contact
    

© Bruno Nuttens




1er juin – Voilà qui commence bien… Une nuit agitée dans le sommeil autant que par les insomnies, la météo qui nous promet une semaine de pluie et de sirocco et, à l’ouverture de l’ordinateur, disparition de mai dans les carnets, avec impossibilité de mettre en ligne la première page de juin. SOS lancé à Bruno, le webmaster… Pour le temps il ne peut rien, mais pour le site il est infaillible. Une demi-heure plus tard, tout était rentré dans l’ordre.
Voilà donc un mois qui commence sous le signe de l’électronique. En effet, Jules m’a initié ce matin à l’usage de l’iPod qu’il m’avait offert en avril pour mon anniversaire. Taille carte de visite, poids plume, mémoire d’éléphant. Et que vais-je en faire ? Certes, y stocker l’équivalent d’une douzaine de concerts et récitals, mais aussi des textes enregistrés. Entre autres Le banquet de Platon dit par Michael Lonsdale ou Le pont Mirabeau récité par Apollinaire lui-même. Tout cela glissé ensuite dans la pochette de ma chemise ou dans le gousset d’un gilet.
Mais en vérité, un tel appareil me sert d’abord à mesurer la distance prise depuis le temps où mon grand-père, après avoir bricolé sous mes yeux un poste à galène dans une boîte à cigares, m’avait entrepris sur les progrès et les perspectives de la science. C’était quinze ans avant Hiroshima.
Nous sommes bien dans notre temps… Il y avait un grand déjeuner préparé par les enfants pour l’anniversaire de Christine. Nous étions chez nous leurs invités. Et c’est un appareil de photo électronique qu’elle a reçu.

Quand notre petit monde est reparti, j’ai jugé le moment venu de commencer à écrire le texte de la causerie faite à Nîmes en mai : La maison commence par le toit. Anne-Marie, l’organisatrice, m’avait informé que j’avais été enregistré et qu’elle souhaitait éditer le décryptage de mes propos, comptant sur moi pour le coup de peigne final. Je sais d’expérience que donner un tour écrit à ce j’avais dit me prendrait plus de temps qu’il ne m’en faudrait pour écrire un texte à partir des quelques notes qui m’avaient guidé dans l’improvisation. Je m’y suis donc mis…

C’est un peu par hasard, un peu par instinct que, parmi les films proposés ce soir à la télévision, nous avons choisi The Assassination of Richard Nixon, un film de Niels Muller. Bien nous en a pris : Sean Penn y campe avec une véracité stupéfiante un médiocre perdant de la société américaine dans les années 1970.

2 juin – Tôt, ce matin, alors qu’il s’était remis à pleuvoir à verse, j’ai reçu la visite d’une intervieweuse qui s’est avérée si branchée que nous l’avons invitée à déjeuner. Mais pour moi le plus troublant fut de constater qu’à l’évidence elle ressemblait, trait pour trait, à l’un des principaux personnages d’un roman que je suis en train de lire. Piercings et tatouage compris. De telle sorte que, tout au long de notre entretien, j’ai eu l’impression de passer alternativement de la fiction à la réalité…

Cet après-midi, autre interview, téléphonique cette fois, au sujet de Max-Pol Fouchet. Un périple dans l’archipel des souvenirs qu’il m’a laissés. Occasion d’insister sur la générosité qui lui fit consacrer à l’œuvre des autres un temps dont il aurait dû réserver une plus grande part à la sienne. Et pour finir allusion à La femme du botaniste, le roman par lequel je lui rendis hommage, et aux Trente-trois variations sur un thème de Pierre de Marbeuf, un long poème que je lui dédiai en 1972 parce qu’il m’avait mis au défi de l’écrire.

Plus tard, avec M* revenue de Suisse j’ai évoqué le passé, le présent, enfants et petits-enfants, Rome où elle ira bientôt, Élisée Reclus à qui nous nous intéressons l’un et l’autre. Ensuite, Christiane Baroche est arrivée avec qui nous avons pris le thé en parlant de sa maison du Paradou qu’elle vient de vendre, du mauvais accueil que les Français font en littérature à la nouvelle, du prix du Livre Inter qui avait été attribué ce matin à Henry Bauchau pour Le boulevard périphérique, et de Michel Tournier par qui nous nous sommes connus. Après le thé, M* et moi, nous sommes remontés dans mon grenier pour revenir à Rome et à l’effet produit par la restauration du Jugement dernier de Michel-Ange.

Et vers six heures, la surprise : un ciel bleu et du soleil qui avaient l’air de nous dire que les intempéries n’étaient qu’une illusion, et que nous étions bien en juin…

Avant souper, longue et curieuse conversation téléphonique avec Alberto Manguel. Il ne tarit pas d’éloges sur Les déchirements et reprend les arguments qu’il a développés dans une longue et récente lettre. Puis il m’entreprend sur le prix du Livre Inter (il était cette année président du jury) et sur des affinités qu’il dit avoir perçues entre mon roman et Le boulevard périphérique de Bauchau. Je ne vois pas lesquelles, mais je n’insiste pas. Lui non plus. Je crois qu’il voulait surtout avoir mon avis sur la violente diatribe qu’il avait eue à l’antenne avec le député qui a proposé la révision de la loi sur le prix unique du livre. Force m’est de lui dire que je ne l’ai pas entendu parce que j’étais, à ce moment-là, en interview avec la dame aux piercings et tatouages…

Quand nous cherchons dans les programmes le film que nous regarderons le soir, j’ai l’impression de chiner à la brocante. Et ce soir encore en y découvrant Save the Tiger (Sauvez le tigre), trente-cinq ans d’âge, un film de John G. Avildsen où Jack Lemmon interprète avec virtuosité un autre perdant des années 1970, mais cette fois en temps réel et pas quarante ans après comme Sean Penn, hier.

3 juin – Ah, comme si la tradition orale n’avait de sens que dans le passé ! me suis-je exclamé quand je me suis réveillé au milieu de la nuit. À quoi venais-je donc de rêver ? Je me suis souvenu que j’avais parlé de la tradition orale à l’une des personnes que j’avais rencontrées hier. Mais laquelle ? Ces absences-là se manifestent parce que tu vois trop de gens, ce n’est plus de ton âge, ce n’est plus de raison, ce n’est plus de saison, me laisse-t-on parfois entendre. Quand on ne me le dit pas carrément. Ou quand je ne me le dis pas moi-même. Trop de gens ? Mais, nom de dieu, est-ce qu’à mon âge il y aurait désormais trop d’eau dans la rivière, trop de rumeurs dans le vent, trop de notes dans la musique, trop de mots dans les phrases, trop de lettres dans les mots, trop de délires de l’imagination ? Et dans certaines circonstances trop de frissons dans la nuque ? Basta ! Je m’écartais de mon propos et j’y suis revenu, encouragé par le temps qui a l’air de s’être ancré au beau.
Comme si la tradition orale, m’exclamais-je donc, n’avait de sens que dans le passé ! Évidemment, m’avait répondu mon interlocutrice, la tradition orale est le fait de sociétés sans système d’écriture ou contraintes de n’y pas recourir. Mais ne vois-tu pas, ai-je aussitôt répliqué (ou ne voyez-vous pas… je ne sais toujours pas à qui j’avais affaire), que dans l’archipel de notre société il y a des îles contraintes à l’illettrisme par l’obstruction et le vacarme que font les autres ? C’est dans pareille servitude que peut se révéler une nouvelle sorte de tradition orale. Le babélisme furieux des uns pourrait bien attiser l’imagination de ceux que l’on croit réduits au silence. Soyons attentifs, il y a des signes révélateurs et cette tradition orale clandestine peut réserver de singulières surprises.

En lisant la presse, ce matin, j’ai bisqué de retrouver une fois encore chez de bons journalistes (comme, hélas, chez tant d’auteurs) de la confusion dans l’usage des verbes de locution. Dans une interview ou dans un dialogue, trouver des dit-il, s’exclama-t-il, fit-il, reprit-il… oui. Mais des sourit-il, imposa-t-il, frissonna-t-il et même salua-t-il… non ! Il y va du bon usage et de la vraisemblance.

Le mois dernier, à l’issue de ma causerie à Nîmes (La maison commence par le toit) l’ami Laïziz était venu me complimenter pour ma participation aux Affinités électives sur France Culture. J’ignorais que l’enregistrement de février avait été diffusé le 1er mai. Quand il a su que, faute d’avoir été prévenu, je ne l’avais pas entendu, il a promis de m’envoyer un CD. Grâces soient rendues à Laïziz ! Le CD est arrivé hier, je l’ai écouté ce matin et j’ai aussitôt écrit à Francesca Isidori pour lui dire que, parmi tout ce qui avait été dit et fait à la publication des Déchirements, ce numéro des Affinités électives resterait pour moi une pièce des plus émouvante par la manière de déployer le sujet et de mettre en lumière le travail de l’écrivain après avoir révélé celui de l’éditeur.

Il y avait deux façons d’interpréter L’ivresse du pouvoir de Claude Chabrol que nous avons enfin pu voir ce soir. L’une qui est de rapporter le film à l’affaire Elf et de juger la vraisemblance d’Isabelle Huppert dans le rôle d’Eva Joly. Ça n’a guère d’intérêt. L’autre qui est de suivre Chabrol dans les regards qu’il porte sur ses personnages à leur insu, dans les jugements qu’il nous invite à formuler en esquivant les siens, et dans sa manière de tracer l’histoire en nous laissant le soin de nouer les ficelles. On découvre alors la complicité d’Isabelle Huppert avec Chabrol et l’on prend, à voir leur film, un plaisir un peu voyou et fort délicieux.

4 juin – Depuis hier soir le mistral est revenu par très petites rafales. L’air de nous dire que si nous lui faisions bon accueil il sortirait les grands ventilateurs et nettoierait le ciel en moins de deux. N’empêche que, ce matin en Arles, sans attendre le feu vert ce vent m’a décoiffé au sens propre du terme.
Chez Actes Sud, quelques bons entretiens qui ont porté pour l’essentiel sur des manuscrits émergeant du lot habituel. Et puis deux rencontres. La première avec Thor Vilhjalmsson qui arrivait de Rijkjavik et filait ensuite à Sofia. Je lui dois trois bons livres que nous avons publiés, une amitié d’une fidélité incorruptible, la découverte de l’Islande et aussi un bon exemple. Cet exemple, je l’ai senti aujourd’hui mieux que jamais… Quatre mois à peine nous séparent en âge et lui, sans jamais être accompagné, sans jamais se plaindre de fatigue, il sillonne continuellement le monde, baragouine trois ou quatre langues puisque personne ne parle son islandais, et toujours il a dans le sac qu’il porte en bandoulière l’un ou l’autre cadeau pour l’ami de rencontre. Ce matin, celui qu’on appelait l’Hemingway islandais du temps où je fus à Rijkjavik, m’a offert Visages du Nord, un album de très surprenantes photos de Regnar Axelsson sur l’Islande, les Féroé et le Groenland, une bouteille de whisky grand âge, et une cassette avec le film d’Erlendur Sveinsson, A Dream of a Way, qui lui est consacré et dans lequel il m’avait fait intervenir. Et, last but not least, un fort subtil commentaire sur Les déchirements qu’il m’a dit avoir lu d’un trait mais avec lenteur et un grand plaisir. Le souvenir le plus important que je garderai de cette trop brève rencontre, c’est celui du moment où, échevelé, les yeux au ciel, il me racontait comment il lui arrivait d’aller dans un endroit désert de son île et d’écouter “la voix des grands fleuves du monde”…
L’autre rencontre, inattendue celle-là, fut avec Cees Nooteboom qui allait en Espagne, comme chaque année à la même saison, et qui est passé me voir en compagnie de Simone, sa compagne photographe. Un signe m’avait averti de cette visite mais je ne l’avais pas compris… L’autre jour, en attendant un film à la télévision, j’étais passé par Arte où j’étais tombé sur lui dans un numéro de Métropolis. À l’écran ou dans un fauteuil en face de moi, c’est le même homme dont les voyages paraissent inscrits dans le relief du visage.

Au mas nous avons déjeuné avec A* et l’ami Etienne qui était arrivé de Londres, hier. Puis, dans mon grenier, A* et moi, nous avons écouté l’émission des Affinités électives et esquissé quelques pistes pour des travaux que je voudrais lui confier.

