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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 1er juin 2005 – “Vive la France !” clament les néo-conservateurs américains qui, eux, ne se sont pas trompés sur les conséquences de notre plébiscite.
Les Hollandais ont suivi l’exemple des sapeurs français, ils ont massivement rejeté le projet de constitution. Et Cees Nooteboom, un merveilleux humaniste dont Actes Sud a le privilège d’être l’éditeur, ne dissimule pas son désarroi dans une interview donnée au Figaro. En quelques lignes terminales, où il rappelle ses voyages, sa connaissance des langues et le sens de ses livres, je le sens pris, lui aussi, par l’amère incomplétude à laquelle nous sommes condamnés pour longtemps, bien plus longtemps que prévu, maintenant que la naissance d’une Europe politique est remise aux calendes grecques.

Anik et Jean-Fred, arrivés de Genève, sont venus partager notre souper et nous confier leur tristesse à propos de ce fichu referendum. Puis, avec l’optimisme viscéral que je leur ai toujours connu, ils nous ont reparlé de la petite croisière en montgolfière qu’ils nous ont proposé de faire avec eux. Dans les Alpes ou en Provence ? Ils ont laissé la réponse à notre délibération.



Paris, 3 juin 2005 – Hier, qui était jour de grève à la SNCF, nous sommes arrivés à Paris par un TGV qui avait les allures d’un train d’exode, avec une flopée de voyageurs assis, debout et même couchés sur les plateaux à bagages. Pendant le voyage, j’ai lu avec plaisir dans Le Monde des livres un article consacré à Baleine de Paul Gadenne que j’ai réédité comme 150ème numéro de la collection “un endroit où aller”. Par sa minceur, ai-je écrit dans l’avant-propos, le récit de Paul Gadenne se situe aux antipodes de Moby Dick et pourtant rien ne peut empêcher qu’il fasse remonter à la mémoire les lignes que Giono écrivait dans sa préface à l’œuvre de Melville : “L’homme a toujours le désir de quelque monstrueux objet. Et sa vie n’a de valeur que s’il la soumet entièrement à cette poursuite.” Le narrateur de Gadenne, lui, au spectacle de la baleine morte murmure : “Un rêve ébloui nous poussait vers cette construction toujours en suspens qui venait d’échouer une fois encore, mais dont l’échec délivrait en nous un tenace désir de grandeur.” Avec ces derniers mots, quel écho donné à la citation de Stevenson que je rapportais ici le mois dernier : “Notre mission dans la vie n’est pas de réussir, mais de continuer à échouer sans perdre le moral.”

Mais j’ai lu aussi que la déforestation se poursuivait…
Gilles Ehrmann vint de partir. Joyce Mansour dont il avait fait une série de photos dramatiques, comme s’il pressentait la disparition prématurée de cette poétesse (“Toute ma beauté noyée dans tes yeux sans prunelles…”) – me l’avait présenté quand j’avais publié puis monté Le bleu des fonds sur la scène de mon petit Théâtre de Plans à Bruxelles en 1968.
Est parti aussi, mais de manière beaucoup plus tragique, dans un de ces attentats inadmissibles, Samir Kassir, journaliste engagé, auteur Actes Sud, dont l’assassinat montre à quel point, comme le dit Thierry Fabre, le monde arabe démocratique est en danger.
Et puis, Michel Gresset s’en est allé. Il était l’admirable traducteur de Faulkner, l’un de ces passeurs silencieux sans lesquels les grandes œuvres ne nous seraient pas accessibles.

Du tragique on passe au burlesque. Pour nous gouverner, le président à désigné Dominique de Villepin mais il lui a mis Nicolas Sarkozy à califourchon sur les épaules... Cela ressemble aux sorties de corridas où le triomphateur est celui qui, une ou deux oreilles du taureau à la main, est installé sur les épaules d’un obligé qui lui fait traverser la foule des aficionados.

Il n’est mieux que Paris pour recueillir ragots et cancans qui révèlent les “tendances” en vogue. Il me revient ainsi que des petits génies du marketing proposent à des éditeurs de faire le succès de… leurs succès. Ils suggèrent études de marché, analyses de comportement, évaluation des mentalités pour lancer des campagnes de publicité, attiser les “relations publiques” et lancer des rumeurs (les “rumoristes” ont en ce moment la cote) afin de grimper quatre à quatre les marches de l’hyper-succès. “Mais comme c’est curieux, me disait un informateur malicieux : ces insolents petits entrepreneurs s’informent de tout, prennent des notes en abondance, vous disent avec hauteur comment vous devriez faire votre métier d’éditeur, mais ils ne lisent pas les livres qu’ils se proposent de porter au pinacle…” C’est forcé, ai-je pensé avec indulgence. Agités comme ils sont, où trouveraient-ils le temps de lire ?

En ce soir qui est déjà estival, étant arrivé avec un peu d’avance rue François 1er pour le rendez-vous que Marc Menant m’avait donné à Europe 1, je me suis livré au lèche-vitrine pendant quelques minutes. Comme elle est raffinée, la “France d’en haut”, me suis-je dit en contemplant avec des yeux de voyeur, dans les vitrines d’un grand couturier, entre des robes qui ne seront sans doute portées qu’un soir et des costards pour souteneurs distingués, des nuisettes si minuscules qu’il n’est même plus besoin de les enlever pour aller à l’essentiel...
Mais une fois dans le studio d’Europe 1, plus question de cela. Marc Menant m’avait fait venir pour que je lui raconte les virages que j’avais pris dans ma vie et que je lui dise pourquoi. Et il est vrai que j’en ai pris quelques-uns en quatre fois vingt ans ! “Changer de vie”… l’entretien s’est déroulé tambour battant, pendant 90 minutes, “dans les conditions du direct”, comme ils disent. Mais il y avait une règle à laquelle je me suis soumis avec amusement : pendant la première demi-heure, pas question de révéler le nom de l’invité que j’étais…



Paris, 4 juin 2005 – La presse du matin me donne l’impression que mes commentaires sur les conséquences du referendum – pour lesquels je me suis fait rabrouer par des proches qui avaient voté “non” et disaient se sentir “culpabilisés” par mes propos – étaient bien en deçà de ce qui déjà se déploie. Pendant que le nouveau gouvernement fait le bonheur des caricaturistes et que les socialistes s’apprêtent à s’excommunier mutuellement, et alors que pas une voix d’ici, venue du camp du “non”, ne reparle de l’Europe “plus sociale” qu’on allait substituer à l’autre, les nationalismes se réveillent et l’on reparle avec force, dans certaines places financières, de réintroduire le franc, le mark ou la lire…

