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© Bruno Nuttens




Lundi, 1er juin 2009 – Hier soir, pendant que nous dînions avec Françoise, Jean-Paul et Jules, un appel de Paris nous apprenait que le prix du Livre Inter allait à Zone de Mathias Enard, ce magnifique roman d'une seule phrase de cinq cents pages édité par Actes Sud. Ce matin la nouvelle ruisselait à l'antenne.

  On nous annonçait la pluie, le soleil ricane, j'ai fait huit longueurs, misérable performance mais un exploit dans ma condition. Et puis, soudain, j'ai repris le texte que j'avais écrit pour Une histoire de France en 100 monuments et lui ai rajusté son habit. C'est maintenant titré : Chant pour un nid de pie. Et c'est parti.

   Madeleine a passé un moment au mas, nous avons parlé de Paris et des expositions qu'elle veut y voir, elle y court cette semaine et me fait à l'avance partager quelques-uns des plaisirs qu'elle en attend.

  Un Airbus qui revient du Brésil disparaît sans laisser de traces. Les taupes de la crise creusent leurs galeries dans le sous-sol de la société. Serge Moati est éjecté de la 5 avec son émission Ripostes. Ceux qui devraient en avoir manquent d'idées sur l'Europe et le montrent dans la dernière semaine avant les élections européennes…


Mardi, 2 juin 2009 – Humeur du temps… mistral et nuages. Avant que n'arrive Raymond Jean dont j'attends la visite ce matin, j'ai lu (et ça se lit très vite) son livre à deux voix avec Jean Lacouture, Dialogue ininterrompu, 1958-2008, entretiens au pays des ocres, paru aux éditions de l'Aube. Ça donnerait envie d'ouvrir aux idées les fenêtres de ces conversations en forme de nomenclatures.

   Il est venu passer une heure, Raymond Jean, pour me confier un autre livre, un livre de mémoires qu'il dit être son dernier et nous avons parlé, parlé, parlé de nos rencontres, de mon doctorat tardif, de Georges Duby, de Jean Lacouture, de la métamorphose d'Actes Sud, et tout cela sur l'air bien connu de la vie qui passe. Ou de Il court, il court, le furet dont il me fut rappelé récemment qu'il fallait y voir une contrepèterie.

   À une étudiante de Pascal Durand qui m'interrogeait sur la numérisation de l'édition, j'ai répondu que je me suis toujours méfié du misonéisme, que j’ai très tôt écrit “à la machine” et que, lorsque les ordinateurs l’ont remplacée, je n’ai pas suivi, j’ai accompagné. C’est pourquoi, dans le processus d’internet, ai-je ajouté, je me suis senti légitimement embarqué, parfois dépassé, jamais contraint. De toute manière, avec le déclin de la typographie, les livres sont désormais presque tous numérisés. Et rien ne les empêchera de circuler comme tels. Le seul vrai souci, c’est de n’être pas contraint par la société à subordonner le talent au profit. Air connu.

   Des films dont Marilyn Monroe est la vedette, Rivière sans retour était l'un de ceux qui ne m'avaient pas laissé un grand souvenir. Le revoir ce soir ne m'a pas fait changer d'avis.
 
Mercredi, 3 juin 2009 – Soleil et légers coups de fouet du mistral. Deux heures, ce matin, chez Actes Sud pour quelques mises en place et un dernier regard au programme des lectures qui commenceront au cloître de Saint-Trophime le 15 juin. Rentré en hâte au mas car Pia m'y attendait, elle m'apportait le manuscrit de son nouveau roman que je lirai pendant le séjour qu'elle va faire à New York. Sur les mœurs et les rencontres littéraires, avant, pendant et après le déjeuner, j'en ai entendu à m'en saouler. Et même à m'en couper le souffle. Hélas, ni la séance de shiatsu qu'Isabelle est venue me faire, ni La folle ingénue de Lubitsch que nous avons revue ce soir avec tendresse, Christine et moi,  n'ont ramené le calme dans ma respiration.

Jeudi, 4 juin 2009 – L'effet Titanic provoqué par l'accident du vol Rio-Paris reprend de l'ampleur avec la révélation de l'identité des victimes. Égoïsme de la tristesse, je n'en ai, moi, que pour la disparition de Lotus  (rien à voir avec le crash) que j'ai apprise par ce surnom qui clignotait ce matin dans une nécro. Elle avait dix ans de plus que moi, elle n'a donc pas été enlevée dans la fleur de l'âge, je l'avais connue dans l'immédiat après-guerre, elle était la fille d'un peintre que j'avais fréquenté dans son atelier de la Porte des Lilas, elle avait épousé un ami très proche, je ne l'avais plus vue depuis quarante ans au moins, et son surnom dans cette nécro m'a donné l'impression qu'un rideau de scène s'ouvrait sur un spectacle oublié du temps jadis. Le mistral ricane qui lit par-dessus mon épaule ce que j'écris.

   Cet après-midi Brigitte m'a apporté son aide pour répondre à un questionnaire singulier que m'avait envoyé Leméac en vue du lancement de L'Helpe mineure à Montréal en septembre. Du style : Quelle faute vous inspire le plus d'indulgence ? La faute originelle, ai-je risqué. Isabelle est revenue pour que Christine à son tour reçoive les bienfaits du shiatsu. Et ce soir nous avons regardé sur France 3 les deux premiers épisodes d'un feuilleton de longue durée, Un village français, où j'ai trouvé ce que j'y attendais, des souvenirs en pagaille sur le temps d'exode qui, en juin 40, m'avait amené à Toulouse.

Vendredi, 5 juin 2009 – Aube grise, la nuit a jeté une bâche sur le ciel. Je me souviendrai qu'elle ne fut pas des plus calme, cette nuit. J'avais en tête d'une part le courageux discours d'Obama au Caire et de l'autre la basse diatribe à laquelle, hier, s'étaient à l'écran livrés Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou. Comme si l'urgence n'était pas de voir que l'Europe glisse sur une pente qui pourrait bien la livrer aux vieux démons totalitaires.

   Belle conversation téléphonique avec Chloé Réjon qui ouvrira les lectures le 15 et, si j'en juge, montrera d'entrée de jeu ce qu'il en coûte de courir aux trousses de l'érotisme.

   Nos amis B* sont venus avec qui nous n'avons pas pu déjeuner sous le platane par la faute d'une méchante pluie. Mais elle ne nous a pas empêchés, quand nous étions réfugiés dans la cuisine, de parler de nos passions, de nos lectures, du cinéma, du triste débat politique d'hier et, puisque B* est médecin, de la meilleure manière de respirer.

Samedi, 6 juin 2009 – Il y avait hier soir au Méjan le concert de clôture de la saison. Nos plus fidèles amis étaient présents dans la salle et, sur scène, l'Orchestre de Poitou-Charentes dirigé par Jean-François Heisser. Il y avait aussi, au clavier, Marie-Josèphe Jude, sortie d'une gravure et enceinte avec une grâce sans pareille. Au programme de la première partie, deux pièces de Dvorak, parfois drôles et toujours tendres. Mais l'événement de la soirée, ce fut le Concerto de chambre pour piano, violon et treize instruments à vent qu'Alban Berg avait composé en 1923 pour l'anniversaire de son ami Schönberg. Afin d'en expliquer l'architecture mathématique, soumise au chiffre trois et à ses multiples, Jean-François Heisser s'est mué en conférencier, permettant ainsi de comprendre une ambition qui, sans cela, fût restée invisible. Ce fut d'un coup toute la question de l'esthétique, de l'évaluation du beau et de sa vérité qui a reflué dans la salle. Mais quel privilège d'être voyeur au premier rang ! Sans la théâtralité de l'instrumentation je me serais sans doute trouvé dans la perplexité que donne un tableau noir couvert d'équations incompréhensibles.

   Réveillé au milieu de la nuit par un orage dont le tonnerre coïncidait avec des éclairs décochés à bout portant, en même temps qu'une pluie tropicale tombait avec vacarme sur les tuiles converties en tambours. Ainsi pendant un court instant ai-je eu l'impression que mes fenestrons étaient hublots et que j'étais en plein pot au noir, entre Brésil et Sénégal, parmi d'imminentes victimes dont la presse ferait plus de cas que des milliers de Tamouls massacrés par les Sri-Lankais. Au second réveil, je me suis souvenu que l'on célébrait aujourd'hui le soixante-cinquième anniversaire du débarquement de Normandie. J'allais avoir vingt ans en ce temps-là et j'avais l'envie d'en découdre. Je prendrais donc garde de ne pas laisser le rouleau médiatique écraser les images que j'ai de ce passé.

   Promesse rompue. Faute de souffle, je me suis allongé dans mon grenier, devant le petit téléviseur où je vais parfois chercher les informations. Ainsi ai-je assisté à toute la cérémonie de ce soixante-cinquième anniversaire, écouté les discours et mesuré les différences. Mais l'événement, c'était Obama à Omaha, c'était sa manière d'être là, c'était l'autorité d'une autre Amérique qu'à lui seul il est en train d'imposer. Et c'est son aventure personnelle qui décidément me fascine.

  Louise passe le week-end au mas avec ses trois fillettes pendant que leur père participe en Chine à une conférence mathématique. L'aînée, Odile, dix ans, qui veut devenir écrivain et musicienne, m'avait envoyé les quatre premières pages d'un roman, Thomas, qu'elle a commencé à composer. J'avais été stupéfait par la manière qu'elle a d'entrer dans le vif de la narration. Les premières phrases m'avaient coupé le souffle (cette fois au sens métaphorique). “Il était une fois, dans une forêt, des loups. Ils mangeaient des petits animaux, mais ils préféraient les enfants.” Ça part comme une flèche, le ton est donné, l'intrigue ouverte, et déjà sur quatre pages ça file. En fin d'après-midi, j'ai reçu Odile comme si souvent ici des auteurs. Avec le plus grand soin j'ai tenté de la convaincre que l'important à ce stade était de poursuivre la narration, d'aller au bout de l'intrigue et de ne pas s'en laisser écarter par des inquiétudes de style. “La révision du texte viendra ensuite et je t'y aiderai”, lui ai-je encore dit en la mettant en garde contre les piétinements périlleux et la procrastination que je n'ai pas ainsi nommée. Et j'ai terminé par quelques conseils pour qu'elle ne soit pas angoissée par le temps. Il m'a semblé qu'elle n'en perdait pas un mot.

   Ce soir, Christine et moi, nous avons revu Les cadavres ne portent pas de costard, comédie noire dans laquelle Carl Reiner a incrusté des scènes empruntées à de grands polars des années quarante de telle sorte qu'on y voit passer des acteurs comme Humphrey Bogart, Cary Grant, Ingrid Bergman, Veronika Lake, Bette Davis. Euphorisant.

Dimanche, 7 juin 2009 – “A voté !” dit le maire d'une voix qui me dit autre chose. À dix heures, devoir accompli. Une trentaine d'électeurs nous avaient précédés à la Salle polyvalente où avait été transféré le  bureau de vote, comme si l'on avait considéré que cette consultation-ci se faisait à l'écart. Il est vrai que l'Europe exaspère quand elle ne déplaît pas.

   Dans l'après-midi, Louise est repartie pour Montpellier avec la petite romancière et ses deux sœurs. Peu après, Françoise est arrivée avec Jean-François Heisser et nous eûmes une longue conversation sur la composition musicale et l'interprétation, si comparables à l'écriture et à la traduction.

   Puis j'ai regardé Mes questions sur Cuba, un film de Serge Moati qui a su voir sans préjugés les gens de La Havane et faire émerger dans leurs propos les espérances et les désillusions d'un demi-siècle qui avait commencé dans l'utopie. Je me suis retrouvé là-bas, avec vingt-cinq ans de recul, épris parfois, irrité souvent et à maintes reprises déconcerté.

   Et ce soir, cinquante ans après, nous avons revu Sur les quais, le film dont Elia Kazan a fait une fable morale sans rien céder sur l'authenticité des événements, la vérité des personnages et l'esthétique hideur des lieux.

Lundi, 8 juin 2009 – L'analyse médiatique des résultats électoraux dans la consultation européenne me paraît ce matin très proche des commentaires suscités par la découverte de cadavres et de débris d'Airbus dans l'Atlantique. On ressasse des idées reçues assorties de lieux communs. Et pourtant, c'est à voix franche qu'il faudrait réfléchir au comportement des abstentionnistes, aux engouements du genre feux de paille, à la rancune de ceux qui ont manifesté par des infidélités politiques leur désespoir indéfini, et à l'illusion de triomphes proclamés. Se demander comment, aux jongleries de toujours et aux vociférations de dernière minute, auraient pu réagir, sinon par la colère, le silence ou le mépris, les victimes d'une crise que dissimulaient ces derniers jours les voiles de deuil du crash aérien, les drapeaux pour la venue d'Obama,  les flammes et banderoles des amateurs de tennis et de rugby. La perte des repères, la méfiance opposée aux idées, la peur de l'intellectuel rendent-elles aveugles au glissement vers l'autocratie qui, mieux vaudrait s'en souvenir, est un ciment à prise rapide ? 
 
   Aujourd'hui, ciel maussade, petite respiration, petits boulots, petits courriers et petits courriels mais grandes lectures… Et ce soir, par curiosité, revu un vieil Henri Verneuil, Peur sur la ville, taillé sur mesure pour Belmondo avec cascades en prime. Nous nous réjouissions de revoir à cette occasion Lea Massari (ah, Le souffle au cœur de Louis Malle qu'elle avait tourné trois ans plus tôt !) mais elle est très vite défenestrée, et Charles Denner mais il ne fait que de la figuration. Un de ces films par lesquels le cinéma français n'a pas gagné ses lettres de noblesse.

Mardi, 9 juin 2009 – La nuit, tel un arbre, a été fendue en deux par un terrible coup de foudre, après quoi la pluie est tombée drue comme s'il fallait éteindre un feu. Et le ciel, ce matin, s'en remet tant bien que mal. So what ? me demande une voix qui doit venir de mon cerveau reptilien. Alors quoi ? Alors il se trouve que je ne laisse plus passer de tels signes en me disant qu'ils repasseront un jour prochain. Ils pourraient ne pas repasser.

   Les vérités de l'image sont rarement celles de la réalité qu'elle a surprise. L'autre jour, on venait d'apprendre le crash de l'Airbus, et J* qui était passée nous voir à l'heure du thé nous a reparlé de celui auquel elle survécut jadis. Mais le récit qu'elle en fit était assez différent de celui que je connaissais. Il n'a pas fallu longtemps pour m'en rendre compte, la version dont je me souvenais était celle que j'avais introduite dans un roman. Au registre des difformités, celles que l'écriture narrative inflige à la réalité s'inscrivent au premier rang. Et puis, tiens, voilà une métaphore qui s'impose… Ce qui remonte à la surface de la mémoire quand on sollicite certains souvenirs, ça ressemble à cette laisse de mer, à ces débris et fragments qui émergent, qu'on ramasse et auxquels on veut arracher des aveux.

