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© Bruno Nuttens




Mardi 1er septembre 2009 - C'était vraiment un jour de rentrée dans une ambiance presque scolaire. Et pourtant, la cérémonie avait un petit goût de sortie… Ce matin, en effet, je suis allé pour la dernière fois peut-être tenir le bref discours que je fais chaque trimestre devant l'assemblée des représentants d'Actes Sud. J'ai tenté de lui donner sinon un tour testamentaire, du moins un ton philosophique qui convenait à mon éloignement. Parmi les livres prochains dont il fallait annoncer la parution, il y avait le “thésaurus” dans lequel seront rassemblés mes cinq premiers romans, Le nom de l'arbre, La mer traversée, Des arbres dans la tête, Les rois borgnes qui ont tous paru chez Grasset, et Eléonore à Dresde avec lequel j'ai commencé à publier à l'enseigne d'Actes Sud. Eva qui est mon éditeur en a très élégamment exposé les circonstances. Après quoi, redevenu un instant éditeur, j'ai indiqué que, si je ne m'en écartais pas définitivement, je laissais à Evelyne le soin de gérer la collection “un endroit où aller”, ce qu'elle a d'ailleurs commencé à faire de manière très efficace. Parmi les livres à présenter il y avait l'important roman de Pia Petersen, Une livre de chair, et nous l'avions invitée. Quand je lui ai demandé d'exposer le sens qu'elle avait donné à ce roman, elle s'en est fort bien tirée. Cette fois encore j'ai observé combien sa manière de dire était proche de sa façon d'écrire. Et à part moi je pensais : et de sa façon de vivre. Pia est une véritable romancière, dans la vie comme dans ses livres. En fin de matinée, avant de quitter Arles où la chaleur recommençait à s'abattre, j'ai revu quelques-uns qui me sont chers. Puis Christine m'a ramené au mas par la route des olivettes.

   Etienne a reparu hier soir. Il nous a raconté la petite croisière, deux semaines, qu'il vient de faire en Méditerranée avec Jules et les siens, à bord de l'Anakena dont j'ai enfin pu voir une photo et qui n'a rien du “paquebot” que j'avais imaginé. Quand Françoise sera rentrée du tour d'Italie qu'elle fait en ce moment avec Jean-Paul et Antoine, le chapitre des vacances familiales sera terminé. D'ailleurs, si la chaleur persiste, on sent que le temps vire. Les jours s'abrègent. Et à l'heure du souper il faut maintenant allumer les lampes.
 
   En cherchant hier soir un film qu'Etienne n'avait pas encore vu, j'ai proposé de revoir Mrs Henderson Presents, et nous sommes bien tombés car il en a particulièrement goûté le langage et les accents qui y tiennent un grand rôle.

Mercredi, 2 septembre 2009
–  Il a plu cette nuit et j'ai cru m'être endormi dans une ornière. Ce matin, nuages d'un côté, ciel bleu de l'autre. De surcroît, et ce n'est pas très encourageant, tout est immobile. Fenêtres et fenestrons sont ouverts et pourtant l'air ne circule pas. À chaque heure l'église jette quelques sons de cloche qui se perdent dans les roubines. Quant aux cigales, on a l'impression qu'elles ont émigré. Il faut que je mette aujourd'hui la dernière main à la communication que je ferai le 12 à l'Académie car la règle veut que j'en envoie d'abord le texte au secrétaire perpétuel. Mais ce temps bizarre ne m'inspire guère.

   Trois Mirages ou bestioles de même espèce ont déchiré le ciel et nos tympans. Comme si nous étions au salon du Bourget ou aux Champs Elysées un 14 juillet. J'avais eu jadis l'envie d'écrire un récit de science-fiction dont le héros, équipé d'un extincteur de bruit, s'attendait à un triomphe mais devenait l'ennemi public numéro un car, privés de bruit, les gens avaient l'impression d'être privés de liberté. À l'instar de ces citadins, parisiens ou autres, à qui le silence nocturne inflige ici une première nuit blanche. Mais je n'ai jamais eu la fibre science-fiction.

   Glenn Close et Julianne Moore dont les noms, au générique, m'avaient attiré, sont devenues dans Cookies Fortune des marionnettes dont Robert Altman tire les ficelles. Aucun plaisir.

Jeudi, 3 septembre 2009 –  Ce matin, Etienne est reparti pour Londres. La nuit fut calme, le temps est tendre et le ciel bleu pâle. Pourtant on nous annonce de la pluie. J'ai envoyé au secrétaire perpétuel de l'Académie, comme il est d'usage, le texte de la communication que je ferai le 12. Christine l'avait relu. Cela s'intitule La maison commence par le toit, c'est une autre façon d'aborder le sujet que j'avais développé à Nîmes. Cette fois, j'y souligne le rôle de la fiction dans la pensée.

   À Brigitte qui est venue déjeuner mais est restée ensuite peu de temps j'ai lu quelques textes comme elle le souhaitait. Elle m'a livré des réflexions sur ses vacances et sur les lycéens nouveaux qu'elle accueillait aujourd'hui.
 
   Ce soir, Christine avait plus envie de lire que d'aller au cinéma. Je me suis retiré dans mon grenier et me suis offert une très longue rasade de la série À la Maison Blanche. J'y prends plaisir, j'y apprends beaucoup de choses sur le modèle américain, j'admire le style, le rythme et le professionnalisme. Et j'ai de plus en plus d'admiration pour Martin Sheen.

Vendredi, 4 septembre 2009 –  Ce matin, nous étions à huit heures, Christine et moi, dans le cabinet arlésien de mon ophtalmo qui, après avoir jugé de l'opacité du cristallin, m'a confirmé la nécessité de m'opérer de la cataracte dès mon retour. À l'œil droit, et un peu plus tard à l'œil gauche. Je me rappelle que, dans l'adolescence, pendant la guerre, mes copains et moi qui avions juré avec superbe de ne pas accepter l'humiliation du vieillissement et qui dévorions Les hommes de bonne volonté de Jules Romains, nous y avions trouvé une phrase que j'ai renoncé à chercher dans les vingt-sept volumes de ce roman fleuve et qui disait, à peu près en ces termes, que “la sclérose du cristallin commence à vingt-cinq ans”. Et, jeunes imbéciles qui jurions de n'être jamais de vieux imbéciles heureux, nous jurions de nous flinguer avant la soixantaine alors même que nous lisions avec ferveur et envie des auteurs qui avaient largement dépassé cet âge. Là-dessus nous préférions ne rien dire et citions plus volontiers Rimbaud et Radiguet. Les amis avec lesquels j'avais fait ce serment stupide sont morts mais tous après la soixantaine.