Enfin je l’ai rencontré, Breyten Breytenbach, cet homme dont j’ai suivi le parcours au fil des ans et des livres, et dont j’ai publié tout récemment Le cœur-chien, traduit avec autorité par Jean Guiloineau. Quelle extraordinaire allure, cet homme qui fit sept années de prison dans l’Afrique du Sud de l’apartheid pour avoir épousé une Française d’origine vietnamienne, une femme qui n’était donc pas de sa “race”, un crime pour le régime de Pretoria... (En voilà un qui aurait sa place dans l’émission “changer de vie” !) Il est venu ce matin, à la Contrescarpe, nous raconter ses prochains livres, quelques-uns de ses voyages, ses lectures, ses amitiés (Paul Auster, Siri Hustvedt, Russell Banks, Mahmoud Darwich, etc.) qui le situent tout de suite dans notre “famille”. Il a aussi évoqué une idée qu’il avait eue en captivité : établir sous un arbre la tombe d’un poète inconnu. Il paraît que l’idée est en voie d’accomplissement à Amsterdam, sous un platane, au bord d’un canal. Voilà une rencontre dont les ondes n’ont pas fini de s’étendre…

Le Paradou – Quand, pour faire le point, j’ai voulu, sitôt rentré au mas, relire les pages les plus récentes de ces carnets, j’ai vu apparaître sur l’écran de mon ordinateur, en caractères gras comme sur des affiches de sinistre mémoire, la mention : “Affichage du contenu du répertoire refusé”… Refusé ? Quel mot singulier ! “Bug” ordinaire ou intervention de quelque Big Brother qui, jugant mes propos politiquement incorrects, aurait immobilisé mon site avec un sabot de Denver ? Mais c’est samedi aujourd’hui, les techniciens, les vigiles et les “serveurs” ont droit aussi à leur week-end. Je ne connaîtrai pas avant lundi le motif de cette interruption.





Arles, 6 juin 2005 – Ce matin, après Paris, Bruxelles et Genève, Actes Sud avait réuni en Arles une cinquantaine de libraires du Sud pour leur parler des livres de la rentrée. Dans une vision digne de l’unanimisme cher à Jules Romains, je me suis représenté que ces libraires – et leurs pareils dans les différentes régions de l’hexagone –, sont invités par la plupart des éditeurs qui, flanqués de leurs commerciaux, déversent devant eux leur hotte de parutions nouvelles et de chacune de celles-ci affirment qu’elle est de l’ordre du chef-d’œuvre sinon de la révélation. Il faut convenir que la littérature est menacée aussi par cette inflation de titres et par cette surenchère.
Alors, devant ce petit public, je suis revenu sur l’idée que, l’édition littéraire, la vraie, représentant moins de vingt pour cent de l’édition générale, il serait sage et il devient urgent de se soustraire aux mécanismes industriels, aux règles commerciales et aux injonctions des quatre-vingts pour cent qui n’ont d’autre dessein que de créer du profit accéléré. Éditeurs, libraires ou critiques, ai-je donc plaidé, nous devrions mettre notre premier empressement à déployer, avant leurs éventuelles performances, le sens des ouvrages dont le destin nous a été confié. Faute de quoi nous en particulier, les éditeurs, nous serons bientôt réduits à n’être plus que des “publieurs ” (un mot qu’Escarpit avait en vain tenté d’introduire par référence à l’anglais publisher). C’est-à-dire des commerçants très ordinaires.

À 20 h 30, dans la même salle du Méjan, soirée de clôture de la saison musicale… un concert d’exception avec les musiciens du Festival de Marlboro auxquels s’était joint le fidèle Alain Planès. En quatre œuvres – quatuor de Schubert, Ode à Napoléon de Schoenberg, quintette de Mozart et un facétieux Catch de Thomas Adès – ils nous ont gratifiés d’une rafale d’éblouissements par la perfection de leurs interprétations combinée au visible plaisir qu’ils y prenaient. Ce fut un spectacle autant qu’un concert. Ah, la grâce, la malice, les regards et les sourires de Melissa Reardon à l’alto et d’Alexis Pia Gerlach au violoncelle… Les autres n’en faisaient pas moins (ils étaient sept liés par une divine complicité), mais ces deux musiciennes-là ont une fois encore montré que la théâtralité peut donner à l’intuition de l’absolu, qui est apanage et privilège de la musique, ce supplément d’âme, de tendresse et parfois d’humour qui non seulement abolit la distance entre les musiciens et leur public, mais les rassemble dans une même intimité. Nous en avons parlé avec allégresse au cours du médianoche qui a suivi…



Paris, 7 juin 2005 – Quand Patrick Poivre d’Arvor m’avait invité à participer à la 500ème de son émission Vol de nuit, sur le thème “Les coulisses de l’édition”, je lui avais répondu que c’était à Françoise, qui dirige Actes Sud, qu’il fallait réserver l’invitation. Mais il n’avait rien voulu entendre, c’était le “fondateur” qu’il lui fallait sur le plateau. Et Françoise m’avait incité à m’y rendre.
Nous étions donc une quinzaine cet après-midi à la Maison de la Radio dont TF1 a loué le studio. Dans le salon d’attente où nous étions accueillis, il ne m’a pas fallu longtemps pour voir que Paris est toujours Paris, et constater qu’un hurluberlu de mon espèce – pour reprendre le mot avec lequel je ne sais plus quel journaliste m’avait brocardé à mes débuts – ne ferait jamais partie de la tribu. A-t-on idée d’aller faire de l’édition sur la rive gauche… du Rhône et de pousser l’extravagance – ou l’insolence – jusqu’à se “décentraliser” par l’installation d’une “antenne” à Paris ! Ah, ce regard que m’a lancé un scribouillard auquel, jadis, j’avais répondu vertement après avoir lu un article où il affirmait que Paul Auster, dont nous venions de publier les premiers livres, travaillait dans un trou à rat et avait des yeux pareils à “des huîtres avariées” ! Eh non, des conneries de ce genre, fleurant le racisme, ça ne s’oublie pas. Je lui ai rendu son regard, à ce mufle, et il a détourné la tête.
L’enregistrement a duré deux heures au cours desquelles PPDA, en Monsieur Loyal, nous lançait des questions , et il fallait y répondre avec brièveté – une consigne observée par quelques-uns et insolemment ignorée par d’autres. Questions du genre : “Comment devient-on éditeur ?” Pour avoir reçu le premier lait dans une bibliothèque, m’apprêtais-je à dire. Mais avant que le tour de table ne vînt jusqu’à moi, la question avait été oubliée.
Chacun de nous avait reçu consigne d’amener son “coup de cœur de l’été ». Presque tous avaient devant eux plusieurs livres, souvent de fort gros et de fort en vogue. Occasion de voir quelques paons faire la roue. Je n’avais pris avec moi qu’un livre, le plus petit de tous ceux qui étaient présentés, si petit, si mince, mais si considérable : Baleine de Paul Gadenne. La vision de cette baleine échouée, de cette Moby Dick trépassée dont les formes sont si belles quand on la contemple de dos mais qui révèle un ventre éviscéré quand on en fait le tour, me semblait une terrible métaphore de notre monde. “La plus vile, avait écrit Paul Gadenne, rejoignait ici la plus noble entreprise.”
Reste à voir quel spectacle ce cirque éditorial donnera à l’écran, et à quels spectateurs puisque, bien entendu, ça passera à minuit ou même plus tard…

