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© Bruno Nuttens




Samedi 1er mai 2010 –  Mon dieu, comme il est à la fois maussade et triste, ce ciel de premier mai ! Il n'y a pour mettre un peu de vie que les rossignols qui, cette année, sont en nombre et s'en donnent à cœur joie. J'ai bouclé ce matin les commentaires d'avril. Grâce aux bonnes recettes de Christine j'étais délivré des douleurs dorsales qui m'avaient pris soudain, hier soir, avec la sournoise intention de me faire comprendre qu'il y a des processus irréversibles. Comme si je ne le savais pas !

   Frédérique est arrivée dans la matinée. Dans le grenier, par une paisible conversation, nous avons fait un inventaire des bonnes années que nous avons connues depuis le temps où j'ai publié son premier livre. Elle était émouvante, gourmande et enjouée. Après le déjeuner je l'ai laissée en tête-à-tête avec Christine, c'était l'heure de ma sieste.

   Après quelques heures d'écriture et de réflexions sur l'écriture, l'envie m'a pris de revoir ce soir Un thé au Sahara (The Sheltering Sky) de Bernardo Bertolucci, un film qui ressemble à une version illustrée du roman de Paul Bowles. Je savais que la première fois  j'avais été fasciné par des images qui m'avaient rappelé mes voyages au Sahara algérien. Je le fus à nouveau et aussi par le couple que forment Debra Winger et John Malkovich. Le désespoir de l'une et la mort de l'autre composent un effrayant cantique à la solitude.

Dimanche 2 mai 2010 – Il a plu à verse cette nuit, et ce matin le soleil cherche à franchir le barrage que lui font les nuages et la brume. Pendant que nous prenions notre petit-déjeuner,  le pédiatre a surgi que Christine avait averti des douleurs dorsales qui sont revenues, et me voilà bon pour un examen radiographique car l'homme de l'art soupçonne un déplacement vertébral. Mais le plus clair du temps de sa visite, nous l'avons consacré à refaire le procès de l'avidité qui conduit une société morfale à se dévorer elle-même. Des ressorts sont usés, l'indignation se tarit. Hier fut un premier mai en pantoufles. Nous nous sommes dit qu'on avait dû se réjouir à l'Elysée.

   Passé le reste de la journée à écrire un peu, avec de vastes interruptions que m'imposait la douleur. Christine y a reconu celle que lui avaient infligée jadis une hernie discale et son opération.

   Ce soir, Françoise, Isabelle, une de ses amies qui lui est collègue en shiatsu, et Mario ont partagé notre souper. Dans une conversation où j'ai pris peu de part il fut longtermps question de régimes et de mal bouffe. Après, j'ai pris au vol Au revoir les enfants, le film de Louis Malle qui m'avait tant impressionné lors de sa sortie, à la fin des années 80. Mais le plus effrayant vint ensuite, avec Le neuvième jour, un film assez récent de Volker Schlöndorff que personne de ma connaissance n'avait vu et qui, dans un style expressionniste, remet en question les relations ambigües de l'église avec l'Allemagne triomphante au temps des camps de concentration.

Lundi 3 mai 2010 – Le ciel était à nouveau glauque ce matin mais du jardin montaient de joyeuses querelles de rossignols. Christine avait obtenu un rendez-vous prioritaire chez le radiologue qui, cet après-midi, m'a exploré de tous côtés sans trouver trace de ce qui pourrait expliquer la douleur que réveille le moindre déplacement. Je ne savais que faire et l'écriture en a pâti. Ce soir, à la télévision, nous avons été pris au piège d'un nouveau Vidocq tout à fait médiocre. Il n'a même pas été fichu de me faire oublier que j'avais un dos.

Mardi 4 mai 2010 – Toute la nuit, et ce matin encore, mistral, froidure et pluies me l'ont rappelé, nous ne sommes rien de plus que fétus emportés dans la goulotte. Et le printemps, lui, serait-il un leurre ? Quand je me suis mis à la fenêtre j'ai été consterné de voir que tant de jeunes feuilles du platane, d'un vert tendre, avaient été arrachées par le mistral. Après midi, il m'a fallu une longue sieste pour compenser la nuit  qui avait été trop courte.

   Dans les temps de répit que m'accordaient les anti-douleurs, je n'ai pas vraiment écrit mais relu et ajusté. Me contenter de ce que j'ai…

   Après une trentaine d'années j'ai revu ce soir Tess de Polanski pour le faire voir à Christine. Si elle a aimé, moi j'ai trouvé cette fois le film trop long... ou trop lent. Et la Kinski dans le rôle titre parfois affligeante. Il me semblait que j'en avais pourtant un meilleur souvenir. Oui, mais quel est le jeu de mon méchant état dans tout cela ?

