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© Bruno Nuttens




Vendredi, 1er août 2008 – Dans la rencontre autour du iced tea, hier après-midi, il y eut un échange d’impressions entre Geneviève et Brigitte qui, toutes les deux enseignent, l’une le français, l’autre l’anglais. Impressions qui m’ont agité à un moment de la nuit car les propos dont je me souvenais allaient moins à ce qu’elles enseignent qu’aux conditions qui leur sont faites dans un monde où les valeurs ont été remplacées par un tumulte d’injonctions marchandes, politiques et sociales, où le désir d’exister est soumis aux règles du faire valoir, où un néo-puritanisme engendre de fausses vertus, attise la méfiance et fait de la peur l’instrument de la délation. Stendhal est venu me calmer. “Le plaisir de montrer de l’ironie étouffe le bonheur d’avoir de l’enthousiasme.”

De toute manière, j’étais en proie à une fièvre indéfinie dont le sens m’est apparu ce matin. J’étais dans une situation comparable à celle que j’avais connue au début des Déchirements. Le perspective du récit que j’ai commencé à écrire avec L’Helpe Mineure devait être modifiée. J’y ai passé toute la journée, sans marche, sans nage, sans sieste. En me relisant à la fraîche – et comment mieux me relire qu’en lisant à Christine – j’ai eu l’impression que le navire avait viré de bord et cinglait maintenant vers une plus juste destination.

Samedi 2 août – Entre le moment où je rangeais hier le fichier de L’Helpe Mineure et celui où la famille se rassemblait à table, j’ai regardé l’émission “C dans l’air” sur la 5. Elle est habituellement politique. Elle était cette fois consacrée aux abeilles et à leurs inquiétantes disparitions. Du coup j’ai basculé dans ce monde de l’apiculture que mon père m’avait fait découvrir au temps de mon adolescence et qui m’a hanté depuis lors, jusqu’à m’inspirer le roman qui chez Gallimard s’appelait L’Italienne au rucher et en poche Babel retrouva son vrai titre, La leçon d’apiculture. Je n’ai pas manqué d’aller reprendre l’échantillon de cadre de hausse dont les cellules operculées sont pleines de miel. Je le conserve avec soin dans un boîtier étanche. Il me vient de mon père qui l’avait lui-même reçu de son vieux maître en apiculture, il a donc plus d’un siècle. J’entrouvre le couvercle, je hume et suis aussitôt pénétré par les odeurs conjuguées du miel et de la cire. C’est de l’éternité mise en boîte.

Louise et Gilles avec leurs filles et Jules avec ses enfants dînaient sous le platane en notre compagnie. Il fut surtout question de Montpellier où les uns enseignent et où Jules avait passé sa première journée dans sa nouvelle fonction de directeur général des services de la mairie. Je les écoutais et parfois je partais à la dérive vers l’une des innombrables villes que j’ai visitées dans ma vie et dont la nature intime ne me reste présente que si je les ai découvertes à pied. Je me suis dit que si j’avais un temps que je n’ai plus, j’irais chercher dans les bibliothèques du mas tous les livres dont une ville est l’héroïne et je les regrouperais près de moi, dans mon grenier, afin de pouvoir y faire une incursion amoureuse quand le désir m’en viendrait.

Aujourd’hui, plain-été comme on dirait plain-chant. Pas un nuage, un fifrelin de mistral qui rend la chaleur supportable. Et les cigales moderato cantabile. J’ai passé une fois encore au filtre chaque phrase du roman. J’ai su que c’était la bonne quand, arrivé à la dernière phrase, j’ai repris le récit tout simplement, comme s’il n’avait pas subi d’interruption. Oui, c’est un récit plus qu’un roman et je m’efforce d’y être plus narrateur que romancier.
Toujours dix à table ce midi. Deux des petites Montpelliéraines, Odile et Claudine, m’ont annoncé qu’elle avaient écrit un roman. Claudine a tenu à préciser : un livre. J’ai tenté de leur expliquer la différence. On en reparlera quand j’aurai lu puisqu’elles m’ont promis de me montrer leurs œuvres.
Après le déjeuner, pas de sieste mais une longue conversation avec Gilles sur les questions que nous pourrions aborder à l’automne quand reprendraient les réunions du conseil d’administration de l’université dont je fais maintenant partie.
Il est presque inimaginable que le film de Richard Brooks, La chatte sur un toit brûlant, ait juste cinquante ans. Certes, la version que nous avons vue ce soir est remastérisée, mais ça n’aurait pas suffi. Il fallait l’autorité avec laquelle Brooks a adapté la pièce de Tennessee Williams, il fallait aussi le talent des acteurs et en premier l’éblouissante Elizabeth Taylor qui, lorsqu'elle se débarrasse de ses bas souillés par un neckless monster, donne au cinéma une scène dont la sensualité égale et pour moi dépasse presque celle de Rita Hayworth se débarrassant de ses longs gants dans Gilda.

Dimanche 3 août – Nous sommes en vigilance canicule, mais dieu merci ma clim fonctionne. Tôt ce matin nous avons fait notre petit tour. La chaleur commençait à s’installer mais il y avait encore un peu de vent qui a disparu plus tard.

Après le déjeuner, j’ai invité Odile et Claudine à s’asseoir près de moi pour que je leur parle de leurs “romans” que j’avais lus. Ce sont des textes courts, parfois même très courts mais que je trouve assez étonnants pour des fillettes de leur âge. Et puis cette idée d’écrire, elle n’est évidemment pas pour me déplaire. La descendance serait-elle assurée ? Après commentaires et félicitations que la toute jeune Irène a voulu partager avec ses sœurs, en me disant que, des romans, elle en avait écrit aussi qui étaient restés à Montpellier, j’ai tenté de leur expliquer ce que j’ai ressassé aux jeunes auteurs tout au long de ma carrière d’éditeur, à savoir que, pour se trouver une écriture personnelle, il n’était pas de meilleurs moyens que de lire beaucoup et, de temps à autre, de recopier avec soin quelques pages des auteurs qu’on admire. Et pour les y inviter je leur ai lu des fragments des Histoires naturelles de Jules Renard, le bien nommé. Comme celle-ci qui a eu son petit succès… “Le ver luisant – Que se passe-t-il ? Neuf heures du soir et il y a encore de la lumière chez lui.” Je n’avais pas remarqué que les adultes faisaient cercle autour de nous et que Christine prenait des photos.

Après, pas de sieste, j’ai écrit deux lettres difficiles puis j’ai repris L’Helpe Mineure. Il vient toujours un moment où il est prudent de s’arrêter. Pour ne pas pédaler dans la compote. La chaleur n’a cessé de grimper. À cinq heures, 31° à l’ombre.

Ce soir, avec La solitude du coureur de fond de Tony Richardson, quelle déception où nous attendions une redécouverte ! Le film a très mal vieilli, certaines images sont belles mais leur manipulation au montage les affaiblit, il y a là du Ken Loach avant l’heure et les démonstrations sont vite insupportables.

Lundi 4 août – Pas de sortie, un peu de nage. L’alerte canicule n’était pas vaine, elle est maintenue, la température est même promise à de nouveaux records. Est-ce une conséquence ? Pendant la sieste j’ai fait coup sur coup un rêve et deux cauchemars terribles. Pendant la sieste… ça ne m’était jamais arrivé. Je combine tout, climatiseur, ventilateur, courants d’air, afin de pouvoir écrire. Deux pages difficiles aujourd’hui. Le cap des 50000 signes est en vue.

La turbulence du monde est telle, avec la mort de Soljenitsyne qui rameute des souvenirs étranges au moment où grondent les roulements de tambour pour annoncer l’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, avec les crimes et règlements de compte en série, avec les attentats, le cynisme financier… Tant pis, je laisse aller ce flot. Quelles leçons à tirer ? Je ne trouverais dans le sillage que des choses que je sais déjà, comme me le montrent tant de souvenirs qui se glissent par les interstices du roman.

Mardi 5 août – Passé une bonne nuit malgré la chaleur et, ce matin, passé le cap des 50 000 signes après une grande agitation téléphonique provoquée par l’urgence dans laquelle il fallait donner le bon-à-tirer de L’enterrement de Mozart, ce petit opéra bouffe qui paraîtra à la rentrée sous la forme d’un livre-disque.

Il me paraît que deux dérives langagières sont en expansion accélérée… C’est vrai que chez les adultes pour attester la véracité de leurs propos avant même de les avoir énoncés. C’est trop ceci ou trop cela chez les plus jeunes pour remplacer le superlatif ou faire l’économie d’une appréciation mieux décrite, c’est trop beau, c’est trop bon, parfois même réduit à une simple exclamation, c’est trop, qui a inversé les pôles du sens premier. Par leur fréquence ces expressions seront bientôt de l’ordre du “bon usage” cher à Grevisse.

Dans Le Soir de Bruxelles, une page consacrée au monastère de Chèvetogne qui est dans la campagne namuroise. C’est là que jadis Harmonia Mundi enregistra son premier disque qui était consacré à la liturgie slavonne. Mais c’est là aussi que, voici très très longtemps, alors que, mal vue par Rome, la communauté latino-byzantine était en crise, je connus avec une libertine la plus exquise des coquineries dans un coin de l’église d’hiver, ainsi nommée parce qu’elle était souterraine.

Aujourd’hui encore le mas était bruissant. Chaque fois que je me suis mis à écrire un livre je me suis retrouvé dans la même situation… Je ne veux pas me priver du plaisir des présences, je suis néanmoins impatient de retourner à l’écritoire, je finis par céder à l’irrésistible injonction et après… après, je suis encombré de remords pour n’avoir pas consacré davantage de temps à ceux que j’aime. Parmi les visiteurs du jour le petit clan des Arlésiens a passé une heure ici avant leur départ pour l’Italie. Mon petit-fils Antoine en était qui rentre des Etats-Unis où il repartira après l’Italie. Il m’a dit avoir fait des progrès en anglais mais je n’ai pas voulu jouer au contrôleur. Aujourd’hui il y avait aussi Brigitte à qui j’ai lu, comme je l’avais fait pour Christine, les trente pages de L’Helpe Mineure. Elles ont l’air, l’une comme l’autre, sensibles à l’étoffe du livre. Je ne crois pas que ce soit affectueuse menterie. Leurs réflexions, qui me montrent ce qui a le mieux retenu leur attention, me sont précieuses. Pour preuve, je suis retourné au texte.

Il y a des gens à qui j’aimerais écrire de longues lettres. Mais en écrivant dans ce carnet je leur écris… Ça se sent, non ?

Ce soir, on s’est trompés de jour en consultant les programmes. On s’attendait à voir Frontière chinoise, le dernier film de John Ford, et on a vu Cargaison dangereuse de Michaël Anderson. Un pauvre polar maritime, une mauvaise bande dessinée, “ça peut se laisser regarder un dimanche de pluie” dit mon guide des films.

Mercredi 6 août – Petit tour de grand matin. Assez pour comprendre, en observant au loin la silhouette de la Sainte-Victoire, quel réglage important je dois encore faire dans les trente premières pages de mon roman pour qu’il soit au bon cap. À peine rentré, averse de coïncidences. Et notamment par Brigitte qui m’écrit avoir trouvé, parrmi les textes qu’elle a exhumés, une nouvelle intitulée Le fruit coupé en deux qui est manifestement inspirée par l’aventure de Chèvetogne à laquelle je faisais hier allusion. Mon agenda m’avertit que c’est le jour de la Transfiguration. Comment faut-il l’entendre ?

Je trouve la presse déposée à la porte de mon grenier. Le choc de quelques idées avec un monceau d’absurdités. Manifestement l’été laissera des cicatrices. Déferlement aussi de manuscrits comme si, en ce temps de vacances, j’étais l’entonnoir d’Actes Sud. Et déjà les premiers exemplaires de livres de la rentrée. Mais je m’occupe du mien, mettons que ce sont mes vacances à moi. J’ai finalement tout lâché pour aller faire quelques longueurs dans la piscine, mais pas question de se sécher au soleil, il tape dur, si dur que les cigales elles-mêmes se calment un peu. Un petit vent s’est levé à l’heure du déjeuner. C’était bien agréable.

Quelques milliers de signes de plus dans le roman. Signe… un mot qui a de multiples sens et qui donc clignotte d’abondance. Pendant que Christine et moi, nous soupions à la petite table dehors, une fauvette des jardins s’est mise à zinzinuler de manière exquise une petite sonate avec variations. Puis nous avons regardé Frontière chinoise ou Seven Women, le film que nous voulions voir hier soir. Amer, pessimiste et bref, il n’avait d’autre véritable intérêt que d’être le dernier film de John Ford et de s’achever par une réplique dès lors symbolique, So long, you bastard ! Oui, tout de même, il y a vers la fin, dans un superbe éclairage, une image inoubliable d’Anne Bancroft costumée en chinoise.

Jeudi 7 août – En regardant le soleil de l’aube s’élever dans la colline où il abandonnait de fines écharpes de brume, je me disais que les gens qui lisent mes carnets sont à leur manière des voyeurs, de bons, d’utiles voyeurs. Par leur assiduité ils me persuadent de poursuivre un exercice d’apparence confidentielle dont le premier usage est destiné à entretenir la mémoire des mots, la souplesse de la phrase et le plaisir d’écrire.

Ce matin, dans La Provence, nouveaux exemples du glissement dans l’usage des verbes de locution. Ici une déclaration rapportée entre guillemets qui s’achève par sourit-elle, là une autre par prolonge-t-il. Comme si c’était soupire-t-elle ou murmure-t-il… Bon, c’est par là qu’on est témoin des petites modifications d’usage qui font les grandes transformations. Néanmoins, sans rigueur de la forme il n’y a plus de rigueur du fond.

Les orages qui n’épargnent pas le reste de la France nous effleurent finalement. Ça gronde dans le lointain, le ciel s’est assombri, le courant a été coupé. Ces coupures provoquent, c’est le cas de le dire, des troubles de la mémoire dans les ordinateurs. Le courant revient… tiens, où sont donc passés courriels et pourriels qui faisaient la queue sur l’écran, ce matin ?

Pendant que Brigitte poursuivait recherches et classement de textes que j’ai parfois l’impression d’avoir semés à tous vents, j’ai répondu avec autant de soin que possible aux questions que Mjo m’avait envoyées de Montréal. Elle prépare la sortie chez Leméac de L’année des déchirements, version quintessenciée des carnets 2007 et suite de ceux parus sous le titre Le mistral est dans l’escalier.

Félix est reparti avec sa mère pour la suite des vacances. Nos amis Coq et leur cousine sont alors arrivés en compagnie de Michel Vinaver, et ce fut un assaut de souvenirs dont je serais en peine de dresser le catalogue tant nous sautions de branche en branche. Il fut évidemment question des mises en scène récentes et prochaines de Michel, et en particulier d’une qui est prévue pour février à la Comédie-Française. Puis tous ensemble nous avons marqué notre curiosité pour les mots et notre plaisir à les découvrir ou les inventer. Michel Vinaver avait lu dans un quotidien américain un article sur Obama où l’on disait l’imprécision de son statut, compte tenu qu’il était un sojourner. Du coup, recherche éperdue de la traduction juste. Après avoir tout essayé sans succès et refoulé “résident temporaire” qui en est la traduction habituelle mais ne rend pas la juste idée de celui qui va d’un lieu à un autre, d’une situation à une autre, nous avons pris la résolution d’imposer un nouveau et fort joli mot, désormais français par notre bon plaisir, celui de “séjourneur”. Nous étions en verve, Raoul Coq nous a révélé le mot “moulon” qui désignerait, lui, ce que le père de Christine nommait si joliment un “accumoncellement”. Rien trouvé dans mes dictionnaires. Avis de recherche lancé…

L’avis de recherche a eu des effets immédiats. Ce soir je trouvais la réponse d’une lectrice dans mes courriels… Moulon : Beaucoup, un paquet. “On était un moulon ce matin dans le bus.” Par extension, bagarre. “Y a eu moulon à l'école et j'ai déchiré mon pantalon.”

Vendredi 8 août – Un vieux berger gallois que nous avions rencontré au bord de la rivière, le matin d’un très lointain jadis, s’était exclamé : Windy day today, sir ! C’est valable pour nous aujourd’hui, pour moi en tout cas, objet désormais fragile. Trop de vent. Ni marche ni nage. En revanche lente relecture du livre après voir pris de nouvelles décisions quant à l’aménagement de ses méandres narratifs. Quantité de petites corrections s’imposaient, des ajouts aussi. J’ai tout de même été frappé par le silence au dehors, l’absence d’appels et si peu de courriels. C’est Madeleine qui, arrivant au mas vers cinq heures, m’a fourni une explication. Ils étaient tous, me dit-elle, devant leurs téléviseurs pour voir la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Pékin. Ah bon ?

Quand la Chine s’éveillera, prophétisait Peyrefitte. À quand la sieste ? a-t-on envie de demander après avoir vu au journal télévisé un peu de la cérémonie. La démesure est inquiétante par sa perfection, par le pesant silence des mots dans l’étourdissante mise en scène et par tout ce que cela suggère. Je me souviens de la description par les guides chinois à Pékin, en 1975, des fêtes organisées pour l’explosion expérimentale, dix ans plus tôt, de leur première bombe atomique. Mais le moins intéressant, dans le peu que j’ai vu aux informations ce soir, n’était pas la présence des petits santons dans la crèche. Bush, Poutine et Sarkozy alias Aïlaï-boulaï (translittération phonétique d’une expression chinoise : un coup je viens - un coup je ne viens pas).

Samedi 9 août – Le mistral est, avec la Basse Provence, comme un mari alcoolique et jaloux. Il revient régulièrement lui flanquer une rouste. Et ce matin, il rentre peut-être de Pékin, car son allure est olympique.
Dans un des courriels que je relève, et qui est signé Christine, une que je ne connais pas, je lis : “Le clapet métallique de la boîte aux lettres vient à l’instant de tenter de guillotiner l’enveloppe me livrant Amouramort de Sixma van Heemstra, une envie de lecture donnée par celle de vos carnets.” Dans un autre et bref courriel, par une amicale injonction, Claire m’invite à lire un manuscrit. Là-dessus, une voix m’appelle qui, après quarante ans de silence, remonte à la surface de la mémoire, voix d’une autre Claire, la fille d’Irène Dossche, l’un de mes tout premiers éditeurs belges. Cette Claire-ci passe avec son compagnon quelques jours dans le mazet du septentrion. Elle m’a promis une visite. Christine, la “vraie”, est partie pour cueillir à la gare d’Avignon une Brigitte qui arrive de Bruxelles. Ce n’est pas la Brigitte découvreuse de textes qui, elle, est partie avec son mari dans les Cévennes. Deux Christine, deux Claire, deux Brigitte… voilà une journée où je ferai bien de ne pas m’emmêler les pinceaux.

Aujourd’hui écrit, un peu, juste ce qu’il fallait pour amorcer un virage délicat. Mais j’ai passé un long moment avec Claire, et son compagnon. Pendant que nous conversions dans mon grenier je voyais apparaître le filigrane de la jeune femme de jadis. Sitôt qu’au jardin nous avons rejoint Brigitte et Christine, le filigrane s’est évaporé. Et il n’a pas reparu dans la photo que j’ai prise. Pour retenir les filigranes et les fixer il n’y a décidément que la fiction.

Ce soir nous faisions voir à Brigitte et regardions pour la quatrième ou cinquième fois Celebrity de Woody Allen. Et c’était avec la même jubilation que les autres fois. Mais, soudain, il y eut un appel de Françoise qui téléphonait de Rome…
Pour m’annoncer la mort, à Houston, de Mahmoud Darwich. D’un coup je l’ai revu dans le Théâtre Antique d’Arles où il était venu en juillet pour célébrer le trentième anniversaire d’Actes Sud en lisant des poèmes qu’en français Didier Sandre lisait après lui. Puis encore au Méjan dans la nuit… cette longue étreinte pour nous dire ce que la poésie avait apporté dans notre vie. J’ai rouvert Ne t’excuse pas, le dernier recueil de Mahmoud. Et je tourne en hâte les pages pour retrouver ce poème que je l’entends encore nous dire en arabe, et Didier Sandre après lui en français… On t’oubliera comme si tu n’avais jamais été. Et je me répète lentement, plusieurs fois, très lentement, les quatre derniers vers…
Et je témoignerai
que je suis vivant
et libre
quand on m’oubliera !
Dimanche 10 août – La nuit ne fut certes pas très calme. J’ai commencé par préparer avec soin, dans le théâtre des disparus, la loge de Mahmoud où il pourra se retirer entre deux apparitions sur scène.
Au lever, nous sommes partis pour un bonne promenade, mais pas dans la colline car le vent qui s’est apaisé soufflait encore sur les hauteurs. Quand nous avons retrouvé la voiture, j’ai laissé Christine repartir, j’ai poursuivi la marche jusqu’au mas. Je me souvenais que ce matin je reprendrais dans le roman le virage amorcé hier. Il y a là un personnage dont je veux que la présence soit très visible bien qu’il ne s’agisse que d’une sorte de témoin. Soudain, cela m’a sauté à l’esprit… le filigrane que j’avais vu hier apparaître et disparaître, bien sûr, c’était elle !

Écrit toute la matinée. Le virage est pris, j’ai maintenant une longue ligne droite devant moi, mais je sais que des surprises peuvent m’attendre, doivent m’attendre, m’attendent à coup sûr. Et si j’allais nager avant le déjeuner ? Pas nécesaire, j’avais bien marché ce matin. Et puis envie de retourner à la poésie de Mahmoud. Et cette fois je m’arrête sur ce dernier vers d’un poème : J’ai oublié de mourir. Il est temps d’aller rejoindre à table Christine et Brigitte.

J’ai terminé ce soir le premier volet ou premier chapitre du roman qui ne devrait pas en comporter plus de trois ou quatre. Demain deuxième volet, non, deuxième miroir… Et il s’agira de le traverser pour aller voir de l’autre côté !

Chère Brigitte qui n’a pas vu certains films que nous aimons et qui nous fournit ainsi une honnête raison de les revoir. On a donc poursuivi ce soir notre petit festival Woody Allen avec Melinda and Melinda. Même quand il est absent de l’écran, il est sans cesse présent ce génial fabuliste !

Lundi 11 août – Orages non désirés mais annoncés. Vite, une petite incursion en colline ce matin alors que les escadres de nuages en sont encore à se rassembler dans le ciel. Au petit-déjeuner me suis un peu chamaillé avec ma chère Brigitte. C’était à propos de Ségolène Royal. Brigitte et les autres en pensent ce qu’elles veulent mais comment n’avoir pas compris l’an dernier qu’à se monter (très injustement) contre Ségo et à entraîner les autres par un flot de lieux communs aux relents d’antiféminisme on donnait des ailes à Sarko pour monter sur le trône !

À la suggestion d’Anik, la Radio Suisse Romande m’a interviewé ce matin sur la disparition de Mahmoud Darwich. Quels professionnels, ces gens ! Ils avertissent, ils sont ponctuels, ils connaissent leur dossier et quand ils posent une question c’est pour qu’on y réponde. Ce n’est pas un faire-valoir de l’interviewer. J’ai donc parlé de Darwich, de l’universalité de sa poésie pourtant si engagée et puis j’ai insisté sur la qualité de la traduction d’Elias Sanbar. Une traduction “fusionnelle” – je n’aime pas ce mot jargonnesque mais sur le coup, dans l’improvisation de mon commentaire, il me paraissait bien dire comment, lisant la traduction d’Elias Sanbar, j’avais l’intuitive conviction de lire Mahmoud au plus près.

Du deuxième volet, chapitre ou miroir du roman, j’ai écrit la phrase inaugurale. Maintenant je vais passer un nouveau coup de rateau sur l’ensemble du texte. Puis je l’imprimerai, on dit aujourd’hui : faire une sortie papier. La langue vacille comme nous…

Quelles mises en scène ! Je venais de finir le ratissage du texte quand l’orage a éclaté. Manière fort ostentatoire de marquer le coup. Et puis, après le déjeuner, alors que l’orage était passé au large, sournoise rupture de courant. Une fois de plus scénario de fin du monde par interruption. Dans mon enfance on parlait de la Fée Électricité. Il est peut-être temps de remplacer fée par sorcière. Bienfaits et maléfices. Elle s’est encore défilée deux fois cet après-midi, puis elle revenait avec de petits ricanements en forme de micro-coupures. J’ai tout de même pu écrire quelques phrases du deuxième chapitre et ainsi tenter d’en fixer le ton.

Ce soir, un autre Woody Allen que Brigitte n’avait pas vu non plus. Scoop, qui gagne à être revu car, connaissant l’histoire, on peut s’attarder à l’horlogerie du scénario. Rien n’est laissé au hasard alors que tout paraît improvisé.

Mardi 12 août – Ce matin le ciel est lugubre comme une veuve qui n’aime pas plus son mari mort qu’elle ne l’a aimé vivant. Ça m’est assez égal car j’ai passé une nuit excellente sans autre somnifère qu’une tentative, en me mettant au lit, de poursuivre la lecture d’un livre qui me faisait penser, souvenir vrai, à un arbre dont le feuillage avait été investi par plusieurs colonies de perroquets nains, invisibles et délicieusement bavards.

Petites alertes… Pour je ne sais quelle raison je courais désespérément hier soir derrière le titre du film de David Lean où Peter O’Toole incarne Lawrence d’Arabie de manière si époustouflante. Je cherchais des lunettes que j’avais sur le nez. Lawrence d’Arabie… évidemment.

Pendant que le faste se déployait à Pékin le feu se déclarait en Ossétie du Sud. Guerre meurtrière et locale qui pourrait bien, dit-on, constituer le prélude d’une nouvelle guerre froide. On avait oublié que l’ours russe, depuis un moment déjà, était sorti de convalescence. De toute manière l’affrontement des deux blocs ne serait plus pareil. À l’Est, la mondialisation a eu raison de l’idéologie. Et les puissances émergentes ne resteraient pas à l’écart du jeu.

Petite avancée romanesque qui me conduit à Boston. Plaisir de bourlinguer et de croiser quelques voix nouvelles.
Les deux Brigitte s’entendent bien, c’est un plaisir de les avoir à notre table. C’était à midi. Ce soir, nous recevions nos amis Alechinsky avant leur retour à Paris. Christine avait préparé un waterzooi de sa façon et une pâtisserie que son père appelait joliment “vieux système”. Avec ces amis la conversation se déroule comme une excursion sans itinéraire, on va où l’imposent nos curiosités. Ainsi, parce que j’avais repris aujourd’hui le texte de Dominique Sassoon, Évariste et les chirurgiens, qui paraît à l’automne, fut-il question de la plume et du bistouri. Ensuite, du Theater, nom qu’en anglais on donne à la salle d’opération, on fila en Géorgie avec incursions au Kremlin et à l’Elysée, détour par la Chine, commentaires sur la nouvelle configuration géopolitique du monde et sur la Belgique qui se délite. Puis on vint aux architectes qui se prennent pour des sculpteurs et conçoivent des coquillages géants, des cierges de parade ou des phallus de cauchemar. Nous n’avons plus vingt ans, bien sûr...

Mercredi 13 août – Mer forte et agitée, cette nuit, du côté des rêves, mais réveil par grand beau et promenade réflexion de bonne heure dans la colline. Me suis remis assez tôt au roman puis me suis interrompu vers dix heures pour exécuter une nouvelle tranche des travaux en retard et du courrier des Danaïdes...

Brigitte qui travaille toujours sur mes textes oubliés a retrouvé hier une longue nouvelle de mes débuts où, elle me le fait voir, je raconte la tragique aventure de cirque d’une comédienne de mes amies qui n’était pas encore née quand j’écrivais ce texte…
Réponses urgentes et classement cet après-midi. À l’heure du thé j’ai fait Christine et Brigitte témoins, par deux pages que je leur ai lues, du ton que j’ai finalement adopté pour le deuxième volet du roman. Nihil obstat, semble-t-il. Et je me suis remis au courrier…

Ce soir, à la télévision, nous avons vu The Painted Veil (Le voile des illusions), adapté de Somerset Maugham par John Curran dont nous avions aimé We Don’t Live Here Anymore tourné d’après une nouvelle de notre défunt ami André Dubus. Naomi Watts, qui y jouait, avait participé à la production comme elle l’a fait dans The Painted Veil avec Edward Norton, son partenaire. Film singulier où l’interprétation et les images sauvent le mélodrame d’un ridicule qu’il frôle souvent. Mais il serait intéressant de voir la version de 1934 avec Greta Garbo dans le rôle de Kitty Fane…

Jeudi 14 août – Chaque fois que j’étais sur le point de m’endormir, cette nuit, une chose insignifiante, idée, astuce ou nécessité, me passait par la tête, il fallait à tout prix la noter ou, sur je ne sais quelle injonction, m’assurer que je l’avais bien mémorisée. Du coup, sommeil aléatoire, insomnies intermittentes. Et oubli de ce qu’il fallait à tout prix se rappeler. Ce matin, un mistral discret tambourine aux fenêtres. On dirait qu’il me rit au nez…
Et s’il me riait au nez, le mistral, c’est peut-être qu’il avait déjà idée de ce qui allait se passer. Pendant que, sous toit parce que temps maussade, nous déjeunions avec les deux Brigitte, Mélanie et Bruno, la liaison internet tombait en panne. Je l’ai déjà écrit ici, ces choses-là n’arrivent jamais qu’à la veille des week-ends et de préférence des longs week-ends. Au téléphone, j’ai passé deux heures, deux bonnes heures, deux heures soustraites à l’écriture, avec les services d’Orange (ou Wanadoo, je m’y perds) pour attendre un interlocuteur, répondre à ses questions obscures, faire à l’aveugle des tests sur ma livebox et être finalement abandonné à un répondeur qui m’assurait de deux en deux minutes et d’une voix de robot qu’on allait s’occuper de moi… À force de rappels, j’ai obtenu qu’un technicien se déplace mais ce sera pour lundi. Revenez, Courteline ou Raymond Devos, revenez donc pour exploiter cette veine à la fois exaspérante et comique ! Ceux qui ont pris l’habitude de me lire penseront que je me suis tiré pour le quinze août. Nenni, j’étais là, sur une île.

Brigitte était repartie vers Bruxelles après le déjeuner. Dans l’après-midi les autres se sont éparpillés, Mélanie et Bruno vers Valence, Brigitte (que je ferais mieux, comme parfois, d’appeler Allégretto) partait en randonnée de 15 août. Françoise et Antoinette sont arrivées sur leurs pas mais Antoinette est, hélas, repartie très vite, trop vite, vers son Lubéron sans que nous ayons le temps, entre thé, confitures et biscuits, de reparler d’elle. À peine avons-nous pu comparer les souvenirs très différents que nous avons des îles Lofoten (Christine et moi, nous y étions en 1982) et reparler de Mes recettes ont une histoire, le beau livre d’Antoinette Sturbelle (c’est elle).
Dans la soirée avec Françoise nous avons mis à l’heure nos horloges familiales. Enfants, petits-enfants et consorts sont montés tour à tour sur le podium. Demain nous parlerons livres et films. Je suis remonté très tôt parce que j’avais hâte de reprendre une fois encore l’incipit de mon deuxième chapitre.

Vendredi 15 août – Tu parles d’une assomption ! Internet est bel et bien parti au ciel. Et le ciel n’est pas d’humeur commode. Je m’étais levé tôt mais j’ai été refoulé au lit et aux livres par un concours d’averses et de vent. Après le petit-déjeuner Françoise avait envie que je lui dise où j’en étais du nouveau roman dont mes carnets lui avaient appris la mise en train. Je lui en ai lu des fragments. Toujours l’efficacité du gueuloir façon Flaubert. Très utile parce que la nécessité de nouvaux réglages m’est apparue pendant que je lisais.
Il y eut ensuite, avec cette Françoise-là (d’une génération où ce prénom connut une exceptionnelle floraison), une marée haute de discussions sur les événements qui s’étaient déroulés depuis notre dernière rencontre. Et d’abord le Festival d’Avignon, à propos de quoi nous eûmes quelques affrontements car je tiens que le théâtre y est passé sous la coupe de metteurs en scène qui ont pris le pouvoir avec leurs excès, vociférations et installations. Il fut aussi question d’écrivains que nous aimons et d’autres qui nous laissent indifférents, et l’on s’est attardés un moment sur une biographie de Verlaine, puis sur une correspondance méconnue de Franz Hellens avec Henri Michaux. Il y eut ainsi pas mal d’effluves belges dans nos échanges. Après tout, c’est dans ce petit pays en péril que nous nous sommes rencontrés jadis, Françoise et moi…
Hasard ou coïncidence, l’émission C dans l’air qu’il m’arrive de regarder en fin de journée était consacrée à la crise belge. Bien qu’elle ait longtemps fait métier de la télévision, Françoise décochait aux intervenants des objections ou des invectives qui ne pouvaient franchir l’écran. Parmi les interlocuteurs réunis en studio, il y avait Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du Soir. L’amicale affection que j’ai pour elle me rendait à ses propos plus attentifs qu’à ceux des autres. Ce que j’ai retenu plus que le reste (car c’est aussi mon sentiment), c’est que, loin d’être isolé, le cas belge s’inscrit dans un mouvement général où l’on voit les nations écartelées entre les contraintes généralistes de l’Union européenne et les aspirations communautaires des régions…

Mon bon pédiatre est alors arrivé qui a procédé aux petits contrôles d’usage. R.A.S… Après m’avoir ainsi jugé apte encore au service, il a voulu savoir à quoi je m’occupais en ce moment. Je lui ai touché deux mots de L’Helpe Mineure et comme il se dit friand des petites lectures que parfois je fais pour lui changer les idées, j’ai lu les trois premières pages du roman. C’était pour moi, en même temps, un contrôle essentiel car j’ai mis là en scène une sexagénaire qui voit son vieil amant mourir sous ses yeux, et je n’aimerais pas avoir commis l’une ou l’autre erreur dans la description du décès. Sans faute, m’a dit le pédiatre et il en voulait un peu plus. Alors j’ai choisi un autre fragment qui fait dire à cette sexagénaire qu’en sa jeunesse le vieil amant disparu lui avait permis de découvrir qu’elle avait au fond d’elle-même un monde volcanique jusqu’alors en sommeil. Si le portable du pédiatre, par des appels répétés, ne l’avait rappelé à l’ordre, je serais sans douté allé jusqu’au bout du chapitre comme il le souhaitait.

Je n’ai jamais eu de prédilection pour le gothique, et même en architecture je lui préfère de loin le roman. Mais du gothique, j’en ai pris ce soir plein la tronche car, sur recommandations, nous avons regardé Sleepy Hollow tourné par Tim Burton d’après Washington Irving. Certes, dans cette version cinéma de l’Histoire du cavalier sans tête, il y a des images souvent très belles et de bons comédiens mais, pour le reste, c’est… gothiquissime. Pour un peu je me laisserais aller à dire que, si de telles histoires dont l’horreur et la violence dépassent de loin celles de nos contes de fée, ont nourri l’imaginaire des petits Américains, ça expliquerait bien des choses…

Samedi 16 août – Bonne nuit en deux épisodes entre lesquels j’entendis une vieille et belle voix africaine non identifiée (et non identifiable car internet où je pourrais retrouver le programme est toujours en panne) qui décrivait avec des mots anglais d’une grande justesse l’irréductible arrachage de la culture africaine par la colonisation. Une déforestation. Le débat n’est pas nouveau. Mais ce qui l’était… la sereine lucidité de cette voix apparue et disparue dans la nuit. À la manière du Cavalier sans tête.

Ce matin, le mistral avait fait chuter la température de dix degrés. Avant de partir pour Arles afin d’y aller voir les expositions photographiques, Françoise m’a donné une vieille coupure d’un journal non identifié où l’on voit, sur un daguerréotype de 1840, un groupe dans lequel se trouve, au premier rang, Constance, épouse Nissen, alors âgée de 78 ans. Françoise avait pensé sans doute à L’enterrement de Mozart. Je lui ai rappelé qu’au temps de ma jeunesse, le nom de Nissen (même avec Y) n’était toujours pas le bienvenu dans les milieux mozartiens car, par une insolente contrevérité, on accusait le baron d’avoir tenté d’effacer le nom de Mozart dans la mémoire de Constance et dans l’histoire de la musique. Et l’on racontait avec jubilation qu’on pouvait lire sur la tombe dudit baron : “Ci gît le second mari de la veuve de Mozart”…

La panne internet a son intérêt… Plus de 85 000 signes au compteur.

Ah, les bonnes amies qui nous sont prétexte à revoir de bons films ! (Comme s’il y avait une conscience qui nous fît reproche d’y perdre notre temps…) Pour et avec Françoise nous avons revu encore une fois Celebrity qui est sans doute le film de Woody Allen où il analyse par l’exemple et le verbe l’un des comportements les plus tragiques et comiques de notre temps. Parodions Dagerman… Notre besoin de célébrité est impossible à rassasier. La dernière fois que nous avions vu Celebrity, il y a de cela déjà et à peine une semaine, la projection avait été interrompue par l’annonce de la mort de Mahmoud Darwich. Qu’on inhumait hier à Ramallah.

Dimanche 17 août – Douze degrés. Temps de printemps ou d’automne, ce matin. Pendant que nous allions dans la colline, des petites fumées blanches à l’horizon me servaient de repères pour fixer des distances dans l’histoire que je raconte et qui à tout instant pourrait m’échapper. Quand je suis rentré au mas j’avais en tête des marques bien précises pour les pages que j’écrirai aujourd’hui. Je les ai tout de suite notées à l’écran. Bien m’en a pris car la lecture de la presse (Le Monde et La Provence) au cours du petit-déjeuner m’a basculé une fois de plus dans un monde à la conscience polluée comme les fonds marins.

Pendant que nous déjeunions sur la terrasse, ce midi, Christine nous a fait voir sous les oliviers une belle huppe qui, elle, nous a fait voir, en nous tournant le dos, sa queue décorée comme un bouclier zoulou. On a bien vu aussi la huppe qui lui donne son nom mais elle ne l’a pas déployée, pas plus qu’elle n’a... pupulé.

Françoise est repartie pour assister à un festival de documentaires du côté d’Aubenas. Moi, la frénésie m’a tenu en haleine. Passé la journée à l’écran. Je ne suis plus très loin des 100 000 signes. Bien sûr il faudra tout récrire plusieurs fois mais pour l’instant ce qui m’importe c’est de ne pas rompre le fil de l’histoire. Une fois l’histoire mise en place, la réécriture est un plaisir d’artisan.

Nous avons revu ce soir The Big Sleep (Le grand sommeil) de Howard Hawks. Ce doit être la troisième fois, et pas plus que les autres fois je n’ai compris toute l’histoire. Il paraît que c’est le cas de presque tous les spectateurs qui n’en sont pas moins, comme nous, emportés par l’allégresse narrative, le bonheur de revoir l’un des grands couples du cinéma, Lauren Bacall et Humphrey Bogart, et d’épier les femmes superbes que Hawks a réunies pour des deuxièmes ou troisièmes rôles.

Lundi 18 août – Quand, dans notre tour en colline, nous arrivons au point où nous devons faire demi-tour parce qu’une grille à gros barreaux et fortement cadenassée qui protège l’entrée auxiliaire d’une propriété secondaire, opulente et privée nous empêche d’aller plus loin, nous nous accordons une halte dont nous profitons, si le temps est lumineux comme ce matin, pour observer les lointains et, plus près, inventorier le paysage. Or depuis quelques semaines, à cinquante pas du point où nous nous arrêtons, et en contrebas, on a entrepris de construire une maison d’où la vue sera superbe sur cette “vallée” des Baux sans rivière. Mystère des permis de construire et des plans d’occupation du sol corruptibles à merci. L’autre jour je me suis aperçu que les fondations de cette maison avaient surgi de terre au moment où je commençais à écrire L’Helpe Mineure. Et maintenant c’est un challenge… non, gardons le beau mot de défi. Qui aura fini le premier ?

À midi un technicien de France Télécom, après maintes manipulations, sortait ma livebox du coma. Pour sa résurrection elle m’a balancé 280 courriels et pourriels. Et d’autres ont dû faire naufrage pendant le coma…


Ah ah, je vois maintenant comment ils s’attendent à apprendre ma fin… par l’interruption de mes carnets. Tant d’affectueux ou amicaux courriels arrivent depuis midi qui peuvent être résumés par une exclamation : Ouf ! Eh oui, mes chéries et mes chéris, le collapsus était informatique.

Notre montpelliérain de Jules est venu dîner au mas. Quelques autres questions réglées, on discuta longuement du catastrophisme international, de la servitude médiatique et de l’intelligence philosophique nécessaire aux rapports entre la recherche et l’usage qui en est fait.

Mardi 19 août – Qu’elles étaient émouvantes à voir ce matin, dans les creux du paysage, les écharpes de brume… Chacune a un secret sans autre prix que d’être un secret. Quand nous sommes arrivés au point de la promenade où se construit la maison qui a commencé à sortir de terre en même temps que les premières phrases de L’Helpe Mineure s’inscrivaient à l’écran, le mois dernier, je me suis arrêté pour regarder les deux maçons qui commencent à travailler dès l’aube. L’un amenait des parpaings à l’autre qui les disposait sur un mince lit de mortier. Ce ne sont plus les affreux parpaings de ciment gris qui ont accompagné les invasions barbares de l’immobilier, ils sont agréablement orangés, mais ce sont tout de même des blocs ainsi calibrés qu’il suffit de les poser l’un sur l’autre. Niveaux et fils à plomb paraissent superflus. Entre le plan de l’architecte et la construction clef sur porte de l’entrepreneur il n’y a plus place aujourd’hui pour la main du maçon. Revenu au mas, je me suis arrêté devant le grand mur de la bergerie. Pas deux pierres identiques dans les milliers qui le composent et entre lesquelles sont de-ci de-là incrustées des planchettes qui étaient destinées à rompre le cours des fissures sismiques. Je me suis filé la métaphore, facile et complaisante mais bien plaisante tout de même... les murs et l’écriture. Il y a des phrases où les mots sont posés comme des parpaings, et d’autres où il y a singularité et plaisir dans leur appareillage. Opus incertum, spicatum, reticulatum…

Pourquoi s’inquiéter du réchauffement de la planète, me disais-je en écoutant France Inter sous la douche et en lisant La Provence au petit-déjeuner… La guerre froide revient. Ces cons de Russes et d'Américains nous la remettent !

Déjeuner à trois avec Allégretto en saroual, suivi de lecture et d’écriture. Dans l’écriture je marche, j’avance, ça tient du scenic-railway, ralenti dans les montées, angoisse dans les virages, ivresse dans les descentes. Demain, avant de reprendre, je repasserai tout à la loupe. À ce train, cross fingers, je pourrais avoir fini une première version en décembre. Le texte partirait alors au frigo ou aux oubliettes pour deux ou trois mois.

Ce soir, M* et D* sont arrivés d’Apt. Elle, robe noir avec ceinture rouge comme les deux paquets de Dunhill, un rouge, un noir, qui toujours l’ont accompagnée. Parfois aussi un paquet blanc, quand elle est en blanc. C’est une manière de défi. D’ailleurs nos conversations commencent souvent par des défis. Après on a parlé plus paisiblement de la photographie que pratique D* et des avatars advenus par le numérique qui fait de qui le veut un photographe comme internet fait de qui le veut un écrivain. Les voix et les regards dans des nuées de bourdonnements. Avec Justine et Félix qui revenaient de Corse, Jules est passé en coup de vent. C’est le côté nomade de l’été.

Mercredi 20 août –
De la pluie dans la nuit pendant que j’écrivais. Dormi peu, levé tard, trop tard pour la marche. À la table du p’tit déj, nous avions Justine et Félix avec leur mère qui venait les reprendre. Plus tard, j’allais commencer à relire les pages d’hier quand, dans un éclat du soleil qui avait retrouvé son empire, Claire D* est apparue avec qui j’ai pris la clef des champs. C’est tout un art de mettre les souvenirs en place… De bons vieux souvenirs. Elle est repartie avec un exemplaire de Lira bien qui lira le dernier et un autre des Déchirements. Mais au moment où j’écrivais ici ces deux titres, j’ai entrevu le reflet apocalyptique que par une étincelle provoquait leur collusion ou leur collision.

L’émotion et les remous provoqués par la mort des soldats français tombés dans une embuscade en Afghanistan mettent en évidence que, si l’on voit plus ou moins pourquoi on y est allé, on ne voit pas du tout comment s’en sortir, par une victoire impossible ou par une retraite générale. Le retournement au Pakistan n’est pas précisement de nature à rassurer. Je me souviens de cet expert américain qui, par une image forte, proclamait voici quelques mois qu’à la première menace nucléaire le Pakistan serait “vitrifié”.

Christine a fait un aller retour à Aix pour le protocole d’anesthésie avant l’opération du canal carpien qu’elle subira mercredi prochain. À son retour j’ai pu lui lui lire ce que j’avais écrit pendant une absence qui, de ce fait, ne m’a pas paru trop longue.

Allégretto m’a envoyé le fichier avec le recueil des onze nouvelles qu’elle a retrouvées dans mon fourbi et qu’elle a dactylographiées. Dactylographiées... comme ce mot paraît aujourd’hui out of date ! Malgré l’envie que j’en ai, je ne veux pourtant par relire tout de suite ces nouvelles. Comme les copains de Brassens, le roman d’abord ! Allégretto comprendra, je m’en assurerai demain.

M* avait passé la journée à voir des expositions photographiques en Arles. Ce soir, nous avons dîné avec elle et Jules. On a discuté longuement des villes, entre autres de Montpellier, de Marseille et de Lille.

Jeudi 21 août – C’est sans doute par la faute d’un de mes personnages... Ce matin dans la colline le ciel et le paysage avaient tant de beauté que si j’avais été Dexter Gordon j’aurais pris mon saxophone et joué Everything Happens To Me. Il en joue dans mon roman.

Vers dix heures, M* est passée me voir dans mon grenier. Nous nous connaissons depuis si longemps, nous avons tant de souvenirs communs, à commencer par ceux qui ont trait à Paul Gadenne… Par quoi allions-nous commencer la mise à l’heure ? Or je me disais hier, alors que je suis sur le point de finir le deuxième chapitre, que je ferais bien de relire le premier pour m’assurer de l’exactitude de certains raccords. Quel plus juste écho pouvais-je donner de mon activité à cette fidèle lectrice de mes livres, sinon lui lire ce premier chapitre ? D'une pierre deux coups. À la fin de la lecture elle a dit : tu lis bien. Je serais plus rassuré de savoir que j’écris bien, lui ai-je répondu avec tendre rosserie. De justesse j’ai évité la gifle. Quand M* est repartie, j’ai eu l’impression qu’elle titubait un peu. Merde, a-t-elle dit, mon talon, ou ma fesse… ou quelque chose comme ça.

Après-midi moitié travail moitié conversation avec Allégretto et M* à qui, par je ne sais plus quel détour, j’ai raconté mes premiers souvenirs du New York que trois amies m’avaient fait découvrir en 1962. Aujourd'hui Allégretto a retrouvé un mince roman que j’ai dû écrire à la fin de la guerre ou juste après. La dactylographie en était presque effacée. Elle a entrepris de le saisir sur ordinateur…

Tout notre monde était parti. Nous voulions enfin voir Ethan Frome adapté d’Edith Wharton dont j’ai tant aimé le livre, jadis. Mais le téléviseur et même l’ordinateur ont refusé le DVD. Alors nous avons revu le drôlatique Anything Else où un Woody Allen déjanté a l’air de passer le relais à un Jason Biggs… Mais ceci ne compense pas cela.

Vendredi 22 août – Mauvaise nuit, lever tardif, pas de promenade en colline, grosse pluie, quelques coups de tonnerre puis ça passe et le ciel est à nouveau un étendard bleu. La rentrée littéraire commence à déferler avec ses centaines de livres. Je pense aux auteurs qui feuillettent fébrilement les journaux et les magazines pour voir si l'on parle du leur. Des centaines de titres romanesques sont en lice, plus de six cents je crois, et quelques dizaines seulement qui auront le privilège d’avoir une critique. C’est les jeux olympiques tous les ans. Alors un coup d’œil vers Pékin suffit pour raison garder.

Paul est venu rechercher Madeleine qui avait passé une heure avec moi. On avait célébré Tunström et Stegner, des grands. Avec Paul et Christine (arrachée a son jardinage) on a pris le thé en parlant de Rome, du racisme à Maurice, de tortues centenaires et de notre rencontre, jadis, à Tunis.

Achevé le deuxième chapitre de L’Helpe Mineure. À récrire par ci, retoucher par là, reprendre ailleurs. Les deux premiers chapitres représentent à peu près la moitié des Déchirements.

Il n’était pas très loin de dix heures quand Louise et Gilles sont arrivés de Montpellier avec leurs trois filles. Ils avaient été pris dans les embouteillages de fin de vacances. Odile avait fait un stage équestre. Ce fut, pendant le souper, l’occasion de la mettre en garde contre l’usage abusif de certains mots et expressions, du mot “génial” en particulier.

Samedi 23 août – Bonne nuit mais… putain de vent ! Pas de sortie ce matin. J’ai décidé de relire mot à mot les deux chapitres que j’ai provisoirement terminés. Le premier m’a pris toute la matinée parce que j’apportais des retouches et aussi parce que, pour ne pas m’emmêler les pinceaux, je dressais au fil de ma relecture un calendrier des événements tumultueux que j’ai relatés. Il est temps de me rincer le cerveau. D’ailleurs la cloche du déjeuner vient de sonner. Je vais aller retrouver à table mes petites Montpelliéraines nées en Alsace à qui je vais raconter des histoires pour qu’il ne soit pas uniquement question de murmurer à l’oreille des chevaux ou d’habiller des princesses.

Cet après-midi, le vent avait l’air de se calmer, et c’est le deuxième chapitre qui a subi la même inspection que le premier. Demain on sifflera la fin de la récréation à Pékin, moi je serai en route pour le troisième chapitre dont, par une espèce de superstition, j’ai écrit la brève et première phrase. “J’aurais mieux fait de me taire.” Tiens… Non, ce n’est pas un polar.

Ce soir, avec Louise et Gilles nous avons revu un autre Woody Allen de notre collection, Small Time Crooks (Escrocs mais pas trop). Assez drôle mais pas des meilleurs, sauf que Tracey Ullman, dans le rôle de Frenchy, y fait une composition étonnante.

Il me semblait bien avoir aperçu le gecko l’autre soir. Il était à nouveau là ce soir, mais très tardif cette année. Accroché à la moustiquaire quand les lampes sont allumées dans mon grenier, il vient faire festin des insectes attirés par la lumière. Il a tout d’un monstre au ventre blanc mais il est attendrissant.

Dimanche 24 août – Pendant une brève insomnie, entendu soudain une voix étrange qui cherchait à convaincre les naufragés de la nuit que l’art s’inscrit dans une relation transactionnelle. Quelle idée de donner une sérénade avec une crécelle !

Le vent est décidément spasmodique, presque nul hier soir il a repris de la fureur cette nuit sans qu’on sache d’où il venait au juste. Ce matin, ce serait plutôt mistral. Non, non, je ne me plains pas… l’ami Yves m’a écrit de son bord de Meuse qu’il ne cesse là-haut de pleuvoir depuis le début du mois et que ce matin il y faisait 12°.

Un message trouvé au fond de ma boîte vocale m’apprend la mort par noyade de Pierre-André Boutang. Je le connaissais par l’écran, par Deleuze, par Océaniques et Métropolis, un peu pour de vrai car il était venu au mas. Je pense avec tristesse à quelqu’un que cette mort a dû éperonner…

Lecture achevée, écrit une lettre à Alice Ferney pour lui dire qu’avec Paradis conjugal, le livre qu’elle vient de publier, elle avait réussi le pari de faire un roman à partir d’un film, Chaînes conjugales, de Mankiewicz.

Claire D* et son compagnon sont venus nous saluer à l’heure du thé. Ils repartent vers le nord après avoir passé une vingtaine de jours dans le petit mazet de Véronique. Depuis que je suis dans ce nouveau roman je regarde les gens qui passent… Se doutent-ils que je suis à l’affût de tel ou tel signe dont je pourrais gratifier l’un de mes personnages ? Aucune chance, ensuite, qu’ils se reconnaissent. Du moins, je le crois.

On était plus de trente, ce soir, dans la grande maison d’Arles pour fêter avec un peu d’avance les quinze ans d’Antoine qui, le jour dit, sera reparti aux Etats-Unis. J’eus assez étrangement avec Catherine, la jeune Américaine qui repartira bientôt, elle aussi, aux U.S.A., une conversation sur Boston où elle va parachever ses études. Et où… se déroule le deuxième chapitre de L’Helpe Mineure. Quant au pianiste Georges Pludermacher, il m’a demandé, presque enjoint, de n’en pas changer le titre. Il le trouve trop schubertien, ce titre.

Lundi 25 août – Il y a des jours comme celui-ci, tout bousculé par le vent et débordant de lumière, où je me demande comment les agités de la planète peuvent encore accéder au savoir, réfléchir au plaisir et se donner le temps de comprendre leur liaison. Tout cela demanderait une longue reconquista que rien n’annonce.

Au cours du petit-dejeuner, j’en ai pris la résolution, je ne laisserais pas trainer plus longtemps sur ma table ces papiers et ces lettres qui demandent l’aumône. Un peu de temps, s’il vous plaît, mon bon monsieur. Je savais bien que, sitôt réponse faite, j’entendrais une autre chanson. C’est tout ? Pas plus ? J’ai fait le courrier, réglé des notes, et j’ai rejoint à la table du déjeuner Christine, Louise et les trois petites. Jules et Gilles sont à Montpellier. Moi, cet après-midi, je vais pêcher dans L’Helpe Mineure.

La pêche ne fut pas mauvaise. Mais comme je suis dans les débuts d’un nouveau chapitre la mise en route exige à nouveau de multiples réglages. Les démarrages en trombe ne sont jamais bons.

Jules et Gilles sont revenus ensemble de Montpellier, ce soir. On eut à table des conversations comme je les apprécie. D’abord sur les mathématiques que les uns, à l’instar de Gilles, tiennent pour un langage quand d’autres les disent seul moyen d’accéder à la vérité dont elles seraient la substance absolue. Puis aussi sur l’architecture, l’urbanisme et la ville où la gestuelle et le fonctionalisme ont manifesté leurs excès respectifs. Et si j’apprécie de telles discussions c’est parce que Louise, Gilles et Jules par leurs recherches et par l’expression de leurs idées y témoignent d’une véritable réflexion existentielle toute truffée de questions.

Mardi 26 août – Les hasards enfantent parfois de jolies coïncidences. Au réveil, tôt ce matin, à l’antenne de France Culture je suis tombé sur quelques réflexions de Jacques Bouveresse qui n’étaient pas sans rapport avec ce que Gilles disait hier du langage mathématique. Ainsi, avant de me lever pour de bon (encore trop de vent pour aller marcher), ai-je un peu médité sur la distorsion littéraire des concepts scientifiques et sur l’argument d’autorité dont ces concepts font parfois leur garde prétorienne. Mais Bouveresse et quelques autres n’ont pas tort… Nous sommes dans une époque où il est de moins en moins nécessaire de comprendre pour approuver.

Dans Le Monde Laurent Gresslamer consacre sa chronique à une chose dont l’importance ne peut échapper à personne : “Le sein droit de Catherine Millet.” Mon dieu, dis-je à Allégretto qui poursuit la saisie de l’un des textes qu’elle a déterrés dans mon fatras de papier, qu’est devenu le sein gauche ? Et nous voilà partis sur ces mots qui, dans les textes en ligne, agissent comme des puces électroniques. Savais-je, me demande-t-elle, que le mot “fessée” est l’un de ceux qui convoquent le plus de visiteurs sur un site internet ? C’est pourquoi j’écris ces quelques lignes. Avec ce mot que je répète - fessée - pour qu’il soit bien noté. Pour voir... 

Les enfants sont repartis, nous étions seuls. Départ de très bonne heure demain matin pour Aix où Dominique opérera Christine, canal carpien de la main… droite. Nous avons cherché ce soir un film qui finissait tôt. La chance nous a permis de voir un soixante-dix ans d’âge de William Wyler, Jezebel (L’insoumise). Bette Devis y est multiple et stupéfiante, et le coup de la robe rouge dans un film en noir et blanc est un coup d’éclat.

Mercredi 27 août – Lessivé ! Nuit brève et tumultueuse, départ très matinal, je n’avais plus pris le volant depuis des semaines et me suis retrouvé sur l’autoroute déjà bien chargée de camions et de voitures. Heureusement, Christine y était allée déjà, on a trouvé sans peine la clinique aixoise et une place dans un parking proche. Pendant qu’on préparait Christine, Dominique est arrivé qui m’a fait faire le tour des lieux puis est allé se préparer lui-même. Christine est passée la première. Matinée chargée, m’avait dit Dominique. J’ai juste eu le temps de parcourir Le Monde de la veille et de lire un long article sur Florence Foster Jenkins, cette soprano américaine “célèbre pour son incapacité totale à chanter correctement” qui s’est illustrée à soixante-dix ans par un récital à Carnegie Hall qu’elle avait loué à son usage personnel, prestation qui nous avait bien fait rire quand mon frère, il y a des années de cela, nous en avait fait entendre un enregistrement révélateur des admirables couacs de la diva richissime et entêtée. Je finissais de lire quand Christine a reparu, la main droite emballée dans un gros pansement et le bras en écharpe. Peu après Dominique a reparu lui aussi, tout en bleu. Ça s’était bien passé. Et c’était nécessaire, m’a-t-il dit, car dans le canal carpien le nerf était bel et bien coincé. Nous sommes repartis avec un regard pour ceux qui n’avaient pas la chance d’enfouir la peur ou la crainte dans l’amitié qui nous avait été manifestée. Sur l’autoroute j’ai retrouvé le gargantuesque dégueulis de voitures et de camions, et la grossiereté de langage qui me vient alors au volant. Mais nous avons pris ensuite la petite route des Alpilles et retrouvé toute la beauté du monde par une superbe journée estivale. Avant midi nous étions rendus et nous avons déjeuné au jardin. 

Retour au roman. Ce soir, Jules est venu voir si sa mère allait aussi bien qu’elle et moi le disions. On est tous effondrés de fatigue.

Jeudi 28 août – C’était de ces fatigues qui vous fichent la nuit en l’air. L’insomnie m’a tout de même permis d’entendre sur France Culture  Philippe de la Génardière répondant aux questions d’Alain Veinstein à l’occasion de la parution de La nuit de l’éclipse, un fort roman, chez Sabine Wespieser. Philippe, Alain, Sabine, ah les figures aléatoires dans la géométrie de la mémoire... Je me demande d’ailleurs si Philippe n’est pas pour partie responsable de la persévérance de l’insomnie car la description très prudente et très lucide qu’il a faite de la quête philosophique de son personnage a ranimé en moi ce qui commençait à s’assoupir et en particulier d’incessantes réflexions sur la complicité de l’écriture dans les complots de la mémoire.

Christine récupère de manière étonnante. Au point que j’ai parfois la très injuste impression d’avoir subi un contrecoup qui lui aurait été épargné. Elle fait tant de choses de la main gauche que, dans le temps où elle aura retrouvé la libre disposition de sa main droite, elle sera peut-être devenue ambidextre. Allégretto a poursuivi la saisie de mes textes anciens. Et moi j’ai franchement ramé dans la seule page que j’ai pu écrire aujourd’hui.

Ce soir, à table sous le platane, nous avions Françoise et Jean-Paul avec Antoine et Pauline, Catherine la Bostonienne, et Jules. Petit souper d’adieu pour Antoine qui part demain à New York où il devrait suivre un cycle de trois années d’études secondaires. On a brassé tous les sujets possibles avec la petite gêne toujours observable les veilles d’une longue séparation. N’exagérons rien, Antoine reviendra déjà en décembre pour les congés de fin d’année. On s’est séparés assez tôt, Antoine et ses parents qui l’y accompagnent prennent l’avion pour New York demain matin.
Avant le dîner, j’avais lu cinq lignes à Catherine pour savoir si je n’avais pas commis d’erreur dans la description du Quincy Market de Boston où nous étions passés, voici plus de vingt ans, Christine et moi, et où deux de mes personnages se retrouvent.

Vendredi 29 août – C’est fou la place que voir a prise à entendre. On a vu parler un tel, on a vu chanter un autre. Ecouter, entendre, c’est old fashion. Comprendre, n’en parlons pas. L’expressif est soluble dans le visuel. J’y pensais à l’aube, dans la colline, parce que j’avais écouté à la radio les premiers échos de l’obamesque convention de Denver. Pour ce qui est de voir, les reporters avaient vu, pour ce qui est d’entendre… c’est autre chose.
Tiens, à ce propos, j’ai appris hier que McCain, dans les spots “Nobama” qu’il diffuse à la télévision, utilisait des extraits des discours où Hillary Clinton, pendant la primaire, tirait à boulets rouges sur Obama. Il me semble que pour avoir, au printemps, redouté cet usage j’avais été mal reçu par quelques-uns.

Les ouvriers posent maintenant le toit sur la maison ou villa dont nous avions vu surgir les fondations dans la colline au moment où je commençais mon roman. S’il y avait eu pari, l’enrepreneur serait sur le point de gagner. Moi, je suis loin encore de cet instant où, tradition perdue, on accrochait un bouquet à la cheminée pour célébrer la fin du gros œuvre. Mais pour la maison comme pour le roman, reste l’accastillage. Et ce n’est pas le moindre.
Ce point de la colline est celui où nous faisons demi-tour. En revenant j’ai interpellé les philosophes. Qu’est-ce qu’ils ont à rester stylites, dendrites ou, à l’inverse, à jouer au couturier mondain, au DJ pour SDF (sans difficultés financières)  ? Si philosophes ils sont et se prétendent, qu’ils le sachent… on a vachement besoin d’eux, et pendant plusieurs générations encore, pour aider les gens à comprendre le monde où ils sont, pour leur éviter de se laisser intoxiquer par les allusives promesses du marketing religieux où les intégristes d’aujourd’hui n’ont plus rien à envier aux inquisiteurs d’hier. Difficile, la philosophie ? Le clef est la même que pour la lecture, si le désir est de la partie, les portes s’ouvrent…

Bouclé le troisième chapitre de L’Helpe Mineure. Ce n’était pas le plus facile. Mais voilà, il est écrit. C’est un chapitre qui se passe à Bruxelles. Or je venais de l’achever quand j’ai reçu de Michèle H* un courriel auquel était joint un article écrit par Jean Quatremer (quel nom qu’un romancier lui déroberait volontiers !) pour Libération. Et qui commence par cette phrase : “Imaginez que de l'autre côté du périphérique parisien, l'on parle flamand et qu'à Boulogne-Billancourt, qui compterait 80% de Francophones, il serait interdit à ces derniers de parler le français au conseil municipal, sous peine de poursuites.” Suivent toute une série de réflexions du même ordre qui me paraissent bien refléter le singulier désordre là-haut…
 
Cet après-midi, pendant que je commençais à relire les épreuves, venues de Montréal, de L’année des Déchirements qui paraîtra à l’automne, Christine a relu à ma demande les trois premiers chapitres de L’Helpe Mineure pour y relever d’éventuelles embrouilles dans l’entrelacs d’évenements qui ne sont pas toujours synchrones. Ce soir, elle m’en a rendu compte et j’ai, en effet, quelques réglages à faire. Puis nous avons dîné au jardin. J’ai coupé la viande de Christine en petits cubes. C’est une chose qu’elle ne peut pas encore faire. Ce matin, quand l’infirmière était venue pour renouveler le pansement, on m’avait appelé pour que j’admire la manière dont l'incision avait été recousue. Très élégante boutonnière. C’est Manoel de Oliveira qui disait que “l’homme se distingue des animaux par la parole et la main”.

Nous avons revu The Year of Living Dangerously de Peter Weir avec une Sigourney Weaver pour laquelle, à l’époque, j’aurais bien couru en Indonésie, moi aussi. Et encore maintenant… Avec aussi, il faut le souligner, l’étonnante incarnation, par Linda Hunt, d’un photographe nain.

Pour terminer la journée, j’ai écrit le premier paragraphe du quatrième chapitre. Un petit tremplin pour mieux, demain, me lancer sans retard…

Samedi 30 août – Nuit de rêve où j’ai sombré, délicieusement accompagné par un curieux mélange sonore, échos d’un concert de musique country qui se donnait au théâtre de verdure (mazette !) du Paradou et, sur France Culture, la voix méconnaissable de Véronique Olmi qu’Alain Veinstein interrogeait du bout des lèvres sur La promenade des Russes qu’elle vient de publier chez Grasset.

Au cours de la promenade du matin j’ai pris plusieurs photos de ce qui est pour moi la perfection estivale : la Provence baignée d’un soleil levant où Mélusine et ses suivantes ont abandonné leurs écharpes de soie blanche. Je les ai toutes ratées comme si Mélusine ne voulait de traces que dans la mémoire. Mais j’en ai réussi une bonne de Christine au bord du canal de la vallée des Baux avec son canal carpien recousu.

Nagé à midi. Ça fait tant de bien et ça fatigue tellement ! Mais après le déjeuner je suis reparti dans le roman. Et à cinq heures, quand je suis descendu pour le thé (froid, c’est de saison) Christine m’a remis trois feuillets. Bonté divine, comme disait ma pauvre mère, c’était un résumé des premiers chapitres, une chronologie des événements qui s’y entrecroisent et l’état civil de mes personnages avec âges et pedigree ! Quelle précieuse feuille de route pour ne pas me tromper dans les nouveaux tumultes romanesques où je m’engage avec le quatrième chapitre.

Terminé cette journée en revoyant avec beaucoup d’intérêt Good Night, and Good Luck, histoire de nous rappeler que les démons du maccarthysme hantent toujours le monde et, s’il le fallait (mais ce n’est pas nécessaire), que George Clooney a fait autre chose que le succès de Nescafé. Entre autres au cinéma, dans l’action humanitaire et par le soutien qu’il apporte à Barack Obama.
 
Dimanche 31 août – J’avais craint un mauvais début de nuit car l’orchestre engagé pour la fête annuelle du village avait démarré fort, avec une sono bien décidée à empêcher la communauté de s’attarder à contempler le vol des chauves-souris. Ce matin petite marche comme de coutume dans colline, juste ce qu’il faut pour programmer les pages du jour.

Ce midi nos amis gardiens fêtaient l’anniversaire d’un de leurs fils. Ils étaient une trentaine qui ont déjeuné dans la cour avec joyeuse humeur et des rires sans débordements. À notre petite table, de l’autre côté de la murette, nous avons déjeuné en tête-à-tête, Christine et moi, en parlant des dispositions à prendre pour ce premier mois de la rentrée. Car cette nuit août s’en va et c’est toujours en donnant l’impression d’emporter l’été avec lui.

Même si c’est un chapitre plus court, j’ai terminé cet après-midi la première esquisse du quatrième chapitre de L’Helpe Mineure où il est question du saut à l’élastique. Christine à qui je l’ai lu à l’heure du thé n’y a pas décelé de dérapage chronologique. Je vois tout de même que je paie assez cher le plaisir de mes allers et retours dans le temps et de conduire un chœur à plusieurs voix. Soit dit en passant, je vois aussi les leçons que j’ai prises en adaptant aux rythmes de Bruno Mantovani le texte de L’enterrement de Mozart.

(À suivre)







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