Le Paradou, 8 juin 2005 – Dans le TGV qui me ramenait hier de Paris, je suis retourné au gros volume d’Apollinaire – Lettres à Madeleine – afin de proposer à Marie-Christine Barrault, pour les “Lectures en Arles”, un montage comme j’en ai déjà fait un pour Dominique Blanc avec les lettres de George Sand. La difficulté est alors moins de choisir que de renoncer. Toutes ensemble, les lettres à Madeleine feraient bien douze à treize heures de lecture. L’essentiel m’a donc paru de montrer, par un choix attentif, comment, après Lou qui l’avait tant inspiré, Apollinaire, dans des lettres écrites du front, avait entrepris une jeune Madeleine d’abord vouvoyée avec respect puis tutoyée, pressée et conduite par l’imagination désirante du poète dans les voies de l’érotisme. Et comment il avait ainsi attisé en lui-même un feu qui s’était éteint soudainement après la rencontre en Algérie (au cours d’une permission) avec cette Madeleine . Elle qui, après tant de lettres flamboyantes, devait recevoir les dernières, asez espacées, assez ternes, jusqu’à celles écrites au moment où, blessé, trépané, Apollinaire allait quitter la vie pour entrer dans la légende.

Le Paradou, 9 juin 2005 – Hier soir, agacé par la comédie politique à laquelle le discours de Villepin avait ajouté quelques couplets, et par le coup de grâce que Tony Blair, fort du “non” des Français et des Hollandais, donne aux espérances européennes, j’ai voulu m’évader dans la fiction en regardant un film que j’avais loupé à sa sortie en 1990, Un thé au Sahara de Bernardo Bertolucci, d’après le premier roman de Paul Bowles paru en 1952. John Malkovich et Debra Winger forment un couple qui va dissoudre son incomplétude métaphysique et vivre ses défaites dans le désert marocain. Et j’ai tout de suite pensé au couple que formaient Marlon Brando et Maria Schneider dans Le dernier tango à Paris. Comme si les obsessions en jeu étaient bien plus celles de Bertolucci que celles de Bowles. Mais pour moi qui ai pas mal fréquenté le Sahara, le film m’a paru stupéfiant de vérité – le désert lui-même, les oasis ou les villes sahariennes, dans leur beauté certes, et leur étrangeté, mais aussi dans leurs côtés inquiétants ou misérables.

“Déploie longtemps encore, ai-je écrit à Françoise dont c’est aujourd’hui l’anniversaire, les qualités qui ont fait de toi une fille d’exception, une mère exemplaire, une grand-mère qui ne l’est pas moins, une femme d’affaire chaque année réélue dans le cœur de ceux qui la fréquentent, une éditrice comme il en faudrait en tous lieux pour sauver le livre des menaces qui l’assiégent, une folle de littérature et de musique... Conserve avec soin ces atouts, cultive-les, et ta vie continuera de nous être une grande et perpétuelle fête !”

Dans cette période d’activité parfois frénétique, pas question de négliger la lecture. En dehors de celles qui sont obligées, il en est deux qui, ce jours derniers, se sont succédé par un pur hasard : Laissez-moi de Marcelle Sauvageot et Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez (excellemment traduit par ma vieille amie Annie Morvan). Le rapprochement de deux livres, si étrangers soient-ils l’un à l’autre, n’est jamais dépourvu d’enseignements. Celui de Marcelle Sauvageot, que plusieurs éditeurs ont tenté d’imposer après sa disparition en 1934, est l’unique texte d’une jeune femme qui, à la veille de sa mort en sanatorium, reçoit une lettre de rupture de son amant. Et l’on est partagé entre l’émotion que donne un très lucide récit du déchirement et de petits agacements que suscitent certains lieux communs dans l’ordre des sentiments. Celui de Garcia Marquez, ce vieux et grand routard du roman, est une fantaisie drolatique et douloureuse, le héro de l’histoire ayant décidé, pour ses quatre-vingt-dix ans, de s’offrir “une folle nuit d’amour avec une adolescente vierge”. L’impression m’est venue que de tels rapprochements donnaient soudain à chacune de ces lectures une perspective dont elles auraient été privées sans la proximité. Perspective sur le dernier paysage de l’existence, au moment où les souvenirs refluent avec l’air de vous assurer qu’ils ne repasseront pas… et même plus jamais.



Le Paradou, 10 juin 2005 – Thor Vilhjalmsson, ce cher vieux barde islandais (dont le nom, quand il me faut l’écrire, me donne des cauchemars), m’appelle de Milan avant de partir pour Vérone. “Petite cure italienne, dit-il, après le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.” Ce pèlerinage, il l’a accompli en plusieurs fois, toujours suivi par l’équipe de cinéastes qui l’avait accompagné ici, lors de son passage l’an dernier. Il y a chez lui du Stevenson et du Théodore Monod. Et d’évidence, sa chère île ne suffit ni à son goût des randonnées ni à ses élans spirituels…

Paul Auster, lui, appelle de Brooklyn. Avant que je ne lui passe Christine pour d’ultimes réglages de la traduction de Brooklyn Follies, il me dit avoir rencontré hier à New York Hanna Schygulla et Jean-Marie Senia. Ils lui ont parlé de nos “lectures en Arles”… Jean-Marie sera, en effet, au clavier lundi soir, au cloître de Saint-Trophime, pour accompagner Ludmila Mikaël et Didier Sandre, et jour après jour chacune de nos lectrices : Marianne Epin, Nathalie Cerda, Marie-Christine Barrault et Dominique Blanc.

Lundi matin, au Méjan, devant les libraires j’avais parlé de Paul Auster et de Russell Banks. L’un, avais-je dit, a écrit Brooklyn Follies qui paraîtra en traduction française sous le titre : Brooklyn Follies, l’autre a écrit American Darling qui paraîtra sous celui de : American Darling… Les deux traducteurs (Christine Le Bœuf et Pierre Furlan) ne s’étaient pourtant pas donné le mot mais ils ont senti, l’un et l’autre, que traduire ces titres en français aurait eu pour effet de les priver d’un scintillement qui met le lecteur en condition, qui assure en quelque sorte son “transport” immédiat sur la scène américaine.