Mercredi 5 mai 2010 – Mauvais temps, pluie et vent mêlés, douleur persistante. J'ai beau m'intimer l'ordre de ne lui prêter aucune attention, elle s'obstine. J'invoque alors “Lulu” Neuwirth qui, après m'avoir raconté sa croisade réussie pour la “pilule”, m'avait décrit celle qu'il allait entreprendre contre la douleur. Et comme si la coïncidence était fortuite, voici que surgit une infirmière sans uniforme qui sur ordre du pédiatre me piquera la fesse deux fois par jour…

   En conclusion d'une longue et belle lettre, Nicole me recopie une phrase de Virginia Woolf – “Oh! Mais j'étais en train de me dire qu'il me fallait donner plus d'intensité à mes journées !” – phrase d'octobre 1940 qui, dit Nicole, la renvoie à mes carnets. Et il est vrai qu'au moment où je me laisserais volontiers tomber sur un divan et abandonner à la dérive d'informes sentiments, l'exercice de ces carnets m'incite à “donner plus d'intensité à mes journées”.

   Justine de Cukor, avec Anouk Aimée dans le rôle-titre et malgré la présence de Dirk Bogarde, m'a laissé de marbre…

Jeudi 6 mai 2010 – Toute la nuit, en vain ai-je tenté de négocier avec la douleur qui refuse de décliner son identité et de céder aux injonctions médicales. J'ai voulu l'oublier en écoutant les émissions nocturnes de France Culture et je me disais qu'à tout le moins j'aurais appris quelques choses. Mais, sur la mémoire, la douleur agit comme un acide.

Lundi 10 mai 2010 – Voilà soixante-dix ans tout juste qu'avec des Stukas siffleurs et des monstres blindés, les Allemands (non, je ne dirai pas les nazis car il y a trop d'hypocrisie dans le choix de certains mots), nous envahissaient avant d'offrir l'hospitalité dans leurs usines, leurs camps et leurs fours. Je suis d'une génération avec la disparition de laquelle les souvenirs de ce temps-là bientôt ne survivront plus que dans une imagerie d'Epinal ou des œuvres goyesques.

 Jeudi 13 mai 2010 – Sous ciel et pluie qu'on dirait de novembre, Christine m'a ramené de l'hôpital d'Arles où j'avais été admis dans le service affecté au traitement de la douleur. Mais après qu'on  m'eut administré de la morphine, on découvrit que j'y étais allergique. Ah, ce désastre !

   Cet après-midi, longue visite de Françoise. Tout le temps de sa présence, comme hier avec celle de Brigitte, la douleur s'est atténuée au point de n'être qu'une trace. De surcroît, Françoise s'est arrangée avec le pédiatre pour que mon cas soit examiné à Montpellier dans quelques jours. Après quoi nous nous sommes engagés dans une longue conversation au sujet des enfants, des carrières et de l'état du monde.

   Après avoir bouffé de la pellicule à divers moments de la journée, j''ai terminé de nuit par Max et les ferrailleurs, un vieux polar de Sautet, avec l'espoir de remonter le temps et de m'endormir dans les bras de la belle Romy… Mais je n'eus droit qu'aux quolibets de djinns qui m'entouraient dans l'obscurité de la chambre.

Vendredi 14 mai 2010 – À en juger par des rafales dans le dos, j'allais mal commencer cette journée. Mais Jules s'est amené. Il a passé plus d'une heure en ma compagnie et, pour me détourner de la douleur, m'a fait entrevoir quelques-uns des problèmes, tels les apéritifs géants, auxquels il est confronté dans la gestion de la ville de Montpellier.

Dans l'après-midi, fidèle entre les fidèles, Brigitte est revenue me tenir compagnie et m'apporter des provisions de DVD. Les voir par épisodes est la seule activité à laquelle je puisse me consacrer en dehors de la lecture erratique de la presse. Laquelle me fait voir que le monde ne va pas mieux que moi.

Samedi 15 mai 2010 – Ce matin, en même temps que le mistral se déchaînait, la douleur s'est repliée. Françoise et Julie sont passées me voir. Un grand calme s'est installé. Les armées seraient-elles en déroute ?

Dimanche 16 mai 2010 – J'avais d'abord cru qu'avec ses grands coups de gueule et de triomphe le mistral, témoin de mes contorsions, se vengeait de tout le mal que j'avais dit de lui. Mais non, ça n'a rien à voir. Il hurle de plus belle et moi, indifférent à son tapage, après une nuit sans interruption, j'ouvre les rideaux et crois découvrir les lueurs de la convalescence. Je me suis défait d'une barbe de sept jours qui me donnait l'air d'un brigand d'opérette.