Le 1er août Jules prendra ses nouvelles fonctions de directeur général des services de la ville de Montpellier. Le maire de la ville, Hélène Mandroux, en a donné la nouvelle aujourd’hui et le Midi Libre en a fait état aussitôt. Les caprices du hasard sont imprévisibles. Louise enseignait à Strasbourg, Jules officiait à Marseille, les voilà maintenant à Montpellier. Il n’y a évidemment aucune raison de penser que Françoise pourrait à son tour traverser le Rhône… avec Actes Sud. Holà, je plaisante…

5 juin – Quand, hier soir, nous avons appris qu’Etienne ne connaissait pas Das Leben der Anderen (La vie des autres), nous avons proposé de lui projeter le film de Florian Henckel von Donnersmarck que nous avions vu l’an dernier à sa sortie. Christine en avait fort envie, j’hésitais. Je n’hésite plus. L’intérêt que j’ai pris cette fois au lent retournement de Hauptmann Gerd Wiesler et au déroulement de son repentir dans le Berlin de la RDA me paraît, ce matin, tenir à deux choses. D’abord au souvenir d’une conférence que je fis à Berlin-Est en mai 88, à l’initiative de l’Institut français, dans les plus étranges conditions que j’aie connues car j’étais flanqué d’une interprète, séduisante comme un agent de la Stasi, qui d’autorité traduisait mes phrases une à une de telle sorte que, sans mes notes, j’eusse perdu pied. Mais avec, me semblait-il, de petites infidélités destinées à me protéger de certaines imprudences de langage. Et puis, le Chabrol que nous avions vu avant hier m’avait donné l’envie d’être attentif au silencieux regard qu’un réalisateur porte sur les créatures qu’il met en scène. Ce fut, avec La vie des autres, d’un singulier enseignement. Dans cette manière de reconstituer un effroyable passé pour distiller goutte à goutte, scène par scène, le jugement que l’on porte sur lui, on passe de la sombre comédie à la tragédie.

Il m’a semblé que j’exaspérais un peu le correspondant à qui je m’en ouvrais ce matin au cours d’une conversation téléphonique. Bien qu’il ne m’en dît rien ouvertement je sentais dans ses propos une nuance de mépris pour cette filmophagie manifestée par le prétendu passionné de lecture que je suis. Il n’exprimait pas clairement sa pensée, à quoi aurait servi de lui dire que, de mon côté, je ne comprenais pas qu’un bon lecteur pût être indifférent à de bons films... Tant de romanciers, et non des moindres, n’espèrent-ils pas voir leurs livres adaptés à l’écran ? Et puis, n’ai-je pas ajouté, pensez-vous que Balzac, Flaubert ou Stendhal vivant aujourd’hui eussent été indifférents à l’art cinématographique ? Oui ? Alors nous n’avons pas grand chose à nous dire car, en fin de compte, comme l’avait un jour noté (je ne sais où) Julien Benda, on ne discute bien et utilement qu’entre gens du même avis…

Selon Livres Hebdo à paraître demain, l’émission de Frédéric Ferney, Le bateau livre, ne sera pas reconduite à la rentrée sur France 5, m’écrit Régine. J’aurai donc été passager de la dernière croisière de cette belle frégate. Les signes se multiplient… Déjà reléguées aux heures de moindre écoute, les émissions littéraires, dont on oublie qu’elles sont destinées à faire lire plus qu’à faire acheter, continuent de disparaître et, en désespoir de cause, les auteurs sont envoyés dans des émissions populistes d’une vulgarité berlusconienne. Il est de plus en plus question, mais en sourdine, d’autoriser la publicité pour le livre à la télévision, et comme les chaînes publiques vont en être privées on imagine déjà quels tonitruants best-sellers auront, seuls, accès au petit écran. Les lecteurs sont de plus en plus considérés comme des consommateurs et l’offensive, dont l’impulsion vient de très haut, se déploie pour stériliser la loi sur le prix unique sans laquelle le réseau des librairies s’effondrera. Mais ce n’est pas seulement une question de mesures qui relèvent de l’injustice sociale, des ambitions économiques et de la gloire due aux mieux-gagnants, c’est aussi, c’est d’abord une question de mentalité. Le mépris de l’intello a fait tache d’huile, il est devenu mépris de l’enseignant, donc mépris du savoir qui n’est pas branché sur le productif, l’utilitaire immédiat et le profit. Pauvres gosses que nous précipitons dans cette sauvagerie ! Mais de quoi nous plaignons-nous ? Ne trouvent-ils pas le foin qu’il leur faut dans la mangeoire de leurs ordinateurs ? Ah oui, et qui leur apprendra à reconnaître ce qu’ils mangent et les effets qui en viennent, qui les mettra en garde contre cette forme obscène de l'obésité ? Non, non, ça ne se limite pas à la crainte qui pousse des profs déboussolés à descendre dans la rue, des chercheurs démunis de moyens à faire signer des pétitions, des éditeurs menacés par les razzias de repreneurs qui se disent entrepreneurs… Nous ne sommes pas dans une crise corporatiste, nous sommes (au sens le plus large du terme) dans une crise de société.

Il y a des cartes postales qui n’ont aucun intérêt artistique mais qui en disent long sur le site qu’elles illustrent. C’est une impression de ce genre que nous avons eue ce soir en regardant American Gigolo de Paul Schrader qu’un article trompeur nous avait incités à voir. Supercherie ! Pas de quoi se hâter d’acquérir le DVD. Et cependant il y avait dans ce film une de ces fascinantes descriptions urbaines qui sont révélatrices des inégalités et vous font remercier le ciel de ne pas vivre aux Etats-Unis. Oui, mais aussi une chose amusante : Richard Gere, qui incarne un gigolo injustement accusé de meurtre, est harcelé par un flic dont le personnage est interprété par Hector Elizondo. Or, dix ans plus tard, avec Pretty Woman, ces deux-là, m’a fait observer Christine, se retrouveraient face à face dans des rôles inversés, Gere en richissime homme d’affaires et Elizondo (alias Barney) en concierge d’hôtel…

6 juin – Lorsque j’ai pris connaissance de l’opération Overlord, voici soixante-quatre ans, j’ai dû me demander quelle place un tel événement aurait plus tard dans mes souvenirs. Considérable, m’étais-je sans doute dit avec l’idée naïve (je me connais un peu) que c’était le commencement de la fin pour les tyrans. Et surtout que je verrais revenir de l’univers concentrationnaire celle qui, dans Les déchirements, s’appelle Julie Devos. Dire que j’avais tout faux serait peu dire…

La télévision nous a fait assister hier, avec ses funérailles à l’église Saint-Roch, au dernier défilé d’Yves Saint Laurent. La mort d’un si célèbre couturier qui, d’une rive à l’autre de la Seine, avait transféré une part de la haute couture dans le prêt-à-porter fait réfléchir au sens de cette industrie qui s’efforce de vêtir mieux les femmes pour mieux les dévêtir. Si Jean Duvignaud n’avait pas eu la mauvaise idée de disparaître je l’aurais appelé ce matin pour avoir avec lui un de ces entretiens dont nous étions coutumiers. Et, dans la manière de Mythologies, nous nous serions livrés à quelques interrogations sur le chemisier transparent ou sur le smoking féminin, et sur la mystérieuse combinaison de la revanche, de la liberté, de la convoitise et du désir. Jean m’aurait peut-être rappelé ce qu’écrivait Barthes à propos du strip-tease : “une série de couvertures apposées sur le corps de la femme, au fur et à mesure qu’elle feint de le dénuder.” À défaut, j’ai fait une incursion dans le troisième volume de L’éditeur et son double où j’ai retrouvé la relation d’un dîner chez Lipp avec Charles Matton le 25 octobre 1994... “Pierre Bergé, qui était à une table voisine, cherchait à savoir qui j'étais. Actes Sud, lui a soufflé à l'oreille Charles Matton. Le Dior de l'édition..., a fait l'autre en fourrageant dans les boucles du petit chien qu'il avait sur les genoux.” Je m’étais alors demandé pourquoi Dior et pas Saint Laurent. Je serais aujourd’hui tenté de me dire que c’était pour marquer la différence entre le début et la consécration. Oui, le couturier habille la femme et l’éditeur habille le texte. (Il l’accastille, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises.) Oui, le couturier et l’éditeur instrumentalisent le désir et ce qui tourne autour. Mais gare aux extravagances des métaphores ! Le mensonge, la perversité et le repentir se faufilent de la même manière, avec la même et fausse ingénuité.

Exécrable mistral qui s’époumone sans parvenir à nettoyer le ciel… Et le froid succède à une certaine douceur qu’avait, ces jours derniers, le fond de l’air. Misérable temps pour le concert qui, ce soir, termine la saison musicale du Méjan. Mais aussi pour la semaine des lectures au cloître qui commencent lundi. Les années précédentes, pour les répétitions dans l’après-midi, on sortait les chapeaux de paille et parfois même, pour éviter à nos comédiens de subir une trop forte chaleur, on retardait l’heure de répéter…

L’autre jour, d’un coup de pied sur le sol de la cour j’ai soulevé un nuage de poussière devant une de mes petites-filles avec l’idée de lui raconter l’histoire de la planète Dust. Tu vois, lui ai-je dit, ce coup de pied dans la poussière, c’est ce qu’on appelle le big-bang. Regarde bien les minuscules grains qui voltigent dans la lumière… Imagine que sur l’un d’eux que nous appellerons Dust, soient en train de naître des créatures microscopiques parmi lesquelles, après une longue évolution, se trouveront des poètes, des astronomes et des savants qui échafauderont des théories sur la création de Dust, sur ses lois et sur son évolution. Pour les habitants de Dust cette histoire se déroule pendant des millénaires, et ils n’ont aucune idée du moment où, retombant sur le sol de la cour, leur monde prendra fin. Pour toi, ai-je ajouté, ça n’aura pas duré plus de deux ou trois minutes. Maintenant suppose que tu sois née sur la planète Dust... Comment pourrais-tu soupçonner qu’une petite-fille et son grand père, d’une taille si gigantesque que tu ne peux même pas te les représenter, sont en train de scruter Dust mais ne peuvent pas te voir, eux non plus, à cause de ta taille si minuscule ? Dans une légende d’Orient on dit de l’éternité que c’est le temps nécessaire pour raser une haute montagne en l’effleurant tous les cent ans avec une écharpe de soie. Cette légende-là pourrait fort bien exister chez les habitants du grain de poussière que nous appelons Dust. Bon, dans la tête de ma petite-fille j’ai déposé une semence. On verra plus tard si une fleur advient.

7 juin – La nuit fut pleine de vacarme car le mistral est revenu en Provence comme Berlusconi en Italie. Hier soir, au Méjan, écharpes, foulards, pulls ou vestes étaient de rigueur. Et la salle presque pleine paraissait calfeutrée comme une église slavonne pour un service du soir en hiver. À quinze jours de l’été… Quel contraste avec une époque où le concert de fin de saison avait un avant-goût de vacances, où les portes restaient entrouvertes pour rafraîchir la salle par un courant d’air bienvenu et où, parfois, on se serait cru sur une nef des fous avec des musiciens qui n’hésitaient pas à montrer de l’humour, à se faire des niches et à jouer la parodie ! Hier soir ce fut terriblement sérieux avec Schumann et Brahms, et à peine moins avec deux Dvorak en bis. Pourtant j’eus à plusieurs reprises le soupçon, alors que je l’observais de près, que Jean-Louis Steuerman n’attendait qu’une occasion de donner libre cours à la fantaisie. En jouant de mémoire, il promenait un regard souriant sur le plafond, les murs et dans les allées comme si les notes s’y étaient éparpillées, il battait avec le pied une mesure impatiente et quand il a interprété les Variations de Brahms sur un thème de Haydn avec l’autre pianiste, Yannis Vakarelis, entraînant celui-ci dans une sorte de strette échevelée, il m’a donné l’impression de l’inviter à conduire les deux grands Steinway de concert comme des fauves dressés pour les exercices de cirque les plus audacieux. Il y eut cependant de l’émotion quand Vakarelis interpréta trois intermezzi de Brahms car mon vieil ami André Delvaux avait choisi ces pièces-là pour accompagner Rendez-vous à Bray, et j’ai revu défiler les merveilleuses scènes du film qu’il avait adapté d’une nouvelle de Julien Gracq. Vers la fin du concert j’eus tout à coup l’attention attirée par les pieds d’une voisine. Ils étaient nus dans des sandales à grosses semelles et, avec leurs ongles vernis, les orteils s’agitaient comme les pinces d’un homard qui, dans un aquarium de restaurant, pressent qu’il sera bientôt ébouillanté. Par quoi j’ai compris que j’avais nostalgie de la liesse d’antan…
Il y eut ensuite le médianoche chez Françoise et Jean-Paul. Et là tout a changé de registre. Je comptais n’y faire qu’une brève apparition mais je me suis retouvé à table avec quelques professeurs de l’école Steiner que fréquente mon petit-fils Antoine, et je ne sais quoi dans la curiosité qu’ils avaient m’a précipité, dix anecdotes à la clef, dans ma démonstration favorite du bon usage de la philosophie dans l’enseignement. J’ai bu un peu plus qu’il ne fallait et quand je me suis couché, vers une heure du matin, j’étais en telle effervescence qu’il a fallu un somnifère pour me basculer dans le ravin du sommeil.

Isabelle R*, journaliste récemment en visite au mas, m’interrogeait ce matin sur l’appellation de la place où sont, en Arles, les éditions Actes Sud. Je lui ai répondu que l’envie de donner à cette place le nom de Nina Berberova m’était venue du vivant de celle-ci mais que je n’avais pu la défendre qu’après sa mort. J’avais alors entrepris le maire d’Arles avec qui j’avais des relations d’amitié malgré des divergences d’opinion. La place avait été “dégagée” par un bombardement américain en 1944, lui avais-je rappelé, et elle avait reçu en 1982 le nom de Jean-Baptiste Massillon, prédicateur du XVIIème siècle. Il n’était donc pas déraisonnable de la partager. Ce qui fut consenti par le conseil municipal le 31 mars 1994. Et la partie située devant les éditions devint ainsi Place Nina-Berberova. Elle fut inaugurée le 21 mai.