Le Paradou, 12 juin 2005 – L’information est tombée ce dimanche, un peu avant onze heures. Comme un éclair. Florence Aubenas serait libre. Et Hussein Hanoun avec elle. Pour me l’annoncer, Françoise m’avait appelé de Constantinople où elle est avec un cercle d’éditeurs. J’ai ouvert la radio, et reçu confirmation.
Jacqueline Aubenas avait été mise au courant de la libération de sa fille, dès hier. “Tenez le coup dans la délivrance comme vous l’avez tenu si admirablement dans l’absence”, lui ai-je écrit.
Hussein est déjà rentré chez lui. Florence, elle, après une escale à Chypre, arrivera ce soir à Paris.
Maintenant, avec mille commentaires et variations, la nouvelle enfle, c’est une vague, elle se répand et s’introduit dans tous les interstices de la communication. Et chacun, à la radio, à la télévision, sur Internet ou au téléphone, cherche ce qu’il conviendrait de dire en pareille circonstance. Mais il n’y a pas de mots qui seraient plus justes que les autres, en cet instant il n’y a rien à dire que le soulagement, l’extinction de la peur, et la joie.
Aussi longtemps que Florence était retenue là-bas, il était important de battre le tam-tam, de ne jamais laisser le silence la recouvrir comme un linceul. Par sa disparition, Florence nous appartenait. Maintenant qu’elle est délivrée, il nous faut la rendre à elle-même… Elle seule peut décider du bon usage de sa longue épreuve.

Vu ce soir à l’écran les images de son arrivée. Au premier plan, son sourire comme une barrière entre le monde obscur dont elle revient et celui qu’elle retrouve.

Arles, 13 juin 2005 – Au cloître de Saint-Trophime, la soirée inaugurale des Lectures en Arles a été dédiée à Florence Aubenas et à Hussein Hanoun, manière de rappeler le rôle que, depuis janvier, la parole et le verbe ont eu dans leur délivrance.

Elle ne fut pas sans tumulte, cette première soirée d’une semaine placée sous le signe des “tendresses et violences épistolaires”. La pluie et les orages annoncés par la météo ne devaient arriver qu’en fin de soirée. Rassurés pour notre sept à huit, nous avions donc aménagé le jardin du cloître dans l’après-midi et procédé à la répétition, en chapeau et au soleil, avec Ludmila Mikaël, Didier Sandre et Jean-Marie Senia. Nous aurions pourtant dû nous méfier quand nous est tombée dessus une nuée de moustiques (avec un brin de racisme, on les appelle ici “arabis”, ces diptères minuscules) qui m’ont rappelé les maringouins auxquels Beaumarchais comparait les parasites s’attachant “à la peau des malheureux gens de lettres”. Ils précédaient la pluie. Les premières gouttes sont tombées quand arrivaient les premiers spectateurs. Il fallut transporter dare-dare matériel et sièges dans les galeries couvertes du cloître et ce fut d’autant plus chaotique que jamais nous n’avions eu public si nombreux…
Au programme, Les liaisons dangereuses. Ludmila Mikaël et Didier Sandre avaient choisi dans le roman de Laclos les lettres dont le ton, pareil à de menaçants roulements de tambour, monte jusqu’au moment où la Marquise de Merteuil, au bas d’une, très comminatoire, qu’elle vient de recevoir du Vicomte de Valmont (CLIII), écrit : “Eh bien ! la guerre.” Ces quatre mots, au terme de la lecture duelle, ont ricoché dans les galeries du cloître avant de déclencher de forts applaudissements allant à la fois à la jouissive flambée de la violence (eh, oui) et à la manière dont Ludmila et Didier, par le jeu de leurs voix subtilement nouées et dénouées, tour à tour complices et ennemies, avaient donné aux lettres leur plénitude dramatique.
“Tout au long de cette célèbre apologie du plaisir, avait écrit André Malraux dans un texte de 1939, pas un couple, pas une seule fois, n'entre dans un lit sans une idée de derrière la tête.” Et cette note d’un écrivain jugeant un autre… “Il révéla les rêves de son temps par le seul procédé qui existe : en leur donnant vie.”



Le Paradou, 14 juin 2005 – Hier soir, au mas, nous avions réuni nos acteurs avec quelques amis, et il fut longuement question de la volonté cherchant à triompher de l’affectivité chez la Merteuil et le Valmont. Là-dessus, Jane S., qui est américaine, nous a finement exposé à quel point le style si dix-huitiémiste de Laclos lui avait valu d’emblée, par des “affinités électives”, un grand succès dans la société anglo-saxonne.

Aujourd’hui, les enfants s’étaient donné le mot, semble-t-il, pour faire une sorte de sas ou de coupure entre deux des Lectures en Arles. A Genève, nous ont annoncé nos amis Arditi, les jumeaux Antigone et Oreste, venaient de naître pour le plus grand plaisir de leur sœur Electre… De Paris, la cinéaste Claude Grunspan m’a envoyé la première photo d’une petite Alice qui est née avec les beaux yeux de sa mère. D’Arles, la nouvelle tombait que, malgré d’injustes craintes, Antoine était reçu en cinquième. Enfin, de Penn State, aux Etats-Unis, pendant que Bush visitait le campus où il avait été accueilli par des affiches du genre “Bush lies, it costs lives”, Louise nous parlait de nos trois petites-filles et des fêtes scolaires dont peut-être Odile, cet été, nous fera le récit dans la langue apprise là-bas. Ainsi roule la vie malgré les confusions du temps…

Ce soir, au cloître, le ciel demeurant menaçant, nous avions disposé les sièges dans les allés couvertes. Marianne Epin est venue lire Cher Diego, Quiela t’embrasse. C’est un livre dans lequel Elena Poniatowska a composé une suite de lettres qu’Angelina Beloff, femme abandonnée à Paris par Diego Rivera reparti pour son Mexique natal, adressait à son amant en lui rappelant leur enfant disparu et en lui rapportant l’inquiétude de leurs amis parisiens, sans jamais recevoir d’autre réponse que, parfois… un chèque. Une émouvante cantilène épistolaire dans la lecture de laquelle Marianne Epin, avec une musicale pudeur et de soudains ressauts de voix, a si visiblement bouleversé un public dont le silence avait l’épaisseur de la véritable émotion, que l’évidence s’est imposée… la voix de Marianne avait donné son insoutenable véracité au drame d’Angelina Beloff.



Le Paradou, 15 juin 2005 – Hier soir, après le départ des amis que nous avions réunis au mas autour de Marianne, je me suis laissé tenter, malgré l’heure tardive, par la curiosité de regarder à la télévision l’émission de Patrick Poivre d’Arvor à l’enregistrement de laquelle j’avais participé à Paris la semaine dernière. On ne voit pas les choses de la même manière selon que l’on est sur le plateau ou devant l’écran… Cette fois, j’ai eu l’impression que, dans ce Vol de nuit, on voyait surtout quelques spécimens de hiboux fatigués. Et toujours la même comédie : pas le temps de déployer une idée. A peine l’une d’elles est-elle entrouverte, il faut lui substituer une autre. Comme si la règle était de ne pas accabler le téléspectateur par la réflexion. C’est peut-être pourquoi je trouve la radio tellement plus intéressante… On ne s’y attarde ni aux scènes ni aux trombines. Bref, j’ai perdu mon temps et presque deux heures d’un précieux sommeil.