   Venues prendre le thé au mas, Françoise et Isabelle ont constaté mon mieux-être et, ce soir, le pédiatre est passé qui s'en est réjoui.

Lundi 17 mai 2010 – Ce n'est pas encore gagné… Certaines douleurs surgissent encore et me rongent le dos. Comme il serait bon de l'exposer au soleil, ce dos, si ce fichu mistral ne m'en empêchait. Christine, dont la patience et les talents ne cessent de m'épater, avait décidé de mettre un terme, ce matin, au désordre sur ma grande table,  d'en éliminer les papiers et les livres qui s'y sont accumulés au point de dissimuler le vieux merisier. Elle s'est installée en face de de moi, nous avons pris les papiers un à un et elle a rassemblé les lettres auxquelles elle répondrait de ma part. À midi l'ordre régnait. Alors j'ai caressé longuement le soyeux bois rouge de la table et me suis demandé quels paysans, jadis, s'y installaient et le caressaient de leurs mains calleuses.

Mardi 18 mai 2010 – Mes oreilles se sont ouvertes à l'aube, avant les yeux. Pas de doute, les turbines du mistral fonctionnaient déjà à plein régime. Un regard vers l'est, et j'ai vu s'élever un soleil louis-quatorzième. Cette fois encore, il m'a fallu le concours de Christine pour accéder à la salle de bain. Puis à la table où m'attendait le petit-déjeuner et la gazette. Après j'ai commencé à écrire ici. Pour me prouver que je vis. Pour ne pas rompre ce fil auquel je me suis encordé. Pour donner à mes amis les nouvelles qu'ils me demandent. Et pour me raconter plus tard, si je survis à ce déclin, les sensations éprouvées sur ce scenic railway. Dans une heure je partirai en taxi pour Montpellier. Avec l'espoir qu'on puisse y découvrir le mal et le nommer. C'est en les nommant, me dis-je, qu'on a quelque chance de maîtriser les choses.

Mercredi 19 mai 2010 – C'est au temps où il écrivait Le souffle coupé que je fis la connaissance du professeur François-Bernard Michel, spécialiste des maladies respiratoires et passionné de littérature. Il m'accorda son amitié malgré le tabagisme qu'il me reprochait et je fus séduit par sa vision holistique du monde dont nous étions contemporains. Même si elle s'est manifestée de manière discrète et intermittente, cette complicité admirative ne s'est jamais rompue. À plusieurs reprises François-Bernard Michel me demanda d'intervenir dans des colloques où, pour discuter d'un même thème, il rassemblait médecins, écrivains et philosophes. Je me souviens d'un de ces colloques à l'université de Montpellier où, pour explorer le sens du souffle, il m'avait invité en compagnie de personnages auprès desquels il me semblait que je ne pesais rien. J'avais choisi de parler de la ponctuation qui, bien gérée, permet au texte… de respirer mais qui dans l'excès l'embarrasse d'une sorte de passementerie qui l'étouffe. Un éclat de rire était venu du premier rang, je reconnus Marie-Christine Barrault qui était venue là pour faire démonstration de l'usage du souffle à la scène. Bref, très au fait de mes relations avec François-Bernard, Françoise s'est adressée à lui l'autre jour pour demander conseil afin de me tirer d'affaire. Et voilà pourquoi hier à Montpellier où, jusqu'à la retraite, il exerça son art, j'étais attendu et fus scannérisé sans délai. Je m'y attendais un peu, on n'a trouvé ni chenille de zeuzère comme parfois dans les arbres, ni brisure, ni fêlure, mais des signes irrécusables de vieillissement. J'avais imaginé que je repartirais avec un traitement. Eh non, avec un diagnostic seulement. À mon bon pédiatre de reprendre le relais.

    D'un fidèle correspondant j'ai reçu une lettre qui me parut violente. Il avait l'air de dire que mes ennuis de santé avaient pour origine une anémie de l'écriture, en clair une impuissance progressive. Qu'il en juge ainsi est son droit, et je ne l'en aime pas moins, mais c'est le mien de voir les choses à l'envers. D'abord il ne sait pas, car à lui pas plus qu'à d'autres je n'en ai dit mot jusqu'ici, que l'angoisse, quand il y en a, ne vient pas de la disette mais de l'abondance. Le temps m'étant compté (dans quelle mesure, je l'ignore), les projets, les désirs, les envies, les visions se bousculent et provoquent par moments de périlleux embouteillages. Et puis il paraît ne pas savoir non plus, ou ne pas voir qu'avec l'âge la lenteur est venue qui est une condition de la jouissance. Une fois encore, merci à Lacan pour avoir exposé que la jouissance est le jouir du sens.

