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© Bruno Nuttens




Mercredi 1er octobre 2008 – King Kong, le vrai, le vieux King Kong de 1933, Christine et Etienne n'en avaient jamais vu que des extraits. Ce fut pour moi, hier soir, une belle occasion de le revoir. On ne s'ennuie toujours pas, on ne se pâme pas non plus, mais on admire la somme des trucages qui ont été nécessaires. Cela dit, le détournement du mythe de la Belle et la Bête, devenu celui de la Belle qui tue la Bête, n'a pas empêché d'assurer au film de Cooper et Schoedsack sa place dans l'histoire du cinéma. D'autant que quelques scènes fameuses font entrevoir l'abysse de la sensualité…

Visite chez Actes Sud ce matin. Je m'y suis informé sur l'arrivage des manuscrits. La jauge à l'identique : une trentaine chaque jour… Longuement parlé de Francfort avec Elisabeth qui devra gérer les rendez-vous qu'elle a déjà fixés de demi-heure en demi-heure pour toute la durée de la Foire du livre. Sans compter les cérémonies qui sont prévues pour célébrer là-bas le trentième anniversaire d'Actes Sud. L'édition n'est décidément ni le long fleuve tranquille ni la charmante rivière que certains imaginent. J'ai raconté à Elisabeth la première présence d'Actes Sud à Francfort en 1979 où nous disposions d'un mètre carré sur une table. Et j'y ai ajouté le récit de quelques aventures et mésaventures, dont une, assez singulière, qui m'a bien servi quand j'écrivais Les rois borgnes. Avec Nathalie, autre belle rencontre pour évoquer les soirées de lecture dans la nouvelle saison avec le point d'orgue de juin, au cloître Saint-Trophime : cinq soirées sur le thème “Aux trousses de l'érotisme”. Et déjà j'entends des voix.
On m'a demandé un petit texte (l'idée du “petit” texte me fait toujours sourire) pour la promotion des livres de cuisine. “Dans sa cuisine, ai-je écrit, l'auteur concocte des histoires, mijote des idées, assaisonne une scène, choisit la sauce d'un récit. L'éditeur hume le fumet du texte et fait rissoler les bonheurs d'écriture qu'il découvre. Le lecteur, lui, selon sa nature ou sa gourmandise, déguste ou dévore les pages. Il y a tant d'affinités entre la table et la lecture que, de l'incontournable madeleine de Proust, ce “gâteau court et dodu”, on a fait un fromage. N'allons donc pas nous étonner si dans les cuisines de l'édition la cuisine a si belle place !”

Il ne fallait pas regarder ce soir Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry. D'abord nous l'avions déjà vu (mais il est vrai, et c'est un signe, nous l'avions oublié) et j'aurais dû me méfier de la signature sous laquelle j'en avais lu une critique très louangeuse. La qualité des acteurs, Kate Winslet et Jim Carrey, ne pouvait sauver de l'ennui cette ratatouille de neuro-fiction. J'ai pensé avec nostalgie à Simone, l'actrice virtuelle, un film qu'Andrew Niccol, trois ans plus tôt, avait réalisé avec le concours d'Al Pacino. À revoir, ce film-là !

Jeudi 2 octobre – Etienne, qui est reparti à Londres ce matin, nous parlait l'autre jour d'un temps où il vécut au Zaïre et où, au marché de Kinshasa, on achetait les produits de première nécessité avec des billets d'un million de zaïres. L'image m'est alors revenue des marks si dévalués que, pour aller au marché, on les transportait en brouette dans une Allemagne qui allait se donner à Hitler. L'ivresse des nombres qui fait perdre la mesure des réalités, nous y sommes maintenant… millions et milliards d'euros ou de dollars qui s'échangent, se perdent, se gagnent, monnaie virtuelle avec laquelle on joue  à qui perd gagne son magot ou son épargne, son parachute doré ou son maigre salaire, sa vie ou sa dignité. 

Pour discourir, toge sur les épaules, pendant une quinzaine de minutes à l'occasion de la rentrée solennelle de l'Université de Montpellier 2, aujourd'hui, il m'a fallu investir huit heures de déplacements, et c'est sans compter les heures que j'avais consacrées à la rédaction et à l'ajustage de mes propos. Mais j'ai eu le plaisir de voir le docte auditoire devenir très attentif quand j'avançais que “d'un savoir à l'autre, une invisible énergie circule qu'on pourrait ne pas enrayer, un même dynamisme de la pensée se diffuse qu'on pourrait ne pas ignorer, des forces de l'esprit, des audaces de l'imagination, des affinités électives se manifestent qu'on devrait observer d'un œil vigilant car ce sont autant de facteurs d'une contamination de bonne espèce.” Et sourire quand je me suis même un peu lâché avec une rafale d'exemples. “Pensons un instant  à la valeur allégorique de l'appellation theater qu'en anglais on donne à la salle d'opération, prenons conscience que la traduction révèle des particules d'un monde que l'autre ignorait, ne négligeons pas les similitudes entre biologie et grammaire, rappelons-nous que la botanique apporte un précieux concours à l'histoire, ne soyons pas indifférents aux relations extra-conjugales des mathématiques et de la philosophie, apprenons par géologie et sociologie confrontées, pourquoi et comment les protestants pour la plupart vivaient ici sur le schiste quand les catholiques vivaient sur le calcaire, observons que la neurochirurgie explore des territoires où des écrivains avant eux se sont aventurés à tâtons, souvenons-nous que, si nous traversons une frontière linguistique, notre langue devient à l'instant une langue étrangère, rappelons-nous que le langage est la boîte à outils de toutes les connaissances et que par lui la philosophie manifeste sa nécessité…”

L'aller à Montpellier m'a enfin permis de voir, le temps d'un bref déjeuner, le très impressionnant appartement que Louise et Gilles se sont trouvé entre cathédrale et conservatoire.
À l'aller, nous avions pris le train à Tarascon et, comme nous n'y avions pas trouvé de comptoir de presse, privé du Monde j'ai passé l'heure du voyage à regarder un paysage qui, vu du rail, est d'une affligeante tristesse alors que si l'on y pénètre en voiture il a un charme auquel j'ai toujours été sensible. Au retour, Jules nous a ramenés en voiture à Tarascon où nous avions laissé la nôtre. Et c'eût été bien mieux si nous n'avions pas été pris, sitôt sortis de Montpellier, dans un fleuve de camions et de voitures qui est à cette heure-là en crue. Divagation métaphysique… O Brothers, qu'avons-nous fait du monde ?
 
Vendredi 3 octobre – On attendait un mistral fort, on nous l'avait annoncé, mais il a dû s'égarer. La journée s'annonce superbe et, fenêtre ouverte, je hume l'air vigoureux qui m'en vient. Mes poumons de scribe, tout rétrécis, en ont bien besoin. Je regarde les photos que Christine a prises hier... À l'université de Liège, la toge que je porte est noire et ici, à Montpellier, elle est jaune. C'est la couleur des Lettres, et c'est moins facile à porter. D'ailleurs cette toge était trop longue et je me suis pris les pieds dedans en montant sur la scène. Rabelais se marrait… Pascal Durand me rappellera que, de l'avis de Chateaubriand, c'était à Montpellier qu'on voyait les plus belles femmes de France.

Avec Brigitte, avant qu'elle ne reprenne le classement des livres, j'ai parlé de mille choses et, entre autres, de la vitesse par la faute de quoi nous utilisons si mal le temps, et aussi du déclin dans lequel se perdent parfois l'envie de se révolter ou le désir de se reprendre. Plus tard, Véronique et Malek sont venus nous embrasser avant leur départ. Malek a fait l'éloge de l'artisan, puis il a évoqué le vertige par lequel, au cours de ses études littéraires, il avait été pris à la lecture de La comédie humaine de Balzac. Or, ce soir, Christine et moi nous avons revu le Conte d'hiver de Rohmer où ce diable de cinéaste entremêle scènes de la vie ordinaire, féerie shakespearienne, réflexions sur la foi et le pari pascalien, considérations philosophiques et parleries d'irrésolus. Ce que j'aime dans ces Contes des quatre saisons, je m'en suis encore mieux rendu compte aujourd'hui, c'est qu'ils me paraissent faire partie des souvenirs que me laissent les rencontres que nous avons depuis tant d'années au mas. 

Samedi 4 octobre – Le mistral est revenu ce matin, si furieux que pour aller chez le dentiste il m'a fallu veste, écharpe et bonnet de laine. Tout est d'ailleurs du même vent. La planète est en proie à une tempête qui la laissera dans un état louisianesque. Mais nous ne sommes pas tant à plaindre, nous avons même de la chance. En quelques heures, nos experts en dérégulation sont passés du confessionnal au pétrin et on les voit qui, les mains dans la farine, préparent de nouvelles règles, en quelque sorte une nouvelle pâte pour une autre galette des rois.

Passé un long moment à revoir la deuxième partie de l'entretien que j'ai eu avec Isabelle Roche et qui sera par elle mis en ligne sur lelittéraire.com.
Ce soir, nous étions seuls, nous avons fait un souper de crêpes, puis nous avons regardé Virgin Suicides, un film devant lequel, lors de sa sortie, nous avions calé pour des raisons que je ne retrouve pas. Cette fois, nous avons été captivés par la manière dont Sofia Coppola entrait alors dans sa carrière de réalisatrice et par le terrible jugement qu'elle porte  sur la famille et sur la société avec le suicide des cinq sœurs.

Dimanche 5 octobre – Pour le concert d'ouverture de la saison, ce matin au Méjan, il y avait un temps superbe sans mistral, plus une seule place au parking, une salle pleine, des habitués contents de se retrouver à en juger par les poignées de main et les embrassades, de fidèles interprètes tels Michel Lethiec et Bruno Pasquier, un revenant dans la personne de Jean-Claude Vanden Eynden, au programme du Beethoven, du Bruch et du Penderecki. Mais je n'étais pas dans la meilleure forme, je me suis mis au dernier rang, j'ai regardé les musiciens d'un œil fellinien et, tête basse, je me suis tiré à l'entracte… Il y a des jours où l'affaire n'est pas de ralentir le temps, de l'arrêter, de le remonter, d'être ou de ne pas être de son temps, mais de le tromper avec ce que l'on nomme l'espace. L'espace du dedans, disait Michaux.
 
Réduire à une trentaine de milliers les quelque deux cent mille signes d'un texte et procéder aux coupes de manière à conserver un sens, voire en découvrir un autre qui apparaîtrait par juxtapositions, c'est un travail lent et difficile qu'il faut reprendre plusieurs fois. C'est celui auquel je me suis  attaché cet après-midi pour que paraissent dans la prochaine livraison de La pensée de midi, comme d'habitude, les extraits d'un trimestre de mes carnets.

Nous avons eu envie de revoir ce soir un de ces bons vieux films dont Marilyn Monroe fut la vedette. Dans nos premiers DVD nous avions choisi How to Marry a Millionaire, un film de Negulesco datant de 1953. Mais si émouvante et drôle était parfois Marilyn dans son numéro de belle myope, nous commencions à être las de ce film qui a fort mal vieilli. Or le disque a soudain refusé de nous en montrer plus. L'image s'est immobilisée sur un gros plan de Marilyn. Nous n'avons pas insisté.

Par une curieuse coïncidence, j'ai trouvé sur mon écran le courriel d'une petite nièce qui étudie le cinéma d'animation et me demande si je peux lui fournir quelques pistes pour un film qu'elle veut faire sur le thème de la perte…

Lundi 6 octobre – Le mandarin et la cigogne que j'ai mis face-à-face dans le petit théâtre du fenestron, juste là sous mes yeux, ont bien plus l'air de prendre le soleil que de se demander, comme le font en ce moment les sondeurs et les sondés, s'ils préfèrent Ségo, Sarko ou Besancenot.

En fin de matinée, visite attendue de mon pédiatre pour la mise en route du contrôle annuel. Mais ce fut aussi l'occasion de refaire un tour du monde, de clouer au pilori les pickpockets internationaux, d'évoquer le maquillage de la mort par l'argent, puis de faire retour à Montpellier, à son architecture où les Giral ont laissé leur nom, à son université dont il est issu.

Deux longues heures d'entretien sur un beau projet qu'on est venu me soumettre, dont je ne veux ni ne peux rien révéler, mais qui touche à des sujets qui me sont chers. C'était en quelque sorte mon tour d'être le discret pédiatre…

La merveilleuse surprise de voir au programme, ce soir, Tournage dans un jardin anglais qui est une adaptation débridée de Tristram Shandy ! Ce film récent de Michael Winterbottom a pour sujet à la fois le livre de Laurence Stern, la vaine tentative de l'adapter et le tournage désastreux qui s'ensuit. Les acteurs y incarnent leurs propres personnages et se mettent eux-mêmes en situation. C'est une histoire sans queue ni tête (A Cock and Bull Story) d'une drôlerie sans nom, d'un humour ravageur, d'une langue savoureuse, pleine de citations, de jeux de mots et d'allusions, une histoire dans laquelle on oublie ses propres repères pour retrouver l'ineffable plaisir de n'en faire qu'à sa tête… 

Mardi 7 octobre – La grande tournée a commencé ce matin par l'examen chez l'ophtalmo. D'où il est ressorti que si je n'ai pas toujours bon pied j'ai encore bon œil… J'en avais profité pour avancer d'un jour ma visite hebdomadaire chez Actes Sud. Petites discussions habituelles entre amis, fenêtre ouverte sur Rhône car le beau temps persiste, et sans mistral. Et puis, singulière surprise que je n'aurais pas eue si je n'avais avancé ma visite, Françoise est entrée dans mon bureau avec Eva Gabrielsson, la compagne de Stieg Larsson, l'auteur de Millenium. Elle était de passage. Par une discrétion de part et d'autre consentie, ce n'est ni de la fameuse trilogie ni de son auteur que nous avons parlé mais de Stockholm, de la Suède et des écrivains suédois, de Dagerman, Lo-Johansson et Lindgren, premiers fleurons dans le catalogue d'Actes Sud. Sans rien en dire, en regardant le beau visage d'Eva Gabrielsson, je pensais à ce jour de novembre 2004 où, après avoir monté à pied sept étages parce qu'un ascenseur était en panne, Stieg Larsson avait été pris d'un malaise et était mort dans l'ambulance. De telles réflexions ne vont jamais sans un stupide égoïsme. Je me suis dit que j'étais souvent et très vite essoufflé quand je grimpais un escalier…

Rentrés au mas, Christine et moi, nous avons trouvé devant la cheminée un gros rat dont notre chatte, Millena, avait déposé la dépouille sur le tapis pour nous faire la preuve de son efficacité.

Ce soir, Jules est passé nous voir, et il m'a rapporté quelques bons échos sur l'allocution que j'avais faite à l'université de Montpellier. Puis, la fatigue menant à la facilité, après souper nous avons choisi de revoir l'un des premiers westerns “spaghetti”, Pour une poignée de dollars de Sergio Leone. Nous attendions une curiosité, quel mécompte ! Car ce n'est pas Clint Eastwood la vedette, c'est la violence et la tuerie, et c'est insupportable. Seule la musique d'Ennio Morricone tient encore le coup.

La crise tourne au krach et il se trouve toujours des experts pour nous expliquer qu'il s'agit d'acrobaties et que le pilote va redresser cet avion qui tombe en vrille…

Mercredi 8 octobre – Rien de tel qu'un violent orage comme celui de cette nuit pour nous rappeler que nous ne vivons pas sur une planète créée à notre usage par un club med d'essence divine.
Il faisait noir encore et il pleuvait, ce matin, quand l'infirmière est venue me prendre du sang qui sera soumis à l'analyse requise par le pédiatre. Pour payer le dérisoire prix de l'acte j'ai sorti quelques pièces d'un et deux euros. À l'heure où tout l'argent du monde ne se matérialise que par des lignes fuyantes sur des écrans d'ordinateur, ces pièces m'ont paru aussi décalées que si je les avais dérobées au musée de l'Arles antique.
 
A-t-on assez entendu dire qu'on ne fait pas plus de bonnes affaires que de bons livres avec de bons sentiments ! Or voilà que nos spéculateurs et financiers découvrent les vertus de l'affectivité. À les entendre, tout s'expliquerait par l'avidité, la méfiance, l'ambition, la folie, le suivisme. Ce serait tout de même plus rassurant s'ils s'en avouaient coupables avant d'en accuser les autres.

Pour une petite-nièce qui travaille sur le thème de la perte (curieuse idée par les temps qui courent) j'ai fait une cueillette qui m'a beaucoup amusé. Elle a perdu la tête, il a perdu l’esprit, on perd la mémoire, elle a perdu pied, j’ai perdu connaissance… etc.

Dissimulées dans les nuages, les sorcières pisseuses nous arrosent avec force et rage. Elles ont choisi le jour… L'élagueur devait donner un coup de peigne aux platanes et l'entrepreneur commencer la réhabilitation de la piscine. C'est renvoyé aux beaux jours !
 
Tant de livres pas encore lus, tant de films pas encore vus… Ainsi m'aura-t-il fallu attendre une cinquantaine d'années pour voir enfin Baby Doll d'Elia Kazan d'après Tennessee Williams ! Un film qui maintenant s'est lié dans nos souvenirs à Un tramway nommé désir du même Kazan, tourné six ans plus tôt, et à Lolita de Kubrick tourné six ans plus tard. Ce soir en tout cas, ce qui me revient sans cesse, ce sont ces pulsions dont l'inconscient est le royaume, ces nœuds dont la perverse souveraine, Carroll Baker dans le rôle titre, incarne les contradictions, les désirs et les impuissances.

Jeudi 9 octobre – On aura laissé scandaleusement s'enrichir quelques-uns et  s'appauvrir beaucoup d'autres dans un concert confus de mots et de clameurs. Autant de leurres, à l'exemple de ce mot qui a surgi de l'ombre et qui revient sans cesse : c'est la faute aux baissiers… Et voilà pourquoi votre fille est muette. Un jour, on s'apercevra de la part que la sémantique a prise dans une crise que les uns disent déjà en régression mais que les autres prédisent longue et douloureuse.

Brigitte est arrivée au mas avec la nouvelle : le prix Nobel de littérature à J.M.G Le Clézio. Un très juste et très grand Nobel, un prix qui, cette année, dominera tous les autres !

Je devais aller ce soir au Théâtre du Gymnase de Marseille pour assister à la première, en version scénique, de L'enterrement de Mozart. Il m'a fallu y renoncer, je n'étais pas en état d'y aller, je ne m'en remets pas.

Quelques instants avant le lever du rideau, Françoise m'a envoyé un message par son BlackBerry : “Le théâtre est plein.” Et la représentation finie : “Le public, nombreux et chaleureux, a beaucoup applaudi…”

Vendredi 10 octobre – La nuit fut calme, l'aube lumineuse. Christine est partie pour Valence où elle rencontrera les lecteurs de la médiathèque afin de répondre à leurs questions sur Auster et la traduction. Lire en fête oblige…
Moi j'ai abandonné les petits projets que j'avais aujourd'hui et, pour en relire quelques pages, j'ai pris dans ma bibliothèque les livres que j'ai de Le Clézio. J'en ai trouvé six, j'en avais davantage, j'en suis certain. Sans doute des livres qu'on m'a empruntés... J'annote souvent les livres en marge, grâce à quoi j'ai retrouvé ce qui m'avait rappelé Kafka ou Camus, et des passages qui m'avaient fait tressaillir. Ainsi, dans L'extase matérielle : “La vieillesse est étendue de toutes parts. C'est elle qui gonfle le monde, qui le nourrit, qui le fait naître sans trêve.” (Tudieu, j'avais la moitié de mon âge actuel quand j'ai annoté ce passage !) Et, tirée du même livre, cette autre réflexion que je me suis souvent faite quand j'écrivais sur les oasis qu'il faut savoir aménager dans le temps : “C'était le paradis enfermé dans chaque morceau de l'enfer, l'éternité au centre de chaque bribe de temps éphémère.” Et puis, pour ne pas trop rajouter, cette dernière note soulignée dans la préface du Procès-verbal réédité en poche trente ans après la première publication : “Et ce n'est que par une suite continuelle d'indiscrétions que l'on arrive à ébranler le rempart d'indifférence du public.” Dans la célébration du Nobel rappellera-t-on que Le Clézio fut publié chez Gallimard dans la collection “Le chemin” de Georges Lambrichs ?
“À chacun son Le Clézio”, m'a aussitôt écrit Guillaume. Et pour lui, c'est Le chercheur d'or, c'est “Misson, le pirate philosophe qui avait fondé à Diego Suarez la république du Libertalia, où tous les hommes devaient vivre libres et égaux, quelles que soient leurs origines ou leur race.” Guillaume venait de me répondre comme si nous étions en conversation sous une veranda de Fort de France.

Samedi 11 octobre – Hier soir, Christine est revenue de Valence et les petites Montpelliéraines sont arrivées au mas avec leurs parents. En les attendant, j'écoutais à la télé les discours qui accompagnent chaque jour désormais l'interminable chute des cours, des bourses et des valeurs. Dieu, ce que les mots peuvent être hypocrites ! J'ai de très loin préféré le babil des petites, tout ponctué de trop, du genre : c'est trop beau, c'était trop bon. Après, je me suis dit que ce n'était pas cette jeune génération qui avait inventé un tel usage de l'adverbe. Dans ma jeunesse, pour remercier (même si l'on pensait le contraire) on disait : vous êtes trop aimable… J'ai divagué un peu dans les friches de l'étymologie. Je me suis rappelé que ce trop venait du francique throp qui a donné aussi troupe et troupeau, et dorf ou dorp (village) du côté germanique… Par ces méandres j'ai glissé peu à peu dans le sommeil d'une paisible nuit.

Ce matin, toutes fenêtres ouvertes car le temps est toujours au plus beau, avec S* que je rencontrais pour la première fois j'ai passé deux heures à fouiller dans mes souvenirs et mes livres afin de voir quel usage cinématographique on pourrait en faire. Comme si nous avions trié des fringues entassées dans une malle qui aurait traîné au grenier. Mais il n'y a ici d'autres greniers que ma mémoire et mes livres. Après le départ de S* j'ai avalé le déjeuner en deux temps, trois mouvements, pour arriver à l'heure chez l'orthodontiste qui voulait prendre de nouvelles empreintes. Mais pas pour le même usage.

Ce soir, avec Louise et Gilles, les mathématiciens de la famille, nous avons revu A Beautiful Mind, le film par lequel Ron Howard retrace le génie et la folie de John Forbes Nash qui, pour sa théorie des jeux et ses travaux sur la théorie des marchés financiers, obtint en 1994 le prix Nobel d'économie. C'est assez bien raconté et le rôle principal est remarquablement interprété par Russell Crowe, à ceci près que la schizophrénie de Nash y est décrite et illustrée de manière inutilement démonstrative. Howard a trop souvent confondu l'illusion et l'allusion.

Dimanche 12 octobre – Entre le moment où, peu après minuit, j'éteignis la lumière et celui où je fus réveillé par les premières clartés d'une journée qui s'annonçait aussi belle que la veille, je fus mêlé à une congrégation de prophètes, de génies et de fous rameutés pour se prononcer sur l'état où nous sommes, tous et chacun, et sur la manière de le nommer. À quoi se mêlaient insidieusement des questions suscitées par des résultats d'analyse reçus hier, qui ne sont pas tous bons. Par une sorte de réflexe j'ai pris ce matin le Montaigne que j'ai toujours à portée de la main. Il y avait deux marque-pages. L'un au chapitre “Des livres” et j'y vois, souligné, ce passage : “Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j'étudie, je n'y cherche que la science (…) qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre.” Dans l'autre, intitulé “Des cannibales”, qui est plus avant, me saute aux yeux cette phrase, elle aussi soulignée : “Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.”

Le système spéculatif plonge le monde dans un dangereux désordre, on vole au secours des aventuriers pour les renflouer mais, dans le même temps, on croit bon de faire des économies sur l'enseignement, comme si l'on craignait l'éducation et le pouvoir de l'intelligence. Où ont-ils la tête en “haut” lieu quand ils décident de diminuer le nombre des enseignants, de comprimer les horaires et de supprimer l'histoire et la géographie du tronc commun dans le secondaire ? Où ils ont la tête, je ne sais, mais ils ont tout l'air d'obéir à un chef des ventes.   
De quoi je me mêle à mon âge ? Je me mêle de ce qui attend nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, telle la Juliette née en juillet qui nous avait rejoints aujourd'hui, au jardin, à l'heure du thé avec mère et grand-mère. Il ne faudrait pas qu'un jour ces petits-là devenus grands découvrent que par notre silence nous aurions été complices d'aussi indignes amputations.

C'est un Fritz Lang de 1945, Scarlet Street, que nous avons pu voir ce soir. Comme La Chienne de Jean Renoir (1931), le film est inspiré par un roman de Georges de la Fouchardière, écrivain dont je n'aurais sans doute pas retenu le nom si François Mitterrand ne m'en avait un jour parlé. Voilà en tout cas l'un de ces films de répertoire auxquels le temps a donné une patine qui s'est finement associée à l'expressionnisme de l'image. Cent minutes de vrai cinéma.

Lundi 13 octobre – Le mot crépuscule a deux emplois, du soir et du matin, mais on se méfie, on n'en veut qu'un, on ignore l'autre. Comme si l'on ne voulait pas que le glissement de la nuit sur le jour ressemble à celui du jour sur la nuit…

Ce matin je me suis enfermé dans et avec le nouveau livre de Majid Rahnema, La puissance des pauvres, qu'il a composé avec Jean Robert. Plus que dans les autres parties du livre, je me suis attardé à celle qu'il intitule “La puissance selon Spinoza” parce que je me souvenais que, certains dimanches, à la table du souper, ici au mas, il avait raconté ses retrouvailles avec le philosophe par le truchement de Gilles Deleuze. Des mots revenaient souvent que j'ai retrouvés dans cette partie du livre, comme potentia et conatus, ou encore la liaison du Désir et de la Raison. Et, à la clef, cette belle citation de l'Éthique : “La raison n'est rien d'autre que comprendre ; et l'esprit , en tant qu'il se sert de la Raison, ne juge pas qu'autre chose lui soit utile, sinon ce qui le conduit à comprendre.” Où tout est dit que le reste développe… 

Cet après-midi, pour répondre à Cees Nooteboom qui m'avait écrit et interrogé sur Chateaubriand et ses Mémoires d'outre-tombe, j'ai voyagé dans les livres et les textes, et je suis tombé sur cette phrase si juste de José Cabanis : “Le vieil homme amer et méprisant, nous n’avons pas fini de l’aimer. Il nous touche quand il écrit pour dater sa colère.”

L'envie de reprendre L'Helpe Mineure me démange et je résiste, je laisse le roman sous clef. Mais combien de temps encore résisterai-je…
 
Jules est venu souper avec nous. Puis, mon cher pédiatre est passé qui a voulu me rassurer sur des inquiétudes que j'avais. Il était assez tard, mais puisque nous en avions le DVD, nous avons alors regardé La Chienne, le film que Jean Renoir avait tourné quatorze ans avant le Scarlet Street de Fritz Lang que nous avions vu avant-hier soir. Ils ont beau être adaptés du même roman de Georges de la Fouchardière et, à quelques scènes près, raconter la même histoire, ces films ne sont pas comparables parce que le regard de Renoir et celui de Lang sur les gens et les choses ne sont pas du tout les mêmes. Et, de surcroît, Edward G. Robinson chez Lang et Michel Simon chez Renoir ne jouent pas dans le même registre. Ils n'ont en commun que d'être inoubliables.   
 
Mardi 14 octobre – Avant de passer chez Actes Sud, halte matinale chez le radiologue, étape obligée dans la révision générale que j'ai entreprise. À sa moue puis à la lecture du protocole j'ai compris qu'il était plus que temps de passer de certaines résolutions à leur accomplissement. C'est pourquoi ce midi, sitôt après avoir déjeuné, nous avons repris dans la colline, Christine et moi, la marche  que nous avions depuis trop longtemps interrompue.  Complicité de la lumière et de la douceur de l'air.
C'est aujourd'hui la Saint-Juste. On raconte que, quand il fut décapité sur l'ordre de Dioclétien, le très jeune Juste n'en continua pas moins de parler avec sa tête dans les mains… La métaphore est un peu grosse mais elle me convient.
 
Ce soir, un vrai joyau d'un âge d'or du cinéma, Double Indemnity où, par le scénario, trois as sont réunis, Billy Wilder, Raymond Chandler, James M. Cain, et dans l'interprétation trois autres, Barbara Stanwyck, Fred MacMurray et l'époustouflant, le très époustouflant Edward G. Robinson.

Mercredi 15 octobre – À quoi bon les résolutions d'un jour si le lendemain elles sont interdites par un soudain tour de reins ? Temps magnifique mais pas de sortie. Cloué dans mon grenier, je me suis installé devant la fenêtre ouverte et j'ai lu du manuscrit car on ne cesse de m'en envoyer. Les bons crus sont rares… mais ce n'est pas nouveau.

Reçu cet après-midi la visite de Gabrielle Crawford. Je n'ai pas vu le temps passer, j'étais captivé par les commentaires de cette photographe anglaise sur la sensualité de l'image et sur la méfiance que lui inspirent à la fois les innovations techniques et la facilité qui les accompagne. Je suis donc impatient de voir les photos qu'elle a prises ici. Mais, au fond, rien de surprenant à notre complicité, j'ai suivi son regard et j'ai vu qu'elle avait repéré les deux volumes du Journal de Samuel Pepys.

Jeudi 16 octobre – À un moment de la nuit j'ai entendu, sur France Culture, Olivier Schefer parler de ses Variations nocturnes et comme j'étais dans un entre-deux du sommeil j'ai mis un certain temps à comprendre que ces variations philosophiques sur l'insomnie n'étaient pas miennes… Ce matin j'ai commandé son livre à la librairie d'Actes Sud.

Brigitte dont c'est le jour nous a raconté ce midi sa signature des Fantômes de Sénomagus à Pierrelatte en compagnie de son cousin qui est sommelier de réputation mondiale. Le vin et les fantômes ont, à leur habitude, fait bon ménage…

J'avais ouvert la télé en fin d'après-midi pour entendre, à C dans l'air, les commentaires des invités d'Yves Calvi sur les nouveaux désordres boursiers. Après quoi je suis passé sur France 3 Méditerranée. Surprise… Thierry Fabre était ce soir l'invité de 7 minutes avec… Il fut juste et précis malgré l'obligatoire brièveté. Et je fus par lui associé aux idées qui nous sont chères.

Ce soir, vu Power (Les coulisses du pouvoir), un film de Sidney Lumet qui montre avec talent mais sans beaucoup de sobriété le mélange de cynisme et de naïveté dans la cuisine électorale américaine. Ce n'est pas très rassurant en ce moment. Le vrai bonus de ce film, c'est la présence de Julie Christie… Elle me chamboula jadis dans Far from the Madding Crowd (Loin de la foule déchaînée) d'après le roman de Thomas Hardy. “J'ai vu trois fois le film” avais-je écrit dans un poème qui date de 1970.

Vendredi 17 octobre – Ça m'était déjà arrivé… me réveiller et entendre à l'antenne de France Culture les derniers instants d'une lecture avec les voix alternées d'Emmanuelle Riva et de Michel Bouquet. Même si, cette fois, c'est “à la recherche des lois dans l'œuvre de Proust”, impression d'inhabituelle et troublante intimité avec la phrase. Volupté du sens. Comme avec la forme quand on caresse une sculpture, une vraie.

Lise m'appelle de Montréal pour m'avertir que je vais recevoir les premiers exemplaires de L'année des Déchirements. Par la fenêtre qu'il n'est pas question d'ouvrir ce matin car le mistral est de retour avec son humeur de chien, des rayons de soleil passent entre les feuilles du platane et par intermittence illuminent l'œil et le grand bec jaune du perroquet de bois qui, planté devant moi, a l'air de m'alerter. Et soudain je prends conscience, oui, que s'il est neuf heures ici, c'est la pleine nuit chez Lise. Sans doute insomniaque, elle aussi, Lise me parle, me dit son impatience de lire bientôt L'Helpe Mineure, me promet une prochaine visite… Étoffe des vieilles et complices amitiés.

Raymond Jean est passé me voir cet après-midi. Nous avons évoqué les bonnes années à l'université d'Aix, ses mémoires dont il poursuit la rédaction, le livre sur Marseille qu'il aimerait écrire pour 2013 (année où sa ville sera capitale européenne de la culture), ses entretiens avec Jean Lacouture qui seront bientôt publiés par les Éditions de l'Aube, le prochain roman de Pia Petersen qu'il me fit connaître jadis, nos amis, nos familles, enfants et petits-enfants. Il fut évidemment question aussi des désordres et des désillusions. Un œil moqueur observant ces deux octos courts sur pattes les aurait peut-être vus en Bouvard et Pécuchet. Ce fut tout de même très flaubertien… et si, l'heure passant, Raymond n'avait dû repartir, nous y serions encore.

Samedi 18 octobre – Nuit assez tumultueuse. Les échos des clowneries financières et des pitreries politiques se sont mêlés aux images de Baltic Storm que nous avons regardé hier soir sur Arte. Il s'agissait du naufrage criminel, en 1994, d'un ferry devenu le tombeau, en mer Baltique, de ses neuf cents passagers. Ce docu-fiction assez confus (dont, soit dit en passant, le seul survivant est la belle actrice Greta Scacchi) n'en avait pas moins une valeur allégorique… Omniprésence, dans notre monde, de barbouzes et de plombiers au service des rapaces. 
Mais, ce matin, aube souveraine et sans mistral. Comme j'achevais de lire la presse que Christine avait ramenée du village, Dominique Sassoon est arrivé au mas. Après les dernières mises au point pour la sortie, dans une douzaine de jours, de son livre, Evariste et les chirurgiens, nous nous sommes livrés à l'un de ces débats que nous aimons avoir et auxquels seules les obligations que nous avons ensuite mettent un terme. Tout a commencé par la citation de Voltaire – “L’espèce humaine est la seule qui sache qu’elle doit mourir” – que j'avais prise pour incipit dans mon allocution à l'université de Montpellier. Autrement dit, par le rôle du langage dans la conceptualisation, a priori et a posteriori. À quoi Dominique opposait ce que l'on sait, ce que l'on devine ou ce que l'on ne sait pas encore de mystérieuses autorégulations du vivant. Et quand je l'agaçais trop avec ces actes de pensée que sont concepts et percepts, il me renvoyait aux contraintes du nominalisme. Nous n'en avions pas terminé, nous abordions le rôle des religions quand nous avons été interrompus par l'heure.
 
Justine et Félix ont déjeuné au mas avec leur père avant de repartir pour retrouver leurs chers chevaux. À table il ne fut pourtant pas question des quadrupèdes mais des repas à la cantine scolaire et d'un tout prochain voyage au Sénégal. Je les regarde, ces enfants… Comment jugeront-ils l'héritage que nous leur laissons avec ce monde en délire ?

Dimanche 19 octobre – Dans le rattrapage cinématographique que nous avons entrepris depuis quelques années, Christine et moi, nous faisons des découvertes tardives. Hier soir, par exemple, celle de Barry Lyndon, le film que Stanley Kubrick adapta de Thackeray en 1975. Nous avons passé plus de trois heures dans la compagnie de Barry Lyndon (Ryan O'Neal), lady Lindon (Maria Berenson), leurs semblables, comparses ou adversaires, sans un moment d'ennui, sans une minute de lassitude, même si parfois l'histoire ralentissait  – et d'ailleurs, nous disions-nous, ce serait bien dans la manière de ces romanciers anglais du dix-neuvième qui disposaient de tout le temps qu'avaient leurs lecteurs. Il me semble qu'à l'instant, négligeant tout le reste, je pourrais revoir Barry Lyndon plan par plan, image par image car chacune d'elles est composée avec art, cadrée avec rigueur, éclairée avec une extrême légèreté, et chaque scène ressemble à l'un de ces tableaux qui révèlent le dessous des choses en même temps qu'ils en montrent le dessus et les reflets. Pas étonnant donc si j'ai erré cette nuit dans les mondes de Stanley Kubrick… Lolita, Docteur Folamour, L'odyssée de l'espace, Orange mécanique, Eyes Wide Shut, Barry Lyndon, et si j'y ai croisé quelques-uns de mes démons. Or, ce matin, ciel gris, sale et muet...

Les enfants sont  repartis, j'ai mis de l'ordre sur certaines étagères de mon grenier, répondu à quelques lettres, ouvert quelques livres aussitôt refermés, rongé mon frein parce que je ne retrouvais pas une idée que je m'étais promis de ne pas oublier...

Françoise et Jean-Paul qui sont venus souper au mas nous ont raconté la foire de Francfort et, après leur départ, j'ai passé en revue, autant que ma mémoire me le permettait, les quelque vingt années où j'y ai vécu des aventures parfois singulières.
Après leur départ, nous nous sommes risqués à revoir Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat. Le temps n'y a rien apporté de bon. Le déplaisir s'est ajouté à la déception. Un Buñuel ou un Bergman auraient peut-être réussi à prendre les illuminations mystiques de ce Bernanos-là dans leurs filets. Pialat a échoué. Bernanos dont ce premier roman n'est pas le meilleur, où Claudel avait mystérieusement décelé "le don des ensembles indéchiffrables”, est trahi à l'écran par un académisme insupportable.
Pourquoi j'écris quelques mots, quelques notes chaque fois que j'ai vu un film ? Et pas chaque fois que j'ai lu un livre ? Les livres, je les annote, je les garde, je les ai sous la main, je peux les reprendre à n'importe quelle page à tout moment qui me plaît. Les films, je ne peux que m'en souvenir, les revoir ou relire mes notes.

Lundi 20 octobre – Par un temps qui hésite entre la lumière et la pluie, les premiers exemplaires de L'année des Déchirements (Journal de l'année 2007) sont arrivés de Montréal. Pia Petersen qui était présente m'a demandé si, après en avoir déjà tant publié, l'émotion que donne le toucher d'un nouveau livre restait vive. À son regard j'ai vu qu'elle le savait bien, la réponse était dans la question. Et il était évident que dans mon plaisir elle cherchait une représentation de celui qu'elle aurait. Nous avons donc parlé de son roman, Iouri, qui paraît en janvier. Quels feux l'animent, cette romancière ! Pour écrire elle s'est fait une langue avec la nôtre qui n'est pas à l'origine la sienne. Et la colère lui vient, vite et fort, si devant elle on cherche à faire passer stratégie et ruse pour talent.

Des trombes d'eau se sont abattues à la tombée du jour, l'orage nous tourne autour avec des bruits de croqueur de noix. Il faut mettre les engins électroniques à l'abri de la foudre…

Quand les engins sont déréglés, quand l'ordinateur se met sous la dent quelques-uns de vos courriels et les avale en ricanant, quand le ciel est de très mauvaise humeur et si, de surcroît, projets et désirs se font la gueule, rien de tel pour s'évader et se remettre les idées à l'endroit qu'un bon vieux Woody Allen comme celui que nous avons revu ce soir, Hannah et ses sœurs. C'est en même temps vache et tendre, intelligent et drôle, et ça ne vieillit pas.

Mardi 21 octobre – Comme je survolais la terre, cette nuit, il me parut qu'en tous lieux des volcans déversaient une lave de mots en fusion. À un autre moment de la nuit, j'ai surpris des interlocuteurs sans visage qui faisaient plus de chambard qu'un concile à la veille du grand schisme. La question était pour eux de savoir si certains mots pouvaient encore faire vibrer la pensée alors que nous sommes lapidés par d'autres qui la défigurent en nous défigurant. Ce qui m'est resté, au réveil, tient dans ces allégories : éruption, lapidation, vibration. Je les garde sous la main, sur les lèvres, pour servir en cas d'urgence.

Allégorie ou métaphore, j'eus parfois l'impression, aujourd'hui, d'être l'une de ces fourmis que l'on voit, aux abords de la fourmilière, qui transportent des graines plus grosses qu'elles, les traînent, les poussent et parfois même tentent de les soulever. Il ne s'agissait pas pour moi de provisions mais de mots que je halais, poussais et soulevais afin de les installer dans la phrase. C'était l'effort à faire, ou le prix à payer, pour ne pas déformer le sens de l'insaisissable réflexion que je voulais traduire.

Jules est venu souper et il fut à table question de ce qui va mal, le temps et les événements du monde. Puis, je me suis résigné à voir un des westerns les plus célèbres, Winchester 73 d'Anthony Mann, avec son acteur favori, James Stuart. Mais je n'ai cédé ni au style indéniable du cinéaste ni à la grandeur des paysages. Ce culte de la Winchester me faisait penser ce soir à la mentalité qui, dans l'Amérique profonde, fait obscurément barrage à l'élection d'Obama.

Mercredi 22 octobre – Sous une pluie battante et par fort vent de nord-est Christine m'a conduit en Arles vers huit heures et m'y a repris un peu avant midi. Dans l'intervalle, j'avais eu le temps de passer chez l'opticien pour y prendre de nouvelles lunettes, mieux adaptées que les précédentes à mon incessant va-et-vient entre écran et livres, puis d'ouvrir ma consultation hebdomadaire chez Actes Sud. Là, en plus ancien témoin de l'entreprise, en plus vieux conservateur de son ambition culturelle, je tiens porte ouverte chaque mercredi pendant deux heures. À la personne qui est désormais en charge du site d'Actes Sud sur Internet, j'ai ainsi confié ce matin qu'il me paraissait nécessaire (et comment et pourquoi) de montrer la nouveauté mais en même temps d'affirmer la continuité, de manifester la permanence d'un style mais de ne jamais permettre à la forme d'exproprier le fond. Françoise, elle, m'a parlé des premiers effets de la crise sur le commerce de la librairie, puis de ses prochains voyages à New York et à Beyrouth. Parmi les livres qui venaient tout juste de sortir de presse j'ai choisi, pour les ramener au mas, le numéro de La pensée de midi (Désirs de guerre, Espoirs de paix), Le ramassement de soi de Paul Nizon, Evariste et les chirurgiens de Dominique Sassoon et Un chemin à l'orée du ciel d'Olga et Arnaud de Turckheim.

Marie Lanzafame (Musicatreize) m'envoie une sélection d'articles parus après la représentation, en version théâtrale, à Besançon puis à Marseille, de L'enterrement de Mozart, le petit opéra bouffe dont Bruno Mantovani a composé la musique. Je suis tout réjoui et rassuré de voir qu'ils parlent de plaisir. "L'œuvre a plus d'un tour dans son sac”, écrit l'un. L'autre parle de la “légèreté des textes mis autrefois en musique par Satie ou Poulenc.” Un troisième évoque “l'humour élégant du livret”… Ça rassure !

Je n'oublierai jamais la découverte que, pendant la guerre, Victor Bol, alors tout jeune professeur, me fit faire de Moravia avec Les indifférents. À partir de ce moment-là j'ai lu Moravia assidûment, fasciné que j'étais par ce regard d'écrivain qui savait notre impuissance et la sienne à dérouter le destin. C'est pourquoi plus tard je fus attentif aux tentatives de l'adapter au cinéma et souvent, hélas, irrité par ce qu'on cherchait à lui faire dire ou à lui attribuer. Il fallait donc ce soir saisir l'occasion, non pas de revoir mais de voir La marchande d'amour que Mario Soldati avait adapté de La provinciale en 1952 avec l'inoubliable Gina Lollobrigida dans le rôle de Germaine. Et par deux fois j'ai failli interrompre la vision. La première parce que le doublage était lamentable et les phrases en français si mâchouillées qu'elles devenaient incompréhensibles. La seconde parce que le style du film avait bien plus souffert du temps que la prose dont je vais de temps à autre retrouver la saveur.

Jeudi 23 octobre – Voici quelque quarante ans, je conduisais alternativement à Paris et à Bruxelles, une fois par trimestre, un séminaire d'une semaine qui était consacré aux relations du langage avec la conduite. Il avait pour ambition de mettre à jour certaines servitudes de cet ordre. Ces séminaires fréquentés par des cadres en post-formation donnaient lieu à de vifs débats et il advint que certains participants, se découvrant fourvoyés, changeaient ensuite d'orientation professionnelle. À la fin du séminaire il y avait toujours l'un ou l'autre pour regretter qu'il n'y eût pas d'écrit rappelant l'essentiel des commentaires auxquels je m'étais livré. Vint un jour où je leur dis qu'il y en avait un et je leur remis sous forme polycopiée le texte d'une allégorie qui, peu après, accompagnée par des dessins de Christine (elle fut illustratrice avant de devenir traductrice), parut à L'École des loisirs sous le titre : L'étrange guerre des fourmis. Fable ou récit qui, depuis, a fait l'objet de multiples rééditions et traductions. De l'expérience de ces séminaires j'ai tiré ensuite un petit essai aujourd'hui épuisé, Sémantique à bâtons rompus. Et ce matin je vois (mais le savais) que rien n'a changé, et que nous sommes même de plus en plus confusément à la merci des accords et désaccords, complots et affrontements entre langage et conduite.

La pluie et le mistral se sont querellés hier et ce matin. Le calme est revenu vers midi mais le ciel par son désordre témoignait de leur affrontement.

Passé un très long moment à subir les derniers examens de la révision moteur et carrosserie que le pédiatre m'avait imposée. En sortant de chez le cardiologue, l'évidence s'est imposée… Le mas où j'habite fut construit en 1788 et à certains détails ça se voit. Chez moi ça se voit aussi. Et pour satisfaire l'envie de rire que nous avions, Christine et moi, nous avons regardé ce soir My Fellow Americans (titre curieusement traduit par Président, vous avez dit Président ?) une comédie de Peter Segal, dans le registre du comique, avec Jack Lemon et James Garner. Ça n'a pas fait et ne fera pas date dans l'histoire du cinéma, mais ce pied de nez, c'était juste ce qu'il me fallait ce soir.

Vendredi 24 octobre – Avec ce temps, même s'il n'y a plus ni vent ni pluie, on finira par choper un âme toute grise, à la Verlaine. Ce matin, essayage haute couture chez le dentiste. Là aussi on parle de l'élection d'Obama, des malheurs de Rachida, des frasques de DSK…

Comme un jeudi, ce vendredi. Autour du texte. Réflexions sur la différence entre bonheurs d'écriture et facilités d'écriture. Et sur l'art de goûter un vin. Ou un texte.

Ce soir, regardé Un secret de Claude Miller. Me sont aussitôt revenus les souvenirs du tournage de la très libre adaptation qu'il fit en 1992 de L'accompagnatrice de Berberova. Et des tourments et démons personnels qu'il cherche souvent à refiler à ses acteurs. Il est vrai qu'avec Cécile de France et Mathieu Amalric il était cette fois magnifiquement servi.
Suivait un documentaire sur le financement des présidentielles américaines. L'argent y coule comme l'hémoglobine dans les mauvais polars.

Samedi 25 octobre –
Hier, j'ai appris qu'une maison d'édition supprimait le service des manuscrits et n'avait plus recours à des lecteurs extérieurs. J'ai entendu d'autre part qu'en Colombie des bibliothécaires se promenaient toujours de village en village avec des ânes dont les hottes sont chargées de livres. Biblioburro…  que décrivait déjà Alberto Manguel dans La bibliothèque, la nuit comme me l'a rappelé Christine. Et ce matin, ouvrant l'œil et la radio à six heures, j'ai entendu un superbe éloge d'un des livres que je suis le plus fier de savoir au catalogue d'Actes Sud, Le désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud. Dante le disait bien : “Tout espoir envolé, il nous reste le désir.”

Le mistral a fait place nette. Pour la lumière retrouvée on lui pardonnera ses démonstrations de virilité.

Ils sont curieux tout de même, les trois usages du terme spéculation. Le premier fut longtemps synonyme d'observation mais l'usage en est perdu. Le deuxième, qui a cours dans la philosophie comme dans les sciences, désigne le mécanisme de l'hypothèse avec, parfois, référence au paradoxe de Picasso : “Je cherche d'abord, je trouve ensuite.” Le troisième usage, qui est d'une sinistre actualité, c'est autre chose. Spéculation devient alors l'enseigne d'une sorte de tripot où sont accoudés au comptoir, joueurs, agioteurs, boursicoteurs et nombre de personnages qui, dans l'ivresse du pouvoir et le vertige de la possession, n'hésitent même pas à prendre l'enfance dans leurs filets. Je voulais voir sur la 3 ce matin un reportage qui avait pour sujet la triste pollution des zones humides, et celle de Camargue en particulier, par les industries qui vomissent leur PCB dans le Rhône. La curiosité m'a pris de voir ce que dans le même temps proposait la Une. C'était le jour et l'heure où les enfants ne sont pas à l'école. Et j'ai vu là déferler la première vague de publicité pour les jouets à offrir aux fêtes de la prochaine fin d'année. Allez-y, asticotez vos parents, leur faisait-on comprendre. Voici des armes dernier cri, des Barbie à trousser avec et en un clin d'œil, des jeux pour imposer votre puissance.  

Retour ce soir au grand cinéma avec Accident dont la réussite est celle de ce trio que formèrent en 1966 Harold Pinter, Joseph Losey et Gerry Fisher. Sauf l'accident initial, l'action est apparemment insignifiante dans cette histoire. Mais, sans recours à une voix off où à des dialogues socratiques, tout fait appel à l'intelligence, tout, le comportement des acteurs, l'image, les couleurs, le rythme, les silences et l'extraordinaire sérénité de la caméra. Nous nous sommes dit que, ce film, nous allions le revoir une fois encore et très vite…

Dimanche 26 octobre – Cette nuit on a changé d'heure comme si on était maîtres du temps. Nous avons ici deux horloges radio-commandées par je ne sais quel observatoire allemand. L'une d'elles n'a pas obéi à l'injonction nocturne et, ce matin, marque toujours l'heure d'été. On me l'avait dit, nos murs trop épais font obstacle aux ondes.  Incrusté dans la façade, le cadran solaire, lui, ricane. On peut toujours essayer de le faire changer d'heure et d'avis !

Petits tumultes cette nuit. D'une part rêves où je revoyais quelques scènes de la vie dans des miroirs déformants et, de l'autre, intermittentes insomnies où je me suis retrouvé à l'écoute de France Culture. Je suis ainsi tombé dans un débat où il était question des origines de notre univers que d'aucuns appelaient plurivers. On cherchait à comprendre pourquoi quelque chose était sorti de rien. Fluctuation du vide quantique, répondait une voix. Le vide n'est pas le néant, renchérissait une autre. La nouvelle cosmologie s'attache à récrire la genèse, confiait une troisième. Alors, là, sur la pointe des pieds je me suis retiré dans le sommeil avec l'impression d'avoir visité le palais de la pataphysique chère au docteur Faustroll.

Pour la traduction d'un livre où il fait citation de Cervantès, Alberto Manguel avait demandé à Christine de prendre celle qu'Aline Schulman a faite du Don Quichotte. Ce matin j'ai relu les deux préfaces, de l'ami Jean-Claude Chevalier et de la traductrice, puis je suis reparti à sauts et à gambades dans le texte de Cervantès. Comme je l'ai rapporté dans les premières lignes de La sagesse de l'éditeur, ma liaison amoureuse avec la lecture a commencé quand, pour une leçon, ma grand-mère avait choisi le passage du Don Quichotte où se déroule la bataille contre les moulins. Elle me demanda si je savais dans quelle langue avait été écrite cette histoire. J'hésitais, elle me souffla la réponse, l'espagnol. Sa question en préparait une autre. Et dans quelle langue venais-je de la lire, cette histoire ? En français, pardi. Ainsi, petit sorcier, tu lis en français une histoire écrite en espagnol ? Elle venait de me révéler un monde que je n'aurais pu nommer encore mais qui serait désormais le mien. Tout avait été déversé d'un coup par sa malicieuse question : le livre, la lecture, le texte et sa traduction.
C'est dire que les questions linguistiques, historiques et littéraires que l'un après l'autre Jean-Claude Chevalier et Aline Schulman soulèvent dans les pages liminaires m'ont rembarqué dans des réflexions qui ont accompagné la naissance d'Actes Sud dont, voici trente ans, j'avais ouvert le catalogue à la littérature étrangère. Tout cela a longuement ricoché mais j'ai regretté que l'un et l'autre n'aient pas dit ce qu'ils savent bien, ce dont trente années de travail avec des traducteurs m'ont convaincu, à savoir que l'on ne saurait être bon traducteur si l'on n'est pas écrivain. J'en veux pour signes sinon pour preuves, d'abord que la rétro-traduction ne restitue jamais l'original, par quoi l'on voit que toute traduction est une création, une œuvre à part entière sans rien de commun avec l'interprétation simultanée, le doublage ou le sous-titrage. Ensuite, que les traductions insatisfaisantes révèlent souvent, non une méconnaissance de la langue traduite mais une absence de maîtrise dans la langue de la traduction, par force langue maternelle. Traduire est un art, avais-je dit dans l'allocution inaugurale pour le 20e anniversaire des Assises de la traduction littéraire en Arles, le 8 novembre 2003. Ces assises à leur tour me renvoient aux circonstances dans lesquelles nous les avons créées en 1983, Laure Bataillon, Françoise Campo-Timal, Annie Morvan et moi. Annie surtout sans qui rien ne se serait fait, Annie qui se trouve être l'éditrice de ce Don Quichotte et dont Aline Schulman écrit qu'elle l'a soutenue sans relâche “et aurait fait courir même l'âne de Sancho.”
C'est l'histoire du battement d'ailes d'un papillon… Voilà comment j'aurai consacré une bonne partie de ce dimanche presque estival à retrouver Cervantès, ma grand-mère et une de ces amies qui ont illuminé ma vie. Mais je serai toujours pris de court par Flaubert qui, lui, n'hésita pas à écrire qu'il connaissait Don Quichotte par cœur “avant même d'avoir appris à lire.” Moi, non, je n'ai jamais su Don Quichotte par cœur, mais c'est avec Cervantès que j'ai appris à lire.

Dans l'après-midi, avant l'heure du thé, nous sommes partis faire un long tour dans la colline que nous avons tant négligée ces dernières semaines. La lumière rasante caressait le paysage virgilien qui, au loin, du côté de la Sainte Victoire, se perdait dans un fin brouillard.

Ce soir nous avons regardé un film récent dont personne ne nous avait parlé, L'ennemi intime de Florent Emilio Siri qui, avec un scénario de Patrick Rotman et deux acteurs excellents, Benoît Magimel et Albert Dupontel, rend compte de ce que fut la guerre d'Algérie, un peu dans la manière de Simples soldats de Jean Debernard. L'ennemi intime n'eut aucun succès et il ne m'étonnerait pas que ce fût parce qu'on y voit ce que, de part et d'autre, on est si peu encore disposé à voir. 

Lundi 27 octobre – À en croire les augures de la météo, cette première de la semaine serait la dernière belle journée avant le retour de la pluie et la descente du froid. Le platane a déjà perdu plus de feuilles qu'il n'en garde. Avertis, les frelons chercheraient-ils à hiberner ? Hier soir Christine en a flingué quatre qui avaient choisi de s'installer dans la cuisine. On en a examiné un, il ne semble pas de l'espèce asiatique qui s'en prend aux ruches. Mais je n'en suis pas si sûr…

De bonne heure, aujourd'hui, j'ai fait un tour dans quelques sites, journaux et blogs. Beaucoup d'incertitude quand je m'interroge sur leurs motifs. Me suis interrogé sur les miens. Ce qui toujours revient en premier, c'est le besoin de l'exercice respiratoire par l'écriture. Après vient l'envie de vérifier des assemblages et de serrer les boulons.

À propos de spéculation dont j'évoquais ici les trois sens l'autre jour, Guillaume me fournit deux de ces citations que j'aime avoir à disposition dans un carnet par crainte de les écorner si je les reprends de mémoire. L'une est de Bergson (in La pensée et le mouvant) : “Notre raison se sent moins à son aise dans un monde où elle ne retrouve plus, comme dans un miroir, sa propre image.” L'autre  de Pierre Clastres (in La société contre l'État) : “Lorsque le miroir ne nous renvoie pas notre image, cela ne prouve pas qu’il n’y ait rien à regarder.” Elles me serviraient d'illustrations si je me décidais à préparer l'exposé que Dominique S* me presse de faire devant ses amis et dont je n'ai encore écrit que le titre : Les livres en disent plus que les miroirs.

Christine m'avait rejoint ce soir pour quelques instants dans mon grenier. Nous avons regardé sur France 3 le résumé des nouvelles et nous n'avons pas coupé tout de suite afin de voir qui était aujourd'hui l'invité de Sept minutes avec… Étrange rencontre, sacrée coïncidence, c'était moi ! Par une rediffusion inattendue de l'émission qui avait passé en mars.

Après souper, revu Les neiges du Kilimandjaro, un de ces films qui enchantent par leur liaison avec la littérature et agacent par leurs complaisances. L'adaptation de la nouvelle d'Hemingway par Henry King ressemble à un double inventaire, de la vie de l'écrivain et de la faune qu'offrait l'Afrique coloniale aux safaristes fortunés. Gregory Peck, Susan Hayward et Ava Gardner sauvent ce film comme Gary Cooper et Ingrid Bergman, dix ans plus tôt, avaient en partie sauvé du désastre Pour qui sonne le glas. Tout ça me donne plutôt envie de relire Hemingway, c'est bien la seule manière d'apprécier son œuvre.

Mardi 28 octobre – Carte du ciel : mat et sans lumière, pluie qui menace mais que, discret encore, le mistral rebrousse, température en baisse. Les ouvriers ont terminé hier, juste à temps, la rénovation de la piscine par le remplacement d'un liner vieux de trente ans. À chaque réveil cette nuit j'entendais fonctionner la pompe qui évacue l'air pour coller ce liner aux parois à mesure que le niveau de l'eau s'élève. Je crois que, sans les enfants et petits-enfants, et malgré le plaisir que j'ai de brasser l'eau sur le dos par beau temps, on aurait installé dans la fosse un théâtre, un salon de lecture ou un jardin suspendu.  

Ce matin, je me suis éveillé à temps pour entendre la fin d'une leçon de Michael Edwards au Collège de France qui, parlant de Shakespeare, m'a permis de comprendre un peu mieux certaines des allégories auxquelles je me frotte, avant le petit déjeuner, les matins où je reprends l'un des sonnets de Shakespeare dont l'édition bilingue a trouvé sa place dans la cuisine entre la corbeille à pain et les pots de confiture. Apprendre ce que d'autres savent déjà, me disais-je, c'est une des prescriptions du destin. Et plus tard, mais le moins tard possible, le transmettre avec ce que, d'expérience personnelle, on aura pu y ajouter.
 
Les choses vont vite, la température a dégringolé de dix degrés, le mistral et la pluie sont à égalité. Et la chaudière est tombée en panne, la garce, mais Jean-Yves est un rapide lui aussi et il nous l'a remise en route avant le souper.

Après le souper nous avons vu ou revu – le souvenir n'est pas net car il a plus de trente ans et nous pouvions n'avoir vu que des extraits – Marathon Man de John Schlesinger avec Dustin Hoffman et Laurence Olivier. Bien fichu, bien interprété, bien dirigé mais quelque chose ne fonctionne pas. Et c'est peut-être parce que les scènes, des plus graves à d'autres du style James Bond ou du style Hitchcock, sont toutes superficielles et si minces qu'elles ne laissent ni temps ni place à la réflexion.
 
Mercredi 29 octobre – Insomnies assez longues pour réfléchir à la conduite de ce prince que nous avons élu et qui veut à toute force montrer qu'il a seul la capacité de calmer par ses interventions les angoisses qu'il attise en sachant qu'elles paralysent la capacité de protestation.
Toute la nuit le mistral s'est débattu avec fureur comme s'il était prisonnier d'un filet à quoi font penser ce matin les nuages attelés les uns aux autres. Et la chaudière s'est remise en panne… Je n'irai pas faire chez Actes Sud ma visite hebdomadaire.

Il y a des écrivains qui m'impressionnent tant que, partagé entre l'incertitude de la compréhension et le désir de ne pas interrompre ce que je lis car quelque chose peut surgir qui modifierait tout, je me terre dans le silence. Ce que je lis me passe alors dessus comme si j'étais une partie infime du lit de cette rivière qui me traverse. Voilà deux phrases que j'ai écrites avec difficulté après être retourné à l'œuvre de Claude Royet-Journoud par le n° 16 du Cahier critique de poésie.

Nous nous réjouissions de revoir ce soir Lola, le premier film de Jacques Demy. Hélas, il y a des films avec lesquels le temps est sans pitié. Celui-ci en est un.

Jeudi 30 octobre – Aube froide, silencieuse et dorée. Mais j'en suis prévenu, c'est un répit, le temps n'a pas retourné sa veste, et par la fenêtre ouverte je vois d'ailleurs monter du sud une nouvelle armada de nuages porteurs des averses promises.

A l'échelle d'une vie ou à celle de l'Histoire, le même événement n'a pas la même figure. L'Histoire est souvent muette sur ce qui donna tant d'éclat ou fit tant de mal dans un instant de vie. Réparer ce préjudice est sans doute l'une des missions élémentaires de l'écriture. Qu'ont-ils fait d'autre, ces milliers d'auteurs que j'ai lus, ceux que j'ai fréquentés et ceux que j'ai accompagnés dans l'aventure éditoriale ?

Thierry Fabre m'a fourni la combinaison pour voir à l'écran la séance inaugurale d'une rencontre qu'il a récemment organisée à l'Alcazar de Marseille en prélude à celles d'Averroès. Il avait pour invité Alain de Libéra, philosophe et médiéviste, qui a évoqué les controverses suscitées par le rôle de la Méditerranée dans la constitution de l'identité européenne. Vint le plus intéressant avec la question du logos, un terme qui, par sa polysémie même, permet d'entrevoir, dans un instant de vertige, les traductions multiples et divergentes où s'engagent réflexions philosophiques, bravades religieuses et affrontements politiques.

Tiens, lisant son bulletin en ligne, j'ai vu que l'Académie française avait choisi de remplacer webmaster par webmestre. Et ça me plaît assez.

En compagnie de leurs parents les petites Montpelliéraines sont arrivées ce soir au mas. Elles venaient des Pyrénées où elles avaient passé la première partie de leurs vacances d'automne. Après le minestrone et la grande tarte aux pommes que leur avait préparés Christine, ce petit monde, fatigué par cinq heures de route, s'est retiré assez tôt. Christine et moi, nous avons alors revu Dave (Président d'un  jour), un film d'Ivan Reitman, “une comédie à la Capra”, dit avec justesse Jean Tulard, où Kevin Kline et Sigourney Weaver excellent. Mais à la veille des élections américaines, il y a tout de même là de quoi s'inquiéter… 

Vendredi 31 octobre – Nuit de banlieue, non pas au sens où on le dit des émeutes, mais des tortillards qui s'arrêtent à toutes les gares. Sur le quai il se trouve toujours un clochard qui m'invite chez lui, une somnambule qui me reproche de l'avoir abandonnée ou un illuminé qui cherche à me vendre de misérables secrets. Je croyais avoir fini le voyage quand, à l'aube, j'ai croisé sur les ondes Michael Edwards qui parlait de la théâtralité dans les sonnets de Shakespeare. Aussi, avant que Christine ne revienne du village avec le pain et le journal, ai-je rouvert au hasard mon édition bilingue (sans laquelle je comprendrais souvent de travers) et  je suis tombé sur le sonnet 108 où j'avais un jour, déjà, souligné trois vers :
So that eternal love in love's fresh case
Weighs not the dust and injury of age,
Nor gives to necessary wrinkels place…

Ainsi l'amour éternel, d'amour frais vêtu,
N'a cure des affronts et des cendres de l'âge,
Ni ne s'efface devant d'inévitables rides…
Sans la présence du texte anglais pour goûter la complicité du sens et du rythme, complicité qui dans la traduction paraît une contrainte, je ne me serais pas arrêté. Je saute à d'autres pages et je retrouve des rhizomes qui paraissent venir de chez Montaigne : “Votre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers.” Je bouquine, je vais d'un livre à l'autre, je navigue aussi sur la toile. J'avais déjà remarqué qu'un nom ou un mot imprononcés depuis un certain temps ne revenaient que sous de fortes contraintes ou par un court-circuit imprévu. Le soleil tente de faire des trouées dans le fatras des nuages. Françoise qui rentrait tout juste de New York m'appelle de Beyrouth où elle était repartie aussitôt. Publiée à Madrid, la traduction de La sagesse de l'éditeur m'arrive sous le titre La Sabiduria del Editor, avec une couverture illustrée par un livre d'où, tel un marque-page, sort une cravate rayée… Qu'a donc cherché à me faire dire le graphiste ? Louise n'a pas hésité, le livre tire la langue, m'a-t-elle dit. Sitôt qu'elle l'eût dit, ce fut évident.
 
(À suivre)






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