Aujourd’hui , le soleil avait rendez-vous avec Nathalie Cerda. Cette délicieuse comédienne fut, à l’invitation de Claude Santelli, l’une des premières à participer à nos soirées, voici près de dix ans.
En prélude à sa lecture, j’avais souhaité rendre un hommage en forme de clin d’œil à Jean-Marie Senia qui , lui aussi, nous accompagne depuis le début. Et j’ai lu deux petits poèmes épistolaires que je lui avais envoyés jadis et qui ont paru dans Eros in trutina.
Cette fois, nous avions pu disposer les chaises dans le jardin du cloître et c’est sous les lauriers en fleurs que Nathalie a lu, à sauts et à gambades comme eût dit Montaigne, les lettres dont je lui avais préparé un bouquet : Henri IV, Sade, Rousseau, Hugo, Bonaparte, avec une escale émouvante du côté de Joë Bousquet. Et puis, en finale, les lettres que Paul Gadenne prétendait avoir trouvées dans un train et qu’il avait souhaité publier car, avait-il écrit dans Bal à Espelette, “on ne devrait jamais détruire une correspondance… avant de l’avoir recopiée.” Qu’à ces lettres Gadenne eût apporté sa “patte” pour composer le “petit” livre que j’ai publié en 1986, je n’en doute guère, et je l’ai dit. L’important, c’est la présence de l’innocence et de la drôlerie dans les reproches que Youyou (“une fille du peuple qui ne surveille pas sa phrase et, grand Dieu ! ne se regarde pas écrire”, dit encore Gadenne) fait à son Lucho trop empressé à danser avec d’autres filles au bal d’Esplette. Et c’est là que Nathalie Cerda a fait un triomphe ce soir. À elle seule, sa voix, avec un ton malicieux et une gouaille inimitable, fit tout un théâtre. Et lui valut d’être interminablement applaudie.



Arles, 16 juin 2005 – Mardi, Florence Aubenas tenait conférence de presse à Paris. Ce que je lis dans les journaux me confirme dans l’idée que, sous la description de sa capture et de sa détention, se dissimulent des bouleversements dont cette rebelle à l’adversité ne nous dira rien, sinon avant longtemps…

Et ainsi va le monde… Suzanne Flon , si souvent admirée à la scène ou à l’écran, et parfois entrevue dans l’ombre, à Paris, quand j’allais dînr chez Sonia, sa voisine de palier, s’en est allée au moment où, malgré son grand et bel âge, elle allait revenir à l’écran…

Ce jeudi était le jour de Marie-Christine Barrault à qui j’avais réservé la lecture des Lettres à Madeleine d’Apollinaire. Nous avons passé un long moment, dans l’après-midi, à revoir la première sélection que nous avions faite. En ces choses, Marie-Christine montre flair et clairvoyance. Des lettres avec lesquelles Apollinaire entreprend d’émouvoir le cœur de Madeleine Pagès puis, à distance, de conquérir son corps et de porter ses sens à incandescence, elle en a choisi qui révèlent le rôle de la guerre dans l’effervescence sensuelle. Sa voix est à elle seule un royaume, une salle de musique. Dans la lumière du soir et les rumeurs d’un léger mistral, on fut de manière ininterrompue porté des orages de la guerre à ceux de la volupté imaginaire. Et ainsi les audaces langagières et les propositions érotiques d’Apollinaire, au lieu de heurter ou de trop complaire, se sont révélées constitutives d’une tragédie qui n’est plus seulement celle de la convoitise amoureuse.
Et pour la première fois dans les lectures, il y eut un bis, et même deux… Alors, courbée sur la petite table, ramassée sur elle-même, et accompagnée par Jean-Marie Senia, Marie-Christine s’est mise à chanter. Une chanson de Ferré, une autre de Vadim et Senia. Pour un peu, on y eût passé la nuit…



Arles, 17 juin 2005 – La soirée d’hier s’est achevée chez Françoise et Jean-Paul qui rentraient de Constantinople. Et l’on y a longtemps parlé du thème que Nathalie et moi, nous avons proposé pour les Lectures en Arles de 2006 : “La poésie est dans le cloître. Cours-y vite. Elle va filer.” (Paraphrase d’un vers de Paul Fort.) Et tous se sont réjouis de donner à la poésie une place qui, jusqu’ici, lui a été trop mesurée…

La nouvelle m’a surpris ce matin : Assia Djebar a été élue à l’Académie française. Quel accomplissement pour elle, et quel tournant pour l’Académie ! Voilà aussi qui est nouveau : l’Académie Royale de Belgique compte maintenant un membre de la française dans ses rangs.
Je me suis rappelé le plaisir que j’avais pris à recommander Assia Djebar comme “membre étranger” pour occuper à Bruxelles le siège de Julien Green au décès de celui-ci. Mes confrères m’avaient alors donné mission de recevoir Assia. Et dans mon discours d’accueil j’avais rappelé les circonstances de nos rencontres à Alger, Soleure et Bruxelles.

C’était, ce soir, la dernière des Lectures en Arles 2005. Elle était consacrée aux lettres de George Sand, et c’était le tour de Dominique Blanc. Aux premiers mots, en répétition, il me parut que je n’accueillais pas seulement la comédienne, mais Sand elle-même. Cette voix, ces regards, ces gestes, c’était “elle”, c’était Sand, soumise ou révoltée, dans tous les états des passions qu’elle avait soulevées et partagées. Et j’avais été si peu trompé par cette première impression que, dans le cloître, ce soir, assis sur scène à côté de Dominique pour dire quelques mots sur les circonstances dans lesquelles Sand avait écrit à Pietro Pagello, Alfred de Musset, Michel de Bourges, Sainte-Beuve et Chopin, je les ai vues, Dominique et George, oui, je les ai vues se confondre. Et parfois même j’ai vu des larmes couler sur les joues de l’une d’elles. Sand ? Non, Dominique…
La lecture achevée, les applaudissements ont déchiré d’un coup le terrible silence qui avait plané sur le cloître pendant une heure et demie.

Lundi, nous avions ouvert la semaine de lectures par un hommage à Florence Aubenas. Et ce soir, en guise de bis, Dominique a lu un court et ancien texte de Florence où celle-ci relate l’enlèvement d’une jeune femme en Argentine, dans l’indifférence des témoins… Comme un signe.