   Drôle d'habitude que j'ai prise, voici quelques années, de mettre en ligne un journal que je tiens depuis l'adolescence. J'y prends plaisir et c'est la principale raison. Mais cela me fait aussi obligation d'être attentif à l'écriture puisque je suis lu. C'est une manière encore de maintenir le train et le rythme de cette écriture qui m'est pareille à la respiration. Et c'est une façon de témoigner de l'intime aventure de la réflexion. C'est de surcroît un moyen de participer à l'histoire de notre époque et d'en goûter les saveurs, fussent-elles amères, alors qu'on ne nous la fait voir que sous l'espèce d'une course ininterrompue dont la vitesse empêche de comprendre le sens et de humer les odeurs. Et puis, et puis, et c'est peut-être l'essentiel, c'est le meilleur moyen que j'ai trouvé de maîtriser le temps. Et je le dis, au mépris de la présomption que certains y trouveront, c'est écrire au sens plein du mot, c'est faire œuvre à ma façon et me dire que ces milliers de pages valent bien un roman.

Jeudi 20 mai 2010 – Météo inchangée : un superbe printemps que gâche un indésirable mistral. Hier, en fin d'après-midi, la magnifique Régine est venue passer une bonne heure en ma compagnie. Elle m'est amie précieuse avant d'être fidèle attachée de presse. Dans le champ de nos souvenirs nous avons cueilli mille fleurs. Je le disais à Christine ce matin, si j'ai quelques frustrations, j'ai bien des privilèges…

   Cet après-midi, Brigitte m'a longuement entretenu des rapports difficiles avec les parents d'élèves en péril. Je la sentais tendue, je lui ai proposé que nous nous fassions une toile. Et je l'ai invitée à se choisir un DVD dans notre collection. Elle est revenue avec The Shop Around the Corner d'Ernst Lubitsch que nous avons regardé sur mon ordinateur. James Stewart et Margaret Sullavan nous ont embarqués pendant une heure et demie dans cette comédie dont l'âge et le style s'accommodaient fort bien du très petit écran. Après quoi, oubliés les galopins, leurs parents et les misères qu'ils font à ma chère Brigitte !

   Pour quelques jours installé au mazet, Malek a partagé notre souper de poisson. Il nous avait apporté Paysages d'un retour, livre écrit pour relever un défi lancé par l'éditeur Thierry Magnier : composer un petit roman à partir d'une série de photos. J'en suis bien curieux. Et puis, comme il se prépare à écrire un autre roman, biographie réelle ou fictionnelle (je n'ai pas bien saisi), il m'a entraîné dans une longue délibération sur le choix à faire, pour ce récit, entre la première personne et la troisième. Et je n'ai pu l'aider qu'en lui suggérant de choisir la manière qui conviendrait le mieux à ses dispositions vis-à-vis de son personnage. De fil en aiguille nous en sommes venus à la découverte qu'il fit, du temps où il était à l'université en Algérie, de Balzac et de ses Paysans qu'il lut avec tant de passion qu''il entreprit ensuite de lire toute l'œuvre de l'écrivain. Il est le premier que je rencontre qui ait accompli cet exploit. Alors que pour lui-même il faisait choix de formes brèves...

Vendredi 21 mai 2010 – Le mistral m'a l'air de faire ses valises. Et les prévisionnistes nous promettent un sémillant week-end de Pentecôte. Pour la première fois depuis nombre de jours les fenêtres sont ouvertes sans que je doive enfiler mon gilet de laine. Cette nuit, dans mon sommeil, j'ai élaboré d'intéressantes élucubrations philosophiques mais, comme au théâtre, après la représentation tout a disparu. Les tendances alternent, les douleurs dorsales se sont atténuées mais les difficultés respiratoires ont reparu. À la vérité, j'ai perdu beaucoup de la capacité à me gérer. Mais suffit ! Je me cabre, il faut en profiter.

   Et quelle belle occasion m'en a été donnée cet après-midi ! Christine et Françoise s'étaient arrangées pour que le pédiatre et mon vieil ami François-Bernard Michel se rencontrent dans mon grenier. Ensemble ils y ont passé plus d'une heure qui fut d'abord consacrée devant et sans moi au plaisir que leur donnaient leurs retrouvailles, l'entremêlement de leurs souvenirs et la célébration d'une médecine globale où l'observation, la palpation, l'écoute n'avaient pas encore été remplacées par la seule lecture de cadrans et de diagrammes, une médecine où l'observation, le toucher, l'odorat gardaient leur sens. Venus à mon cas, ils se sont mis d'accord sur la nécessité d'une rééducation respiratoire et, pour la colonne vertébrale dont tassement et vieillissement sont à l'origine de mes capricieuses douleurs, sur l'usage de certains antalgiques. Cette fois encore ils m'ont fourni la preuve que nommer les choses les remet à leur place dans les idées que l'on s'en fait. Et quand ils se sont séparés j'étais plus que jamais convaincu du rôle de la dialectique dans les soins. À l'origine de bien des maux, me disais-je, il y a le silence, la solitude, les divagations de l'incertitude et la peur qui en sourd…

   François-Bernard Michel m'a confié le manuscrit de son dernier opus qui est consacré à Beckett et à Proust. Evelyne nous avait rejoints qui en avait déjà lu une bonne part et s'en disait enchantée. Et j'étais ainsi renvoyé au rôle de l'éditeur que je ne suis plus. Mais l'amitié à ses raisons que la raison ne connaît pas.