   Dans le ciel, les bancs de nuages glissent lentement et entre eux le soleil a l'air de faire des culbutes. Les prévisionnistes nous promettent un tendre automne. Mais je suis dans les petites agaceries qui toujours précèdent les grands départs et incitent aux grandes résolutions. Ainsi ai-je déjà décidé d'emporter certes mon ordinateur, mais telle une simple machine à écrire. Aucun matériel internautique. J'interromprai pour une semaine la mise en ligne de mes carnets. En dehors des prestations que je ferai, à la librairie Point-Virgule le jeudi et à l'Académie le samedi, je regarderai couler la Semois à la Forge Roussel.

   Marie-Christine Barrault est arrivée ce soir en donnant comme toujours (disons : comme souvent) l'effervescente image du plaisir de vivre et du bonheur d'interpréter. Le mistral était sur ses talons et c'est à la terrasse couverte que nous avons soupé en écoutant le récit qu'elle nous a fait de spectacles et de lectures qui dans sa vie s'enchaînent l'un à l'autre à un train d'enfer. La première fois que je l'ai vue, non pas à la scène mais à la ville, c'était à Toulouse en 1985 où, si je me souviens bien, elle jouait dans Le partage de midi. J'y étais allé pour lui demander d'écrire une préface au livre d'Odile Godard, La cuisine d'amour. J'avais quitté le mas à l'aube et nous avions pris ensemble le petit-déjeuner dans son hôtel. Ainsi avaient commencé des relations inoubliables, plus tard nous étions même partis ensemble en Chine. Mais ces relations, elle les avait un jour rompues car une langue de vipère l'avait assurée que j'avais convaincu Claude Miller de ne pas lui confier le rôle de la cantatrice dans L'accompagnatrice de Berberova qu'il adaptait au cinéma. Elle m'écrivit une lettre superbe sur la trahison et ferma toutes les portes à double tour. Bien plus tard, quand Vadim mourut, qu'elle avait épousé, je lui fis un mot pour lui dire la détresse où je l'imaginais. Et nous nous sommes retrouvés à l'occasion des Lectures en Arles auxquelles, depuis, elle a participé chaque année.

Samedi, 5 septembre 2009 –  Le mistral a piqué de telles crises d'hystérie, cette nuit, que j'ai fort peu dormi. Au petit-déjeuner, Marie-Christine nous a dit n'y avoir pas pris garde. Ensuite elle devait partir pour reconnaître l'église des Baux où, à l'occasion d'un mariage, elle ferait cet après-midi une lecture de saint Paul. Mais elle y a tout de même renoncé tant était effrayant ce mistral qui s'agite tel King-Kong rompant ses chaînes sur la scène new-yorkaise où on l'exhibe.

   Cette journée qui précède notre départ est de celles que j'abhorre. Il faut régler d'ultimes affaires, répondre au courrier qui ne peut attendre notre retour, faire les bagages, ne rien oublier en sachant qu'on oubliera nécessairement quelque chose – et l'on cherche à deviner quoi. Et à tout cela accorder inutilement du temps. Je me calme en apprenant que la route sera ensoleillée d'un bout à l'autre et qu'au-delà de Valence le mistral ne sera plus qu'un souvenir. À ce moment, seul le plaisir de Christine à l'idée de retrouver sa famille et une maison de son enfance me retient de tout annuler quand même.

   Dans une somptueuse robe noire et toute légère, notre belle actrice est partie pour assister à ce très chic mariage où elle est conviée. Nous la retrouverons sans doute demain matin, avant le départ, au petit-déjeuner. Mais ce soir on ferme les valises et demain les portes…

Lundi, 7 septembre 2009 – Hier, une fois sortis de l’empire du mistral puis de la zone lyonnaise, et filant vers l’est, nous avons traversé jusqu’à Metz une France pique-niqueuse qui avait envahi, en compagnie de nombreux étrangers, les aires de repos tout ensoleillées. Peu d’enfants, un troisième âge majoritaire et une demi-douzaine de langues. Christine a tenu le volant de bout en bout, pendant dix heures. Vers la fin du voyage, comme personne ne répondait à la Forge Roussel où je voulais annoncer notre toute prochaine arrivée, j’ai commencé à imaginer le pire. Christine avait-elle confirmé notre séjour à sa sœur Françoise ? Non, mais elles en étaient convenues quelques semaines plus tôt. Et rien depuis ? Non. Et que ferions-nous si nous trouvions les grilles de la propriété fermées ? C’est sur des questions pareilles que nous sommes différents. Elle fait confiance, je me méfie, et quand mon inquiétude prend le dessus j’ai le soupçon que ce sont les différences dans nos structures tribales qui entrent en jeu. A la Forge Roussel, Françoise et Michel nous attendaient, et ils se sont avancés vers nous les bras tendus. Christine a presque toujours raison mais elle n’en tire aucun triomphe. Pas de “tu vois, je te l’avais bien dit !” Nous étions exténués, nous nous sommes couchés très tôt, elle a dormi dix heures et moi douze.

   Je relis ces quelques lignes et je me dis que si j’étais pianiste, à en juger par les fautes de frappe qui sont en crue, j’aurais dû renoncer depuis longtemps à un clavier qui est, lui, sans repentir. Le soleil a enfin écarté les rideaux de brume et la journée se déploie, aussi belle que chez nous, mais sans mistral et avec une bonne dizaine de degrés en moins. La Semois roule des hanches en traversant la propriété.

Mardi, 8 septembre 2009
– Il n’y a d’autres feuilles mortes dans les chemins que celles de l’année dernière, la température est fraîche le matin mais douce à midi, c’est toujours l’été, et tout insiste à le dire. Pour deux semaines encore, selon le calendrier et, qui sait, peut-être davantage. Car il y a parfois ici d’émouvants étés indiens.

   J’avais emporté manuscrits, documents et livres, et je n’y ai pas encore touché. Depuis hier, quand je ne m’effondre pas de sommeil je passe mon temps à contempler cette demeure, le cirque des hauts arbres qui l’entourent, l’étang où Christine et ses sœurs, qui m’ont souvent paru sortir d’un roman anglais du dix-neuvième siècle, se livraient à leurs jeux et exploits. Une fois sur l’autre rive j’aime m’arrêter pour regarder la Forge Roussel et son reflet dans le miroir d’eau. Car je suis maintenant persuadé que je fais ici mon dernier séjour, et je veux en graver l’empreinte.