Le Paradou, 18 juin 2005 – L’ultime soirée des Lectures s’est achevée hier chez Françoise et Jean-Paul. Ce sont des circonstances où bonheur et fatigue ne vont pas l’un sans l’autre. Et où des ailes emportent l’imagination. Arles, toutes terrasses ouvertes, bruissait dans la chaleur estivale et nocturne retrouvée. De cette cité j’ai fait jadis la ville de la traduction. Pourquoi pas de la lecture ? me suis-je demandé et ai-je dit à Pia Petersen qui, dans la voiture, pendant que nous longions les rizières de Montmajour, me parlait du nouveau roman qu’elle écrit. Car elle était encore, elle aussi, dans la douce ivresse des mots délicatement distillés par nos comédiennes…

Tony Blair n’allait pas louper le coche. L’échec de Chirac et le déclin de l’influence française après le récent et désastreux referendum, vont lui permettre, pendant la présidence qu’il va exercer à la tête de l’Union européenne, de favoriser des dispositions auxquelles nos activistes du non, quand il leur arrivait de parler de l’Europe et non du gouvernement de la France, prétendaient s’opposer. Comme le disait Jacques Julliard, le non de la gauche a des conséquences de droite…
“J’ai décidé, un beau matin, que je me la ferais cette Europe qu’on ne me faisait pas, avais-je déclaré dans un forum à Genève en… 1996. Et dans le second métier qui est le mien – l’édition – j’ai pris des résolutions, avais-je ajouté. Je me suis mis à accueillir des textes allemands, scandinaves, italiens, espagnols, russes, grecs, autrichiens, belges, et autres. Et aujourd’hui elle est là, sensible, vivante et vraie, mon Europe communautaire : dans ces livres que j’ai publiés, dans ces textes que je relis souvent, dans ces pages qui m’emmènent aux quatre vents, dans cette ineffable communion de l’intelligence, du regard et de la mémoire.”
Puissent mes successeurs maintenir le même cap, avoir obstination et patience ! Car, par leur alliance objective, les anti-européens fonciers et les “nonistes” dits de gauche ont repoussé à quinze ou vingt ans d’ici la constitution d’une Europe politique.

Le Paradou, 20 juin 2005 – Revenu d’Afrique, Dominique Sassoon m’entretenait hier du sida dont on ne guérit pas mais dont on ne meurt plus, donc dont on parle moins, et du virus Ebola qui, lui, tue si rapidement après la contamination – c’est affaire de quelques jours – que la transmission en est ralentie : ceux qui sont atteints n’ont pas le temps de colporter le mal. Sinon, me disait Dominique, les ravages seraient indescriptibles.
L’ignorance à laquelle ils consentent est révélatrice du sursis dans lequel vivent les habitants de notre planète. Si on leur projetait en accéléré le film de ces dernières années, ils verraient qu’ils sont bel et bien emportés dans le vide sidéral par une tornade irréversible à laquelle seules les idées qu’ils se font sur le temps donnent l’apparence d’un destin.

Tôt ce matin j’ai assisté au déploiement d’une aube venue de lointains bleus et violets où même la Sainte-Victoire était visible. Assis sur un quartier de roc pour contempler l’horizon, j’ai imaginé une femme qui, présente à mes côtés, aurait déboutonné sa robe pour offrir ses seins admirables à ce bain de lumières et recevoir leur onction. Bernard, un toubib qui a pour moi de tels soins que je l’appelle “mon pédiatre”, ne cesse de me dire que l’effervescence de la libido n’a pas son pareil dans la pharmacopée.



Le Paradou, 22 juin 2005 – C’était hier l’anniversaire de la petite Justine. Elle est venue avec son père et son frère pour souffler les neuf bougies de son gâteau et recevoir ses cadeaux. Il y avait une enveloppe dans laquelle j’avais fourré un petit poème composé le matin même, avec des vers de mirliton.

Elle a neuf ans, Justine…
C’est pourquoi son grand-père
S’est mis à la cuisine
Pour faire à sa manière,
En guise de cadeau,
Un poème en huit vers
En forme de gâteau
À manger au dessert…

Elle n’en a pas ri, elle ne m’a pas demandé pourquoi huit vers et pas neuf, mais elle a lu deux fois le poème avec attention, puis l’a remis soigneusement dans son enveloppe. Les gestes des enfants sont de lumineuses énigmes.

Par Françoise qui a toujours des informations de première main, j’ai appris un certain nombre de choses à propos de Florence Aubenas, et entre autres qu’elle avait à soigner des yeux affectés par la longue incarcération dans l’obscurité. On avait imaginé tant de choses à propos de sa détention, et on ne pensait pas à ça…

Il n’en faut pas davantage pour repartir dans le vertige des interrogations sur le comportement collectif. Et se demander pourquoi la disparition de Florence et, avant cela, le tsunami du Sud-Est asiatique ont provoqué de tels élans. Les médias n’y sont pas pour rien, certes, mais l’ampleur qu’ils ont donnée aux événements n’aurait pas été ce qu’elle fut si les réactions n’avaient pas été aussi promptes, aussi amples. On a encore trop le nez sur les événements pour en tirer quelque certitude, mais la présomption est tout de même forte que, dans l’un et l’autre cas, les gens ont pressenti, par une sorte d’instinct presque animal, qu’ils avaient là une occasion de rompre avec leur habituel statut de spectateurs obligés, de sortir de leur soumission silencieuse et de manifester leur présence au monde, d’un côté par leurs dons, de l’autre par des messages qui trouvaient un écho public. Les images n’étaient plus seules à détenir le pouvoir. On le leur a fait sentir…

Le hasard a voulu, ai-je écrit ce soir à Paul Auster, que dans le temps où ma lecture diurne était consacrée, ces derniers jours, à la traduction que Christine a faite de son dernier roman, Brooklyn Follies, ma lecture nocturne était celle de La première Education sentimentale de Flaubert que je n’avais plus lue depuis 1963. Ce rapprochement inattendu m’a surpris, c’est peu de le dire, même si je savais la prédilection d’Auster pour Flaubert. Même interventionnisme du romancier dans les péripéties de l’action ; mêmes foucades de narrateur qui bouscule le temps et franchit l’espace pour aller où il lui plaît de s’attarder ; même alternance de récit et de théâtralité qui laisse supposer que, si Flaubert avait connu le cinéma, il aurait comme Auster consacré de véritables séquences à certains épisodes des aventures de ses héros ; mêmes ivresses énumératives ; mêmes allusions à l’histoire et aux mœurs ; même appétit pour les affinités littéraires... Je n’étais pas en train de dire à Paul que son roman ressemblait à celui de Gustave, mais qu’ils étaient, à distance, dans la même attitude et de même philosophie quant au rôle du roman qui est d’ouvrir la cosse des “choses” pour qu’elles révèlent leur sens.



Le Paradou, 23 juin 2005 – Les premières cigales ont commencé à craqueter dans les platanes pour confirmer l’arrivée de l’été. La légende de la douceur de vivre provençale est tout de même mystérieuse qui se fonde, je me le dis chaque année, sur ces bestioles hideuses, très vite exaspérantes par leur raffut, et sur le mistral qui peut montrer tant de hargne… Pourquoi platanes, oliviers, romarin, lavande, silence et lumières passent-ils au second plan ?

Hier soir, regardé Prova d’orchestra, une sotie cinématographique que je n’avais plus vue depuis 1978 et dans laquelle j’avais alors trouvé une éblouissante allégorie du pouvoir. Mais c’était le temps des Brigades rouges et de l’assassinat d’Aldo Moro.Tant de violences et de tumultes advenus en un quart de siècle ont réduit ce court film de Federico Fellini aux dimensions d’une pantalonnade dont les grimaces et les railleries ont désormais plus à voir avec les relations d’orchestre qu’avec celles de la société.

