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© Bruno Nuttens




La Roque d’Anthéron, 1er août 2005 – Le Théâtre Forbin, dans le parc de Florans, je le qualifierais volontiers d’aubette , un gracieux mot belge que l’Académie française a finalement accueilli pour désigner soit le “kiosque” à la turque, soit ce que laidement on nomme “abribus”. L’aubette ici est une scène à la fois couverte et ouverte, installée sous les arbres, devant quelques rangées de sièges en gradins.
Habitués du Festival de piano de La Roque d’Anthéron, c’est la première fois que nous allions écouter un récital dans cette nouvelle installation, et c’était pour entendre en milieu d’après-midi Ilia Rachkovski, un pianiste sibérien de vingt ans que des spécialistes désignent comme un prodige et certains magazines comme un Lovelace. Avec Bach, Schumann et Prokofiev, ce jeune Rachkovski, dont le programme précisait qu’il “maîtrise” dix-sept concertos, a fait une sacrée démonstration de mémoire et de virtuosité. Mémoire d’éléphant et virtuosité de dentellière, ai-je glissé à l’oreille de Christine car j’étais surpris par la légèreté du toucher.
“La critique, disait Jules Lemaître, n’est que l’art de jouir des livres.” Ce qui est vrai pour les livres, l’est aussi pour la musique. Jouir, jouissance, jouir du sens (merci, Lacan). Oui, mais cet “art de jouir” peut être entravé, perturbé, et si, dès lors, cela fait partie de la critique, il me faut dire qu’au plaisir pris à ce récital se mêlait le déplaisir d’entendre le craquètement des cigales. Un peu ce qui se passe quand on tente de lire dans une voiture de TGV où les gens jacassent et téléphonent. À quoi s’ajoutait le spectacle troublant qu’offrait, un rang devant moi, le dos dénudé d’une auditrice. Sur cette peau qui me paraissait encaustiquée à la cire d’abeille, des traces révélaient que, pour la bronzette, cette dame n’avait pas pris la précaution de baisser une double paire de bretelles. Et ainsi sur son dos se trouvait affiché un blanc W auquel la légèreté du pianiste et la crécelle des cigales invitaient à donner un sens alternativement libertin et cryptuaire. Du coup je m’en suis souvenu, voici quelques années, lors d’une des “Lectures en Arles” au cloître de Saint-Trophime, j’avais lorgné une bretelle tombant peu à peu d’une belle épaule. Ce soir-là, l’espoir de voir un sein dénudé par un heureux accident, avait donné à la lecture publique un sens inattendu… mais plus plaisant que celui suggéré par le sévère W dorsal, hier au Théâtre Forbin.

Les Baux de Provence, 2 août 2005 – Les laines et les châles que nous avions pris la précaution d’emporter n’ont pas suffi pour nous protéger de la froidure apportée ce soir par le mistral dans la Cathédrale d’images. Comme chaque année, nous y étions venus pour assister à la première du spectacle de danse et d’image proposé par la compagnie “Commun instant” de Jean-Pierre Aviotte, cette fois associée à celle de la Laterna Magika de Prague. Mais le désagrément causé par le vent fut souvent plus fort que le plaisir suscité par les virevoltes sensuelles et les reptations érotiques des danseurs. Comme les cigales dans le récital de la veille, le mistral faisait donc partie de la distribution. Dès lors, j’ai vu la houle des corps plus que leur calligraphie, et je suis parti dans une réflexion silencieuse , et parfois tumultueuse, sur les métaphores que, mine de rien, nous proposent les spectacles de l’été quand ils se mêlent ainsi aux éléments. Le tableau qui en venait n’avait, hélas, rien de rassurant. Parfois, ça ressemblait même à la retraite de Russie. Les mots y étaient en déroute.

Le Paradou, 4 août 2005 – Hier soir, avec Sabine et Jacques, il fut question des libraires et de la crise dans laquelle ils sont en ce moment plongés. Pour une maison d’édition de création récente et de taille encore modeste, comme celle de Sabine Wespieser, cette crise est rude. Mais Sabine a le souvenir des moments difficiles que nous avons connus chez Actes Sud au temps où elle m’assistait , et je crois qu’elle y puise une part de la détermination par laquelle je la sens animée. La crise du livre ? Mais, tu le sais, lui ai-je assez ressassé, le livre n’a jamais cessé d’être en crise.

Ce matin, N. m’appelle et me reparle de l’Algérie. Sur les rivages de ce pays je suis alors drossé par ses phrases car les inflexions de sa voix les rendent pareilles à des vagues.
En revanche, ici, le mistral me fait penser à un José Bové qui, dans un film d’horreur, saccagerait les champs de tournesols après voir fauché des cultures de maïs transgénique.



Le Paradou, 5 août 2005 – J’ai une idée ! s’est exclamé Félix d’un air de défi. Il n’a pas prononcé un mot de plus pour me dire quelle idée, mais par gestes, grognements et grimaces il me l’a fait comprendre. L’idée, c’était de grimper dans l’un de nos oliviers.
La question que je me pose, c’est de savoir si, dans la conquête du langage, mon petit-fils est encouragé par le spectacle de la société ou si, au contraire, il est freiné par l’exemple d’adultes alternativement en proie au psittacisme et à l’aphasie.
J’aimerais qu’il eût atteint un âge où je pourrais lui dire que ce ne sont pas les idées qui manquent. Le monde est peuplé de gens qui ont des idées, lui expliquerais-je, mais il est sous-peuplé de gens capables d’en déployer le sens et d’en mesurer les effets. Ce qui manque, c’est ce qui de l’idée fait une pensée. Mais de telles choses ne s’enseignent que par l’exemple. Ah, si j’en avais le pouvoir, je ferais mettre dans toutes les classes d’école une reproduction du tableau de Magritte : Ceci n’est pas une pipe. Regardez-la et essayez donc de la fumer…

Le Paradou, 6 août 2005 – Outre les nouvelles de Conan Doyle
qu’il nous avait déjà dénichées, Dominique Sassoon est tombé sur un recueil de lettres qu’il m’a apportées ce matin. Tout imaginaires qu’elles soient, elles n’en constituent pas moins un témoignage étonnant sur les difficultés d’un jeune médecin de son temps pour faire carrière, se constituer une clientèle, résister à la concurrence des arrivistes.
“Plumes et scalpels”, voilà un sujet sur lequel mon ami Pierre Mertens avait fait une communication passionnante, en janvier 2002, à l’Académie royale. Mais, autant que je me souvienne, Conan Doyle n’y était pas mentionné. Pierre nous en avait prévenu : le sujet étant fort vaste, il avait dû faire un choix et, dès lors, on aurait beau jeu de relever des lacunes dans son exposé.

Relu, dans l’ordre inverse où je les avais découvertes jadis, les deux versions de L’éducation sentimentale de Flaubert. Cette fois, la “première” avant la “grande”. Désormais délivré des instructions, recommandations et interprétations des gardiens du temple avec lesquelles on s’embarque la première fois dans de telles lectures, je me suis retrouvé pareil au bateau ivre. Comme je descendais des Fleuves impassibles / Je ne me sentis plus guidé par les haleurs… Et, débarrassé de ces haleurs, j’ai découvert que, comparée à la grande, la première Education n’était pas insignifiante !
Or, prenant connaissance après coup (vieille habitude) des préfaces des deux ouvrages, j’ai trouvé dans celle que François-Régis Bastide avait écrite pour la première Education, une phrase qui ramasse à elle seule tout ce qui m’était venu à l’esprit. “Cette première Education sentimentale, écrit-il, qu’on l’appelle la première, la parisienne, la petite ou la pestiférée, c’est un fichu grand bouquin, il est à nous, et on aurait bien pu nous le dire plus tôt.”
Voilà un langage qui me botte. Merci, cher auteur de L’enchanteur et nous ! Oui, vous aviez raison, on aurait dû nous le dire plus tôt… Si la grande Education sentimentale est un monument balzacien où les effervescences sentimentales sont rapportées avec les mêmes méticulosités d’illustrateur que les modes, les salons, l’affairisme, les événements politiques et les insurrections de 1848, la première, elle, est un roman dont la lecture n’exige pas que l’on soit attentif à un appareil de notes pour en comprendre les péripéties, c’est un récit où le désir d’écrire engendre le plaisir de lire et emporte le lecteur sans lui laisser de répit. Il y a là, signe d’un grand roman, un style narratif qui donne toute sa mesure dans l’ironie de la dernière phrase : “Ici, l’auteur passe son habit noir et salue la compagnie.” Comme si, dans une sorte de prémonition, le jeune Flaubert congédiait les didacticiens qui, après sa mort, affirmant leur autorité patrimoniale sur son œuvre, chercheraient à empêcher ce roman de jeunesse de déployer l’évidence de sa précoce maturité.



Le Paradou, 7 août 2005 – À ses amis, qui sont nombreux, Anne C. offrait hier soir dans son théâtre de verdure un spectacle de danse avec des vedettes du New York City Ballet – et entre autres une Amanda Edge dont je connaissais déjà le talent, la grâce sensuelle et les expressions si intimement accordées aux gestes. Il y eut deux chorégraphies de Balanchine – Apollo et Duo concertant – sur des compositions de Stravinsky où, par la justesse et l’audace des mouvements, l’émotion alternait avec l’humour. Puis vint un étourdissant finale, style jazzique des années 50, sur le thème de C’est si bon, la chanson de Hornez et Betti interprétée par la voix rauque et chaude d’Eartha Kitt. Ce finale, je l’ai perçu comme une réminiscence de cette douceur de vivre dont le souvenir est vivant mais dont le sens se perd. De ce spectacle et du medianoche qui a suivi , en compagnie de quelques amis rares et d’autres tout à coup retrouvés comme William Christie, le fondateur des Arts Florissants, je suis revenu avec une douce ivresse alors que j’avais bu très raisonnablement. Et à l’instant où je fermais les lumières, je me suis dit que si, plus tard, je cherchais à me rappeler l’été 2005, c’est ce moment de pur plaisir qui me reviendrait en premier.

Le Paradou, 8 août 2005 – La journée est mal partie avec le retour violent de ce mistral dont la présentatrice de la météo disait hier, d’une voix de mijaurée, qu’il allait ventiler la Provence. Ventiler ? Je vous demande un peu ! Quand il vous tombe dessus, ça fait plutôt penser au “Grand combat” de Michaux, il vous tocarde et vous marmine.
Ce retour hargneux du mistral, c’est peut-être, me suis-je dit, la sanction pour avoir commis hier l’imprudence de revoir un film de Truffaut, La peau douce, dont il eût mieux valu laisser les bobines sous les combles de la mémoire. Non, il ne fallait pas le revoir, ce film, il ne vient pas à la cheville de Jules et Jim, tourné deux ans plus tôt, et ce n’est pas encore l’alacrité retrouvée treize ans plus tard avec L’homme qui aimait les femmes. Du poupin héros de La peau douce François Truffaut a fait un spécialiste de Balzac, mais si c’était une clef, elle n’a ouvert sur rien. On est loin de l’analyse méticuleuse des Petites misères de la vie conjugale d’Adolphe et de Caroline. Les simagrées et déchirures de l’adultère bourgeois chez Truffaut sentent la marqueterie bon marché, une bigarrure. Et la sensualité dont je gardais un vague souvenir m’a paru, hier soir, d’un insupportable maniérisme. Aussi les images de La peau douce ont-elles été vite submergées par celles d’une trépidante demoiselle revenant à toutes jambes de Rochefort. Au moins cette cigale-là, avec sa sœur et sous la houlette de Jacques Demy, nous avait-elle fait danser. Puis, tout a disparu sous un autre souvenir, cette fois sans images, souvenir d’une Françoise Dorléac périssant en 1967 dans un accident de voiture. Depuis longtemps j’ai en chantier un recueil de poèmes que j’appelle Mes osselets, dont certains ont été publiés, les autres me venant au fur et à mesure que s’éteignent des figures qui m’étaient chères. La jeune femme à la peau si douce qui aurait aujourd’hui près de 65 ans, il me semble depuis hier soir que, même si je ne l’ai pas connue, elle pourrait bien, un de ces quatre, me dicter un poème avec cette voix que savent prendre les morts quand ils s’adressent aux vivants…

Avec l’air de dire qu’elle savait à qui elle avait affaire, S. m’a offert Les mots canailles, un livre d’un certain Daniel Lacotte. J’y ai jeté un coup d’œil… De ces mots à ceux que Jean-Claude Carrière révèle à une demoiselle dans Les mots et la chose, il y a la distance séparant encore de la Terre la navette Discovery qui voudrait bien, ce soir, y revenir. Et force est ainsi de constater que, même dans le registre canaille, il y a comme toujours le bon et le mauvais genre. Un exemple en passant… Le mot “virgule”, dont on sait qu’il vient de virga et désigne une petite verge, n’inspire à l’auteur de ces mots dits canailles, rien d’autre qu’un paragraphe assez terne consacré à l’expression “C’est une virgule dans l’Encyclopédie”, alors que Jean-Claude Carrière, lui, classe le même mot parmi les mille et un qui désignent “le cigare à moustaches” – dont il rappelle en passant que Ronsard l’appelait “la flambante chandelle”. Un festival ! Il n’y aurait certes pas lieu de reprocher à Lacotte sa pudicité s’il n’avait trompé le chaland par ce mot “canaille” qui, si je me souviens bien, nous vient du vieux français “chiennaille” , lui-même polysémique en diable.



Le Paradou, 9 août 2005 – Ce midi, j’ai renoncé à la méridienne pour assister par la télévision au retour sur Terre de Discovery qui s’est posée à quatorze heures, donc de nuit là-bas, non pas en Floride mais en Californie. Le temps qu’a duré ce spectacle, je dois convenir que la fascination pour l’exploit a occulté l’indignation que souvent j’ai ressentie quand il était question du coût extravagant de la conquête spatiale. Et par exemple, aujourd’hui encore, ce million de dollars que va coûter, nous dit-on, le retour aéroporté de Discovery à Cap Canaveral où elle n’a pu atterrir pour cause d’intempérie. Alors que chez nous, les chercheurs doivent descendre dans la rue pour obtenir un peu de financement…
Je ne suis évidemment ni le seul ni le premier à me dire que si l’on dressait des colonnes comparatives des dépenses de la conquête spatiale et de celles destinées à lutter contre la faim, la pauvreté, l’illettrisme, on aurait plus d’un haut-le-cœur. Mais en dehors d’une catastrophe planétaire, qu’est-ce qui pourrait désormais inverser la tendance ? N’est-elle pas comparable à celle du marché en ceci que l’on y tient la croissance continue pour une nécessité vitale ? Or ce pourrait bien être vers une telle catastrophe que nous précipite notre syndrome de gigantisme avec des exploits qui ne sont plus seulement destinés à l’accomplissement des connaissances mais qui sont devenus des instruments de domination, des outils de pouvoir et peut-être, de manière insidieuse, ceux d’une prédestination suicidaire de notre espèce.
Cette frénésie eut pour moi une représentation symbolique en 1969. Cette année-là, en juillet, j’étais à Alger. Le même jour, le 20, trois événements eurent lieu. Neil Armstrong fut le premier homme à mettre le pied sur la Lune ; Eddy Merckx remporta le Tour de France ; à Alger fut ouvert le premier Festival panafricain de la culture. Toute l’Afrique continentale, la blanche et la noire, s’y trouvait réunie par ses écrivains, ses danseurs, ses chanteurs, ses musiciens, ses comédiens, ses griots, et aussi la diaspora africaine , et c’est là, d’ailleurs, que pour la première fois j’ai rencontré non seulement Myriam Makeba, Nina Simone et Archie Shepp, mais aussi Assia Djebar et René Depestre. Ce fut une fête ininterrompue pendant une semaine. Car musiciens et acteurs qui se produisaient dans les salles, les stades, les cinémas et les jardins aménagés à cet effet, se répandaient ensuite dans la ville et improvisaient sur les places publiques, dans les rues, dans les caravansérails. S’il faut parler de chocs des cultures, c’est là que j’en vis de singuliers quand, par exemple, sous les yeux ébahis des Algérois se déhanchèrent des danseuses noires aux seins nus… C’était un festival novateur, un exemple des initiatives qui pouvaient reconstituer l’Afrique dans la multiple personnalité que les colonisations avaient dévoyée quand elles ne l’avaient pas détruite. Mais voilà… les médias n’en eurent que pour Armstrong et pour Merckx – la performance et l’exploit – et ce fut longtemps après que parurent des articles marqués par la sacro-sainte distance critique. Ce 20 juillet, une chance avait passé qui ne s’est pas représentée.
Confortés par la réussite de la mission Discovery, les experts déjà prenaient date ce midi pour un retour et un établissement permanent sur la Lune, et même pour le voyage vers Mars. Les distances à franchir sont considérables. Mais plus considérables encore me paraissent aujourd’hui les distances à parcourir par l’esprit de ces gens-là et de ceux qui les commanditent pour comprendre qu’une part modeste de leurs investissements, mieux employée, permettrait de réduire l’inégalité dans l’enseignement , portail de la connaissance et de la compréhension.
Tu n’en as pas bientôt fini avec ton prêchi-prêcha ? me grommelle à l’oreille mon doppelgänger qui est de l’espèce fataliste. Ça va, ça va, je m’arrête, lui dis-je, je tourne la page et je vais de ce pas écrire une lettre à une femme qui l’attend. Dante l’avait bien vu, bien dit : “Tout espoir envolé, il nous reste le désir.”

Le Paradou, 11 août 2005 – A la fin d’un article paru aujourd’hui dans Libération , David Ayala, revenant sur la controverse provoquée par le Festival d’Avignon, rappelle ce mot d’Artaud : “Ça va mal parce qu’au fond de la sienne (sa conscience) , l’homme n’a jamais voulu que ça aille bien.” Souvent, dans nos conversations genevoises, Albert Cohen était revenu sur l’idée que l’humour juif consiste à se moquer de soi avant que l’autre ne se moque. “Une politesse du désespoir”, me disait-il. Prenant appui sur Artaud et Cohen, je me dis qu’il doit y avoir dans le défaitisme poisseux de nos contemporains une manière de se mithridatiser pour n’être pas surpris par des échecs. Les “je vous l’avais bien dit, ça ne m’étonne pas, il fallait s’y attendre” crépitent dans les conversations des cafés du commerce, des salons littéraires, des clubs sportifs et des académies de philosophie. Histoire de troquer la monnaie de l’échec contre celle de la clairvoyance, et d’en tirer fierté sinon morgue et arrogance, ou de se préparer à régurgiter le problème chez son psychanalyste… Je pense aux envolées de Nancy Huston dans Professeurs de désespoir. Elle a raison, c’est, en fin de compte et en même temps, une question d’étiologie et d’éthologie, celle du fourrage dont se nourrissent ici la pensée, là les mentalités.

Assia Djebar sort d’ici que m’avait à midi amenée Marion T. Elle était solaire, heureuse de ce qui lui arrive (son élection à l’Académie française) et inquiète de… ce que j’en dirais. Elle m’a demandé d’être membre de son “comité de l’épée” en vue de la réception qui aura lieu en juin 2006. Ironie des mots, ai-je pensé : l’épée d’Assia ! Il fut question des circonstances dans lesquelles cette élection s’est faite, des remous qu’elle a provoqués, et aussi de l’Algérie où cela lui a valu de grandes manifestations de popularité : la fierté d’avoir une Algérienne à l’Académie... française ! Pendant ce temps, j’essayais de percevoir en filigrane, dans l’impressionnant écrivain que j’avais près de moi, la jeune Assia qui, en 1969, l’année où je l’ai rencontrée, venait d’écrire Les alouettes naïves. Et je l’ai vu paraître, ce filigrane, dans le regard si possessif et si investigateur que sans cesse elle pose sur le monde alentour.

Le Paradou, 12 août 2005 – En 1972 paraissait chez Gallimard Pluie noire de Masuji Ibuse, un écrivain japonais à peine connu qui aurait aujourd’hui 107 ans. Son roman raconte le destin de Yasuko que, dans sa prime jeunesse, touche la pluie radioactive déclenchée par le pikadon, la bombe d’Hiroshima. Arrivée en âge de se marier, Yasuko, voit s’écarter les jeunes hommes avertis par d’insidieuses rumeurs qu’elle a sans doute été contaminée. J’avais été marqué par ce livre sur la malédiction, non seulement il ravivait un sinistre souvenir mais il se singularisait par un réquisitoire dont l’écriture, toute retenue et sans recherche de style, faisait peu à peu émerger l’insoutenable inhumanité de l’espèce humaine. Plusieurs fois relu, ce texte avait macéré dans ma conscience et mon imagination. Si bien qu’en 1989, dans un roman publié chez Grasset, Les ruines de Rome, j’avais imaginé une actrice jouant une adaptation de Pluie noire sous la forme d’un long monologue. Hier soir, Arte proposait à l’écran l’adaptation du roman d’Ibuse par Imamura, encore un de ces films que j’avais loupés en leur temps. En consultant les fiches, j’ai vu que le tournage était contemporain de l’écriture des Ruines de Rome. Coïncidence tardivement découverte. Il est vrai que nous sommes, ces jours-ci, à l’époque des Perséides dont les pluies d’étoiles filantes m’apparaissent depuis longtemps comme une fidèle représentation des coïncidences… On ne les voit que si le ciel est dégagé et si l’on prend la peine de lever la tête.

Le Paradou, 13 août 2005 – Hier soir, à Eygalières, dîner pour l’anniversaire de notre ami Arnaud. A table, j’étais assis entre deux femmes, l’une grand témoin de son temps et l’autre d’une douceur chaleureuse. Et j’eus bientôt l’impression d’être, moi, un magot (de l’espèce des deux qui sont au boulevard Saint-Germain) assis entre des mondes conceptuels s’ignorant l’un l’autre, la mémoire et l’affectivité. D’un côté des décennies d’histoire et de politique (et il fut évidemment question d’Hiroshima), de l’autre un regard intelligent et sensible sur les ambitions et les inquiétudes des hommes. Au moment où on servait le café, comprenant que ce bel arrangement allait être disloqué, je me suis levé et j’ai fait de discrets adieux. Avant de monter en voiture, j’ai levé les yeux au ciel... Les Perséides étaient là qui filaient à toute allure pour apporter aux uns les pensées des autres.
Rentré au mas, j’ai eu envie d’écrire là-dessus mais j’en étais incapable. J’ai donc attendu ce matin pour revenir aux éblouissements et aux textes qui font passer le lecteur dans un monde où il n’est plus le maître des mots, où les mots gouvernent non seulement sa vie, mais l’essence même de celle-ci. À peu près ce que dit René Char : “Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux”. Sentence à double entrée, l’une par laquelle on accède à une chose très simple qui relève, selon les circonstances, de la découverte ou de la révélation ; l’autre qui ouvre sur le vertige de naître et de n’être que par le dire...

Il y a des voix, il suffit de les entendre, qui font battre la chamade. Elles sont rares mais j’en connais une qui me donne l’impression, quand je l’entends, de m’être aventuré dans un labyrinthe où, avec leurs sens, leurs tonalités, leurs reliefs, leurs couleurs et leurs parfums, les mots déploient l’une de ces féeries d’autant plus éblouissantes qu’elles sont invisibles. Par prudence plus que par égoïsme, je ne révélerai pas qui la possède, cette voix génératrice…

Le Paradou,14 août 2005 – Nicole R. m’écrit que l’autre jour, dans une animalerie, se sentant épiée elle s’est retournée d’un coup… Du fond de leur aquarium, des axolotls à visage humain l’observaient, campés sur leurs nageoires terminées par de petits doigts. Nicole s’est alors souvenue que Cortazar avait, à ces étranges salamandres, consacré l’une de ses nouvelles. Tu vas me donner des cauchemars avec ces petits monstres, lui ai-je aussitôt répondu.
Eh oui, déjà que je ne peux pas regarder un animal, quel qu’il soit, sans être frappé par tout ce qui, dans sa morphologie, et malgré d’indéniables grâces, révèle ou trahit l’inaccomplissement de l’ambition initiale ! Comme si l’échec était immanent à la création. Comme si le diable avait mis des bâtons dans les roues de l’artisan Dieu. Comme si quelque chose était intervenu qui avait arrêté la genèse pour ne laisser sur le terrain des origines que des créatures inachevées, des monstres... Tu en conviendras, ai-je encore dit à Nicole, il n’y a de beau en ce monde que ce que nous désignons comme tel par les mots. La littérature souvent n’a pas d’autre sens, elle qui arrive à nous faire prendre des monstruosités pour l’expression de la splendeur.
Souvent, c’est dans des circonstances comme celle-là que je décide de relire un livre. Je suis donc allé prendre dans ma bibliothèque Les armes secrètes, le recueil de nouvelles de Cortazar. Mais je ne me suis pas longtemps livré au jeu de l’anthropomorphisme avec les axolotls. Ce qui a fait un retour soudain, c’est Julio Cortazar lui-même apparaissant au mas un jour d’orage avec Laure Bataillon, sa traductrice, et Carol Dunlop, sa jeune épouse. C’était au début des années quatre-vingt, quand nous préparions l’édition bilingue de sa pièce : Les Rois / Los Reyes. Plusieurs fois nous nous étions revus ensuite, dans le Sud ou à Paris. Et chaque fois, Cortazar me troublait avec son allure de personnage surgi de ses propres livres. Vers la fin, victime de je ne sais quel dérèglement, il s’était mis à grandir, vraiment grandir, et cette anomalie avait renforcé mon impression d’être témoin d’une étrange manifestation d’autofiction. Notre dernière rencontre date de février 1984 : au cimetière du Montparnasse, j’ai fait la queue pour jeter à mon tour une rose dans l’étroit tombeau où l’on venait de poser le cercueil de Julio sur celui de Carol, morte deux ans plus tôt.
En 1984, lors du Forum de la Narrativa auquel j’avais été invité à La Havane, un homme qui portait l’uniforme militaire était monté à la tribune pour affirmer qu’il y avait eu deux Cortazar, un “bon” qui avait épousé la cause révolutionnaire, et un autre qui avait sombré dans l’esthétisme et l’individualisme. Bien entendu, il n’avait pas dit un mot de l’affaire Padilla qui avait provoqué la rupture de l’écrivain avec Cuba en 1971. Mon sang n’avait fait qu’un tour, j’avais demandé la parole et j’avais tenté de dire quelques mots sur le scandale de cette dichotomie. Mais à la manière dont les propos étaient rapportés par les interprètes, allez savoir quelles miettes de mes protestations étaient arrivées jusqu’au public ! Assez en tout cas pour que, le soir même, on me fît savoir que j’avais intérêt à quitter La Havane plus tôt que prévu.
Ces souvenirs refluaient, l’un entraînant l’autre, quand j’ai eu l’impression que j’étais épié, moi aussi. Comme Nicole dans son animalerie. Je me suis retourné. Ils étaient tous là, les vivants et les morts, métamorphosés en axolotls, tous, de Cortazar, sa traductrice et son épouse, jusqu’au militaire de La Havane en passant par la belle A. qui m’avait entraîné à Cuba et qui, depuis, en est revenue (dans les deux sens du terme). Et ils me regardaient avec l’air de me demander des comptes sur la manière dont je parlais d’eux.

Ce soir, dix à table sous le platane, et autour d’une table plus petite quatre enfants qui trouvaient les adultes insupportables. La conversation a roulé sur l’Europe et sur Avignon. Quelques-uns se sont échauffés. À propos de l’Europe, pour un oui ou pour un non. À propos d’Avignon, pour ou contre Jan Fabre et la polémique à laquelle il est mêlé. Avec un peu de recul, en les écoutant, j’ai vu revenir ces passions superficielles où le défi et la provocation paraissent plus “novateurs” que la réflexion. Novateur… le mot eut longtemps une connotation péjorative et religieuse. C’est peut-être pourquoi il a conservé une allure assez pugnace. N’est pas novateur qui veut, il faut “en avoir” et savoir en faire usage, ai-je cru comprendre ce soir. Avant d’aller dans ma chambre rejoindre Armance et Octave – car je suis maintenant reparti dans Stendhal –, il m’a semblé percevoir l’origine d’un de ces malentendus qui empoisonnent les sociétés. Celui dans lequel sont embringués les gens qui s’imaginent user d’un même langage alors que pour les uns les mots sont des signes, et des armes de poing pour les autres.



Le Paradou,15 août 2005 – Coriace, opiniâtre, acharné, le mistral est revenu cette nuit. Avec force rage. Et si ce vent était l’instrument choisi par Jupiter pour “rendre fous ceux qu’il veut perdre” ? Ce matin, au lever du soleil, quand je suis arrivé à grand peine, souffle coupé, en haut de la colline, il m’a semblé que le paysage se présentait comme un théâtre sur la scène duquel deux puissances rivales me prenaient à partie. L’une me suggérait de me laisser aller, laisser couler, me conseillait de ne plus affronter l’insurmontable et me promettait quelques douceurs et ivresses avant la fin. L’autre m’enjoignait de prendre exemple sur le mistral, de me rebiffer même si je ne savais pas toujours pourquoi, me poussait à préférer de vraies jouissances aux plaisirs factices promis par la première.
Ce qui se passe, ce qui se joue sous cette pauvre allégorie, je le sais pour l’avoir déjà observé… Le vieillissement ne va pas en pente douce. On descend des marches, et parfois plusieurs en même temps. Soudain, on ne voit plus le monde de la même altitude. Il faudra que je relise Duvignaud, lui qui attribue aux octos “la ruse de vivre”.

Le Paradou,16 août 2005 – Ce matin, de bonne heure, j’ai ouvert la radio car Françoise, Jean-Paul et mon petit-fils Antoine se sont envolés hier pour Montréal. En ces temps de catastrophes aériennes à répétition, j’étais inquiet. Mais… pas de nouvelles, bonnes nouvelles !

Comme si elles cherchaient à me détourner de l’exaspération que me donne le mistral, les coïncidences se renouvellent sans cesse. Et elles se manifestent parfois avec un certain humour… Au moment où je m’apprêtais à écrire sur les impressions que m’a laissées “la nuit Brahms” à La Roque d’Anthéron, la radio que j’avais allumée pour être rassuré sur le sort de mes enfants diffuse deux des Danses hongroises qu’interprétaient hier, à ciel ouvert, Claire Désert et Emmanuel Strosser.
Cette coïncidence me confirme dans l’idée que, pour être reçue, palpée, appréciée, savourée, pareille musique appelle la mesure, le silence et le lieu clos. Mais, hier à La Roque, dans le Parc de Florans, il n’y avait au programme pas moins de 21 Danses hongroises, 16 Valses pour deux pianos, 33 Liebeslieder Walzer pour deux pianos et quatuor vocal, des Variations en nombre sur un thème de Robert Schumann et, dans une dernière partie – vous reprendrez bien un peu de dessert –, d’autres variations, cette fois sur un thème de Haydn. (Pour celles-là nous ne sommes pas restés, le cul clippé dans la verte cuvette des sièges en plastique, non, trop, c’était trop !) Or le mistral, même si c’était avec une certaine discrétion, était encore de la partie. Alors, mesure, silence et lieu clos ? Non, ce n’était pas vraiment ça. De telle sorte que, ce matin, malgré l’admiration que je porte à Claire Désert et à Emmanuel Strosser, deux pianistes que nous avons plusieurs fois fait venir au Méjan, la première impression qui me revient, c’est d’avoir participé hier soir à un banquet trop copieux. Et la seconde… d’avoir écouté cette musique comme si nous étions à bord d’une décapotable filant dans le vent.
À quoi correspond l’engouement pour ces concerts de plein air ? À quel naturisme ? Ce que l’on recherche alors, est-ce toujours le pur plaisir de la forme musicale ? Est-ce toujours le passage vers un absolu qui est inaccessible aux mots ? Ne serait-ce pas plutôt l’obscur désir, en échappant au carcan des salles de concert, de fusionner en soi l’infiniment intime avec l’extrêmement cosmique ? Oui mais, à ce compte, c’est pour quand, les drive-in musicaux ?



Le Paradou,17 août 2005 – F. a passé une bonne partie de la matinée, hier, dans mon grenier. Mon exaspération à l’endroit du mistral l’avait inquiétée. À son idée, ça devait cacher autre chose… par quoi étais-je à ce point excédé ? Sur quelle mauvaise pente étais-je entraîné ? Elle pensait que m’inciter à en parler me ferait du bien. Et l’on s’y est mis ! Mais il n’a pas fallu longtemps pour qu’on en vînt à ne plus parler que de son incomplétude à elle. Et comme elle m’est très chère, je l’ai écoutée avec patience. Le midi, elle eut à table un léger malaise.

Hier soir, une sorte de dîner d’adieu sous le platane en l’absence miraculeuse du mistral. Promesses, projets, photos… Et ce matin, avec des bagages dans les jambes, petit déjeuner tumultueux. Les uns partent, d’autres arrivent. À ceux qui partent, et en particulier les enfants, je me reproche de n’avoir pas accordé assez de temps. Je regrette, par exemple, de n’avoir pu mener à terme la tentative d’aider Odile, si délurée quand elle parle, à mieux prononcer les R qu’elle écrabouille dans sa précipitation. Je lui avais fait répéter des phrases du style : Rrraminagrrrobis rrronfle en dorrrmant… Et elle se débrouillait de mieux en mieux en jouant avec ce R apical que me révéla jadis un professeur de diction qui me faisait obstinément répéter : Arrriane, ma sœurrr, de quel amourrr blessée… À propos de sœur, celle d’Odile se marrait pendant ces exercices. Et quand, pour se moquer, elle a prononcé avec fierté : Je prrrends de la confiturrre de grrroseilles, je me suis dit que ses parents avaient eu du nez en la prénommant Claudine. Car, de madame Colette, elle avait eu, un instant, l’accent bourguignon.

Silvie était venue partager ce petit-déjeuner. Sa présence m’a permis de ne pas transformer les regrets en déchirures. Ah, d’expérience je le sais : c’est pareil chaque été, la deuxième quinzaine d’août a des allures de déroute. Mais je sais aussi que, dans la douceur de septembre, les distances se rétablissent et l’on est alors enclin à se dire que la déroute n’était que désordre.



Le Paradou,18 août 2005 – Suis plongé depuis des jours dans la lecture annotée des Soixante-seize jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie, ce gros ouvrage, mi-roman, mi-pamphlet, que Paul Belaiche écrit avec des scrupules d’archiviste et une conviction d’abolitionniste. Ce soir j’irai chez lui, avec l’espoir de le persuader qu’il serait périlleux pour le destin du livre de lancer le premier volume sans attendre l’achèvement du second. Je sais, je sais, on s’apprête à “célébrer” le 250ème anniversaire de la naissance de Marie-Antoinette, et la tentation est grande de participer à la célébration. Mais le livre de Paul est avant tout une mise en lumière de l’inacceptable Terreur qu’a engendrée la Révolution française. Et je tiens depuis belle lurette qu’il est plus important pour un livre de paraître dans le temps qui est celui de sa maturité, de son accomplissement, que dans celui de l’opportunité…

En poursuivant la relecture de l’Armance de Stendhal dans l’édition annotée par Armand Hoog – vieil ami disparu que Nina Berberova me fit connaître –, je suis tombé cette nuit sur deux passages que j’ai vivement soulignés. L’un où, dans les salons parisiens de son temps, Octave avoue se sentir “dans un désert d’hommes”, aveu qui, selon Hoog et citations à l’appui, renvoie au René de Chateaubriand, mais qui me renvoie, moi, à cette solitude dans la multitude, si manifeste à notre époque hystériquement vouée à la communication. L’autre où Octave constate que, dans la bonne compagnie, “si l’on n’est copie (c’est Stendhal qui souligne) elle vous accuse de mauvaises manières.” Comment copie ne me renverrait-il pas cette fois à tendance, maître mot dans notre empire médiatique où la chasse à courre consiste à galoper derrière la dernière mode et le dernier succès ?



Le Paradou,19 août 2005 – Hier soir, chez Paul, une fois la discussion close et le dîner achevé, nous avons assisté à la projection d’une copie ancienne et en V.O. de Vacances romaines de William Wyler avec Gregory Peck et Audrey Hepburn, un film de 1953 que j’ai dû voir une bonne demi-douzaine de fois car toujours il m’a représenté l’irréelle douceur de vivre que nous avaient promise les Golden Years de l’immédiat après-guerre. À l’image en noir et blanc, avec tant d’art et d’astuce mise en lumière par Henri Alekan, l’âge ou l’usure (de la pellicule et du spectateur que je suis) donnaient cette fois une allure de vestiges du temps. Le temps ? “Toujours s’en plaindre”, dit Flaubert dans le Dictionnaire des idées reçues.

Une correspondante a orné sa dernière lettre d’une vignette représentant “une femme alanguie par la pleine lune”. En effet, c’est la pleine lune, et cette nuit, sur la route du retour, nous admirions, Christine et moi, la manière dont elle faisait scintiller les écailles du Lubéron. Eh bien, ai-je répondu à ma correspondante, puisque vous vous intéressez à ces choses lunaires, sachez que, selon mon grand-père, qui n’est plus là pour m’opposer un désaveu, notre nom a pour origine l’attelage de Ny – forme apocopée de nyman désignant dans les langues nordiques la nouvelle lune –, et de sen, le fils... Cratylisme ? Possible. Reste que “la femme alanguie par la pleine lune” ouvre des pistes aux délires d’un “fils de la nouvelle lune”. Mais puisque j’ai le dico des idées reçues sous la main, allons y jeter un coup d’œil… La Lune ? “Est peut-être habitée.” Ben, voyons !

Ce matin, H.C., poète et professeur marocain de passage en Provence, est venu me demander que l’on soit attentif, chez Actes Sud, au manuscrit qu’il y a déposé. Je n’ai rien lu de lui mais, avec sa bonne tête d’intellectuel partagé entre la politesse, l’angoisse et la révolte, je m’attends à vivre des moments difficiles si son livre n’était pas reçu. La retraite ne m’a pas délivré de ces déplaisirs…

Dans mon adolescence, le jeu du “Cadavre exquis” inventé par les surréalistes était encore très prisé. Fascinés par l’exemple qui lui avait donné son nom (“Le cadavre exquis boira le vin nouveau”), nous y passions entre amis des heures entières. Maintenant, quand j’ouvre la presse, j’ai l’impression que l’actualité y joue à notre place. Il faut dire que les titreurs – et ceux de Libération en tête – n’y vont pas de main morte. Jadis nous aurions applaudi et même épinglé une proposition surréaliste en cinq points comme celle-ci : “Du glouglou de gouttière au nucléaire la pétition s’emballe.”



Le Paradou,20 août 2005 – Vite, avant le retour annoncé du mistral, nous avons fait le grand tour, tôt ce matin. Vu du haut de la colline, le paysage crépitait au soleil. Après des années, je dirais volontiers le connaître par cœur, mais c’est une illusion. J’ai souvent observé que, placés devant de tels spectacles, les hommes dressent un catalogue, désignent ce qu’ils reconnaissent ou ce qu’ils peuvent nommer, tout en évitant de s’attarder à ce qui échappe à leurs connaissances ou à leur capacité interrogative. Comme Procuste, ils coupent ce qui dépasse. Les femmes, elles, tentent d’exprimer des émotions sans catégories, cherchant à saisir le spectacle dans sa totalité. De quelle catégorie suis-je ? Vertige…

Le Paradou, 21 août 2005 – Depuis hier, j’ai entre les mains un cahier de type écolier dans lequel un de mes vieux maîtres a relaté par des notes indiscrètes et componctueuses, sa rencontre tardive avec une femme qui allait à la fois bouleverser et ravager sa vie. Ce cahier, c’est son fils qui me l’a confié après l’avoir trouvé dans la paperasse de la succession.
Pour camper le personnage du défunt dans Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, je m’étais plus ou moins inspiré de ce disparu. Et pour corser l’intrigue j’avais imaginé qu’il rédigeait des carnets intimes dont le dernier, assez compromettant, avait disparu. Or ce carnet existe. Hasard ou coïncidence, il est sur ma table ! La surprise ne s’arrête pas là. Par la lecture que je viens de faire, je le vois, la vie de cet homme fut plus tumultueuse et même plus… romanesque que celle du professeur dans mon roman.
Sur le coup, j’ai pensé que, toutes affaires cessantes, il me faudrait écrire une sorte de réquisitoire dressé par le héros véritable contre le héros imaginaire. Avec un titre du genre : Tu n’es pas mon double ! Mais le doppelgänger qui est, lui, mon véritable double, s’est une fois encore manifesté pour se payer ma tête en me rappelant que sur cette corde-là j’avais déjà bien assez dansé dans Zeg ou les infortunes de la fiction

Nadine Dubourvieux qui passe quelques jours dans la maison voisine porte avec grâce les signes mêlés de ses origines savoyardes et guadeloupéennes mais elle ignore qu’à de tels métissages je porte un intérêt récemment attisé par l’apparition de Nadia, née, elle, d’une mère bretonne et d’un père algérien. On doit à Nadine la traduction de textes de Marina Tsvetaeva qu’elle a publiés avec Tzvetan Todorov (Vivre dans le feu). Nous avons commencé à parler de Tsvetaeva mais, comme si elle n’en avait pas trop envie, très vite Nadine s’est montrée curieuse de Berberova. Et, en particulier, du rôle que j’attribue au patronyme de Nina dans la fulgurante reconnaissance littéraire obtenue en 1985. Ça n’a rien de paradoxal, lui ai-je dit, imaginez qu’elle se fût nommée Nina Razhoumikine ou Nina Loujine (dostoïevskiennes réminiscences)… Sa renommée n’eût pas été amplifiée comme elle l’a été par quatre syllabes bien sonores, Ber-be-ro-va, entourées de rumeurs implicites suggérées par l’étymon barbarus. De fil en aiguille, j’ai raconté à Nadine quelques anecdotes qui sont comme des hors-texte dans la grande aventure éditoriale que j’eus avec Berberova. Et, entre autres, ses rencontres avec Jacqueline Kennedy et Marcello Mastroianni. Plaisir de raconter que mes proches connaissent et qui m’a valu récemment encore d’être désigné comme un griot “dépositaire de la tradition orale”. Par Nadia. Nadia, pas Nadine. Hé ! hé ! le joyeux exercice d’élocution que je proposerai à mes petits-enfants : Nenni, ni Nadine ni Nina ni Nana mais Nadia…

Et voilà déclenché le tsunami de la rentrée littéraire ! À en croire la presse du week-end, c’est Michel Houellebecq que l’on voit surfer sur la crête de la plus haute vague. Nourissier et Sollers le donnent déjà pour lauréat du Goncourt de cette année. Et dans Le Monde Houellebecq lui-même se présente à Josyane Savigneau comme un “militant schopenhauerien”. Or, vers la fin de l’Essai sur les femmes, que j’avais publié en 1987, Schopenhauer écrit – mais vous en souveniez-vous, Josyane ? – qu’elles doivent toujours être mises sous tutelle. “Un pouvoir trop fort donné aux femmes, dit-il, est un des vices fondamentaux de la société qui en corrompt tous les membres.”



Le Paradou, 22 août 2005 – Dans La Provence, ce matin, un titre me saute aux yeux : “Le mistral et l’inconscience tuent.” D’un coup d’œil trop rapide, j’avais lu : “le mistral et l’inconscient tuent.” Que n’aurait pas brodé Lacan là-dessus !
“Fumer tue” me dit aussi chacune des boîtes de tabac Dunhill (Early Morning) que j’achète. Ce qu’il y a de piquant dans l’étymologie (incertaine) du mot “tuer”, c’est la possible conjonction de tueor dans le sens de “protéger” et de intueor qui marque la fixation de la pensée, le regard attentif et qui a conduit à “intuition”… Par quoi , avec mon habituelle mauvaise foi, je comprends que fumer me protège de l’obscène brutalité du monde et me dispose à l’usage des mots quand j’écris.
Fumar puede matar, me signale la boîte de petits Davidoff que M. m’a rapportée de son Espagne chérie. Puede matar, nuance ! Eh oui, chère M., tant de désirs et de jouissances “peuvent” tuer…

Avec Dominique Sassoon, lecture et discussion de la postface qu’il a écrite pour le livre de Conan Doyle, Sous la lampe rouge. Il a tiré un habile parti de la métaphore que l’enquête policière offre au diagnostic médical. Sherlock Holmes vs Dr Doyle. Et, là-dessus, il m’a raconté la tardive reconnaissance de la pratique chirurgicale qui, malgré d’antiques lettres de noblesse, a connu une nuit médiévale avant que ne reprenne une évolution qui l’a menée des barbiers et arracheurs de dents de jadis aux virtuoses d’aujourd’hui. Et j’ai senti revenir chez Dominique la tentation de rechercher dans cette évolution les signes qui ont à voir avec les mentalités qui se sont succédé.

Après lui, c’est Pia Petersen qui est arrivée de Marseille. Son dernier roman – Une fenêtre au hasard – n’est pas encore sur les tables des libraires où, qu’importe Houellebecq, il faut lui faire une place parmi les quelque six cents titres de la rentrée, et elle a déjà écrit une cinquantaine de pages d’un nouveau roman. Quand elle en parle, j’ai l’impression que passe au large une frégate aux mâts couverts de feux Saint-Elme.



Le Paradou, 23 août 2005 – C’est tout de même un comble… quand il ne nous rend pas fous par sa violence ininterrompue, le mistral nous inquiète par sa disparition ! Et si c’était une ruse pour mieux nous reprendre par surprise, hein ? Ce matin, nous avons profité de son absence et nous sommes repartis sur le chemin des crêtes. Dans le paysage caressé par la lumière, il y avait l’ambition et la légèreté des premières phrases par lesquelles on pressent le plaisir de la lecture en ouvrant un roman. Comme dans Le Rouge et le Noir… “La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté.”

Dans un numéro de La Revue Générale de janvier 2004 qui m’arrive de Belgique, je tombe sur quelques lignes d’une chronique de France Bastia par laquelle j’apprends que Julos aurait été nommé baron. Il n’y a qu’un Julos, donc à tous les coups ce doit être ce Julos Beaucarne qu’a ses débuts j’accueillis dans mon petit Théâtre de Plans, à Bruxelles, le même Julos dont plus tard, en Arles chez Actes Sud, on publia l’irrésistible Virelangue. Alors, le voilà baron, le Julos ? Le baron Julos, ça ressemble moins à un titre de noblesse qu’à l’une de ses facéties.
Et, une fois de plus, les coïncidences se sont invitées. Il y a quelques jours, comme je souhaitais connaître le visage d’une correspondante qui m’écrit des lettres irrésistibles, je lui ai demandé de m’envoyer une photo. Et elle, qui habite à cent lieues de la Belgique, de m’envoyer une où elle est en compagnie de Julos. Faites excuse : du baron Julos…



Le Paradou, 24 août 2005 – Eté bachelardien. L’eau qui prend les allures du Déluge en Suisse, Autriche, Allemagne, Bulgarie, Roumanie, et le feu qui fait du Portugal une représentation de l’Enfer… Après cela, comment croire encore que nous vivons sur une planète qui a ses règles, ses saisons, ses rythmes, ses cycles rassurants ? Elle est définitivement déglinguée, la vieille métaphore de l’horloge pour représenter l’Univers. Mais peut-être n’a-t-elle jamais eu d’autre but que de masquer les caprices d’un hasard à figure de Méduse...
Chaque fois que nous partons dans la colline, Christine et moi, nous passons par le même chemin au milieu duquel, à un certain endroit, s’est établie depuis le printemps une vaste fourmilière. Nous avons beau être attentifs, nos pas sûrement font des victimes parmi ces hyménoptères, comme plus encore que nous en font les maudits 4x4 ou les pluies. Et ce doit être la cause de grandes paniques dans ce petit monde. Alors, j’imagine que, dans cette nation d’insectes, des savants calculent la fréquence et la régularité de nos énigmatiques passages, et que parfois un illuminé, constatant les dégâts, prophétise l’apocalypse. Tout ça dans des minutes qui sont pour ces fourmis ce que pour nous sont des siècles…
De ces considérations dignes d’un Maeterlinck s’intéressant à la vie des fourmis trente ans après celles de Pelléas et de Mélisande, il n’y a qu’un pas à franchir – et je l’ai franchi ce matin – pour retrouver la Gnose de Princeton dans laquelle Jean Carrière, qu’avait ébloui le livre oublié de Raymond Ruyer, m’affirmait avoir trouvé la preuve que nous sommes des atomes de Dieu dont nous composons la personne dans un ordre fabuleux qui nous échappe.
Bref, l’eau, le feu, le vent raniment bel et bien dans le désordre l’impression d’être embarqué sur une nef des fous indéfiniment ballottée par les vagues du néant. Raison de plus pour se dire qu’un jour de calme et de ciel bleu entre deux crises de mistral, c’est une oasis où il faut s’installer pour savourer un instant d’éternité.

Thierry Fabre est venu partager sous le platane (le mistral s’était excusé) le délectable poulet aux figues que Christine nous avait préparé. Auparavant, nous avions eu un long échange sur la nouvelle formule de La pensée de midi. La revue sera désormais plus concise mais aussi plus ouverte aux vrais débats qui sont ensevelis sous les avalanches médiatiques. Comme, par exemple, disait Thierry, le débat sur cette “première guerre civile mondiale” que Paul Virilio, dans un précédent numéro, disait voir venir en considérant la manière dont Bush, après les attentats du 11 septembre, avait porté la guerre en Afghanistan et en Irak. Cette guerre civile mondiale où nous sommes bien engagés, comme le montre ce qui s’est passé en Espagne et à Londres.
Etienne B., qui habite Londres, était présent. Du coup, nous avons abordé la question du Shoot to Kill dont un jeune Brésilien a récemment été victime. Manière ou méthode dont on insinue qu’elle fut expérimentée en Irlande. Quoi qu’il en soit, la décision de Tony Blair – qui ,dans le royaume, se conduit en président de la république, dit Etienne –, a tristement mis fin à la tradition de l’Habeas Corpus Act qui garantissait la liberté individuelle depuis 1679.



Le Paradou, 25 août 2005 – Au retour d’une marche matinale dans un été qui est revenu avec les sacoches pleines de projets que je croyais perdus pour cette année, je lis dans La Provence un article sur les extravagances du mistral. Et j’apprends ainsi que la mémoire populaire aurait gardé le souvenir d’un moment où, au XVIIIème siècle, le mistral souffla sans guère d’interruptions pendant treize mois ! Mais si je calcule bien, depuis novembre 2004, ça fait huit mois déjà que le mistral ne nous lâche pas les baskets…

On a fait dire à la marquise de Sévigné que “Racine passera comme le café.” Faux, et La Harpe en est coupable. Mais en revanche elle a écrit à sa fille, en mars 1672 : “Racine fait des comédies pour la Champmeslé, ce n’est pas pour les siècles à venir.” Cette jolie médisance (quand on se souvient que la Champmeslé était tragédienne), insinuant que la tendresse n’est pas interdite au génie, m’est revenue quand Catherine a déposé sur mon bureau une ramette de vergé in-octavo qui porte en filigrane le portrait de la marquise. Ces feuillets courts et beiges, ça vous donne sur-le-champ l’envie d’oublier les facilités du courriel pour revenir aux charmes des billets manuscrits. Et d’en faire un pour Catherine, grande lectrice, avec les mots célèbres de la marquise auxquels le conditionnel donne un parfum indicible : “Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d’ennui présentement.”



Le Paradou, 26 août 2005 – Nadia, la correspondante inconnue ne l’est plus. Il y a vingt-quatre heures à peine qu’elle a débarqué au mas et nous avons, Christine et moi, l’impression de la connaître depuis toujours. Je me suis demandé pourquoi cette soudaineté. Et je n’ai vu d’abord qu’une raison : Nadia a une véritable complicité avec elle-même, elle ressemble à ce qu’elle écrit, elle dispose ses sourires et ses propos comme les mots de ses lettres. Et puis, soudain, surprenant son visage à un moment où il était perdu dans une réflexion, je me suis dit que si Nadia m’avait été présentée comme une sœur de Paul Auster, je me serais exclamé que ça n’avait rien d’étonnant. C’est donc par cette alchimie qu’en un tournemain l’inconnue nous est devenue familière – Christine en est convenue, elle qui ne se laisse jamais emporter par la marotte que j’ai des ressemblances…

Le Paradou, 27 août 2005 – La lecture que j’avais faite jadis de l’Armance de Stendhal m’avait laissé un souvenir de maniérisme et d’inutiles mystères. Cette fois, la conduite d’Octave et ses pauvres ruses pour se dérober au mariage avec la consentante Armance ont ouvert des questions quant à la nature de ce refus et au rapport que cela pouvait avoir avec la vie d’Henri Beyle.
Fidèle à mes habitudes, je n’avais pas lu la préface d’Armand Hoog avant d’aborder le texte. Or, sitôt entré dans la préface, c’est une gifle que j’ai reçue en tombant sur cette phrase : “Ce secret d’Octave, qui lui rend intolérable l’image d’une clef conjugale, écrit Hoog, c’est qu’il est sexuellement impuissant.” Taloche une seconde fois infligée quand plus loin je vins à lire : “Cette impuissance vite reconnue par un lecteur attentif (c’est évidemment moi, le niais, qui souligne), est peut-être le signe d’une impuissance plus énigmatique – d’une impuissance qui dirait, non seulement le secret d’un personnage romanesque, mais le secret d’un romancier.”
Me voilà donc pris en flagrant délit d’aveugle nigauderie, et ce n’est pas une grande consolation de lire que les amis de l’auteur, selon Stendhal lui-même, n’avaient rien compris. Evidemment un remugle remonte du temps où, découvrant Gide, j’avais eu vent, par ses allusions, de l’impotence de Stendhal… “La cause de l’impuissance peut aussi bien résider dans le défaut même du désir.” Mais j’avais alors eu l’intuition que Gide, comme d’ailleurs le suggère Hoog, évoquait là son problème personnel, mariage et homosexualité.
La déconvenue de n’avoir pas été perspicace dans la lecture d’Armance a pourtant été compensée en partie par le plaisir – un peu trouble ou pervers – pris en découvrant les commentaires allègres et jouissifs d’Armand Hoog sur le babilanisme de Stendhal et de son jeune héros. Babilanisme, un mot dont la première occurrence se trouve, paraît-il, chez Casanova, un terme cocasse, mais cruel quand on en sait le sens.
Par une matinée d’orage et de pluies dont la désertion du mistral a permis le retour, et après cette lecture, je me surprends une fois de plus à errer dans ce monde où fiction et réalité échangent leurs masques.





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