   Ce soir nous avons revu Out of Africa qui m'a paru avoir perdu un peu du charme envoûtant que je lui avais trouvé jadis. Mais le film de Sydney Pollack m'a permis de revoir Meryl Streep qui, si peu la Karen Blixen que je me représente, m'a rappelé l'immense et multiple talent qui est le sien. Le film s'achevait quand Jules est arrivé avec Justine et Félix qui descendaient de leur montagne.

Samedi 22 mai 2010 – D'un seul coup la température de l'air est montée à trente degrés. Gilbert avait hier rouvert la piscine. Ce matin Justine et Félix y barbotaient déjà. Je les entendais qui s'exclamaient avec plus de force mais moins de grâce que les rossignols. À la fin d'un déjeuner de pain de veau et de frites suivis d'un bol de fraises que Christine nous avait servi sous le platane, Françoise et Gilles flanqués de leur trois petites Montpelliéraines sont arrivés. Nous passerons donc en famille ce week-end pentecôtal dans lequel s'inscrit cette année l'anniversaire de Christine dont nous fêterons après-demain les soixante-quinze ans.

   “Je est un autre”, écrivait Rimbaud. Le mien ne l'est pas ! Mais il est souvent méconnaissable sous les défroques dont les événements l'ont affublé. Au point qu'il m'arrive de ne pas le reconnaître et de le prendre, en effet, pour un autre que je regarde sans le voir.

Dimanche 23 mai 2010 – À la complicité qui nous lie, Christine et moi, les infortunes que je viens de connaître auront, comme on dit, rajouté une couche. Débarbouillé de la brume matinale, le ciel est d'un bleu fort léger, je dépose lentement les mots sur l'écran et, contrairement à mes habitudes, c'est en écoutant une suite de quatuors pour cordes de Schubert. De temps à autre un cri me dit que les petits-enfants s'ébattent dans la piscine. Ce midi nous aurons à notre table des amis anglais qui, si je me souviens bien, ne connaissent pas ou peu le français. Avec les petits effondrements de mémoire que je constate depuis un bon moment, que retrouverai-je de l'anglais que je parlais assez couramment ? Trop tard pour répondre à la question, je les entends qui arrivent et sont accueillis par Christine…

  Ils étaient charmants et drôles but I was not amused et, sitôt le déjeuner terminé, en vieillard de moins en moins fréquentable j'ai invoqué la nécessité de la sieste pour disparaître. Je suis allé retrouver les Mad Men, une série que Brigitte m'a prêtée et que je conseille à qui voudrait arrêter de fumer et n'y arrive pas. À table, au lit, en rue, au bureau, les personnages fument une cigarette après l'autre. Et comme il s'agit, de surcroît, de publicitaires américains dont j'ai fréquenté jadis quelques specimens je n'y suis pas resté accroché très longtemps. Pouah !

   Ce soir, nous avons regardé Le juge de Philippe Lefebvre parce que nous aimons bien Jacques Perrin. Mais c'est à mille lieues de Cadavres exquis de Francesco Rosi avec Lino Ventura.

Lundi 24 mai 2010 – Le printemps continue de se prendre pour l'été. J'ai passé la nuit à me promener dans des jardins d'idées. Mais sitôt cueillies, les idées se fanent. Nos deux grands enfants, Louise et Jules, s'affairent au fourneau pour préparer le repas d'anniversaire de Christine. Souvent, elle et moi, nous avons additionné nos âges. Quelle fête ce fut pour nos cent cinquante ans ! Nous voilà aux cent soixante…

   Françoise et Jean-Paul s'étant joints à nous, on fut douze pour l'apéritif et le très fin repas que Louise et Jules avaient préparé. Douze sous un platane pas très fourni cette année compte tenu de sa taille récente, mais protégés par le grand parasol pour quelques privilégiés et sous des chapeaux de paille pour les autres. Christine qui depuis toujours est folle de musique a reçu le cadeau collectif dont Louise avait eu l'idée, une diablesse de machine qui permet de transposer en CD les vinyles dont nous avons grande collection. Après le dessert les enfants, qui sont ma foi fort bien élevés, ont demandé la permission de quitter la table et, l'ayant reçue, en papillons se sont envolés, les uns dans le jardin, les autres vers la piscine. C'est en pareille circonstance que le sentiment de brièveté qui vient avec l'âge se trouve aboli par la conscience de la persistance. Notre conversation s'est alors portée sur l'enseignement et l'avenir de l'université dans une société droguée par l'obsession du profit. Les périls, leur disais-je d'une formule que je rabâche, seront freinés sinon contenus aussi longtemps qu'ils seront, eux tous, et après eux leurs enfants, en capacité de les nommer. Renoncer à nommer c'est consentir à se noyer. Puis je les ai écoutés en débattre mais je ne leur ai pas dit la fierté qu'ils m'inspiraient. J'ai l'impression qu'ils en étaient conscients. Mais sur l'affection et la complicité qui nous unissent nous sommes tous discrets. Ils sont repartis dans la fin de l'après-midi après avoir fait le ménage et remis la maison dans l'ordre qui est le sien. Christine et moi nous nous sommes retrouvés seuls dans notre complicité solitaire et amoureuse.

Mardi 25 mai 2010 – Le ramdam fait à Cannes autour du film Hors-la-loi de Rachid Bouchared, à propos des événements de Sétif, m'a poussé à rouvrir L'Algérie, le livre que j'ai publié chez Arthaud en 1972, après des mois de voyages et d'investigation. Je me souvenais bien de ce que les gens, là-bas, m'avaient raconté, des massacres et autres horreurs, mais je ne me rappelais pas ce que j'en avais écrit dans ce livre qui avait pour ambition de faire redécouvrir l'Algérie en aval de l'indépendance. J'y suis allé voir. “L'ancienne Setifis a peu d'histoire, encore moins de vestiges, avais-je écrit. Mais dans la mémoire des Algériens, une date est gravée à jamais : 8 mai 1945. Ce jour-là, alors même que l'Europe fêtait l'armistice, une manifestation nationaliste tournait à l'émeute, provoquait la mort de plusieurs Européens et entraînait une répression injustifiable. Sur Sétif, ce souvenir plane, ombre pétrifiée.” Telle était alors ma difficulté, ne pas effacer les événements mais ne pas rallumer les feux. Montrer à quel point ce pays se manifestait d'abord par des signes de tous ordres, à commencer par ces signes majeurs que sont la mer, la montagne et le désert. L'échange, l'individualisme et la mystique, m'avait dit Jacques Berque.

   À la lecture qu'au Méjan faisait ce soir Marie-Christine Barrault, impossible d'aller. Quand elle l'a su par Christine qui s'y est rendue, elle m'a téléphoné juste avant d'entrer en scène et sa voix était aussi tendre et joyeuse que si elle me serrait dans ses bras. Seul au mas, j'ai choisi de revoir un film de Polanski que proposait la télévision, Lunes de fiel, et de me souvenir ainsi d'une femme qui, dans ma jeunesse, se comportait à la manière qui est ici celle de la belle, perverse et multiple Emmanuelle Seigner. Jusqu'au bout, me suis-je souvent dit, se bien garder de l'extinction du désir. J'y veille toujours. Heureusement, j'ai de bonnes raisons et une bonne réserve de souvenirs.

Mercredi 26 mai 2010 – La nuit fut sereine et le jour s'est levé dans la même et douce tiédeur que la veille. Comme chaque matin, Christine est partie faire la grande promenade qu'autrefois nous faisions ensemble dans la colline. Et elle est revenue avec le pain et la gazette quand j'achevais ma toilette. Si j'aime tant lire les journaux c'est parce que j'en reste maître et libre du temps que j'y passe, des haltes et des retours que j'y fais.

   Quand je me vois construire ici et là des nids de mots je me demande si je ne suis pas de l'espèce avicole. J'ai hâte d'être débarrassé des ennuis qui me sont tombés dessus, hâte de me remettre à construire en dur, en long, en large, en grand. Je ne supporte pas l'idée même de l'irrémédiable sinon pour le point final. Le problème est donc de réconcilier l'aptitude et la capacité. C'est à cette réconciliation que je consacre le vouloir que je possède encore.

   J'aurais mieux fait de me taire au lieu de me gargariser avec la réconciliation car peu de temps après en avoir écrit, je me suis pris le pied dans une marche et me suis étalé de face et le nez en proue. Quelques bleus à ajouter à la collection de ceux que m'avaient laissés les piqûres faites au cours des examens récents. Avant que n'eût tout à fait disparu l'étourdissement, j'ai regardé avec Christine un émouvant Almodovar, Los Abrazos rotos (Étreintes brisées), qui met en scène un cinéaste devenu aveugle (Lluis Homar) et une dévastatrice aux airs candides (Penélope Cruz). L'état dans lequel m'avait laissé la chute m'a particulièrement bien disposé à en recevoir et goûter toutes les allusions.

