contact
    

© Bruno Nuttens




  
Jeudi, 1er octobre 2009 – Pour un pied de nez, c'est un pied de nez… Au diable, les promesses de la St Michel ! Il pleuvait ce matin, une de ces pluies à fines lames qui faisaient immanquablement dire à ma mère que la pluie du matin réjouit le pèlerin. J'ai tourné le dos au fenestron pour ne pas avoir le spectacle de la grisaille et, sous le drap comme si j'étais sous l'écran, je me suis projeté de mémoire Before Sunset de Richard Linklater que nous avions découvert hier soir. Outre que c'est admirablement joué par Julie Delpy et Ethan Hawke, c'est un film que j'ai classé très haut dans la catégorie des comédies intelligemment bavardes comme celles de Woody Allen ou d'Eric Rohmer. Des films où, tel un personnage, l'écriture possède une voix et a un rôle.

   Le soleil a tiré la langue entre les nuages vers midi, un peu avant que Brigitte n'apparaisse à son tour. Nous avons déjeuné par prudence sur la terrasse couverte et les moustiques nous y ont rejoints sans délai. On a parlé de cuisine et de traductions de l'anglais. Ce n'est pas sans rapports. Après, dans mon grenier, Brigitte m'a raconté la visite privée qu'elle avait pu faire de l'exposition Picasso d'Aix et du plaisir qu'elle y avait trouvé. Cela m'a rappelé, et je la lui ai racontée à mon tour, la visite du site de Pompéi que je fis en compagnie d'une pianiste italienne, voici plus de cinquante ans. C'était avec la complicité d'un conservateur, après la fermeture au public et avant le lâcher des chiens de garde. Quand Brigitte est repartie, le beau temps que nous avions hier était revenu.

   Comment avions-nous pu ignorer jusqu'à ce jour ce Zelig que nous avons vu ce soir sur une chaîne où nous n'allons jamais ? Ce film qui a plus de vingt ans est irrésistible par son humour et troublant par la virulence de la satire qu'il compose. Avec ce rôle, toujours essentiel chez Allen, de l'incertitude qui surgit à l'instant où la conviction s'établit.

Vendredi, 2 octobre 2009 – Est-ce sous le prétexte que nous avions eu un brin de pluie hier ? Le mistral s'est ramené au galop cette nuit, et ce matin il souffle comme un dément. À voir ses violents caprices, je me demande parfois s'il n'est pas gouverné par l'Élysée.

   Pour arriver au quorum il a fallu que je me pointe chez Actes Sud, en début d'après-midi, où se tenait un conseil d'administration. J'y ai fait une courte présence, après quoi Christine est revenue me prendre et nous avons regagné le mas par une petite route qui nous a permis de contempler les Alpilles récurées par le mistral.

Samedi, 3 octobre 2009 – Il a fait tomber la température, ce matin il souffle encore un peu mais pas assez pour gâcher cette autre belle journée qui commence.

   Hier soir, après avoir cafouillé dans les programmes, on s'était décidés pour Vivement dimanche, dernier long métrage de Truffaut. Un film bien troussé mais qui a vieilli plus vite que ses acteurs, et qui est complaisamment compliqué. Plaisir de retrouver Trintignant dont jamais la voix n'a varié, surprise de voir Fanny Ardant si complice d'elle-même.

   Le mistral a fait tomber la température, ce matin il soufflait encore un peu mais pas assez pour gâcher cette autre belle journée qui sortait de sa chrysalide. Et ce midi, puisqu'il avait disparu et que je suis insensible aux moustiques, c'est sous le platane que j'ai fait une sieste au cours de laquelle il y eut kermesse en ma caboche. Puis, cet après-midi, longue conversation avec Sylvie qui achève à Paris le montage de notre film – La mémoire sous les mots – et qui aiguise l'impatience que j'ai de le voir, ce film, et de la revoir, elle.

   Malek est arrivé de Paris et lundi Véronique le rejoindra au mazet. Ce soir, il a soupé avec nous d'un minestrone façon Christine, accompagné d'un vin haut en couleurs qu'il avait apporté, suivi de pain perdu pour dessert. Nous avons longuement parlé de la retraite qu'il vient de prendre et du bon usage qu'il en fera pour séjourner plus souvent, plus longtemps au mazet et y écrire sans contrainte. Quand il est reparti chez lui, qui est juste derrière chez nous, une lune presque pleine illuminait le ciel.

Dimanche, 4 octobre 2009 – J'ai navigué toute la nuit sans que je me souvienne où. Je me suis éveillé tôt et levé tard. La journée avait beau se montrer plus coquette encore que la veille, j'ai traîné la patte et suggéré à Christine d'aller sans moi au Méjan écouter ce matin le récital Schubert, Ligeti, Haydn par le Quatuor Voce que j'avais attendu avec impatience. Je vois ainsi que je suis livré de plus en plus souvent à une obscure irrésolution. C'est de ce côté-là qu'il va falloir régler des mécanismes.

   Dimanche de basse-cour. Je l'ai passé à picorer ici et là, à gratter le sol. Et aussi à naviguer un peu sur internet, un peu à la télévision. Mais n'ai rien rien trouvé qui méritât réflexion. J'ai apporté des corrections et suggestions sur la nouvelle page d'ouverture de ce site préparée par Bruno. Et la lui ai renvoyée car ça me paraît maintenant au point.

   Françoise, Jean-Paul et Mario ont soupé avec nous. Françoise a raconté ses voyages récents et parlé de ceux qu'elle va faire dans la semaine qui vient. Jean-Paul, lui, ne cesse de me surprendre par les projets qu'il a, qu'il déploie et qu'il gère, les uns relatifs aux livres d'art, les autres aux agrandissements du Méjan, et même de très singuliers sur l'aménagement de… la Méditerranée. Quand ils sont partis, une lune pleine occupait tout le ciel.

