces conversations et ces rencontres ! Car il y eut aussi, dans cette même journée, une lente et belle conversation avec Jean Duvignaud qui, de La Rochelle, me rappelait la “ruse de vivre” (titre de son dernier opus), manière de rester, malgré l’âge, “béant aux choses futures” comme le recommandait Montaigne. Et un long conciliabule avec Arnaud et Olga de Turckheim qui n’échappent pas aux inquiétudes que toujours suscite la préparation d’un nouveau livre. Et puis, allégretto, une autre conversation encore avec la jeune Chloé Rejon, toute à la joie de participer aux “lectures en Arles” qui seront consacrées en juin à la poésie. Mon père, qui m’initia jadis à l’apiculture, m’avait rendu attentif aux rumeurs qui viennent de la ruche, ces rumeurs à quoi l’on peut reconnaître les promesses de la récolte, le désarroi de l’orphelinage ou l’annonce d’un essaimage prochain.

5 mai – La nuit fut courte mais profonde et, ce matin, le réveil si difficile que, malgré les encouragements de Christine et malgré la compagnie de rossignols fiers de l’être et de le chanter, j’ai grimpé dans la colline d’un pas de somnambule trébuchant. D’habitude, c’est le moment où les idées (ou ce que j’appelle ainsi) se mettent en place pour me servir de balises dans la journée qui commence. Elle risque donc d’être balbutiante, cette journée, et je l’écris ici, et j’écris quelques lettres comme un arpenteur plante ses jalons. Avec, en tête, l’antienne de Brice Parain : “Puisque les mots ne disent pas ce que je suis, j’essayerai d’être ce que je dis…”

6 mai – Il eût mieux valu se fier à l’intuition et ne pas regarder Disparitions, le film de Christopher Hampton, adapté du roman de Lawrence Thornton (Imagining Argentina), où Emma Thompson et Antonio Banderas ont égaré leur talent et leurs convictions. La confusion métaphorique, la surenchère descriptive, la dérive onirique et la complaisance dans la description de la torture, même si l’horreur du régime est dénoncée, font presque de ce film un affront aux “disparus” de l’abominable dictature que Jorge Videla instaura en Argentine à la fin des années 70. On est loin, très loin de Missing, l’accablant réquisitoire de Costa Gavras contre l’usage de la “disparition” dans le Chili de Pinochet, un film tourné vingt ans plus tôt où Jack Lemmon eut son dernier grand rôle.

Avec M* qui a fait un court passage au mas, ce matin, on a évoqué le rôle symbolique des arbres dans le calendrier celtique qu’a recomposé Michaël Vescoli. M* serait née sous le signe du Tilleul comme Christine sous celui du Châtaignier et moi sous celui de l’Erable. Ce qui m’a retenu dans l’ouvrage de Vescoli, c’est moins les prédictions concurrentes de l’astrologie que l’invitation à de petites conversations entre amis soudainement transformés en feuillages et floraisons. Ça ressemblerait pour un peu au Songe d’une nuit d’été avec sorcelleries et métamorphoses. Et par la symbolique on se prend à des réflexions inattendues. Comme de se dire que les invisibles racines de l’arbre ont souvent la même ampleur que la ramure…
Ces conversations coquettent souvent avec la symbolique. Ainsi, parce que M* a entrepris de découvrir ce pays d’Arles qui est nouveau pour elle, lui ai-je écrit que les sources du Rhône et du Rhin étant proches l’une de l’autre, dans les Alpes, je suis depuis toujours turlupiné par la proximité de leurs noms avec le grec rheo (qui renvoie au panta rei d’Héraclite). Cratylisme, hérésie étymologique ! m’ont crié des spécialistes. Mais pourquoi l’étymologie ne serait-elle pas un territoire de rêves et fantasmes ? Alors, tant que j’y étais, j’ai aussi raconté à M* l’histoire de l’abbaye troglodytique de Saint-Roman où des moines paillards, dit la rumeur plus que la légende, abusaient de filles qu’ils allaient ravir à Beaucaire et qu’après “usage” ils précipitaient dans le Rhône, laissant à d’autres religieux, du côté d’Arles, le soin de recueillir les corps qui avaient dérivé avec le courant et de leur donner une sépulture chrétienne...

7 mai – Si brève fût la promenade, ce matin, deux petits tourbillons, apparemment étrangers l’un à l’autre, se sont levés et n’ont cessé de se disputer le premier rôle dans le théâtre ennuagé de ma cervelle. Et maintenant que je suis rentré au mas, alors que d’autres préoccupations les invitent à me foutre la paix et le camp, ces tourbillons s’obstinent à se prendre pour des vrilles et à poursuivre leurs perforations dans la pensée du huron que je n’aurai cessé d’être. L’un me tarabuste avec ce qu’il nomme l’acceptable, l’autre m’asticote sur la durée.
L’acceptable, me dit le premier, relève de la norme dont on ne peut franchir les frontières sans se mettre hors la loi commune. Comme si je ne le savais pas ! Mais il insiste et c’est pour me faire voir à quel point, dans nos égarements, nous sommes aujourd’hui plus nombreux que jamais à chercher notre liberté ou notre indépendance, ou simplement la preuve que nous existons, dans la transgression de la norme plutôt que dans son emploi et dans son déploiement. Tricher ou provoquer pour exister. En cela, dit-il, les enfants se comportent comme des adultes et les adultes se conduisent comme des enfants. Il n’a pas d’âge le terrorisme qui consiste à évaluer jusqu’où l’on peut aller trop loin sans se faire prendre ou pendre. C’est même devenu le premier jeu de société.
L’autre tourbillon, moins cyclonique, s’avère de meilleure compagnie. Il m’invite à récuser que la durée soit un déroulement du temps, il m’incite à y voir au contraire un espace clos où, coincé, immobilisé, le temps ne s’écoule plus. Mais celui-là, je l’ai vu venir… Il y a belle lurette, illusion ou pas, que toute occasion m’est bonne pour m’installer dans une oasis d’éternité.
Je constate ainsi que la marche matinale a autant de commerce avec les démons qu’avec les anges.

Malgré les filtres mis en place, des spams viennent régulièrement se poser sur l’écran de mon ordinateur en battant des ailes et des élytres, tels de lourds insectes. Dans leurs promesses de puissance amoureuse, de diplômes sans examens et de fortunes en un tournemain, ils manquent d’humour. Mais parfois ils en ont, comme ces trois expédiés sous des noms d’emprunt dont, par coïncidence, deux d’amis très proches et le troisième, celui de Freud. Parfois encore, ils ont dans la trivialité un tour singulier comme celui qui file sa recette : “Prends la pilule et je te montrerai jusqu’où va le terrier du lapin.” On dirait une citation pêchée dans Alice au pays des merveilles.