Jeudi 27 mai 2010 – Le ciel continue de nous offrir un printemps souverain. Un voisin de noblesse impériale fait décroûter l'une des façades de son mas. Je me surprends à crisper les mâchoires car le bruit est celui d'une molette de dentiste. Brigitte ne viendra pas aujourd'hui, elle est encore dans la convalescence d'une infection qui l'a privée de voix. Aujourd'hui est aussi jour de grève, une sorte d'avertissement pour ceux qui s'apprêtent à modifier le régime des retraites. Je ne crois pas qu'il y ait de dispositions qui satisfassent tout le monde mais je vois que nous vivons dans un régime qui nous a habitués à soupçonner derrière chacune d'elles un coup fourré. Telle est la conséquence d'un langage ambigu. Il en va du gouvernement d'un pays comme de l'éducation, il y a toujours un moment où l'on paie chèrement l'écart entre le langage et la conduite. Si je me souviens bien, c'est Brice Parain qui écrivait (je cite de mémoire) : puisque les mots ne disent pas ce  que je suis, je serai ce que je dis.

   Comme nous déjeunions à la petite table de marbre sur la terrasse, ce midi, je me suis immatérialisé un instant, j'ai pris quelque distance et je nous ai observés, Christine et moi. Les vers d'Ovide, pas en latin, hélas, me sont revenus à la mémoire qui racontent la métamorphose de Baucis en tilleul et de Philémon en chêne mêlant leurs feuillages. Des nuages ont traversé le ciel qui ont maintenant disparu. Ainsi Christine a-t-elle songé à me dire qu'il avait plu cette nuit. Et je ne m'en étais pas aperçu.

   À l'heure du thé, Véronique est venue avec Malek. Cette femme intrépide dont j'ai envie de dire que je la connais depuis toujours (et c'est presque vrai) nous a raconté ses tribulations dans les affaires qu'elle dirige. Son récit m'intéressait moins que la manière dont elle le menait. Une sourde flambée qui jamais ne s'éteint.

   La fête du livre qu'avait instaurée Jack Lang du temps de Mitterrand porte cette année une nouvelle étiquette. À vous de lire. Et cela me paraît plus triste qu'une injonction. Ces quatre mots ont un triste écho, comme si l'on entendait : À vous de lire, nous, on n'en a rien à cirer. Nous n'avons tout de même pas manqué la soirée de “la grande librairie” que François Busnel avait organisée pour l'occasion au Théâtre du Rond-Point. L'idée était belle qui consistait à faire lire de bons textes par de bons comédiens. Elle l'était et elle le fut. On ferait bien de remettre ça de temps à autre. J'ai organisé assez de lectures publiques pour être tout à fait persuadé de la capacité qu'elles ont d'attiser le goût de la découverte et de la redécouverte.

Vendredi 28 mai 2010 – L'aube s'est levée avec de méchantes moustaches mais on nous promet de belles éclaircies. Un gai lever m'en promet aussi.

Samedi 29 mai 2010 – Gai lever, hier, oui mais joyeuse panne informatique ensuite. Ça ne ma pas empêché de vivre une bonne journée tout illuminée par la visite de Catherine Mézan. Son Pianiste vu de dos que j'ai publié chez Actes Sud m'est resté si présent et m'a paru si prometteur que, cette fois encore, je l'ai harcelée (tout en douceur) pour qu'elle écrive un autre roman. À première vue sans parvenir à la convaincre. Alors je l'ai laissée me narrer ses petites croisières entre les îles de la vie. Il y avait dans sa manière de les raconter une grande douceur qui n'était pourtant pas sérénité car j'apercevais de temps à autre les illuminations d'orages lointains. Nous avons ainsi passé deux heures qui avaient pour moi la saveur du miel de bruyère.

   Ce matin le ciel a retrouvé la sereine luminosité qu'il avait par moments perdue hier. Pas une fois je ne me suis réveillé cette nuit et j'ai pourtant le souvenir d'avoir navigué entre des cauchemars qui étaient comme autant de récifs contre lesquels je risquais de faire naufrage.

   Dominique est venu ce matin. Pour la première fois depuis longtemps. Chaque fois que nous nous sommes vus, nous avons discuté avec gourmandise du  sujet choisi. Aujourd'hui ce fut en premier de la résilience, sans la nommer ni prononcer le nom de Cyrulnik, et c'était à propos de la manière dont j'avais tenté de gérer mes ennuis. Ensuite ce fut de signes à quoi le chirurgien peut reconnaître qu'il est temps de changer de pratique. Et surtout, Christine s'étant jointe à la conversation en nous apportant le café, il fut question de la cristallisation de la mémoire. Mais, brassées avec Dominique, ces considérations étaient éclairées par sa sagesse médicale et parfois emberlificotées par ma trop pressante envie d'accéder à une sorte de synthèse.