Lundi, 5 octobre 2009 –
Encore un matin d'été, mais Gilbert brûle les feuilles mortes et la fumée sent l'automne. C'est aujourd'hui lundi, jour que longtemps j'ai reconnu à ses épines. J'ai beau n'être plus appelé à l'hebdomadaire reprise, j'en garde encore la marque. Dieu, lui, n'a jamais connu ça, il a créé le monde en sept jours puis il a pris sa retraite pour l'éternité.

   Je n'y croyais guère, ce soir, quand nous avons décidé de voir Le phare du bout du monde adapté de Jules Verne par Kevin Billington en 1971. Mais c'est en vérité un sacré roman d'aventures et de piraterie qui est mené bon train jusqu'à l'épilogue où Kirk Douglas, humble gardien de phare, triomphe des pirates sanguinaires que conduisait le féroce Yul Brynner.

Mardi, 6 octobre 2009 – Aujourd'hui comme hier, le soleil aura son escorte de nuages. Mais dès l'aube, la lumière est tendre, l'air est doux et le vent a oublié de se lever. Grâce à quoi, plus serein que la veille, il me semble voir que le malaise dans lequel j'ai vécu ces derniers jours en feignant de n'y pas prêter attention venait de la mise en œuvre des décisions prises cet été avec Françoise quant à l'ultime fin de mes activités éditoriales. Je n'aurai désormais d'autre fonction que d'accompagner dans la mise au point de leurs textes les auteurs qui en auront exprimé le désir. Et déjà quelques-uns, non des moindres, se sont assurés que j'y serais disposé. Mais en cette rentrée d'automne, je me satisfais mal de mon absence définitive. Les fermetures n'ont jamais l'éclat des ouvertures, je devrais le savoir.

   Après un déjeuner rapide, j'ai fait une sieste dont je n'arrivais pas à me relever. Quand j'y suis parvenu, ce fut pour apprendre la mort de Gérard Bobillier qui avait créé à Lagrasse les éditions Verdier, à peu près contemporaines d'Actes Sud. Nous nous sommes rencontrés en ce temps-là plus souvent que par la suite mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Je le revois, il y avait dans sa tignasse, ses yeux, son nez et le sourire de ses lèvres un subtil amalgame de curiosité, de sensualité et d'inquiétude. En voilà un, me disais-je après avoir appris son décès, qui malgré les difficultés n'a jamais dévié de sa ligne éditoriale. Amen. Mais d'autres réflexions, plus secrètes, se sont mises à grouiller dans mes souvenirs…
  
   À table, ce soir, nous avions Véronique et Malek. Lui, nous l'avons suivi dans Alger comme si nous trottions en sa compagnie. Par de petites phrases espacées dont on craint qu'elles se brisent, par des mots choisis avec justesse, il fait revivre un lieu, un événement, une époque. Il fut longtemps question des cimetières. Malek est une mémoire. Les souvenirs bourdonnaient en lui comme les abeilles dans une ruche. Il observait de longs silences, il écoutait Christine parler avec Véronique et me regardait pour me dire qu'il ne fallait pas les interrompre.

Mercredi, 7 octobre 2009 – Par une matinée aussi belle que les précédentes, luminosité et douceur, Christine m'a conduit en Arles où j'inaugurais le régime des visites que je ferai désormais aux éditions (le premier mercredi du mois) pour ne pas perdre tout contact avec l'équipe. Ils furent nombreux à venir me voir et à m'assurer qu'on ne se perdrait pas de vue, qu'on ne couperait pas les fils. On m'y a montré aussi la couverture du thesaurus qui paraîtra le mois prochain et qui rassemble mes quatre premiers romans.

   De temps à autre, aujourd'hui par exemple, quand j'entre dans la volière romanesque pour retrouver mon orpailleur, il fait mine de ne pas m'entendre et me tourne le dos. Si j'insiste, il a des mots assez rudes pour m'indiquer qu'à son goût je manque d'ouverture et d'audace. Attends, lui ai-je dit cet après-midi, le nouveau scénario s'ouvre sur de nouveaux horizons et tu vas avoir de nouveaux compagnons d'aventure. J'en ai déjà trop ! m'a lancé ce voyou.

   L'autre soir, Malek m'avait prêté un DVD pour que je voie un film algérien, Nahla, que Farouk Beloufa avait tourné en 1980 sur fond de guerre au Liban. Nous l'avons regardé ce soir et je serais bien en peine de donner un avis car tout de suite j'ai reconnu avec émotion l'actrice qui incarne Nahla. Et plus rien d'autre n'a compté. C'est Yasmine Khlat que j'avais rencontrée à la fin des années 90 et qui m'avait fait, non pas à l'écran (je ne l'y avais jamais vue) mais à la ville, une impression inoubliable. J'ai cherché et retrouvé ce matin une note dans mes carnets de 1996. “Cette ancienne actrice du cinéma égyptien, écrivais-je alors, a un regard sous lequel les obstacles devraient fondre. Et pourtant, à l'en croire, ils se multiplient. De surcroît, à chacune de nos rencontres elle se dit dans l'incapacité de me confier une chose qu'elle dira la fois suivante.” Or, et c'est là qu'a repris le jeu des coïncidences, Yasmine dont je n'avais plus de nouvelles depuis fort longtemps m'avait envoyé, il y a dix jours à peine, un courriel de trois mots pour me demander comment j'allais… Qu'est-ce qui aurait pu me faire croire que j'allais vers elle ?

Jeudi, 8 octobre 2009 – Est-ce la fin de l'été indien ou une simple interruption ? L'air reste doux mais le ciel a la mine des mauvais jours. Pour un peu, moi aussi. Le monde est par ses injustices et sa cupidité si laid quand des souvenirs sont si beaux. Mais j'ai choisi depuis longtemps mon rôle, celui qui consiste à être dans la vie comme un personnage dans un roman. À la merci de la fiction.

   On reproche parfois à des auteurs d'être éditeurs, on reproche rarement à des éditeurs de se prendre pour des auteurs. Et pourtant ! Quand j'étais à temps plein chez Actes Sud, j'avais instruit l'équipe éditoriale de quelques règles et notamment de ne jamais lire un manuscrit avec un autre instrument à la main qu'un crayon à mine effaçable, de ne jamais formuler d'injonctions mais de poser des points d'interrogation quand le texte qu'ils avaient à lire leur paraissait faire fausse route. J'y repensais cet après-midi après une longue conversation que j'avais eue avec Nancy Huston qui voulait que je la rassure sur le rôle que je continuerais de tenir auprès d'elle, celui d'editor

   Longue conversation aussi avec Alberto Manguel qui m'appelait pour me dire son plaisir de voir le prix Nobel attribué à l'Allemande Herta Müller. Et qui m'a ensuite entraîné dans une conversation sur le rôle de l'amitié dans les relations auteur – éditeur.

   Ce soir, ce fut Days of Heaven, un film tourné trente ans plus tôt par Terrence Malik. Il y a longtemps que nous n'en avions pas vu de ce calibre et qui s'imposât avec la même autorité par la splendeur des images, la précision des descriptions sociales et le témoignage, ici sur l'introduction du machinisme dans l'agriculture. Il est même si bien équilibré, ce film, que les acteurs sont maintenus dans leurs rôles sans la moindre tentative de vedettariat. Et le souvenir des Raisins de la colère ne lui fait aucune ombre.

Vendredi, 9 octobre 2009 – Hier soir, sitôt couché, j'ai commencé à lire Exit le fantôme, le tout récent roman de Philip Roth, en même temps qu'un orage se rapprochait. Roth écrit sans hâte et sans lenteur et j'ai aimé le contraste entre son calme et les grondements du ciel. J'étais parti pour y passer la nuit quand un grand flash suivi d'un effroyable boucan a mis fin à l'alimentation électrique de la maison et sans doute du quartier.
  
   Ce matin, sous un ciel sans nuages, les arbres, herbes, buissons et fleurs, trempés et détrempés par les fortes pluies qui accompagnaient l'orage resplendissent avec toutes leurs nuances de bleus et de verts. Ce n'était donc pas encore la fin de notre été indien qu'avait manifesté le tumulte nocturne.

   Brigitte déjeunait au mas, aujourd'hui. Elle est arrivée avec la bonne nouvelle : Obama venait de recevoir le prix Nobel de la paix. Pourtant nous n'en avons pas très longuement parlé, comme si nous redoutions l'ironie du sort. Après le repas sous le platane, il fut question des films que nous avions vus récemment, de Julie Delpy en particulier, et des livres que nous sommes en train de lire. La discorde est rare, nous avons des préférences qui souvent coïncident. Elle a repris ensuite la saisie du roman retrouvé dans les archives. Puis la route vers son Lubéron.

À cinq heures, Christine et moi, nous sommes allés prendre le thé chez Véronique. Il me tardait de raconter à Malek qu'en me faisant découvrir Nahla, le film de Farouk Beloufa, il m'avait fait redécouvrir Yasmine. Ça ne l'a pas touché outre mesure. Évidemment. Mais tout de même… À peine étions-nous rentrés, les Montpelliérains, leurs trois majorettes en tête, sont arrivés au mas pour y passer le week-end. Après le souper, j'ai profité de l'occasion qui m'était donnée de revoir Cadavres exquis que Francesco Rosi avait tourné en 1975 d'après Sciascia. J'ai passé deux heures exquises parmi ces morts et disparus qui sont nombreux car à ceux de l'intrigue s'ajoutent les acteurs décédés.

Samedi, 10 octobre 2009 – Cette nuit, l'un de mes rêves qui s'était emparé de Cadavres exquis m'a reconduit à Vichy où j'avais un soir lointain participé à un dîner sans savoir que le personnage assis devant moi et que j'avais écouté avec passion, était l'un de mes écrivains préférés, Leonardo Sciascia.

   Je sais que le mistral va se lever, déjà il s'avance avec des vaguelettes de marée montante. Mais se lever pourquoi ? Notre été indien n'a pas besoin de ses balais, le ciel est sans nuage et la température monte. Au bout du couloir, dans leurs chambres, Odile et Claudine répètent leurs exercices, l'une à la clarinette, l'autre au basson. Dans le mas, il y a des rumeurs de conservatoire.

   Et puis soudain mon portable vibre… Après deux ans de silence, M* m'appelle, on se parle comme si l'on poursuivait une conversation récemment interrompue. Elle a lu mes romans et lit fréquemment mes carnets. Il doit y avoir un demi-siècle qu'on se connaît et quelques années qu'on ne s'est plus vus. À sa voix sertie d'exclamations et de rires, avec de petites touches d'émotion, je sens qu'elle n'a rien perdu de son envie de vivre, et je me souviens de l'exquise manière qu'elle avait de le montrer jadis…

   Parce qu'elle l'avait rencontré au village, Christine avait invité Nissim à prendre le thé au mas. Dans sa deux-chevaux jaune il est venu avec ses parts d'Inde et d'Amérique et un délicieux gâteau de son invention. Il a une incomparable manière de raconter les histoires du monde, les petites comédies locales et les intrigues en cours. Bref et rondelet, ce traducteur de métier, qui s'adonne aussi à la peinture, ferait un chroniqueur de talent.

   La journée s'achevait, elle avait été très lumineuse, et le mistral ne s'était manifesté que par de brefs aboiements. Le pédiatre est passé au crépuscule. Il a contrôlé pressions et niveaux, équilibre et réflexes, il a crocheté par les mots un zeuzère qui prétendait s'installer pour l'hiver dans ma vieille carcasse, et puis nous nous sommes lancés dans une diatribe contre une manière de gouverner qui consiste à créer l'émotion et susciter la peur pour renforcer la dépendance.

   Nous avons revu ce soir A Time to love and a Time to Die que Douglas Sirk tourna en 1958 d'après Erich Maria Remarque, lequel paraît d'ailleurs un moment dans le film. Cette grande plaidoirie mélodramatique contre l'absurdité de la guerre n'a rien perdu de sa violence ou de sa nécessité. Et pourtant l'âge la dessert qui l'a déjà rangée dans les archives d'époque.

Dimanche, 11 octobre 2009 – Le mistral a rassemblé ses escadrons cette nuit et l'offensive, ce matin, est violente. Les petites Montpelliéraines qui tentaient de jouer au jardin se sont vite repliées dans le mas pour se remettre à lire ou à dessiner.

   Malgré la tempête de vent je garde la fenêtre ouverte. Soudain j'entends sonner le glas qu'accompagnent aussitôt les longues plaintes du chien fantôme. Puis, d'un instant à l'autre, le glas est remplacé par un déferlement de carilllon. Ma mémoire s'ébroue. Je l'avais oublié, on célèbre aujourd'hui Charloun Rieu, le poète du Paradou que Mistral avait pris sous son aile. Les danses et les chants prévus ce matin sur la place où est la statue de Charloun risquent d'être fort perturbés par ce mistral sur lequel Mistral paraît n'avoir aucun pouvoir.

  Pour nuancer une opinion, une pensée, une réflexion et pour marquer le soin avec lequel on tenait compte du pour et du contre, longtemps on a utilisé la formule “il est vrai que…”. Puis s'est imposée peu à peu une manière plus familière : c'est vrai que… Aujourd'hui elle est devenue un véritable tic de langage. Plus une conversation, plus une interview et pas une improvisation sans le crépitement des “c'est vrai que…” Et le sens a changé, ce n'est plus une réserve, c'est une manière de faire l'économie de la preuve. C'est vrai puisque je vous le dis. Dans un monde par ailleurs si peu sûr de son destin et de sa condition, les rafales de “c'est vrai que…” n'illustrent-elles pas l'ampleur de l'incertitude ?

   Isabelle et Mario sont passés nous voir à l'heure où les Montpelliérains regagnaient leurs pénates. Ils sont restés une heure à peine. Je n'ai pas pris grande part à la conversation. Je regardais Isabelle avec l'impression, bien qu'elle soit jeune encore, de feuilleter un livre d'histoire.

   Même si le film a pris un peu plus d'âge qu'il n'en a, Le quatrième pouvoir de Serge Leroy nous a donné le plaisir de retrouver ce soir Nicole Garcia et Philippe Noiret. Et dans cette confrontation de la presse avec le pouvoir l'occasion de voir ce que nous savions de longue date. Que dans un sac de pommes on peut mettre encore beaucoup de riz.

Mardi, 13 octobre 2009 – Il avait beau rugir et souffler comme un diable et nous menacer de rafales à plus de cent kilomètres heure, le mistral ne me contraindrait pas à fermer la fenêtre, me disais-je hier matin. Je lui avais tiré la langue et j'avais enfilé un pull. Était-ce la fin de l'été indien ou une interruption provisoire ? Les prévisions se contredisaient. Mais après le déjeuner à la cuisine, toutes fenêtres closes, force m'avait été de refermer celles de mon grenier. De temps à autre j'étais allé voir à travers les vitres si l'un des arbres auxquels je tiens le plus n'avait pas été déraciné. Insensiblement m'est venue dans l'après-midi l'impression que j'assistais à l'inversion des pôles. La soirée fut un naufrage.

   Cette nuit, et ce matin, fureur mistralienne ininterrompue. Même quand tout est clos, l'invisible psychopathe joue au passe-muraille. C'est cher payer l'incomparable beauté du jardin qu'il anime de tressaillements.

   “Dieu est un teinturier”, citation d'évangile trouvée dans mon agenda. Simple et forte image qui Lui convient autant qu'au romancier. Jacques Chessex, par exemple, qui vient de mourir, était un bon teinturier. Dans la même rentrée littéraire de 1973 et tous deux à l'enseigne de Grasset nous avions fait notre apparition, lui le Suisse avec L'ogre et moi le Belge avec Le nom de l'arbre. Il avait eu le Goncourt et moi un cadeau singulier : une illumination de Paris en présence d'un certain tout-Paris.

   Au mas, soirée bilingue et amicale avec les Stuart. Puis, retour à Philip Roth et à sa prose envoûtante.

Mercredi, 14 octobre 2009 – Mistral toujours présent mais je n'y ai pas pris attention. J'ai reçu ce matin de bonne heure les épreuves du Thésaurus n°1 qui rassemble mes cinq premiers romans : Le nom de l'arbre, La mer traversée, Des arbres dans la tête, Eléonore à Dresde et Les rois borgnes. Plus de neuf cents pages. Il fallait faire vite, le livre sera sur les tables des libraires au début de novembre.

   Me suis accordé un répit ce soir pour découvrir, dans La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, le bouleversant retour d'Isabelle Adjani.

Jeudi, 15 octobre 2009 – Toute la journée passée sur les épreuves du Thésaurus pendant que le mistral continuait ses rodomontades. Terminé juste à temps pour filer le soir au Méjan où Nathalie et moi recevions Didier Sandre qui, accompagné par Charles-Edouard Fantin à la guitare et au luth, a fait devant une salle pleine malgré le mistral, une lecture magistrale du Fou d'Elsa de Louis Aragon. Après ce récital flamboyant, on s'est retrouvés au restaurant où j'ai raconté quelque-unes de mes rencontres avec Aragon. Pour y aller et pour en revenir, le vent était si violent et si froid dans la vieille ville que j'étais à bout de souffle. Sans l'aide affectueuse de Nathalie, de Christine et de Brigitte je n'aurais sans doute pas pu retourner au parking où était la voiture. Rentré au mas aux petites heures, à bout de forces mais conforté par leur affection, et heureux d'avoir connu l'une de ces bonnes soirées que nous ont valu depuis tant d'années les Lectures en Arles.

Vendredi, 16 octobre 2009 – Pour ce quelle appelle sa master class, Brigitte est venue passer quelques heures au mas. Elle qui les a lus et moi qui venais de les relire, nous avons analysé le contenu du Thésaurus où sont mes cinq premiers romans. J'ai trouvé passionnant de chercher avec elle les thèmes récurrents, les traces autobiographiques, l'évolution du style, les incursions de bouffons, la présence de la mort pareille à une brume, bref tout ce qui est passé dans ces livres en une douzaine d'années. Et je n'étais pas mécontent d'avoir lu ce que je n'avais plus jamais relu.

   À Strasbourg, il y a une douzaine d'années, devant quelques mathématiciens, j'avais soutenu l’idée que, si la somme des connaissances et leur croissance incessante ne permettaient plus d’envisager une encyclopédie à la manière de Diderot et d’Alembert, il ne me paraissait pas interdit d’en imaginer une nouvelle qui, par la voie métaphorique, rendrait compte des démarches communes aux multiples disciplines de notre temps. Entre la grammaire, la génétique et les mathématiques, par exemple, leur disais-je, les similitudes structurelles sont parfois évidentes. Un mathématicien m'avait coupé la parole, on ne pouvait toucher aux mathématiques sans en faire. Cet après-midi j'ai lu à Brigitte quelques lignes que j'avais soulignées dans le dernier numéro de La Quinzaine Littéraire. Elles sont de Jean-Pierre Changeux dans un dialogue avec Catherine Malabou. “Je considère indispensable, dit-il, de reprendre et renouveler l'idéal de l'Encyclopédie en luttant contre les clivages disciplinaires tout en respectant leur spécificité (…) Il y a une unité de la connaissance à construire et à faire progresser en permanence.”

   Ce soir, The Offence, un film très dur de Sidney Lumet où Sean Connery échappe à tous les stéréotypes par lesquels on a tendance à l'identifier. Mais les effets recherchés par Sidney Lumet donnent hélas au rôle de l'acteur une allure trop démonstrative.

Samedi, 17 octobre 2009 – Avec le mistral qui s'obstine à battre des records de vitesse, de force et de fréquence, les journées et les nuits sont secouées comme les arbres. Et la température a été rabattue d'un coup. Il a fallu rallumer le chauffage. Le bel été indien n'est déjà plus qu'un souvenir. Seule la lumière subsiste qui paraît minérale.

   J'avais oublié que le boustrophédon est une manière d'écrire comme le bœuf laboure. J'avais oublié que l'hypermimie n'est pas un signe d'incontinence urinaire mais gestuelle, et que la pathomimie, c'est ce que je fais quand je feins de claudiquer. J'avais oublié que l'arapède n'est pas une araignée mais un coquillage. J'avais oublié que les agnosiques qui ne peuvent reconnaître les choses par le toucher sont très différents des agnostiques qui n'admettent pas Dieu faute de pouvoir le toucher. J'avais oublié qu'un scriban n'est pas un scribouilleur mais un secrétaire à tiroirs. J'avais oublié ou peut-être n'ai-je jamais su qu'une épitrope est une concession faite pour mieux placer le coup qui va suivre. J'avais oublié que l'anacoluthe n'est pas instrument de musique mais de linguistique qui, par déplacement ou rupture, est parfois bonheur d'écriture. J'avais oublié que le janotisme désigne aussi la niaiserie à laquelle je me livre ici… Des mots de cette sorte, j'en ai des tiroirs pleins et je m'en sers si peu. J'ai voulu faire prendre l'air à quelques-uns. Mais qu'en feront mes héritiers ?
 
Dimanche, 18 octobre 2009 – La nuit ne fut ni belle ni bonne. Non seulement le mistral n'avait toujours pas levé le siège, mais la vaccination anti-pneumo que le pédiatre était venu me faire hier soir m'avait laissé dans le bras une trace douloureuse que le moindre mouvement réveillait. Alors j'ai rallumé et repris certaines pages d'Exit le fantôme qui traînait encore sur ma table de nuit. À la recherche d'autres traces. Celles, indélébiles, que l'âge laisse dans l'écriture. Et dont Philip Roth fait bon usage littéraire.
 
   J'avais demandé à Christine de me ramener ce matin un peu plus de presse que d'habitude. Hebdomadaires et quotidiens, de droite ou se disant de gauche, tous commentent l'irrésistible métamorphose de la république en royaume. Si peu parlent de livres et quand ils en parlent c'est toujours avec une idée derrière la tête. Or Yves, qui m'envoie de temps à autre, et en particulier quand il revient de voyage, une belle volée de photos, m'en adressait l'autre jour une série parmi lesquelles une de la tombe de Max-Pol Fouchet à Vézelay. J'ai à peine reconnu la grande dalle dans sa niche de jasmin, on la dirait menacée de disparition. Je crois me souvenir qu'on avait gravé sur la dalle les mots : “Il aima la Liberté”. Et j'ai pensé aux fureurs, à l'indignation et à la philippique qu'aurait inspiré à Max-Pol l'état présent de la France.
 
   Je n'ose l'écrire à voix trop haute… le mistral a l'air de se calmer. J'ai enfilé une grosse veste et rouvert la fenêtre. Mais à peine avais-je écrit cette phrase, il se ramenait et me flanquait une bonne gifle. Pour satisfaire l'envie que La journée de la jupe m'avait donnée de revoir Isabelle Adjani nous avons regardé ce soir Mortelle randonnée de Claude Miller. C'est toujours Adjani et ce n'est jamais la même. Lundi, 19 octobre 2009 – Après une nuit calme, le mistral n'est plus ce matin qu'un murmure dans une fraîche matinée d'automne. J'ai rouvert la fenêtre comme la porte d'une classe à l'heure de la récréation. Lu un manuscrit qui m'est tombé des mains. Lu aussi un peu de Gadenne, Une grandeur impossible. Madeleine est venue qui m'a pour la première fois montré quelques-unes de ses photos. Elle a un beau talent, en tout cas dans celles que j'ai vues et qui ont été prises en Afrique il y en a deux tout à fait magnifiques. Après, on a parlé de l'archéologie qui la passionne et, par un virage soudain, de la confusion des préférences.
 
   Ce soir, après un savoureux souper de crêpes, on a revu Klute de Pakula. On aurait pu s'en passer.
 
Mardi, 20 octobre 2009 – De très bonne heure, mais hélas par un temps très gris, nous étions chez l'ophtalmo arlésien qui s'est dit satisfait par les résultats de l'opération sur l'œil droit. Du coup, nous avons fixé une date de novembre pour opérer l'œil gauche. Je me réjouis que la vue s'améliore quand le reste, peu à peu, tend à se déglinguer. En revenant par les petites routes que nous aimons, nous avons constaté une fois encore que ce coin de Provence conserve en robe grise la douce autorité qu'il a quand la lumière l'illumine.Et ton roman, L'orpailleur, me demandait-on hier, combien de pages écrites ? Beaucoup et très peu, ça dépend du bout de la lorgnette par lequel on l'épie. De toute manière, les personnages sont pour l'instant en concile et moi je revisite quelques maîtres qui n'ont jamais été avares de conseils, de mises en garde et parfois, pour me faire la leçon, de chausse-trapes. Mais je ne peux pas imaginer que ce soit l'un d'eux qui m'ait fait prendre une pelle cet après-midi. Je ne sais plus lequel de nos enfants ponctuait jadis ses requêtes d'un sonore “j'ai bien le droit”. Eh bien, moi aussi, j'ai bien le droit de prendre une pelle, le droit de me tromper, d'oublier un nom, de ne pas me taire quand il le faudrait, j'ai bien le droit d'avoir des ambitions que je n'ai plus le temps de mener à bonne fin, des idées à me valoir d'être excommunié, des fantaisies qui ne sont plus de mon âge, j'ai bien le droit d'observer des silences bourrés de dynamite et d'avoir des désirs outrepassant mes capacités. Car à ce moment de ma vie je suis plus prompt à jouir de leur nature, de leur espèce, de leur saveur, que de leur impossible accomplissement.       
 
Mercredi, 21 octobre 2009 – Que l'on n'est plus en été, on le saura, inutile d'en rajouter. Le vent vient maintenant du sud, le ciel est bougon, on nous annonce un déluge. Et c'est le jour où Olivier Le Naire, dans le cadre d'une enquête sur le métier d'éditeur vient nous interroger, Françoise et moi. Ce ne sera pas sous le platane (où tout a commencé) mais entre quatre murs, dans mon grenier.
 
   Entre ce que j'ai vécu et ce qu'il me reste à vivre, il y a ce que je vis. Le moins de nostalgie possible et pas de plans sur la comète. Être là, maintenant, la plus juste jouissance au sens lacanien du jouir-du-sens. Comme si j'étais né aujourd'hui. Le passé est ma bibliothèque. Et l'avenir une pochette-surprise.
 
   Pendant que des trombes d'eau tombaient du ciel, Olivier Le Naire nous a fait raconter devant ses caméras nos péripéties éditoriales. J'aurais préféré que Françoise fût la seule interviewée. Elle est bien mieux placée que moi pour comparer les ambitions d'hier et les accomplissements d'aujourd'hui.
 
Jeudi, 22 octobre 2009 – On nous promet de la pluie pour deux jours encore et pourtant, ce matin, le soleil a repris sa place dans le salon bleu du ciel. C'est aujourd'hui la Ste Élodie, un prénom qui me rappelle un doux et bon souvenir. Je caresse d'une pensée la collection des choses que j'ai faites et les traces de celles que j'ai frôlées. Mais gare à la déréliction ! Alors je relis quelques pages de Vue cavalière où Wallace Stegner m'enlève, comme on dit, les mots de la bouche. “Essayer de se situer, écrit-il, n'est-ce pas ce que nous faisons tous ?” Égaré dans les coulisses d'une vie désormais ordinaire, je cherche parfois le chemin qui reconduit à la scène et à l'éclairage de la rampe. Bon, le temps d'écrire cela et le ciel par le sud se couvre. Les météorologistes n'avaient sans doute pas tort.
  
   La pluie est venue, drue et bruyante. Sitôt qu'elle a cessé, les oiseaux se sont mis à piailler sans que je comprenne si c'était pour se réjouir de son passage, protester contre son interruption ou dire leur frayeur de son retour. À mon avis ils étaient partagés et se disputaient. Après le déjeuner, sieste interrompue par un tel coup de tonnerre que j'ai imaginé un instant la terre fendue d'un gigantesque coup de hache.
 
   La pluie nous a harcelés tout l'après-midi avec des coups de gueule orageux et des interruptions de courant. J'en ai profité pour récapituler autant que je le pouvais les épisodes de la triste série que feraient à l'écran les pitreries du pouvoir. Et j'ai imaginé leur effet si on les repassait en accéléré ou, au contraire, au ralenti.
 
   Vers le soir, nous avons revu Badlands. Ce film, tourné par Terrence Malick sept ans après Bonnie and Clyde dont il paraît s'être tant inspiré, ne m'a retenu ce soir que par la fascinante composition de Sissy Spacek et le jeu de Martin Sheen que j'ai fréquenté pendant des heures cet été quand je regardais la série À la Maison Blanche où le jeune dévoyé de Badlands incarnait, adulte, un très crédible président des Etats-Unis. Métamorphose fort troublante. Et pas si invraisemblable que ça.
 
Vendredi, 23 octobre 2009 – Dans un ciel sans nuages et sur un paysage détrempé, le soleil joue au faire-valoir. Comme disent les pilotes de ligne à leurs passagers, nous sommes sortis de la zone de turbulence.
 
   Brigitte est arrivée de bonne heure car nous nous étions promis d'aborder les problèmes de la traduction. Et la question est vaste. Je lui ai donc raconté la longue aventure qui a commencé dans l'enfance lorsque ma tourangelle grand-mère me fit découvrir qu'il nous arrivait de lire en français des livres écrits dans une langue étrangère. Bien entendu, je me suis attardé à la description de la place que la traduction allait prendre dans mon aventure éditoriale, de celle que je lui ferais accorder en Arles avec les Assises de la traduction littéraire et l'installation du Collège de la traduction. Mais surtout j'ai insisté sur l'importance de l'écriture dans la traduction afin d'y faire passer ce que, dans le texte source, les mots ne disent pas mais font sentir. Un véritable travail d'écrivain. J'ai évoqué, en passant, les variétés de traductions dont on ne trouve jamais deux identiques, et puis j'ai rappelé les mots que j'avais à l'entrée de mes cours pour attirer l'attention de mes étudiants sur l'intérêt de se souvenir que le français, leur langue, devenait elle aussi une langue étrangère, une langue à traduire, sitôt franchie une frontière. Le tout accompagné d'anecdotes relatives au litteralisme, au littérarisme, aux belles infidèles, de réflexions sur l'âge et le vieillissement des traductions. Et pour finir car était venue l'heure du thé, mais j'étais loin d'en avoir fini, j'ai conseillé à Brigitte de lire Sous l'invocation de saint Jérôme de Valery Larbaud, un livre qui ne me quitte jamais.
 
   Ce soir, Christine et moi, nous avons vu Scarecrow, un road-movie tourné par Jerry Schatzberg en 1973 où Gene Hackman et Al Pacino vivent une aventure de la solitude et de l'amitié qui se termine de manière fellinienne.
 
Samedi, 24 octobre 2009 – Au réveil, beau temps, frais et lumineux. Pendant la nuit, Bruno Nuttens dont j'avais découvert hier le beau site qu'il avait réalisé pour l'Association du Méjan, a mis en ligne la nouvelle configuration du mien.
 
   À la forte diminution des courriels j'ai compris que nous étions entrés dans un temps de brèves vacances. J'en profiterai pour résorber le retard que j'ai pris dans mes réponses.
Le pédiatre est revenu, cette fois pour m'administrer le vaccin contre la grippe ordinaire. Ça n'a pas pris plus de deux minutes mais nous en avons consacré une trentaine à nous échauffer sur le ridicule dont, par ses manières politiques, la France s'affuble.
 
   Ce soir, puisque la télévision nous en donnait l'occasion, nous avons revu Le mépris de Jean-Luc Godard. J'en gardais un souvenir assez… méprisant. Je n'avais pas aimé cette triste infidélité au roman de Moravia et j'avais détesté le maniérisme de Godard. Plus de quarante ans ont passé, certains préjugés sont feuilles mortes et j'ai regardé ce film comme un document d'archive. Certes, c'est surjoué, l'argument reste précaire par comparaison avec le livre, et les acteurs sont plus présents que les personnages, mais c'est un témoignage d'époque sur la manière qu'avaient alors certains de faire passer une esthétique de surface pour une philosophie des profondeurs. Avec simplicité, Christine m'a dit l'ennui qui lui était venu.
 
Dimanche, 25 octobre 2009 – On a changé d'heure, on aurait pu changer d'horaire. Nous avons encore quelques vieilles horloges qu'il faut mettre manuellement à l'heure. Les autres sont guidées par ces ondes qui, rendues visibles, nous feraient voir dans quel réseau de toiles d'araignée nous vivons.
 
   Ce matin, ciel clair légèrement voilé. Ce pourrait être un bon incipit pour un roman. À la manière de Musil dans L'homme sans qualités.
 
   J'ai fini, sans recours à mes archives, par retrouver un nom lointain qui m'échappait. La mémoire ne se détruit pas, elle s'enlise, elle s'ensable.
 
   Ce soir nous sommes tombés sur un film récent, Les oubliées de Juarez de Gregory Nava qui s'est inspiré de faits réels, le viol et l'assassinat d'ouvrières par la mafia mexicaine. Il y avait de belles images, elles n'enlevaient rien à l'horreur. Au contraire. Aux deux questions : quand ça se passait-il ? quand ça s'est-il tourné ? la réponse est la même :  maintenant.
 
Lundi, 26 octobre 2009 – La paresse engendre la fatigue. Pour m'y être livré hier, sous prétexte que c'était dimanche, je me suis éveillé rompu ce matin. Beaucoup de peine à me remettre en train. Par chance, en fin de matinée, Nathalie est venue au mas et nous avons parlé à hue et à dia des concerts, des spectacles et des lectures qui auront lieu au Méjan cette saison. Pendant le déjeuner, c'est de l'avenir qu'il fut question, non plus du Méjan, mais de Nathalie elle-même. Ce fut un vrai privilège, me suis-je dit après son départ, d'avoir pu travailler avec des gens de son étoffe qui allient avec tant de talent le plaisir d'entreprendre et les nécessités de l'accomplissement.
 
   Passé l'après-midi à ratisser, tailler, élaguer. Non pas au jardin mais dans mes papiers et dans mes idées.
 
   Ce soir revu Wall Street d'Oliver Stone. J'avais envie, maintenant qu'il m'est plus familier, de voir Martin Sheen affronté à son fils Charlie. En tout cas, voilà un film dont le temps préserve et entretient l'actualité. Alors que les choses ont l'air de filer un train d'enfer, le même et détestable casino demeure qui effraie quelques-uns et passionne beaucoup d'autres.
 
Mardi, 27 octobre 2009 – L'automne a repris ses allures d'été indien. Par la fenêtre ouverte entrent rumeurs et parfums, j'écoute La jeune fille et la mort de Schubert et c'est d'une parfaite douceur de vivre dont me parle ce quartette. 

Mercredi, 28 octobre 2009 – Hier, en soirée, Christine avait envie de suivre un nouvel épisode de la série Un village français à l'heure allemande. Nos dix ans d'écart expliquent sans doute qu'elle ressente des émotions quand j'éprouve de petites crispations. Elle était en ce temps-là une enfant et moi un adolescent qui allait être entraîné dans d'imprévisibles aventures par la clandestinité. Cette histoire n'est pas la mienne parce que j'en ai une…

   Avant d'aller chez Actes Sud, Evelyne est venue m'apporter ce matin des livres et des lettres. Dans le lot, un exemplaire du Thésaurus, tout juste sorti de presse, avec mes premiers romans. Un papier très mince mais sans transparence a permis de réduire l'épaisseur des 900 pages à celle d'un livre sans obésité. Et la couverture conçue par David, avec une illustration de la Californienne Marion Peck, ne saurait dans une vitrine échapper au regard. De plus en plus marquée, l'absence de maîtrise de la main droite m'empêchera (m'évitera ?) de signer le service de presse et les exemplaires qui vont aux plus proches.

   Même grand beau qu'hier. On a déjeuné au jardin et j'ai fait la sieste sous le platane. J'ai été réveillé par une feuille morte qui s'est posée en douceur sur mon visage. Un jour, l'un de mes petits-enfants devenu adulte lira peut-être cette page de mes carnets et tentera de se représenter ce turbulent grand-père dont une feuille morte avait eu l'impertinence d'interrompre la sieste. Et se dira que c'est par là qu'il lui fallait commencer son roman…

   Depuis Montpellier, Louise a remonté avec courage l'autoroute encombrée et elle est arrivée au mas un peu après vingt heures, avec les trois petites filles qui, pendant le souper, ont chacune rendu compte des lectures qu'elles font avec la même gourmandise. Quand elles sont parties se coucher, j'ai pris au vol Les héros de Telemark d'Anthony Mann. J'en ai revu la dernière partie qui m'a donné l'impression que vingt ou trente ans plus tard le film tenait toujours son rang.

Jeudi, 29 octobre 2009 – À l'aube, contempler les Alpilles par un temps comme celui que nous avons en ce moment, c'est aussi irrésistible que d'écouter une suite pour violoncelle de Bach. Encore faut-il aller dans la colline pour le voir. Et je ne peux plus y accéder. Aussi, quand Christine revient, j'essaie de l'en faire parler et de revoir par ses yeux. Mais ce n'est pas facile. C'est pourquoi, sitôt dans mon grenier, j'allume l'ordinateur auxiliaire, dévolu aux dictionnaires. En fond d'écran, j'y ai installé une photo panoramique où l'on voit les Alpilles surgir d'un berceau de brume. Un éveil dans une indescriptible gamme de bleus. Ces bleus que l'opération de la cataracte m'aurait permis de revoir.

   Ce midi, sitôt le déjeuner achevé, Louise a emmené les deux aînées au manège. Irène est encore trop petite pour les suivre. Après la sieste, j'ai relu la longue lettre qu'Yves, devinant la curiosité que j'avais pour son parcours, m'avait envoyée pour me le raconter. Quel itinéraire, quelles initiations, quels accomplissements, et quel roman cela ferait avec une plume à la Musil ! Mais aussi, parfois, quelles curieuses coïncidences avec mes propres aventures. Nous ne nous sommes rencontrés qu'une fois, assez brièvement, à la Foire du Livre de Bruxelles. Il est de ceux auxquels je suis d'autant plus attaché que je ne les rencontre presque jamais. Ce sont des relations précieuses qui ne tiennent qu'à un fil, celui de l'écriture.

   Les petites Montpelliéraines font des dessins à tour de bras. J'en ai reçu un que j'ai déjà épinglé à l'une des étagères de ma bibliothèque. Odile y a représenté en perspective cavalière trois rangées de livres, avec couvertures illustrées, qui rassemblent ses plus récentes lectures.

   Vu ce soir à la télévision, en v.o. anglaise, Providence, un film d'Alain Resnais dont je ne savais rien. Tourné en 1976, il réunit entre autres deux acteurs, John Gielgud et Dirk Bogarde, qui donnent un sens tour à tour baroque et tragique aux tricheries de la vie, aux ruses de la fiction et à l'obsession de la mort. C'est à mon avis l'un des plus beaux Resnais…

Vendredi, 30 octobre 2009 – Selon certains prévisionnistes nous vivons le dernier jour du bel été indien. Je l'aborde, tuméfié par les rêves cruels qu'a sans doute suscités dans la nuit le film d'Alain Resnais. Et peut-être aussi la lecture interrompue d'un roman que je croyais bon et qui ne l'est pas. Il est vrai qu'après avoir relu du Stegner ces jours-ci, je ne suis pas très tolérant.

   “Je recopierai tes mots à la plume pour continuer à danser la vie envers et contre tout et surtout avec toi”, m'écrit une amie lectrice. C'est affectueux, c'est flatteur, mais ça me fait craindre de me prendre les pieds dans le tapis. “Danser la vie”… J'ai toujours craint, par un faux pas, d'entraîner d'autres dans ma chute ou dans mes erreurs. 

J'ai passé un bon moment avec Sylvie ce matin. Où il fut question de son film, d'un nouveau titre et des plaisirs qui vinrent au tournage et au montage. Et pour ma part je me disais que dans l'aventure j'y avais gagné une belle amitié.

    Jules étant arrivé ce soir avec Justine et Félix, il y eut pour le souper une grande table de dix. Louise avait préparé des tartes au fromage de chèvre et Christine d'autres aux pommes. Les enfants ont dominé la conversation et comme je devais m'y attendre il y fut beaucoup question de chevaux. J'avais l'impression d'être un invité qui ne s'y était pas préparé. Je suis allé au jardin pour contempler la lune. Elle sera bientôt pleine et elle était entourée d'étoiles qui paraissaient contempler sa croissance.

Samedi, 31 octobre 2009 – Pour le dernier jour du mois, un matin d'automne en robe grise. Je me disais qu'il était temps de tourner une page. Mais assez vite les nuages se sont craquelés, séparés, écartés. On pourrait même avoir une assez belle journée.

   Petit tête-à-tête avec Odile. Elle n'a plus écrit. Pas le temps. Et où le trouverait-elle avec tout ce qu'elle fait déjà – école, clarinette, danse, équitation ? Je me garde de lui en faire reproche et trouve déjà fort admirable qu'elle consacre à la lecture (en ce moment, Les trois mousquetaires) tous les interstices de cette jeune vie bien pleine.

  Je crains moins les pertes de mémoire que les incertitudes qui me poussent à d'incessantes vérifications. Quel temps j'y passe ! Mais quelles illuminations quand je découvre alors des fragments, des éclats insoupçonnés !

 

   (À suivre)              






© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens