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© Bruno Nuttens




Dimanche 1er août 2010 – Etienne, Jules et Félix étaient à notre table ce midi. Dans l'après-midi Françoise, Jean-Paul et Antoine sont venus à leur tour en compagnie de Dan Simon, un modeste éditeur américain qui a choisi d'appeler Seven Stories Press sa maison d'édition. Mais il ne paraît pas disposé à en dire long.

Lundi 2 août 2010 – Signes de détérioration d'un été jusqu'ici sans reproches. Orage et pluie. Je m'inquiète, et le ciel a l'air de me dire que je me fais des idées. Il n'a pas tort. Quand notre autre Brigitte est arrivée de Bruxelles, cet après-midi, l'été avait repris son empire. Mais j'ai toujours le souffle court, la phrase brève et l'imagination atrophiée.

Mardi 3 août 2010 – Un mistral s'est levé ce matin, je m'en méfie, en voilà un qui a l'air sournois. Brigitte est venue me rejoindre dans mon grenier quand j'y finissais mon petit-déjeuner et la lecture de la presse. Nous avons alors réveillé quelques souvenirs, le début des années soixante et l'intrépide effronterie de nos premières rencontres. Pour moi qui regarde tant de films sur mon petit écran (hier encore Un homme d'exception où Russell Crowe incarne le fameux mathématicien John Nash), ce fut comme si je venais de retrouver une pièce rare et précieuse au fond d'un tiroir.

Mercredi 4 août 2010 – Brigitte et Christine ont filé de bonne heure vers Aix où elles voulaient voir l'exposition d'Alechinsky dont elles m'ont fait grand éloge à leur retour. En leur absence j'avais choisi de voir, revoir la Marie Antoinette de Sofia Coppola qui, à bout de nez sur l'écran de mon ordinateur, a pris un relief dont je n'avais pas eu souvenir après l'avoir vue sur grand écran. Bien moins tapageur, moins démonstratif que d'autres films sur le même sujet, celui-ci révèle alors sans la nommer la véritable et multiple cruauté du sujet.

   Ce soir, mais sur grand écran cette fois, j'ai proposé à mes deux comparses l'un des plus saisissants Louis Malle que je connaisse, Vanya 42ème rue. Et j'y ai été repris avant elles, je crois. Je crois aussi que ce film m'a sauvé du vent de folie qui règne en ce moment où l'on voit tant de gens hagards qui cherchent leur identité.

Jeudi 5 août 2010 Deux Brigitte à table, l'une qui vient du nord, l'autre qui est d'ici. Impossible d'imaginer plus dissemblables. Mais m'entendre si bien avec elles, recevoir leur tendresse et encaisser leurs affectueux reproches quand elles me soupçonnent de pleutrerie, c'est une espèce de bonheur rare que je savoure.

   Dans cet épisode de ma vie, ma fin de vie, où la mélancolie des souvenirs se mêle aux incertitudes d'un avenir obscur, chacun des mots que je pose sur le clavier s'empresse de me faire comprendre qu'il ne m'appartient plus. Mille petits drames ainsi se nouent et se dénouent. Mais aussi longtemps que je peux les nommer, ces drames, je sais que je suis encore dans le jeu. 

Dimanche 8 août 2010 – Il y a des jours qui disparaissent sans laisser parfums ou saveurs. Ce n'est pas le cas de ceux que vient de passer au mas la Brigitte septentrionale qui a maintenant regagné ses pénates et qui a plus souvent couru avec Christine et travaillé avec elle au jardin  que passé du temps au grenier dans ma compagnie. C'est que, pendant ce trop bref séjour, elle a remué en moi les fragrances qu'elle y avait déposées au fil de longues années. Et l'idée que je la voyais peut-être pour la dernière fois m'a mis dans une telle détresse que, tel un imbécile, j'ai montré de l'humeur.  

Mercredi 11 août 2010Il y a des jours comme les deux derniers dont je n'ai ouvert ni les volets ni les fenêtres. Dans l'ombre, j'en ai consacré la plus grande partie à voir ou revoir des films, de très bons films comme Le patient anglais, La couleur du mensonge, Valkyrie, Le déclin de l'Empire américain, Les invasions barbares…

    Entre deux films j'ai tout de même entendu à la radio la volée de bois vert que Michel Onfray, par les ondes, envoyait à Freud. J'en ai éprouvé un grand plaisir. Et du coup m'est revenu le souvenir de la visite qu'à Vienne, un matin, je fis à la Bergasse où, à un vieux bonhomme en jaquette qui me demandait de m'acquitter du droit d'entrée, je tendis un billet dont je m'aperçus au dernier instant qu'il était orné de l'effigie de Freud. Le vieux me donna l'impression de le découvrir et d'en être aussi saisi que moi.

Jeudi 12 août 2010 – Le matin j'ai deviné que certains mécanismes avaient été déréglés. En attribuer la faute à Freud, me suis-je dit, serait lui faire trop d'honneur. C'est Brigitte qui a remis mes horloges à l'heure. Et qui, pas à pas, mot par mot, alors que je lui avouais mon désir d'obtenir au plus tôt mon billet de sortie, a commencé à me réconcilier avec moi-même. Comme elle s'en retournait, le pédiatre est apparu. Il était plus doctoral et moins amical que d'habitude. Quand je lui ai parlé du billet de sortie, j'ai eu droit à une raclée.

Vendredi 13 août 2010 – Seul vendredi 13 de l'année, prière d'en prendre soin.

Lundi 16 août 2010 – Parce que jadis et fort souvent j'ai dormi sous la tente, me disais-je ce matin, je sais qu'il faut être prudent avec les tendeurs et leur “laisser du mou” pour éviter que dans la nuit ne se déchire la toile. Je crois l'avoir dit à Brigitte quand nous avons repris notre conversation après le déjeuner et la sieste. Et par là nous avons filé puis dévalé dans certains de nos souvenirs, l'un appelant l'autre, comme si nous étions certains de nous être connus avant de nous rencontrer.

Mardi 17 août 2010 – Imperturbable merveille du temps… La température tend certes à baisser lentement mais les douces rumeurs demeurent dans le ciel de l'été. Les cigales sont passées au moderato cantabile. Depuis hier, dans les intervalles qui sont souvent de précieux moments de vie, j'ai écouté du Flaubert lu par Marie-Christine Barrault et du Proust par Dussollier avec l'impression que je tentais ainsi de capter le sens sous le sens.

Jeudi 18 août 2010 – Marion, la fille de Nathalie, voulait me voir. Elles sont venues comme deux sœurs qui, le cœur en fête, partent en vacances. On a mangé des gâteaux. Je crois qu'elles sont parties pour la Corse. Mais comment retiendrais-je les destinations de ces gens qui viennent me saluer avec une telle gentillesse et m'assurer que l'on se reverra bientôt…

Lundi 23 août 2010 – Le temps a passé comme l'eau d'une rivière indifférente à ce qu'elle charrie. Un jour O. est venue avec son maître et la conversation que j'eus avec elle fut réduite aux regards. Une autre fois ce fut M. qui ne pouvait se résoudre à reconnaître en moi un vieux compagnon de jeux car l'usure m'avait défiguré. Et qui, sans demander son reste, a filé. En vérité, je n'en connais pas qui, par les tout premiers mots d'une conversation, sont capables comme Brigitte de visser leurs propos aux miens.

Mardi 24 août 2010 – “Attention, vous écrivez comme un vieux ragnana...” me dit sans ménagement une lectrice agacée par des allusions trop fréquentes à mon âge. Que dirait-elle si le ragnana lui racontait à sa manière les heures qu'il vient de passer dans un hôpital de Montpellier où il s'est retrouvé par une suite de malentendus et de dispositions trop amicales ?

Mercredi 25 août 2010 – Par un temps pareil, les autres années, les cigales font un raffut à ne pas entendre Dieu ronfler. Cette année, non, parfois quelques crissements, et toujours avec modération. Comme si elles étaient accablées, elles aussi, par la lourdeur de l'air.

Vendredi 27 août 2010 – Etienne a regagné Londres. Ce fils d'un professeur qui a joué un rôle décisif dans ma vie a été pour moi et avec moi, pendant ce séjour, d'une efficacité si affectueuse qu'après son départ j'ai été saisi par un sentiment de solitude d'autant plus grave que la promesse de nous revoir à Noël n'est encore que promesse. Une substance très fragile.

   Anne C. avec qui je n'avais entretenu jusqu'ici que des relations épistolaires, a passé l'après-midi au mas et j'ai pu mieux juger du foisonnement de sa culture. Elle m'a tenu sur les langues, et celles d'ici en particulier, des propos qui m'ont rappelé le temps où Max-Pol Fouchet m'entraînait dans de belles et périlleuses comparaisons entre le langage et le tissage chez les Dogons.  

Dimanche 29 août 2010 – Louise et les siens, après un très bref séjour, repartent pour Montpellier. Jules que je n'avais plus vu depuis le début de l'été a fait une apparition avec le visage torréfié par ses voyages en mer. Quels désordres entraînent les vacances… Impossible de prendre la mesure des souvenirs qu'on déverse devant moi. Et je n'ai rien, moi, à offrir en contrepartie. Maintenant qu'ils sont tous repartis je m'en vais retourner à mon vice quotidien, le cinéma. Et voir sans doute, voir enfin le film que mon vieil ami Allio tourna en 1975 d'après Michel Foucault : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère

 Lundi 30 août 2010 – J'ai d'autres et plus grands souvenirs de René Allio que ce Pierre Rivière. Je me souviens que René a toujours été sollicité en même temps – et donc d'une certaine manière déchiré – entre le narratif et le démonstratif. Et que ça ne lui a pas toujours réussi. Dans le narratif, en tout cas, il ne m'a jamais déçu.



Ce matin, avec ce mistral qui ne s'apaise pas et malgré l'ardeur de la lumière, l'été me paraît chancelant. Les autres années, à cette époque, nos avions déjà eu orages et pluies. On allait vers l'automne avec de petits clins d'œil. Là, tout a l'air d'aller n'importe où. 









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