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© Bruno Nuttens




Vendredi 1er octobre 2010 – Trois visites récentes m'ont donné cette sorte de réconfort qui attise le peu d'énergie dont je dispose encore, celle d'Elisabeth que je revoyais pour la première fois depuis son séjour à Pondichery, celle de Brigitte sans qui les braises périraient sous la cendre et hier soir celle de Françoise qui ranime si bien dans la vie de son père le binôme plaisir et nécessité.

 

Lundi 4 octobre 2010 – Si je m'accoude sur ma table ou m'affale dans mon fauteuil je me métamorphose en marmotte. J'ignore si je ronfle parfois. C'est dans cette posture qu'Anne m'a surpris. Et surpris encore en m'offrant un enregistrement des Canons de Mozart que j'écoute avec délice en écrivant ceci et en pensant à elle si prolixe avec tant de discrétion.

Mercredi 6 octobre 2010 – Parce qu'ils prennent ces carnets pour une sorte d'almanach, mes silences irritent les uns, inquiètent d'autres. Pour ma part, je m'en fiche. Ce sont interstices que dispose l'arythmie vitale. Depuis que j'ai franchi la barre des quatre-vingt-cinq je n'ai plus fait obstacle ni aux désordres des petites amnésies ni aux incursions de folie. Je vais où la vie me pousse, je m'arrête où elle me l'impose. Et j'ai le silence bavard, plus bavard que le désir de rendre compte de mes errances.

 Jeudi 7 octobre 2010 – Déploie ce soir tes soies, murmurais-je certains jours d'autrefois, des plus palpables aux plus secrètes, des plus souples à celles, un rien râpeuses, pareilles aux petits vins que tu préfères, lève ces soies comme tu lèverais le soupçon, lève-les pour mon plaisir de cartographe amoureux des ruisselets bleutés qui courent sous tes tempes et sillonnent la rondeur de tes seins, de tes cuisses où dans l’ombre ils vont irriguer d’autres soies dont le doux crissement réveillera les fièvres et les orages d’un temps où j’eus ton âge, en ton absence d’avant naître.

Et pourquoi me rendrais-je compte, chaque jour, de ce que je fais ici bas ? Secret défense. J'ai bien droit aussi à quelques mystères et droit de les formuler sans les faire comprendre ! Les ratiocinations du vieillard conduisent d'ailleurs à des découvertes inattendues. Comme celle des objets (j'en suis entouré), de leur sexualité et de leurs rapports incestueux. À bien y réfléchir, je me rends compte que je suis arrivé à un âge où je prends plaisir à desserrer les boulons et à libérer les pièces qu'ils entravaient. Voici déjà quelques années, pour manifester mon désamour à l'endroit de l'architecture psychanalytique de Beaubourg (tripes à l'air et rien dedans), j'y ai dévissé un gros boulon, retiré sa tige et apporté les deux pièces au conservateur du musée Calvet d'Avignon. Il m'avait promis d'exposer ces “fragments de Beaubourg”.

Samedi16 octobre 2010 – Quand je lis les journaux, je m'aperçois que j'ai traversé une grosse bulle de vacarme dans un parfait silence. Christine est partie ce matin pour voir les enfants à Montpellier. Il lui fallait cette évasion. Moi, je bisque car le mistral et le froid m'empêchent d'ouvrir la fenêtre. Au lieu d'assembler des mots pour faire du sens, je les sème à la volée, et tels des oiseaux mal-voyants ils vont se heurter aux vitres.

Lundi 18 octobre 2010 – Je fus ce week-end un grand-père indigne. Je n'ai eu ni temps ni attention pour mes trois petites-filles. J'étais si désaccordé que je me suis enfoui dans le cinéma. L'un des films que j'ai revus a littéralement invaginé ma mémoire. C'était La chute avec l'admirable Bruno Ganz dans le rôle de Hitler. Et dans ce temps-là qui fut celui de mon adolescence j'ai retrouvé les nœuds que fit l'histoire. J'ai voulu m'en débarrasser et croyant les effacer j'ai repris 2001: l'odyssée de l'espace. Il ne m'en est cette fois venu qu'un prodigieux ennui…

Samedi 23 octobre 2010 – Il traverse un moment difficile, se disent les uns qui viennent passer une heure avec moi. D'autres pensent que c'est peut-être la dernière occasion de me rencontrer, et qu'ils ne peuvent s'y dérober. Mais qu'est-ce que c'est, ce  cirque ? Il est vrai que l'immobilité prête à confusion. On ne voit donc pas que là-dessous, je voyage, je voyage continuellement comme l'inoubliable Plume de Michaux ? Et que mon être-là est en proie à de fortes agitations ? Il y a, dans mon petit univers, deux ou trois personnes (elles se reconnaîtront si elles me lisent) qui l'ont compris et qui donnent à ma drôle d'existence ses dernières saveurs.

 Mon pédiatre a reparu, m'a examiné, puis a décrété que je ne pouvais mieux me porter. S'il le dit, il faut l'être pour ne pas le décevoir. Du coup j'ai résolu de fréquenter à nouveau le dur escalier du mas. Et de reprendre mes repas à la cuisine et de revoir dans la grande pièce des films sur grand écran.

Mardi 26 octobre 2010 – Hier, après une nuit orageuse le mistral avait fait le ménage. Il aurait pu s'en tenir là mais il s'est attardé dans des colères inutiles. Aujourd'hui j'ai pu rouvrir la fenêtre et recevoir dans une bonne fraîcheur des visites de voisinage. Entre deux je me livrais à cet autre “vice impuni”, le cinéma, le vrai, pas celui que je me surprends souvent à faire ou à me faire…

 Mercredi 27 octobre 2010 – Aujourd'hui j'ai reçu la visite, après un interminable silence, de celle qui, au risque de me faire mauvaise réputation, avait jadis baptisé mon grenier “l'antichambre”. Brève récompense pour la fidélité de la mémoire, cette réapparition a soulevé un nuage de souvenirs. Mais il y a des jours comme celui-ci où de tels souvenirs retombent comme la poussière après un coup de vent. Et je me retrouve, penaud, à me demander si je ne suis pas déjà, aux yeux des autres, pareil à l'une de ces pierres, jadis levées et maintenant inclinées, en train de disparaître, ensevelies dans le sable.

 Jeudi 28 octobre 2010 – Et si je décrivais ces impressions dans la seule intention de survivre ? Je me souviens m'être dit, à une époque maintenant ensevelie dans les réminiscences, celle où je me guidais à coups de métaphores, qu'il suffisait au cycliste de pédaler pour ne pas tomber. Donc écrire pour ne pas m'effondrer. Mais alors je ne soupçonnais pas l'ampleur et la complexité des malentendus. Un mot trompe l'autre et je me retrouve seul au désert. Et je rame dans le sable.

Vendredi 29 octobre 2010 – J'en suis maintenant à l'âge où l'on craint d'être une sorte d'usurpateur de la vie et de ses privilèges. En même temps que l'on voit se lever des légions de centenaires… Dérisoire réflexion au moment où Christine me téléphone pour m'annoncer qu'un accident dont elle sort indemne la prive de voiture…

À Brigitte qui a passé l'après-midi avec moi j'ai fait voir Qui a peur de Virginia Woolf ? le film de Mike Nichols où Elizabeth Taylor et Richard Burton s'affrontent avec une sauvagerie qui dissimule leur tendresse et leur désarroi. Et ce fut pour moi avec autant de trouble que si je le découvrais.

 Samedi 30 octobre 2010 – Le week-end m'a tout l'air promis à la pluie et au vent. Et moi à l'irrésolution. Louise est arrivée hier avec sa petite tribu. Le soir, j'ai dîné en hâte et sans appétit. Après, j'ai cherché une sorte d'évasion en revoyant, après tant d'années, Ma nuit chez Maud, d'Eric Rohmer. Curiosité plus forte que le plaisir. Terriblement vieilli, ce film. Ben oui, mais moi aussi !

 J'ai parfois l'impression d'être définitivement hors du temps et je me demande alors à quoi peut bien me servir de m'agiter comme s'il suffisait d'un juste mouvement pour retrouver ma juste place.

 Dimanche 31 octobre 2010 – Je me relis… Effarement de me voir aller à la chasse aux papillons avec mon vieux filet. Serais-je encore capable de colères et d'indignations ? Elles seulent pourtant pourraient me tirer du pétrin.

 

 








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