   Tressaillements nerveux et remous métaphysiques me traversent parfois comme si, venant ici, j’avais en quelque sorte forcé le destin à mieux manifester ses intentions à mon endroit. Mais rien n’est clair, je me sens funambule que la brume empêcherait de voir le point vers lequel il se dirige. Alors je fais quelques pas avec Christine ou bien je vais avec elle à Florenville, et à d’autres moments je regarde sur l’écran de mon ordinateur les derniers épisodes de la série A la Maison Blanche.

Mercredi, 9 septembre 2009 – La nuit fut fraîche, l’aube était lumineuse, pas un nuage au ciel ce matin et ainsi ai-je eu l’intuition que j’allais vivre une journée d’exception, nettoyer ma mémoire et en effacer des craintes sans objet. Mais rien n’est allé comme je l’imaginais. Car j’étais sans cesse ramené à l’impression que je me trouvais dans un rêve qui, telle une bulle, allait soudain éclater. Il y a d’ailleurs des signes étranges. Pour la première fois, depuis que je viens ici, je n’ai pas vu un seul animal, pas même un chien ni un cheval. Parfois, mais très rarement, un oiseau. Les prévisions que j’avais faites sont rompues. Je me dis que j’aurais dû m’amener ici sans projet ni intention d’aucune sorte. A force de vouloir disposer du temps, je le gâche. La journée a filé, à faire, refaire et ne rien faire. Christine, elle, l’a consacrée à traduire et à marcher. Je n’ai accompli avec elle qu’un simple tour du lac. Et le soir, avec sa sœur nous avons joué au scrabble.

Jeudi, 10 septembre 2009 – Les nuits sont ici excellentes, mais aujourd’hui le temps hésite. L’air est doux, le ciel cotonneux. Dans cette lumière maussade, la Forge n’est plus qu’une petite forteresse qui lève ses ponts et referme ses portes. Nous voici déjà au milieu du séjour. Menacée par un  rhume, Christine est repartie dans la traduction de Huyler qui lui met la goutte au nez et lui donne du fil à retordre. Je pense à mon Orpailleur dont il faudrait maintenant, entre tous ceux qui se sont proposés, choisir l’itinéraire. Mais avant cela et sans délai choisir les passages de L’Helpe mineure que je lirai ce soir à la librairie Point Virgule de Namur.

Vendredi, 11 septembre 2009 – Hier, vers cinq heures nous sommes partis pour Namur sous un ciel de plus en plus bas et par une température en chute libre. Quand nous avons pris de l’essence, c’est un coup de froid que j’ai failli prendre. Douze degrés… et de la pluie. Mais à Namur, au pied de la citadelle et au bord de la Meuse, la température avait remonté quelques marches et sur le ciel crépusculaire ne circulaient plus que des nuages attardés. Nous avons retrouvé nos amis du Point Virgule qui ont agrandi et embelli leur librairie sans modifier le style ni l’impression que chaque livre est important. Comme je le faisais jadis dans notre librairie arlésienne, ils déposent sur certains livres des fiches manuscrites d’appréciation. Sylvie et son équipe sont arrivés sur nos pas et ils ont mis leurs caméras en place pendant que le public remplissait la petite salle. Ils furent, je crois, une cinquantaine. Avec une grande précision horaire, à huit heures Régis m’a entraîné dans une discussion sur les relations entre visible fiction et apparente réalité dans ces deux romans qui se font écho, Les déchirements et L’Helpe mineure. De temps à autre je lisais un extrait. S’il fallait un signe de l’intérêt que ce public fort lettré a porté à nos propos, il serait donné par le nombre et la qualité des questions qui ont suivi. Un peu avant onze heures nous avons repris la route mais avant de quitter la ville nous avons eu le spectacle inattendu d’une énorme demi-lune rousse qui, sur le dos, rebondissait de toit en toit. A minuit nous étions rendus à la Forge Roussel, la lune avait repris des proportions normales et il ne m’a pas fallu plus de cinq minutes pour me retrouver sous les draps. Mais je n’ai pas sombré dans le sommeil comme je l’avais imaginé…

   Hola, six biches viennent d’apparaître au soleil dans le grand coupe-feu qui est devant moi ! Elles broutent l’herbe, lèvent la tête, flairent la menace. Puis ces danseuses rousses s’éloignent sur la pointe de leurs chaussons. Elles sont pour moi la parfaite représentation de la sereine inquiétude. Ce n’est pas mon cas. Avant de m’endormir cette nuit j’ai longuement feuilleté le catalogue des apocalypses. Et ce matin le beau temps retrouvé ne me le fait pas oublier.

   Hier, à Namur, on m’interrogea sur les raisons que j’avais d’écrire. Une nécessité, ai-je dit, comme de respirer. Avant, c’était une métaphore, aujourd’hui c’est une réalité. J’aurais pu ajouter que si les mots m’ont servi longtemps à nommer le monde, aujourd’hui ils m’y raccrochent. Mais qu’importent ces propos crépusculaires ? Avais-je d'ailleurs de l’intérêt pour eux quand on en tenait devant moi, jadis ? Il me semble que mon grand-père ne me parlait pas de son âge mais de celui des autres et en particulier de celui où ils avaient cassé leur pipe. Celui-là trop jeune, disait-il, ou trop vieux et trop tard. Et puis soudain, ma grand-mère étant morte d’une infection pulmonaire, lui qui paraissait encore en bonne forme s’éteignit deux semaines après elle. Un jour il m’avait glissé qu’il serait inutile d’aller sur sa tombe. Il n’en saurait rien.

   Christine est partie pour une ultime grande promenade, une de celles qu’avant le départ du mas j’avais imaginé que je ferais avec elle. Je crois que ces marches solitaires l’enchantent et la bouleversent en même temps. Je ne le saurai avec  certitude que si elle m’en parle.

   J’ai achevé tous les épisodes de la série À la Maison Blanche et me rends compte que ce ne fut pas temps perdu. J’y ai appris beaucoup sur le fonctionnement de la vie politique américaine et bien  plus encore sur un  certain art dramatique.

   M.A. est venue me voir cet après midi que je n’avais plus vue depuis longtemps mais qui m’avait écrit une lettre très intime et fort impressionnante sur L’Helpe mineure, et entre autres sur la sensualité des femmes et sa représentation vestimentaire dans le roman. Je regardais la petite robe impertinente qu’elle avait choisie pour venir me voir et je me suis promis qu’un personnage la porterait dans le prochain roman. Sachant que nous ne nous reverrons pas de sitôt, nous n’avons mis de frein ni à ce que nous avions à nous apprendre l’un de l’autre, ni à ce que nous craignions peut-être de nous dire. Redécouvrant ainsi que sous l’écorce de la mémoire les fruits du souvenir peuvent être tendres.

   Pour être fin prêt, j’ai revu le texte de la communication que je ferai demain à l’Académie. La maison commence par le toit. C’est du gâteau et c’est sans risque. Il me suffira de lire. Réflexion que je me fais après avoir constaté qu’à Namur, hier, je m’étais parfois risqué dans tout un jeu d’incises, exercice que j’aime et que les gens apprécient, et que deux ou trois fois j’avais perdu de vue la principale, m’obligeant alors à feindre que je voulais me reprendre. Désormais je ne ferai plus rien sans avoir le texte sous les yeux. Mais il ne devrait plus y avoir de désormais.

   Jamais peut-être dans cette brève semaine la lumière rasante du soir n’avait donné tant de subtiles nuances aux feuillages et un si bel âge aux murs de cette demeure. Dans quarante-huit heures, si rien ne s’y oppose, nous serons dans la nôtre dont je ne m’éloignerai plus. Foi de bonimenteur, c’est juré !

Samedi, 12 septembre 2009 – Dernière journée belge qui a commencé par une course matinale vers Bruxelles où dans le froid nous avons retrouvé Sylvie et son équipe à Uccle, devant la maison que mes grands-parents habitaient avant-guerre. Je l’ai tout de suite reconnue, cette maison. Elle avait peu changé, mais je fus horrifié par la disparition du mail aux grands arbres qui a été remplacé par des parkings en lignes et des carrés de verdure avec quelques bancs et de minuscules pièces d’eau. La maison communale, elle, n’a pas changé et comme c’était samedi les mariages s’y succédaient. Nous nous y étions mariés, nous aussi, en 1966. On m’a filmé et enregistré pendant que mes souvenirs refluaient. C’était le dernier tournage…

   A midi, mais j’y fus en retard, Michèle m’attendait en ville, dans un restaurant de poisson. Nous avons mangé légèrement et passé en revue tout ce que nous avions à nous dire après une si longue séparation. Puis, nous avons repris une conversation que nous avions eue l’an dernier sur ces régions d’Afrique qu’elle visite parfois, où viol et violence créent des situations irréversibles.

   Michèle m’a conduit à l’Académie où j’appris que l’annonce de ma communication avait attiré plus d’académiciens que de coutume. Nous étions une vingtaine et je fus surpris par le nombre de ceux qui avaient maintenant besoin d’une canne. Je leur lus mon texte qui fut applaudi et me valut une cascade de commentaires, assez flatteurs en  vérité. Vers cinq heures je les ai quittés en leur laissant pressentir qu’ils ne me reverraient pas de sitôt. Christine m’attendait dans la cour, au volant de la voiture. Nous sommes rentrés à la Forge par des paysages dont la lumière caressait vallées et contours. A Françoise et Michel, pendant le souper j’ai raconté mes tribulations du jour.  Après, avec Françoise, nous avons fait un dernier scrabble. Et maintenant, la dernière nuit ici. Elle est toute étoilée.
 
Lundi, 14 septembre 2009 –  Hier, par une route estivale de bout en bout, Christine, mon bel automédon, m'a ramené au mas en une dizaine d'heures. Nous y avons trouvé dix degrés de plus qu'à la Forge et, pour nous accueillir, le mistral en farandole. J'ai voulu mettre tout de suite en ligne les pages écrites à la Forge Roussel. Et c'est alors que les emmerdes ont commencé. A tout instant mon bon vieil ordinateur recrachait avec dégoût ce que, du portable que j'avais en voyage, je lui faisais avaler. Révolte fratricide, tous deux sont des Mac. Par je ne sais quelles ruses Christine et moi nous avons fini par le contraindre. Ce matin l'air est doux et franc dans un ciel sans le moindre grumeau. Et le mistral reprend de l'ardeur. Mais quel triage de papiers et de courriels m'attend ! Alors, pour me détendre, je me rappelle les dispositions que j'ai prises à la Forge. Et je passe un moment avec Betty qui est venue me montrer les photos que Gilbert a prises d'un bel et gros écureuil en train de se goberger dans l'amandier.
 
   J'ai passé le plus clair de la journée à jouer alternativement à l'émondeur et à l'éboueur, à l'écran comme sur ma table. Avant de m'en débarrasser j'ai aussi parcouru la douzaine de journaux et les quatre ou cinq magazines que Betty avait accumulés avec soin en mon absence. Et si l'on me demandait à brûle-pourpoint ce que j'ai cru devoir en retenir, je dirais tout... ou rien. Rien car, si j'ai repéré quelques articles que je lirai plus tard dans le calme, j'en ai parcouru assez pour voir que je n'en serai pas bouleversé. Mais tout parce que ce fut à nouveau, dans l'ensemble de ces écrits et de leurs illustrations, les images d'un marathon, images de gens qui courent aussi vite que le temps, persuadés que la moindre halte les priverait du privilège vital d'être dans l'actualité. Je cours, donc je suis.

   Ce soir on a regardé Écrire pour exister, un film dont nous avions acheté le DVD à Florenville… pour le titre. C'est du politiquement correct avec un air de sage révolte et des dialogues au compas. Mais au moins cela m'a permis de revoir une actrice en or, Hilary Swank, dont le plus net souvenir est lié à son rôle dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood.

   On nous annonce de la pluie pour les jours à venir mais le mistral qui a bouffé du lion ricane. Lui présent, point de pluie. On verra...

Mardi, 15 septembre 2009 – Fariboles… ce matin, plus de mistral et pas de pluie. Une Provence voilée. L'été, je me rappelle, était venu plus tôt que prévu, l'automne suit donc son exemple. Mais il y eut des automnes plus souriants que cette journée. Qu'importe ! La nuit s'est achevée par un rêve des plus croustillant.

   Philippe est venu remettre de l'ordre et de la discipline dans mon ordinateur. Je l'ai regardé faire afin de pouvoir y remédier si les ennuis revenaient. Mais je n'ai rien retenu. Les sauts d'une fonction à l'autre sont trop rapides et leur enchainement m'échappe.

   Conversation téléphonique avec Alberto Manguel qui, lui non plus, n'est ni tendre ni confiant quand il voit comment les libertés sont rognées à petites dents. Et il évoque la manière dont les choses se sont passées qui conduisirent à la dictature en Argentine.

   Ce midi, nous déjeunions en tête-à-tête, Christine et moi, et nous commentions la chute de température qui va sans doute nous priver de piscine et déjà nous oblige à fermer les fenêtres qui restaient ouvertes depuis le printemps. On nous a volé six jours d'été ! Puis nous avons répondu aux questionnaires qui m'ont été envoyés en vue de l'opération de la cataracte le 24. Cette opération, ce n'est rien, m'avait-on dit. Les papiers en question semblent dire le contraire.

   Mon cher pédiatre est passé qui a relevé les compteurs et ajusté les doses d'antidépresseur. Puis on parlé de l'élection du nouveau maire des Baux et ensuite de quelques créatures dont les lèvres appellent à les rejoindre de l'autre côté du miroir sans tain. C'est le côté médecine douce du pédiatre.

   Ce soir on a pris au vol un Chabrol récent que nous n'avions pas vu, La fille coupée en deux. C'est du vrai Chabrol avec une Ludivine Sagnier qui est parfaite. Mais ce qui reste, hors le style, c'est le visible plaisir qu'a pris Chabrol de mettre la société bourgeoise sur la table de dissection.

Mercredi, 16 septembre 2009 – Toute la nuit et ce matin encore les archers de la pluie nous sont tombés dessus. Fenêtres closes, crépitements sur les tuiles, et dans le jardin des airs de Louisiane. Pendant que Christine allait chercher le pain et la presse j'ai pédalé, comme déjà hier soir, pour remettre en état muscles et articulations que j'avais négligés à la Forge Roussel. La Provence n'en a que pour la feria qui s'est déroulée pendant notre absence et où l'intérêt des corridas paraît depassé par l'inquiétude que donne la dipsomanie frénétique de la jeunesse…

   Comment va réagir l'ami Frédéric Mitterrand quand il se rendra compte que le Conseil de la création artistique mis sur pied par Marin Karmitz, celui auquel Françoise avait refusé de participer, est en train de ramener vers l'Élysée des fonctions essentielles du ministère de la Culture ? La féodalité élyséenne se renforce avec, hélas, la complicité de la servitude volontaire. Et pendant ce temps le cha-cha-cha de l'opposition…

   Je n’ai jamais rencontré Jacques Lemarchand, ai-je écrit ce matin à sa petite-nièce qui venait de m'envoyer un mot très émouvant. Mais j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, tout jaunis, tout usés et tout annotés, Geneviève et Parenthèse qui me firent en 1947 et 1948, quand je les découvris, une impression si forte que j’entrepris de récrire sous influence le premier roman auquel je m’étais risqué. Le livre s’appelait Cécile, je venais d’avoir vingt ans, et retenant mon souffle, j’envoyai les 103 pages à Jacques Lemarchand. La première phrase de ce roman me revient soudain... “Cécile n'avait pas d'âge ou, sil fallait lui en donner un, celui de toutes les audaces.”  Lemarchand m’écrivit, me fit compliment, m’assura qu’il recommanderait le manuscrit au “comité” chez Gallimard. Un long temps passa et un beau jour je reçus une lettre m’informant à regret qu’il n’avait pas été suivi... Le choc fut épouvantable. Je fis plus tard une tentative au Seuil et François-Régis Bastide m'écrivit que dans mon roman “les promesses rendaient un son plus plein que leur accomplissement.” Si je ne cessai pas d’écrire, je renonçai à proposer mes manuscrits à d'autres éditeurs. Il fallut, des années après, toute l’insistance de Max-Pol Fouchet pour que je soumette à Grasset Le nom de l’arbre qui y fut accepté et publié. Mais je reviens à Jacques Lemarchand. Ah, ces phrases si précises et qui pourtant vous font valser dans l'incertitude : “Mes propos sont pleins d'ombres, alors que mon propos est si clair” (in Geneviève).

   Ce soir, Lady Hamilton d'Alexander Korda, une comédie mélodramatique que je n'avais jamais vue et qui a presque soixante-dix ans d'âge… J'ai été emporté par l'art narratif et la beauté scénique, mais aussi et sans doute d'abord par l'inoubliable couple, Vivien Leigh et Laurence Olivier. Du bon vieux cinéma. Et c'est parfois très utile.
 
Jeudi, 17 septembre 2009 – Le chauffage s'est automatiquement remis en marche cette nuit et le soleil a beau reparaître ce matin, c'est bel et bien la fin de l'été. Un été qui ressemble à une phrase interrompue.

   En arrivant à la clinique pour mon rendez-vous avec l'ophtalmo et l'anesthésiste, j'ai loupé une marche, je me suis accroché à la rambarde, j'ai pivoté sur moi-même et me suis retrouvé les quatre fers en l'air. Pour un peu j'y restais, dans cette clinique où l'on m'opérera l'œil la semaine prochaine.

   Vers la fin de l'après-midi je me suis endormi sur ma table et j'ai fait un rêve étrange où je me trouvais en compagnie de femmes très séduisantes mais aussi muettes qu'invisibles. Seul était perceptible le très léger parfum qu'elles répandaient en circulant. Au réveil je me suis dit que c'était une variation sur le thème de Profumo di  donna de Dino Risi. En de telles occasions, l'imagination prend le mors aux dents et les fragrances pour des réalités.

   Ce fut une journée d'été ensoleillée mais assez fraîche. J'ai soudain réalisé que depuis notre retour nous n'avions plus de cigales ni d'hirondelles. Il n'y a donc pas eu de transition, et d'ailleurs on nous annonce pour demain le retour de la pluie.

   Ce soir nous avons revu avec un simple plaisir Family Business de Sidney Lumet où Sean Connery, Dustin Hoffman et Matthew Broderick, en malfrats de famille, sont singulièrement drôles. Il y a souvent dans le cinéma américain un savoir-faire très efficace. Qui se manifeste aussi dans bien d'autres circonstances.

Vendredi, 18 septembre 2009 – Je ne pensais plus à la culbute que j'avais faite à la clinique mais quand je me suis couché, hier soir, elle s'est rappelée à moi par une douleur à la hanche. Et je venais enfin de trouver le sommeil quand a éclaté un orage fort en gueule, accompagné d'une pluie serrée. Ce matin la campagne avait un air de rescapée. Le soleil est redevenu visible et le ciel bleu avant que des orages d'opéra ne nous tombent à nouveau dessus avec des pluies à la Verhaeren. Brigitte est arrivée en fin de matinée et est repartie pour Aix en début d'après-midi. Ce temps assez court fut malgré tout bien rempli par ce que nous avions à faire et nous avons même trouvé celui de refaire le monde. Ce soir, longtemps bloquée sur l'autoroute par un embouteillage, Louise a débarqué avec ses trois fillettes, sur ses pas Jules est arrrivé avec Justine et Félix. Ce petit monde, que nous n'avons pas souvent ensemble, était tout excité en nous racontant la rentrée scolaire et la montée dans l'échelle des classes. Le souper familial et festif s'est achevé assez tard.

Samedi, 19 septembre 2009
– Sans doute les orages que nous subissons l'un après l'autre sont-ils ceux que, les autres années, nous avons au quinze août. Après cela, on pourrait donc espérer un automne estival. Mais il faut se souvenir que la poésie météorologique est liée à son incertitude.

   Après le déjeuner, Irène a fait la sieste, comme Christine et moi. Odile et Claudine, elles, sont parties faire du cheval. Quand elles se sont retrouvées ensemble au mas, elles ont osé ce que nous n'osions plus, Christine et moi, à cause de la chute de la température… elles ont toutes trois plongé dans la piscine. De leur côté, Justine et Félix sont partis voir une exposition d'un ami de leur père, après quoi ils fileront à Marseille pour assister à un match qui oppose l'OM à Montpellier. Je tente parfois, avec discrétion, d'apprendre à ces enfants des choses qui sont plus de mon ressort que le foot ou la monte, comme par exemple les leçons de vie à prendre dans la grammaire. Ainsi de la différence dans l'emploi d'un même verbe au futur et au conditionnel… je lirai et je lirais. Une seule lettre, leur dis-je, et une toute petite différence de prononciation marquent la distance qu'il y a entre vouloir et pouvoir. Je devine que dans leurs esprits ces propos provoquent des ondes comme pierres dans un lac. Et j'ai maintenant assez d'expérience sur deux générations, enfants et petits-enfants, pour savoir que certaines choses restent mortes alors que d'autres, et souvent assez tard, ressurgissent soudain dans leurs réflexions.

   Depuis juin, à cinq heures, nous prenions du thé glacé. Depuis lundi nous sommes revenus au thé chaud. Faut s'y faire. On a beau se dire que le temps ne défile pas et que c'est nous qui évoluons sur sa patinoire, les saisons avec leurs températures, elles, poursuivent leur manège.

   Ce soir, avec Louise et Gilles, nous avons revu Gosford Park de Robert Altman. Et ce fut, cette fois encore, avec la délicieuse impression de pénétrer dans un grand roman de mœurs du siècle dernier que décryptait pour nous Mary Maceachran, l'humble et fascinante servante au nom imprononçable.

Dimanche, 20 septembre 2009 – Ma parole, nous avons beau savoir que nous sommes à la vieille de l'automne, l'été a repris ses quartiers ce matin, après une nuit très calme. Sans doute avec dix degrés de moins qu'il y a un mois mais avec une grande sérénité dans le ciel.

   Vendredi, en nous offrant un pot de la confiture de figues qu'elle venait de préparer, Brigitte y avait fait allusion… c'était la figue, et non la pomme, le fruit du péché originel, et les feuilles qui allaient désormais dissimuler les pudenda d'Eve, d'Adam et de leurs successeurs n'étaient pas de la vigne mais du figuier. Ce doit être dans l'air du temps car, depuis, je suis tombé sur ce sujet dans plusieurs journaux et magazines. Pourquoi cette confusion, et si tardivement mise en lumière médiatique ? Peut-être par crainte de l'éclatante symbolique de la figue. Si féminine au singulier, si masculine au pluriel. Voilà une célébration qu'avec quelque années de moins j'aurais peut-être écrite… L'art de la figue.

   Avec l'été revenu pour célébrer son dernier jour de calendrier, nous avons pu déjeuner en famille autour de la grande table sous le platane. Sitôt le repas terminé et les enfants partis au jardin, une vive discussion politique s'est déclenchée entre Jules, Gilles et moi. Je les regarde et les écoute, et je vois qu'entre la droite gouvernante et la gauche aphasique, ils godillent. Ils me font entrevoir un monde où les stratégies, dominatrices d'un côté, bredouillantes de l'autre n'annoncent rien de bon. Les porteurs de recettes ne manquent pas, les porteurs d'idées, eux, ne jugent pas prudent de se manifester. Et d'ailleurs, pour avoir quelque chance d'être entendues, encore faudrait-il que les idées réveillent cette conscience culturelle des individus qui est en sommeil parce que, depuis longtemps, on a déployé des trésors d'ingéniosité pour l'anesthésier avec, tout à tour, des jeux qui la distraient et des menaces qui la paralysent.
 
   Les enfants sont repartis, les uns pour Veyne, les autres pour Montpellier. Et comme toujours en pareille circonstance, c'est le grand silence au mas. Dernier crépuscule de l'été qui s'en va avec lenteur et une grâce émouvante.

   Ce soir, nous avons revu Power de Sidney Lumet. Richard Gere m'a fait grincer des dents, et je n'aurais pas tenu le coup si Julie Christie ne m'avait pas rappelé les fantasmes qu'elle m'avait donnés il y a quarante ans avec Far from the Madding Crowd et The Go-Between.

Lundi, 21 septembre 2009 – Après une nuit très sereine (à l'exception d'un rêve court et pervers) l'automne a fait ce matin une entrée princière et estivale. Nous sommes partis pour Arles où j'avais un rendez-vous que l'anesthésiste de l'ophtalmologue m'avait pris chez une pneumologue. Etrange parcours ! Mais la pneumologue était charmante et elle fut rassurante.

   Déjeuner de vieux couple au jardin. En reparlant de la Forge Roussel et en observant qu'ici, sous le double effet de la pluie et du vent, le platane avait déjà perdu beaucoup de feuilles. Au dessert, poires et pêches rivalisaient de saveur et de douceur. 

   L'armoise, le sable, le presque loin et le pas tout près, la photo, quelques livres à lire et quelques films à voir, la sensation et l'illusion, c'est à peu près l'inventaire des sujets que nous avons abordés quand Madeleine est passée me voir cet après-midi. Mais les sujets dépendent tellement de la manière dont on les habille !

   Si talentueux soient-ils, il arrive que d'excellents acteurs n'arrivent pas à sauver la mise. Ce fut le cas ce soir avec Jack Nicholson et Harvey Keitel dans The Border de Tony Richardson.

Mardi, 22 septembre 2009 – Un autre de ces jours indécis commence où l'on voit dans le ciel que tout peut arriver, tendre soleil, vent du diable ou pluie sournoise…

   Hier, quand j'ai voulu signer pour Madeleine un exemplaire de Ce que me disent les  choses, je n'ai pas retrouvé mon stylo préféré. Depuis lors je le cherche dans tous les coins, dans toutes les poches. Ce n'est pas la première fois que le perds de vue, ce stylo, et je l'ai toujours retrouvé. Un jour ce fut même en rouvrant un dictionnaire… J'ai beau ne plus écrire à la main, le bel outil me manque pour le principe, pour les notes hâtives, pour l'agenda. Je n'aimerais pas que cette perte devînt symbolique au moment où je m'apprête à reprendre L'orpailleur.

   Lectures… D'un auteur que je découvris, voici une quinzaine d'années, j'ai reçu hier un manuscrit que j'ai lu sans interruption, autant dire en apnée. La force du sujet, la hauteur du ton, l'efficacité de la pensée en font un livre majeur. Dans la foulée, j'en ai lu un autre, encore plus gros, d'une tout autre plume, où le talent est présent de la première à la dernière page mais dont le texte semble sortir d'un tube que l'on presse.

   À l'heure du thé, Jeanne nous a fait visite, encore émue par la présence de ses petits-enfants, cet été, mais bouleversée par la disparition de son chien fidèle. Accords et désaccords dans l'affectivité… Ces choses ne se partagent pas, on ne peut mieux faire que les entendre et montrer qu'on les a entendues.

   Il paraît que l'automne a commencé aujourd'hui et non hier. Particulièrement doux et paisible, ce jour d'hui est donc de très bon augure.

   Pour revoir Hilary Swank, nous avons vu ce soir Boys Don't Cry de Kimberly Peirce. En jeune garçon, Hilary est fort troublante. Assez en tout cas pour qu'à ce prix on supporte l'histoire crado et paraît-il véridique à laquelle elle est mêlée.

Mercredi, 23 septembre 2009 – La journée qui commence paraît prendre modèle sur celle d'hier mais je n'ai pas l'intention de me taper, comme hier, près de cinq cents pages de lecture avec un seul œil. De bon matin Gilbert a sorti la touque sur roues avec laquelle il se déplace dans le jardin pour y brûler les feuilles mortes. Mais Christine l'a appelé à l'aide pour détacher en douceur du plafond un guecko qui s'y était égaré. Expédition réussie, le petit monstre préhistorique a rejoint la nature. C'est peut-être celui que, parfois, je trouve agrippé le soir à la moustiquaire de ma chambre.

   Ce matin et cet après-midi, avec dans l'entre-deux une douce sieste au jardin, j'ai mis fin au retard que j'avais pris dans ma correspondance. Il m'en vient une sorte de légèreté. Bonne disposition pour demain où, j'y pense soudain, je subirai la première vraie opération de ma vie. On ne m'a jamais rien enlevé, ni amygdales ni appendice, tout juste des dents. Et quelques idées fausses ou bizarres et un certain nombre d'illusions.

Jeudi, 24 septembre 2009 – L'événement du jour c'est le retour de mon stylo. Betty ce matin l'avait trouvé décapuchonné entre horloge et bibliothèque, et moi, en revenant de la clinique Jeanne d'Arc, je l'ai retrouvé sur ma table où elle l'avait disposé bien en vue…

   Pour écrire ces deux phrases, il m'aura fallu une dizaine de minutes dont plus des deux tiers consacrés à la correction des fautes de frappe. L'œil qui fut opéré ce matin a été recouvert par une coquille de plastique haubanée par du sparadrap. L'autre œil me paraît un peu affolé. Je remets l'exercice à plus tard, je vais au jardin, humer à défaut de bien voir…

Vendredi, 25 septembre 2009 – Hier, après l'opération, j'avais d'abord parcouru les journaux mais j'avais dû me contenter des gros titres. Et pour finir j'avais passé quelques heures, les yeux masqués, à jouir en aveugle de la douceur de l'air et à tenter de définir la différence avec ce que je ressentais quand je n'étais pas aveuglé. Mon imagination s'était hâtée de le dire à ma place, et je m'en méfie. Il y eut pourtant une réflexion à laquelle je me suis attardé. À propos des idées reçues. Ainsi avais-je longtemps cru que l'opération de la cataracte consistait à peler l'œil comme un oignon pour enlever une couche superficielle qui était dégradée. Puis j'avais su ce qu'il en était vraiment et je l'ai su d'autant mieux hier que, anesthésié localement, j'ai pu entendre les ordres que l'ophtalmo donnait en pratiquant l'implantation et les réponses qu'il faisait à mes questions, en même temps que j'assistais à de curieuses féeries lumineuses.

   J'avais ce matin, de bonne heure, une visite de contrôle au cabinet de l'ophtalmo. Il m'a débarrassé de la coquille et j'ai recommencé à voir des deux yeux. Sans le voile qui, depuis des mois, couvrait celui de droite. Le test vint en sortant. Christine m'avait offert, il y a deux ou trois ans, une veste d'été Hollington en coton tricoté que j'aime beaucoup. Mais cette veste avait parfois suscité des petites prises de bec. Je disais la veste brune, Christine la prétendait bleue et je la soupçonnais de daltonisme. Je portais cette veste ce matin et quand nous sommes sortis du cabinet d'ophtalmo, j'en fus tout de suite frappé : elle était bleue !

Samedi, 26 septembre 2009 – Si les jours n'étaient pas plus courts et les nuits plus longues, je me dirais que nous allons à grands pas vers le bel été. Les nuits sont plus douces et les journées plus chaudes. Mais je dois pour dix nuits porter sur l'œil cette fichue coquille dont je me croyais débarrassé. Et dès lors j'ai eu, cette nuit-ci, de longues insomnies séparées par de brefs et violents cauchemars, saturnales d'une imagination déjantée. Un défoulement du pire. Et pourtant la matinée montre la grâce d'Aphrodite…

   C'est toujours le même dilemme… Attraper au vol une des idées ou des sensations qui dansent comme poussières dans un rayon de lumière et tenter d'en connaître la substance, ou se dire avec plus de sagesse que l'on est soi-même l'une de ces poussières.

   N'ai pas oublié que c'était aujourd'hui l'anniversaire de Louise et la fin de la première année de son quadragénat. Elle raconte volontiers mais se confie peu. Sait-elle l'affection que j'ai pour elle, l'admiration que m'inspire sa carrière et le respect que m'impose la manière qu'elle a d'élever ses trois filles ? Il y a souvent en arrière-plan une sorte de protocole familial, tel un filigrane, qui fait imperceptiblement obstacle aux sauts et gambades des relations amicales.

Dimanche, 27 septembre 2009 – Il arrive que des films aient sur moi un effet à double détente. Hier soir, Mad City de Costa-Gavras, avec Dustin Hoffman et John Travolta, me parut un film fort sur un sujet grave. Ce matin, délavé par la nuit, il a beaucoup perdu. Peut-être pour n'avoir pas trouvé le juste équilibre entre sermon et démonstration.

   À l'heure du coucher, il y eut quelques éclairs, de lointains grondements et trois gouttes de pluie. Mais ce matin, la lumière est encore plus limpide qu'hier et la température plus douce. Nous allons à reculons.

   Au réveil, comme je trouvais que l'œil opéré donnait décidément à toute chose une intensité chromatique où dominait le bleu, je me suis souvenu de ma déconvenue quand j'avais découvert à la Chapelle Sixtine, tout juste restauré, le Jugement dernier de Michel Ange. Je l'avais vu quelques années plus tôt, patiné par le temps, terrifiant dans ses obscurités, et je me trouvais cette fois devant le couvercle polychrome d'une boîte à biscuits. La patine du temps est parfois une valeur ajoutée, sans le consentement de l'artiste.
 
   Dimanche paresseux, à faire un peu de tout sans faire grand chose. Le soir, Françoise et Jean-Paul sont venus souper et nous ont parlé de leur récent séjour à Venise. Je me demandais si Françoise savait ou se souvenait que c'est par un bref séjour à Venise que ses parents avaient marqué leur séparation définitive. Je me le demandais mais ne le lui ai pas demandé. 

Lundi, 28 septembre 2009 – Nous serons bientôt en octobre et l'été se prolonge. Seul le platane s'entête à marquer la fuite des saisons. Je l'observais ce matin, il perd une feuille toutes les trois secondes… Mais combien a-t-il de feuilles ? Jamais eu envie de compter…

   Devant la fenêtre ouverte j'ai passé la journée à lire d'un trait un autre gros manuscrit que Françoise m'avait apporté hier. C'est d'un auteur que j'aime entre tous, et je n'ai pas été déçu. Loin, très loin de là ! Mais ces centaines de pages avec d'intermittents paroxysmes de la sensualité m'ont saoulé et je titube. Alors ce soir, pour me distraire, j'ai sauté sur l'occasion que donnait Arte de revoir la drôle de comédie que Billy Wilder a composée il y a près de quarante ans avec La vie privée de Sherlock Holmes et de retrouver l'irrésistible Geneviève Page. C'est son  parfum qui persiste après la fin du film.

Mardi, 29 septembre 2009 – Très tôt ce matin nous avions, Christine et moi, rendez-vous chez l'ophtalmo. Longue auscultation de l'œil opéré, extraction d'un fil mais je n'ai rien senti, promesse d'être incessamment délivré de la coquille que je porte la nuit et satisfecit, mais nécessité de poursuivre, un long moment encore, les soins avec gouttes et pommades. Pour Christine qui se faisait examiner aussi, il n'est question que de corriger les verres de ses lunettes. Saviez-vous, ai-je demandé à l'ophtalmo, ce qu'écrivait Gide en 1897 dans Les nourritures terrestres ? Non ? “Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée.” Il a froncé le sourcil avec l'air de dire qu'il y réfléchirait. Nous avons fait pour rentrer un détour qui nous a permis de contempler la chaîne des Alpilles et les terres rousses de la basse Provence irisées, brillantées par un soleil qu'on dirait de printemps. Nous habitons le plus beau pays du monde.
 
   Une petite sieste, ai-je dit à Christine après le déjeuner, une toute petite sieste. Et réveille-moi si je tarde. Elle m'a réveillé, je me suis rendormi, j'étais bien dans la chaise longue sous le platane et je suis reparti à la cueillette de quelques fleurs coquines dans les livres que je venais de lire. Le temps de cette petite paresse, et sans compter les conneries retenues par mon filtre, j'ai reçu deux courriels qui vont m'obliger à des recherches, un autre qui contenait des reproches, un quatrième marqué par l'angoisse et un cinquième qui m'annonçait la naissance légèrement prématurée d'un petit Alphonse. Alphonse comme Lamartine, Daudet et mon premier et cher beau-père.

   Madeleine est passée et ça ne s'est pas passé comme je l'aurais souhaité. On s'est engagés dans une controverse sur les caprices et les passions, la versatilité et l'opiniâtreté, notre conversation commençait à avoir du sens mais Christine nous a appelés pour prendre le thé. Comme elle l'avait servi au jardin, les moustiques se sont invités et il ne fut plus question que de ces bestioles qui, pour je ne sais quelle raison, ne me prêtent aucune attention. Je reconnais qu'il en est venu beaucoup ces jours derniers et que, si on ne les supporte pas, c'est un fléau. Madeleine nous a dit que, selon la tradition populaire, s'il fait beau à la Saint Michel (et c'est aujourd'hui), il fait beau quarante jours ensuite…

   Nous avions de la curiosité, Christine et moi, pour un film très récent de Denys Arcand, L'âge des ténèbres, qui était présenté comme le dernier du tryptique qu'il formait avec Le déclin de l'empire américain et Les invasions barbares. Après souper nous avons regardé ce film somnambulique qui a peu à voir avec les deux précédents, sinon par quelques allusions et par le savoir-faire. C'est une habile mais sinistre illustration de l'impotence d'un homme et de sa génération, c'est manière de montrer la chute des désirs dans le dépotoir des fantasmes. Et malgré l'envie qu'on en a, on ne sourit guère.

Mercredi, 30 septembre 2009 – Le dernier jour du mois s'avance avec les mêmes habits de lumière que les précédents. Ce fut aussi la dernière nuit où il me fallait dormir avec une coquille protectrice sur l'œil. Il y a un peu de désarroi qui me vient de cette douceur des choses. Je cesse un instant d'écrire et vais à la fenêtre. Tout est immobile et silencieux dans le ciel et dans les arbres.

   Raymond Jean est passé me voir ce matin, puis George est venue nous rejoindre. Ce fut bref, une heure à peine, et parfois déconcertant. Car Raymond, qui est de sept mois plus jeune que moi, devint mon professeur à Aix-en-Provence quand, pour mettre un peu d'ordre dans mon passé, je repris mes études sur le tard, et il fut mon directeur de thèse. Ça met en déroute la logique des souvenirs. Mais quel beau sujet pour un roman à la Philippe Roth !

(À suivre)







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