   Mais oui, bien sûr, je fais voir dans ces carnets des épisodes de ma vie. Et alors ? J'écris non pour m'en prévaloir mais pour en partager la quintessence. J'écris pour mes proches et pour des inconnus qui proches le sont aussi sans que je le sache. J'écris afin de dire par la description du quotidien les saveurs discrètes de la vie que je traverse, lentement désormais, et pour suggérer que des saveurs de cette espèce existent dans toute vie. même quand elles sont mêlées à des amertumes. J'écris pour me fixer des repères qui me permettent de retrouver des souvenirs et des sentiments que je ne décris pas, j'écris pour en montrer le clair et l'obscur, le doux et l'amer. J'écris pour retenir quelques instants ceux que le torrent emporte. J'écris chaque matin comme si j'allais nager pour reprendre conscience des capacités de mon corps. J'écris pour ne pas perdre l'habitude de nommer ce qui, sans l'être, ferait naufrage dans l'oubli. J'écris, mais souvent j'attends avant de donner à lire. Le temps que je sache, en relisant moi-même, s'il s'agit bien de ce que je voulais écrire.

Dimanche 30 mai 2010 – Ce matin le bleu du ciel n'est pas franc et un léger vent du sud inquiète les feuillages. Hier soir le pédiatre est passé au mas et, tout satisfait qu'il fût de la condition dans laquelle il m'a trouvé, il m'a prescrit quelques contrôles chez des spécialistes de ses amis. Cela m'a agacé car j'aimerais bien être guéri quand j'affirme que je le suis, et oublier la médecine qui toujours met en évidence ce qui est fragile au lieu de fortifier ce qui ne l'est pas. Mais j'ai vite oublié ce désagrément car, un peu plus tard, nous avons découvert dans les programmes de la télévision un film qui nous a paru de l'ordre du petit mais vrai chef-d'œuvre : Revolutionary Road (Les noces rebelles) de Sam Mendes. Où nous avons retrouvé, transfigurés par la maturité, les héros de Titanic, Kate Winslet et Leonardo DiCaprio qui sont pris au piège d'une vie qu'ils n'avaient pas voulue. À l'inverse de ce que nous avons vécu, Christine et moi.

   Un dimanche à glander, et je ne devrais pas en être fier puisque certaines voix me font entendre avec une sournoise affection que, vu mon âge, je devrais veiller à ne plus perdre un jour ni même gâcher une heure. Ah, les puritains ! Et s'il me plaît de les gaspiller ? J'en ai passé quelques-unes à suivre deux ou trois épisodes des internationaux de tennis à Roland Garros où les femelles avec leurs râles accompagnent leurs coups de raquette comme les mâles avec leurs brâmes. J'ai aussi jeté un coup d'œil au Grand Prix de Turquie jusqu'à la destruction d'un des bolides. Et puis j'ai regardé Ségolène Royal aux prises avec Nicolas Demorand qui n'a pas réussi à la désarçonner.

   Pour cause de départ en Roumanie, Françoise n'est pas venue dîner avec les siens. Aussi, quand j'ai vu qu'à la télévision passait Carrington je n'ai eu aucune peine à convaincre Christine de revoir ce film de Christopher Hampton.

Lundi 31 mai 2010 – Le mistral s'est levé de méchante humeur. Le ciel a les allures d'un drap chiffonné. Mes draps l'étaient aussi ce matin car Dora Carrington m'a secoué une partie de la nuit. D'abord parce que je suis fasciné par sa peinture dont je viens encore de contempler des reproductions en tournant les pages du livre que lui a consacré Jane Hill, et que nous avions acheté à la Tate Gallery, Christine et moi, après avoir vu quelques-unes de ses œuvres. Et puis à l'écran son personnage est incarné par l'irrésistible Emma Thompson. De surcroît, Stephen Spender, du temps où il vivait près d'ici, m'avait souvent parlé des gens de Bloomsbury qu'il avait fréqentés, de Lytton Strachey, de Leonard Woolf aussi dont il m'avait d'ailleurs offert une photo prise très peu de temps après la mort de Virginia.

   L'assaut donné par les Israéliens au bateaux qui allaient livrer de l'alimentation dans la bande de Gaza ne m'a pas consterné, ils en avaient fait asssez déjà avec leurs destructions pour que je le sois, mais il m'a cette fois fait sortir de mes gonds. De la bande de Gaza ils ont fait un ghetto. Eux !

 

 

 

 


 

 







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