Il y avait ce matin, chez Actes Sud, une assemblée générale ordinaire suivie d’une extraordinaire où deux des mes petites-filles – Julie et Anne-Sylvie – ont été élues au Conseil de surveillance, de telle sorte que c’est sous leurs regards qu’il me faudra désormais, comme président, “surveiller”. Surveiller, haïssable mot... En vérité je compte sur leurs sourires, leurs envies d’en découdre et leurs impertinences pour amener de la jeunesse et un brin d’extravagance en un lieu où ça commençait à manquer.

De Pennsylvania State University, Louise m’envoie un code informatique sur lequel il m’a suffi de cliquer pour voir apparaître un articulet de la presse locale accompagné d’une photo la montrant en famille devant la poste de Lemont. La prochaine fois que l’on me questionnera sur l’avenir du livre et que je répondrai en évoquant hasards et bifurcations, j’illustrerai mon incertitude en demandant comment j’aurais pu imaginer, quand j’avais trente ans, que les cartes postales par lesquelles les familles se donnaient des nouvelles seraient un jour remplacées par ces courriels illustrés qui traversent l’Atlantique en moins de temps qu’il n’en faut pour les rédiger. Alors, ce que sera le livre dans trente ou quarante ans…



Le Paradou, 24 juin 2005 – L’incertitude que je notais hier tombait à pic aujourd’hui. J’ai passé la journée à revoir et amender le texte de Lira bien qui lira le dernier, cette “lettre libertine” sur l’avenir du livre qui va reparaître au mois de septembre en Babel, la collection de livres de poche d’Actes Sud.
Encore un drôle de mot, “amender”, que d’instinct je rattache à son étymon “mendum” qui veut dire “faute”, au lieu de le prendre dans un sens proche de “perfectionnement”… Quel responsable politique, aujourd’hui, n’exige pas, au terme d’une interview par la presse, le droit d’en pouvoir “amender” le texte avant parution ?

Le dernier numéro de l’Internationale de l’imaginaire que dirigent Jean Duvignaud et Chérif Khaznadar et qui est consacré à la “diffusion des cultures du monde” vient de paraître avec un article qu’à leur demande j’avais rédigé l’an dernier. Quel recul impose le temps ! Se relire en ayant oublié ce que l’on croyait avoir écrit et découvrir ce que l’on a réellement écrit… Avec déception ou surprise, c’est selon. Une antienne qui revient souvent dans mes propos sur l’édition.



Le Paradou, 25 juin 2005 – Dans l’après-midi, après quelque hésitation, je me suis branché sur Europe 1 pour écouter l’entretien que j’avais eu à Paris avec Marc Menant (cf supra, 3 juin) sur le thème “Changer de vie”… J’ai trouvé que nous étions l’un et l’autre dans une forme assez jubilatoire et je me suis rendu compte que ce routier de la radio, qui est de la même étoffe que Jacques Chancel, avait l’art de provoquer ressauts et sursauts de la mémoire. Ainsi me suis-je surpris à raconter des souvenirs de la clandestinité que, pour la plupart, je n’avais réservés jusqu’ici qu’à la fiction où je le avais camouflés. En écoutant cette heure et demie, je me réjouissais que les jingles qui viennent s’insérer entre deux épisodes de l’entretien fussent d’une si grande discrétion, quand soudain, un quart d’heure avant la fin, une marmelade publicitaire s’est déversée à l’antenne. Un annonceur proposait une nouvelle édition de la Bible. Puis, je ne sais quelle maison d’édition qui travaille sûrement à compte d’auteur (je n’imagine pas, en effet, que les autres fassent pareil appel aux manuscrits quand ceux-ci déferlent sur nos tables avec une telle abondance) invitait de nouveaux Radiguet à se manifester. Je me représente si bien le petit charlatan qui s’est pris pour un publicitaire futé et s’est dit que le “créneau” était le bon : puisque Marc Menant recevait un éditeur, il fallait en profiter.

Le Paradou, 26 juin 2005 – Je me demandais comment, à l’élection du très conservateur Mahmoud Ahmadinejad, en Iran, allait réagir Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix, cette femme résolue dont j’avais apprécié l’autorité quand elle avait présidé à Genève en mars dernier le jury du “Festival international du film sur les droits humains” (cf supra, 13 mars). Le Journal du Dimanche m’apporte la réponse ce matin : “Quel que soit le nouveau président, cela ne change rien, dit-elle, car, en Iran, le pouvoir n’est pas entre les mains du chef de l’Etat.” Allusion au tout puissant ayatollah Ali Khameini. Mais dans les propos de Shirin Ebadi, adepte de la désobéissance civile, on devine les menaces consécutives à l’élection d’un homme qui a promis une société islamique exemplaire. “On risque, dit-elle encore, d’assister à des arrestations de femmes dans les mois qui viennent.” Et de conclure : “Tout a un prix dans la vie, y compris la liberté.”

“Le peuple, dans la démocratie, disait Montesquieu, est à certains égards le monarque ; à certains autres, il est le sujet.” On n’en finit plus de s’interroger sur les manipulations de ce monarque-sujet par un pouvoir qui est au-dessus des lois. Et quand j’entendais récemment encore – c’était à propos de “notre” referendum – des gens dont je me croyais proche dire qu’il faut écouter la voix du peuple, mais sans dire que, par aveuglement et faute d’une connaissance suffisante des enjeux, on peut obtenir que le peuple se range du côté de la Terreur, je me disais que l’épidémie de populisme est en passe de devenir une pandémie…

Par un entrefilet dans Télé-Obs, déniché ce soir un de ces films auxquels les journalistes, sans doute parce qu’ils ne les ont pas vus, ne donnent ni cœur ni pique. Sans ce heureux hasard nous n’aurions pas regardé Nous n’habitons plus ici. De surcroît, nous avons découvert, Christine et moi, que ce film tout récent de John Curran était adapté d’une nouvelle éponyme d’André Dubus qu’Actes Sud a publiée en 1987 dans une des rares traductions à quatre mains que nous avions faite, elle et moi, à cette époque. En épigraphe à son récit, André Dubus avait inscrit ces mots qu’il disait être ceux d’un ami ivre, un soir : “Revenez-nous voir un de ces jours. Il n’y a plus que nous à la maison, et nous n’y habitons plus.”

