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© Bruno Nuttens




Samedi, 1er août 2009 – Encore un mois basculé dans la corbeille du passé mais pas de regrets, la matinée est si belle que je passerais bien mon temps à la contempler. Comme s'il voulait m'en dissuader, l'ordinateur m'a joué des niches et je me suis perdu pendant une heure dans mes fichiers. Ce que j'avais écrit hier m'apparaissait barré de rouge. Ces caprices de la machine doivent avoir un sens mais je ne suis pas d'humeur à le décrypter. Je suis seul au mas, Christine est partie ce matin au village voisin pour assister aux funérailles de sa fleuriste préférée.

   Scandaleusement célèbre, le film que Douglas Mc Grath a consacré à Truman Capote au moment où il élaborait son fameux In Cold Blood qui lui valut tant de succès et d'argent, serait à mon sens un petit chef-d'œuvre si j'avais de la sympathie pour l'écrivain. Nous avons vu le film hier soir et si je l'ai admiré je n'ai rien éprouvé qui me rapprochât de ce personnage dont je n'ai plus jamais rouvert le livre après l'avoir lu.

   L'antidépresseur que m'a administré le pédiatre m'a bien débarrassé du dysfonctionnement respiratoire mais je me suis demandé à plusieurs reprises si, pour prix de ce bienfait, la drogue n'avait pas croqué quelques bons morceaux de ma mémoire. Je n'en pourrais juger que si je surprenais le flagrant délit. Ou si j'avais un inventaire qui me permît de cocher les absences. Et si j'en parle à l'un ou l'autre de mes visiteurs, elle ou il ne manque jamais de me dire que sa mémoire est bien plus trouée que la mienne. Merci pour la compassion mais j'ai bien vu que, dans les domaines que je ne fréquente plus assidûment, les pertes ne sont pas négligeables. Ainsi ai-je fait hier, en revisitant l'Algérie avec Madeleine, le constat des oublis d'observations que j'avais rassemblées et transcrites avec tant de soin. Et si je l'interpelle, la mémoire a l'air de me dire qu'elle trouve normal de fourrer dans le sac de l'oubli ce que je ne fréquente plus. Ça lui vaut alors quelques mots incorrects que je lui lance et qui tombent dans le vide.
 
   Claire  David qui depuis longtemps lui avait succédé m'annonce aujourd'hui la mort de Christian Dupeyron. Il avait fondé en 1985 la belle maison d'édition Papiers qu'Actes Sud avait reprise en 1987. Il avait du nez, du talent, de l'humour et des humeurs. Mais c'est d'abord un ami et un compagnon des premières années de l'aventure éditoriale qui s'en est allé.

   Ce soir, Christine  m'a proposé de revoir Vanya, 42ème Rue que je tiens pour le film le plus subtil que je connaisse de Louis Malle et un émouvant exemple de ce que peuvent devenir, dans les mains d'un tel magicien, les noces du théâtre et du cinéma. J'en suis resté aussi pantois, aussi ému et aussi transfiguré que les premières fois.

Dimanche, 2 août 2009 – Après avoir vu Vanya, 42ème Rue, je m'attendais à une nuit qui recouvrirait lentement les émotions. Au lieu de cela, insomnie et sauts de carpe. Et puis soudain éclairs et vacarme qui ont eu l'air de me dire qu'avec l'arrivée d'août l'été avait pris fin. La radio elle-même s'est éteinte pendant que je m'accrochais au récit que Daniel Mendelsohn faisait de sa vie à Colette Fellous. Ce matin, barbouillages de gris et silence même du côté des cigales. Eh oui, c'est un dimanche qui ressemble à une poche flasque et vide comme ma tête après cette nuit de tumultes et d'insomnie.

   Seize heures. J'ouvre les yeux avec l'impression que les horloges sont déréglées. C'est un autre jour, le temps est superbe, il souffle un petit vent frais, les cigales jouent du banjo avec modération. Je reconstitue lentement ce qui s'est passé. Mission finie en Avignon, Lionel Parlier est arrivé au mas en fin de matinée, une tête superbe, je ne l'avais plus vu depuis longtemps. Nous avons dévidé les bobines de nos souvenirs, reparlé du temps où il avait mis en scène Mille ans sont comme un jour dans le ciel, l'opera buffa dont Dominique Lièvre avait composé la musique et qui avait été créé à l'Opéra d'Avignon en 2000. Et tout de suite après il fut question d'Ivanovitch et Axenty, un petit opéra en un acte dont j'avais écrit le livret et Lionel mis au point la scénographie mais dont Dominique Lièvre, submergé, nous fait attendre la musique depuis longtemps. Nous avons rejoint Christine sur la terrasse pour le déjeuner et conversé d'abondance. Au café, le poids de la nuit sans sommeil est devenu trop lourd, j'ai laissé Christine et Lionel parler de la Grèce et du Bosphore et je suis monté dans ma chambre où je viens de m'éveiller. Lionel est reparti, l'été est revenu.
 
   Françoise et Jean-Paul, Pauline et Benoît, eux, sont venus souper ce soir et nous raconter leur voyage au Portugal. Ils sont partis tôt car ils étaient avec la mamé. Ça m'arrangeait, j'irai me coucher de bonne heure. Mais à leur arrivée, et c'est l'important, j'ai pu avoir un long aparté avec Françoise pour préparer les  déliements qui prendront effet à la rentrée, des déliements dont la traversée des derniers mois m'a montré la nécessité. Le moment était venu de faire la distinction entre lassitude et capacité.

Lundi, 3 août 2009 – Sinon que, vers trois heures, j'ai entendu Catherine Cusset parler assez drôlement de sa vie de Française à New York, j'ai traversé une nuit sans histoires. Mais ce matin, le ciel est de coton gris. On nous promet pourtant le retour du plein été. Il y a des jours comme celui-ci où la météorologie tient des propos très proches des promesses hasardeuses de la politique.

   Avant d'aller prendre quelques vacances en Espagne, Sylvie est passée me voir avec l'air d'être déjà à Barcelone. Je la verrais bien dans le film qu'y a tourné Woody Allen. J'ai d'ailleurs quelque tristesse de penser qu'elle n'apparaîtra pas dans celui qu'elle me consacre. Comme elle partait, Evelyne est arrivée qui, elle, m'a rendu compte de l'avancement des livres qui paraîtront après la rentrée dans la collection “un endroit où aller”. Ses soins, ses jugements et ses capacités me rassurent, les livres sont dans de bonnes mains. Et cela me rend les déliements plus supportables. Elle a partagé notre déjeuner au cours duquel Christine lui a parlé du dernier roman de Franck Huyler, Right of Thirst, dont je lui ai confié la traduction pour notre collection. À l'heure du café je les ai laissées, c'était l'heure de la  sieste. Quand je m'en suis extrait avec difficulté, vers trois heures, les cigales m'ont donné l'impression qu'elles voulaient recoudre les morceaux de ciel bleu égarés dans les bancs de nuages.

   “Les invités qui se succèdent en votre mas, m'écrit Yves, me donnent le tournis, ils m'apparaissent comme pris de cette frénésie du mouvement qui est le propre de nos contemporains.” Il ne se trompe pas sur la frénésie des contemporains mais se méprend sur mes visiteurs. À de rares exceptions près tous m'apportent, à leur rythme et à leur manière, les fragrances, les couleurs, les frémissements d'autres vies dont j'ai ainsi la réconfortante illusion d'être complice.  