   C'était aujourd'hui l'anniversaire de la belle nautonière d'Actes Sud, ma fille Françoise, et nous sommes allés en début de soirée lui redire que nous lui souhaitons de connaître encore d'innombrables années parmi tous ceux qui l'aiment pour avoir reçu d'elle tout ce qu'elle leur donne. Et je sais de quoi je parle… Nous lui avons offert un nœud borroméen en pendentif, un bijou d'argent créé par notre ami Moniquet. Ce nœud suggérera à Françoise que l'imaginaire, le symbolique et le réel ne s'accordent qu'à trois. C'est Lacan qui le dit. Je n'ai pas autorité pour en juger mais je sais que, sans ces trois-là, pas de fiction.

   Nous sommes rentrés juste à temps pour revoir Touch of Evil d'Orson Welles, ce chef-d'œuvre réalisé à partir d'un scénario sans grand intérêt. Là est le talent qui fait de chacun des acteurs un héros.

Mercredi, 10 juin 2009 – Ce matin, temps superbe, retour sur Arles et bonnes rencontres. Entre autres quelques ultimes mises au point avec Nathalie au sujet des lectures aux trousses de l'érotisme. Elle a fait réaliser une affiche qui a pour fond l'émouvante Analisa de Modigliani et qui vous retient sitôt qu'on la voit. Conversation aussi avec Laurence au sujet de l'énorme imposture de la gratuité sur internet et des confusions périlleuses à la faveur desquelles la prédation s'exerce en se donnant l'air de distribuer des baisers florentins. Conversations encore avec Evelyne pour la mise sur rails des textes qui seront publiés de septembre à mars dans la collection “un endroit où aller”. Conversations enfin avec quelques autres  à propos des collectionneurs de références qui confondent si souvent l'apparence et le sens des choses. Oui, bonne matinée, en somme.

   L'après-midi, longue conversation avec Frédérique sur des questions de stratégie narrative. Puis une heure à la piscine. Et ensuite, lu un manuscrit passionnant par le sujet, remarquable dans sa traduction et présenté avec des commentaires sans une faute d'orthographe ou de goût. Ce n'est pas si fréquent et celui-là, j'ai bien envie de l'éditer. Ce soir, après un souper de crêpes, revu In Good Company de Paul Weitz, un divertissement sans ambitions mais qui flingue avec le sourire, et d'autant plus d'efficacité, une société américaine que j'ai connue. Et en prime la belle frimousse de Scarlett Johansson.

  Au moment d'éteindre les feux, putain… il pleut !

Jeudi, 11 juin 2009 – Mais il ne pleuvait plus quand, aux petites heures, j'ai interrompu la lecture de Train de nuit pour Lisbonne et glissé un signet à la page où j'étais arrivé. Ce roman de Pascal Mercier, traduit de l'allemand par Pascale Casanova (ne jamais oublier le traducteur), m'avait été recommandé par Christine et deux Brigitte. Je ne suis pas très avancé, je le lis par petits épisodes et souvent j'en relis des passages car tout de suite j'ai été fasciné par la procédure générative de la narration et de l'écriture. Donc chaque nuit je prends le train de nuit pour Lisbonne, j'en fais un tortillard, et de surcroît je m'attarde à des liaisons avec Musil qui, dès les premières pages de son Homme sans qualités, remarquait que “tout habitant de la terre possède encore un dixième caractère, qui n'est rien d'autre que l'imagination  passive d'espaces non encore remplis.” (C'est moi qui souligne.) Et un peu plus loin, que “chacun de nous possède une seconde patrie, où tout ce qu'il fait est innocent”. Mais si je me laisse aller du côté de Musil, j'en aurai pour des heures… Son Homme sans qualités magistralement traduit par Philippe Jaccottet  est, je crois, l'un des plus annotés de tous mes livres !

   On a changé ce matin la voiture qui est mise à ma disposition. Adieu donc à la machine que nous avions apprivoisée et qui était devenue la complice de nos déplacements et escapades. La nouvelle, qui est la plus récente version du même modèle, commence par m'effrayer. Tout semble pareil mais tout a insidieusement changé dans cet ordinateur sur roues, le clavier, les règles, l'arborescence, les icônes, les raccourcis. Il faut s'habituer à une nouvelle version d'un langage dans lequel je n'ai pas été élevé comme le sont nos petits-enfants mais où je ne me suis pas trop mal débrouillé. J'ai ouvert la “notice d'emploi” puis l'ai refermée. J'apprendrai sur le tas, en roulant.

   Etienne est arrivé de Londres et Brigitte de son Luberon. Déjeuner à quatre sous le platane en parlant de ces expressions anglaises qui se jouent de la traduction dans la mesure où elles changent de sens selon le territoire et la société où on les utilise. Dans l'après-midi, Brigitte a travaillé sur un texte qui lui donnait du plaisir et moi sur un autre qui me donnait de l'angoisse. Vers quatre heures je suis donc allé à la piscine où, et je m'en vante, j'ai fait huit misérables longueurs. Après quoi je me suis pourléché avec, sur des lichettes de pain bis, la confiture de griotte que Brigitte nous avait apportée.

   Nous avons regardé les troisième et quatrième épisodes de la série Un village français. Je ne suis pas certain de la suivre très longtemps. Je n'ai jamais été très friand de feuilletons. Mais ce soir j'ai aimé revoir Robin Renucci et Nathalie Cerda qui sera jeudi prochain à l'écran l'institutrice juive révoquée et, bien présente au cloître de Saint-Trophime, la lectrice d'Itzhak Orpaz et d'Erica Jong.

Vendredi, 12 juin 2009 – La nuit eût été parfaite sans, aux petites heures, le réveil convulsif du mistral. Au moment où j'en rends compte, il se calme, mais je ne l'en tiens pas moins pour responsable, par ses harcèlements, des oublis soudains dont l'objet remonte à la surface cinq minutes trop tard ou trois jours après. À moins que ce ne soit l'ordinaire effritement des falaises de la mémoire. Bref – et il est bien commode, ce petit mot de quatre lettres dans sa forme adverbiale, je n'ai donc motif de m'en priver –, bref je venais, très tôt ce matin, de me rappeler que, l'autre jour, après avoir écouté Brigitte me faire part des impressions que lui avait laissées Rendez-vous à Bray d'André Delvaux, j'avais évoqué des souvenirs que j'avais eu envie de noter ici pour qu'il en restât une trace. Et, coup de mistral ou pas, j'avais oublié ce qui me revient ce matin. Le premier souvenir remonte au temps où je venais de publier chez Grasset mon premier roman, Le nom de l'arbre, qui avait provoqué tout de suite deux réactions. L'une d'Emilie Noulet, grande prêtresse de Mallarmé mais amoureuse de Valéry, dont j'avais suivi le cours à l'université de Bruxelles, qui me reprochait avec humour de ne pas lui avoir réservé ce titre, Le nom de l'arbre, qui eût parfaitement convenu à un essai qu'était en train d'écrire cette nominaliste. Dans le même temps, André Delvaux m'avait invité à le rencontrer dans une taverne de la ville haute où il m'avait dit son intérêt de cinéaste pour la manière dont j'avais embroché les événements sur le fil narratif dans Le nom de l'arbre et aussi pour cette idée de commencer ce qu'il appelait mon Bildungroman par l'adolescence et d'en venir ensuite à l'enfance afin de montrer que celle-ci était en grande partie inventée par celle-là. Nous nous étions revus deux ou trois fois puis son silence m'avait fait comprendre qu'il avait abandonné l'idée de réaliser un film qui s'en inspirât. Cinq ans plus tard Femme entre chien et loup apparaissait sur les écrans. Je me bride aujourd'hui comme hier pour me contenter d'écrire qu'il en venait un parfum que je connaissais bien. Le scénario avait été écrit sous une forme romanesque par Ivo Michiels et, devenu éditeur, je le publiai en 1986 chez Actes Sud dans une traduction de Marie Hooghe. Par la suite, Marie-Christine Barrault nous rapprocha définitivement, André Delvaux et moi. Les souvenirs revenus ne s'arrêtaient pas là. Mathieu Carrière avait fait une apparition dans Femme entre chien et loup et il tenait le premier rôle dans Rendez-vous à Bray, mais il était aussi et même d'abord un philosophe et il avait écrit un livre singulier, Pour une littérature de guerre, Kleist, traduit par Martin Ziegler, et je l'avais publié chez Actes Sud en 1985. Cette année-là, j'accueillis Mathieu sur le stand d'Actes Sud au Salon du livre de Paris et ce fut pour moi l'occasion de rencontrer Gilles Deleuze dont il avait suivi les cours et qui était venu le saluer. En même temps que Deleuze venait saluer le jeune philosophe, Caroline de Monaco, "toute de cuir moulée”, ai-je noté dans mes carnets de l'époque, venait embrasser l'acteur et provoquait une cohue inattendue autour du stand. Tel est le genre de réminiscences que le mistral m'avait fait oublier l'autre jour et m'a ramené ce matin. Une salade.

   La presse se met à parler de L'Helpe mineure et ça démarre en Belgique car ils sont un certain nombre à penser, comme Jacques De Decker le note dans sa chronique du Soir, que je suis “le plus méridional de leurs romanciers”. Et dans L'Helpe mineure il voit “un tour de passe-passe majeur de la part d'un romancier qui aime à abuser sans vergogne des libertés infinies qu'autorise la fiction.” Monique Verdussen, elle, dans La Libre Belgique, écrit : “Ainsi, tout en parlant de lui, parle-t-il de l’écriture qui est une autre manière d’être lui.” Le succès est une chose, la reconnaissance une autre et la complicité celle à laquelle je suis le plus sensible.

  Le beau temps paraît bien accroché. Puisse-t-il persister la semaine prochaine où ont lieu nos lectures ! Car ces envols de mots dans un cloître à l'heure où les ombres s'allongent sont irremplaçables. En nous le souhaitant je suis allé dans la piscine faire tant bien que mal des longueurs. Une douzaine, je crois.

  Ce soir, en compagnie d'Etienne, nous avons regardé Thalassa où il était question du Grand Nord, de la fonte des glaciers et de la disparition des bélougas. Avant le souper (minestrone) j'avais écouté les délires d'Yves Calvi et de ses invités qui s'interrogeaient sur l'inactivité solaire, un phénomène qui ne s'était plus manifesté depuis l'époque du Roi Soleil. Les écolos victorieux aux élections récentes sont décidément portés par la vague.

Samedi, 13 juin 2009 – Sylvie a lu L'Helpe mineure sans avoir lu Les déchirements, et rien ne lui a paru soustrait à ses yeux. C'est une première pour moi. Je n'avais eu jusqu'ici que des commentaires de lecteurs qui étaient passés d'abord par Les déchirements. Mais si Sylvie est venue au mas ce matin, c'est afin de me préparer aux premières prises du film qu'elle tourne pour la collection Empreintes de la 5. Demain après-midi au mas, lundi et mardi au cloître de Saint-Trophime à l'occasion des lectures de Chloé Réjon et de Marie-Christine Barrault. Si le temps est complice comme il promet de l'être, c'est un bon départ. Attisé par les questions de Sylvie, je lui ai raconté ce matin des épisodes de ma longue aventure comme si je lui ouvrais des portes et des fenêtres afin qu'elle choisisse les paysages qui conviendraient le mieux à son projet. 

   Treize longueurs en brasse dorsale, je ne sais si ça me dérouille, me déploie ou me re-muscle. Je me posais la question quand Malek est arrivé pour le thé. Il a fait quelques longueurs lui aussi. Puis on a pris le thé avec une part de tarte aux fraises et on a parlé des lectures auxquelles il assistera avec Véronique.

   Le soir, pour Miou-Miou et André Dussolier on s'est risqués à voir Affaire de famille de Claus Drexel. J'ai eu l'impression de les surprendre en train de cachetonner. Après, on a glissé sur Arte où l'on parlait des origines du langage avec beaucoup de comment et très peu de pourquoi. Il fut ensuite question de l'inoubliable jazz de Blue Note, de la théâtralisation chez Calder et d'un exercice de Bartabas avec six belles cavalières se croisant à l'escrime. Bref, soirée très cocktail.

Dimanche, 14 juin 2009 – Le voilà revenu (et pourvu que ça dure) le temps des petits-déjeuners au jardin. C'est dimanche et par le silence je mesure combien la semaine est bruyante. Entre les cimes des arbres, un rapace plane en cercles, peut-être un milan, et nous nous observons avec l'air de n'avoir pas remarqué notre présence. 

   Cet après-midi donc Sylvie et son équipe ont débarqué au mas et pendant deux heures j'ai parlé de l'enfance, de cette enfance qui, de plus en plus, quand je la raconte ainsi, me paraît être l'enfance d'un autre. Comme je m'y attendais, pendant que je parlais le souffle ne m'a pas manqué. Mais après…

   Bien sûr, on a fait mieux depuis, mais il n'en reste pas moins que Pinky, le film qu'Elia Kazan accepta de tourner quand John Ford se défila, ne nous montre pas moins, et avec talent, l'état où en était, au lendemain de la guerre, cette Amérique que gouverne aujourd'hui un Barak Obama.

Lundi, 15 juin 2009
– Il fallait que la nuit fut reposante avant cette semaine de lectures. Aussi ai-je pris hier soir ce qu'il fallait, et ainsi ai-je eu ma ration : sept heures de plein sommeil. Le temps, ce matin, pendant que je déjeune et lis la presse au jardin, a l'air de me faire la nique, il se couvre et se découvre, mais toutes les prévisions concordent : les lectures ne seront interrompues ni par la pluie ni par le vent.

   Ce matin, Sylvie et son équipe sont venues au mas pour compléter l'interview d'hier. Me sentant bien avec eux, je me suis laissé emporter par des souvenirs dont l'un conduisait à l'autre par circonvolutions de la pensée et anecdotes que ma mémoire suggérait sans que je doive les convoquer. Une belle part a été réservée à l'habitus de l'écrivain, à sa manière d'être là, avec son texte et l'invisible monde où il s'inscrit.

