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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 1er septembre 2005 – Dimanche, qui était déjà le dernier d’août, dans la douceur du soir, sous le platane, il y avait à table trois générations. Assortiment de 10 à 80 ans, et du point de vue des origines un assez joli mélange. Patriarche de cette assemblée par la force de l’âge, j’ai pris du recul pour tenter de composer un tissage en croisant les fils de plusieurs conversations qui cherchaient à se dominer l’une l’autre. Il était ici question de livres à lire et de ceux à refermer en hâte, là de vins et de légumes, de chevaux et de taureaux, des orages et du mistral. Mais aussi des cataclysmes à la liste desquels s’était ajouté le cyclone qui court vers la Nouvelle Orléans, du choc entre Islam et Occident qui serait inévitable, du navrant spectacle que donnent en même temps les universités politiques d’été et les illuminés de la secte Houellebecq. Et puis, à mi-voix, des enfants qui se rebellent et de ceux qui s’enferment, des familles qui se décomposent ou se recomposent, des vocations qui scintillent et de celles dont les braises s’éteignent dans la cendre de la résignation. En clignant les yeux j’ai vu apparaître, motif central de ce tissage, l’inquiétude ontologique que génère le désordre de la planète.
Mais soudain c’est dans une autre direction que j’ai dérivé devant ce petit monde en débats… Si je n’ai plus, depuis longtemps, aucune raison de croire que nous sommes tous enfants d’Adam et Eve, j’en ai de me rappeler que nous sommes ceux de Lucy ou de l’homme de Tautavel, bref de l’homo habilis. Et la dilution des générations depuis près de 500 000 ans m’amenait dimanche soir, en regardant s’affairer ceux qui m’entouraient, à me demander quelle dose homéopathique de ces commencements était encore présente en eux. La mémoire de nos dispositions en ces temps préhistoriques est-elle, comme la mémoire de l’eau selon la théorie controversée que lança Jacques Benveniste en 1988, invisible, impondérable mais présente, active même ? Est-ce que le retour du geste au détriment de la parole en est un signe ? Est-ce que les incendies dans lesquels, à Paris, ont péri des familles africaines (avec ou sans papiers) rappelleraient par hasard les premiers sacrifices ?
Comme je venais ainsi de penser au feu, le mieux, ai-je alors pensé, serait de conseiller à mes convives, quel que soit leur âge, de lire ou de relire Pourquoi j’ai mangé mon père, l’irrésistible et décoiffant roman de Roy Lewis que me firent découvrir et éditer Théodore Monod et Vercors. “Back to the trees… Remontons dans nos arbres !” clamait l’un des héros du livre, effaré par les catastrophes qu’engendrait la maîtrise du feu, premier degré du progrès.
Tout compte fait, mieux vaut rester silencieux sous le platane, me suis-je dit. Il y a des moments où il est plus important d’entendre que de faire entendre…

Il avait été question que j’aille, l’an prochain, en compagnie de Pascal Durand, faire une communication à La Nouvelle-Orléans. Les images désastreuses des dégâts infligés par le cyclone Katrina m’enlèvent toute illusion. Mais l’important n’est pas là, il est dans les pertes humaines et dans le dénuement où se trouvent des rescapés qui, pour survivre, se transforment en pillards. Et je me trouve fort insolent de m’être si souvent plaint cet été des fureurs du mistral. Même à 100 à l’heure, c’était un misérable petit vent comparé aux rafales d’ouragan à 250 !
Là-dessus, brève méditation sur les noms donnés à ces fureurs, tornades ou cyclones. Souvent des noms de femmes, Cindy, Emily, Rita, Katrina. Des salopes, diraient en chœur les industriels de la pornographie et quelques scribouillards à la mode.

Jacques Dufilho, le “comédien-paysan”, a pris le chemin de nulle part. Je crois ne l’avoir jamais vu qu’à l’écran et la dernière image qui me revient en mémoire est celle de sa confondante incarnation du “maréchal” dans le Pétain de Jean Marbeuf, en 1993, où Jean Yanne en Laval lui donnait la réplique. Si le traditionalisme eut jamais un visage irrigué par l’inquiétude et la violence intérieures, c’est bien celui de Dufilho.



Le Paradou, 2 septembre 2005 – Le jeudi (c’était hier), jour des livres dans les grands quotidiens. Mais, d’une manière générale, ces pages littéraires, qu’ont-elles encore qui les différencie des pages sportives ou des faits-divers ? Scandales, commérages, pronostics et statistiques y ont le même parfum. Oubliés depuis belle lurette, les “rez-de-chaussée” et “cheminées” (ces chroniques ainsi nommées par la situation qu’elles avaient sur la page du journal) où la parution d’un livre donnait au critique l’occasion de revenir sur les aspects philosophiques de la création littéraire et d’ouvrir de nouvelles pistes sur ce sujet inépuisable. De telles chroniques, où le désir d’être dans le vent (“vocation de feuille morte”) ne l’emporte pas sur la passion de l’écriture, on en trouve encore. Mais souvent c’est hors frontières.

La chair n’est pas triste et je n’ai pas lu tous les livres. Pas plus que je ne mange tous les fruits à l’étal du maraîcher…D’ailleurs, le vrai plaisir de lire, ne commence-t-on pas à le perdre quand on perd celui de relire ? À cet égard, j’ai fort goûté ce que note Helene Hanff dans le journal (The Duchess of Bloomsbury Street), publié en annexe à son inoubliable 84 Charring Cross Road. “Si vous voyiez la longue liste de livres importants et d’auteurs que je n’ai jamais lus, écrit-elle, vous ne le croiriez pas. Mon problème, c’est que, pendant que d’autres lisent cinquante livres, je lis un livre cinquante fois…”

Les quelques dizaines de morts inscrits au bilan de la tornade en Louisiane seraient en réalité quelques milliers. Et non seulement on voit, par les commentaires et les images, que la nation à laquelle Bush donne vocation de gouverner le monde est dépourvue de la capacité de secourir ses propres sinistrés, mais on apprend qu’il n’a guère été tenu compte des avis par lesquels scientifiques et spécialistes avaient mis le gouvernement en garde contre ce qui est advenu. Vue à distance, l’affaire devient métaphorique. Elle montre que, dans un monde de toutes parts infesté par les effets pervers de l’universelle course aux profits et à, contre-courant, par la contamination de la religiosité, seul un grand cataclysme pourrait remettre les pendules à l’heure et les compteurs… à zéro.



Le Paradou, 3 septembre 2005 – Au village, ce matin, en achetant les journaux j’ai demandé comment s’était passée, hier, la soirée d’ouverture de l’annuelle fête votive. “Un triomphe, m’a dit un employé de la mairie, plus de 500 personnes sous le chapiteau !” Presque la moitié de la population… Et ce n’était, Bonne Mère, ni pour assister à des danses provençales, ni même pour guincher, fût-ce avec le concours d’un D.J. en lieu et place de tambourinaires et violoneux, non, “c’était pour assister à un championnat de catch où il y eut même des combats de femmes, Jazzy Lee contre Wesna, la panthère croate.” Et ici, comme pour les cyclones, il me semblait entendre, avec une salace saveur dans la voix : “des combats de salopes”. Grâce à l’audace d’un maire raffiné et d’édiles de haut niveau, voilà donc Le Paradou sortant enfin de l’archaïsme…

Hier, pendant que, pour le dire comme Michaux, Jazzy Lee emparouillait ou encorcobalissait Wesna et que Wesna s’espudrinait (à moins que ce ne fût l’inverse), par téléphone je racontais à Nadia l’après-midi que je venais de passer avec Caroline. Car l’une et l’autre, qui ne se connaissent pas, sont les plus récentes recrues du petit club de lecteurs, très fermé, que tout auteur rêve d’avoir pour éviter de vivre dans l’impression qu’écrire, ce n’est en quelque sorte que rêver. Les membres de ce club ont en commun d’avoir lu ce que je ne savais pas que j’avais écrit, et de pouvoir en parler sans patauger dans les évidences. Et là, comme ailleurs, les femmes sont évidemment plus nombreuses que les hommes. C’est une très subtile jouissance que de voir et d’entendre ainsi, de son propre livre, une version complice mais différente des autres. J’ai donc, disais-je, raconté à Nadia quel film Caroline s’est mis en tête de tourner sur les thèmes récurrents qu’elle a trouvés dans mes romans. Et ça en a fait, du grain à moudre, avec l’une comme avec l’autre…

Quand je vois les enchères de type « mercato”au cours desquelles tout se vend et se revend, les entreprises comme les sportifs, les auteurs comme leurs éditeurs, les passe-droit comme les indulgences, souvent me revient cette phrase de Balzac dans son Discours sur l’immortalité de l’âme : “L’éternel aurait dû faire les hommes d’or afin qu’ils puissent mieux s’acheter et se vendre les uns aux autres.” Mais l’Eternel l’a fait, mon cher Balzac, en tout cas il en a donné l’illusion à quelques-uns…



Le Paradou, 4 septembre 2005 – Pour célébrer la majorité de Pauline, nous étions une trentaine, hier soir, autour d’une longue table dressée sur des tréteaux dans le jardin de Maguelonne. Après une journée très chaude, la brume de mer avait recouvert la Camargue d’une brume ouatée comme une pensée floue, et les moustiques en fête vibrionnaient et piquaient à cœur joie.
“Christine et moi, qui avons accumulé 150 ans (et plus), avais-je écrit dans un billet accompagnant le cadeau fait à cette Pauline de 18 ans, nous en aurions à te dire sur les éblouissements et les péripéties du voyage. Mais se trouver au seuil de la vie adulte, c’est un peu comme être sur le point d’ouvrir un livre ou d’entrer au cinéma : on n’a pas envie que l’on vous raconte l’histoire. Le plaisir ne serait plus le même…” Bien m’avait pris d’écrire en ce sens car Pauline, pressée de faire un petit discours, s’est contentée de dire, de sa voix cristallisée, qu’elle était désormais “responsable de ses conneries”.
Ce qui m’a fait penser, ce matin, en regardant du haut de la colline le soleil qui émergeait de la brume comme une montgolfière, qu’il serait intéressant, de même qu’on a fait l’histoire du costume à travers les âges, de faire celle des expressions langagières en certaines occurrences. À quelles exclamations, par exemple, pouvaient se livrer des jeunes filles de 18 ans dans les générations qui ont précédé la nôtre ? Il serait assez piquant de le découvrir !
Hier soir, soudain, quelqu’un a crié au feu. On s’est tous levés pour voir… L’horizon brasillait et la brume dans la nuit était traversée par des lueurs d’incendie. On se demandait ce qui pouvait bien brûler dans cette mouillère camarguaise… Laurent a eu l’idée de monter à l’étage du mas pour mieux voir et il est redescendu en rigolant. Ce que l’on prenait pour un incendie, c’était l’illumination des Saintes-Maries de la Mer !
J’ai alors repris la conversation avec Wladimir, physicien russe de longue date établi en France. Il était en train de me raconter comment il avait découvert en Arménie de jeunes peintres prometteurs dont il essayait de vendre ici les toiles. Et de me raconter que ces artistes avaient découvert leurs aînés et leurs confrères dans le monde des arts par Internet, par… la toile.

À la première page de La Provence et du Journal du Dimanche, ce matin, l’actualité c’est le transfert de Jacques Chirac au Val de Grâce pour “un petit accident vasculaire”. Chaque fois qu’il nous est arrivé de parler de politique, mon fils et moi, je lui ai recommandé d’être toujours prêt à prendre en compte l’irruption de l’inattendu. En d’autres termes, de ne pas s’isoler dans une prospective sans alternative. “Lorsque l’Angleterre prise, la France éternue”, dit Axenty-Ivanovitch dans Le journal d’un fou de Gogol. À pareil éternuement, il faut toujours s’attendre. Bref, je me suis demandé dans quel fiévreux embarras se trouveraient nos présidentiables, qui se confondent en vœux de rétablissement envoyés au Val de Grâce, si l’accident vasculaire n’était pas si “petit” que le communiqué le dit. Adieu congrès, colloques, stratégie des coups bas et des longues intrigues ! Or, quand il s’agit de passer soudain du long terme au court terme, c’est souvent le plus joueur qui l’emporte…



Le Paradou, 5 septembre 2005 – En regardant hier soir à la télévision Le Schpountz que Marcel Pagnol tourna avec Fernandel en1937, j’avais envie de retrouver ce qui faisait alors rire la France. Et je m’attendais à ce que ce fût pénible, sinon cruel. Eh bien, non, quelques scènes sont même dignes des Caractères de La Bruyère et de ceux de Giono. En tout cas, reste morceau d’anthologie celle où Fernandel déclame de dix manières l’article du Code civil stipulant que “tout condamné à mort aura la tête tranchée”. Le comique n’est pas loin du tragique.
Et puis, j’ai pensé à Cohen qui fut l’un des proches amis de Pagnol, et qui introduisit dans Mangeclous, en hommage à son condisciple du Lycée Thiers, le personnage de Scipion, ce Marseillais qui, par compassion pour les Valeureux, implore la Bonne Mère de hâter la venue du Messie. Si Albert Cohen a vu Le Schpountz, me suis-je demandé, comment a-t-il réagi devant le portrait caricatural de Meyerboom, le producteur juif ? Jusque dans l’accent, ça sent à plein nez l’antisémitisme de l’époque. Il vrai que Cohen lui-même, dans Le livre de ma mère, n’hésite pas à comparer les rabbins de Céphalonie à des femmes à barbe…

Arles, 6 septembre 2005 – On a pris l’habitude, chez Actes Sud, d’appeler “grands-messes”, les réunions trimestrielles au cours desquelles les responsables éditoriaux défilent pour faire connaître à l’équipe des représentants les livres qui paraîtront quelques mois plus tard. Ce matin, à cette vingtaine de personnes qu’on allait envoyer au front avec un havresac bourré de références et une cartouchière pleine d’arguments, j’ai rappelé que la première reconnaissance des livres dépendait d’eux, de leur style, bien avant que la presse ne s’y intéresse (ou ne les néglige). C’est souvent à ce niveau que s’allume la première étincelle de la rumeur, ai-je dit.
Sachant que l’idée de Dieu est plus présente si on l’a rencontré, j’avais demandé à Metin Arditi et à Michel Guérin de m’accompagner. Ils n’ont pas déçu. Pour donner une juste idée de la thématique essentielle qui passe dans son nouveau roman – La Pension Marguerite – et dans celui qui est réédité en poche – Victoria-Hall – Metin Arditi a évoqué, entre autres, les désirs que la musique dévore et ceux qu’elle exalte chez les instrumentistes comme chez les auditeurs, ce qu’elle doit au langage et ce qu’elle lui refuse. Quant à Michel Guérin, le philosophe, pour dire l’essentiel de son nouveau et second livre sur Stendhal – La grande dispute –, il a déployé les circonstances et les termes de l’affrontement entre avoir et être qui agita le XIXème siècle, qui retentit dans le parcours de Julien Sorel, et dont les vagues continuent d’agiter notre temps.
On les aurait écoutés, l’un et l’autre, des heures durant… Et je me trouvais ainsi conforté dans l’idée que le tour narratif, qu’il s’agisse du roman ou de l’essai, loin d’être la faute de goût que des imbéciles qui en sont dépourvus dénoncent au nom d’une modernité coincée entre désordre et désarroi, est l’axe même de toute entreprise d’écriture. Est alors perceptible, sensible, le fameux incipit des contes de fée – “il était une fois” – qui est en même temps ouverture du portail de la narration et engagement de l’auteur de ne pas se dérober à la promesse qu’il vient de faire en prenant la plume.

La Forge Roussel, 8 septembre 2005 – Les pôles de la planète seraient-ils inversés ? Hier, en quittant la Provence, nous avons abandonné les nuages bas et les trombes d’eau qui, la veille, avaient noyé Nîmes et Montpellier, et par des paysages de plus en plus lumineux, après avoir franchi la ligne de partage des eaux du côté de Langres, nous sommes arrivés en début de soirée dans une Ardenne qui , avec des airs de coquette, portait non plus caban et chapeau de pluie, mais robe d’été, transparente et décolletée.
La vieille demeure de maître de forge où nous sommes et qui est installée sur une hauteur dominant l’une des multiples boucles de la Semois, un “châtelet” comme on la nomme dans un livre qui traînait sur une table, c’est pour Christine une sorte de retour aux sources de son enfance. Pour moi, c’est autre chose… C’est, depuis que j’y viens avec elle, la fin d’une vieille frustration. Jusqu’alors les Ardennes étaient associées dans ma mémoire aux séjours brefs que j’y avais faits, avant la guerre, avec mes parents, dans des conditions souvent détestables, logeant sous la tente, marchant sous la pluie et contemplant de loin, avec des lueurs de “lutte des classes” dans le regard, ces grands domaines et vieilles demeures comme la Forge Roussel où je suis aujourd’hui…

Hier soir, à table, il fut question des biches dont on venait de voir une compagnie sur le bord de la Semois et des cerfs dont le brame attirera bientôt les foules. Michel, le maître de maison, évoqua les braconniers qui, la nuit, flinguent des cerfs d’un bel âge afin de leur enlever les andouillers que convoitent de sinistres collectionneurs de trophées. Occasion de lui rappeler le curieux cheminement étymologique de ce mot qui, passant par “antoiller” vient du latin ante-oculare. L’andouiller, c’est donc ce que l’on a devant les yeux ou… sous le nez. Alors que, soit dit en passant, l’andouille, mot de charcuterie, viendrait de inducere, introduire, mettre dedans. Il est vrai qu’en argot ce mot désigne aussi le pénis. Les canailleries de l’étymologie ne sont pas près de me lasser…
Or, ce matin, agitation à la Forge Roussel car, cette nuit, des braconniers auraient abattu un cerf. On aurait vu les phares de leurs voitures et entendu, non les coups de feu, car ils sont équipés de silencieux, mais la scie avec laquelle ils détachent les bois de leur victime. Pour les revendre à bon prix…

Par Le Monde j’apprends ce matin la mort d’Alexandre Paleologue. Au temps de Ceausescu, je l’avais rencontré de manière clandestine à l’ambassade de France de Bucarest, où j’étais allé faire une conférence. Indifférent aux risques qu’il prenait, il m’avait promené pour me faire voir, avec des réflexions de philosophe, la ville dévastée par la mégalomanie du dictateur. Plus tard, après l’exécution du conducator et d’Elena Ceausescu devant les caméras de la télévision, en décembre 1989, je l’avais retrouvé à Paris. C’était pendant la brève période où il y avait été ambassadeur de Roumanie.
Un après-midi, dans le bureau de sa résidence, ancienne bibliothèque de Paul Valéry, il nous avait f ait servir le café par une petite femme, en robe noire et tablier de soubrette, d’une humble et exquise courtoisie. Et puis, soudain, avec une flamme de malice derrière ses grosses lunettes, il l’avait priée d’enlever son tablier et de s’asseoir près de nous. “Pauvreté roumaine oblige, m’avait dit ce septuagénaire pince-sans-rire, Madame Paleologue est aussi la secrétaire et la servante de l’ambassadeur.”
Ce jour-là, il ne m’avait pas caché sa sympathie pour les étudiants en révolte qui se faisaient traiter de golans par Iliescu et je dois encore avoir dans mes archives la carte de visite sur laquelle il avait fait imprimer : “Ambassadeur des golans”. Golan qui, à propos, veut dire “voyou”… Paleologue n’avait pas tardé à être rappelé à Bucarest. Cette fois, c’est par l’histoire qu’il a été rappelé, pour être inscrit dans ses annales…



Bruxelles, 9 septembre 2005 – Mais quelle différence y a-t-il, après tout, entre ce que Ceausescu a fait de Bucarest et ce que les urbanistes à la solde des promoteurs, après guerre et en quelques décades, ont fait de Bruxelles ? Certes, il y a aujourd’hui un visible repentir dans la réhabilitation de ce qui pouvait encore être sauvegardé, mais elle a pour jamais disparu la ville à laquelle le XVIIIème siècle avait donné un charme si présent dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence. Le plus étrange est qu’elle exerce à nouveau une certaine fascination que les voyageurs et les résidents temporaires se plaisent à célébrer. C’est que, dans un décor Hong Kong – New York, et en dépit de chantiers dont on ne voit jamais la fin, subsistent des oasis où des maisons rescapées et parfois même de petits quartiers tout entiers sont passés de leur simple et initiale élégance à l’état de sanctuaires.
Sous la pluie, Christine et moi, nous avons déboulé pour deux jours dans cette ville qui fut longtemps la nôtre. Mon premier rendez-vous était avec B. qui, pour me parler des grands projets journalistiques qui sont les siens, m’a invité chez “un petit Italien”, un de ces restaurants nichés dans un endroit où l’on ne se serait pas attendu à le trouver. Et c’est tout de même, me disais-je, une des surprises par quoi mes relations avec Bruxelles sont marquées : la présence de jeunes femmes (et de moins jeunes) qui ont du feu dans l’imagination et montrent de l’audace dans les entreprises sans perdre la tendresse du regard. Impression confirmée quand, plus tard dans l’après-midi, j’ai revu S. et dénoué avec elle quelques écheveaux impatients de l’être. Au diable, Baudelaire et ses sarcasmes sur la Venus Belga !
Le soir, au bar du Métropole, hôtel de légende s’il en est, Christine et moi, remuant nos réminiscences, nous avons vu ensemble, soudain, le même mirage. Dans ce décor baroque et orientaliste, la porte du fond était ouverte sur la place dont les arbres trempés de pluie scintillaient. Où étions- nous ? A Singapour ? A Colombo ? A La Havane ? Nous n’aurions pu le dire, mais nous y étions. Avec le désir de ne pas rompre les émotions que nous donnait ce bref retour dans notre ville natale, nous avons choisi d’achever la soirée au Marché au Poisson pour retrouver les saveurs simples des crevettes d’Ostende et du traditionnel waterzoï.

Bruxelles, 10 septembre 2005 – Comme si l’on s’était donné le mot pour que ce bref voyage fût réellement un pèlerinage, M., avant de me conduire à l’Académie, m’a invité dans un autre haut lieu de la gastronomie, Comme chez soi. Mais, bien plus qu’aux saveurs de la table, c’est à celles de sa parole que je fus sensible. Car M., toujours, quand nous nous retrouvons, sachant la fascination que j’ai pour les traces que la guerre a laissées, me reconduit avec une instinctive douceur aux controverses de la mémoire, dans des lieux où l’inadmissible et l’intolérable cherchent les mots qui les révèlent et ceux qui les trahissent. Il en vient entre nous une complicité qui est le tissu même de notre amitié.

Il y avait longtemps que je n’avais plus mis les pieds à l’Académie Royale. Arrivé avec un peu de retard car je ne me décidais pas à quitter M., je suis entré dans la réunion de la section de littérature qui avait déjà commencé à choisir, dans une assez longue liste d’écrivains francophones, les noms qui seraient proposés pour l’élection du successeur à la fois de Robert Mallet et d’Yves Berger, celui-ci ayant été élu mais étant disparu avant même d’avoir été reçu… Un très remarquable écrivain – que je ne puis nommer sans enfreindre la discrétion à laquelle nous sommes tenus – avait la préférence de tous. Mais les informations prises pour savoir si l’élu de notre choix accepterait de l’être n’avaient pas abouti. On a donc, par vote préliminaire, choisi deux autres candidats. Aucun des miens, hélas…
Au cours de la séance plénière qui a suivi, Georges Thinès a fait une communication très soutenue, très persuasive, sur Jean de Boschère. C’est là un écrivain dont j’entendis souvent parler à mes débuts, par Ayguesparse et quelques autres. Mais il est de ceux dont le navire a disparu dans la mer de l’oubli et dont seul le nom surnage sur une bouée que promènent les vagues… C’est pourquoi le débat a porté sur ces petits maîtres qui, dans notre mémoire, n’ont pas toujours la place qu’ils eussent méritée mais qui sont de ces indispensables passeurs qui ont permis à la littérature de s’infiltrer d’une époque dans une autre. On en est même venu à évoquer les rapports mystérieux, et souvent révélateurs, entre connaissance et lecture. De ces livres dont on parle sans en avoir jamais tourné les pages. Ce qui m’a permis de rapporter la bouleversante et tardive découverte que j’avais faite de la première Education sentimentale de Flaubert et d’évoquer une fois encore le cas de Mistral, si célèbre et si peu lu…



La Forge Roussel, 11 septembre 2005 – Ce matin, pour savoir comment, hier à Maguelonne, s’était déroulé le mariage de la belle Anne-Sylvie, notre petite-fille, avec son Mathieu, j’ai appelé Françoise. J’ai eu l’impression de l’entendre parler d’un livre qu’elle venait de découvrir. Avec l’enthousiasme et la souriante rage de convaincre qui ont fait sa réputation dans la famille comme dans le monde de l’édition. Elle n’avait pas de mots assez riches en couleurs pour me décrire la réussite du faste camarguais donné à la cérémonie et me traduire le plaisir de tous. Je crains pourtant que le petit message illustré que j’avais concocté ne soit pas parvenu à temps à la mariée. Il était écrit pour être lu avant, il le sera après. Les mots n’auront plus tout à fait le même sens…

Hier soir, après notre retour de Bruxelles, la Françoise d’ici, ma belle-sœur, que j’aime tant faire parler du souvenir de ses rencontres avec Henri Guillemin qui fit plusieurs séjours à la Forge Roussel, nous a proposé de regarder le Hamlet que Kenneth Branagh a tourné en 1996. J’ai failli renoncer à voir le film quand j’ai constaté qu’il s’agissait d’une version doublée en français. Mais il n’a pas fallu dix minutes pour que je sois retourné comme une crêpe. Jamais en anglais je n’aurais pu suivre le texte shakespearien. Les sous-titres m’auraient sans doute affligé par leur obligatoire compression. Et d’ailleurs, rarement sinon jamais je n’ai vu un si parfait doublage où nulle discordance entre les mots et le mouvement des lèvres n’était visible. Ce n’était évidemment pas le Hamlet de mes lectures, mais celui de ce diable d’Irlandais, une œuvre, dans une œuvre, une fantasia délirante de trois heures. Et même si, comme l’a dit un critique en son temps, acteurs et figurants paraissent parfois se mouvoir en patins à roulettes, avec une frénésie ininterrompue, même si j’ai eu plus d’une fois l’impression d’être emporté par une véritable avalanche, c’est encore le langage, ce sont encore les mots qui avaient le premier rôle pour dire la folie qui gouverne le désir, le sexe, la violence et la mort, c’était eux qui emportaient les acteurs soumis à leurs vertiges.



La Forge Roussel, 12 septembre 2005 – Il y eut hier, 11 septembre, dans l’après-midi, quatre ans tout juste qu’à Paris nous l’apprenions, Christine et moi : deux avions de ligne s’étaient écrasés sur les tours du World Trade Center de New York. C’était invraisemblable et pourtant, au fil des informations, nous prenions conscience que venait d’être commis un crime monstrueux. Un crime auquel jamais on n’aurait dû enlever ce titre (mais on ne se l’est pas dit tout de suite) et surtout pas pour en faire, comme l’avaient à coup sûr souhaité les organisateurs meurtriers, un acte de revendication. Du coup, on a tué dans l’œuf l’indignation qui se serait peut-être manifestée du côté de l’Islam si ce meurtre avait tout de suite relevé de la justice internationale. Au contraire, avec Bush en Godefroid de Bouillon, on a ressuscité le détestable esprit des Croisades…
Il en fut question au dîner. Au Mali, dit alors avec indignation, l’une des convives, les jeunes portent des T-shirts avec l’effigie de Ben Laden. Chez nous, ai-je fait remarquer, les jeunes en ont longtemps porté à l’effigie du Che. Pas comparable ? Que si ! Ben Laden et le Che n’ont certes rien de commun, mais en revanche les jeunes Maliens comme certains des nôtres, sans doute hantés par un désir d’exister, d’avoir une place dans un monde qui les méprise ou les ignore, et bien qu’ils sachent peu ou rien sur les personnages qui ornent leur poitrine, perçoivent confusément que ces figures emblématiques manifestent leur révolte.
Et puis, je me suis écarté de la conversation parce que je venais de me souvenir que ce même 11 septembre 2001, Claude Santelli, alors qu’il peaufinait au cirque sa mise en scène de La flûte enchantée, avait été victime de “l’enthousiasme” d’un éléphant qui, de sa trompe, l’avait saisi et brandi puis lâché. A cette chute, Claude avait survécu quelques semaines à peine. L’idée m’est restée qu’une troisième tour avait alors été détruite. Et quelle tour à tous les étages bourrée de mots et d’images, encombrée d’idées et de projets, bref une tour de désirs à jamais interrompus…

Cette nuit, achevé la lecture d’une première mouture du nouveau roman dont Metin Arditi m’a confié le manuscrit. J’ai toujours aimé la découverte d’une œuvre à l’instant où elle sort du moule. Ainsi s’ouvre chaque fois une nouvelle aventure dans l’aventure éditoriale. Sur cette histoire que j’ai lue d’un trait, à l’auteur seul je réserve commentaires et questions. Il le sait, je n’aurai d’autre souci que de l’aider à percevoir, ici et là, les écarts advenus entre ce qu’il a écrit et ce qu’il croit avoir écrit. Pour qu’à la fin le texte ait partout la même incandescence.

Sur la table installée devant une fenêtre par laquelle je vois les arbres résignés à subir petit vent et pluie fine, Françoise, la maîtresse de maison, avait déposé hier soir une belle édition, datée1884, de La Forge Roussel, un livre d’Edmond Picard. Cet autre petit maître de la littérature belge, qui fut marin puis grand avocat, rapporte là, sur un ton philosophique, ses entretiens avec une sorte de vieil ermite, ancien procureur général qui aurait passé ici même, à la Forge Roussel, les dernières années de sa vie. En feuilletant les pages pour en goûter le ton, je suis tombé sur une phrase qui a tout de suite étincelé. “Vous connaissez le mot de Chamfort”, dit le vieillard à son visiteur, “rien n’est instructif comme d’être aimé par les femmes de quarante ans, et de causer avec les vieillards de quatre-vingts.” Par quelle magie, me suis-je aussitôt demandé, ces mots sont-ils remontés de l’obscurité pour se déployer aujourd’hui devant moi ? J’ai tourné quelques pages. Maintenant le vieux procureur murmurait : “On fait plus vite ce qu’on faisait autrefois, mais on répète cent fois l’action qui jadis était unique.” Et plus loin : “La pratique absolue de la liberté est le plus sûr moyen d’arriver à la perdre...” Et je fus persuadé de tout lire. Ce que je viens de faire.
A la coïncidence dont la Forge Roussel est le centre, s’ajoute ainsi la curieuse impression d’avoir franchi une passerelle, non pas comme celle que j’ai sous les yeux et qui se balance au-dessus de la Semois, mais une jetée entre le XVIIIème siècle auquel Edmond Picard est encore lié par le style et les tournures, et le XXIème où, ce soir, les mots se déposent sans bruit sur un écran d’ordinateur…



La Forge Roussel, 13 septembre 2005 – Il y a, dans le temps de ce pays, des caprices qui relèvent presque de la commedia del arte. Hier il pleuvait comme dans mes souvenirs d’enfance. Cette nuit, dans une cour d’étoiles, la lune avait une rousseur gaillarde et irlandaise. Et ce matin le soleil est revenu de ribote avec l’air de distribuer les plaisirs qu’il avait été chercher ailleurs.
A la première heure, parce que j’avais la nuque raide, je suis allé chez une sorte de sorcier aux mains habiles de qui je m’étais déjà livré. Dans la salle d’attente de ce passionné de flore, de faune, de vestiges et de traditions, je suis tombé sur une revue dont la livraison était consacrée aux cimetières. Drôle d’ambiance, me disais-je, mais j’ai vu qu’il s’agissait d’une quête des tombes étranges ou curieuses. L’une d’elles, tarabiscotée comme j’en vis au cimetière de La Havane, était d’une femme jadis partie en Amérique où elle avait vécu une passion si grande et si bien partagée qu’à son décès son mari l’avait fait embaumer avant de la ramener dans son Ardenne natale et de lui offrir cette tombe. Et puis l’évidence m’a frappé : les coïncidences qui sont mes courtisanes favorites s’étaient une fois encore jouées de moi. Car cette nuit j’avais commencé la lecture d’un autre manuscrit, celui où Julien Burgonde (dont Actes Sud, pour le millième titre du catalogue, avait publié le fascinant Icare ou la flûte enchantée) raconte l’histoire d’un ancien bagnard qui décide de mettre en scène sa mort prochaine et se fabrique un cercueil théâtral…
En moins d’une heure le sorcier m’a délivré des douleurs cervicales par un traitement d’une lente douceur qu’accompagnaient des mots si parcimonieux mais si bien choisis que ces douleurs se sont métamorphosées en une sorte de récit. Guérison narrative ? Et pourquoi pas ? Mais quand je suis sorti de là, je n’étais plus très sûr ni de l’époque ni du lieu où j’étais…

Au retour, j’ai appris le double infarctus que venait de subir l’ami. J.C. qui est de ma génération. A sa compagne je l’ai écrit aussitôt : dans le cercle de mes proches, je compte plusieurs rescapés de pareille aventure qui en sont revenus avec un gaillard goût de la vie. Résurrection et parousie, je veux y croire, je veux qu’il s’en persuade.



La Forge Roussel, 14 septembre 2005 – Ce n’est pas la première fois que Marie-Anne Corbiau tentait de me persuader, par sollicitations gracieuses et arguments affectifs, de prendre la succession d’Ilya Prigogine à la présidence de son association culturelle : L’Abri aux Ifs. Mais, cette fois encore, je me suis défaussé. Avec le Méjan, ses concerts, ses lectures, j’ai bien assez.
Cela se passait hier pendant un déjeuner à la Forge où j’ai retrouvé Philippe Dasnoy qui fut longtemps correspondant de presse aux Etats-Unis. En prenant le café sur la terrasse entre ombre et soleil, nous en sommes venus à évoquer le baseball et son rôle dans la littérature américaine. A voix haute, je me suis demandé si l’étonnante capacité qu’ont les Américains de mémoriser les noms et les numéros de téléphone ne venait pas d’un entraînement pris, dès le premier âge, en apprenant de mémoire le palmarès du baseball, les noms des équipes et ceux de leurs champions. Alors Philippe m’a raconté que, lors de la Bataille des Ardennes, pendant l’hiver 44-45, pour confondre les Allemands infiltrés qui avaient revêtu l’uniforme américain et parlaient parfaitement l’anglais, on posait aux suspects des questions sur le baseball… Nous avons dérivé un peu plus et cédé au plaisir de la métaphore. Bases, tireurs, frappeurs, et une irrépressible nécessité de vaincre, c’était toute l’Amérique que nous avions l’impression de déployer dans nos propos…

Dans Le Monde, cette légende sous une photo du littoral de Gaza : “Des centaines de Palestiniens se sont précipités sur les plages jusqu’à présent réservées aux colons. Cinq d’entre eux se sont noyés.” L’actualité en forme de haï-kaï…



La Forge Roussel, 15 septembre 2005 – Après une aurorale salutation du soleil, la pluie est revenue. Je regarde les toits d’ardoise, ces casquettes que les maisons ne soulèvent jamais. Pas même quand la lumière fait sourire ou s’ouvrir les fenêtres. Je me souviens de Mitterrand disant que la couleur de la France, c’est le gris. Ici, verdoyantes mais grises Ardennes que l’or et le roux orneront avec l’automne. Un vers de Baudelaire refait surface : “Je revis mon passé, blotti dans tes genoux.”
Rien de surprenant… Ce vers, je l’ai retrouvé cette nuit dans le manuscrit que m’a confié un ancien ambassadeur de France devenu, selon ses propres mots, un “ruminant de poésie”. Le cas n’est pas commun, et je crois m’être heurté cette fois à l’impubliable, non pour insuffisance ou médiocrité de l’ouvrage, mais par effraction des frontières du possible. Pour éditer un pareil livre, il faudrait passer, en effet, par l’école de la sorcellerie afin d’apprendre comment réunir dans un même volume les souvenirs d’un octo qui a connu les épreuves et les bonheurs de son temps, son indicible plaidoyer pour la poésie, et puis la voix même de cet homme qui sait de mémoire des centaines de poèmes en trois langues et, pour en découvrir le secret, accorde une importance extrême à la morphologie des mots, à leurs résonances, et aussi le texte des poèmes dont la traduction d’une langue dans l’autre réduirait et l’éclat et le sens, et enfin l’auteur lui-même, l’auteur vivant, comme acteur apparaissant sur la scène de son propre livre…
Ma peine à moi sera de lui écrire mon impuissance à le faire…

Paris, 16 septembre 2005 – Des Ardennes à Paris, course sous une pluie ininterrompue qui nous donnait l’impression d’être enfermés dans une voiture soumise à des rouleaux laveurs…Mais à Paris, le soleil revenu. Et à peine étions-nous installés pour déjeuner dans notre habituel restaurant de la Contrescarpe… brève apparition de Nancy Huston. Comme une épiphanie. Avec, dans son regard, ce crépitement silencieux des mots du livre qu’elle écrit.

Rue Rollin, Yasmine Khlat est venue m’interroger sur mes rapports avec la musique pour un petit ouvrage qu’elle compose à la demande de Naïve, l’éditeur de disques. Dans les réponses à ses questions j’ai plusieurs fois dévié pour lui parler des livres qu’elle a écrits et de celui qu’elle va bientôt publier au Seuil. Ces livres, me disais-je, j’aurais pu, j’aurais dû les éditer. Mais pour l’une de ces raisons indéfinies et mystérieuses qui viennent parfois rompre le premier fil du tissage, je les ai manqués…

A la rue Quincampoix nous avons retrouvé Catherine Putman qui vient d’y ouvrir une galerie qui lui ressemble, lumineuse et loquace, où elle expose et vend des papiers et lithos de grandes signatures, et où Anne-Sylvie et son mari ont déposé leur liste de mariage. Entre les Alechinsky et les Viala qui ont leur préférence nous aurions été embarrassés de choisir si n’avait prévalu la sagesse qui est de leur laisser ce soin avec les contributions réunies de leurs proches…

Avec le souvenir très présent de son rôle dans Lost in Translation, nous étions impatients, Christine et moi, de voir Bill Murray dans Broken Flowers. Nous sommes sortis du cinéma avec la même déception, l’un et l’autre. Ce que Sofia Coppola avait réussi à faire de ce Buster Keaton, séducteur au masque impassible qu’en surface traverse de temps à autre un remous, Jim Jarmusch l’a repris sans génie. Dans ce film où quelques femmes de talent, telles Sharon Stone, Jessica Lange ou Julie Delpy, lui en donnaient pourtant l’occasion, Bill Murray crée moins un personnage revisitant son passé amoureux qu’il ne se joue lui-même. Il ne s’est pas renouvelé comme, en son temps, Charles Denner l’avait fait dans L’homme qui aimait les femmes. En fin de compte, c’est l’épigramme cinématographique sur les classes moyennes dans l’Amérique profonde qui reste l’aspect le plus attachant du film. Et ainsi en avons-nous longtemps discuté à la Casa Bini, encore que j’étais troublé par la présence, à la table voisine, d’un jeune couple qui me faisait penser à un autre qui a si mal et si tragiquement tourné, celui de Marie Trintignant et de Bernard Cantat…



Paris, 17 septembre 2005 – À Billancourt, dans un quartier rénové, près de l’entrée des anciennes usines Renault, au soleil, dans le froid et en présence de quelque deux cents personnes, on inaugurait à midi la rue Nina-Berberova. En eût-elle été témoin, elle aurait sans doute éprouvé le même, très simple et très vif plaisir que lui avaient donné la parution de L’accompagnatrice qui marquait le début de sa reconnaissance et, plus tard, son entrée dans le Petit Larousse illustré qui pour elle en disait la consécration.
Dans l’allocution inaugurale que Jean-Pierre Fourcade, le maire de Boulogne-Billancourt, m’avait demandé de faire, j’ai évoqué les trois lieux où la mémoire de Nina, en dehors des livres parus dans plus de vingt-cinq langues, est maintenant inscrite : la place d’Arles qui porte son nom au lieu même où son œuvre fut éditée ; cette rue tracée au cœur du quartier où, en 1926, découvrant le “petit peuple” de la première émigration russe, elle trouvait l’inspiration de toute son œuvre romanesque comme en témoigne la postface qu’elle écrivit pour les Chroniques de Billancourt ; et enfin – et ce n’est pas le moindre même si nulle inscription ne le rappelle – la place Saint-Sulpice car, au pied du platane qui est devant le Café de la Mairie où nous nous étions rencontrés le 30 mai 1985, j’ai déposé, un dimanche d’octobre 1993, la dernière part des cendres de Nina que Murl Barker et moi avions dispersées à Yale, Princeton et Philadelphie. Anne Lefol a lu ensuite quelques pages de ces Chroniques de Billancourt, puis le maire a fait le discours politique d’usage. Et enfin on a inauguré l’exposition où se trouvaient, entre les panneaux de l’exposition itinérante qu’Actes Sud promène de librairie en librairie, une admirable collection de photos de Billancourt au temps décrit par Nina. “Comme elle était belle, cette Nina Berberova !” s’exclamait quelqu’un de temps à autre. Et je ne manquais pas alors de rappeler que, dans sa jeunesse, Nina avait été tancée par une mère lui disant que, n’étant pas belle, il lui fallait être très intelligente…

Pascal Durand nous avait accompagnés avec qui, au cours d’un déjeuner tardif à la Contrescarpe, nous avons partagé le plaisir que lui donnait la sortie de presse de son livre : L’art d’être Hugo. Ce déploiement du talent poétique du père Hugo par un spécialiste de Mallarmé s’ouvre avec une citation de celui-ci : “En mourant, le grand Hugo, j’en suis bien sûr, était persuadé qu’il avait enterré toute poésie pour un siècle.” Ainsi démarre en trombe un passionnant essai.
Mais, dieu, que les morts son présents dans les lettres !



Le Paradou, 18 septembre 2005 – En cherchant à sortir de Paris, on s’est trouvés pris au piège d’un bouchon digne d’un film-catastrophe. Après plus d’une heure, on en est sorti au forceps du côté de Fontainebleau. Et qui était présent, dans la force de son âge éternel, pour nous accueillir au retour de cette tournée ? Pardi, ce putain de mistral !

Désormais, au retour d’un voyage, le problème n’est plus tant de défaire les valises mais de lire les courriels qui se sont accumulés pendant l’absence et, après avoir jeté à la corbeille ce que nos amis québécois appellent le “pourriel”, de trouver le temps de lire les autres et de se mettre dans la disposition d’y répondre. J’ai le privilège d’avoir quelques correspondants qui, en véritables épistoliers, ont des bonheurs d’écriture, savent tourner une réflexion ou faire entendre ce qu’ils (ou elles) ont la malice de ne pas décrire, d’autres qui, dans un bouquet de fleurs des champs qu’ils rapportent d’un dimanche à la campagne, glissent l’idée qui va vous poursuivre ou vous titiller pendant des jours. Quand on se met à leur répondre, plus de cérémonial, plus de papier introuvable, plus d’encre qui tache et de ratures dont on a un peu honte, non, on est tout de suite dans la conversation épistolaire et l’on se met à écrire ce que l’on ne savait pas avoir envie ou nécessité de dire. Avec l’impression retrouvée que les mots peuvent encore convaincre, séduire, soulager, caresser si besoin ou désir il y a… Et ce n’est pas parce que des zozos dégoisent sur la toile des inepties avec des horreurs d’écriture et une dysorthographie délirante qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain. On ne renonce pas à la peinture parce que la couleur sert aussi à maculer les façades et les murs.

Parfois on me demande pourquoi j’écris ces notes au jour le jour. Il y a trois réponses : pour mon plaisir, pour garder la main dans l’écriture et par superstition. Par superstition… vous plaisantez ? Que non ! Je crois qu’il y a dans la silencieuse pratique de l’écriture un rite capable d’enrayer, si peu que ce soit, la submersion du langage par la beuglarde logomachie de ce que, sans rire, on appelle aujourd’hui “la communication”…

Jacques Lacarrière est mort, je l’apprends à l’instant. Et, comme s’il lisait par-dessus mon épaule, je l’entends me dire à mi-voix que l’on écrit “pour chercher l’Autre en soi”. J’ouvre un livre – Errances – que, lors d’un de ses passages au mas, il avait offert à celui qu’il appelait alors “le pèlerin de l’édition” (c’était en juin 1983), et je lis à la première page : “Nous sommes gros de tous les paysages jamais vus.” C’est l’une de ces notes qui, à la fin d’une sonate, résonnent si longtemps que l’on se retient d’applaudir.



Le Paradou, 19 septembre 2005 – À la fin du voyage, j’avais vu le nom de Gaudé passer dans le carnet du Monde et ce que je craignais, Françoise me l’a confirmé hier soir : c’est bien le père de Laurent qui est mort. Accidentellement. Aussitôt remontent à la surface les images habituelles : le pan de falaise qui s’effondre dans la mer, le lac qui s’assèche en une nuit, l’arbre foudroyé, la tenture qui étouffe la lumière, ou encore le fils que la disparition du père pousse en première ligne… Des pères, j’en ai vu partir, le mien et ceux de mes proches. Et force me fut chaque fois de comprendre ce que souvent m’avait répété Max-Pol Fouchet quand il sentait la proximité de sa propre fin, à savoir qu’il importe de mettre au plus vite le mort en place dans le théâtre de la mémoire car sur cette scène lui revient un rôle à la hauteur des meilleurs moments que l’on a passés avec lui. Je crois que j’essaierai de dire quelque chose de ce genre à Laurent pour lui faire un peu de compagnie dans son deuil.

Angela Merkel et Gerhard Schröder au coude à coude après les élections législatives d’hier. L’Allemagne, si confusément réunifiée, est en proie aux relations d’incertitude. Rien n’est joué, tout est possible. Ne pas dissimuler l’inquiétude qui toujours me revient quand ce pays est en crise. Mais quelle représentation nous avons là de ce qui se prépare en France !

Ce soir, c’est avec la fébrilité de Helen Hanff déballant un colis de livres envoyé par Frank Doel que nous avons ouvert le coffret contenant le DVD de 84 Charing Cross Road que la poste nous avait apporté ce matin. C’était aussi avec le souvenir émouvant du livre éponyme à partir duquel David Hugh Jones, en 1987, a tourné le film sur un scénario de l’auteur et de James Roose-Evans. Anne Bancroft et Anthony Hopkins, en même temps qu’ils tiennent leurs rôles – elle d’une lectrice américaine et lui d’un libraire londonien qui frôleront l’amour sans jamais le manifester et sans jamais se rencontrer – sont devenus à l’écran d’irrésistibles lecteurs de leurs propres lettres. Alliance sans trahison d’un livre et d’un film. C’est rare, c’est si loin du tapage que font aujourd’hui livres ou films transformés en tambours par leurs promoteurs, ce fut un régal. Nous reverrons ce petit chef-d’œuvre de temps à autre, et ce sera, j’en suis certain, avec le même plaisir qu’à chaque lecture nous procure le livre subtil de Helen Hanff…



Paris, 21 septembre 2005 – Nous ne pouvions repartir en voyage sans avoir revu nos amis J&J qui sont revenus d’Ecosse après une absence de deux mois. Hier donc, soirée au cours de laquelle, en deux langues mêlées, nous avons fourré dans la centrifugeuse nos souvenirs récents, anecdotes et gossips, opinions, craintes et désirs, lectures et rencontres… Il fut tour à tour question du soin que Bush, mis à mal par les malheurs de la Louisiane, prend de paraître en good old boy, du rôle du patronyme dans le cas de ce prêtre pédophile appelé Vadeboncoeur (qui oserait inscrire un nom aussi prédestiné dans la distribution d’un roman ?), de la brèche ouverte aux prédateurs par la fameuse et illusoire “interdiction d’interdire”, et des nouvelles et parfois assez indignes querelles qui sont faites à Freud par les tenants de la psychothérapie et leurs étranges alliés (“aller mieux sans Freud”) dans Le livre noir de la psychanalyse. En quittant nos amis, j’avais la double et confuse impression de m’être débarrassé de ce que j’avais accumulé pour le leur rapporter et d’avoir embarqué, en nombre bien plus considérable, des sujets de réflexion dont je ne viendrais pas à bout de sitôt.

Aujourd’hui nous allions à Paris car Nancy Huston m’avait demandé d’être celui qui lui remettrait les insignes français d’Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres au Centre culturel de l’ambassade du Canada. Lecteurs, parents, confrères, amis et amoureux de Nancy étaient au rendez-vous. La salle était comble. Quelle ironie, ai-je dit d’entrée de jeu, deux espèces d’anti-militaristes se retrouvent et l’un, qui l’est déjà, va remettre à l’autre des insignes d’officier ! Mais gardons-nous, ai-je ajouté aussitôt, de nous glisser dans le rang de ces êtres secs dont Stendhal disait que chez eux “le plaisir de montrer de l’ironie étouffe le bonheur d’avoir de l’enthousiasme.”
Il ne me déplaisait pas d’avoir découvert que le mot officier et le mot œuvre ont une même racine étymologique, ops, qui a donné naissance aussi (et je crois même d’abord) à opus et à œuvre. Deux mots-clefs dans le destin de Nancy Huston. On peut donc être officier, ai-je dit, et consacrer sa vie, ses désirs, ses passions à l’écriture, à la création et aux imprévisibles tourbillons qui en viennent.
Sachant que les arbres ont une part dans notre complicité, j’ai alors fait un détour par le calendrier celtique qui se réfère aux arbres plutôt qu’aux astres, calendrier selon lequel Nancy serait née sous le signe du Tilleul. Or, de ces natifs-là, qui précèdent de peu l’équinoxe, il est dit qu’ils “souffrent amoureusement de la vie.” Ah, la belle formule qui va si bien à Nancy Huston quand on la voit dans le prisme de ses opus et de ses livres ! Et que n’a-t-elle pas fait de la sienne, cette amoureuse de la vie, sans que, pour autant, jamais elle n’oublie de vivre…
Dans sa réponse aux couleurs de l’été indien (il est vrai que nous étions au premier soir de l’automne), par touches discrètes, allusions et non-dits, Nancy, après avoir jeté aux orties les notions de puissance et de pouvoir que peut suggérer le titre d’officier, a tracé la carte de ses reconnaissances et de quelques éblouissements de sa vie. Puis, elle et Chloé Rejon – avec laquelle, si complice, je l’avais déjà entendue au “Marathon des Mots” de Toulouse – ont lu à voix alternées quelques pages de Nord perdu et toutes celles de Douze France dont la subtile qualité théâtrale fut ainsi été révélée. In fine, Lillian Upright, qui s’occupa de la petite Nancy après que sa mère l’avait abandonnée et qui lui avait alors enseigné la musique, interpréta au piano une fantaisie de Schumann, et elle donna ainsi à la cérémonie la touche qui achevait d’en faire une fête de la reconnaissance. Ou encore une célébration de la famille dans un monde où elles se défont, les familles, plus qu’elles ne se rassemblent.



Genève, 22 septembre 2005 – En partant pour Genève, j’avais emporté une brassée de journaux que j’ai déployés dans le TGV. Déjà par le seul supplément “livres” de Libération, j’ai été saoulé de noms – Tarun Tejpal, Louis-Combet, Cixous, Rozier, Pinera, Fox, Lamar et alii –, connus et inconnus qui, à en juger par les recensions, tentent avec le récit de leurs étranglements d’émerger dans la décharge littéraire de la rentrée. J’ai fini par abandonner ce charivari pour retourner à la lecture de La formule préférée du professeur, un roman de Yoko Ogawa que je déguste à petites gorgées tant me fascinent et me plaisent les relations qu’une aide-ménagère et son fils entretiennent avec un vieux professeur de mathématiques. Mais dans ce train, chaque fois que je levais les yeux j’étais confronté de tous côtés à ceux, ronds et inquisiteurs, de Christian Lacroix dont la photo fait la couverture d’une revue soigneusement placée dans les filets à journaux sur le dossier des fauteuils…

Ce soir, au Victoria-Hall, pour l’ouverture de la saison nouvelle, concert avec l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par le Finlandais Ari Rasilainen. En première partie, le Concerto pour violon en ré mineur de Jean Sibelius, avec, en soliste, la Russe Viktoria Mullova et son célèbre Stradivarius dit “le Falk”. Sibelius… un compositeur “national” dont je savais peu de choses, sinon que, grâce à une rente d’Etat, il put composer dans la paix et en même temps céder à son penchant pour l’alcool. Et il est vrai que, dès les premières mesures de son concerto (deuxième version), il y a une sorte d’ivresse qui en fait un exercice périlleux pour le soliste. Et là, Viktoria Mullova qui, par son allure accorte, son jeu et ce que l’on sait de son cursus, est de ces femmes dont on dit qu’elle savent ce qu’elles veulent, s’est littéralement jouée des difficultés du concerto. Une démonstration…
En seconde partie, le même et excellent orchestre jouait la Symphonie n°4 en mi mineur de Brahms. Le programme distribué à l’entrée, comportait trois citations singulières de contemporains du compositeur. “Le langage de l’impuissance musicale la plus parlante”, aurait affirmé Hugo Wolf. “Brahms n’est qu’une chose chaotique, absolument vide et desséchée”, avait noté Tchaïkovski dans son journal. “Il possède la mélancolie de l’impuissance”, avait écrit Nietzsche dans Der Fall Wagner. Singulière célébration ! Mais peut-être, m’a dit Metin, était-ce pour mettre certains critiques en garde contre les âneries que parfois ils profèrent. Reste que cette symphonie est toujours admirable et que c’est un bonheur de réentendre les trente-deux variations de la passacaille finale…



Genève, 24 septembre 2005 – Hier, passé quelques heures avec Metin Arditi pour commenter le manuscrit de son prochain livre – le titre n’en est pas encore fixé – qui est fondé sur un sujet captivant et qui propose un vrai thème romanesque. De telles conversations relèvent encore du confidentiel et je n’en dirai pas un mot pour l’instant. À qui que ce soit. Et ce fut l’occasion de parler à bâtons rompus de l’injonction du plaisir dans l’écriture, du rôle stratégique dans l’usage des temps grammaticaux et de l’émergence ou de l’absence de l’auteur dans un roman.

L’après-midi, Metin nous a fait découvrir à Coligny la fondation Martin Bodmer où, dans un musée en sous-sol conçu par Mario Botta, sont rassemblés ouvrages, livres et surtout manuscrits d’une collection consacrée à la Weltliteratur. Et me voilà allant des ajouts et repentirs dans la calme distribution des strophes du Cimetière marin de Paul Valéry à la page d’écriture rageuse de Chateaubriand dans le manuscrit des Mémoires de ma vie, courant à une autre, pleine à ras bord de la petite écriture de Kant rédigeant Le conflit des facultés, la comparant aux deux frêles colonnes d’écriture de l’Hymne à la nuit de Novalis, et encore au fameux vierge, vivace et bel aujourd’hui dans la lente calligraphie de Mallarmé, et aussi aux ratures presque hargneuses de Beethoven sur le manuscrit du Gloria de la Messe solennelle. Mais surtout m’attardant devant le manuscrit des Cent vingt journées de Sodome d’une écriture microscopique sur le rouleau qui permettait à Sade de le dissimuler dans un interstice du mur de sa prison…
Les pièces qui sont là exposées de manière telle qu’on les croirait suspendues dans la pénombre (la lumière les éclaire quand on s’en approche), ont une valeur inestimable, mais elles m’ont paru en avoir une bien plus considérable encore par leur célébration de l’écriture que je ne pouvais, sur le moment, comparer à rien d’autre qu’à la circulation du sang dans le corps même de la pensée. Il faudrait les contempler pendant des heures, ces pages d’écriture, y revenir chaque jour, et encore ne suis-je pas certain qu’un mois suffirait pour épuiser les rêves, les éblouissements, les méditations dont elles sont la source.

Et le soir même nous allions à l’Opéra pour assister à la première, si attendue, du Tannhäuser de Wagner dans la nouvelle mise en scène d’Olivier Py. Nous en avions été prévenus par la rumeur et par des échos dans la presse : nous devions nous attendre à une singulière provocation car le metteur en scène, disait-on, avait fait de la scène du Venusberg, dans le premier acte, une session sexuelle dans une sorte de bordel aux allures de théâtre. Et la réalité ne fut pas en dessous de la promesse car, avant et pendant que Vénus et Tannhäuser débattaient du désir qu’avait celui-ci de se retrouver dans un monde réel, parmi les siens, des stripteaseuses tout en rouge s’effeuillaient, se caressaient les seins, agitaient la croupe, et l’une d’elles se faisait même prendre en levrette par un priape rubescent pendant que d’autres figurants ne laissaient point de doute sur la participation de l’homosexualité aux ébats.
Or là ne fut pas pour moi la provocation scandaleuse – elle était après tout presque risible, cette saturnale étrangère aux superbes cadences musicales. Non, la provocation était dans l’architecture du décor imaginé par Pierre-André Weitz, fidèle compère d’Olivier Py, décor constitué par un assemblage géométrique, sans cesse mouvant, de formes dessinées par des tubes fluorescents et aveuglants. Et si j’avais une recommandation à faire, elle serait de déconseiller aux épileptiques d’aller voir ce Tannhäuser-là car l’incessant cliquetis du noir et blanc risquerait de déclencher une crise.
Kristinn Sigmundsson (le Landgrave), Stephen Gould (Tannhäuser), Dietrich Henschell (Wolfram), Nina Stemme (Elisabeth) et les autres et les chœurs avaient les voix requises, et avec ce bon Orchestre de la Suisse Romande que nous avions déjà entendu la veille, ils étaient wagnériens à souhait. Mais je me suis posé des questions au sujet de Jeanne-Michèle Charbonnet dont la voix de soprano dans le rôle de Vénus était, elle aussi, tellement juste… Suis-je à ce point devenu ringard ? Je n’ai pas compris qu’elle ait accepté pour chanter de se tenir parfois affalée, barbouillée de rouge, cuisses écartées, dans des poses d’une vulgarité insoutenable.
À la fin, on s’attendait à des protestations. Rien, pas un cri, pas un sifflet. Des applaudissements tels que je me le disais : après tout, les Genevois sont peut-être fiers que les audaces vénusiennes soient venues ici avant Paris. Et ils se sont applaudis pour avoir eu l’audace d’accepter ces audaces.
C’est Christine qui a eu la juste réflexion quand elle nous a dit qu’il aurait fallu fermer les yeux afin de comprendre que Wagner avait écrit pour cet opéra une musique d’une beauté indescriptible et d’une modernité stupéfiante…Pour ma part, j’ai alors pensé que cette manie, si actuelle, de surcharger, de barbouiller, d’enlaidir devait relever de l’angoisse collective où nous vivons aujourd’hui dans le monde. C’est Pavese qui disait qu’il y a des vêtements “si beaux qu’on voudrait les lacérer”…



Le Paradou, 25 septembre 2005 – Mais il me semblait bien qu’un souvenir me trottait par la tête depuis la représentation de Tannhäuser ! La chose m’est revenue ce matin. En 1935, mon grand-père qui enseignait entre autres la physique et la chimie m’emmena voir à l’Exposition universelle de Bruxelles le pavillon consacré avec un faste démonstratif aux illuminations et prodiges de la “Fée Electricité”. Couvert d’éclaboussures de lumière, le professeur au lorgnon tremblant sur le nez me fit une grande leçon sur les pouvoirs de l’électricité. Ce sont donc les décors de ce Pavillon de l’électricité qui me sont revenus en voyant dans Tannhäuser à Genève, soixante-dix ans plus tard, les formes dessinées par Pierre-André Weitz avec des tubes fluorescents. Mais recycler du vieux pour faire du neuf, ce n’est pas nouveau, le truc est familier aux roués de la mode.

Hier, en retrouvant le mas, nous avons aussi retrouvé Pascal Durand. Et avec lui Hugo et Mallarmé, deux de nos chers nounours. Car il n’y a pas de honte à le dire, nous qui aimons la littérature, nous y avons nos peluches préférées.



Arles, 27 septembre 2005 – J’avais rendez-vous avec Anne G. pour répondre au micro à ses questions sur l’ouverture de la saison musicale au Méjan. Elle n’a pu venir, on lui avait demandé d’urgence un reportage sur les moustiques qui font l’actualité. On dit ici que, de mémoire d’Arlésien, jamais on n’en a vu autant, et si soudainement éclos. Il y a une quinzaine d’années, le bruit courut qu’allant picoter de l’un à l’autre, ces bestioles pouvaient transmettre le sida. Bien que les preuves du contraire ne fussent pas évidentes, le maire d’Arles, un médecin, avait réussi à maîtriser l’alarmante rumeur qui enflait.
Pour de mystérieuses raisons je suis insensible aux piqûres alors même que les gens autour de moi grognent et se grattent. Je les observe, eux qui perdent patience et les moustiques qui font la fête, et je m’embarque en compagnie de Gulliver dans des élucubrations swiftiennes. Que la nature les eût faits plus grands, ces insectes, et nous lilliputiens, c’était l’apocalypse !
On attend le mistral qui les éliminera. Il ne se le fait pas dire deux fois, le maraud. Déjà de petites rafales annoncent le gros de ses hordes.

Le conseil de surveillance s’est réuni ce matin, bien à l’abri des moustiques, portes et fenêtres closes, pour entendre Françoise, dans son rôle de présidente du directoire, exposer les résultats d’Actes Sud et les ambitions pour l’année à venir. Outre le privilège d’ouvrir et de lever la séance, j’ai dans cette assemblée (pour le dire d’un mot cher à Albert Cohen) un rôle de ressasseur. Chaque fois que nous nous réunissons, je rappelle et répète que nous ne saurions être de véritables éditeurs si, à la constitution et à l’accroissement du profit, nous subordonnions la découverte des auteurs et la reconnaissance de leurs œuvres. Alors, ce matin, pour rafraîchir la mémoire des anciens et frapper l’imagination des nouveaux, j’ai rappelé qu’Actes Sud, en 1985, avait pris son envol décisif avec deux auteurs abandonnés à l’indifférence : Nina Berberova, alors âgée de 84 ans, repêchée avec, dans ses cartons, une œuvre considérable, pratiquement inédite, et Paul Auster au nez duquel les grands éditeurs américains, l’un après l’autre, avaient claqué la porte…



Arles, 28 septembre 2005 – Sachant que mes petits-enfants ne détestent pas les vers de mirliton que parfois je compose pour eux, de bonne heure ce matin j’en ai improvisé huit pour Antoine…

Nom d’une pivoine,
c’est aujourd’hui
l’anniversaire d’Antoine !
Et qu’avons-nous pour lui ?
Un joli sac de vœux !
Et, pour dimanche ?
Alors, là, sacrebleu,
un machin en trois tranches...

Le “machin en trois tranches” qu’il recevra dimanche, lors du repas d’anniversaire, ce sont trois DVD consacrés aux aventures pour lesquelles ce garçon de douze ans montre une vive prédilection, les aventures archéologiques.

Après un bref séjour au mas, Pascal Durand vient de repartir pour Liège. Quel professeur il doit être ! Une science considérable dans le domaine qui est le sien – la littérature – et de la curiosité pour les relations cognitives que des disciplines éloignées l’une de l’autre entretiennent avec tant de discrétion qu’elles nous passent sous le nez sans que nous y accordions l’attention qu’il faudrait. Pascal, lui, l’accorde, cette attention, il en prend le temps. À la manière de Fabre observant ses insectes, il est toujours à l’affût des tressaillements de la pensée. Nous ne nous quittons jamais sans qu’il m’ait donné quelques titres de livres à découvrir. Et de surcroît, il cuisine en rabelaisien. Hier soir il s’était mis aux fourneaux et nous a préparé des “boulets à la liégeoise” avec une touche d’hérésie (miel au lieu d’un sirop dit “de Liège”, introuvable ici) qui rivalisaient de saveur et de parfums… Et, signe de connivence ou de ralliement, cet homme fume la pipe – tant pis pour ceux qui n’aiment pas ça !

Parce qu’elle écrit pour un journal régional un article sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, C. m’a posé quelques questions sur l’actuelle légitimité de la Loi de 1905. Avec une pointe d’irritation je lui ai répondu qu’il importait plus que jamais de maintenir les cultes dans les règles du droit afin de ne pas se retrouver confrontés à des guerres de type irlandais, à des dragonnades, croisades, ratonnades et pogroms, ou encore au minage des fondements de la nation comme celui auquel se livrent les fondamentalistes américains. Si précaire rempart soit-elle, cette loi de 1905 en est un, lui ai-je répété, et s’il y avait à la modifier, je souhaiterais, oui, que ce fût rinforzando. Par leur dogmatisme, les religions s’opposent à la philosophie dont l’essence même est interrogative. Et, comme le disait Condorcet, “toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.”

M. - C. m’a envoyé des photos de la sculpture qu’elle vient d’achever. Ta tête, me dit-elle…Ma tête, me dis-je en écho… Ah, l’embarras où elle me met ! Quelle différence y aurait-il entre ma réaction si ce n’était pas ma tête, et la confusion où je suis en sachant que c’est la mienne ? Je retourne au miroir et compare aux photos, je ne comprends pas… Mensonge ou sournoiserie ne sont pas de mise entre nous, lui ai-je écrit, je te dois la vérité. La vérité est que je sens cette sculpture si proche de ce qu’elle a voulu y mettre qu’il suffirait peut-être, par de petites touches, du “je-ne-sais-quoi”, du “presque-rien”, qu’elle… Non, non, j’ai arrêté de lui débiter ces sottises car je me demandais comment j’aurais réagi si, après lui avoir soumis un texte où je l’aurais décrite, elle m’avait écrit ce que j’étais en train lui écrire...



Le Paradou, 29 septembre 2005 – Tous les prétextes lui sont bons, voilà le mistral revenu pour exterminer les moustiques et pour se jouer des douceurs de l’été dit de la Saint-Martin.

Hier soir, par courriel, J.S. me signalait l’intérêt de l’exposition “La mémoire du Congo” ouverte au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren près Bruxelles. Je me suis promis d’aller la voir à la première occasion, cette exposition. Mais le sujet est délicat…
La figure d’Albert Thys qui fut au Congo celui que parfois on appela le condottiere de Léopold II, reste importante pour ses descendants – et Christine est de leur nombre – qui reçoivent chaque semaine une gazette électronique dans laquelle les nouvelles de la famille (naissances, noces, décès, voyages, succès et même la parution de mes livres car par mariage j’appartiens à la tribu) sont suivies de documents rappelant l’action de cet homme au service d’un roi que Mark Twain stigmatisa dans King Leopold’s Soliloquy en 1905 et qu’Adam Hochschild, en 1998, accusa de génocide colonialiste dans un livre qui fit grand bruit : Les fantômes du roi Léopold II.
Mais ce que j’ai appris en 1999, quand Actes Sud publia Les anneaux de Saturne de W. G. Sebald, c’est que cet Albert Thys avait accordé un droit de navigation sur le fleuve Congo à un certain Korzeniowski venu lui en faire la demande à la Société Générale, à Bruxelles. Et que, sans le savoir, le condottiere avait ainsi permis que fût écrit, sous la signature de Joseph Conrad, en 1902, Au cœur des ténèbres. Et donc que plus tard, en 1979, fût tourné Apocalypse Now qui en est l’adaptation par Francis Ford Coppola…

Ce matin, à Marseille, Roland Hayrabedian avait convoqué la presse pour la présentation du nouveau programme de “Musicatreize”, un ensemble que nous avons reçu à plusieurs reprises au Méjan, dans nos “Soirées musicales d’Arles”. Il y avait à ma présence deux motifs.
D’abord, Roland m’avait arraché la promesse de diriger le premier atelier d’écriture de la saison. Ce que j’avais fini par accepter malgré la méfiance d’éditeur que m’inspirent ces ateliers qui, lorsqu’ils ne sont pas dirigés par des bénévoles soucieux d’aider des personnes empêtrées dans les contraintes sociales et administratives, le sont par des gens qui, pour reprendre les mots de Flaubert, ne savent pas écrire quatre lignes mais enseignent comment composer un livre et sont ainsi responsables pour une part des manuscrits impubliables qui engorgent les maisons d’édition. Mais ici, rien de ça, rien d’autre qu’une séance au cours de laquelle il me faudra inviter les participants à écrire des formes brèves dont l’une, à l’issue de sélections successives, servira de support à une création musicale. Suis en partie rassuré…
L’autre motif de ma venue à Marseille, c’était la rencontre avec Bruno Mantovani, un jeune compositeur auquel j’étais invité à présenter une histoire ou un conte qui lui servira d’argument pour l’une de ses compositions. Et là, je ne me suis pas dérobé, au contraire… J’ai toujours pris un énigmatique plaisir aux amoureux et coquins “5 à 7” entre les notes et les mots.



Arles, 30 septembre 2005 – “Il arrive que la musique nous dise ce que ne peuvent nous faire entendre les mots, il arrive que les mots nous expriment ce que la musique n’a pu nous faire comprendre”, avais-je écrit pour le programme 2005 – 2006 des “Soirées et matinées musicales d’Arles”. Cette assertion maintes fois reprise – et qui avait servi de fil conducteur aux quelque quarante émissions que j’avais faites en 1996 sur France Musique – m’est revenue comme un boomerang, ce soir, lors du concert doublement inaugural : de la saison et du week-end consacré à l’intégrale des quatuors avec piano de Brahms et de Fauré. Car rien mieux que leurs deux premiers quatuors, avec leurs dissemblances et leurs complicités, ne pouvait m’arracher à la pathétique tentative d’en rendre compte par les mots du programme. La gravité, l’humour, le plaisir, le désir se jouant l’un de l’autre dans ces compositions n’appartiennent à leur temps que par des dispositions formelles. Leur sens essentiel s’exprime en d’infinies variations par des narrations, des méditations, des descriptions, des audaces et des allusions dont nous reconnaissons l’intelligence pour les avoir ressenties à certains moments de notre vie mais dont nous serions bien incapables d’exprimer l’affectivité autrement qu’en retournant à l’écoute de ce macramé musical.
Au cours du médianoche qui a suivi, avec les musiciens et quelques amis, j’ai tenté, en le leur racontant, de m’expliquer pourquoi si longtemps la musique de Fauré m’avait paru associée à l’ennui. Et puis, soudain, comme si j’étais en analyse, un souvenir m’est revenu, une fusée éclairante... Pendant les neuf mois de la “la drôle de guerre”, de septembre 1939 à mai 1940, la radio que j’écoutais alors avec assiduité en compagnie de quelques amis de mon âge, ne diffusait plus de musique “ennemie”. Plus de Mozart, de Beethoven ou même de Bach ! Entre deux communiqués sur le mouvement des patrouilles le long de la Ligne Maginot, place à la musique française dans laquelle Gabriel-Urbain Fauré, chaque jour (je crois me le rappeler), était au premier rang. Ses ballades, mélodies, cantiques, nocturnes et surtout son Pelléas et Mélisande, oui, suaient l’ennui aux yeux de galopins iconoclastes qui cherchaient avec inquiétude à comprendre dans quoi cette “drôle de guerre” s’apprêtait à les enfourner…
Je ne sais si ce retour au passé en est la cause, mais avant de nous séparer, nous avons repris, Metin et moi, la réflexion que nous avions menée à Genève sur le rôle des modes et des temps grammaticaux dans la narration romanesque. Et, en particulier, sur la capacité qu’ils nous donnent d’exprimer la durée (comme on le dit d’un fruit dont on veut extraire le jus), de régler le pas et les virevoltes de nos personnages et d’obliger le temps à des repentirs révélateurs…





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