Mardi, 4 août 2009 – Cesse de nous emmerder avec ton âge et tes caprices, grogne ce matin Galabru mon aîné qui, par une photo dans La Provence, tout en  allumant un cigare me regarde au fond des yeux comme il le fit un jour lointain en surgissant devant Marie-Christine et moi qui bavardions dans un bistrot de la rive droite très fréquenté par les comédiens. Pour l'âge, ça ne m'a pas choqué parce que c'était manière de parler du sien. Mais pour les caprices j'ai revendiqué le droit d'en avoir, et de les cultiver. J'ai pris pour exemple The Mirror has Two Faces, le film que j'ai voulu revoir hier soir pour retrouver une fois encore Barbra Streisand parce que, l'autre jour, What's Up Doc ? avait réveillé en moi le plaisir singulier que me donne sa beauté quand, par le regard qu'on lui porte, elle émerge où on ne l'attendait pas. J'ai tourné la page, Galabru s'est retiré dans les rugissements du mistral qui n'a pas encore permis aux cigales de s'exprimer. Je regarde maintenant le jour se composer dans ces turbulences et je me sens bien et je suis plein d'indulgence parce que j'ai passé une bonne pleine nuit d'un sommeil sans rêve archaïque et sans éprouver le besoin de monter à bord de la barque nocturne de France Culture. Mais ce matin la beauté révélée de Barbra me rappelle une femme dont mon père fut visiblement amoureux, en quoi je l'aurais encouragé si j'en avais eu l'audace et si j'avais possédé les mots justes. Elle n'était pas belle, son regard affecté d'un léger strabisme était une sorte de scalpel, et de sa voix assez rauque elle vous ficelait en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Elle avait l'air d'appeler à la possession et de s'y dérober, et silencieusement je souhaitais qu'elle enlevât mon père et me prît avec lui. Continue comme ça, me dis-je, et tu es en bonne voie pour écrire un misérable mélo !

   Pendant la sieste j'ai calmé d'un geste brusque un chatouillis sur la poitrine. Ça m'a repris sur le pied. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu un frelon de belle taille qui escaladait mes orteils. Dans ma fureur et ma peur, je l'ai estourbi et maintenant j'ai du remords car il ne m'avait rien fait de mal. Il aurait pu, certes. Mais à ce compte-là !

   Dix longueurs, un brin de cuisson à l'abri du mistral puis un petit quatre heures avec confiture et thé froid.

   Katharine Hepburn nous est apparue comme une survivante ou une miraculée dans les deux films mal vieillis de George Cukor qu'on nous a présentés ce soir, Holiday et Sylvia Scarlett. Et la présence de Cary Grant à ses côtés était plus embarrassante que complice.

Mercredi, 5 août 2009 – Les nuits ne se ressemblent pas, celle-ci fut agitée mais elle n'a pas laissé de vestiges. Au réveil j'ai retrouvé le plein été, l'immobilité de l'air que les cigales paraissaient découper en bandelettes. Christine a voulu m'emmener très tôt dans la colline. Je n'en ai pas eu le courage. J'ai fait un tour par le Collège de France, je n'en ai pas tiré grand chose car je me suis rendormi. Quand je me suis éveillé pour de bon, j'ai trouvé au pied de mon lit un plein panier de mots. Sans mode d'emploi. Je l'ai déposé près de la table où j'écrirais plus tard. Je suis descendu et au petit-déjeuner j'ai parcouru dans La Provence le récit des exploits, des accidents, des massacres lointains, des festivals et des exhibitions estivales. Puis, revenu près de mon ordinateur, j'ai été voir comment sur le sien Brigitte parlait de son installation au Pays de Galles.

   Voici le bel été remis en place, douce chaleur, vent modéré, cigales mezzo voce. J'ai fait une excursion en internétie… Il y a quelque chose d'émouvant à lire ce que tant de curieux, d'ambitieux mais aussi de solitaires, d'exilés, de naufragés voudraient faire entendre. Et je suis surpris que certains n'aient pas encore choisi d'enregistrer à voix haute ce qu'ils déposent par phrases silencieuses dans leur blog. Il arrive bien qu'on y glisse des ajouts sonores, mais je n'en ai jamais rencontré où la voix remplaçait l'écriture. Tant mieux, d'ailleurs, ce serait cacophonique !

   C'est bien  joli de se délier comme j'ai commencé à le faire, encore faut-il se relier à ce qui demeure important. C'est de quoi nous avons parlé cet après-midi quand nos amis suisses, Anik et Jean-Fred, sont passés nous voir à la faveur du petit séjour qu'ils font au Paradou.

   En vingt ans, loin d'être défait par le temps, Le déclin de l'empire américain de Denys Arcand, que nous avons revu ce soir, semble même y avoir gagné. Admirable naturel avec lequel des acteurs dont on ne connaît pas le nom maîtrisent leur rôle dans ces controverses intellectuelles et affectives d'un pessimisme qui transforme cette belle comédie en une sorte de tourbillon impitoyable.

Jeudi, 6 août 2009 – Ce matin le monde paraît arrêté, pas le moindre bruit, pas de crissement de cigale, même pas ces bribes de conversations qui parfois me viennent par le fenestron du nord. Ciel de laque bleue qu'on dirait en train de sécher. Et soudain par l'église les dix coups de dix heures semés à la volée. L'air tremble un peu, les cigales règlent leurs timbales, des courriels arrivent sur l'écran et les voisins commencent à bavarder.

   Autre surprise, et cette fois c'est au sortir de la sieste quand je crois m'éveiller demain. Il faut remettre le temps en ordre comme on le ferait d'une pièce en désordre. J'ai été nager avec cette idée mais ensuite je ne suis pas resté longtemps hors de l'eau. Evelyne m'en avait prévenu. Il tombe du feu, m'avait-elle écrit ce matin. J'ai encore passé beaucoup de temps aujourd'hui à tenter d'attraper un diable de sujet par la queue.

   Nos cousins du mas d'Auge sont passés vers cinq heures. À en juger par leurs mines, l'âge leur va bien. On a parlé de l'eau, de Jussieu, de la réforme des universités et des communications que chacun de nous doit faire prochainement dans son académie.

Vendredi, 7 août 2009 – En revoyant hier soir Les amants du Capricorne, je me suis à nouveau demandé ce que Hitchcock était allé faire dans cette galère et ce qu'Ingrid Bergman lui avait fait pour qu'il la traîtât avec tant de mépris. Et est-ce pour cela que j'ai été précipité dans un cornélien et suédois cauchemar cette nuit ? Ce matin, entre grisaille et coups de lumière, le ciel paraît avoir quelque peine lui aussi à se débarrasser de son accoutrement nocturne. De temps à autre une cigale solitaire tente de l'encourager d'un crissement vite réprimé. Et moi je relis un peu de Stegner. Il fait si peu de manières et pourtant produit tant d'effet, ce merveilleux écrivain merveilleusement traduit…

   Qu'ils écrivent comme ils veulent, comme ils l'entendent, ai-je dit à mon doppelgänger, moi je ferai à la manière qui est la mienne si je la retrouve. Et cessez de me presser. Il y a un an à peine j'écrivais les premières lignes de L'Helpe mineure !

   Avec Les invasions barbares de Denys Arcand nous avons vu, vingt ans plus tard, la fin dérisoire des utopies dont Le déclin de l'empire américain avait montré l'échec. À l'occasion de la mort de Rémy se déploie une émouvante et longue oraison funèbre d'une époque avec laquelle on se sent partir. La tendresse et parfois la drôlerie de la fable sont irrésistibles.

Samedi, 8 août 2009 – Telle une plaque sur une porte, j'ai fixé hier sur l'écran le titre du petit roman que je veux écrire pour saluer un grand bonhomme dont j'ai un jour croisé la route. Un peu à la manière de Giono dans Pour saluer Melville. Et ce titre, c'est L'orpailleur car mon bonhomme à moi avait l'art de trouver des pépites dans la poussière de la mémoire comme dans la boue des tranchées. Ce projet qui s'est précisé hier a d'autant mieux perturbé ma nuit qu'il s'est emmêlé aux impressions que m'avait laissé le film de Denys Arcand.

   Le soleil est singulièrement cuisant aujourd'hui et les cigales crissent à toute allure. Peut-être cherchent-elles à s'éventer. On recommande aux gens de mon âge de ne pas s'aventurer dehors. En sortant de la piscine où je n'ai fait qu'une demi-douzaine de misérables brasses, je me suis empressé de rentrer au mas et de monter chez moi où la clim rend l'air respirable. Et là, le fantôme de l'orpailleur a commencé à me harceler. Il voudrait savoir comment je vais m'y prendre. Est-ce que je suis sûr de bien me souvenir de l'époque où je l'ai rencontré et de ce qu'il m'a dit de celle où il a vécu ? Et si je sais ce que je pensais de lui, comment saurais-je ce qu'il pensait de moi ? Je n'ai jamais travaillé à un roman sans être ainsi pris à partie.

   Christine a voulu revoir La vie des autres qui fut une révélation cinématographique et politique lors de sa sortie voici deux ans. Sauf dans quelques longueurs qui me sont cette fois apparues, le film de Florian Henckel von Donnersmarck a conservé sa tension dramatique et toute son autorité pamphlétaire. Mais que fut cette histoire devenue, me suis-je demandé par curiosité, si internet et la téléphonie portable en ce temps-là avaient déjà existé ? En cette sorte d'histoire les changements introduits par les technologies nouvelles sont rapides et irréversibles. Le portable, c'est la mort de Maigret.

Dimanche, 9 août 2009 – Voilà longtemps que je n'avais passé une nuit aussi longue, aussi sereine, ininterrompue, sans rêve et sans avoir ouvert la radio pour oublier d'importunes angoisses. Avec ce projet de L'orpailleur je m'attendais au contraire à des querelles. Quand je me suis réveillé, ce matin, ce vieux qui avait alors l'âge qui est aujourd'hui le mien dormait encore. Comme si elles prenaient soin de ne pas troubler son sommeil, les cigales chuchotaient. Un voisin de passage au mazet de Véronique, un guitariste je crois, tousse avec discrétion au lieu de jouer. Le ciel est fort légèrement voilé, mais sans le moindre érotisme.

   De l'écriture, de la lecture, quelques brasses et du dévergondage de la pensée. Un dimanche d'août très ordinaire. Etienne est arrivé de Londres en fin d'après-midi.

   Famille et familiers, nous étions une dizaine à table, ce soir, sous le platane et aux bougies. Le ton était enjoué mais la conversation a révélé le pessimisme d'où viennent nos opinions et où vont nos idées. On a évoqué la rupture toute récente du pipeline dans la Crau et Jean-Paul a dit sa crainte que là et ailleurs la couche de poudingue, protectrice de la nappe phréatique, ait été transpercée. Un moment est venu où j'ai fait discrètement l'éloge de la philosophie selon Montaigne. Comme si nous pouvions convier sa sagesse à notre table afin de recommencer à comprendre.

Lundi, 10 août, 2009 –  Parmi les rêves tumultueux que j'ai traversés cette nuit, s'est insinué non pas un souvenir vrai comme j'ai envie de l'écrire par facilité ou paresse, mais un qui avait tant de vraisemblance que, plus tard, je croirai sans doute en avoir vécu les péripéties. D'autant que cette pièce a tout de suite trouvé sa place dans le puzzle de la mémoire. Entre deux épisodes de sommeil je me suis interrogé sur les voyages nocturnes qu'entreprend ainsi le sédentaire que je suis devenu, j'ai tenté d'en décortiquer les motifs et j'étais sur le point d'y parvenir quand une journée d'une beauté exemplaire, qui était pourtant promise à la pluie, m'a précipité hors du lit. Je me suis installé au jardin pour le petit-déjeuner. Contrairement à ses habitudes le facteur est passé de très bonne heure qui m'apportait une liasse de journaux et une lettre que j'ai lue et relue où ma vieille amie Viviane, la pédagogue la plus pointue que je connaisse, se livrait à une analyse tardive mais magistrale de L'Helpe mineure. J'ai eu l'impression qu'elle s'adressait non pas à moi mais à l'un de ces étudiants en difficulté qu'elle assiste jusqu'à leur réussite. Après, j'ai parcouru les journaux qui ne me donneraient qu'une envie, celle de trouver un ermitage inaccessible. Tout ce ratiocinage sans doute parce que j'hésite encore sur la manière de raconter l'histoire de L'orpailleur.

   Commencer un récit demande les mêmes soins que l'allumage d'un feu. Il faut préparer des brindilles, préparer du petit bois et en avoir à portée de main pour entretenir les flammes. C'est pourquoi, car je sais que tout récit peut entraîner la mort de celui qui s'y est mal pris, je vais de temps à autre relire quelques pages de Construire un feu de Jack London dont Christine a fait, je crois, la plus récente traduction que j'ai publiée en 1995.

   Je ne crois pas que cela me fût jamais arrivé… Au lieu d'écrire les choses l'une après l'autre, je passe en ce moment d'un clavier à l'autre. En prenant soin de m'interrompre quand je sens l'hésitation venir. Puisqu'il était question de feu, je dirai donc que j'y ai plusieurs fers. Ainsi suis-je aujourd'hui passé de L'orpailleur à l'une des nouvelles que Brigitte avait exhumées de mes archives et dont elle avait saisi le texte, puis aux Carnets et ensuite retour au roman.

   Cet après-midi, entre deux petites rafales de tramontane, par le fenestron j'entends le guitariste qui s'est installé dans le mazet de Véronique. Il joue avec discrétion et talent. Je me souviens de lui, il porte le même prénom que moi, il est professeur au Conservatoire de Cologne, et il était venu jouer l'an dernier chez une autre voisine qui nous avait invités à l'entendre dans un récital tout de mémoire qui allait de la musique baroque à la brésilienne. En ce moment, quand le vent se tait, je l'entends qui joue une fantaisie de Bach. Il s'arrête, ajuste, reprend. C'est un enchantement et c'est si proche de l'écriture…

Mardi, 11 août 2009 – La nuit n'a pas interrompu l'été apollinien que nous avons depuis juin. Il faisait chaud au coucher, doux au lever. Et il n'y a de variations, mineures, que dans les vents modérés dont la girouette est capricieuse. Pendant le petit-déjeuner je me suis mis à compter le nombre de verts que j'avais sous les yeux dans le jardin. Arrivé au dix-neuvième j'ai perdu le fil et me suis aussi perdu dans une réflexion sur l'irrésistible besoin que nous avons parfois de comptabiliser ce qui nous fait différents de ce qui nous entoure. Chez moi, chez vous, chez eux. Et je reviens toujours au même constat, à savoir que rien ne me dissemble plus que moi-même.

   Une mode paraît surgir qui consiste à installer des ruchers en ville. Pendant la guerre, mes parents, mon frère et moi, nous occupions un petit appartement au premier étage d'une modeste maison. Et sur la minuscule terrasse, mon père avait installé deux ruches qui, bon an mal an, donnaient environ vingt-cinq kilos de miel chacune. Ces cinquante kilos d'un miel qui se vendait alors au prix du beurre nous ont permis, par trocs, de ne pas trop souffrir de la faim. Jamais nous n'eûmes la moindre piqûre. J'ai raconté ça à mes petits-enfants qui ferment les yeux, serrent les lèvres et se crispent au moindre bourdonnement. Sans succès.
 
   Quelques longueurs, une douzaine je crois, un rien de cuisson solaire et un petit quatre heures avec des confitures. Puis retour aux textes. Pas belle, la vie ? demandait une voix du voisinage que je n'ai pas identifiée. Non, ai-je grogné, non pas vraiment belle quand j'entends les banquiers défendre la reprise de leurs combines, justifier les produits financiers et parler de bulles comme s'ils jouaient avec un chalumeau et de l'eau savonneuse, non quand je lis que Aung San Suu Kyi est placée en résidence surveillée pour dix-huit mois, non et non quand je vois les ravages du  typhon Morakot. Mais oui, très belle quand je contemple le grand idéogramme que l'ombre du platane projette sur le mur roux de la bergerie en fin de journée.

Mercredi 12 août 2009 – Le mistral n'est pas excessif quand il rend supportable l'air très chaud, comme hier. Mais quel besoin avait-il de festoyer toute la nuit ? Ce matin je titubais un peu. Je me suis rendu compte que nous étions à trois jours du 15 août, une date à laquelle souvent, avec des orages à la clef, tout bascule, l'année, le temps, les rythmes. Et pourtant il n'est encore d'autres signes que de sérénité.

   Quand j'étais en âge d'apprendre (ne le suis-je encore ?) on m'enseigna qu'il fallait rester maître de ses émotions, se montrer lucide dans ses raisons et rigoureux dans ses décisions. Je ne saurais décrire les plaisirs que j'eus à inverser les termes de cette triade. Ni dire ceux qui me viennent quand je m'en fiche complètement.

   Le mistral s'est atténué vers midi. Aussitôt la température a bondi. Ce n'est pas le temps idéal pour écrire. Je bricole, corrige, recopie et me garde de céder à de soudaines envies de tout effacer. Je crains la rancune dont je m'accablerais. Quelques longueurs de piscine me calment.