Dubus (aux USA ils prononcent : Debiouze), je l’ai découvert un peu plus tardivement que Paul Auster, je l’ai tout de suite publié, et par la suite je l’ai rencontré à Boston chez David Godine, son éditeur. Cet ancien marine venu à l’écriture associait dans ses livres parfois tchékhoviens ce qui paraissait avoir été l’essence même de sa vie et qui est devenu celle de son destin : le sexe, la foi et la mort. Christine et moi, nous étions allés le voir en 1987 à Haverhill, dans le Massachusetts. Il y vivait alors avec Peggy, sa seconde et belle épouse, et leurs deux fillettes, Cadence et Madeleine. L’année d’avant, en juillet 1986, André avait été fauché par une voiture alors qu’il se portait au secours d’accidentés de la route, on l’avait amputé d’une jambe, il avait perdu l’usage de l’autre, et le solide gaillard était désormais condamné à l’usage d’un fauteuil roulant. Au moment où nous quittions la maison de Haverhill, Peggy , après m’avoir dit que son mari n’acceptait pas sa déchéance physique, m’avait murmuré la difficulté qu’elle éprouvait elle-même à vivre désormais avec cet invalide. Quelques années après, le 24 février 1992, André Dubus a été retrouvé sans vie dans cette maison.
Le film, qui est d’une assez grande fidélité au texte, a rameuté ces souvenirs et ceux-ci lui ont donné une incandescence nouvelle. Cette nuit, à la faveur d’une insomnie, je suis retourné en pèlerinage à Haverhill, et ce matin j’ai retrouvé une photo de Dubus que j’y avais prise. Il ressemble à l’un des personnages de ce film qu’il n’aura pas vu…



Le Paradou, 27 juin 2005 – Sous le platane, nous avons déjeuné ce midi avec le professeur François-Bernard Michel et reparlé du livre qu’il écrivit jadis sur les marques laissées par des difficultés respiratoires dans l’écriture d’auteurs comme Proust, Mallarmé ou Valéry... Et puis il fut question d’autres difficultés, dans la conscience de la foi, dans l’interprétation du divin, dans la résurrection selon saint Paul.
À deux ou trois reprises François-Bernard m’avait fait participer à des colloques rassemblant à l’Université de Montpellier médecins et écrivains. Dans celui qui était consacré à la respiration, j’avais fait une communication sur la ponctuation ; dans un autre, sur les cinq sens, j’avais parlé du toucher dans la lecture. Et j’avais été reconnaissant à François - Bernard de favoriser ces analogies qui ouvrent à la curiosité philosophique de nouvelles perspectives.

Sans lien direct, sinon le titre du livre qu’il vint de m’envoyer – L’accès au corps – j’ai écrit à Malek Alloula pour lui dire que je crois avoir compris ce qui fait à la fois la magie de sa poésie et son énigmatique effusion : chacun de ses vers, sans beaucoup d’exceptions, est allusivement composé de plusieurs poèmes dont il faut laisser les ondes se répandre avant de passer aux suivants.

               ce souffle au reflet troublé l’existence y tenant toute
               sur le miroir domestique qui en témoigne

A S. qui m’interrogeait sur l’essence du populisme, j’ai répondu : l’art pervers d’exploiter à des fins politiques ce qui paraît de bon sens pour répondre aux angoisses et aux craintes latentes. Tous les dictateurs de l’histoire, ai-je ajouté, ont appliqué la recette. Mais il y a toujours dans leurs propos des mots qui sont révélateurs de sinistres ambitions, des fissures par lesquelles on peut entrevoir ce qui nous attendrait, une fois le pouvoir acquis par la fielleuse séduction. Le drame est que ceux-là même qui devraient défendre les valeurs qui nous importent, se croyant au théâtre prennent plus de soin à répliquer qu’à déployer leurs convictions, ils ont plus d’attention pour leur destin que pour le nôtre, ils confondent les idées avec les recettes et souvent ils pratiquent eux-mêmes le populisme avec l’air de dire que chez eux c’est du yoga. Ne pas oublier le mot de Condorcet, ai-je conseillé à S. : “Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.”
Ce soir je vérifierai si, chez nous aussi, comme elle dit l’avoir observé chez elle, c’est à 21 h 20 précises que les cigales qui se taisent au coucher du soleil se remettent à craqueter pendant quelques minutes.



Le Paradou, 28 juin 2005 – Pendant qu’à l’aube, du haut des défens, je regardais les olivettes, les cyprès et les jardins émerger de la brume avec le soupçon que le paysage ne serait pas le même que celui d’hier, j’ai été repris par ce que, depuis longtemps, j’appelle mes relations d’incertitude – et peut-être devrais-je dire : relations avec l’incertitude car les miennes n’ont pas grand chose à voir avec celles d’Heisenberg… Je me suis souvenu que j’avais commencé à les percevoir dans l’enfance, ces relations. Ma mère croyait au ciel, mon père n’y croyait pas. Mon grand-père avait fait installer dans son grenier un pendule de Foucault pour me démontrer que tournait la Terre que je croyais immobile comme le monde plat des Anciens. Ma grand-mère, qui m’avait fait lire des morceaux choisis de Cervantès et de Dickens, m’avait révélé que je les lisais dans une langue qui n’était pas celle où ils avaient été écrits. Une cousine de quelques années plus âgée que moi m’avait attiré dans des jeux interdits qui me paraissaient d’autant plus délectables qu’ils me terrifiaient. Une certaine nuit des Perséides j’avais vu tant d’étoiles filantes se croiser dans le ciel que j’avais eu la certitude d’assister à la désintégration du monde. Et ce matin, je savais qu’après avoir vu le nouveau paysage se donner des allures de nouveau roman, je descendrais par le village pour y acheter des journaux dans lesquels je découvrirais que l’étrange espèce dite humaine s’obstine à jeter le futur dans la fosse du passé sans prendre le temps d’en savourer le présent.
Un éditeur m’a demandé d’écrire un petit essai pour une collection qu’il consacre à la “sagesse” des gens de métier. Sagesse de l’éditeur. Et ce matin j’ai compris que je ne pourrais écrire qu’un éloge de sa folie. Encore un méfait de ces relations d’incertitude que Schrödinger appelait "délires de l'ésotérisme".

Le Paradou, 29 juin 2005 – Avant de remettre à sa place, dans la bibliothèque, le vieil exemplaire tout annoté de La première Education sentimentale de Flaubert que je venais de relire, j’ai recopié dans un carnet anthologique quelques-unes des phrases que j’avais soulignées. Ici pour ce qu’elles disent , là parce qu’elles montrent que ce romancier de 22 ans était déjà l’écrivain dont on a un peu vite sacrifié la première Education au nom de la grande, la “vraie”, comme s’il ne s’agissait ici que de tentatives ou de balbutiements. “À l’homme dans la souffrance, écrit ce premier Flaubert, tous ceux qui ne lui parlent pas de sa souffrance parlent une langue étrangère.” Ou encore ce raccourci : “Il paraissait malin à la première entrevue et bête à la seconde.” (Efficace brièveté qui m’a rappelé celle de Stendhal dans Lucien Leuwen : “Lucien s’attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla jolie.”) Et celle-ci – elle pourrait calmer le désespoir ou la fureur dans lesquels la critique plonge parfois un auteur – où Flaubert fulmine d’entendre “des professeurs donner des règles du goût, et des gens, qui ne savent pas écrire quatre lignes, enseigner comment il aurait fallu composer un livre.”





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