“Je crois qu'au moins une heure par jour j'ai besoin de ne plus savoir qui je suis”, a écrit Ophélie dans son Journal d’Ahosera. C’est un signe, et non des moindres. Qui je suis, où je suis… Là je reconnais l’écrivain qui sort le sextant pour juger de sa position.
Ne plus savoir qui l’on est mais aussi, parfois, chercher qui l’on fut. Il y a des moments où il me paraît fort utile de me souvenir du regard que je portais sur mes vieux quand j’avais l’âge qu’ont aujourd’hui mes enfants.

Nous étions dix à table pour le souper familial du dimanche. Les petits repartis à leurs jeux après le dessert, et Pauline à ses révisions – elle passe en ce moment les grands concours –, nous avons refait Arles depuis sa fondation jusqu’à nos jours, et même un peu plus loin… Alors, la politique a soufflé sur les braises. Ma nièce Isabelle qui arrivait d’une session de shiatsu avait l’air de qui débarque sur une autre planète dont la langue lui est étrangère.

10 mai – Hier, en débarquant à Paris, il nous parut que nous venions de retrouver l’hiver. Je l’avais oublié, nous avons sans doute la visite des saints de glace. Quel contraste avec un certain 10 mai 1940 à l’aube duquel un ballet de Stukas hurleurs, dans un doux ciel de printemps, marqua la fin prématurée de mon adolescence ! Cela ne me deviendrait évident que plus tard. Il y eut d’abord, entre invasion et occupation, un trimestre d’exode dans le Sud qui fut une fête tendre et sauvage. Quarante-cinq ans plus tard, c’est aussi un 10 mai que François Mitterrand, élu président, déposa une rose sur le tombeau de Victor Schoelcher au Panthéon. Cette année-ci, le 10 mai a été choisi pour commémorer l’abolition de l’esclavage dans une confusion qui me donne une lubie impossible à satisfaire : organiser une distribution gratuite du Siècle des Lumières, l’inoubliable roman de l’inoubliable Alejo Carpentier où l’on voit Victor Hughes appareiller pour la Guadeloupe afin d’y apporter le décret d’abolition de l’esclavage, à bord d’un navire à la proue duquel, bien emballée, est amarrée une guillotine. 10 mai ? Comme par hasard c’est aujourd’hui que je vais participer, dans un studio de France 5, à une émission sur… la mémoire. Encore une malice du peuple des coïncidences.

11 mai – Hier après-midi, donc, du haut de sa dunette qui domine le studio de France 5, à Issy-les-Moulineaux, Frédérique Deghelt, en sa qualité de rédactrice en chef, observait à la manœuvre Peggy Olmi et Stéphane Khemis, le bel équipage auquel elle avait confié les quatre invités de la croisière d’une heure consacrée à la mémoire. Il y avait à bord Catherine Thomas qui eut des mots choisis avec des précautions de laborantine pour exposer les travaux en cours sur la mémoire, individuelle et collective. En face d’elle, Isabelle Mansuy, venue de Zürich pour évoquer avec des soins identiques ce que, de manière un peu facile, on appelle la “molécule de l’oubli”. Et puis Francis Eustache qui, avec une simplicité sans abus, a déployé les différentes sortes de mémoire, auxquelles j’aurais volontiers ajouté une espèce qui m’est familière : la mémoire sorcière. Mais j’ai compris que la prudence était de rigueur car ces trois savants avaient l’air de manipuler de la porcelaine. Frédérique m’avait choisi pour être l’invité d’honneur de l’émission, et je m’étais dit : c’est une formule, je serai le huron de service. Mais non, j’étais un témoin appelé à dire l’usage de la mémoire dans la fiction et à montrer le parti que les romanciers tirent de cette capricieuse dont ils usent et abusent en se sachant eux-mêmes abusés par ses fantaisies. Et, au passage, il m’a paru important de souligner le singulier commerce de celle-ci avec les mots. Reste à voir à l’écran ce que, sur scène, je n’ai pu voir…

Ce matin, l’été occupait les quartiers que l’hiver usurpait hier encore. Adieu, les saints de glace ! Mais, tout de même, quel drôle de printemps… La désinvolture introduite dans l’ordre des saisons explique peut-être celle des gens qui nous gouvernent de manière si calamiteuse. J’ai refermé Libé pour ne plus patauger dans les magouilles, les délits, les crimes, le racisme et les menaces qui s’y déployaient, et je me suis dit que le dégoût et la satiété faisaient la litière de l’extrême droite. Et je suis allé retrouver Maud Rayer pour m’occuper avec elle des deux fêtes qu’elle me fera en juin, le 7 par sa lecture du Monologue de la concubine au Théâtre du Rond-Point et le 13 par sa participation aux “Lectures en Arles” dans le Cloître de Saint-Trophime. Le rapport charnel de Maud avec les textes est impressionnant, elle les caresse, les palpe, les évalue longuement puis soudain se donne en les donnant, et les profère alors dans la tendresse, la fureur ou l’humour, avec une irrésistible sensualité.

Ce soir, nous avons traversé le Jardin des Plantes où sont pour moi tant de souvenirs, à commencer par le “pavillon des succulentes” que j’avais choisi pour la rencontre décisive de Max avec Odile, dans mon roman, La femme du botaniste. Par les allées fleuries nous allions, Christine et moi, à la Salpétrière où notre vieil ami, le peintre Pierre Saint Paul, expose ses dernières toiles pendant dix jours dans le cadre exceptionnel de la chapelle Saint-Louis avec ses huit nefs qui permettaient d’isoler les malades, les forçats, les filles, les vagabonds. Pierre n’a rien perdu de sa manière, il relate toujours l’affrontement entre minéral et charnel, sur ses toiles des formes rigoureuses sont toujours aux prises avec d’autres qui tentent de s’y soustraire ou de les enlacer. Il est donc resté le même, et pourtant plus rien n’est pareil. Le dur l’emporte désormais sur le tendre, l’irréparable sur le possible, la fatalité sur l’espérance. Dans les années 80, j’eus le privilège d’accompagner Pierre, dans la composition des quatorze stations d’un chemin de croix, par un texte que m’avait inspiré la torture dans le Chili de Pinochet et l’Argentine de Videla. A peine installé dans l’église bourguignonne à laquelle il était destiné, ce chemin de croix avait été retiré sur ordre de l’évêque du lieu qui le considérait comme blasphématoire et outrageant. Que Pierre expose aujourd’hui ses œuvres dans la chapelle Saint-Louis me paraît une mince mais juste réparation.

12 mai – Ce matin, petite halte buissonnière devant une belle porte cochère de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Elle n’est ni aussi belle ni aussi vieille que la porte de la maison de Descartes dans ma rue Rollin, mais elle ouvre sur un monde de non-dit et de pas-vécu récemment retrouvé…
Puis, à la terrasse de la Contrescarpe, devant un cercle de powlonias en fleurs entre lesquels on aperçoit la belle enseigne du Nègre joyeux, bavarderie tout en boucles et détours avec Nancy Huston sur les films qu’elle prépare et sur le lancement de Lignes de faille, son roman qui, pas encore sorti de presse, est déjà soutenu par une rumeur qu’ont suscitée les propos enflammés des premiers lecteurs sur épreuves. Avec Nancy, l’aventure est dans la vie et dans les livres, entre les mots et à l’horizon des regards. Chaque fois que l’on se retrouve ainsi, c’est avec l’impression que nous sommes des voyageurs se croisant au hasard d’une escale et ouvrant l’un à l’autre leurs carnets de bord.

Et avant de repartir vers le Sud, un déjeuner au jardin avec Frédérique. Il y fut beaucoup question de Wallace Stegner qu’elle m’a fait découvrir et dont elle m’apporte un troisième volume. Le titre, dit-elle, me va bien : La vie obstinée. Ma honte d’avoir vécu sans connaître ce maître écrivain n’est en rien atténuée par la méconnaisance générale que je constate autour de moi. Berberova me l’avait dit… à la fin du parcours on peut juger de ses capacités aux découvertes que l’on est encore capable de faire et aux secrets que l’on arrive encore à garder.

13 mai – Trois manières de s’inquiéter de mon silence. Celle de C* : “J’ai envie que vous alliez bien.” Celle d’O* : “C'est peut-être idiot, mais je m'inquiète : tu vas bien ?” Celle de J* : “L’art d’aimer, c’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone.” (C’est l’un des Syllogismes de l’amertume de Cioran.) Voilà le privilège des octos, ils inquiètent leur entourage au premier éternuement, et un silence de rien déclenche des avis de recherche.

J’achève la lecture infiniment jouissive et délibérément lente des 700 pages d’Angle d’équilibre au moment où Christine commence à lire dans sa version orginale – Angle of Repose – ce roman de Wallace Stegner qui reçut le prix Pulitzer en 1972. Mais pourquoi, bon dieu – cela m’obsède – jamais un article, jamais une voix avant celle de Frédérique, n’avaient attiré mon attention sur cet auteur considérable qui est de la génération de mon père (du coup, extravagances de l’imagination…) et qui est mort en 1993 d’un accident d’automobile, comme Camus, comme Sebald ? Quand Christine sera suffisamment avancée dans sa lecture, je la harcèlerai de questions sur le style car les traductions d’Eric Chédaille (évidemment, son nom ne figure pas sur la couverture du livre !) en font voir la surprenante richesse, et nous ne sommes plus au temps où l’on traduisait Dostoïevski comme s’il avait écrit à la manière de Chateaubriand. Dans le style de la traduction de Chedaille, je sens, pressens et espère celui de Stegner.

14 mai – Deux heures de marche, ce dimanche matin, au cœur des défends, au soleil et dans la fraîcheur. Sitôt rentré, toutes affaires cessantes, il m’a fallu ouvrir simultanément ordinateur et carnet de notes pour y déverser les idées qui me sont venues à propos de mes trois chantiers : l’allocution que je ferai à Genève sur le thème de la cruauté, le petit essai que je dois rendre en juillet sur la (prétendue) sagesse de l’éditeur, et ce roman qui est en moi comme un enfant que sa mère refuserait de mettre au monde le neuvième mois parce qu’elle serait sage-femme et devrait d’abord s’occuper des enfants des autres. Mais cette fois le temps de me mettre à écrire avec tout ce que j’ai accumulé pendant plus d’un an approche. La preuve en est que ce matin, en longeant le petit canal qui traverse la colline, le titre de ce roman s’est déployé devant moi comme une bannière qui aurait été tendue au milieu du chemin, entre deux arbres… J’habite ma dernière demeure et j’y écris mon dernier livre. J’ai toujours aimé les titres longs, pour leur provocation.

Le séjour à Paris nous avait empêchés d’assiter aux concerts que Nathalie Basson organise avec succès, chaque année à la même époque, sous le titre Jazz in Arles et qui se déroulaient cette semaine sur le thème “Femmes du jazz”. Mais nous sommes rentrés à temps pour assister au récital de clôture qui était donné hier soir par Suzanne Abbuehl et Stéphane Oliva. C’est un monde dont je ne suis plus familier comme je l’étais du temps où j’avais découvert à New York l’éphémère et merveilleux mariage du Modern Jazz Quartet et du Beaux Arts String Quartet dans leurs inoubliables Sketch et Conversation. Mais c’est précisément ce côté “jazz de chambre”, si différent fût-il ici, qui m’a tout de suite séduit et emporté hier soir. Et même un peu drogué. Accompagnée par ce Stéphan Oliva qui est un véritable horticulteur des notes, la voix de Suzanne Abbuehl est partie dans des mélopées lentes comme songes, légères commes voiles et soies, souvent de sa propre composition, avec un remarquable respect des textes parmi lesquels Cummings et même Joyce (Sea ! Sea ! dans Finnegan’s Wake). Quand je suis allé l’embrasser pour l’en remercier, j’ai appris que, native de Leyde, la ville de Rembrandt, Suzanne Abbuehl vivait en Italie et que, malgré son évidente pratique de plusieurs langues, elle ne chantait qu’en anglais, la mieux adaptée, selon elle, à son répertoire. Et cette belle ondoyante venait d’en faire la démonstration…

17 mai - Aux représentants d'Actes Sud venus de France et de Navarre, de Belgique, de Suisse et du Québec pour connaître les nouveautés de la prochaine rentrée littéraire qu'ils auraient à proposer aux libraires, j'ai dit, hier matin, qu'il en allait des livres comme de l'information dans les temps où nous sommes. Il y a des livres qui font du tapage, et même du grabuge, et d'autres qui ont du sens et invitent à la réflexion. Je voulais une fois encore leur confirmer qu'ils sont passeurs d'idées et d'émotions, ambassadeurs de la création littéraire, et non colporteurs de mercerie ou courtiers en publicité.
Selon l'usage, il y avait un auteur invité, et cette fois c'était Alice Ferney. Dans son roman intitulé Les autres, elle s'est risquée avec son habituel talent à la périlleuse comparaison - dans une situation donnée, ici une réunion familiale pour un anniversaire - entre ce qui se dit, ce dont on se souvient et ce qui se raconte à ce propos. Un roman qui pourrait bien révéler "l'art poétique" de la romancière qui a confié qu'elle sortait de ce livre avec l'impression d'avoir résolu un certain nombre d'énigmes que lui posait l'écriture.
Auparavant, j'avais exposé les raisons pour lesquelles, à l'occasion de cette rentrée prochaine, j'avais choisi de publier deux autres romans à l'enseigne de la collection "un endroit où aller". D'abord Lignes de faille, livre impitoyable et fulgurant, déjà porté par la rumeur qu'ont déclenchée les émotions des premiers lecteurs sur épreuves, roman où la barbarie humaine est révélée par des regards d'enfants. Mais c'est trop peu de le dire...c'est d'abord à lire !
Puis L'imprévisible, un récit serré dans les dix secondes qui précède une mort. C'est une relation avec laquelle Metin Arditi donne un sens tragique et nouveau au mot "couvercle" puisque cet ustensile destiné à protéger, cacher ou révéler un tableau précieux dont la passionnante histoire est ici rapportée, recouvre aussi, de manière fort symbolique, une brûlante passion à un âge où les défaillances la menacent.
Comme s'il s'agissait du dessert j'ai aussi révélé à nos représentants la tendresse, la gaieté et le talent avec lesquels, dans Crescendo, Catherine David révèle aux amateurs la joie d'être au monde qu'elle a elle-même éprouvée et qu'ils peuvent découvrir à son exemple dans l'exercice du piano. Et puis le Tour d'Italie dans lequel se trouvent rassemblées les pages les plus lumineuses qu'Anna Maria Ortese ait écrites sur son pays. Il y a huit ans que cette illustre Napolitaine est morte et sa voix tendre et sableuse chante toujours aussi juste.

Christine et moi, en arrivant à Bonnieux, chez mon frère, en fin d'après-midi, nous nous sommes installés dans la petite cour du mas que sa femme et lui viennent de mettre à la vente après avoir pris la décision de rentrer au pays natal. Ils auront passé là, où je les croyais fixés à demeure, une demi-douzaine d'années, et maintenant, dans la retraite, ils renouent avec la vie nomade que les affaires dont Claude s'occupait leur avaient si longtemps fait mener. Du coup, en cette soirée presque d'été, c'est la nostalgie qui était invitée avec nous dans ce mas où des habitudes avaient à peine commencé à inscrire leurs empreintes, où le crépi des murs restaurés commençait à se patiner et à se couvrir de lierre et autres pampres. Quel tableau à la Ruysdael devions-nous composer à nous quatre avec le chien à nos pieds, des chats qui venaient de temps à autre se mêler à nous, et le ruissellement de l'eau dans le bassin de pierre... C'est là que le charme a été rompu. Comme si elle y trouvait une raison de plus pour s'en aller d'ici, Anne nous a confié qu'elle avait fait installer ce simulacre de fontaine afin, par la présence d'un "bruit blanc", de ne plus entendre le sourd grondement qui vient de la route d'Apt. On s'est levés puis mis à table en remuant des souvenirs familiaux.
J'ai interrogé Claude sur le livre à tirage très limité dont j'avais appris qu'il l'avait écrit, illustré et imprimé ad usum Delphini, pour ses enfants et petits-enfants. Il s'est levé et nous a mis dans les mains une sorte de grand cahier relié, intitulé Les Nyssen, dans lequel il raconte, avec une simplicité sans ambition littéraire, ce que furent et firent les membres de notre famille au cours de 150 années. À la simplicité s'accorde la discrétion et, par une lecture rapide, j'ai pu voir que mon frère ne s'était pas attardé aux difficultés que parfois, lui et moi, nous avions pu connaître. Mais j'y ai trouvé la confirmation de ce que je pressentais depuis longtemps... À savoir que le personnage à mes yeux le plus important de la tribu, la grand-mère paternelle, à qui je dois l'essentiel de ma première éducation, n'avait laissé à mon frère aucun souvenir sinon celui d'une sorte d'étrangère qui transpirait beaucoup et faisait un très mauvais café, alors que pour moi cette tourangelle Louise est à jamais la fille d'une certaine Madeleine Proust et la magicienne qui m'apprit à découvrir la lecture dans Cervantès et dans Dickens. Il est vrai que les sept années qui me séparent du cadet ont eu parfois des allures de grande faille. Chacun de nous muni d'un invisible filet à papillon, nous avons passé le reste de la soirée à tenter d'attraper au vol des souvenirs qui avaient échappé à l'émouvante chronique composée par Claude.

Et comme s'il fallait une prolongation à l'histoire familiale, une autre Louise, notre mathématicienne de fille, nous annonce ce matin que Gilles, son mathématicien de mari, et elle ont été reçus à l'université de Montpellier où ils enseigneront dès la rentrée. "Chacun de nous, écrit Musil, possède une seconde patrie, où tout ce qu'il fait est innocent." Pour un certain nombre d'entre nous, cette seconde patrie, c'est décidément le Sud. Quant à l'innocence, c'est une autre affaire...

J* sort d’ici. Pendant le déjeuner, sous le platane, elle nous a raconté quelques péripéties de sa vie depuis le temps où elle avait publié un roman chez Actes Sud, il y a de cela près de vingt ans. Sa fringale de connaissances et sa curiosité des langues ne sont pas taries, son regard est toujours exigeant et je l’ai trouvée très engagée dans un travail de mémoire, j’ai même perçu les frémissements par quoi se manifeste le désir de faire sortir un livre du milieu amniotique où il a été conçu, son livre, le livre de sa vie. Autrefois, j’aurais accepté, comme elle paraissait le souhaiter, de l’accompagner dans cette aventure par des lectures, des avis et des conseils successifs. Autrefois, c’est le passé, je le lui ai expliqué, je me tiens aujourd’hui à ce que je crois savoir et pouvoir faire encore, c’est-à-dire accueillir un livre, le commenter, mettre en évidence les pages qui appellent des réglages d’écriture, un éclaircissement ici ou un allègement là, mais je ne suis plus disposé, comme jadis, à participer aux phases antérieures. Age ou disposition, je ne sais au juste, je me tiens désormais dans mes limites.

Ce soir passait à l’antenne de France 5 l’émission “Question science” à l’enregistrement de laquelle j’avais participé le 11 mai. Les impressions que j’avais eues alors ont été confirmées. Christine et nos amis S* qui étaient présents sont allés dans le même sens, en particulier pour souligner le soin, la clarté, la modestie avec lesquels les trois spécialistes de la mémoire que j’avais comparés à des manipulateurs de porcelaine ont fait état de leurs recherches et travaux. Ce qui était nouveau pour moi, c’était de me voir parmi eux. Et là, j’ai eu plaisir à constater que mon double à l’écran se comportait comme si l’on se connaissait de longue date. Impressions et plaisirs confidentiels sans doute, rapport à l’audience, et O* me l’a aussitôt dit par courriel : avec un sujet pareil, on avait “peu de chance de subjuguer l’auditoire ce soir face au Barcelone-Arsenal”. Ç’est ce qui s’appelle botter en touche.

19 mai – À quoi ça rime ? Qu’est-ce que tu cherches à dire ? me demandait, menaçant, un type entre deux âges qui pointait une sorte de dague vers l’écran sur lequel s’alignaient les dernières lignes que je venais d’écrire. Je devinais que si je refusais de répondre, cet intrus n’hésiterait pas à lacérer l’écran ou à me plonger son arme dans le cœur. Ce que je cherche à dire ? ai-je redit pour gagner du temps, ma foi, je n’en sais trop rien, ou alors, oui… je cherche à ne pas mourir par asphyxie dans l’insoutenable caquetage du monde où nous vivons. Je ne saurai jamais si, avec cette réponse, je sauvais ma peau ou signais ma condamnation. La lumière de l’aube venait, en m’éveillant, de m’avertir qu’il était l’heure de la marche matinale. Et j’ai compris que cet amuse-gueule pour psychanalyste résultait du croisement, dans un rêve, de deux événements datant de la veille.
D’abord, j’avais hier mis la dernière main, ou plus exactement le dernier mot, au texte de l’allocution que je prononcerai à Genève dans quelques jours, sur le thème obligé de la cruauté. Je m’avance à dire là que la cruauté est dans la littérature comme le sel dans la mer, parfois invisible à l’œil nu mais toujours présente. Et que, si des justes et des vertueux – et quelques-uns qui font semblant de l’être – insinuent que souvent elle est présente dans les livres comme le pendard au pilori, présente pour être dénoncée, il serait néanmoins fort imprudent de prétendre qu’elle y est décrite sans jouissance.
Et puis, en fin d’après-midi, devant une cinquantaine de personnes entassées dans le sous-sol de la librairie Actes Sud (je n’en attendais pas plus de vingt), j’avais eu avec André Schiffrin un débat qui s’est poursuivi par un dialogue au cours d’un repas nocturne. Schiffrin, fils du créateur de la Pléiade, et lui-même fondateur de Pantheon Books – une maison qu’il a quittée quand elle fut absorbée par une autre, vorace et représentative de la dictature du profit –, dirige aujourd’hui The New Press qui est, à ma connaissance, la seule maison d’édition à se déclarer ouvertement “à but non lucratif”. Pour l’essentiel, à cette enseigne, Schiffrin publie de l’essai dans les champs de la politique, de l’histoire, de l’économie, de la sociologie, de la philosophie, et il obtient avec certains de ces ouvrages d’étonnants succès qui pourraient servir d’exemple à ceux qui n’acceptent pas la disparition annoncée de l’édition indépendante. Car Schiffrin est à lui seul le vivant et vigoureux exemple d’une reviviscence éditoriale. J’avais dressé une liste de vingt questions que nous aurions pu aborder, allant de l’avenir de la lecture à ce qu’il appelle avec justesse “la censure du marché”. Mais c’est presque exclusivement de cette censure que nous avons discuté quand il me paraissait essentiel de s’interroger aussi sur le rôle des écrivains, sur le comportement des lecteurs et sur ce que Julien Benda, en 1927, appelait La trahison des clercs. Car il n’est pas toujours avisé de se battre pour des gens qui n’en ont rien à cirer.

Françoise Danset était venue, le même jour, déjeuner sous le platane pour évoquer l’ouverture à Marseille de la nouvelle et grande bibliothèque Gaston Defferre par des journées inaugurales dont l’une des premières me sera, disait-elle, consacrée en décembre. Et nous avions abordé une autre de ces questions dont j’aurais aimé débattre avec André Schiffrin : celle, si controversée, des droits d’auteur, un domaine où l’avidité financière paraît aujourd’hui l’emporter sur le souci de la protection. Ainsi ai-je appris qu’à l’école, désormais, les dictées de textes littéraires seraient soumises au paiement de droits, de même que, dans les classes de musique, les citations musicales dépassant 30 secondes…

20 mai – Hier matin, aux représentants qui étaient toujours en concile, Nancy Huston est venue exposer les circonstances politiques et les réflexions philosophiques qui l’avaient conduite à composer Lignes de faille. Ce qu’elle fit avec son habituel talent, de si justes références et tant de conviction qu’il me parut nécessaire de rappeler ensuite que Lignes de faille était d’abord un roman. Un roman et pas une simple enquête. Un roman, c’est-à-dire l’un de ces hauts-lieux du plaisir que procure l’écriture, même dans la douleur ou l’affliction, par sa capacité à déployer pour nous le tissu des choses afin que nous en puissions palper l’étoffe et apprécier les chatoiements. Et je n’ai évidemment pas manqué la référence aux perspectives que m’avait ouvertes l’analyse de la cruauté.

Dans l’après-midi, j’avais rendez-vous à Marseille avec le président de la Région pour l’instruire des inquiétudes et des espérances qui sont les nôtres au comité de rédaction de La pensée de midi. Michel Vauzelle, je le connais et le fréquente depuis près de trente ans, et je savais que je trouverais chez lui un homme attentif à ce qui nous préoccupe en premier, ce que, pour ma part, j’appelle la troisième dimension des événements, celle qui fait le plus défaut aujourd’hui car, pour la réduire ou la faire disparaître, se sont ligués tant d’intérêts politiques et économiques : la dimension de la réflexion. Une dimension qui donne sa profondeur de champ à des événements trop souvent réduits à leur situation dans le temps et dans l’espace. Autrement dit, retrouver le chemin de l’interrogation exploratoire pour que la pensée échappe à la servitude de l’injonction mercantile ou populiste. De telle sorte que la requête avec laquelle je venais voir le président de la Région a suscité un débat d’idées dans lequel j’ai reçu le soutien que je sollicitais.

Cette journée mouvementée s’était terminée – du moins le croyais-je – par la visite de J* qui revenait de Los Angeles où elle était allée voir son fils à Hollywood. Aux récits et aux descriptions de J* je mesure toujours sa capacité de voir et de restituer les scènes comme si elle était en train de les peindre. Et peut-être est-ce pourquoi, après son départ, sachant qu’à la télévision on projetait Million Dollar Baby, j’ai pris le film de Clint Eastwood en cours de route afin de retrouver les raisons, plus très nettes, pour lesquelles, en 2004, je ne l’avais pas aimé. Et il me faut m’avouer que la détestation que j’ai pour cette boxe-là et la répulsion à l’idée que des femmes y exposent avec leurs seins ce qu’elles ont de plus beau, avaient en partie occulté le fil essentiel de cette tragédie. À la première occasion, je reverrai in extenso Million Dollar Baby, et en v.o., pour mieux encore en explorer le sens.

21 mai – Lorsque j’avais revu Russell Banks à Montpellier, en mars, je lui avais parlé de ces ateliers d’écriture où, comme le disait Flaubert dans la première Education sentimentale, on voit “des gens, qui ne savent pas écrire quatre lignes, enseigner comment il aurait fallu composer un livre.” L’enseignement de l’écriture, je savais que Russell en avait fait aux Etats-Unis, je l’avais interrogé, mais c’était au moment de nous quitter. Alors il avait promis de m’écrire. Une longue lettre m’est venue ce mois-ci. “Pour l’essentiel, me raconte-t-il, ce que je leur dis (aux apprentis écrivains) et leur répète, se résume à ceci : ne confondez pas votre travail et votre carrière. (…) Consacrez-vous entièrement à votre travail (…) une heure par jour tous les jours de votre vie, et vous accomplirez l’œuvre de votre vie. Bien entendu, dit encore Russell, ils ne me croient que de nombreuses années après, quand il est trop tard (…) La vérité, conclut-il, c’est qu’enseigner l’écriture revient presque toujours à enseigner la lecture. Exactement comme, lorsqu’on apprend à quelqu’un à jouer de la musique, on se retrouve toujours en train de lui apprendre à en écouter.” Ces mots – “enseigner l’écriture revient presque toujours à enseigner la lecture” –, il faudrait, me suis-je dit, les répéter à ceux qui ouvrent ici des ateliers d’écriture sans avoir ouvert beaucoup de livres.

22 mai – Jean-Luc Outers, qui allait de Vaucluse en Périgord, a fait halte au mas. Je lui ai parlé du texte que j’ai écrit sur la cruauté, parce que je lui sais la tête bien faite et que souvent lui vient à point le mot qui éclaire. Et ça n’a pas manqué. Dominique Rolin, dans l’un de ses livres, m’a dit Jean-Luc (mais il ne se rappelait plus quel livre) aurait écrit : “Cruauté bien ordonnée commence par soi-même.” Cette phrase, mine de rien, ressemble à un gouffre.

23 mai –J’avais gardé de Brigitte Fossey trois souvenirs. D’abord celui qui est dans la mémoire de tous ceux qui ont vu Jeux interdits de René Clément et qui ont encore en tête la musique de Narcisso Yepes. Et puis me restait présente la Brigitte Fossey qui, en 1974, en dépit d’un petit rôle, étincelait en jeune mère dans Les Valseuses de Bertrand Blier. Et trois ans plus tard, celle qui, en éditrice de Bertrand Morane, donnait la réplique à Charles Denner dans L’homme qui aimait les femmes de Truffaut. Hier soir, au Méjan, accompagnée par le pianiste Yves Henry, une autre Brigitte Fossey est venue parloter sur les Schumann et lire des fragments de leurs lettres. C’était une avant-première d’un “spectacle”, Les Schumann intimes, prévu en juin aux Fêtes romantiques de Nohant. L’expérience m’a appris que l’on peut illustrer des lectures par la musique ou éclairer des moments musicaux par des textes qui s’y rapportent. Mais à la condition qu’une chose règle l’autre et la domine car l’égalité suscite la confusion et la rivalité des émotions. Comme hier. Et sur cette soirée ma mémoire se referme déjà, elle ne veut conserver d’autres souvenirs que ceux de Paulette dans Jeux interdits, de la jeune mère dans Les Valseuses et de Geneviève Bigey dans L’homme qui aimait les femmes.

24 mai – Après avoir lu les lignes que j’écrivais ici le 22 mai, Frédérique me cite par courriel le paragraphe où se trouve la citation : “cruauté bien ordonnée commence par soi-même” et me précise que c’est dans Plaisirs, un livre d’entretiens de Dominique Rolin avec Patricia Boyer de Latour. Et elle épingle mon ignorance en me précisant que ce fut publié par Gallimard dans la collection “L’Infini”. Sollers, of course. Puis, peut-être pour me consoler d’une petite humiliation que je n’ai pas ressentie, Frédérique me rapporte que, dans le même livre, on peut lire aussi : “Écrire, c’est vivre deux fois et donc assumer son double.” Voilà qui lui rappelle quelque chose. Et à moi donc ! J’aime qu’on vienne s’asseoir à côté de moi sur le tabouret quand je suis au clavier. Et puis, comme le dit le bon Jules Renard, “quand je pense à tous les livres qu'il me reste encore à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux…”

25 mai – C’était hier soir et c’était pour l’anniversaire de Christine. Jules et Valérie nous avaient invités à dîner dans leur quartier Vauban, à proximité de la Bonne Mère, d’où l’on voit Marseille dévaler vers la mer en déployant son tissu urbain. Ce ruissellement m’avait fasciné au temps de l’Atelier de Cartographie d’où est issu Actes Sud avec son ruissellement de livres. Hier, au couchant, la métaphore était irrésistible.
Plus tard, à table, avec un universitaire vénitien qui s’était joint à nous, il fut, par sauts et gambades, d’abord question des petites synagogues de sa ville, plus ravissantes les unes que les autres, dont certaines sont comparables à de minuscules opéras, puis de l’étymologie de “ghetto” qui renvoie au vieux vénitien ghettare (jeter), un terme de fonderie. Mais peut-être s’agit-il là d’un cratylisme auquel s’oppose la thèse selon laquelle l’origine est dans le mot hébreu ghet (séparation). À moins qu’il n’y eût contamination d’un étymon par l’autre… J’adore les caprices, prudences et repentirs des étymologistes.
Des synagogues et du ghetto, comme si nous étions en train de flâner là-bas, on est passés au Palazzo Venier dei Leoni où est la collection Guggenheim et devant lequel se trouve, face au Grand Canal, à cru sur sa monture, l’ange ithyphallique dont Marino Marini avait été obligé de rendre le pénis dévissable (comme me le confirma un jour en Arles la veuve du sculpteur) pour qu’on pût soustraire l’arrogante érection au regard de certains visiteurs, et notamment des prélats en goguette. Ensuite, d’un coup de gondole imaginaire, nous sommes allés devant le Harry’s Bar fredonner un lamento à la mémoire d’Ernest Hemingway, de Truman Capote et de quelques femmes sublimes dont Maria Callas.
La nostalgie apaisée, on est revenus aux pieds de la Bonne Mère et ce fut, singulier virage, pour nous engager dans une controverse sur la peine de mort. C’était à propos d’un récent procès d’assises et des violences faites à des avocats que nous connaissons, par des gens qui, exploitant la douleur des proches de la victime, avaient confondu justice et vengeance. Ça m’a rappelé une autre et très lointaine soirée où, en ma qualité d’éditeur des Ecrits de Victor Hugo sur la peine de mort, j’avais été invité par Amnesty International à en parler devant les membres du Rotary d’Arles. Cet Hugo-là ne les avait pas intéressés et très vite j’avais été accablé de mépris par des notables qui avaient à la bouche les mêmes formules… Et si c’était ma fille qui avait été violée ? Et si c’était mon fils qui avait été assassiné ? Et si c’était le vôtre qui avait commis le crime, leur avais-je lancé, excédé, auriez-vous réclamé justice ou vengeance ? Cette question-là, soudain, avait eu sur eux plus d’effet que les arguments que j’avais développés auparavant quant au caractère non dissuasif de la peine de mort, au risque d’erreur judiciaire irréparable et au caractère criminel de l’exécution. Et je crois que, pour les avoir troublés, ils m’en avaient voulu encore un peu plus.
Sur la route du retour, en me laissant conduire, je suis reparti à Venise en me rappelant que j’avais deux fois vécu et quasiment célébré une séparation difficile dans cette ville réputée pour les lunes de miel. Des réminiscences en passent dans La leçon d’apiculture, un roman que j’ai écrit sous le signe d’un dicton que m’avait appris mon apiculteur de père : “Pas de miel sans fiel.”

26 mai – Ce soir, j’ai terminé ma journée un peu plus tôt et, dans l’attente des informations, j’ai regardé “Questions pour un champion”, l’émission récréative de Julien Lepers. Quand il m’arrive d’en suivre un épisode j’y trouve toujours un enseignement, sur le niveau culturel des participants ou sur le rôle de l’émotion dans la capacité de répondre, et ça me rappelle certains examens. Cette fois, surprise… il y avait sur le plateau un candidat de bonne bouille, bon pied, bon œil qui n’a pu répondre à rien car il était pris de vitesse par les autres. Mais, ô stupeur, on apprend que, doyen des acteurs, il fête ce jour-là ses 100 ans ! L’œil vif et le commentaire gaillard dans sa brève évocation de carrière avec l’animateur, il dit avoir connu le gratin, à commencer par Sarah Bernhardt. J’avais l’impression que ce bel énergumène, à la barbe blanche taillée de près et à la voix un peu canaille, me faisait un clin d’œil avec l’air de me dire que j’avais tout mon temps. À bien y réfléchir, c’est peut-être aussi ce qu’avaient cherché à me dire, ce matin, rossignols et loriots qui, avec sifflets, mirlitons, larigots et petites flûtes, revenaient d’une nocturne bambochade.

27 mai – C’est en le revoyant hier soir que je m’en suis souvenu… Accident, le film mythique de Joseph Losey, je l’avais déjà vu. Il y a de cela environ 40 ans. C’est admirablement filmé, avec un petit air “nouveau roman” dans la procédure narrative, il y a même Delphine Seyrig au générique de ce film anglais, et c’est d’un délicieux mais épouvantable ennui.

Je ne sais pas, je ne sais plus quel est l’âge de J* mais, ce matin, en lui envoyant des vœux pour son anniversaire, je l’ai revue, belle et rebelle, qui chantait de sa voix jeune et rauque et parfois jouait d’un instrument – saxo ou trompette ? – à me faire périr de tendresse et de désir. Et je pensais à la mallarméenne “cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli”.

La lecture des journaux offre parfois de ces surprises… Selon le New York Times, Airbus aurait proposé à des compagnies asiatiques un appareil aménagé pour transporter un plus grand nombre de passagers qui, harnachés, se seraient tenus debout. À ce train là, pourquoi ne pas proposer aussi de les parachuter aux escales afin d’éviter la taxe d’atterrissage ? On pourrait croire qu’il s’agit là d’une rumeur venimeuse lancée par Boeing dans une guerre commerciale sans pitié. Mais non, Airbus aurait, en effet, abandonné “l’idée” en 2004.
“Qu’est-ce qu’une idée ? demandait Voltaire. Et de répondre : C’est une image qui se peint dans mon cerveau.” Eh bien, d’image, en voilà une belle !
Dans Le Soir (Bruxelles) de vendredi, je cherche en vain le supplément des livres. Je le savais menacé. Les actionnaires auraient-ils eu gain de cause ? Mais au moment où je balance le journal dans la corbeille, je vois dans le bandeau de tête, en première page, un avis qui m’avait échappé : “Les livres dans l’immo”. Il est vrai que je m’étais débarrassé d’un copieux supplément consacré à l’immobilier. Or le supplément littéraire s’y trouvait enfoui. Dans ce journal, on a le sens de l’humour. On trouve aussi les avis de décès dans le supplément “Economie”.
Mais tant qu’à faire, pourquoi ne pas conjoindre les deux “idées” ? Et aménager un avion pour promener nos morts, une fois par an, selon la vieille tradition malgache… C’est cela, l’économie créative !

Après le thé, pris au jardin mais à l’abri du mistral, je suis resté pas loin d’une heure à écouter les rossignols invisibles qui sont dans le platane. Ils ont des conversations douces et tumultueuses qu’ils interrompent quand une rafale de vent s’abat sur le feuillage de l’arbre, puis ils reprennent leurs échanges. Ils ont l’air de se raconter leurs bonnes fortunes, de se filer les bonnes adresses et de ne connaître que de bons coups qu’ils célèbrent par des ariettes coquines. Et dire que dans un mois, ou même moins, ces charmantes bestioles seront remplacées par les cigales qui vont striduler, grincer, craqueter de toutes leurs timbales et membranes. Des touristes diront avec fierté qu’ils ont entendu chanter le cigalou. Chanter ? Mais où iront-ils chercher que les cigales chantent ? C’est à croire qu’ils n’ont jamais entendu le rossignol et le loriot…Christine me regarde avec l’air de dire que je devrais me calmer.

Ce soir, nous étions seuls au mas. Après un petit souper pris assez tôt, nous avons regardé un enregistrement que j’avais fait jadis du film de Bertrand Tavernier : Que la fête commence. Ces fêtes et débauches que Philippe d’Orléans organisait au Palais Royal ou à Saint-Cloud, dans une France où la misère et les idées préparaient la Révolution, si lugubres qu’elles soient, étincellent dans le film de Tavernier par la virtuosité avec laquelle la mort enlace le plaisir et le plaisir se joue de la mort. Je me demande si Sofia Coppola, avant de pousser Kirsten Dunst dans le rôle de Marie-Antoinette le lui a fait voir.

28 mai – Un peu avant six heures, ce matin, le mistral m’a réveillé en murmurant qu’il avait entendu mes remontrances et que, désormais, il prendrait exemple sur le rossignol. Je n’accordais pas grand crédit à la promesse de ce brigand mais nous sommes partis aussitôt, Christine et moi, et nous avons fait une très longue marche, pas loin de deux heures. Le vent n’avait pas menti, il nous caressait le dos et seul, de temps à autre, un avion de ligne fendillait le silence dominical en ronronnant et en laissant dans le ciel une blanche et très éphémère cicatrice. Alors j’ai pris la résolution que, de toute la journée, je ne ferais rien d’autre que ce dont ma paresse me donnerait envie…Et j’ai éteint l’écran.

29 mai – Hier soir, en famille, premier souper dominical de l’année sous le platane. À dix heures la température s’élevait encore à vingt-sept degrés. Teresa Cremisi était notre invitée. Je l’avais rencontrée au temps où j’avais publié chez Gallimard L’Italienne au rucher. Mais nous n’avons parlé ni de Gallimard ni de Flammarion où elle officie aujourd’hui. Il fut longuement question de Gilbert de Botton auquel elle était familialement liée, de la passion de celui-ci pour Montaigne et des deux découvertes qu’il avait faites presque coup sur coup : celle d’un exemplaire du Lucretius annoté de la main de Montaigne, puis celle d’une édition des Essais annotée, elle, de la main de Jean-Jacques Rousseau. Ensuite on voyagea dans d’autres livres. Ceux de Goliarda Sapienza et de Wallace Stegner qui sont mes éblouissements de lecture, cette année. Teresa connaissait la première, mais pas Stegner, pas plus que moi avant que Frédérique ne me le révélât. D’ailleurs, Teresa et la famille reparties, moi c’est dans la lecture de La vie obstinée que je suis reparti avec, en doublure du plaisir que me donne ce roman par sa structure et ses échos, celui que m’apporte la superbe traduction qu’en a faite Éric Chédaille. (Mais, honte, le nom de celui-ci toujours absent de la couverture !)

À MarieJo qui a le projet d’éditer mes carnets au début de 2007, j’ai proposé de leur donner pour titre : Le mistral est dans l’escalier. Avec une notule justificative… “Pendant les 365 jours de l’année 2006 le mistral n’a cessé de souffler, de gronder, de rugir. (Il reste sept mois à courir mais, vu le passé, je ne crois pas m’avancer trop. D’ailleurs, au moment où j’écris ceci on annonce son retour violent pour cet après-midi.) Le mistral est, pour ce motif, le premier personnage d’une chronique aux récits, réminiscences et fantasmes de laquelle il a donné un ton. Chaque jour, quand je montais à l’étage du vieux mas où j’habite, il m’attendait dans l’escalier pour me rappeler qu’il ne fallait pas compter sans lui. Et ainsi m’est venue l’idée du titre.”

Pour Marie-Anne Corbiau qui organise en octobre une nouvelle journée de célébration de l’arbre et qui veut à cette occasion éditer un ouvrage à tirage limité, j’ai écrit un texte qui accompagnera un dessin que lui avait inspiré le platane sous lequel je l’avais reçue au mas. Je lui avais lors expliqué que les deux extrémités de l’arbre, ramée et racinage, étaient roues de même ampleur. Son dessin ne représente donc pas l’arbre dans le feuillage duquel, l’été venu, les cigales se prenant pour des cigarières font, comme disait Mérimée, “un vacarme à ne pas entendre Dieu tonner”. Non, il montre l’arbre déraciné qui tend une main au ciel et de l’autre désigne les ténèbres. C’est l’alternance de la nuit et du jour, des chants et des lamentations, du sacre et de l’excommunication. Elle a traduit le platane, j’ai retraduit son dessin…

Pour Marie-Anne Corbiau qui organise en octobre une nouvelle journée de célébration de l’arbre et qui veut à cette occasion éditer un ouvrage à tirage limité, j’ai écrit un texte qui accompagnera un dessin que lui avait inspiré le platane sous lequel je l’avais reçue au mas. Je lui avais lors expliqué que les deux extrémités de l’arbre, ramée et racinage, étaient roues de même ampleur. Son dessin ne représente donc pas l’arbre dans le feuillage duquel, l’été venu, les cigales se prenant pour des cigarières font, comme disait Mérimée, “un vacarme à ne pas entendre Dieu tonner”. Non, il montre l’arbre déraciné qui tend une main au ciel et de l’autre désigne les ténèbres. C’est l’alternance de la nuit et du jour, des chants et des lamentations, du sacre et de l’excommunication. Elle a traduit le platane, j’ai retraduit son dessin…

30 mai – Il y a tout juste un an, consterné par le triomphe du “non” aux élections européennes, j’avais noté ici une citation de Stevenson qu’Alberto Manguel avait faite quelques jours plus tôt à Toulouse : “Notre mission dans la vie n’est pas de réussir, mais de continuer à échouer sans perdre le moral.” Le moral, je l’ai conservé. Mais le pessimisme aussi. Vous voilà fiers comme des gamins qui ont cassé leur meccano pour se venger de leurs parents, écrivais-je alors à l’usage des “nonistes” de mon entourage. Fiers, mais aveugles. Ne voyez-vous pas que, à peine les dés jetés, les instigateurs de ce jeu de massacre ont perdu toute pudeur ? Tristesse de n’avoir pas eu tort…

Je finirai par le croire, croire que le mistral m’entend ou me lit, et qu’il se vexe pour un rien. En manière de métaphore, je l’avais installé dans l’escalier. Furieux, il en a dégringolé les marches, il est sorti en claquant la porte et il s’est mis à arracher jeunes feuilles, jeunes pousses et toutes fleurs. En vérité, je vous le dis, le mistral est un serpent. Pendant qu’il fichait la pagaille au jardin avec quelques-uns de ses anneaux et m’interdisait la colline pour la marche du matin, sa queue tel un fouet cinglait les vieux murs d’Avignon, et sa tête attisait le feu à Rousset pour qu’il gagne au plus vite les flancs de la Sainte Victoire.
Alors, ce soir, on s’est claquemurés (à l’heure où dimanche, avec dix degrés de plus, nous soupions sous le platane) et, un lainage sur les épaules, les chats à nos pieds, nous avons regardé l’adorable vieux film de Richard Lester, La rose et la flèche, dans lequel Marian en religieuse et Robin Hood en héros vieillissant, s’envoient en l’air avec ardeur avant de s’envoler dans l’éternité.

31 mai – Les griffes de la médisance s’enfoncent de préférence dans les chairs molles de l’incertitude. Je me souviens qu’à l’époque où Baptiste-Marrey fut en lice pour un prix littéraire qu’il obtint en fin de compte, un des jurés me téléphona pour me faire avouer ce qu’il prétendait savoir de manière certaine… que j’étais l’auteur du roman en lice, Les papiers de Walter Jonas. Il en fut de même avec Berberova. A un point tel que j’en vins à faire un jour, devant une grande assemblée, l’aveu que j’avais tout inventé, Nina Berberova elle-même et chacun de ses romans, affirmant que je les avais écrits au fur et à mesure de leur succès. Je me repris et confessai le mensonge quand je vis que j’étais en train, non pas de détruire la méchante rumeur par le ridicule comme je l’avais espéré, mais au contraire de la fortifier. La méthode du contre-feu n’avait pas fonctionné, elle risquait même de l’attiser. C’est un épisode dont je me suis servi dans Le bonheur de l’imposture.  

(A SUIVRE)







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