S’il avait figure humaine, je tordrais le cou au mistral pour être un tel empêcheur de se promener et de danser en rond !

L’indicible plaisir de retrouver un bon vieil Hitchcock… Nous avons regardé ce soir Vertigo (Sueurs froides) qui a tout juste cinquante ans et je m’y suis laissé prendre avec la même passion que j’avais, enfant, pour les westerns. L’insolence d’Hitchcock quand il traitait de “bétail” ses comédiens n’était sans doute qu’une manière bourrue de dissimuler l’admiration que suscitait le talent qu’ils mettaient à sa disposition. Et, ce soir, celui de Kim Novak et de James Stuart. Double régal car, avant le film, Christine nous avait fait un savoureux repas de crêpes.

8 juin – La nuit dernière, ne trouvant ni le sommeil ni, sur France Culture, l’entrée d’un de ces labyrinthes où j’aime m’égarer (rien d’autre à ce moment-là que d’inutiles palabres sur les corridas), je me suis disposé pour revoir Vertigo de mémoire. Séquence par séquence et, autant que possible, plan par plan. Je ne sais pas si j’y suis arrivé mais, maintenant que j’ai un peu dormi, je me rappelle que je cherchais Hitchcock (d’habitude il apparaît une ou deux secondes à l’écran et je rate rarement cette signature) pour lui poser quelques questions sur ses caprices partitifs et par ses réponses arriver à comprendre un peu mieux les miens. Or Guillaume, qui a dû lire à Fort-de-France en début de soirée ce que j’avais écrit ici vers minuit, m’a envoyé un courriel par lequel il m’apprend que c’est Grace Kelly que voulait Hitchcock pour le rôle double de Madeleine et Judy. Et d’ajouter que Kim Novak, “somptueuse de malice”, à la faveur d’une interview aurait fait remarquer que le cinéaste s’était retrouvé “dans la situation même de son personnage contraint de fabriquer de toutes pièces une femme rêvée à partir d'une femme réelle qui n'était que le double raté de celle-là.” Et Guillaume (ou Kim Novak ?) de conclure que c’était donc “de l’échec du casting que découlait la réussite du film.”

Et voilà… dix heures, plus de vent, grisaille et pluie londoniennes. Vous l’aurez voulu, grognait le mistral en se tirant. Appel attristé de Chloé Réjon qui ne comprend pas cette trahison météorologique que n’ont jamais connue nos “lectures au cloître”.

Et voilà… seize heures, plus de grisaille ni de pluie, un temps superbe sans mistral ! À quoi, à qui se fier ? Nous avons reçu au jardin Inga et René qu’il nous arrive de voir deux ou trois fois par an mais jamais en tête-à-tête comme aujourd’hui. Ce fut une sacrée bavarderie avec apparitions et disparitions végétales, usage et pratique des langues dans les sciences, la littérature, la traduction, les congrès et les colloques, rôle de la musique dans les idées, souvenirs de famille, théorème de Fermat, sculpture de Strebelle pour l’Allée Olympique à Pékin, j’en passe et j’en oublie… Inga et René allaient pour une dizaine de jours dans leur maison de La Garde-Freinet. À peine étaient-ils partis, Christine a constaté qu’ils avaient oublié ici un sac et leurs clefs. Ce sont, hélas, des gens de cette génération où l’on a fini par consentir à l’usage d’un portable qui se révèle inutile parce qu’on ne le connecte pas. Christine les a appelés en vain et elle s’est mis en tête de les courser en voiture, j’étais furieux et inquiet, mais un quart d’heure plus tard elle est revenue car elle les avait croisés à la sortie du village, ils s’étaient aperçus de leur oubli. C’est ainsi que j’ai passé l’après-midi à ne pas lire l’un de vos manuscrits, chers impatients qui attendez ma réponse en apnée. Vous avez le fouet sous la main ?

À revoir Radio Days de Woody Allen, vingt ans après, je n’ai pas pris le plaisir que j’attendais. Si pleine d’humour soit-elle, cette rétrospective des années de guerre où, aux Etats-Unis, la radio régnait en maître dans les foyers avec les informations mêlées aux divertissements et à l’omniprésente publicité, m’a parue sinistre à souhait.
Il est vrai que j'étais de méchante humeur car le temps redevenu menaçant ce soir et les prévisions pessimistes m’avaient conduit, juste avant le film, à rédiger un communiqué pour annoncer que les lectures seront transférées du cloître Saint-Trophime au Méjan. Je l’ai envoyé à Nathalie pour qu’elle me dise demain matin ce qu’elle en pense…

9 juin – Même si nous n’y avons pas fait allusion hier après-midi nous savions, Inga et moi, que nous étions à la veille de l’anniversaire de notre fille Françoise. À qui nous devons que notre divorce, jadis, fût si tôt cicatrisé, avec tendresse et tant de soin. Il est même arrivé que, par la complicité de leurs conciliabules, Inga et Christine, mère et belle-mère, fussent tout bonnement prises pour des belles-sœurs… Quand j’ai appelé Françoise ce matin pour lui présenter vœux et souhaits, elle était déjà dans l’avion de Paris.

Après, j’eus ma précieuse Nathalie au téléphone. Elle avait consulté, elle confirmait, pour les prochains jours les prévisions météo sont détestables. La décision est donc prise, cette année nos lectures se feront au Méjan. Une semaine de lectures en lieu clos pour le dixième anniversaire de lectures en plein air, c’est un peu raide !
Eh oui, dix ans déjà que Claude Santelli m’en proposait l’organisation dans les jardins du théâtre antique. J’ai poursuivi après sa mort et, avec Nathalie, nous avons choisi de nous déplacer au cloître de Saint-Trophime. Eh bien, ce soir donc, au Méjan… Balzac, Baudelaire, Colette, Dumas et Proust dans de petites et grandes bouffes avec la voix si joliment foreuse de Marianne Épin.

L’orage gronde, la canon à grêle retentit de temps à autre. L’électricité est coupée puis revient. Il ne manquerait plus que cela au Méjan, ce soir : la panne d’électrcité !

10 juin – Nathalie avait tout fait hier pour ratisser les égarés auxquels il avait échappé que la lecture, sous la contrainte de l’orage et de la pluie, se ferait non au cloître de Saint-Trophime mais au Méjan. Et à l’heure dite nous avions dans la chapelle un public d’une soixantaine de rescapés.
Accompagnant Marianne Épin en scène, sans autre préambule j’ai commencé par lire une page extraite du Garde-manger du diable de Jim Crace afin de rappeler que, sur les “petites et grandes bouffes”, et sans aller jusqu’à en appeler aux grandes famines, il y avait aussi le regard de familles où les œufs à la coque se mangent “à deux enfants par cuillerée”. Sur cette lancée, j’ai rappelé le sens de ces lectures que nous avions entreprises depuis une dizaine d’années à l’initiative de Claude Santelli, et souligné qu’il convient de livrer le texte sans la théâtralité qui en modifierait le sens. En se souvenant de l’importance de la voix pour ceux qui sont privés de lecture, mal-voyants ou borgésiens aveugles.
Dans une robe de soie trop légère pour une soirée qui n’avait, hélas, rien d’estival, se serrant parfois les bras comme pour se ramasser et croisant sous la table deux jambes aux ravissantes chevilles que soulignaient de hauts talons, les yeux allumés par les mots, Marianne Épin a lu les textes qu’elle avait choisis (car cette année j’ai donné carte blanche aux comédiennes) comme elle eût feuilleté les pages d’un très vaste menu. Balzac, Baudelaire, Colette, Dumas et Proust y figuraient en bonne place. À ce menu Marianne avait inscrit, et a sans doute révélé à la plupart des personnes présentes, un fragment du Spleen de Paris intitulé Le gâteau. Mais mon préféré fut cet inoubliable Poisson au coup de pied où Colette écrit que “si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine.”
Après, nous avons reçu Marianne au mas, non pas sous le platane et les étoiles comme les autres années mais sous la lampe de la salle à manger d’hiver, en compagnie de Brigitte, Isabelle, Nathalie et Nissim. Ah, Nissim, il nous a régalés, celui-là, en nous racontant sa jeunesse en Inde ! Entre autres, comment il avait un jour demandé l’heure à Gandhi, croisé sur son chemin, et comment cette rencontre imprévisible avec le Mahatma lui avait valu une considération inattendue. Gandhi avait fait promesse de ne jamais manger de viande. L’ascétisme nous avait ramenés aux petites et grandes bouffes…

Par ses caprices, le ciel me convainc aujourd’hui que nous avons bien fait d’abandonner le cloître pour la chapelle. Marie-Christine Barrault attirera sûrement la foule ce soir et mieux vaut ne pas imaginer la débandade si, nous trouvant au cloître, l’orage avec la pluie s’abattait soudain. Donc, puisque la météo boude, nous resterons au Méjan, nous venons d’en décider ainsi, Nathalie et moi.
L’affaire réglée, j’ai préparé l’introduction que je ferai ce soir, puis sans autre interruption je me suis lancé, crayon en main, dans une lente et attentive lecture de la traduction que Christine vient de faire du nouveau roman de Paul Auster, Man in the Dark

11 juin – C’est toujours la même chose avec Marie-Christine Barrault, ça commence avec un indescriptible sourire et ça se termine par un triomphe. Nous étions plus de deux cent cinquante, gens de tous âges frémissant chaque fois que par sa voix elle donnait à la phrase un sens que l’on n’avait pas soupçonné. Et, chose assez rare avec un public habitué à ne manifester son contentement qu’à la toute fin de la lecture, exclamations de plaisir et applaudissements éclataient hier soir après chaque fragment. Commencée avec Daudet (Les trois messes basses), la séance s’est terminée par les petites madeleines de Proust, “gâteaux courts et dodus qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques.” Je n’en avais jamais entendu pareille lecture qui donnait à se délecter de la saveur du sens, des célèbres réminiscences et de l’indéfinissable tressaillement “à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais”. En guise de bis et en y mettant cette fois une désopilante théâtralité, Marie-Christine lut un texte anonyme qui circule sur le net et qui lui avait été communiqué la veille, une recette où la préparation d’un poulet se mêle à une scène d’ivresse au whisky.
Au mas où je l’ai ramenée en profitant de cette course en voiture pour rameuter quelques grands souvenirs que nous partageons, nous nous sommes retrouvés à table une dizaine autour d’elle. Et jusqu’à minuit nous avons été portés dans nos débats désordonnés par l’allégresse qu’elle a le don de susciter.

Ce matin, par ses éclaircies et ses convois de nuages chargés de menaces, le ciel me dit alternativement que nous avons eu tort et raison de déserter le cloître. Basta, on lira en lieu clos jusqu’à vendredi. Et ce soir la délicieuse Chloé Réjon nous ouvrira d’autres portes du ciel.

Navrée de n’avoir pu se joindre à nous hier soir comme elle en avait le projet, ma nièce Isabelle est venue déjeuner au mas. Lui raconter la soirée ne l’a pas consolée.

Repris et terminé la lecture de la traduction que Christine a faite du dernier en date des romans de Paul Auster, Man in the Dark. Comme d’habitude elle s’est très élégamment glissée dans les rythmes et les manières d’un auteur qui reste fidèle aux trois principes qui gouvernent ses récits : la nature fabuleuse (il était une fois), le caractère gigogne (chaque histoire en cache d’autres sous ses jupes de Dame Gigogne) et l’amère philosophie qui renonce à saisir l’énigme du destin. Bien entendu, arrivé au passage en question et tout prévenu que j’étais, j’ai retrouvé la surprise que m’avait causée Paul, en septembre à l’université de Liège, quand il m’avait annoncé qu’il avait inséré dans Man in the Dark une très ancienne conversation au cours de laquelle je lui avais en confidence raconté le terrible souvenir qui servirait de trame aux Déchirements.
J’ai terminé vers quatre heures. Il était temps d’aller en Arles à la rencontre de Chloé. Et le ciel souverainement bleu ravivait le regret d’avoir renoncé à lire au cloître…

12 juin – Mais à peine étais-je arrivé au Méjan, hier, le ciel s’est soudainement assombri et la pluie est tombée avec une telle violence que si nous nous étions obstinés à rester au cloître nous aurions pataugé dans un marécage. Dans la chapelle du Méjan j’ai retrouvé l’irrésistible Chloé Réjon qui répétait déjà.
À dix-neuf heures, une bonne soixantaine de rescapés du déluge s’étaient rassemblés dans la salle auxquels, en guise de préambule et pour marquer certaines distances, j’ai lu La haine du chou-fleur, un texte que j’ai écrit il y a quelques mois et qui paraîtra dans quelques autres. Puis, très complice et très en beauté dans des étoffes légères, mais chaussée de santiags par allusion à des textes qu’elle allait lire, Chloé s’est lancée dans un récital où alternaient les meilleures pages des Aventures d’un gourmand vagabond de Jim Harrison (dans l’excellente traduction de Brice Matthieussent) et des citations de Berjanette dont j’ai publié Les femmes, la table, l’amour, malicieux ouvrage préfacé par Curnonsky dont je me suis parfois demandé s’il n’en était pas le mystérieux auteur. Pour coudre ces fragments, la belle Chloé avait choisi un fil musical, tantôt pris à Josquin des Prés, tantôt emprunté à Solitary Man de Johnny Cash, qu’elle écoutait en levant au ciel ses yeux rieurs et en relevant dans la nuque ses cheveux fous. Elle eut d’innombrables rappels, c’était justice, et je suis remonté sur scène pour la remercier d’un long enlacement.
Pour l’habituel médianoche on s’est retrouvés une trentaine chez Françoise et Jean-Paul où, par son apparition, la vedette fut ma petite-fille Pauline. Stupeur et admiration des amis rassemblés en apprenant que ce jeune et beau brin de rousse partait chaque matin à six heures, casque sur la tête, pour se mêler sur un chantier à une équipe d’ouvriers dans le cadre d’un stage que lui imposent ses études.
Avec toutes ces incitations, et quelques autres, j’ai bu un peu trop du bon vin blanc Garance de Trintignant, et je l’aurais sans doute payé si par fatigue et somnifère je n’avais pas été précipité dans le sommeil.

Ce matin, je trouve à l’écran un courriel du fidèle philosophe Guillaume qui, des Antilles et à propos du rôle que prend désormais le temps dans mes carnets, rappelle cette réflexion de Jacques le Fataliste : “On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas, et il n’en sait peut-être rien lui-même.” En tout cas ce matin, très sarkozien, le mistral est en train de nettoyer le ciel au Kärcher.

Avant-hier soir au mas, on a débattu comme souvent de la règle et de l’usage : peut-on ou ne peut-on pas dire “en Arles” ? J’ai retrouvé ce matin ce qu’à ce sujet m’avait dit ma chère et très compétente Anne C*. “De fait, m’avait-elle écrit en octobre, le provençal a l'oreille plus sourcilleuse que le français, qui va à Agde, à Apt ou à Alleins sans frémir. Mais il ne le fait pas aux dépens de la grammaire, car il distingue le mouvement du statique : M'en vau à-n-Arle, je vais à Arles, mais Reste en Arle, j'habite à Arles. Le bon Grevisse nous reprocherait-il ce localisme, on pourrait se retrancher derrière le délicieux poème de Paul-Jean Toulet*, dont curieusement le titre ne se conforme pas tout à fait au premier vers...”
* En Arles
Dans Arle, où sont les Alyscamps
Quand l'ombre est rouge, sous les roses…
Ce matin, Nissim est passé en coup de vent pour m’apporter un article de Joseph Frank récemment paru dans The NewYork Review et intitulé Idealists on the Run (quelque chose comme Les idéalistes en exil). C’est en fait la recension d’un livre récent de Lesley Chamberlain – Lenin’s Private War – où il est d’abord question de l’exil imposé à des intellectuels par Lénine qui les avait fait embarquer sur des navires à destination de l’Europe. À Yale et (ou) à Princeton, Frank fut un collègue de Nina Berberova qu’il remercie au passage de lui avoir corrigé de “sacrées erreurs” dans son essai sur Dostoïevski. C’est dit comme on donne un gage de sincérité. En tête de l’article figure la fameuse photo de Nina et de son compagnon Khodassevitch prise à Sorrente en 1925 alors qu’ils s’étaient exilés depuis trois ans et qu'ils étaient sur le point de gagner la France. La dernière colonne est consacrée à la découverte que je fis de Nina en 1985 et au succès de son œuvre. Du coup, après avoir lu cet article, je suis reparti dans l’autobiographie de Nina, C’est moi qui souligne. Mais je n’y ai trouvé mention ni de Joseph Frank ni de “l’exil de l’intelligentsia”, sinon une allusion (p. 139) à “l’expulsion massive de l’intelligentsia au cours de l’été 1922…” que Lesley Chamberlain situe à l’automne de la même année. Il est vrai que je n’ai eu cet après-midi que le temps d’un survol des 500 pages d’une autobiographie que j’ai lue plusieurs fois du temps où je la faisais traduire. Intéressants ces retours que Nina fait dans ma vie depuis le petit essai que j’ai écrit en janvier sur Nabokov et sa Lolita…

J’avais très peur que nous ne fussions qu’une poignée ce soir, au Méjan, pour écouter Nathalie Cerda, mais quelques minutes avant l’heure le gros des auditeurs est arrivé et il y en eut même un peu plus que le premier soir. Les textes que Nathalie avait choisis, entre autres de Maryline Desbiolles, Nicolas Gogol, Noëlle Châtelet, Alain Robbe-Grillet, J.-K. Huysmans et pour commencer Whiting Sidney (étonnants Mémoires d’un estomac qui datent de 1853), elle les avait tous transcrits dans un grand cahier de telle sorte qu’elle n’avait pas besoin de table. Le cahier sur les genoux, elle s’est assise en bord de scène au plus près du public. Je ne connais personne qui sache autant que Nathalie respecter les règles et la sobriété de la lecture tout en suggérant des attitudes par regards, gestes furtifs et expressions qui font mise en scène dans le silence entre deux phrases. Quand elle énuméra les vingt-sept plats d’un même menu elle provoqua l’hilarité… puis la stupeur en révélant que c’était le menu servi en première classe à bord du Titanic le 14 avril 1912. Elle avait été chercher cela dans Les miscellanées de Mr Schott. Médianoche ensuite chez Françoise et Jean-Paul, comme la veille, avec un petit air de fête car c’était l’anniversaire de V*.

13 juin – J’ai la vague impression que depuis quelques années la fréquence du vendredi 13 a augmenté. Pour les superstitieux, quelle aubaine ou quel désastre !

Huit heures. Le mistral, qui a galopé toute la nuit, a toujours le mors aux dents. Et avec lui commence la journée la plus chargée de la semaine : assemblée générale d’Actes Sud ce matin, conseil de surveillance cet après-midi, et ce soir dernière lecture de la semaine. Avec Maud Rayer et Le festin de Babette. Mais à partir de demain et pour un mois au moins je me déclare en vacances. On ne saurait les tenir pour abusives compte tenu du nombre d’années sabbatiques que je n’ai jamais prises…

14 juin – Après neuf heures d’un abrutissant sommeil sans rêves ni songes et à peine interrompu de temps à autre par une rafale de mistral plus forte que les autres, j’ai ouvert un œil, puis les deux oreilles pour entendre d’abord les jérémiades des supporters d’une équipe de France humiliée par la leçon de football que leur a infligée hier l’équipe des Pays-Bas, et ensuite les gémissements provoqués par la victoire du “non” irlandais au traité de Lisbonne. Déjà cette hiérarchie en dit long sur l’état d’esprit des colporteurs de l’information. Des premiers et de la débâcle des Bleus, je me fiche et ils m’agacent. Ces jours derniers ils s’étaient attribué la victoire à longueur de colonnes dans la presse. Et d’ailleurs, sans défaites il n’y aurait pas de victoires. Mais le coup d’arrêt infligé à l’Union Européenne, c’est autre chose qui à vrai dire me consterne parce que je vois maintenant que, comme mon grand-père et mon père qui l’appelaient de leurs vœux, je passerai sans avoir vu s’accomplir l’utopie européenne. Oui, ça me consterne et par intermittence ça me réjouit car j’y vois aussi un sursaut des jeunes générations qui ne veulent pas d’une Europe soumise à la dictature marchande. Il ne faudrait pas, cependant, qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain. Et, me dis-je, ils devraient réfléchir aux erreurs qui se sont succédé, telles l’orientation exclusivement économique de l’initial “marché commun”, l’imprudence d’avoir sollicité l’Angleterre qui allait permettre aux Etats-Unis de gouverner nos intérêts, la folie d’avoir intégré tant de pays que l’Union à vingt-sept est désormais ingouvernable, et enfin l’impardonnable ignorance de la dérive géo-politique qui désormais donne l’impression que des dix-neuviémistes prétendent fixer les règles d’un monde qui a déjà deux siècles d’avance sur eux.

Bon, un tel ratiocinage s’explique par le déroulement de la dernière journée avant les vacances qui commencent pour moi ce matin… Journée d’hier, celle du vendredi 13 juin. Il y eut le matin l’assemblée générale des actionnaires d’Actes Sud et l’après-midi la réunion conjointe du conseil de surveillance et du directoire. Dans l’une comme dans l’autre, alors qu’elle détaillait et commentait des résultats particulièrement bons, Françoise a mis en garde contre tout relâchement de l'effort car les succès sont capricieux. À l’instant des conclusions j’ai abondé dans son sens par une métaphore empruntée à la lecture de la veille où Nathalie Cerda avait énuméré les vingt-sept plats du menu servi en première classe à bord du Titanic le 14 avril 1912, une luxueuse goinfrerie alors que, pas encore visible mais déjà signalé, le gigantesque iceberg attendait pour l'éventrer le présomptueux paquebot.

Ite, missa est… ai-je pensé en allant rejoindre Maud Rayer qui commençait à répéter la lecture qu’à dix-neuf heures elle allait nous faire du Festin de Babette de Karen Blixen. Je savais qu’il y avait un problème assez sournois… Dans l’esprit de ceux qui avaient lu le livre (et même chez les autres qui en avaient eu des échos) le souvenir du texte de Blixen avait été littéralement aboli par le film de Gabriel Axel (1988) où Stéphane Audran avait tenu le rôle-titre avec une inoublible autorité. On craignait donc, Maud et moi, qu’il y eût comme un voile sur le texte. Eh bien, non. Maud l’a dit de telle façon que l’inverse se produisit. C’est sa lecture qui a voilé le souvenir du film ! L’impressionnant silence dans lequel on l’écouta pendant une heure, sans même qu’il fût égratigné par un toussotement, et la tempête d’applaudissements qui éclata après quelques secondes où tout paraissait suspendu en firent la preuve. Je ne peux pourtant oublier que, vers la fin, on entendit dans le fond de la salle l’insolente sonnerie d’un portable qui, s’il s’était manifesté près de moi, m’eût métamorphosé en étrangleur…
Depuis longtemps, depuis qu’elle m’en fit l’aveu après avoir lu, au Théâtre du Rond-Point à Paris mon Monologue de la concubine, je sais l’une des raisons de la perfection montrée par Maud. Elle m’avait confié ce jour-là qu’elle répétait sa lecture plusieurs fois devant des petits cercles de parents et d’amis…

En ouverture à notre soirée d’hier j’avais proposé une devinette à notre public. Je leur avais lu une recette d’un dîner intime pour douze personnes, une extravagante galimafrée, assez semblable à celle du dernier jour à bord du Titanic, qui se terminait par ces mots : “Dessert choisi par la Maîtresse de la Maison”. Alors qui, mais qui donc avait pu prêter sa plume élégante à cet exercice ? Qui ? Stéphane Mallarmé dans La dernière mode, Gazette du monde et de la famille ! Ce fut une manière de saluer de loin l’ami et grand mallarméen, Pascal Durand, qui vient de publier au Seuil son Mallarmé - Du sens des formes au sens des formalités.

Le soir, au mas, on s’est retrouvés à quinze dans la salle à manger d’hiver pour échapper aux fureurs du mistral, mais j’étais écrasé par tant de fatigue que je n’ai pas pris à cette réunion tout le plaisir que j’aurais voulu. Pour Viviane, qui faisait partie des revenants et qui m’avait assisté jadis en Belgique, je suis tout de même allé quérir dans de vieilles fouffes une chemise sur le dos de laquelle un de nos compagnons, graphiste de talent, avait dessiné mon portrait. Et je suis revenu à table après l’avoir revêtue. Viviane se souvenait que tous les garçons de la compagnie, au cours d’une soirée, fête lointaine, portaient la même… J’ai retrouvé aussi des amis de vieille date, les comédiens Arlette Bach et Henry Moati pour qui j’avais écrit jadis Le moulin à paroles, une série de saynètes qu’ils avaient portées sur leurs tréteaux. Ah, quels retours dans le passé, quelles comédies me joue le temps, quelles virevoltes il m’impose !

Longue journée, fenêtre ouverte par où entrait le raffut du mistral, journée passée à trier ce qui s’était accumulé sur ma table pendant la semaine de lectures. Puis traversé lentement à peu près la moitié d’un gros manuscrit que j’attendais avec impatience et qui me trouble dans les deux sens que l’on peut donner à ce terme.

Louise et Gilles sont au mas pour le week-end avec nos trois petites Montpelliéraines. Odile et Claudine sont déjà de bonnes cavalières et de grandes lectrices. Irène, la plus jeune qui ne monte et ne lit pas encore mais déjà dessine avec talent, a voulu s’emparer du signet dont l’une de ses sœurs se sert pour marquer les pages de son livre. Comme pour manifester son désir d’être bientôt, elle aussi, une lectrice. À chacune d’elles j’ai alors donné un signet dont j’ai une grande collection. Suprise de voir le plaisir qu’on peut donner à des enfants avec la plus simple chose, une lamelle de carton.

Quand, avec Louise et Gilles, nous avions choisi de regarder ce soir Sonate d’automne dont nous possédons de longue date le DVD, nous nous réjouissions, Christine et moi, de revoir ce film. Mais, stupeur… nous avions dû confondre avec un autre, nous n’avions jamais vu ce Bergman où se déploie une violence comparable, nous a fait remarquer Louise, à celle de Qui a peur de Virginia Woolf ? Et d’ailleurs, ai-je aussitôt renchéri, Sonate d’automne comme le film de Mike Nichols tourné douze ans plus tôt doit une grande part de son autorité à sa structure théâtrale et aux deux comédiennes qui le portent. Grâce au bonus nous avons pu entendre ensuite une interview de Liv Ullmann qui, presque contre l’avis d’Ingmar Bergman eût-on dit, revendiquait le sens féministe du film et racontait la violente dispute qui avait à ce propos opposé les deux Bergman, Ingrid et Ingmar.

15 juin – Encore un nuit de sursauts et réveils, rendue shakespearienne ou presque par les effluves de Sonate d’automne et quelques bribes de la rediffusion, à l’antenne de France Culture, d’un Carnet nomade de Colette Fellous consacré à Virginia Woolf. S’y mêlaient en désordre, entre deux ricanements du mistral, le souvenir de l’adhésion de Bergman au national-socialisme avant, pendant et… après la guerre, et deux citations de Virginia Woolf (Journal intégral) que m’avait récemment fait découvrir l’ami Yves. L’une : "Les pauvres n'ont aucune chance ; pas de bonnes manières ni de maîtrise de soi pour se protéger. Nous avons le monopole de tous les sentiments généreux.” Et l’autre : "Sur le chemin de halage nous avons croisé une longue file d'idiots. (…) C'était parfaitement horrible. Il est bien évident qu'on devrait les supprimer." Soudain j’ai vu surgir d’entre les pages des Déchirements la figure de Juliette Devos. Pour me débarrasser de ce qui tournait au cauchemar éveillé, j’ai pris un somnifère et ma conscience s’est dissoute pendant que je m’accrochais à l’idée que s’il y avait une rédemption elle tenait au génie de l’esprit, en quelque sorte au talent, si présomptueux en fût le possesseur.

Les Montpelliérains sont rentrés au bercail. Le mas est à nouveau silencieux où l’on n’entend plus que le cliquetis des claviers. Christine traduit et j’écris. Le mistral a disparu, le ciel gris est revenu. Gilbert a débâché la piscine, mais à quoi bon… la température descend.

Passé un long moment à quintessencier un trimestre de ces carnets pour le numéro prochain de La pensée de midi. Puis un autre moment pour vérifier, compléter et amender le chapitre qu’Apolline m’a réservé dans Les madeleines de nos auteurs, un ouvrage collectif qu’elle publiera aux Éditions Racine à l’automne et où paraîtra le texte que j’avais écrit pour elle : La haine du chou-fleur.

Ce soir, surprise de découvrir L’udienza (L’audience), un film de 1971 dont j’ignorais l’existence, une fable féroce et kafkaïenne dont le Vatican est la cible et qu’a signée Marco Ferreri. Claudia Cardinale, Ugo Tognazzi, Michel Piccoli, Vittorio Gassman et Alain Cuny entourent le premier rôle donné à un acteur inconnu, Enzo Jannacci, dont je viens de lire qu’avant de jouer dans ce film il fut chanteur, compositeur et même médecin.

16 juin – Avec l’idée que ce lundi serait le premier jour d’une longue et sédentaire période que je veux consacrer au roman dont l’intrigue, telle une feuille de nénuphar, flotte au fil de mon imagination, je venais, ce matin, de m’installer à ma table…
Ai-je jamais dit que c’est une longue et ancienne table de ferme, en bois fruitier, merisier je crois, qu’elle est traversée de longues crevasses et si joliment polie par l’usage et le temps qu’il me faut chaque matin en caresser la soyeuse surface ? C’est une table d’écriture sans autres appareils qu’une lampe qui éclaire les grâces et les défauts du bois, des plumiers, quelques gobelets garnis de crayons, des paperasses, d’instables tas de livres et des manuscrits en deux piles, lus et pas encore lus. Le grand abat-jour grège de la lampe est fixé sur un antique ratelier circulaire à double plateau qui était garni de pipes hollandaises en terre blanche et rouge embout quand je l’ai dénichée jadis à Londres, chez Dunhill, Jermyn Street. Comme un platane bicentenaire occulte ma fenêtre avec ses draperies de feuilles, il me faut allumer la lampe le matin et ne l’éteindre que la nuit ou en mon absence. Dans mon dos, contre le mur du septentrion et parallèle à la table de ferme, j’ai installé une longue et très étroite table de couvent sur laquelle sont alignés radio, fax, scanner, téléphones, ordinateur réservé à l’usage du Grand Robert, lecteurs de disquettes et imprimante. Entre ces deux tables une autre, petite et carrée, sert d’autel à un ordinateur dont l’écran est rotatif et inclinable. Installé dans un fauteuil pivotant je me tourne donc vers l’une des trois tables selon les besoins. Voilà, c’est dit.
Donc je venais, ce matin, de m’installer à ma table quand l’alarme s’est mise à hurler avec l’air de me rappeler que Gilbert avait, hier, débâché la piscine. Aucune envie d’y aller (le ciel est plus maussade que jamais) sinon pour étrangler cette sirène. Mais Gilbert s’en était déjà occupé et s’efforçait de brider les caprices de l’engin dont la loi nous impose l’usage.
Ça va, ça va, j’ai compris… Quel écrivain me disait jadis qu’au moment de se mettre ou remettre à son roman, il lui paraissait indispensable de tailler et ranger ses crayons, ou de prendre la poussière de la table, ou de ranger des livres qui n’avaient rien à y faire, ou de changer la litière du chat ? Cela porte un nom, désuet et un peu ridicule : procrastination. In crastinum, pour demain, me rappelle le vieux Gaffiot du temps de mes “humanités”. Eh bien, c’est ça, continue… procrastine et tu ne vas pas tarder à te dire qu’il vaut mieux commencer cet après-midi.

Eh bien, sauf par quelques notes jetées sur une feuille, ce n’est pas aujourd’hui qu’avec ou sans procrastination je m’y serai mis. Il me fallait poursuivre l’annotation du très gros manuscrit que j’ai commencé à lire vendredi. Et puis, patatras ! Je me suis trompé de trimestre hier en quintessenciant mes carnets, et il m’a fallu tout recommencer.

Est-ce pour m’infliger une sanction ou pour me récompenser que j’ai proposé à Christine de revoir ce soir La chute (Der Untergang), le film d’Oliver Hirschbiegel qui raconte les derniers jours d’Hitler ? Car je suis partagé entre l’admiration que j’ai pour la remarquable performance de Bruno Ganz et la suspicion que m’inspire un spectacle où les effets recouvrent les causes…

17 juin – À deux moments d’une nuit fractionnée par des insomnies, j’ai entendu d’abord Albert Camus et Mohammed Dib à Tipasa, et plus tard Roger Chartier parlant au Collège de France des éditions canoniques de l’œuvre shakespearienne. Sur les propos des uns et des autres il y a beaucoup à dire que j’ai sans doute commencé à me dire avant de retomber dans le sommeil. Mais ce que j’ai vraiment envie de dire, ce matin, c’est l’incroyable privilège que nous avons avec ce conservatoire des voix et des propos. Pour en prendre la mesure, il me suffit d’imaginer un instant que je pourrais de la même manière, et à ma fantaisie, entendre Montaigne soliloquant ou Flaubert chamaillant George Sand sur des idées qu’ils partagent…

Quelle ironie… les routiers avaient organisé hier des opérations “escargot” pour protester contre la hausse des carburants, mais ils avaient pris soin de ne les déclencher qu’après neuf heures pour ne pas empêcher les candidats au baccalauréat d’arriver à temps sur les lieux de leur concours. Or ce matin, dans La Provence, je tombe sur l’un des sujets du bac : Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ? Si j’avais été du nombre et dans la catégorie ES, je n’aurais pas loupé le coche. J’aurais fait l’éloge du routier qui en savait sur moi plus que je n’en sais sur lui. Mais sans la grève j’aurais choisi cet autre sujet : Peut-on désirer sans souffrir ? Et j’aurais disserté, sans doute contre les règles, sur l’intelligence d’avoir proposé une interrogation plutôt qu’une injonction, me permettant ainsi d’explorer la merveilleuse confusion des sentiments.

18 juin – Quand nous sommes rentrés d’Arles, hier en fin de soirée, toute ronde et toute blanche la lune roulait avec lenteur parmi les étoiles. Et ce matin l’été paraissait s’installer avec trois jours d’avance. Mais le mistral s’était levé qui avait l’air de crier : I did it ! L’idée d’imaginer que le mistral parle anglais me plaît par son impertinence. Et après tout… on fait ici grand cas de l’accueil que Mistral réserva à Buffalo Bill qui, en retour, lui abandonna son chien ! Quelle langue, quelle sorte de provençalo-frenglish parlaient-ils ? Je n’ai jamais rien trouvé là-dessus !

Serions-nous entrés dans l’ère du paradoxe ? me suis-je demandé à un moment de la nuit. Peut-être parce que, hier soir, alors que nous fêtions en famille l’anniversaire de Françoise, c’est moi qui ai reçu le cadeau le plus beau… Mais, un peu plus tard dans la nuit, il m’est revenu que l’on mettait en évidence le manque d’eau en même temps que l’on montrait d’effrayantes inondations, et d’incroyables stocks de riz quand ailleurs on implore pour en avoir quelques grains. Il m’est apparu aussi qu’en créant un couloir forestier pour relier à la Wallonie leur capitale enclavée dans le pays flamand, les Belges étaient en train de réinventer le corridor de Dantzig de sinistre mémoire. Et puis ici et maintenant nous avons un président qui exalte des valeurs qu’il étouffe par l’exercice de son pouvoir. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi, les paradoxes sont de tout temps. Mais, en confidence, je sais que paradoxe est parfois synonyme de folie.

Parmi les autres sujets du bac, cette année, il y avait cette question : La perception peut-elle s’éduquer ? Pour ma part, j’ai souvent l’impression d’avoir traversé le miroir et l’instant d’après la certitude de l’avoir retraversé. Je fais ainsi des allers retours entre le tangible et l’impalpable et je n’en reviens jamais sans porter de traces. De la journée d’hier j’en porte plus d’une, oh oui. Mais de là à penser que la perception est éducable… Piètre bachoteur j’aurais sans doute cherché, sinon à démontrer, au moins à montrer que la perception est plus éducatrice qu’éducable. Et peut-être aurais-je raconté que mes chers grands-parents n’avaient pas hésité à emmener leur petit-fils voir le feu de très près quand un incendie s’était déclaré, contempler l’acrobatie et l’ingéniosité des forains dressant la grande roue, toucher la main d'un mort quand un proche était passé de vie à trépas (encore un mot, trépas, qui est en train de foutre le camp), et à dire des choses aussi justes que possible pour comparer d’une hauteur, par une nuit d’été, les étoiles du ciel aux lumières de la ville. Mais, du coup j’aurais encore été renvoyé à un sujet du bac : Y a-t-il d’autres moyens que la démonstration pour établir la vérité ? De sujets, il n’en reste que deux dans la liste. L’art transforme-t-il notre conscience du réel ? Et : Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ? Par quoi je viens à la conclusion que la véritable audace eût été de nouer tous les sujets en un…

B* n’aimerait pas que je dise “B comme bibliothéconomie”. Pourtant, même si c’est avec un visible plaisir, c’est bien d’un art de la bibliothéconomie (mot lourdingue, j’en conviens) qu’elle fit démonstration hier en se mettant à classer mes livres personnels et les publications auxquelles j’ai participé. Faute de temps et par lassitude, j’avais renoncé à m’y mettre moi-même. Aussi, ayant reçu l’assurance que B* viendrait poursuivre ce travail, me suis-je pris à rêver à cet ordre dont tout désordre entretient le désir.

Alors que j’envoyais aujourd’hui des vœux de joyeux anniversaire à une personne qui me fut, il n’y a guère, d’une aide précieuse dans l’organisation des archives que j’allais déposer à l’université de Liège, et lui dire que distance et silence n’avaient pas atténué mon affectueuse gratitude, il m’est revenu que, pour mes soixante-cinq ans, âge d’une retraite que je n’étais pas près de prendre, je reçus deux cadeaux inoubliables. L’un m’était offert par une jeune femme et consistait en une paire d’haltères aux poignées rouges et disques noirs. L’autre, un coffret de la taille d’une boîte d’allumettes, contenait des instruments de micro pétanque, neuf petites boules d'acier, un minuscule mètre ruban et un nano cochonnet. L’allusion était claire, bonne retraite mon cher vieux, et ce cadeau-là ne venait pas d’une femme. Presque vingt ans ont passé, je me sers toujours des haltères et la micro pétanque est sur une étagère parmi d’autres objets curieux.

Vu ce soir, sur Ciné cinéma Classic, Decision Before Dawn (Le traître), un Anatole Litvak dont j’ignorais même l’existence, un film noir et blanc de plus de cinquante ans d’âge qui reconstitue le climat d’une Allemagne en déroute vers la fin de la guerre. Etonnante apparition, dans le premier rôle, d’Oscar Werner qui, dix ans plus tard, avec Jeanne Moreau et Henri Serre formerait l’inoublible trio du Jules et Jim de François Truffaut. Confier des rôles différents à un même acteur,c’est un privilège que les romanciers n’ont pas.

19 juin – Cette fois l’été prend ses dispositions. Quand je me suis levé, il était déjà installé dans une chaise longue du Corbusier, chapeau sur le front et un livre sur le ventre. Et sous un olivier les chats se regardaient en chiens de faïence.

Pendant près d’une heure, au début de la nuit, quand le sommeil ne voulait pas venir, j’avais suivi sur France Culture la rediffusion d’un entretien de Georges Belmont, en 1970, avec un Henry Miller qui, d’une voix rauque, feinte innocence de vieux débauché, parlait de ses premières amours. Je me suis aussitôt rappelé que, trois ans plus tôt, en janvier 1967 à Bruxelles, alors qu’à la revue Synthèses on préparait un numéro consacré à Henry Miller, j’avais reçu du même Georges Belmont qui revenait de Pacific Palisades, en Californie, une lettre où il disait : “Henry se prend pour un grain de beauté sur le pénis de Jésus-Christ.” Oui, je sais, je l’ai déjà raconté, et je l’ai même écrit quelque part, mais quoi… ce sont de ces métaphores qu’il faut graver dans la mémoire des autres !

J’avais ce matin un rendez-vous téléphonique avec une journaliste et sa voix exquise me parut de bon augure. Or quand je lui dis que, si je n’intervenais jamais pour amender le texte d’un journaliste, j’exigeais (suite à de ridicules infortunes) qu’on me soumît ce qui figurerait entre guillemets, donc brut de décoffrage et de mon fait, je sentis peser l’autorité d’un sourcilleux directeur de la publication. Il n’y consentirait sans doute pas. Il y eut aux deux bouts du fil comme un tant pis qui sonnait comme un hélas.

Bernard, lui, m’a bigophoné de Paris pour me dire qu’une photographe anglaise voulait me portraire (eh oui, ce mot existe depuis près d’un millénaire mais il est d’évidence à l’agonie). Tous les fils ne sont donc pas rompus… Bernard partait rejoindre Cornelia à Budapest. Je lui ai conseillé la visite des cours intérieures qu’en 1990 une charmante Anna m’avait révélées. Après avoir raccroché, je suis allé dans le troisième volume de L’éditeur et son double. Pour confronter le souvenir que j’avais aux impressions que j’avais reçues. “Anna, avais-je écrit, ouvrait les portes comme si elle entrait chez elle, et me poussait par des couloirs vers une cour insoupçonnable du dehors. Elles étaient toutes différentes, cours de ferrailleur ou de brocanteur, cours ressemblant aux solares de La Havane, cours presque de prison, cours qu'on aurait dit d'amour, cours d'asile, cours italiennes, des viennoises, de plus ombreuses aussi, plus mystérieuses, et parfois, divines surprises, de véritables théâtres ornés avec la richesse et l'abondance baroques. Et le soir tombant vite, Anna, qui paraissait connaître ces lieux comme sa poche, trouvait l'interrupteur et me donnait ainsi à voir une architecture à laquelle la lumière accordait encore plus de charme ou d'autorité. J'ai balbutié quand j'ai cherché à lui dire l'impression que me laissait la visite de cette ville sous la ville. Je ne pouvais mieux remercier Anna que par mon émotion.” Oui, j’avais sans doute bien fait de ne pas lire cela à Bernard…

Reçu par la poste Le Soir d’hier qui relate la visite de Paul Auster et sa participation au comité de rédaction du quotidien bruxellois. Nicole, la sœur de Christine, nous avait prévenus car elle y était. (Et on la voit, en effet, à l’arrière-plan de la photo.) Paul ne rate pas l’occasion d’enfoncer les mêmes clous : l’impardonnable vol de la présidence qui aurait dû échoir à Al Gore, le désastreux bilan de Bush (pire que celui de Reagan), le désir de voir élire Obama mais la crainte que dans le secret de l’isoloir maints démocrates rattrapés par de vieux démons ne votent McCain, ou encore l’utopie de faire de New York un État indépendant.

Oui, c’est bien l’été… Pour la première fois cette année j’ai pu faire, après déjeuner, une petite sieste sous le platane.

Quel long, très long moment de l’après-midi m’a pris la longue lettre que j’ai faite à l’auteur du manuscrit qui m’a tant préoccupé ces derniers jours ! Il m’importait d’expliquer avec soin comment faire pour que les valeurs du livre ne soient pas endommagées par ses excès.

Nos amis S* sont passés un peu après l’heure du thé. Il fut évidemment question d’Obama et de l’historique importance qu’aurait son élection à la présidence. Encore faudrait-il qu’il fût élu… Mes craintes passent pour des doutes dont je devine que l’on me fait grief.

Et puis soudain je m’aperçois, sans d’abord y croire, que la semaine a passé sans en avoir l’air et que demain c’est déjà vendredi, jour où Christine part pour rencontrer à Paris Paul Auster et Siri Hustvedt.

Ciné Polar ce soir… Oui, je serais de l’avis des critiques qui disent, les uns qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre du film noir, les autres qu’ils le tiennent pour l’un des meilleurs films de Jacques Tourneur, si par son intrigue cet Out of the Past (La griffe du passé) qui date de 1947 ne m’avait à plusieurs reprises embrouillé… D’autant que Jane Greer et Rhonda Fleming créent parfois de la confusion par la ressemblance que robes et maquillage donnent à ces deux hollywoodiennes. Il y a évidemment les acteurs de taille que sont Robert Mitchum, alors trentenaire, et Kirk Douglas pas encore quadra. Oui, un bon moment, mais sans peur et sans émoi…

20 juin – Dernier jour de printemps auquel, bien entendu, le mistral veut mêler quelques sournois ronchonnements dès potron-minet (ou potron-jaquet si l’on préfère l’écureuil au chat). C’est l’heure à laquelle Christine est partie pour Paris. Je me suis rassoupi (on dit bien rendormi) car la nuit avait été tumultueuse. Par bribes m'était revenue la longue lettre que j’avais écrite à cet auteur que j’aime tant et qui me donne tant d’effroi. Et puis, hier soir, un dernier coup d’œil à mon courriel m’avait appris qu’une amie avait accouché d’une fille et qu’une autre venait de perdre la sienne. Je me suis dit que si j’avais possédé la sagesse orientale j’aurais su me débarrasser des turbulences afin de laisser deux fleurs s’épanouir l’une après l’autre, l’inaugurale et la terminale.

Alors, tu t’y es mis ? me demandent avec un brin d’impatience et, je crois, sans ironie, quelques proches qui savaient mon intention de me lancer cette semaine dans le nouveau roman auquel j’ai donné pour titre provisoire celui d’un très ancien qui n’a jamais été publié : L’Helpe mineure. Je hausse les épaules, je dis non, comment m’y serais-je mis (ce verbe mettre aux basques duquel pend toujours l’idée de mission) ? Impossible, avec tout ce qu’il me restait à faire pour me libérer l’esprit et nettoyer la table dont la nudité est impérative. Je dis non mais je mens. Non pas que j’écrive déjà ce roman, mais j’en pétris sans cesse l’invisible argile et lui donne des formes aléatoires…

Mais, à la fin, c’est quoi, Millenium ? C’est un polar de deux mille pages, une saga inachevée puisque l’auteur est étrangement mort sans en avoir terminé le quatrième tome, c'est un succès immédiat sans la moindre promotion, un million d’exemplaires vendus et bientôt un succès mondial avec un film à la clef… Grâce au flair de Marc de Gouvenain Actes Sud s’est trouvé mêlé au retentissement et au profit de cette aventure éditoriale dont je n’avais pas eu vent au temps des négociations. J’en ai lu tardivement une partie. Je n’avais guère envie de poursuivre, je suis de la vieille école : Conan Doyle, Simenon, Chester Himes, Francis Iles, Sciascia et alii. En revanche, je me suis fort intéressé aux lecteurs de Millenium. J’en étais entouré, j’ai entrepris de les interroger et ce fut pour m’apercevoir d’abord que, même parmi les plus enthousiastes, il n’y en avait pas un sur trente qui fût capable de nommer l’auteur. Stieg Larsson ? Ah bon, je ne me souvenais pas. Deux ou trois avaient tout de même suggéré que c’était l’œuvre de Stig Dagerman… Au secours ! En poursuivant l’enquête j’ai constaté que le premier motif donné à leur engouement par les lecteurs de Millenium, et très loin devant tous les autres, était qu’une fois dedans on ne pouvait plus en sortir. Au point d’avoir tout de suite envie d’en donner le désir aux autres. Oui, mais pourquoi ne pouvait-on plus en sortir ? Là, ce n’était plus ni unanime ni significatif. C’est pourquoi j’ai décidé de m’y remettre, ou plutôt de m’y mettre car j’ai tout repris à partir du premier tome. J’y suis arrivé à grands quartiers de nuit. Eh oui, mes interviewés avaient raison, on ne peut plus s’en détacher même si, comme dans mon cas, on pense à tout ce qu’on doit lire et voudrait lire et à quoi on prendrait plus d’intérêt qu’aux mésaventures de la “salamandre” et de son “foutu super Blomkvist”. Alors, pourquoi ne pouvais-je moi-même m’en détacher ? C’est par une fine analyse technique qu’il faudrait répondre mais comme il s’est sans doute agi pour une bonne part, chez Larsson lui-même, d’une formidable intuition, je dirai brièvement ce qui m’est apparu. D’abord que le récit procède par fragments ou péripéties et que chacun d’eux, sans exception, promet un rebondissement imminent qui pourtant ne vient pas tout de suite, il y en a d’abord un autre qui promet un autre rebond, de telle sorte qu’avec le désir d’en savoir plus on est indéfiniment projeté en avant par bonds et rebonds. C’est assez diabolique. Autre explication, Millenium est encyclopédique, quasiment universel. Certes, il y a crimes et conspirations comme dans tous les polars, mais relatés ici avec une minutie descriptive qui agit à la manière d’une drogue au point que l’on consent à patauger par la lecture dans des affaires pour lesquelles, dans la vie courante, on n’aurait que dégoût et mépris. Mais, de surcroît, tout le capharnaum de la vie contemporaine, tous les exploits et toutes les pirateries de l’informatique, tout le bric-à-brac des désirs et des illusions et des fantasmes et des peurs qui défilent sur nos écrans et dans nos têtes défilent aussi dans ce vaste roman, se croisent et se recroisent. Même Faust, Dracula et Frankenstein sont de la partie. Le sexe dans tous ses états, extravagances et perversions, et la mort dans toutes ses variations y ont une place de choix. Et faire la liste (bel exercice pour qui n’a rien d’autre à faire) reviendrait à composer, non plus Les miscellanées de Mr Schott, mais celles de Mr Larsson. Ainsi Millenium m’apparaît-il comme un véritable exploit. Mais encore, me suis-je dit avant d’aller fumer une pipe sous les oliviers pour me changer les idées, ces trois livres participent bel et bien de la violence avec laquelle on prétend aujourd’hui représenter la violence du monde. Il fallait que je l’écrive pour m’en débarrasser.

Christine étant à Paris, j’avais déjeuné seul dans le jardin, Betty m’avait dressé le couvert sur la petite table de marbre. C’est vraiment l’été. J’ai fait une sieste sous le platane. Même scénario ce soir, souper au jardin en attendant Christine qui est revenue de Paris et m’a décrit sa rencontre avec les Auster.

Ce soir, vu Le cas Simenon, un documentaire d’Anna Ruiz et Gérard Jourd’hui. Le bougre prenait un visible plaisir à se raconter en alignant ses exploits par les livres et dans sa vie amoureuse, n’hésitant pas à exalter la fidélité conjugale pour se targuer par ailleurs d’avoir possédé environ dix mille femmes. Quel sens de la mesure... Confirmation des sentiments que je lui ai toujours portés, détestation de l’homme et admiration pour une bonne part de son œuvre. N’ai rien appris de plus.

21 juin – Comme je n’avais pas envie, mais vraiment pas envie de connaître à nouveau une nuit fragmentée pour me retrouver le matin à l’état de miroir brisé, j’ai pris hier soir un somnifère qui, sans bruit et sans rumeurs, m’a transporté des vantardises siménoniennes jusqu’à ce matin où, à l’antenne de France Inter, Stéphane Paoli invitait Vladimir Cosma et Jean-François Zygel à évoquer les ressources et les ressorts de la musique descriptive au cinéma.
Eh oui, comme dirait mon cher pédiatre que je n’ai plus vu depuis quelque temps, c’est aujourd’hui l’hiver qui commence avec les jours qui vont raccourcir. Pessimisme de parade qu’il compense par l’optimisme avec lequel il annonce la venue de l’été le 21 décembre. Pour moi, c’est bien aujourd’hui que l’été commence pour de bon avec le fond de l’air dont la température s’est mise à grimper, à vue d’œil si l’on regarde le thermomètre, à fleur de peau si l’on s’en remet à la sensation.
Bref, c’est aujourd’hui la teuf de la musique et ce soir la Saint-Jean dont j’ai connu jadis d’inoubliables et parfois très intimes célébrations au pays de Millenium, mais sans sévices ni coups tordus. Ah, elle est si présente encore, la défunte petite Jeanne qui défiait la vie par de si belles imprudences !

La preuve de l’été par la nage. Fait ce midi ma première série de longueurs dans la piscine. Sur le dos pour bien détendre tout ce qui doit l’être…

Je l’ai déjà dit, mais je ne le dirai jamais assez ! Quand je tombe dans une traduction sur une répartie du genre “Prends soin de toi, sourit-elle” (il vient encore de m’en passer une sous les yeux), je me dis… de trois choses l’une : ou le traducteur est un faussaire qui exerce dans une langue qui ne lui est pas maternelle, ou il ne sait pas écrire et ne devrait donc pas traduire, ou c’est un maladroit qui a voulu rendre à l’identique une ellipse de la langue source sans se préoccuper de savoir si elle a, dans cette langue, la même résonance qu’en français. J’ai assez défendu la cause des traducteurs en un temps où on leur demandait de travailler comme on le demande aujourd’hui aux plombiers polonais, vite, sans bruit et pas cher. Je ne me retiens donc pas de réprimer l’indignation qui me vient. Je crois d’ailleurs avoir observé que, dans la frénésie éditoriale actuelle, de plus en plus rares sont les éditeurs qui relisent ou font relire les traductions avec le même soin que les manuscrits.

Dans Le cas Simenon que j’ai vu hier à la télévision, le célébrissime romancier dont le talent m’importe plus que la personne faisait une réflexion qui m’est revenue à plusieurs reprises alors que je me consacrais aujourd’hui à une longue, longue lecture obligée. “Je peux admettre, disait à peu près Simenon, que l’on me vole un objet qui m’est cher ou de l’argent, mais je n’accepte plus qu’on me vole du temps. L’objet ou l’argent, ajoutait-il, peuvent être remplacés. Pas le temps. Le temps qu’on me vole, lui, ne pourra jamais être remplacé.” Ça se discute évidemment, car le temps volé à l’un peut, comme certains baisers volés, se révéler d’une grande importance pour qui le dérobe. Et dès lors le volé ferait bien d’y réfléchir en termes de sacrifice… ou de placement. Oui, en effet, ça se discute, mais ça se supporte mal. Là-bas, dans la brume, le signal de fin de parcours ou de fin de partie est de plus en plus visible.

Je ne pouvais imaginer film mieux approprié à cette première soirée d’été que A Good Year (Une grande année) que Ridley Scott a tiré du roman éponyme de Peter Mayle avec trois acteurs qui sont dans leurs rôles comme s’ils étaient dans leur propre peau : Russell Crowe, Albert Finney et Marion Cotillard. Certes, tous les clichés possibles sont réunis, y compris la citation de Proust (in La fugitive) qui fait ici sourire : “Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination.” Moi, je laisse aux révérends critiques leur rigorisme et je ne renonce pas à mon simple plaisir.

22 juin – Voilà un été qui me fait de bon signes, positifs dirait telle experte ès karmas que je connais. Hier retour à la piscine et, ce matin, canne saharienne à la main, retour dans la colline. La tranquille beauté de notre vallée est inchangée. J’y ai même retrouvé les écharpes blanches déposées dans les olivettes par la fumée d’un feu lointain. Au retour, j’ai acheté La Provence au Huit à Huit. C’est votre jour, m'a dit le gérant. Et je vois à la une, en effet, un grand titre en deux couleurs – ACTES SUD TRENTE ANS DE SUCCÈS – qui renvoie, en dernière page, à une longue célébration signée par Silvie Ariès et accompagnée d’une sacrée belle photo de ma fille Françoise.

Ma nièce Isabelle, son compagnon Mario et mon petit-fils Antoine sont venus déjeuner. Après le repas, nous sommes restés à table pendant plus de deux heures car nous avions mille choses à dire et à commenter les uns pour les autres. Le plus volubile fut Antoine, comme s’il s’agissait pour lui, avant son départ prochain aux Etats-Unis, de dresser l’inventaire de ses ambitions. Il n’est pas toujours facile de montrer à un jeune téméraire de son espèce l’importance de faire la distinction entre l’envie, le désir et la convoitise. Mais les réalités le lui apprendront.

Comme hier, et faute de mieux, soirée détente devant l’écran avec un film qui n’a pas eu non plus l’heur de plaire aux critiques exigeants, Beaumarchais, l’insolent d’Édouard Molinaro. C’est adapté de Sacha Guitry avec le concours de Jean-Claude Brisville, et interprété par une ribambelle d’acteurs que l’on aime revoir. Les mots de Guitry ne valent pas ceux de Beaumarchais et c’est justice de l’avoir fait sentir. En tout cas, passé un bon moment… Et, comme le disait Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, “prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort.”

23 juin – Mais alors que j’ai pris la résolution de rester au mas tout l’été, sans en bouger, donnant ainsi à tous les jours une valeur égale au risque même de les confondre, pourquoi, diable, le lundi matin garde-t-il le désagréable petit goût d’huile de foie de morue qu’il avait du temps de l’école ? Un peu après six heures, j’ai failli me rabattre le drap sur la tête et refuser de me lever. J’ai tout de même réussi à refouler l’imbécile phobie. Une demi-heure plus tard nous étions dans la colline. Au retour, je me suis arrêté pour observer un interminable cortège de fourmis qui transportaient chacune un grain blanc, presque de leur taille et provenant sans doute des épillets qui, en ce moment, étincellent au soleil. Pour ces fourmis-là, ce doit être lundi tous les jours…
Après le petit-déjeuner au jardin, ficelle, fromage et confiture, en parcourant La Provence où il n’est évidemment plus question d’Actes Sud mais de la vente et de l’achat de joueurs par l’OM, d’un incinérateur contesté, de Carla qui, à côté de Sarko, fait sa Jacqueline Kennedy en Israël, je me suis remis à une lettre difficile que j’avais écrite trois ou quatre fois hier à propos d’un très gros manuscrit dont je venais d’achever la lecture, lettre que d’un clic j’ai décidé d’envoyer pour qu’elle ne m’empoisonne plus l’existence. Maintenant elle est à moi, cette anonyme journée, ai-je dit à la chatte qui avait relevé le museau.
À moi, oui, mais dans quel état étais-je pour en jouir ? Je dois avoir forcé sur la marche et la nage que j’avais reprises depuis deux jours, et la nuit avait encore été trop brève où j’avais lu les deux tiers d’un roman à paraître à la rentrée. À l’heure de la sieste je me suis enlisé de telle sorte que je n’étais guère d’attaque quand j’ai réussi à en émerger. En manière de transition j’ai relu cette lettre que j’avais écrite hier et envoyée ce matin. J’y avais repris une citation qui m’était passée sous le nez sans que j’en trouve la référence, sinon qu’elle est de Jean-François Fayard : “L’incompréhensible du génocide nazi, l’incompréhensible du génocide jacobin, c’est qu’ils jaillissent l’un de l’Allemagne intelligente de Weimar et l’autre de la France si brillante des Lumières.” Incompréhensible, certes, me suis-je dit alors que j’étais encore dans l’ankylose de la sieste, mais n'allons pas attiser par de telles formules la haine et le mépris à l’endroit des “intellectuels”. Pour parer à la dictature doit-on jeter les livres au feu ? Du coup ça m’a tout à fait réveillé. Il faut que je trouve le livre de Fayard dont cette phrase est extraite afin que je juge sa portée par son contexte.

Avec De guerre lasse, j’ai eu l’impression de poursuivre ce soir la tournée presque philanthropique des films à ne pas revoir. Une douzaine d’années plus tôt, Robert Enrico avait fait tellement mieux, sur la même époque de l’occupation et de la guerre, avec Le vieux fusil

24 juin – En passant par le village, au retour de la promenade matinale, j’ai acheté La Provence avec laquelle, par erreur, on a voulu me mettre un magazine télé qui avait en couverture un beau portrait. Pas besoin, ai-je fait, je la connais… Ce “je la connais” pourrait donner naissance à une rumeur, me suis-je dit, car on sait qu’il en passe du monde au mas. Et si “elle” en était ? J’avais l’humeur folichonne (ça n’arrive pas tous les matins), aussi ai-je confié à Christine, qui d’un pas guilleret revenait de la boulangerie avec notre ficelle, l’envie que j’avais de prétendre qu’il existe un vieux dicton venaissin : Qui tient la fesse dit la messe. Voici une trentaine d’années, pour rabattre le caquet d’un homme qui citait Confucius à chaque instant j’avais inventé de toutes pièces une sentence confucéenne que je prétendais avoir ramenée de Chine : Pour le vieillard serein toute action est vulgaire. Il n’avait pas fallu longtemps pour qu’elle me revînt par un quidam qui ne savait rien de l’imposture.

Au cours d’une brève interruption du sommeil, cette nuit, j’ai entendu des voix graves et non identifiées réduire la responsabilité américaine dans l’éradication de la culture indienne en arguant qu’il n’y avait pas de culture chez ces Peaux-Rouges mais seulement du folklore. Bonne nuit, majorettes et Yankees ! J’ai tourné le bouton, l’indignation m’a servi de somnifère.

Accompagnée par Bruno, Pia est venue au mas passer quelques heures et déjeuner dans notre compagnie. Avant le repas, qui fut enjoué malgré la chaleur qui commençait à s’épaissir, nous avons parcouru page après page le manuscrit de son nouveau roman. Je lui ai remis l’exemplaire que j’avais au crayon criblé d’interrogations pour l’inviter à préserver la vertigineuse audace qui s’en dégage. Et ce fut l’occasion de revenir sur l’idée que je me fais du rôle de l’éditeur : mettre l’auteur en condition de relire ce qu’il a réellement écrit (non ce qu’il croit avoir écrit) et lui indiquer où il lui est arrivé d’interrompre la course de son lecteur par des considérations digressives. À table, la conversation a repris avec Christine que ces choses intéressent dans l’exercice de la traduction et avec Bruno qui est éditeur lui-même.

Même ceux, peu nombreux, qui n’ont pas aimé ce film de Kevin Macdonald en conviennent, Forest Whitaker méritait l’Oscar que lui a valu son étonnante interprétation dans Le dernier roi d’Écosse que nous avons vu ce soir. Mais je ne partage ni la détestation des uns ni l’enthousiasme des autres. Comme pour La chute que nous avions revu la semaine dernière, c’est hélas un film où les effets recouvrent les causes et où ici, de surcroît, les dialogues ne donnent pas leur véritable sens aux violences déversées par l’image.

25 juin – Sitôt revenu à ma table de travail après le petit-déjeuner, j’eus envie de dresser l’inventaire de ce qui participait avec tant d’harmonie à la douceur de l’aube dans la colline ce matin, le ciel d’une toile sans déchirures ni empreintes, la respiration imperceptible de l’air, cette sorte de crissement des couleurs qui s’éveillent et le silence que nous nous gardions bien, Christine et moi, de lacérer par des commentaires. Je réfléchissais aux paroles d’Yves Bonnefoy, hier soir rediffusées par France Culture, évoquant les pouvoirs de la poésie qui échappe à l’absolutisme de la pensée conceptuelle. Mais au moment de pianoter sur le clavier je comprends que si je vais tenter de traduire en mots l’indicible vol d’un oiseau qui traverse et retraverse le ciel (cette année nous avons à nouveau les hirondelles qui nous ont tant manqué l’an dernier) ou la grâce d’une feuille qui, sans attendre l’automne, descend en virevoletant vers le sol, c’est pour éterniser ces infinitésimales par la caresse de l’écriture. Et il me semble alors qu’elles ronronnent.

J’imagine qu’ils ne sont pas légion ceux qui lisent chez nous le quotidien suisse Le Temps. Moi, j’ai le privilège d’en recevoir le supplément culturel chaque semaine, et cette fois j’y ai trouvé une petite perle sous la forme d’un encadré intitulé : Diderot a imaginé le courrier électronique… On y rapporte que, dans une lettre de 1762 à Sophie Volland, Diderot révèle qu’un physicien de ses amis songea au moyen de correspondre “sans le concours sensible d’aucun agent intermédiaire.” Et d’ajouter : “La jolie chose ! Il ne s’agirait plus que d’avoir chacun sa boîte ; ces boîtes seraient comme deux petites imprimeries où tout ce qui s’imprimerait dans l’une subitement s’imprimerait dans l’autre.” La prochaine fois qu’un nostalgique, avec un brin de mépris et un autre de jalousie, me demandera s’il est vrai que mon courrier est électronique, je répondrai : Eh oui, voyez-vous, je diderotise !

Entendu aujourd’hui les premières cigales. Les uns diront qu’elles se sont mises à chanter, d’autres savent qu’elles striduleront demain de toutes leurs timbales si le mistral ne fait pas retour.

Devant notre grand écran j’ai passé une meilleure soirée qu’hier, et Christine est de cet avis. J’avais envie d’une comédie et dans les programmes j’avais repéré Petites confidences à ma psy, avec Uma Thurman et Meryl Streep. Pendant un moment j’ai craint que, par comparaison avec Woody Allen, l’histoire de ce jeune garçon s’éprenant d’une femme plus âgée que lui et de surcroît patiente de sa mère, une psychanalyste juive, ne fût fatale au film de Ben Younger. Oh certes, ça n’a pas une terrible envergure mais c’est drôle et tout à fait délicieux.

26 juin – Les pies jacassent avec fureur dans le platane, autant dire sous mon nez, l’air de se moquer de ma couardise parce que ce matin, après avoir fait trois pas dans la cour, je suis rentré pour ne pas affronter le mistral qui s’était levé avec le jour. Dire qu’il m’est arrivé jadis d’être ironique avec mon père quand, lors de ses séjours ici, il renonçait à la marche les jours de mistral…

Ce matin, j’ai commencé à aligner quelques éléments dont je me servirai dans une préface qu’avec mon imprudence coutumière j’ai accepté d’écrire dans l'urgence pour un petit ouvrage qui rassemble onze entretiens et qui est intitulé : Comment je suis devenu philosophe. Si je me laissais aller tout de suite, je commencerais par dire que, pour ma part, je vais à la philosophie comme au cinéma : pour le plaisir et par curiosité.

Nous avons précisément discuté de cinéma avec Thierry Fabre qui est venu déjeuner au mas, et aussi de la prépondérance politique de certaines langues, puis de la traduction dont la moindre difficulté n’est pas de faire entrevoir le substrat inexprimable qui est dans la mémoire des mots.

Pas de promenade ce matin, pas de nage à midi parce que j'ai la gorge en feu, plus de mistral, le ton monte chez les cigales.

Ce soir, avant leur prochain départ pour l’Écosse, dîner dans le jardin des S* au Paradou. Il y fut question des élections américaines, du féminisme en politique et de la haine à l’endroit d’Hillary Clinton (ce qui me glace), de l’enthousiasme pour Barak Obama, des adhésions qu’il récolterait, même parmi les républicains. Puis on partit dans une discussion assez tordue sur bien-être, mal-être et les difficultés de leur traduction. Ou comment on s’égare à vouloir traduire un mot sans connaître le contexte et… le folklore.

27 juin – Je m’étais levé tôt, bien décidé à reprendre la marche à laquelle le mistral s’était opposé hier. Mais le sournois qui, le mauvais coup accompli, avait disparu (pas un souffle dans la journée ni le soir chez les S*) a reparu avec force ce matin. J’ai donc renoncé, grogné en déjeunant, puis ouvert ma boîte à courriels pour y découvrir, parmi d’autres, le message d’une Monique inconnue qui, avec un sourire invisible, me cite Blaise Pascal : “Le temps et mon humeur ont peu de liaison ; j’ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi.” Lui c’est lui, moi c’est moi, ai-je envie de lui répondre. Et, pourvu qu’elle ne ricane pas, j’ajouterai que, s’agissant du “dedans de moi”, l’allongement du temps nécessaire à la reprise me paraît ce matin l’une des plus insidieuses marques de l’âge.

B* a poursuivi cet après-midi son méticuleux classement de mes livres et contributions pendant que, de mon côté, j’achevais d’écrire la première version de la préface à Comment je suis devenu philosophe. “J'aime entendre le clavier de ton ordinateur cliqueter pendant que je musarde dans des pages plus anciennes,” m’a-t-elle dit.

Jules et les enfants sont arrivés tard ce soir pendant que nous regardions avec Étienne Le Dahlia noir. Qu’est-ce qui a bien pu nous pousser à voir jusqu’au bout cette prétentieuse adaptation du roman de James Ellroy, un film qui n’a réussi qu’une prouesse : rendre l’histoire incompréhensible ? Peut-être la présence annoncée de Scarlett Johansson ? Mais elle paraît à tout instant se demander à quoi rime son rôle ! Il est vrai que certains ont donné au film de Brian De Palma le label “gothique” qui, après un déclin, est redevenu très tendance ces derniers temps. Dans certains milieux on ne dit pas qu’une chose est géniale, on la dit gothique et tout est dit, elle est indiscutable ! Même s’il ne s’agit pas des mêmes choses, pour ma part j’ai toujours préféré le roman au gothique. Qu’on le comprenne comme on veut !

28 juin – Puisque ce matin, après avoir manifesté une violence gothique pendant toute la nuit, le mistral s’obstine à m’interdire la colline par des rafales qui me couperaient le souffle, je me suis attardé au lit pour écouter la rediffusion d’une émission de France Culture consacrée à Matthieu Galey. Matthieu, je l’ai rencontré chez Grasset, c’est même lui qui rédigea le commentaire qui figure sur les rabats de couverture de mon premier roman, Le nom de l’arbre. Par leurs voix j’ai tout de suite reconnu, parlant de lui, Jean-Claude Fasquelle et François Nourissier. Aussitôt j’ai retrouvé les effluves de ce temps-là dans ce quartier-là, des combines de ce temps-là, tout ce dont un beau jour je me suis éloigné pour faire à 800 kilomètres de Paris ce qu’aucun d’eux ne m’aurait cru capable d’entreprendre : une maison d’édition. L’émission achevée, je me lève et je vais voir : j’ai bien dans ma bibliothèque les deux volumes du Journal de Matthieu Galey (1987 et 1989) et son livre d’entretiens avec Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts. Ce livre-là, je le prends pour voir quels passages j’ai pu y souligner. Au premier sur lequel je tombe, Marguerite dit à Matthieu : “À la troisième, ou à la quatrième révision, armée d’un crayon, je relis mon texte, déjà à peu près propre, et je supprime tout ce qui peut être supprimé, tout ce qui me paraît inutile. Là, je triomphe.” (C’est moi qui souligne.) Et voilà comment, assigné à résidence par le mistral, je me retrouve soudain à Petite-Plaisance pour entendre Marguerite Yourcenar me dire ce que je me tue à répéter, après avoir lu leur manuscrit, à des écrivains, écriveurs ou écrivants trop prolixes.

Premier week-end des “grandes vacances”. Déferlement depuis hier sur les routes. Allez-y, qui sait s’il y aura encore de l’essence pour les prochaines !

C’est une affaire de cuisine… la mémoire, la pensée, le langage et tout le saint-frusquin, il faut en permanence les garder sur le feu. À feu doux mais sur le feu.

L’impatience n’est pas une vertu. Que je tarde un peu à répondre ou que je le fasse très rapidement, trop à leur goût, et voilà des correspondants qui me flinguent avec leur escopette à reproches. D’autres ont une patience d’ange. À leur manière ils sauvent le monde…

Eh bien voilà… en ce moment de l’après-midi où le mistral paraît rabattre un peu son caquet (mais je me méfie), j’ai mis le point final à la préface que j’avais promise à Steph pour son ouvrage : Comment je suis devenu philosophe. Je l’ai tout naturellement intitulée : Je ne suis pas un philosophe. Je vais tout de même laisser le texte reposer quelques jours avant de l’envoyer à sa destinataire. Afin de voir s’il s’est refroidi sans craquelures.

À Lise qui m’appelait de Montréal j’ai laissé entendre que, sur avis médical, je n’irais sans doute pas au Québec en septembre malgré tout le désir que j’avais d’être présent là-bas pour le lancement des Déchirements. Avec tristesse et discrétion, Lise alors a évoqué les gens de son entourage qui disparaissaient en série ces temps derniers et, parmi eux, Thérèse Brassard qui, en 2004, avait si joliment illustré mes poèmes dans Eros in trutina.

29 juin – Avec une semaine de retard on fit hier soir un dîner d’anniversaire pour Justine en y associant Étienne qui est né le même jour qu’elle mais pas mal d’années avant. Parmi les cadeaux de Justine j’avais glissé un exemplaire retrouvé d’Un résident très secondaire. C'est une parodie sociologique que j’avais écrite en 1978 pour accompagner les dessins que Christine avait faits quelques années plus tôt, quand nous cherchions un mas où nous installer, dessins dans lesquels nous étions représentés comme ours blancs arrivant chez les bruns.

La fête finie, j’ai pris au vol sur TMC un film de Nicholas Ray, Party Girl (Traquenard), pour ne pas manquer de revoir, cinquante ans après, l’inoubliable Cyd Charisse. Après, et je ne m’étais plus livré à pareille orgie de cinéma depuis longtemps, j’ai regardé un film encore plus ancien, et celui-là jamais vu, The Bandwagon (Tous en scène) de Vincente Minnelli. Quand je suis remonté dans mes quartiers, vers une heure, j’avais compris le rôle qu’avaient joué, dans mes fantasmes sans doute et dans mon imaginaire à coup sûr, les jambes les plus éblouissantes et les plus sensuelles du monde, celles de Cyd Charisse qui est morte il y a une douzaine de jours. Et je me sentais d’humeur à envoyer au tapis le premier qui aurait eu l’air de mettre en doute cette certitude canonique.

Ce matin j’y pensais encore quand nous sommes partis dans la colline. Comme d’habitude, nous avons marché en silence car c’est l’heure où je filtre les souvenirs les plus récents, où je tente d’éclaircir quelques idées confuses et où je cherche à organiser la journée qui commence. La finesse de la lumière et la douceur de l’air m’y ont aidé…
Puis, entre le petit-déjeuner qui a suivi cette promenade et la dizaine de longueurs que je suis allé faire dans la piscine vers midi, j’ai récrit une fois encore la préface promise à Steph. Si je n’avais craint une inutile énigme, au lieu de Je ne suis pas un philosophe je l’aurais intitulée Philosteph. C'est un titre rond. Mais l’important c’était de convaincre de lire le livre. Ainsi ai-je donc tourné la dernière phrase : “Sans entendre ce que la philosophie nous dit et dès lors sans comprendre où l’on nous pousse, nous serons bientôt ramenés par l’accélérateur des particules injonctives aux conditions apocalyptiques du Big Bang d’avant Genèse.”

L’un des philosophes interrogés par Steph résume le but qu’il assigne à la philosophie par une formule taillée sur mesure pour l’Elysée : “Penser mieux pour vivre mieux.”

Françoise, Jean-Paul, Etienne, Jules et ses deux minots étaient à table en notre compagnie pour le déjeuner sous le platane concertant avec son orchestre de cigales. Il y fut d’abord question d’Antoine qui est parti hier, seul, inquiet et fier, pour un mois d’essai aux Etats-Unis. Puis on aborda les questions habituelles, livres, idées et politique avec Napoléon III et quelques caricatures à la clef. Sauf Etienne, tout ce petit monde est reparti. Mais nous sommes maintenant habitués à ces marées irrégulières. Sur la plage elles ne laissent plus, comme jadis, l’écume de la mélancolie.

Quelle heureuse surprise offerte ce soir par Canal + avec le docu-fiction de William Karel et Jerome Charyn, Meurtres à l’Empire State Building ! Une tripotée d’acteurs vieillissants, dont l’émouvante Cyd Charisse, ont accepté de jouer les témoins d’une affaire criminelle montée de toutes pièces avec des extraits d’une cinquantaine de films cultes des années trente et quarante mêlés à des fragments d’actualités de l’époque. Un régal ! Que Cyd Charisse, malgré l’impatience qu’elle en avait, n’aura pas eu le temps de voir.

30 juin – J’avais ce matin une telle pêche que j’ai accompli notre promenade à un rythme de bersagliere, ou peu s’en faut. Ce mot m’a soudain rappelé combien nous avions rigolé, sous l’Occupation, époque de l’axe Rome-Berlin, quand on nous avait dit que, dans la marine italienne, “branlebas de combat” se disait panico generale

Me voilà désormais membre du conseil d’administration de l’université de Montpellier 2. Qu’attendent donc d’un “littéraire” ces scientifiques ? Réponse à la rentrée. À moins que… Voici je ne sais combien d’années je fis une longue intervention dans un grand amphi devant les étudiants en pharmacie. Initiation à la lecture. On m’avait prévenu qu’au moindre mot à double sens j’aurais droit au chahut. J’avais donc pris les devants et leur avais annoncé que je le leur montrerais : la lecture était une activité érotique et le livre un objet sexuel. J’avais eu droit à une ovation puis à un silence particulièrement attentif.

Après déjeuner, B* a poursuivi la mise en ordre des écrits dont j’avais accumulé manuscrits et justificatifs dans le désordre. Me faisant ainsi découvrir des textes brefs que je ne me rappelais même pas avoir écrits.

Ah, la belle formule d’Hubert Védrine à propos du jargon dans une lettre au Monde : “L’idéal serait qu’un maximum de gens continuent de parler un bon français, vivant et évolutif, et un bon anglais, et qu’on évite de mélanger du français déstructuré avec de l’américain d’aéroport.”

Sur de bonnes recommandations, et malgré la longueur annoncée, nous avions choisi de voir ce soir Prince of the City (Le prince de New York) de Sidney Lumet. Arrivés au tiers nous avons abandonné, c’était non seulement d’un prodigieux ennui mais une fois encore la sournoise célébration de la corruption qu’on dénonce…
 

(À SUIVRE)







© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens