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© Bruno Nuttens




1er août – Le cap est franchi, nous voici en août. Quand il est passé me voir hier en coup de vent, Bernard (mon “pédiatre”) m’a fait une recommandation contre le vieillissement : ne pas céder pour un coup de fatigue à la tentation de larguer des projets auxquels on était attaché, ne pas se dérober à l’effort qu’ils exigent, ne pas se laisser aller dans le courant du fleuve dit tranquille. Et se souvenir que les sirènes qui vous y invitent en faisant mine de vouloir soulager votre fatigue, ne sont que d’abominables succubes.

Presque chaque fois que les cloches de l’église du Paradou sonnent les heures, un chien hurle à la mort. Sitôt les cloches muettes, il se tait. Et cela dure depuis des années. Tous ceux que j’ai interrogés dans le village l’ont entendu mais personne ne sait où il est, ni quel est son maître. Le plus étrange est que le hurlement ne vient jamais de la même direction. Voilà donc un argument pour l’adjoint au tourisme : “Le Paradou et son chien fantôme”… Seulement voilà, il n’y a pas d’adjoint au tourisme. La spéculation immobilière est tellement plus importante.

Première plongée aujourd’hui dans les abysses romanesques. Dans mes filets je remonte des algues couvertes de notes parfois illisibles, une poignée de titres qui se prennent aussitôt de querelle et quelques idées nouvelles qui mettent à mal celles que je croyais assurées. Mais je sais qu’il faut en saisir une et la mettre à l’épreuve. Donc, écrit neuf lignes, puis les ai récrites et encore récrites, histoire d’en tester la résistance.

Après, nous sommes allés saluer en voisins Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier qui s’en vont demain. D’Anne-Marie, j’ai fait une nouvelle lectrice pour Stegner (l’auteur de Dans la main du diable devrait aimer Angle d’équilibre). Et Jean-Claude, je l’ai entraîné dans une discussion sur l’idée que le temps n’existait pas avant le langage et qu’à l’échelle cosmique il est donc encore au rayon des nouveautés. Oui, mais si le langage fout le camp… le temps, lui, qu’est-ce qu’il devient ?

2 août – Christine tient un journal de notre vie et de la vie du mas. Des faits, des noms, des recettes, des rencontres, des voyages. Et parfois une photo. D’une certaine manière ce que nous avions fait à quatre mains, il y a trente ans, quand nous tenions un livre de raison dont les cinq ou six grands volumes dorment avec mes archives à l’université de Liège. Je ne lis pas le journal de Christine. Ça t’ennuierait, dit-elle, c’est de la nomenclature. Et pour me le prouver parfois m’en fait voir une page. Même si ce n’est qu’un très sobre livre de bord, les phrases sont nettes comme les traits d’une gravure. Et je me dis que plus tard, l’un de nos enfants ou petits-enfants, peut-être même un étranger curieux de ces choses, s’amusera à incruster, en respectant les dates, les fragments quotidiens de Christine dans les pages de mes carnets. Il y aura là d’intéressantes comparaisons à faire auxquelles je ne me risquerai pas. D’ailleurs, je n’en sortirais sans doute pas indemne.

Écrire ici après une journée dans le romanesque, c’est comme si, après avoir travaillé en ville, j’allais dîner à la campagne. Et ce qui va tout à fait me changer les idées, c’est l’arrivée de Brigitte que Christine est allée chercher à la gare d’Avignon.

3 août – Surtout dans les premières pages, la rédaction d’un roman vous met dans des conditions quasiment génétiques. À tout instant, en effet, s’offre une bifurcation et l’on sait que les deux voies qui s’ouvrent ne se rejoindront sans doute jamais. Ce qui fait alors la décision, ce qui fait en tout cas la mienne, car je suis joueur, c’est moins l’obstination à garder un cap que l’irrésistible envie de découvrir, comme le disait Claude Roy, “ce que je ne savais pas que j’allais écrire”. Mais c’est risqué, la désillusion menace. Aujourd’hui j’ai amorcé un sacré virage. Aussi voulais-je entendre le texte me revenir. Pour les livres précédents, j’avais pris l’habitude de lire chaque soir à Christine les pages écrites dans la journée. Il ne s’agissait pas pour elle de juger mais d’accepter d’être la chambre d’échos. Ce soir, me fiant à la vieille complicité que nous avons avec notre amie, je les lui ai lues en présence de Brigitte. Elles m’ont donné l’impression d’accepter la compagnie de mes personnages. Et par expérience je sais que, même silencieux à ces heures-là, ils seront désormais présents à notre table.

4 août – Certes, la canicule a reculé de quelques crans. Le mistral s’en est chargé. Et maintenant il vient nous secouer ses longs fouets sous le nez. Ça vous apprendra, ingrats, à me détester, a-t-il l’air de dire.

Un jour où il me parlait des travaux à la fresque qu’il avait accomplis avant de s’enfermer dans son atelier de Cotignac, mon vieil ami Salkin m’avait raconté que les grands fresquistes de la Renaissance, le matin, avant de poursuivre le travail de la veille, en effaçaient une partie qu’ils reprenaient aussitôt afin de se faire ainsi la main et de se donner un élan pour la partie nouvelle qu’ils allaient aborder. L’écriture d’un roman tient de l’art de la fresque et j’y suis fidèle à l’enseignement que m’avait donné Salkin. Récrire une ou deux des pages de la veille pour composer les suivantes sans rupture de ton.

Avec beaucoup de discrétion, Annick Stevenson est venue ce midi reprendre le manuscrit de Blanche et Jean le Bleu sur lequel, avec une prudence admirative, j’avais porté une série de réflexions. Nous avons déjeuné en compagnie de Roger, son mari, un Américain spécialiste de la littérature danoise. Et ainsi ai-je appris que plusieurs des livres de Karen Blixen, dont le fameux Dîner de Babette, qui se passe en Norvège (et non au Danemark comme dans l’inoubliable film de Dinesen et Axel où le dîner est devenu festin), avaient été par elle écrits en anglais puis traduits en danois. Il faudra que j’interroge Nancy Huston. Sait-elle cela, elle dont chaque livre fait la traversée de l’anglais au français ou l’inverse ? J’aimerais posséder suffisamment bien une seconde langue afin de pouvoir, à l’exemple de ces deux femmes – et de quelques autres dont Beckett – procéder à la décantation du texte dans le filtre de la traduction…

5 août – Bouclé un premier chapitre, plusieurs fois récrit. Après élagage, il compte encore vingt-cinq mille signes. Peut-être faut-il que je remercie ce mistral furieux qui raccourcit le temps de la promenade, le matin, et celui de la nage à midi. Bonus. Je ne sais ce que tout cela vaut. C’est beaucoup trop tôt. Il y a une phrase qui me plaît. “Il était sur le point de ressortir quand une femme en longue robe noire, soulevant le rideau qui était au fond de la boutique, apparut telle la Grande Nanon au détour d’une phrase de Balzac.” À peine étais-je sorti de l’enfance, ma grand-mère me lisait Eugénie Grandet. Elles étaient, si pas de même souche, de même origine. Ma grand-mère m’apprit plus tard que son père, mon arrière-grand-père, était le président de la société balzacienne de Tours. Mon tissage préféré, croiser les fils de la vie avec ceux des livres…

Hiérarchie de l’actualité. À la radio, à la télévision, dans les journaux, même ordre. D’abord la disqualification du gagnant du Tour de France pour dopage révélé par les analyses. Ensuite d’interminables bouchons sur les routes des vacances. Enfin, car il faut bien passer par là, poursuite de la destruction du Liban. Bonne nuit, les petits !

6 août – Hier soir, nous étions huit à table, on a bravé le mistral en dînant sous le platane. Au troisième verre de vin, si l’on pensait encore à lui, c’était pour lui rire au nez. D’ailleurs les gens d’ici le disent : mistral ou cigales, si vous n’y pensez pas vous n’en souffrez plus. Nous avions bonne compagnie et pour voisines j’avais deux sacrées lectrices qui dévorent les livres les uns après les autres. Mais ni Brigitte ni Colette n’y ont échappé, elles vont toutes les deux découvrir Stegner après ce que Christine et moi leur en avons dit. Un rien d’embarras, tout de même, car l’une d’elles a le même prénom que l’un des premiers personnages du roman que j’ai commencé à écrire, et ça ne colle pas du tout…

Je devrais le savoir, depuis le temps… Il ne faut jamais rire aux dépens du mistral. La vache ! Il est déchaîné aujourd’hui. Alors, ni marche ni nage. Mais c’est peut-être bon pour l’écriture à laquelle j’ai consacré tout le jour en pensant aux mois de retard que j’avais pris pour m’occuper, en éditeur, des livres des autres. Mais ce ne fut peut-être pas en pure perte. Il me semble même que ce roman, je n’ai pas cessé de le composer depuis le premier jour où le sujet s’est imposé à moi. Et maintenant, j’ai par instant l’impression qu’il ne me reste qu’à récrire ce que je ne savais pas avoir déjà écrit. Se méfier pourtant des illusions. Comme le mistral elles sont capables de retournements imprévisibles.

Et voilà que la Pologne songerait à rétablir la peine de mort. Mon sang d’abolitionniste n’a fait qu’un tour. Se trouvera-t-il assez de voix dans cette Europe dont ils sont membres pour les rappeler à l’ordre ? Il y a là-dessous un parfum de vieille droite et d’intégrisme. Et puis, à quoi faut-il s’attendre sous le régime gémellaire des frères Kaczynski, Lech président et Jaroslaw premier ministre ? Ça me rappelle un épisode de l’histoire albanaise que j’ai rapporté dans un roman intitulé Le bonheur de l’imposture : l’escroquerie d’un clown allemand, Otto Witte, qui se prétendait neveu du sultan Hassim Eddine et qui, avec la complicité d’un avaleur de sabres, se fit couronner roi d’Albanie, se constitua un harem, déclara la guerre au Monténégro et, une fois démasqué, parvint à s’enfuir en emportant une partie du trésor d’Etat.

8 août – Hier, couru toute la journée à côté de Juliette, comme si nous allions à cheval par monts et par vaux. Mais Juliette est une créature de papier qui s’est échappée d’un de mes romans pour s’installer dans celui que je suis en train d’écrire, et il y a belle lurette que je n’ai plus mis le pied à l’étrier.
Vers cinq heures, Madeleine est venue me voir. Elle avait une mine superbe et rentrait de Bretagne. Mon roman commence en Bretagne. Que cherchent-elles à me dire, ces coïncidences ?
Le soir, à table et toujours dans le vent (faut s’y faire), nous avions Anik et Jean-Fred, Valérie et Jules. On a parlé de Giono, de ses livres, de ses amours, de ses lettres. À propos du Hussard sur le toit, j’ai eu du fil à retordre avec Christine. Ce matin, pour tirer l’affaire au clair, je suis allé prendre le livre dans ma bibliothèque. Il est tout annoté, j’allais retrouver facilement le passage dont il était question, celui où Angelo se réveille, l’oreille sur le ventre de Pauline de Théus, l’une des plus belles scènes d’amour de la littérature, soit dit en passant complètement massacrée au cinéma. Mais le livre n’était plus là. Encore un… Les bibliothèques, ça se pille à petits coups, me suis-je dit. Eh bien non, c’était Christine qui avait pris le livre avant moi pour régler l’affaire de son côté…
Et maintenant je coupe les circuits et ferme les écoutilles. La vie ressemble trop à un roman, il serait bon que le roman ressemble à la vie.

9 août – Jane, à qui nous avions fait connaître Wallace Stegner, écrit d’Ecosse pour dire son plaisir de lectrice avec Angle of Repose. Mais aussi pour nous confier qu’elle découvre cette fois, alors qu’elle y va depuis de si nombreuses années, les beautés de la nature autour d’elle. Elle insinue que ce pourrait être dû à la clarification analytique du fameux “être bien où l’on est”. Dr Freud ou Mr Stegner ? Là-dessus, mon pari est pris. C’est Stegner qui a dû lui ouvrir les yeux. Il a une manière de décrire les paysages qui donne envie de voir. Parfois, dans un tout autre style, à la manière de Sebald.

En allant nager, en fin de matinée, j’ai cru que j’avais rejoint Jane et plongé dans un loch. Souffle coupé au contact de l’eau, impression d’être une torche quand on en sort. Le mistral avait fait son œuvre. Et, narquois, il attendait Suzanne qui est arrivée de là-haut avec des envies de douceur provençale. Pour recevoir ses amis, on peut mettre les petits plats dans les grands, des fleurs dans les chambres, mais on ne peut pas mettre le mistral dans sa poche.

Ce soir, nous avons convié Suzanne à regarder avec nous un numéro de l’émission “Des racines et des ailes” consacrée à Marseille. Un régal et des surprises. Entre autres, le ruissellement urbain de la ville vu, pour de vrai, à travers les yeux de la Bonne mère, fouilles archéologiques dans les entrailles maritimes et terrestres de la ville, visites indiscrètes dans les propriétés de la Corniche et regards complices dans les cabanons des calanques. D’une certaine manière, bien plus Giono et Allio que Pagnol. Ça nous a rappelé le temps déjà lointain où nous avions arpenté en tous sens cette ville pour préparer un petit livre, Marseille racontée aux enfants, imagé par Christine qui fut illustratrice avant de devenir traductrice.

10 août – Stegner, si j’ai vu juste, n’a pas seulement aidé Jane à regarder des paysages écossais qu’elle croyait connaître, il m’aide aussi à retrouver dans l’écriture la patience nécessaire pour reconstituer ceux que, dans le roman en cours, je signalais d’une allusion ou d’un croquis hâtif. Aujourd’hui j’ai repris les cinquante premières pages pour y ajouter par exemple ce que l’on aperçoit d’une fenêtre et qui peut être déterminant dans les événements qui se déroulent ensuite…

Ce soir, avec Suzanne, nous avons regardé sur Arte Le chevalier des sables que Vincente Minnelli tourna en 1965 avec Elizabeth Taylor et Richard Burton, un suavissime mélo qui rappelle toute une époque et dans quel sirop pataugeaient les bonnes consciences. Mais ils ont une présence charnelle qui m’a sans cesse renvoyé aux inoubliables querelles de Martha et George dans Qui a peur de Virginia Woolf ? tourné par Mike Nichols à peine un an plus tard. Or l’écart est énorme. Comme si Taylor et Burton s’étaient déchaînés pour révéler la violence qu’ils avaient été obligés de contenir dans Le chevalier des sables et la fureur qui avait fait d’eux, dans ce que l’on savait de leur vie, des amants aussi magnifiques.

11 août – Ecriture ininterrompue. Mais ce soir, au lieu de palabrer sous le platane dans la douceur nocturne de l’été, en attendant l’arrivée des trois petites-filles et de leurs parents qui venaient des Pyrénées, il a fallu se réfugier à l’intérieur. Toujours ce testard de mistral et une fraîcheur soudaine. On a donc regardé l’adaptation cinématographique de La fin d’une liaison de Graham Greene, celle, récente, de Neil Jordan. Il paraît que la version de Dmytryk, vieille d’un demi-siècle, était meilleure et que Deborah Kerr y était remarquable. En tout cas, ici, il y avait l’irrésistible sensualité de Julianne Moore que son mysticisme in progress rendait encore plus irradiante, plus arrogante même. Mais en ce moment, ce que sont ces personnages et ce qu’ils disent, comme les Taylor et Burton d’hier, me précipite dans un flot d’interrogations sur la manière de les conduire dans la fiction.

13 août – Dans le coin supérieur de mon manuscrit il y a un petit compteur où je vois que j’ai entassé 65 000 signes. J’ai lu jadis qu’avant de quitter l’écritoire devant lequel il travaillait debout Hemingway faisait chaque jour le compte, non pas des signes, mais des mots. Nous comptons en signes, là-bas ils comptent en mots… Alors j’ai demandé à mon ordinateur, il est américain lui aussi, combien j’avais écrit de mots depuis le 1er août. Il a affiché 11 000. Ça me paraît dérisoire.

Hier soir, à Saint-Etienne du Grès, sur la scène du petit théâtre qu’elle a fait installer au milieu des arbres de sa propriété, Anne Chambers offrait à ses invités, comme chaque année, un spectacle monté avec des artistes du New York City Ballet. Cette fois, quatre pièces dont la dernière – Mad About the Boy de Noel Coward, que Lena Horne rendit célèbre dans les années quarante – fut la plus réussie, avec entre autres, chorégraphe et danseur, le malicieux Tom Gold que nous retrouvons toujours avec plaisir. Hélas, c’était cette fois sans Amanda Edge que j’avais tant aimée l’an dernier.
Au cours d’un souper d’une dizaine de tables qui a suivi , je me suis trouvé entre une conseillère allemande du Festival d’Aix et une citoyenne d’Atlanta à qui, à tout hasard, j’ai demandé si elle avait lu Wallace Stegner. C’était une inconditionnelle qui m’en a aussitôt parlé avec une telle passion que j’ai compris tout ce qu’elle me disait, même quand c’était dans un anglais si volubile que la moitié des mots aurait dû m’échapper.
Le cas Stegner est décidément étrange. Quand des gens à qui l’on a vivement conseillé de le lire cherchent à vous convaincre de le découvrir à votre tour, c’est un signe… Non ?

15 août – De bonne heure, chez le marchand de journaux, j’ai croisé Albert, l’ancien gardien du mas. Il était en chemisette et se frictionnait les bras. Quinze degrés pour un quinze août…, grognait-il. Ne vous plaignez pas, lui ai-je répondu, nous n’avons pas de mistral et il fait bien doux pour un matin de novembre.
Novembre ? Je ne croyais pas si bien dire. Le soleil a disparu vers midi, la pluie est arrivée, le thermomètre est encore descendu. Et maintenant l’orage. Tant qu’à faire, on va peut-être, par quelques offrandes, implorer le mistral de revenir. Putain d’été !
Qu’importe ! Toute la journée j’ai repris, remanié, et encore repris la narration. C’est fou ce qu’on voyage en écrivant… De ces voyages où l’on avance loin, très loin même, puis on revient sur ses pas pour refaire le chemin et visiter des coins qu’on avait négligés. Avec un privilège qui n’a pas de prix. On y décide du temps qu’il fait.

16 août – Tout se passe comme si les rushes accumulés dans ma mémoire pendant treize mois de cogitation et d’attente ressortaient l’un après l’autre et se suivaient dans l’ordre qui convient aux chapitres du roman.
Aujourd’hui, avec deux de mes personnages, visite au Panthéon. Nous y avons observé les oscillations du pendule de Foucault qui a pour eux et pour moi toute une histoire.
Yves P*, lui, m’envoie de saisissantes photos de nuages. Je crois que si je manquais de sujet – mais le drame, c’est que les sujets ne manquent pas, ils se bousculent – j’irais en traverser quelques-uns pour entendre les histoires qu’ils racontent.
M* est passée me voir en fin d’après-midi, à l’heure où, exténué, je baissais les bras. Je les ai rouverts pour l’enlacer. Il s’agissait de m’assurer qu’elle n’était pas un personnage venu demander asile dans le livre.
Ce soir, voulu voir un vieux film de Julien Duvivier d’après Simenon parce que l’action se passe dans les années trente, époque où mes personnages font leurs premiers pas. La tête d’un homme. Sans intérêt. Et déception de voir l’excellent Harry Baur s’ennuyer à mourir dans le rôle de Maigret.

17 août – Dans la garnison de petits-enfants qui sont au mas en ce moment, il y a trois filles et un garçon. À travers le plancher qui me sépare de la salle où ils jouent, je devine par leurs voix que le garçon se démène comme il peut. Il alterne autorité, séduction et soumission. Leur vie d’adultes se prépare.

Un vent de tempête qui vient du Sud, un ciel encombré, rupture de l’électricité et c’est le retour à la préhistoire. Plus rien ne fonctionne. Le roman est interrompu où il ne fallait pas. J’ai souvent perçu la planète comme un ballon par le mince manchon duquel passe toute l’énergie nécessaire à son fonctionnement. Un coup de cisailles et tout serait fini.

Madeleine est venue me voir et me parler du quotidien, de notre silence de dix années, de ses contemplations et de ses lectures. Il fut question aussi du livre en chantier. Et de l’épuisement où il me laisse chaque soir. Parfois, lui ai-je dit, je me demande à quoi bon se donner tout ce mal. Les voyageurs qui regardent défiler les paysages ne pensent pas au temps qu’il a fallu pour préparer le terrain, tracer la voie, poser les rails, les caténaires. Ainsi en est-il des lecteurs qui ne pensent pas au temps qu’il a fallu pour écrire et poser les phrases sur lesquelles ils filent. Mais c’est très bien ainsi. À quelques exceptions près, les livres ne sont pas écrits pour dire comment ils l’ont été.

Et puis ce soir, alors que les averses tournaient au déluge, nous avons enseveli leur vacarme sous le tintamarre d’African Queen, ce bon vieux film de John Huston que nous avons revu avec un plaisir égal pour la je ne sais quantième fois.

18 août – L’autre jour, c’était Sylvère Monod qui était parti sans dire au revoir, sans me donner l’occasion de lui reparler de Dickens, ce matin j’apprends que Bernard Rapp a fait de même, sans me laisser le temps de lui reparler une dernière fois du film sur Berberova qu’il m’avait demandé de faire pour sa collection des “écrivains du XXème siècle”. Je sens que pour dissimuler quelque part ce que je ressens, j’écrirai bientôt, dans le souvenir de chacun d’eux, un poème qui ira compléter la série que j’ai commencée il y a quelques années. Elle s’intitulait “Mes cimetières”, maintenant elle a un autre titre… “Mes osselets”. Hélas, on s’y bouscule.

Le cinquième chapitre est clos et j’ai même entrouvert la porte du sixième pour que je puisse tout de suite me faufiler parmi les personnages, à la reprise, demain matin.

Ce soir, belle tablée de petits-enfants, d’enfants et même ma chère nièce Isabelle, à l’occasion du retour de Françoise et Jean-Paul, revenus par les Alpes de leur long périple en Grèce et en Italie. Notre conversation en témoignait, ça sent la rentrée.

19 août – L’aveu que Günter Grass a fait de son engagement à la fin de la guerre, à l’âge de dix-sept ans, dans les Waffen SS, incite à quelques réflexions. La première consiste à s’interroger sur la manière dont se sont situés ceux qui ont réagi sans attendre… les vieux antagonismes sont immédiatement réapparus, la question étant moins de juger la “faute” de Grass que de donner tort et de se donner raison. L’occasion était trop belle. La deuxième est de constater avec quelle prudence les protagonistes, se sentant sur le fil du rasoir, évitent à cette occasion le recours à l’habitude politiquement correcte que l’on avait prise de dire “nazi” ou l’on disait autrefois “allemand”. La troisième est que la promotion éditoriale emprunte décidément des chemins inquiétants. Certes, déjà 130 000 exemplaires vendus et des réimpressions accélérées. Mais que restera-t-il du contenu et du sens d’un livre que l’on s’arrache pour avoir la confirmation de la sidérante annonce qui en a été faite... La quatrième est liée au retour de l’éternelle question sur le rapport entre talent et conduite, ce distinguo “vie et œuvre” auquel se sont affrontés biographes et historiens de la littérature. La dernière (sauf qu’il y en a sûrement beaucoup d’autres), c’est de se dire qu’il est décidément difficile de se faire une idée juste, en pareille occurrence, sans se rappeler que la complexité est incontournable et que, sans la prendre en compte, on en vient aux mains, aux katiouchkas et aux bombes.

L’heure du thé est devenue au mas, en cette période d’écriture, celle où, pendant une heure, nous recevons les passagers. Aujourd’hui, c’est V* qui est venue. Le temps d’évoquer un passé lointain, très lointain, où je faisais des cours dont elle a retrouvé, me dit-elle, ce qu’en ce temps-là nous appelions les syllabus. Joli mot, mais trop ecclésiastique.

Alors que leurs aventures ont à peine commencé, j’ai fait mourir deux de mes personnages. Et non des moindres. Avec l’intuitive assurance que, morts, ils occuperaient dans le récit plus de place que vivants.

Et puis, ce soir, nous avons montré à Louise et à Gilles le film de Giuseppe Tornatore, Malena, plusieurs fois vu, toujours avec la même admiration pour ses deux interprètes si différents et si justes dans leurs rôles, la sensuelle Monica Belluci et le jeune Giuseppe Sulfaro qui la regarde et la raconte tout au long de cette traversée de la guerre, de la violence et du désir.

20 août – Ecouter les informations, lire la presse… il m’en vient parfois une forme de désespoir aussi grand que celui où m’a depuis longtemps plongé l’idée qu’il y avait des gens assez bornés pour imaginer qu’un dieu ait pu créer un monde aussi difforme, aussi inaccompli, aussi cruel que le nôtre, un monde où tout ce qu’il y a de beau manifestement ne relève pas de “sa” compétence. Je sais maintenant pourquoi je me suis remis à écrire avec une telle fureur, c’est pour dire une dernière fois, dans la toute petite mesure de mes tout petits moyens, que nous vivons parmi des pourvoyeurs de haine qui ont instrumentalisé l’extermination, l’exclusion, la destruction, et que s’il reste une étincelle d’espoir elle est dans ces petits foyers qu’entretiennent encore, ici et là, des consciences coupables aux yeux de la bêtise de chercher trop obstinément à déployer et à comprendre les mécanismes qui nous emportent au-delà de nos compétences.

Deux de nos petits-enfants sont repartis avec leur mère vers d’autres grands-parents. Ce sont des dispositions qui ne nous regardent pas. Mais pour en avoir vécu dans mon enfance, je crois percevoir les déchirures que ressentent ces enfants chaque fois qu’il leur faut quitter un lieu où ils avaient commencé à prendre des habitudes, dire adieu à ceux qui les avaient accueillis et repartir vers un ailleurs d’où ils seront à nouveau enlevés. C’est ainsi, et je n’ai d’autre solution que d’aller rejoindre l’un de mes personnages qui, revenu d’un enterrement, attend que je me remette à écrire pour passer dans le Morvan une nuit d’été d’une extrême frénésie avec une blonde Lena qui a des seins bien écartés l’un de l’autre et “rebondis comme les joues d’un chérubin”.

21 août – Dans le Morvan, les choses se sont passées comme je l’avais prévu, avec frénésie mais aussi avec un sacré retour de manivelle. La mort et le désir font toujours un mélange explosif. Mais le soir, comme maintenant, à cette heure où je serais incapable de m’y remettre, je m’interroge. Est-ce que je recouvre mes personnages avec des draps humides comme le fait un sculpteur, ou bien je les enferme dans une sorte de chenil où ils pourront aboyer toute la nuit si ça leur chante ? En fait, j’ai l’impression qu’ils inventeraient n’importe quoi pour s’introduire dans ma chambre et y passer la nuit. Ils m’indiqueraient alors dans quel épisode je leur ai attribué des attitudes qu’ils désapprouvent et se bousculeraient pour me dire comment ils souhaitent que je les mette en scène demain. Il ne me resterait qu’à les repousser avec les formules du prêt-à-porter : l’affaire est dans le sac, les carottes sont cuites, votre compte est bon, etc.

23 août – N’ai pas levé le nez du clavier. Un vrai ring, ce roman. Mais pas wagnérien pour un sou, non, plutôt un ring comparable à celui sur lequel Clint Eastwood, alias Frankie Dunn, envoie Hilary Swank, alias Maggie Fitzgerald, se faire massacrer dans Million Dollar Baby. Ça pourrait porter le titre que j’avais suggéré jadis pour la traduction française du subtil roman frison de Sixma van Heemstra, Amouramort. Mais ce n’est évidemment pas le titre du mien qu’il n’est pas encore temps de révéler. D’autant que, dans l’écriture comme en aviation, les phases de décollage et d’atterrissage sont les plus dangereuses.

24 août – Depuis des années, pour chaque livre dont je suis en train d’écrire la première version, et en particulier pour les romans, Christine assume ce rôle difficile et par moments ingrat, qui consiste à relire, presque tous les soirs, les pages que j’ai écrites dans la journée, afin de me signaler s’il y a rupture du fil narratif, déclin dans le rythme, altération du ton, contradiction ou anachronisme comme cela arrive dans le déroulement d’un premier jet. Et si ses observations sont accompagnées d’un commentaire qui marque qu’à la lecture elle a éprouvé du plaisir, le lendemain me voilà reparti avec plus d’allant. Or hier soir, vers minuit, comme elle venait de lire les pages par lesquelles se termine la première partie du roman, elle a exprimé des réserves qui m’ont mis d’une humeur que je connais bien car je la trouve souvent chez des auteurs dont je m’occupe en tant qu’éditeur. Une méchante humeur qui, pour un rien, leur ferait dire que ce type-là n’y connaît rien et sans doute n’a rien compris à une œuvre en train de naître. Je n’en étais pas loin, hier avec Christine, et c’est pourquoi j’ai dit que parfois son rôle est ingrat. Mais avec elle, c’est différent, il n’est pas question de tricher, de feinter. Nos précieuses relations n’y résisteraient pas. Force m’a donc été de lui avouer que si je maronnais, c’était parce que je m’étais rendu compte que j’avais triché avec moi-même, que ces faiblesses des dernières pages, je les avais pressenties mais avais passé outre dans la hâte qui, malgré toutes les mesures que l’on a prises pour les refréner, vous saisit quand vous êtes près de l’arrivée, fût-ce comme ici d’une partie du livre. J’ai donc passé la journée à reprendre les pages en question, en commençant par reprendre la lecture depuis les toutes premières. Et je serais bien incapable de dire le temps qu’il a fait aujourd’hui.

Si, tout de même, je sais qu’à midi il faisait beau puisque Thierry Fabre est venu déjeuner sous le platane. C’est en ces occasions que nous parlons des événements du monde et du reflet que nous devrions en donner dans La pensée de midi. Et il y en avait, du grain à moudre. Avec cette guerre du Liban qui, par l’instrumentation de la haine, a renforcé l’intégrisme et l’intolérance que l’on voulait détruire ou réduire. Avec cette impuissance de la puissance qui est en train de bouleverser la donne mondiale. Avec les aveux de Günter Grass dont il était question ici, auquel certains voudraient qu’on retire le prix Nobel, ce qui fait dire avec humeur et humour par Cohn-Bendit, dans le Nouvel Obs de cette semaine, qu’il “s’agit d’un prix Nobel de littérature, pas de sainteté !” Avec le ballet présidentiel qu’ont ouvert Ségolène et Sarkozy. Ah, les beaux jours !

25 août – Suis entré aujourd’hui dans la seconde partie du livre. Quelque chose doit y être retrouvé qui avait été perdu dans la première. Les mots partent en meutes, la chasse à courre est ouverte…

Chaque soir, après avoir envoyé les carnets en ligne et rangé manuscrits et livres, je vais rendre visite en silence à deux lézards blancs qui sont agrippés à la moustiquaire pour y happer les moustiques ou autres bestioles qui viennent s’y plaquer, attirés par ma lampe de bureau. J’avais dit à Christine salamandres, elle m’a dit plutôt geckos. Mais les geckos ne sont-ils pas noirs ? J’attends qu’un spécialiste passe par ici. Et en attendant je parle aux bestioles blanches dont j’admire le ventre, ce dont elles ne se doutent pas, sinon elles s’effaroucheraient sans doute comme la belle voisine russe qui, dans la cour, se couvre quand je passe devant le fenestron car elle doit s’imaginer que je la guette.

Ce que montrent les millionnaires russes, et maintenant les chinois, avec leurs voitures à l’américaine et leurs châteaux à la française, c’est que l’argent chasse moins la pauvreté que l’idéologie.

26 août – Après avoir terminé au fil des nuits la lecture du premier livre qui valut à Wallace Stegner d’être reconnu par Jim Harrison et les autres, un très copieux roman de 800 pages, La bonne grosse montagne de sucre (dans la traduction toujours aussi remarquable d’Eric Chédaille), et après avoir, par la grâce de ses descriptions souvent relues, résisté aux coups que le désenchantement et les échecs de ses héros vous portent au moral, je me suis fait hier soir une petite fête d’un tout autre genre avec la nouvelle de Karen Blixen, Le dîner de Babette dont a été tiré le film appelé, lui, Le festin de Babette. Il est très rare de trouver pareille complicité entre un livre et son adaptation cinématographique. Elle est ici tellement parfaite que le récit paraît avoir été écrit, sans rien abandonner de sa grâce littéraire, comme un synopsis pour le film. Tout y est, les lieux, les mentalités, le langage et jusqu’aux expressions des deux sœurs, Martine et Philippa, et de Babette. Une fête, ce dîner !

Avec Françoise W* qui passe quelques jours au mas, nous avons revu ce soir La fin d’une liaison de Graham Greene, dans l’adaptation de Neil Jordan. Christine et moi, nous l’avions vu il y a quinze jours à peine et nous y avons pris plus de plaisir encore que la première fois. Quand un film nous plaît, nous aimons bien le revoir dans un assez bref délai car au cinéma on a, moins qu’avec les livres, l’occasion de reprendre certains passages. Puis, avec Françoise, on a discutaillé de l’incertitude de la foi et de la notion de péché qui apportent à la sensualité plus de saveur que celle-ci ne leur en accorde. Nous en parlions beaucoup du temps de Sartre et de Mauriac.

27 août – Si j’avais à décrire le chapitre écrit ce dimanche, je dirais que ce fut une redoutable étape de montagne avec de rudes cols à franchir.

Pour l’aider à gouverner les trois très petites petites-filles qui nous ont été confiées pendant que leurs parents mathématiciens, qui passent de l’université de Strasbourg à celle de Montpellier, s’emploient au déménagement, Christine, qui ne peut abandonner tout à fait ses travaux de traductrice, a engagé une jeune fille habitant Port-de-Bouc. Cette douce et calme Amandine est depuis hier tout en affaire comme les gens de sa petite cité car un bulletin de loterie qui y a été validé a remporté plus de cinquante-sept millions d’euros. Et bien entendu le bénéficiaire est inconnu et invisible. Et tout le monde de se demander ce qu’il en fera. Ce qu’il fera avec un pareil magot, je m’en bats la paupière. En revanche j’ai voulu savoir comment se nomment les habitants de Port-de-Bouc. Dans une liste de gentilés j’ai trouvé. Et je sais maintenant qu’Amandine est port-de-boucaine.

Hier soir Lise, qui est ma petite sœur et dont je suis le grand frère – mais elle est aussi mon éditrice à Montréal – me téléphona longuement de sa Beauce québécoise pour me dire qu’elle venait de lire sur les épreuves que je lui avais envoyées à se demande, La sagesse de l’éditeur, cet éloge de la folie qui paraîtra bientôt à Paris. Elle me dit qu’elle avait éprouvé un singulier plaisir et trouvé un grand intérêt professionnel, en particulier, dans les pages où je rappelle la présence de ce naufragé, si souvent oublié, qu’est le lecteur. Le vrai, un qui n’a pas grand chose à voir avec l’individu n’existant que s’il achète ou s’il est pris comme unité statistique. Un qui lit, quoi…
Or ce soir, au cours de notre dîner familial du dimanche, nous sommes revenus sur cette question parce que Françoise W* nous avait entraînés dans une discussion sur le rôle de l’audiovisuel dans la promotion des livres. Et je maintenais que le temps de la grande critique n’étant plus le nôtre, il fallait être prudent avec tout ce qui sur un livre se dit de telle manière qu’il ne paraît plus nécessaire de le lire. On en sait assez pour en parler.
Hélas, ce n’était pas sous le platane et les étoiles mais dans la cuisine car dehors le mistral secouait ses tapis.
28 août – Elle signe Cunégonde. Sa lettre s’est glissée sur l’écran parmi d’autres que me valent presque chaque jour les pages de ce carnet. Je ne réponds pas quand je sens venir d’inutiles controverses avec des gens qui s’imaginent tout savoir et tout ressentir de ce que, manifestement, ils ne savent pas ou rapportent de manière si suspecte. Mais en ce lundi matin qui sent doublement la rentrée, des classes et de l’édition, la lettre de Cunégonde est arrivée comme un ruissellement de soleil sans mistral. Et comment l’octogénaire à qui l’on parle “de la vigueur et de la jeunesse” qu’on lui a trouvées dans ses carnets pourrait-il être insensible ? Celui qui est prêt à me jeter la première pierre, je l'attends ! Une autre surprise m’attendait. Cette Cunégonde a un blog où elle commente avec gourmandise les livres qu’elle a aimés, on sent la vraie lectrice. Dans sa liste, je clique sur le nom de Stegner que, déjà, j’ai été surpris d’y trouver, et dans le commentaire qu’elle fait, je tombe sur ces mots : “Hubert Nyssen a de nombreux points communs dans l’écriture avec cet écrivain qu’il admire tant.” Il me fallut sur le champ envoyer une rose (virtuelle) à Cunégonde…

Avant qu’elle nous quitte, ce matin, Françoise W* est montée dans mon grenier pour que je lui parle de ce roman qu’elle m’a vu écrire et que je dois maintenant interrompre car les exigences éditoriales m’y contraignent. De telle sorte que j’avais l’impression, autant qu’elle, d’être sur le départ.
Et d’ailleurs, par ce temps qui n’a l’air d’être ni celui de l’été ni celui de l’automne, les rousseurs s’emparent déjà du paysage, les cigales ne craquètent plus et les hirondelles ont disparu.

Vers la fin de l’après-midi, c’est Madeleine qui est passée. Elle m’accorde de temps à autre une heure pendant laquelle je l’écoute me parler du travail bénévole qu’elle fait avec un intime plaisir sur un chantier d’archéologie protohistorique dans les Alpilles. Moi, je lui ai raconté l’apparition de Cunégonde et elle a pris aussitôt l’adresse de son blog afin d’y aller faire un tour. Et d’ailleurs, cette adresse, pourquoi ne pas la donner ici à l’usage des amoureux des livres ? C’est dit, c’est fait.

29 août – À la fin d’une lettre à Pierre Alechinsky que je voulais assurer de mon admiration pour Sources et résurgences, j’ai expliqué qu’avec le roman commencé aux premiers jours du mois, j’avais eu l’impression de m’enfoncer au cœur d’une mine. Et, lui ai-je dit, celle que je fais en sortant n’est, paraît-il, pas drôle à voir.

Ce matin, retour aux éditions. Ça vrombit dans la ruche. Et Françoise m’annonce qu’à ce jour Actes Sud a quatre titres parmi les vingt premiers dans la liste des meilleures ventes de la rentrée.
Cet après-midi, j’ai commencé à lire l’un des manuscrits arrivés pendant ma brève retraite. Je le constate une fois encore, il n’est pas rare que la psychanalyse égare des auteurs qui la prennent pour un genre littéraire, entre théâtre et récit. Il leur vient alors un ton particulier, marqué par l’incomplétude et la compassion, que les petites révoltes du transfert épaississent au lieu de rompre. Et la narration qui devrait faire du lecteur le complice du héro tourne au délit d’initié. Mais allez dire ça à un auteur…

30 août – Ophélie est venue au mas et page par page nous avons revisité son manuscrit que j’avais annoté pendant qu’elle était en représentation cet été, en Avignon. À chaque réflexion que je lui faisais sur son texte, ce matin, j’épiais la modification des reflets dans son regard. Elle l’a compris, je crois, je n’avais que deux soucis en tête. L’inciter à percevoir l’écart entre ce qu’elle a écrit et ce qu’elle croyait avoir écrit. Et puis repérer les moments où elle a écrit ce que personne n’aurait pu écrire à sa place, ces moments forts où l’on reconnaît un écrivain.

Un autre manuscrit auquel je suis revenu après son départ m’a fait à nouveau sentir le côté détestable dans ce métier d’éditeur, l’obligation où l’on est parfois de dire non. Si l’auteur a du talent, et c’était le cas, la difficulté est alors de faire comprendre qu’un refus n’est pas un rejet. Après chaque catastrophe il est maintenant question de l’intervention de psychologues. Si je n’avais tant de défiance à leur endroit, je suggérerais que quelques-uns se spécialisent dans le réconfort des auteurs “refusés”…

Le harcèlement téléphonique tombe sous le coup de la loi. Et pourquoi n’y tombe pas ce pourriel déversé par tombereaux chaque jour dans les boîtes à lettres électroniques ? Tout espoir d’en être débarrassé me paraît vain depuis que j’ai entendu dire, sur France Inter, que Mr Bill Gates, lui-même harcelé, a engagé dix personnes à temps plein pour vider son courriel du pourriel qui y est mêlé… Quelle extravagante métaphore de notre époque !

La nouvelle s’est glissée entre deux hurlements du mistral… Naguib Mahfouz est mort au Caire. Il avait failli périr dans une tentative d’assassinat par deux fanatiques islamistes en 1994 et, ne pouvant plus écrire de la main droite, il avait dû se résoudre à dicter ses livres. C’est vers l’écrivain et l’homme de vérité que, ce soir, en même temps que se multiplient les hommages publics, vont les pensées de ceux, dont nous sommes, qui ont eu le privilège et la fierté de l’éditer.






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