Mardi, 16 juin 2009 – Nous partîmes donc hier “aux trousses de l'érotisme”. Sur ce thème nos cinq lectrices avaient reçu carte blanche pour le choix des textes. Jeune duchesse espagnole dans une audacieuse robe noire, Chloé Réjon est descendue la première dans l'arène et s'est mise à lire des pages d'Anaïs Nin puis d'autres d'Alina Reyes qui ne pouvaient se réclamer de la définition de Roland Barthes : “L'érotisme, c'est lorsque le vêtement baille”. Dieu merci, Chloé est ensuite passée à une autre manière, un autre style, c'était un autre choix, quelques pages inédites que Nancy Huston lui avait confiées. Corps en émoi. Et celles-là réhabilitaient le bel érotisme qui surgit dans la rencontre de l'imagination et du désir. Vers neuf heures on se retrouva au mas, une douzaine de convives, sous le platane et dans la douceur de la nuit. Une de ces rencontres à la Ingmar Bergman comme je les ai toujours aimées. Nous y avons passionnément débattu de l'érotisme, de l'exécration et de l'admiration.

   Ce matin, retour de Sylvie et de ses équipiers pour la suite du tournage. Ce sont des gens fort méticuleux et d'une courtoisie parfaite. Virevoltes et retours sur l'écriture et la parole, la malice des mots, la manière dont il convient de lire et d'annoter les manuscrits. Après quoi nous avons déjeuné sous le platane, et nous nous sommes évadés en Italie.

Mercredi, 17 juin 2009 – Hier soir, tout a changé. Un très nombreux public avait envahi le jardin et les allées du cloître, c'était le tour de Marie-Christine Barrault, et elle a lu avec une simplicité redoutable, sans maniérisme, déguisement ou effets de voix, deux textes de Marguerite Duras. L'un extrait d'Un barrage contre le Pacifique et l'autre d'un petit ouvrage peu connu, L'homme assis dans le couloir. Par quoi l'on a compris que Duras pouvait se permettre de tout écrire car elle maîtrise à merveille le pouvoir érotique du langage. Encore fallait-il que le texte fût dit d'une voix complice du fantasme. La fête s'est poursuivie chez Françoise. À table, j'étais assis entre Marie-Christine et Eva, la compagne de Stieg Larsson. “Et dès lors je me suis baigné dans le Poème”, comme le dit Rimbaud dans son Bateau ivre. La caméra de Sylvie qui nous avait accompagnés en fut témoin.

   Ce matin, retour en Arles pour la visite hebdomadaire chez Actes Sud. Ah, les brèves et belles rencontres et les longs conciliabules ! Sans la magie du verbe, de telles relations ne seraient que mirages. Au retour, surprise... dans le platane les cigales nous annonçaient leur retour par leurs premières stridulations.

   Dans l'après-midi, j'ai repris et rouvert Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve. C'était aujourd'hui pour préparer une présentation de ce roman au public avant que Maud Rayer en fît ce soir la lecture au cloître. Pierre Jean Jouve écrivit Paulina 1880 l'année de ma naissance, et c'est pendant la guerre qu'un vieux maître alors très jeune me fit découvrir l'érotisme qui sourdait du texte par la conjonction de la foi, du désir, du péché et de la mort, entre Dieu et Démon, entre le vouloir et le subir. En ce temps-là, j'ai souligné une phrase que plus jamais je n'ai perdue de vue : “Depuis mon enfance j'ai peur de moi parce que je suis double.”

Jeudi, 18 juin 2009 – Hier soir, elle fut irrésistible, la lecture au cloître devant un public nombreux. Maud Rayer, avec le talent que toujours elle y apporte, avait rassemblé des extraits de Paulina 1880 et les avait faufilés avec tant d'habileté qu'on pouvait en saisir toute la trame et ne rien perdre de l'histoire. Et par sa voix, complice des troubles, des fureurs et des élans de l'héroïne, elle a conduit les auditeurs, silencieux et figés, à saisir la fulgurance symbolique d'un meurtre où ne sont invisibles ni la cicatrice mystique ni l'empreinte de Freud. Et quelle écriture souveraine, me disais-je sans ménager mon plaisir car c'était la première fois que j'entendais lire Paulina 1880 ! Quand furent éteints les longs applaudissements, Maud a lu encore, comme s'il s'agissait d'un petit bis, un poème que je n'ai pas tout de suite reconnu. C'était l'un des miens, que j'avais écrit aux premiers temps où j'avais installé les lectures au cloître.

  Nathalie Cerda, elle, avait choisi de jouer ce soir au kaléidoscope et, par sa voix qui a bien des pouvoirs, elle a fait scintiller lueurs et pepites d'érotisme chez Bertolt Brecht, Erica Jong, Itzhak Orpaz, Claude Pujade Renaud et François Weyergans.

  Après la lecture, on s'est à nouveau réunis chez Françoise, et j'y ai repris avec Eva une conversation qui nous a conduits sous les étoiles dans les méandres de la germanophilie suédoise pendant la guerre. Et par force à quelques pages de Millenium.

Vendredi, 19 juin 2009 – Il y avait ce matin, en Arles, une assemblée générale d'Actes Sud au cours de laquelle Françoise a exposé aux actionnaires les bons résultats de l'exercice, les espérances qui devraient en venir et les craintes qui incitent à la prudence dans une crise d'autant plus redoutable qu'on la dit décroissante alors qu'elle continue de creuser ses galeries. 

   L'après-midi j'ai longuement tenu compagnie à Colette dont Marianne Épin, en début de soirée, allait lire L'ingénue libertine. Et pour alimenter l'introduction que je ferais comme chaque soir, j'ai recherché dans mes archives le discours que Madame Colette avait prononcé quand elle avait été reçue à l'Académie Royale de Belgique, en 1936, et celui que Jean Cocteau, son successeur, prononça en1955, quand il accéda au fauteuil que j'occuperais à mon tour trente ans plus tard. De Colette j'ai retenu cette interpellation : “N'allez pas me plaindre de ce que la soixantaine me trouve encore étonnée. S'étonner est un des plus sûrs moyens de ne pas vieillir trop vite.” De Cocteau cette note : “Le style de Madame Colette est capiteux. Il économise le sel, évite la graisse, use de poivre, d'ail, d'herbes diverses, et ne craint pas de faire mordre à même un de ces petits piments rouges, un de ces petits bonnets de gnome, qui emportent la bouche.” Tout serait dit.

   Quand je suis arrivé au cloître, ce soir, le ciel était encombré d'épaves noires et difformes. Et j'ai craint que la lecture ne dût se faire dans les allées couvertes. Mais à dix-neuf heures, c'est sous un ciel d'un bleu roi et sans le moindre souffle de vent que Marianne Épin a commencé la lecture de L'ingénue libertine. Je trouvais que si elle lisait le roman de Colette avec de malicieuses variations de voix, elle allait un peu vite. J'ai compris… elle avait pressenti l'intrusion, l'invasion, le vacarme. Soudain, avec un grondement d'abord et avec des hurlements guerriers ensuite, le mistral a déboulé dans le cloître, il a saisi les lauriers par la chevelure, il a tenté d'arracher les feuillets de Marianne, l'a déchevelée, a voulu lui couper la parole par des gerbes de poussière. Mais elle a tenu bon et c'est dans une atmosphère shakespearienne qu'elle est allée au bout de sa lecture d'une délicieuse rédemption conjugale et que s'est achevée notre semaine de Lectures en Arles.

   Il y avait du monde, du beau monde, des femmes ravissantes chez Françoise pour la fin de soirée, même Antoine, le petit-fils, était là qui débarquait d'Amérique. Mais assez tôt nous sommes rentrés avec Malek qui repart demain pour Paris. Arrivé au mas, submergé par les souvenirs et la fatigue de ces cinq soirées, je me suis effondré dans les roulements de tambour du mistral.

Samedi, 20 juin 2009 – Dernier jour du printemps. Je m'étais promis de l'entamer par de longues brasses dans la piscine mais, avec des ricanements et ses chuintements de dinosaure, le mistral m'en a dissuadé.

   Avec Etienne, pendant que nous déjeunions à la cuisine, le jardin étant inaccessible pour de mistraliennes raisons, nous en parlions… S'il fallait d'un mot désigner l'époque où nous sommes, je dirais : le désordre. Et s'il fallait l'illustrer, j'irais du côté de Jérôme Bosch. Car ce désordre est visible partout à la fois, dans les tempêtes, dans le basculement  des esprits, dans les peurs que les masques dissimulent si mal et si peu, dans les paroles qui se prennent pour des roulements à billes…  

   Petite incursion tout de même à la piscine. Quatre longueurs, une misère, séchage minute par le mistral. Mais on prend soin de nous rassurer, ce vent ne nous quittera ni cette nuit ni demain, du cent à l'heure garanti. Ce soir nous l'entendions gronder pendant que nous regardions un film, le premier après une semaine d'abstinence en ce registre. C'était The Apostle de et avec Robert Duvall, une admirable mais effrayante représentation des ravages de la religion dans l'Amérique profonde.

Dimanche, 21 juin 2009 – La voilà donc atteinte la ligne de partage des lumières (comme on le dit de la ligne de partage des eaux qu'il nous arrive de traverser du côté de Langres quand nous remontons dans nos terres natales), le voilà donc le jour le plus long de l'année après lequel les suivants rétréciront irrémédiablement, le voilà donc le solstice d'été qui fut si souvent une fête, et voilà toujours furibard le mistral qui a soufflé à plus de cent à l'heure cette nuit et qui va nous empêcher de déjeuner sous le platane au pied duquel, misérables débris, gisent ce matin des feuilles à la tige trop fragile, des branches trop frêles et des fragments d'écorce... Pour moi qui ai tant de problèmes encore du point de vue respiratoire, cette soufflerie diabolique n'a qu'un nom : Inferno !

   Accompagnée de son amie Bim, Eva est venue déjeuner au mas. Avant et après ce repas que le mistral nous a obligés à faire dans la grande cuisine alors que nous le voulions au jardin, j'eus avec elle, dans mon grenier et sur la pointe des mots, une conversation qui m'a permis d'entrevoir ce que fut sa vie avec Stieg Larsson et ce qu'elle est devenue depuis sa disparition. Ce fut un moment où les fureurs du vent m'ont paru convenir aux circonstances. L'obligation où nous étions de converser en anglais, car Eva ne pratique pas plus le français que moi le suédois, a mis de l'incertitude dans nos échanges, de telle sorte que nous nous sommes dit par des regards et des silences ce qu'il paraissait difficile de désigner par des mots. Quand je lisais Millenium, il y a tout juste un an, je n'imaginais pas que je pourrais un jour découvrir l'ampleur du drame qui a suivi l'interruption du livre et dont les résonances submergent aujourd'hui mes souvenirs de lecture. 

Lundi, 22 juin 2009 – Au cours du souper que nous avions hier soir avec la famille et nos deux Suédoises, Jean-Paul, après avoir consulté le téléphone portable et encyclopédique qu'ils ont tous à la main aujourd'hui, m'avait affirmé que le mistral disparaîtrait dans la nuit. Nenni. La nuit fut lacérée, le jour ne l'est pas moins. J'ai bien du mal à me remettre dans les choses que je devrais parachever.

   Pour une petite notice bio (biographique et non biologique) qu'on m'avait demandée, je suis aller rechercher, où je la savais tapie, une  réflexion de  Joubert : “La vieillesse n’ôte à l’homme d’esprit que des qualités inutiles à la sagesse.” Mon œil !
 
   Il y a tant de lettres auxquelles je voudrais répondre et auxquelles je ne réponds pas car je suis incapable de le faire en coup de vent (expression inopportune ces jours-ci). J'y pense mais cette sorte de pensée ne sert pas à grand chose, elle ne circule pas. De telle sorte que le matin, quand j'écris dans ce carnet, je souhaite que ceux qui me lisent y trouvent un signe de l'attention dont je dois leur paraître dépourvu.

   Pour le montrer à Etienne qui ne l'avait pas vu, nous avons revu ce soir Vicky Cristina Barcelona, et ce fut avec autant de plaisir que la première fois. Mais j'ai été cette fois très attentif à la parfaite harmonie que Woody Allen  a installée entre le rythme de la voix off et la cadence des images narratives.

   Depuis vendredi soir le mistral n'arrête pas de nous lyncher, la nuit sera encore tumultueuse.

Mardi, 23 juin 2009 – Et tumultueuse, la nuit le fut. Mais ce matin, serait-ce une feinte, le mistral en passant paraît demander pardon d'avoir tant dérangé. Illusion, je venais d'écrire ce bout de phrase quand un de ses chiens a surgi et s'est mis à aboyer derrière la vitre.

   J'avais des choses à faire, des lettres à écrire, je me suis accordé deux heures que j'ai passées à lire un petit volume de Vivant Denon que Malek m'avait offert l'autre jour. Certaines pages, pour leur délicat érotisme, auraient pu être lues la semaine dernière, au cloître. Le vrai plaisir est dans l'art de formuler des pensées qui perdraient beaucoup de leur sens si le style n'y avait le premier rôle. Ah, les tournures de ce genre… “Nous nous entretenions dans le silence par le langage de la pensée.” Ou encore : “On court à la jouissance en confondant tous les délices qui la précèdent.” Et ces plaisirs “qui, après le moment de l'ivresse, vous abandonnent à la sévérité des réflexions” ! Sans oublier ces mots rares comme de vieux bijoux qu'on ne trouve plus dans les dictionnaires, tel ce  fort délicat “s'entretoucher”. Le vieux libertin que je suis s'en régale et je relis avec une ironique nostalgie la dernière phrase du livre : “Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et… je n'en trouvai point.” Si, si, j'en trouve...

   Vers midi le mistral a commencé à faire le dos rond et à feindre d'être le gros chat qui ronronne. Je ne le prendrai au sérieux que s'il se tire.

   Suzanne est arrivée de Bruxelles en fin d'après-midi. Quand on ne s'est pas vus depuis longtemps, d'habitude on déballe les souvenirs, et pas toujours les meilleurs en premier. Cette fois, non. Suzanne avait l'air d'avoir remonté le temps. On s'est offert le plaisir de se retrouver comme jadis et de se le dire. Il m'a semblé que c'était de l'ordre du désir bien plus que du rituel.

   Le soir, avec Suzanne et Etienne, on a regardé Le gouffre aux chimères de Billy Wilder. Kirk Douglas y incarne en 1951 un journaliste qui retarde la mort d'un accidenté du travail pour mettre en scène un sauvetage médiatique. La violence de la dénonciation est restée telle que nous avons chacun rejoint notre chambre sans un mot.

Mercredi, 24 juin 2009
– Dieu merci, après cinq jours d'une fureur aveugle, cinq jours qui m'ont paru dix ou vingt, le mistral s'est retiré à l'aube, du petit pas tranquille d'un bûcheron qui aurait achevé ses abattages. La métaphore n'est pas juste car, loin d'avoir l'air dévastée, notre Provence semblait aller à la fête. J'avais rendez-vous tôt ce matin avec Sylvie et son équipe pour un tournage de scènes chez Actes Sud. Sylvie voulait quelques images des rencontres que j'ai chaque semaine, le mercredi, avec qui le souhaite. Il n'était pas facile d'y être naturel et avant de voir les images je ne saurai pas si j'y ai réussi comme la belle cinéaste le prétend. Depuis qu'elle a commencé ce portrait pour Empreintes, je m'efforce de n'exprimer rien d'autre que les plaisirs et les nécessités qui par leur alliance m'ont guidé dans un long parcours que ce tournage me conduit à refaire par une succession d'épisodes, d'extraits, d'échantillons, de raccourcis. Mais quelle part y a la fiction ? Car, sans fiction, il n'est pas de plaisir de raconter.

   Suite du tournage au mas cet après-midi en allant à la recherche des visiteurs qui se promenèrent un jour entre les oliviers et me confièrent leurs souvenirs ou d'autres qui s'installèrent sous le platane pour raconter leurs voyages ou partager leurs pensées. 

   Il est venu me voir vers vingt heures, mon cher pédiatre dont la présence seule chasse tout ce dont je peux me plaindre. Nous avons passé le plus clair de la consultation à discuter des catastrophes selon Virilio.

   Ce soir, un peu pour Suzanne et pour Etienne qui ne l'avaient pas vu, mais aussi pour notre plaisir, nous avons revu avec délice The Ghost and Mrs Muir de Mankiewicz. Il faut avouer que jamais un fantôme n'eut plus beau rôle que celui de Rex Harrison.

Jeudi, 25 juin 2009 – Le ciel est calme comme s'il ne s'y était rien passé depuis des semaines. Le mistral ? Un mythe ! Très peu de rumeurs dans les lointains. Christine est partie faire sa promenade quotidienne, celle que nous faisions ensemble jusqu'au moment où j'ai perdu le souffle. Au retour elle prendra au village le pain et la gazette. Tiens, voilà un titre pour un petit essai sur les charmes de la vie d'autrefois : Le pain et la gazette ou La gazette et le pain. Sylvie a décidé qu'elle filmerait ce matin ce cérémonial du petit-déjeuner pendant lequel je cherche dans La Provence les échos de la vie locale afin de n'en pas perdre le cours et la dérive. L'autre presse, nationale, m'arrive par le courrier. Mais le facteur, ces temps derniers, passe de plus en plus tard.

   Retour ce matin devant la caméra qui est installée dans mon genier et cette fois Sylvie me fait courir d'un événement à l'autre, guerre d'Espagne, invasion allemande, exode, Occupation, clandestinité… Puis l'après-guerre et le cycle des grandes aventures : Algérie, Cuba, Chine, Afrique, Amérique, Russie.  Ah, j'aimerais tant que pour ce film elle accepte de prendre le titre du livre de poèmes que j'ai publié chez Grasset en 1973 : La mémoire sous les mots. Car c'est cela, c'est exactement cela qu'elle m'invite à faire, redécouvrir la mémoire sous les mots.

   Brigitte nous a rejoints au déjeuner. Après quoi nous avons été filmés dans une discussion sur les ambitions et l'utilité des ateliers d'écriture. Et nous y avons mis beaucoup de passion et pour ma part un peu d'âpreté, elle pour les justifier, moi pour mettre en garde contre les illusions qui en viennent.

   C'est fou ce que Suzanne et Etienne n'ont pas vu et que nous avons ainsi, Christine et moi, occasion de revoir pour le leur montrer. Ce fut ce soir, A Midsummer Night's Sex Comedy de Woody Allen. C'est toujours irrésistible. Et ça se passe par une nuit comme celle-ci.

Vendredi, 26 juin 2009 – Ce matin, après notre petit-déjeuner au jardin, Christine est partie avec Sylvie et son équipe. Elle allait leur montrer quelles promenades nous faisions dans la colline avant que le souffle ne vînt à me manquer. Ils sont rentrés deux heures plus tard, j'ai pu voir quelques images, Christine était souveraine dans le décor des Alpilles.

   Drôle de tournage ensuite où, plié en deux sous le regard de la caméra, je me suis retrouvé dans l'arrière-grenier en train de fouiller dans des archives photographiques et cinématographiques, voyages et vie de famille. Mais aussi enregistrements d'entretiens que j'eus avec Duras, Fouchet, Cabanis, Gascar et alii, entretiens qui passèrent à la radio avant d'être réunis dans Les voies de l'écriture au Mercure de France en 1969. Et encore la quarantaine d'heures que je consacrai sur France Musique, en 1996, à décrire et commenter le rôle que la musique avait dans mon “domaine privé”. Et puis, après que je me fus extrait de l'arrière-grenier, Sylvie a souhaité que je lui raconte comment le naufrage du Titanic en 1912 avait tant fasciné ma mère, qui avait alors seize ans, que tout au long de mon enfance et de ma première adolescence elle allait me le resservir chaque fois qu'elle me prendrait en flagrant délit d'ambition, de désobéissance ou de démesure. Avec ce résultat que, devenu une sorte de mythe, ce naufrage s'est introduit dans nombre de mes romans. À un moment, vers la fin de la matinée, j'ai eu l'impression que je venais de procéder à un inventaire avant fermeture. Mais un prochain tournage est fixé à la fin de juillet.   

   Il y eut ce midi, sous le platane, un déjeuner mélancolique. Suzanne allait nous quitter et poursuivre son itinéraire estival. Le tournage m'avait empêché de lui donner le temps qu'elle avait espéré pour cet annuel retour aux sources. “La mélancolie n'est que de la ferveur retombée”, me soufflait Gide du fond de son arrière-boutique, à l'enseigne de ses Nourritures terrestres. Mon dieu, comme c'est lumineux !

   Six longueurs, ce n’est pas beaucoup mais au moins ai-je pu reprendre la nage. Un orage nous a tourné autour avec des rafales de vent du nord-ouest. Temps instable comme mes pensées. Avant d'éteindre les feux, ce soir, on a profité de l'occasion qui nous était offerte de revoir New York New York de Scorsese avec Robert De Niro et Liza Minnelli. Ce n'est pas un grand film mais pour des sentimentaux comme moi, ça fait un émouvant retour à ces années où la fin de la guerre coïncida avec le retour des grandes comédies américaines.

Samedi, 27 juin 2009 – Le mistral me bouscule quand je mets le nez dehors, ce matin. Je croyais que nous aurions un répit de quelques jours. Scusi, fait ce mercenaire  qui est revenu chasser du nuage. Mais en vérité il ne pense pas un instant à s'excuser, même pour les feuilles qu'il arrache, les fleurs dont il casse les tiges, la poussière qu'il soulève, les empêchements de savourer la paix estivale. Il me rappelle qu'il est sur ses terres, non sur les miennes. Il me fait comprendre que vient un âge – et c’est le mien – où l’on a intérêt à négocier. Avec le temps, avec le vent, avec l’air et le souffle, la hauteur et la distance, avec le désir et l’ambition. Et aussi, me dis-je car je suis parti à la dérive dans ces tumultes, négocier même et surtout avec la mémoire, un terrain sur lequel on ne se console des pertes et dégâts qu’en écoutant d’autres se plaindre de l’effritement de la leur. Mais la lumière est belle et les cigales, qui ont repris leur activité de scieuses de long, rappellent l’immuabilité de certains rites. Alors, tant pis pour les désagréments, on se persuade que c'est le prix de la lumière et de la sérénité. 

   Foin du mistral ! Je reviens sur la question de la mémoire car j'en suis évidemment fort soucieux. La mémoire se dégrade comme la planète, de la même manière elle souffre, en vieillissant, de négligences et d'abus. Il y a belle lurette qu'on n'apprend plus rien de... mémoire sinon des nomenclatures, des modes d'emploi, des patronymes commerciaux, des expressions qu'il faut maîtriser et proférer à point nommé pour affirmer notre présence dans le cours furieux des choses, dans un monde dont les apparences défilent comme les événements sur les écrans. Et c'est sans se soucier que les mots sont épisodes de notre propre histoire, conservatoires du sens des choses. Si l'on tient à se divertir des prouesses de la mémoire, que l'on aille donc au théâtre, a-t-on l'air de me dire. C'est leur métier ! Pendant que j'écris cela, j'ai l'impression qu'il s'en faut de peu que je sois bousculé, basculé dans le fossé, parmi les sans-abri qui encombrent la société des utilitaristes. Alors vient la tentation du silence, du sommeil, de l'oubli. Il fut un temps, lointain mais je m'en souviens, où dans une interview on m'avait demandé à brûle-pourpoint quelle épitaphe j'aimerais avoir sur ma tombe. Je n'avais pas hésité. “Mais j'allais vivre !” m'étais-je exclamé. Ouais, je maintiens...

Dimanche, 28 juin 2009 – Chaleur, rumeurs, cigales, c'est bien l'été. Ce matin, lenteur, je vais à petits pas, il faut que je me repose après une nuit trouée par une longue insomnie au cours de laquelle je suis revenu sur ce que j'avais écrit hier à propos de la mémoire. Ainsi ai-je découvert que ces phrases, je les avais filées pour tendre une toile qui m'empêcherait de tomber dans l'invisible vide où les souvenirs n'ont plus cours. L'écriture a donc ce pouvoir, me suis-je dit, et j'ai appelé mon pédiatre pour lui en rendre compte. Il m'a conseillé de ne plus prendre un certain antidépresseur prescrit pour me débarrasser des inquiétudes indéfinies qui seraient à l'origine des difficultés respiratoires. Et cette fois il m'a prescrit… d'écrire. Dehors, un parti d'oiseaux a l'air de s'en prendre aux cigales en les priant de baisser le ton. C'est une scène qui doit se répéter depuis des siècles et se répétera sans doute longtemps après que j'aurai perdu la capacité de l'entendre. Tout instant est un fragment d'éternité.

   J'ai sous la main les Essais de Montaigne. Depuis toujours dans l'édition de la Pléiade et depuis peu la version en français moderne qu'en a donné André Lanly. Et souvent de l'une ou l'autre je me sers comme d'un défibrillateur. J'ouvre au hasard la version moderne et tombe pile au Livre II sur cette phrase : “La plupart des facultés de notre âme, étant donné la façon dont nous les employons, troublent plus le repos de la vie qu'elles ne le servent.” Au temps pour moi ! Deuxième tirage au sort, c'est au Livre III : “Aussitôt que les dames sont à nous, nous ne sommes plus à elles.” Et me voilà précipité par ce coquin dans de frétillants souvenirs. Je ferais bien d'aller à la piscine, quelques longueurs seraient sans doute bénéfiques.

   J'en ai fait dix ou douze, je ne me souviens plus. Et maintenant soirée nombreuse en vue…

Lundi, 29 juin 2009 – Hier soir Françoise est venue au souper dominical avec Majid, Katherine et Antoine. C'était à la grande table de pierre, devant le mas. Mon précieux pédiatre et Etienne ont, un moment, complété la compagnie. Du haut bout de la table où j'ai mon fauteuil d'osier tressé, je les observais tour à tour en me disant que, peintre d'un autre temps, je les aurais installés dans un de ces tableaux dont on explore les visages avec le pressentiment que chacun dissimule un secret, propose une énigme ou symbolise une époque. Au-delà de la nuit certains de ces visages reparaissent ce matin, tel celui d'Antoine tuméfié par un rhume sans doute allergique, tel celui, très Renaissance, de la belle et rousse Katherine qui est revenue d'Amérique et y repart avec le jeune homme, tel encore celui d'Etienne, grillé par le soleil pour avoir accompagné Jules sur le bateau que celui-ci vient d'acquérir. Mais, dominant tous les autres, je revois l'admirable visage perse de Majid qui, pour m'éclairer sur la situation où se trouve aujourd'hui l'Iran, est remonté au temps où il était là-bas un ministre écouté. Et s'est livré à une longue improvisation sur le rôle de l'individu dans l'Histoire.

   La journée est partie pour être chaude. Il y avait ce matin un brin de mistral. S'il avait toujours cette simplicité, on lui rendrait un culte.

    Cet après-midi j'avais un rendez-vous à la piscine. Avec Christine. Et ce fut après un nombre de longueurs, quatorze ou seize…

   Ce soir, qui est le dernier soir d'Etienne au mas, nous nous sommes attardés à table, au jardin, puis nous lui avons montré un film que j'hésitais à revoir, Love Song de Shainee Gabel. J'avais tort d'hésiter car je l'ai moi-même revu avec moins de réticences et plus de plaisir que je n'en avais eu il y a deux ans.

Mardi, 30 juin 2009 – Dernier jour de la première moitié de l'année. Éblouissant été, les uns arrivent,  les autres partent. Moi, si je ne bouge plus guère, j'ai pourtant l'impression de n'avoir jamais autant voyagé. Au gré de fantaisies imprévisibles, de souvenirs aléatoires ou d'heureuses coïncidences.  Anne Gromaire, discrète amie et messagère de France Inter, m'avait dit l'autre jour qu'elle passerait sans doute me voir ce matin. Pendant que je l'attendais, je me suis laissé aller par son nom à l'œuvre de son grand-père, Marcel Gromaire, dont je découvris les tableaux et dessins sur la première guerre pendant que je traversais la seconde. Ainsi ai-je sous les yeux la reproduction de La guerre (1925), des poilus assis dans une tranchée, casqués, mains sur les genoux qui sans doute attendent l'heure de l'assaut à donner ou à recevoir. Mais en feuilletant, j'ai découvert aussi une toile dont les masses et volumes sont comparables, sauf qu'ici, en 1938, c'est une femme nue assise sur les genoux d'un homme et c'est intitulé Le couple, sauf que les masses gris bleuté de La guerre sont remplacées par les rondeurs rose nacre de la chair. Et du coup, ces toiles dont je contemple les reproductions me proposent par guerres et amours une série de voyages auxquels je n'aurais sans doute pas pensé ce matin si Anne Gromaire ne m'avait promis sa visite. Mais la matinée a filé et Anne n'est pas venue.

   C'était peut-être un signe. Des mauvaises nouvelles ont commencé à tomber. Et d'abord, par un article de Jacques De Decker dans un numéro du Soir venu avec le courrier, la mort de Roland Breucker, de vingt ans mon cadet, un graphiste que j'avais rencontré jadis, que je connaissais mal mais dont j'admirais un talent qui aurait dû lui valoir une notoriété plus grande comme en atteste son blog que j'ai mis ici dans la liste de mes “liens” préférés. Puis une autre pierre m'est tombée dessus dont je n'écrirai ici que le “aïe” qui m'a échappé en la recevant sur la tête.

 (à suivre)






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