   Dans Vue cavalière (The Spectator Bird) de Wallace Stegner que je relis en ce moment, je retombe sur une phrase que j'avais soulignée lors d'une première lecture. “Ruth me répète au moins une fois par jour que les vieillards ou les gens qui prennent de l'âge tendent à se retrancher du monde, à se replier sur soi, à n'écouter que leur propre avis, à s'ériger en donneurs de leçons et jeteurs d'anathèmes. Et qu'ils doivent s'en garder.” Bien, bien, je m'en garderai. Si je peux.

   En consultant le catalogue de nos DVD nous avons eu la soudaine envie, Christine, Etienne et moi, de revoir Le clan des Siciliens d'Henri Verneuil. Eh bien, quarante ans après, pas une faille, travail d''artiste et de professionnels, suspens intact.

Jeudi 13 août 2009 – Ce qu'il me plombe, ce rendez-vous avec le dentiste en cette matinée d'une journée qui est annoncée comme l'une des plus chaudes de l'été ! En attendant l'heure d'y aller je parcours la presse du matin et j'y vois se manifester l'usage inconsidéré que les gens du pouvoir font de menaces qui pèseraient sur la santé publique. Ne nous occupons que de nos masques et du tamiflu. Ça détourne l'attention du sort de ceux qui, les uns après les autres, perdent leur emploi… Eh bien, voilà une de ces journées que je commence en maronnant !

   “J’adore quand tu maronnes dans ton grenier, m'écrit Olga aussitôt qu'elle m'a lu. Je vois dans tes rouspétances un signe de bonne forme.” Elle n'a pas tort. Quand la forme n'y est pas, je peste sans le manifester. Sinon à Christine avec qui j'ai des relations qui de plus en plus me paraissent être de la même étoffe que celles de Stegner avec sa femme…

   Ni Christine ni moi ne nous souvenons d'un pareil été, aussi souverain et aussi agréable… pourvu qu'on puisse et sache profiter de l'ombre et de l'eau. Quand on accède à la route par le chemin qui vient du mas, c'est évidemment une autre chanson, les aoûtiens défilent et se croisent, et je n'aimerais pas être des leurs. Pour le reste, on le devine, août a déjà un petit parfum de rentrée avec le déferlement des nouveaux livres. Ces signes, je ne veux pas les voir, je suis et j'entends rester dans la bulle de l'été. 

   Ce soir, nous avons fait voir à Etienne La couleur du mensonge de Robert Benton, cette libre adaptation du roman de Philip Roth que, contre l'avis de quelques beaux esprits, je continue de trouver très réussie. J'ai revu avec bonheur “ma” scène culte que, plus tard, j'ai fait repasser à l'écran de l'ordinateur, celle où l'on voit de nuit, à travers les vitres, Anthony Hopkins (Coleman Silk) entraîner dans la danse Gary Sinise (Nathan Zuckerman) et y révéler une grâce bouleversante.

Vendredi 14 août 2009 – Douceur de la nuit au cours de laquelle j'ai entendu courir sur le toit un animal qui me parut moins léger qu'un chat… Maintenant que je n'utilise plus de somnifère, j'ai retrouvé l'art de rêver qui souvent me transporte dans une ville que je reconnais sans pouvoir la nommer et où je croise parfois la passante de Baudelaire… O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! Et ce matin le temps reprend où je l'avais laissé hier soir. Calme, plein, tiède et très discrètement ourlé par les cigales. 

   Ce matin aussi est arrivé par colis rapide le singulier petit vélo d'intérieur que m'avait commandé Christine. Il est plus petit qu'une machine à coudre électrique et il permet d'entraîner alternativement à l'effort les bras et les jambes. Après quoi on le range sous une table. Me voilà mis au défi de me remusculer un peu.

Samedi 15 août 2009 – Jules était arrivé hier avec Justine et Félix à l'heure du souper. Pendant le repas, Justine que nous interrogions sur un stage qu'elle venait de vivre en montagne nous a parlé des chiens de berger avec beaucoup plus de passion que des moutons. Quand il a jugé que le temps était venu ou parce qu'il en avait assez, Félix l'a entraînée vers la… bergerie où nous avons installé notre ancien téléviseur afin qu'ils puissent visionner les cassettes que Christine y a rassemblées pour les enfants. Alors Jules s'est mis à nous raconter les vents et les marées qu'il avait traversées cette année. Après quoi il a discuté avec Etienne des usages politiques comparés de France et d'Angleterre. En l'écoutant, je me suis dit une fois encore qu'il eût fait le remarquable professeur dont il a le titre universitaire. Un peu après dix heures, je suis monté pour me livrer à une heure d'exercice sur mon vélo d'intérieur. Et j'ai sombré dans une nuit si chaude que même le drap était de trop.

   Très tôt réveillé ce matin, j'ai tenté de retrouver les sentiments que je réservais à mes parents quand j'avais l'âge qu'ont aujourd'hui mes enfants. Mon doppelgänger qui est en ce moment d'humeur très agressive, m'a remis sous le nez deux évidences. D'abord qu'entre eux et moi j'avais établi une distance de mille kilomètres par mon exil volontaire dans le Sud. Et ensuite qu'à l'occasion de nos rares retrouvailles je trouvais un peu trop démonstratifs les commentaires qu'ils me faisaient sur leur vieillissement.

   Le voilà arrivé ce quinze août, sans que le temps varie ! J'ai dû couvrir d'une serviette éponge le dossier du fauteuil où je suis installé, torse nu, pour écrire. Eh bien, profites-en, me glisse le doppelgänger avec l'air de dire que je ne reverrai pas de sitôt pareil été, et même pourrais n'en revoir jamais de semblable. Les cigales s'en mêlent qui font le bruit qu'on entendait jadis, avant le temps des ordinateurs, quand on entrait dans une salle de presse bruissante de cliquetis. Oui, oui, mon vieux, profite !

   Jules est reparti de bonne heure avec ses enfants qu'il conduit chez d'autres grands-parents. De tels déplacements m'inquiètent quand, à l'heure des informations, je vois à la télévision les chenilles processionnaires qui descendent vers le sud et croisent celles qui déjà remontent vers le nord. J'ai toujours pris ce spectacle comme signe indéniable de la folie des hommes. À laquelle j'ai commencé à prendre ma part en un temps où elle n'était pas si visible et pourtant prévisible, un temps où Trenet chantait les charmes de la nationale 7 et où l'on s'arrêtait aux bonnes adresses des routiers. 
 
   Etienne est parti rejoindre Jules et Valérie avec lesquels il va faire un voyage en mer d'une quinzaine de jours. Sur le bateau que Jules a récemment acquis et que, pour le distinguer du voilier qu'il n'est pas, j'appelle le paquebot.

Dimanche 16 août 2009 –En ce matin d'un somptueux été qui se déroule sans un pli, règne un silence peu ordinaire sans doute dû à ce double dimanche que nous a valu l'Assomption d'hier. Pendant que Christine allait faire dans la colline la promenade qui était la nôtre autrefois, je l'ai faite au mas en pédalant sur mon petit engin devant la fenêtre.

   Après trois mois d'interruption de nos rencontres, Dominique est revenu au mas ce matin et nous avons repris débats et controverses sans bien comprendre pourquoi nous avions attendu si longtemps avant de nous revoir. Rentrée du village, Christine s'est jointe à nous. Nous avons commencé par quelques considérations sur le stress et l'usage bénéfique que je fais de l'antidépresseur. Puis Dominique nous a parlé de sa lecture récente de la Lolita de Nabokov et des questions qui lui étaient venues. Aussi lui ai-je parlé du livre posthume d'Annie Leclerc, Paedophilia, que je publierai bientôt à l'initiative de Nancy Huston. Occasion, et nous ne l'avons pas manquée, de faire dans ce débat le procès de l'odieux principe du tiers exclu à quoi pourtant nous renvoient sans cesse les injonctions politiques du pouvoir et de l'économie en mal de croissance. La crédulité rend la crédibilité inutile, ai-je dit. L'une ne fait de l'autre qu'une bouchée. Mais midi l'injuste a obligé Dominique à repartir pour Aix. Non sans avoir promis de revenir bientôt. Cette visite m'a convaincu que j'allais mieux que je ne l'imaginais.

   L'orpailleur a fait aujourd'hui quelques pas, c'est-à-dire quelques pages. Que je me suis relues de mémoire en accomplissant quelques longueurs à la piscine. Les phrases qui tiennent l'eau sont les bonnes, me disais-je avec un peu de sottise. Mais pas question de s'attarder ensuite au soleil sans courir de risques. Et l'on nous annonce plus chaud encore demain. C'est décidément un été pas comme les autres.

   J'ai revu ce soir et fait voir à Christine Saraband, le film testamentaire d'Ingmar Bergman. Ce condensé de passions révolues et de craintes de la mort tire sa grandeur et sa force de la manière dont les acteurs, Liv Ullmann et Erland Josephson en premier, interprètent les angoisses et les hantises qui n'ont cessé de fournir leur substance et leur rythme aux créations du maître suédois. Je crois que nous avons eu tort de regarder ensuite les bonus qui, pour intéressants qu'ils sont, déconstruisent l'œuvre.

Lundi 17 août 2009 – La nuit avait été très agitée mais sans que Saraband parût être mêlé aux petits séismes. En revanche, pour la sieste qui s'est anormalement prolongée, à peine avais-je fermé les yeux, je me suis retrouvé sur le plateau d'Ingmar Bergman avec l'irrésistible Liv Ullmann que l'âge rendait encore plus belle. Je lui ai raconté que l'insigne auquel j'étais le plus attaché était celui que la Suède m'avait attribué jadis pour l'intérêt que je portais à sa littérature. Dans ce rêve confus aucun titre ne me semblait plus prestigieux que celui de chevalier de… l'Étoile polaire. Il m'a semblé qu'elle haussait les épaules et je me suis réveillé. Les acteurs sur l'écran ne voient jamais leurs spectateurs. Et pourtant, dans Saraband, Liv Ullmann se tourne à plusieurs reprises vers eux pour les prendre à témoin.

   De son pays mosan, Yves m'écrit qu'il a vu hier les hirondelles se rassembler et partir vers le sud. Comme elles sont capables de voler à plus de cinquante kilomètres heure elles devraient passer ici ce soir ou demain. Je n'ai encore rien vu venir. Peut-être font-elles halte dans des granges de charme. Ou alors, compte tenu du temps idéal qui persiste, forte chaleur et très léger vent, y font-elles une longue étape. Ici je n'en vois aucune. De toute manière, avant cinq heures, ça ne bouge guère. Même les enfants ne crient pas et les cigales se contentent de siffloter très très légèrement.

   Le pédiatre est passé vers huit heures pour vérifier les niveaux et les pressions. Vite fait, bien fait et le peu de temps dont il disposait, nous l'avons consacré à nous indigner encore un peu plus des inquiétudes que l'on fiche aux gens avec des menaces d'épidémie et de pandémie pour s'assurer de leur docilité par la peur.

   Nous nous étions promis pour les prochaines soirées de nous faire un petit festival Ingmar Bergman et comme nous commencions tard, ce soir, nous avons choisi de revoir un film assez court, à peine quatre-vingt-dix minutes, Sonate d'automne, qui fut tourné vingt-cinq ans avant Saraband. L'insoutenable confrontation de la mère (Ingrid Bergman) avec la fille (Liv Ullmann) a en effet la forme et les rythmes d'une sonate, mais une sonate frénétique, et elle n'a de l'automne que les merveilleux paysages qui, à l'arrière-plan, contrastent avec la violence de ce règlement de comptes. Et comment ne pas voir dans la mise en scène scrupuleuse le féroce talent avec lequel Ingmar Bergman mêle le vie de ses personnages à celle de ses actrices ?

Mardi 18 août 2009 – Nu sur mon lit à cause de la chaleur, je n'ai cédé au sommeil que fort tard dans la nuit car je voulais entendre sur France Culture la première partie de La grande traversée, que Pierre Assouline a consacrée à Simenon. C'était une première partie dévolue aux débuts liégeois de l'écrivain. J'en suis revenu plus convaincu que jamais… cet excellent romancier reste, post mortem, un personnage insupportable qui ressasse indéfiniment les mêmes mensonges et les mêmes platitudes sur sa vie en prenant soin d'en contourner tous les épisodes compromettants.

   Ce matin assez tôt, pour la première fois depuis longtemps, je suis parti faire avec Christine le tour que nous avions l'habitude d'accomplir dans la colline avant que des embarras pulmonaires ne m'en empêchent. La sagesse eût été de m'y remettre progressivement mais par défi je suis allé jusqu'au bout. J'eus l'impression d'accomplir un exploit mais je compris que c'était dérisoire. J'ai donc gardé pour moi la sourde émotion que me donnaient, en cet été sans pareil, les retrouvailles avec le paysage virgilien.

   La température bat encore des records aujourd'hui. Les cigales elles-mêmes paraissent étouffées par la chaleur. En m'éveillant de la sieste je me suis aperçu que j'avais dormi plus de deux heures. Je venais de m'ébrouer quand Madeleine est apparue, svelte et superbe dans une longue robe noire. À un moment de la conversation, qui avait jusqu'alors porté sur les photos et leurs expositions, il fut question de tendresse et des multiples sens que le mot peut avoir. Et de toutes les couleurs et de toutes les formes qu'il peut prendre selon les circonstances où l'on donne, reçoit ou partage la disposition qu'il désigne.
 
   Ce soir, afin de poursuivre notre retour dans l'œuvre de Bergman, nous avons regardé Cris et chuchotements. Nous n'aurions pas dû. C'était trop somptueusement morbide.
 
Mercredi 19 août 2009 – À peine l'avions-nous entreprise, ce matin, j'ai renoncé à la promenade avec laquelle j'avais renoué hier. Une asthénie soudaine, et demi-tour. J'ai beau aimer la chaleur, l'importance de celle-ci et sa persistance n'ont sans doute pas le meilleur effet. Même si, quand je les lis ou les entends, les conseils donnés au troisième âge me poussent à la compassion. Comme si j'étais au-dessus de ça. Les pauvres vieux, mon dieu…  Sinon quoi ? Un effet collatéral des films de Bergman ? Christine me dit avoir eu sa nuit perturbée par Cris et chuchotements. De surcroît, ce matin, je suis entraîné par une réflexion inquiétante sur la mémoire. Je mesure, très approximativement, le nombre considérable de gestes quotidiens qui relèvent de l'automatisme, et j'anticipe le désarroi où je serais si s'évanouissait cet automatisme dont la mémoire serait bien incapable de retrouver les procédures.

   Louise nous appelle de Paris où elle occupe notre appartement avec les siens et elle nous décrit le plaisir des trois petites filles qui vont découvrir la ville. Par un message envoyé de son paquebot, à la faveur d'un mouillage dans la baie de Calvi, Jules évoque une navigation nocturne en compagnie des dauphins. Pour l'instant, de Françoise je n'ai plus de nouvelles. Elle doit être chez les Arditi en Grèce. Voilà pour les enfants. Et sans doute parce que je pense à eux et aux petits-enfants, je m'insurge à nouveau et tout aussi inutilement quand j'entends l'homme d'affaires qui est aux commandes de l'Éducation nationale annoncer que trois élèves contaminés (i.e. enrhumés) justifieront la fermeture d'une classe et peut-être même de toute l'école. Mères de famille, vous apprendrez à vous démerder !

   Revenue de ses vacances romaines puis galloises, dont elle a fait de belles relations sur son blog, Brigitte a repris aujourd'hui l'habitude de la visite hebdomadaire au mas. Elle avait beaucoup à me raconter, j'avais beaucoup à lui dire. Notre conversation devait ressembler à un fourre-tout. Après le déjeuner, pris dans la cuisine, à l'ombre des gros murs, elle a repris la saisie d'un de mes romans impubliés qu'elle a exhumés. Et moi j'ai sombré comme chaque jour dans une sieste dont je sors toujours avec l'impression que la journée commence. Après, je l'ai invitée à regarder avec moi quelque épisodes de la longue série À la Maison Blanche dont Sylvie m'a offert l'intégrale. Qu'aurait dit Mitterrand, lui qui était fana de Dallas au point d'en rejouer des épisodes avec Mazarine, s'il avait pu voir cette série sur l'exercice présidentiel où Martin Sheen est si exceptionnel que je n'en veux plus rater un chapitre ? Brigitte et moi, nous nous sommes longuement entretenus de la construction dramatique, de l'art du dialogue et des rythmes alternés dans cette comédie à rebondissements. Il me semble d'ailleurs que la série est à ce point réussie qu'elle renouvelle (avec quelques autres que je ne connais pas) le grand genre du feuilleton qui a si bien fertilisé l'art de la narration littéraire.

   Brigitte nous avait laissé le DVD d'une délicieuse comédie galloise, L'Anglais qui gravit une colline mais descendit une montagne. C'est de Christopher Monger et ça date de 1998. Nous l'avons regardé avec un paisible plaisir. 

Jeudi 20 août 2009 – Les rêves tumultueux que je fais désormais chaque nuit m'apparaissent au réveil comme autant de romans que j'aurais pu écrire. Et L'orpailleur les regarde d'un mauvais œil. Ce matin nous sommes repartis dans la colline, j'ai fait mieux que hier mais moins bien qu'avant-hier. Et pourtant l'air était d'une fraîcheur exquise et la lumière couvrait les lointains d'un très léger vernis qui en faisait scintiller toutes les formes. Pour ne pas me monter la tête et m'imaginer sottement que cette petite promenade était un exploit, il m'a suffi d'observer Christine qui piaffait discrètement, elle qui a besoin de grands pas, d'une cadence et de longues distances. Elle me soutient, et moi je la retiens.

   Après la douceur matinale, la température s'est remise à grimper, on annonçait que cette journée pourrait battre des records. Je me suis tenu dans les murs et j'ai poussé L'orpailleur une page plus loin. Je m'en suis récompensé par quelques longueurs plus flottées que nagées. Et ce soir Malek, qui est venu passer quatre jours au mazet, a partagé notre souper sous le platane. La température avait baissé, les cigales nous ont fait une petite sérénade puis se sont tues et nous étions l'un et l'autre contents de nous revoir. Pour que ça se passe bien, ce genre de rencontre, il faut en avoir envie et s'accorder dans les rythmes. Or Malek est un homme posé dans la réflexion, il n'hésite pas à prendre le temps qu'il faut pour approcher une idée par petites touches ou pour démonter un argument, et dès lors il mange à ce rythme. D'où vient que nous nous ressemblions si peu et nous entendions si bien ? C'est un mystère que je n'ai pas envie d'éclaircir, je préfère en jouir. Nous avons un peu, mais très peu, évoqué le Festival panafricain d'Alger qui s'est tenu en juillet mais qui n'a eu ici aucun écho et dont personne n'a entendu parler. On a échangé quelques impressions de lectures, Malek nous a décrit et expliqué le ramadan qui commence samedi, et puis, Dieu sait pourquoi (mais le sait-il ?), le concept de l'éternité a chassé tous les autres sujets de conversation. Éternité, mot sans synonyme, sans étymologie révélatrice, qui pour les uns désigne ce qui n'a ni commencement ni fin, pour d'autres ce qui a un commencement mais pas de fin, et pour d'autres encore, dont je suis, une fiction inspirée par la notion d'infini. Éternel voyage ou éternel retour ? Un repère, une norme ou une réassurance ? Un article de bazar religieux ou un fantasme ? “L'éternité c'est long, surtout vers la fin”, disait Woody Allen avec beaucoup d'à-propos. J'en suis revenu à cet éblouissant petit essai de Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier que j'ai publié en 1981 dans la belle traduction de Philippe Bouquet. Car c'est cela, pour moi, l'éternité : la chimère née d'un besoin de consolation !

Vendredi 21 août 2009 – Pour permettre à Christine de marcher comme elle aime et lui éviter de trottiner à mes côtés, je lui ai affirmé que je n'avais pas envie de sortir ce matin. Sitôt qu'elle a disparu je me suis mis à faire des centaines de pédalages sur mon petit vélo. Nouvelle journée de canicule en perspective.
 
   Programme minimum : écriture, sieste, nage. Et de temps à autre une petite dose de Maison Blanche. Sémillante dans sa robe blanche et cintrée, Michou très en retard sur son âge, est arrivée en fin d'après-midi, pas seule évidemment, jamais seule. Censure de la mémoire. Au souper sous le platane, avec irruption des premiers moustiques agressifs de l'été, inventaire de la fécondité des familles respectives et distribution de brevets et mérites. À dix heures, premier à me lasser de mes propres lazzi, je feins la grande fatigue (j'y ai du talent), je remonte chez moi et je relis ce que j'ai écrit aujourd'hui. Puis je bouquine un peu, et voilà que je tombe sur une citation de Victor Hugo : “L'imagination c'est l'intelligence en érection.” Bonne chance, L'orpailleur ! Allons, me dis-je, une dernière rasade de Maison Blanche avant d'aller au lit. Au lieu d'une je m'en accorde trois et je vais me coucher beaucoup trop tard. J'ai des comptes à régler avec Sylvie qui m'a fait un cadeau si délicieusement empoisonné.

Samedi 22 août 2009 – Pareil à un ivrogne qui rentre chez lui en cassant les portes, le mistral a surgi dans la nuit et m'a réveillé chaque fois que j'avais l'impertinence de m'endormir. Pas question, ce matin, de prendre le petit déjeuner au jardin et d'y lire la presse. On s'entasse à la cuisine et, un coude sur ma pile de journaux, embrumé par l'insomnie, je préviens que rien ne me détournera de ma lecture. Mais si, mais si car les conversations me submergent et m'empêchent de lire. Michou et son second annoncent qu'ils iront aujourd'hui voir les expositions photographiques d'Arles.

   Pour me dérober le mieux possible à la canicule, j'opte pour l'alternance par petites doses de lectures, écriture, projections. Avec deux moments importants, la sieste qui est le temps privilégié pour les extravagances de l'uchronie et la nage où je découvre la volupté d'être caressé par le mistral chaque fois qu'on émerge d'une eau à trente degrés. Frissons incomparables.

   Quand Michou est rentrée d'Arles, je lui ai proposé de regarder en soirée Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen qu'elle regrettait de n'avoir pas encore vu. Je voulais que ce fût un plaisir, ce fut un drame. Elle a insisté pour voir le film en version française, ce qui enlevait tout esprit à la comédie. J'ai installé la version française et j'ai quitté les lieux. Je suis monté chez moi et j'ai regardé quatre épisodes de À la Maison Blanche.

Dimanche 23 août 2009 – Le mistral a baratté la nuit sans faire tomber la température. Ce dimanche matin, tout le monde a l'air las, même les cigales. En fin de matinée, Michou est passée me voir dans mon grenier. Avec le désir de dénouer les nœuds de la veille. Je lui ai fait découvrir Wallace Stegner et recommandé de commencer par la superbe et longue nouvelle intitulée Guide pratique des oiseaux de l'ouest. Je commence par en relire quelques lignes. Il ne faut pas très longtemps pour retrouver le sentiment que Ruth c'est Christine et lui c'est un peu moi.

   Malek est venu déjeuner avec nous, lui et moi nous sommes isolés dans une conversation sur deux écrivains aussi dissemblables que possible, Brice Parain (Joseph) et Louis-René Des Forêts (Le bavard), puis Christine l'a conduit à la gare d'Arles où il reprenait le TGV pour Paris.

   Pour le reste, la journée a passé sans laisser de ces sédiments que j'aime palper, humer et consigner. Sauf une très belle lettre de ma fille Françoise, reçue par courriel. Le soir, pour éviter toute controverse, j'ai proposé à nos hôtes qui s'en vont demain de voir Fauteuils d'orchestre de Danièle Thompson. Mais je me suis ensuite couché avec une tête tumultueuse. Mon dieu, que de temps perdu où j'aurais pu écrire !

Lundi 24 août 2009 – Le mistral s'est affalé hier soir, la nuit fut silencieuse, une nouvelle et très belle et très chaude journée éclôt. Je ne supporte pas que des gens qui ont raté leur vie s'en prennent à la mienne. Les jeux sont faits depuis longtemps. Hélas, je suis un sismographe… Bref, pour commencer la semaine, la dernière d'août, il me faudrait ordre, calme et sérénité. La volupté est ailleurs.

   Je regarde soudain mes doigts sautiller sur le clavier. L'ordinateur n'a pas seulement envoyé les machines à écrire à la brocante, il a aussi supprimé, sauf dans quelques rares fonctions, la profession de dactylographe. Aujourd'hui nous sommes tous des dactylographes et nos enfants y sont plus habiles que nous qui avons dû nous convertir.

   Installé dans mon grenier où je passe le plus clair de mon temps à faire entrer le monde, j'ai l'impression d'être un clown du style de Grog qui déplaçait le piano pour le rapprocher du tabouret.

   J'avais un vague mais beau souvenir de Hope and Glory (La guerre à sept ans) de John Boorman, l'ennui est venu en le revoyant ce soir. Qui trop en fait n'a plus d'effet… Je me souviens de nos rencontres et de l'impression que Boorman m'avait déjà donnée de n'être compatible qu'avec certains de ses films.

Mardi 25 août 2009 – La température était fraîche et les lointains tout en nuances quand nous avons fait aux deux tiers la promenade dans la colline, ce matin. Je n'aime guère les nuages mais aujourd'hui ils étaient vénitiens. Occasion de m'apercevoir à nouveau qu'échanges et conversation me libèrent de ce fichu stress qui, dans le silence, prolifère comme les algues qui étouffent la flore sous-marine.

   Matinée épistolaire. Lettres et courriels qui attendaient depuis si longtemps, c'est-à-dire quelques jours…

   Après le déjeuner, j'ai à nouveau fait une de ces siestes dont je sors avec colère parce que je crois au réveil être coupable d'une honteuse et grasse matinée. On nous annonce la pluie, pour cette nuit et demain. Et notre microclimat, qu'en fait-on ?

   À l'heure du thé, Françoise est venue avec Antoine et le couple qui s'occupe de lui aux États-Unis. Quelle veine il a ce garçon ! Ce sont des gens calmes, ouverts, sympathiques. Elle en particulier avec qui j'ai plus longuement parlé, retrouvant par magie mon anglais de conversation. Mais lui aussi qui m'a glissé que l'art du non est fondamental dans l'éducation. Limits, m'a-t-il glissé avec regard vers Antoine, lequel se métamorphose singulièrement bien.

   Ce soir, au lieu de regarder un film, j'ai montré à Christine, sur grand écran, trois épisodes de À la Maison Blanche pour qu'elle comprenne comment on peut s'y laisser prendre. Mais j'ai senti qu'elle ne s'y laisserait pas prendre.

Mercredi 26 août 2009 – La pluie annoncée avec certitude et fracas ne s'est manifestée ni cette nuit ni ce matin. Mais je me suis levé avec un tel poids, anomique et innommé, que j'ai rapidement fait demi-tour dans la promenade que nous avions commencée. J'ai parfois l'impression, et plutôt même la sensation, que je détiens une terrible nouvelle dont je ne sais rien encore.

   Lecture de la presse. Jamais dans l'histoire récente la gauche ne s'était trouvée dans une telle situation, dénaturée par les siens et pillée par les autres. La rentrée a commencé avec trois mots : bonus, malus et virus. Mais derrière les jongleurs et les illusionnistes s'entassent des muets qui devraient bientôt donner de la voix. Mon dieu, qu'ai-je à faire de tout cela où, en vérité, je n'ai plus rien à faire ? Cela ne ressemble-t-il pas au vain et sot appel : et moi ? et moi ? et moi ? Il me semble que si j'avais encore un rôle aux affaires, je plaiderais pour la décrue et la décroissance. Toutes affaires cessantes.

   Deux paragraphes écrits ce matin comme si c'étaient deux marches à gravir pour accéder à une journée où le ciel est gris et l'air pesant. Je vais commencer par une lettre à ma nièce Isabelle, c'est son anniversaire. Mais elle a beau courir, dieu merci, elle n'atteindra pas mon âge avant quelques décennies.  

   Brigitte est venue avec qui, entre dix autres choses, nous avons parlé de la rentrée scolaire prochaine, de l'usage de la peur dans la stratégie politique, de quelques auteurs que nous aimons et de la série À la Maison Blanche. Et soudain, avec fracas et grosses pluies, les orages traditionnels du 15 août ont éclaté avec dix jours de retard. Il semble que ce ne doive être qu'un bruyant et court passage. Ce soir le calme est revenu, l'air est tiède et les étoiles scintillent dans le ciel.

   Nous avons voulu revoir L'attentat d'Yves Boisset, un film de 1972, basé sur l'affaire Ben Barka qui datait de 1965. Ce qu'il en reste dans le film suffit à faire remonter l'indignation qu'on ressentit alors. Mais cette relation de l'événement me paraît aujourd'hui bien laborieuse.
 
Jeudi 27 août 2009 – La nuit fut plus fraîche, seul signe du passage orageux d'hier. Ce matin, la température remonte vite et le ciel est d'un bleu italien. J'ai entendu Christine qui partait seule se promener comme je l'y avais engagée. Je ne me suis pas levé tout de suite, j'ai écouté à la radio des commentaires sur la mort de Ted Kennedy. Il me semble que Jacqueline Kennedy avait un jour fait devant moi un commentaire très bref et assez affectueux sur ce beau-frère dont la disparition enlève aujourd'hui à Obama un appui sérieux. Puis je suis descendu pour prendre le petit-déjeuner avec l'une ou l'autre des trois petites Montpelliéraines qui étaient arrivées hier soir et qui nous avaient au souper fait d'enthousiastes descriptions de la semaine qu'elles venaient de passer à Paris, avec leurs parents, dans notre appartement de la Contrescarpe. Et en particulier de leur visite au Louvre où, d'évidence, les antiquités égyptiennes les avaient bien plus passionnées que l'ambigu sourire de la Joconde. Mais elles ont eu le privilège d''être amenées par je ne sais quel expert devant quelques toiles allégoriques et Le radeau de la Méduse paraît leur avoir laissé une forte empreinte. Ce matin, seule Irène, la cadette, levée la première, s'était installée à la table mais, barbouillée de Nutella, elle paraissait n'être pas encore sortie de la nuit. Je suis remonté et, comme je traverse à nouveau un mauvais passage, j'ai appelé le pédiatre pour lui demander de venir un jour prochain avec les poches pleines d'antidépresseurs à la vanille, à la framboise et au chocolat. Je me disais, mais ne le lui ai pas dit car il a d'autres chats à fouetter, que ce stress est sans doute une manifestation de la culpabilité qui m'a été inoculée dans le très jeune âge par une mère qui ne cessait de me répéter que mes écarts et désobéissances me conduiraient à connaître le sort du Titanic.
 
   Il m'avait semblé percevoir à l'instant un froissement dans l'air et voilà que le glas, pour une âme envolée, dépose ses tristes pétales sur le village…

   Décidés à poursuivre notre rétrospective Bergman, nous avons revu ce soir Les fraises sauvages, un film qui a maintenant plus de cinquante ans et qui nous avait laissé un bel et grave souvenir. Celui d'une bulle d'exceptionnelle mélancolie avec Victor Sjöström dans le rôle d'un vieux professeur égoïste et tendre qui, entouré de spectres, passe sa vie au tamis de la mémoire. L'interprétation de Sjöström reste émouvante en diable. Seules quelques redondances dans le style et longueurs dans la rétrospection donnent à ce film de 1957 l'âge qui est le sien. Et même un peu plus.

Vendredi 28 août 2009 – La nuit fut estivale et douce. J'en connais quelques-uns, tendres crédules, qui auront scruté le ciel en vain car on leur avait annoncé que, par un effet de perspective astrale, Mars paraîtrait cette nuit d'une telle taille que la Terre aurait l'air d'avoir deux Lunes. Je crois que l'émotion que susciterait une dérégulation astrale rassurerait les gens sur la pagaille où nous sommes plongés par nos ambitions, notre sottise et aussi par notre fatale prolifération.

   Pendant que Christine était partie se promener ce matin à un rythme où je ne saurais la suivre, j'ai donné quelque quinze cents coups de pédale sur ma petite machine. En réfléchissant aux moyens dont je dispose pour éradiquer les angoisses non fondées. Mais les mots proposent des solutions dont souvent les réalités ricanent.

   Dans Le Soir en date d'hier je suis tombé sur une photo prise à Bruxelles le 23 mai 1971. Elle montre le déchaînement de 100 000 agriculteurs européens venus protester contre les technocrates de la CEE et pris de rage dévastatrice. Le point de départ de l'émeute et des saccages avait eu lieu sur un boulevard où se trouvait une entreprise dans laquelle travaillait encore mon père bien qu'il eût dépasse l'âge de la retraite. Ce jour-là, ma mère, folle d'inquiétude, ne le vit pas rentrer avant la nuit. Quand il revint enfin chez lui, il était hagard et parlait de manière incohérente d'une guerre ou d'une révolution dans laquelle il avait été précipité à la sortie des bureaux. Il n'accepta jamais d'en dire plus et comme, apparemment, il n'avait pas été molesté, force fut de penser que la violence du spectacle avait ébranlé sa raison. Il ne fut plus jamais le même et lui qui était brillant controversiste n'accepta plus de parler de politique. Ce terrible choc marqua le commencement d'un long déclin où il n'y eut plus de sursaut. L'idée d'une Europe unie avait été l'utopie de toute sa vie.

   Ce soir, nous nous sommes laissé tenter par Le rideau déchiré, un Hitchcock au temps de la guerre froide. C'est moins le film qui a vieilli que ce moment d'histoire dont l'intrigue est prisonnière.

Samedi 29 août 2009 – Le mistral lui aussi fait sa rentrée. Finies, les grâces de l'été, a-t-il l'air de dire, passons aux choses sérieuses ! Et par ses bourrasques il a mis la nuit en pièces. Il a l'air de se calmer un peu ce matin, mais méfiance… ce n'est encore qu'une apparence. Christine est partie se promener. Moi, pendant ce temps, sur mon petit engin j'ai donné un peu plus de deux mille coups de pédale. Ensuite, voyant dans le miroir que ma chevelure ne pourrait bientôt plus être débroussaillée que par une tondeuse à mouton, j'ai pris mon peigne-rasoir et un miroir à main qui me sert de rétroviseur, et j'ai joué au coiffeur. J'ai constaté avec satisfaction que j'avais encore la main.

   Pendant que j'écris ces premières lignes de la journée sans que je sache encore pourquoi je pris jadis la résolution de m'imposer cet exercice où le plaisir d'écrire n'est pas le seul, les feuilles du platane les plus proches de ma fenêtre, harcelées par le vent, se balancent, s'inclinent et se relèvent avec l'air de me demander si je ne peux rien y faire. Où vont-elles chercher l'idée que j'aurais le moindre pouvoir sur le vent ? En vérité, comme quelques-unes d'entre elles le montrent déjà, elles ont peur du brunissement qu'elles subiront avant de disparaître. Terme d'ailleurs impropre car ces feuilles sont imputrescibles et si on ne les brûle pas elles forment un indestructible tapis sous lequel rien ne pousse. Quand nous nous sommes installés ici, la propriété était abandonnée depuis une cinquantaine d'années. Il me fallut emprunter une fourche pour arracher l'épais tapis de feuilles qui couvrait le jardin, un tombereau pour les entasser et un tracteur pour les porter à la décharge. Quelle illusion d'éternité les anime donc, ces feuilles si tenaces ?

   Isabelle et Mario sont venus déjeuner avec nous. À l'intérieur à cause du mistral. C'était une grande table où la conversation ressemblait à un couscous dans lequel chacun allait picorer avec les doigts. J'aime qu'il y ait toujours une des trois petites Montpelliéraines pour poser une question sur un mot qu'elle ne comprend pas. Qu'est-ce que c'est ? Pour la première fois depuis longtemps je n'ai pas fait de sieste afin de rester plus longtemps en compagnie d'Isabelle. L'après-midi, avec tant de mistral j'ai renoncé à nager. Tout était devenu si confus qu'après une heure d'écriture je me suis noyé dans les délices de ma série désormais culte, À la Maison Blanche. La fille du président avait été enlevée, j'ai regardé autant d'épisodes qu'il fallait pour arriver au moment où on la retrouvait et où le président, admirablement incarné par Martin Sheen, reprenait les rênes d'un pouvoir qu'il avait provisoirement délégué.

   Le soir Christine et moi nous avons voulu voir un autre Bergman, L'attente des femmes qui fut tourné trois ans après Chaînes conjugales de Mankiewicz dont le Suédois semble avoir voulu se rapprocher. Mais au prix d'un ennui irrésistible auquel soudain nous avons mis fin.

Dimanche 30 août 2009 – Hier le mistral avait mis la nuit en pièces, cette fois il en a fait une telle caisse de résonance que je n'ai pas dormi plus d'un quart d'heure de temps à autre. Et il a abaissé la température de cinq degrés. Si l'on me demande pourquoi je ne me suis pas encore éloigné d'ici pour échapper à son emprise, je réponds que, si je hais le traitement qu'il nous inflige par intermittence, je sais aussi qu'il donne à la Provence une de ces dimensions tragiques que Giono a célébrées par d'admirables allégories. Yvan Audouard, lui, m'avait un jour dit, ici sous le platane, qu'il était vain de vouloir écrire sur le vent. Et m'avait lancé un défi que je n'ai jamais vraiment relevé car les empreintes laissées par le mistral dans mes carnets ne feraient pas un livre. Et ça me fait une belle jambe de savoir que c'est un vent… catabolique.

   Jules, qui par de brefs courriels nous a tenus au courant de sa croisière en Méditerranée, nous en annonce la fin et le contentement de tous. J'espère qu'ils auront pris des photos qui me permettront enfin de le voir, ce fameux petit paquebot… 

   Isabelle est revenue ce matin pour me faire une séance de shiatsu. Une fois étendu, j'ai largué les amarres et j'ai reçu le traitement dans une sorte d'apesanteur. Quand ce fut fini, nous avons constaté que le mistral avait filé. Cette fois nous avons déjeuné sous le platane en nous efforçant de persuader les petites Montpelliéraines qu'elles n'avaient rien à craindre d'une guêpe si elles étaient attentives et mangeaient bouche fermée. Oui, mais le zzz avaient-elles l'air de dire… Et je les comprenais car j'eus jadis pareilles réactions, irrépressibles. Chez le coiffeur, le bruit des ciseaux me persuadait que j'avais des bouts de cheveux dans les yeux, et je me tortillais en les frottant.

   Pourquoi ai-je omis de noter que samedi j'avais reçu un colis de Montréal avec les premiers exemplaires de Ce que me disent les choses ? C'est le journal (quintessencié) de l'année 2008 et le troisième volume de la série que me publie Leméac. Peut-être voulais-je le relire d'abord. Il me semble que, des trois, c'est celui que je préfère.

Lundi 31 août 2009 – Traversée de la nuit en planeur, longues glissades oniriques, atterrissage en douceur dans une journée un peu plus fraîche, étincelante comme un sou neuf.

   Lors de son dernier assaut, le mistral a-t-il modifié la ramure du platane qui est au septentrion ? Par mon fenestron je ne vois plus à travers elle tourner le miroir aux alouettes qui est sur l'une des cheminées du voisin. Ce miroir a peut-être été arraché par le vent… En tout cas je n'aurai plus l'impression que certains jours on cherche à m'hypnotiser.

   Hier encore, l'entourage m'assurait que j'avais l'air d'aller fort bien. Oui, je le sais, à force de l'entendre dire je m'en persuade, mais à quoi servirait de rappeler que l'habit ne fait pas le moine ? Et qu'en ne retrouvant pas un livre que je savais avoir devant moi, il y a quelques jours encore, je me suis énervé comme un diable et ne devais plus du tout avoir l'air d'aller aussi bien ?

   Mon bon pédiatre est passé me voir ce matin. On a surtout parlé de Louis Jou et de son œuvre. Puis des Baux dont il faut remplacer le maire récemment décédé. Voilà un avantage que j'ai sur lui, me suis-je dit. Quand je partirai, il n'y aura rien à remplacer. Et enfin on a parlé de Picasso dont l'œuvre majeure est, pour moi, la somme sans coutures de toutes ses œuvres.

(À suivre)






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