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© Bruno Nuttens




Paris, 9 novembre 2004 – La marée d’appels, de messages, de télécopies et de SMS qui s’est levée sitôt proclamée l’attribution du Goncourt à Laurent Gaudé pour Le soleil des Scorta, nous a permis de mesurer la satisfaction de nos correspondants – satisfaction ou tout simplement : plaisir –  de voir ce prix enfin échoir à un auteur d’Actes Sud après vingt-six années au cours desquelles de forts romans furent largués dans les derniers tours de la sélection. Et l’impression m’est venue que  tous nos correspondants jugeaient qu’avait ainsi été levée une injustice à leurs yeux évidente. Par quoi  je me disais, ce soir, que l’Académie Goncourt en tirerait un double profit : une équité retrouvée et un retour aux performances puisque, avant même d’avoir reçu ce prix, Le soleil des Scorta avait franchi la barre des 80 000 exemplaires vendus. Aussi, à la question de savoir à qui va et à qui « profite » ce Goncourt 2004, je me suis répondu : à Laurent Gaudé pour son talent ; à l’équipe d’Actes Sud pour son travail obstiné dans la découverte et la publication des œuvres ;  à la direction de la maison d’édition qui, dans son indépendance – elle n’est adossée à aucun groupe financier –, va connaître, grâce au flux des ventes, ce que l’on nommera pudiquement : un soulagement économique ; mais aussi à l’Académie Goncourt pour l’indépendance de jugement dont elle est d’ores et déjà créditée. En même temps, ce soir, ma pensée est tournée vers ces auteurs qu’Actes Sud a fait découvrir au fil des ans et qui auraient pu recevoir la reconnaissance aujourd’hui accordée à Laurent Gaudé.  Et le premier d’entre eux – historiquement –, Baptiste-Marrey, dont le roman – Les papiers de Walter Jonas – en 1985 (vingt ans déjà !) avait suscité les premières espérances. A l’équipe d’Actes Sud, j’ai recommandé de ne pas relâcher l’effort, de ne pas considérer que, ayant eu, elle n’a plus à avoir, mais au contraire d’être à la prochaine rentrée très présente avec des livres dignes d’être couronnés.

Hier, 8 novembre, par un jeu de coïncidences, le tumulte fut considérable et l’on  ne savait plus trop où aller… D’interview en entretien avec Laurent Gaudé ? Au Théâtre du Rond-Point où Paul Auster, en compagnie d’Irène Jacob, lisait de bonnes pages de La nuit de l’oracle, devant cinq cents personnes ? Ou au Centre Wallonie-Bruxelles où était organisée une grande soirée en l’honneur d’Henry Bauchau ? J’avais choisi d’accompagner Paul Auster. Après tout, c’est par lui et avec lui (Cité de verre, novembre 1987) que s’était déployée l’émergence d’Actes Sud amorcée en 1985 avec L’accompagnatrice  de Nina Berberova. Sans ces deux-là, aurions nous pu faire leur place aux autres ?



Au Paradou, 16 novembre 2004 – Yves Berger est mort cette nuit. Il est allé rejoindre Max-Pol Fouchet par qui  je l’avais connu jadis au moment où je préparais des entretiens radiophoniques sur Les voies de l’écriture. Cet écrivain qui avait inauguré son œuvre par le meilleur livre qu’il  écrivît jamais, Le Sud, qui se réclamait de Paulhan et qui avait toujours sur lui une musette de subjonctifs pour en garnir ses phrases mais qui assumait ce maniérisme en mettant en exergue à l’un de ses romans une phrase de Bachelard malicieusement choisie – « Les mots ont besoin d’un berger » –, cet éditeur qui avait accueilli mes premiers romans chez Grasset en assortissant chaque contrat de promesses qui  faisaient long feu au moment où commençait l’annuelle distribution des prix littéraires  mais qui avait un incomparable talent pour ensevelir les déceptions sous une avalanche de nouvelles promesses, cet tumultueux partisan de la peine de mort qui était un amoureux des chats et un idolâtre des Indiens, ce joyeux drille qui était en toute société un convive de fort plaisante compagnie, ce « fou d’Amérique » qui trouvait inadmissible que Dieu n’eût pas donné aux hommes une vie au moins aussi longue que celle des arbres millénaires peuplant son paradis inventé, je l’aimais bien. Il est parti avant même d’avoir porté sa marque sur le Conseil supérieur de la langue française dont il avait été nommé récemment vice-président, avant aussi d’être reçu comme membre étranger à l’Académie Royale de Belgique. A mes confrères qui m’avaient interrogé sur l’opportunité de sa candidature, j’avais écrit :  « Je voudrais être clair. Yves Berger a, lui aussi, conjugué la condition d’écrivain avec la fonction d’éditeur. Par force, cette similitude m’a permis, pendant une bonne trentaine d’années, de l’observer, de l’approcher, de le connaître. Donc, si je n’ignore aucun de ses livres et presque rien de son travail et de son influence, je ne méconnais pas non plus les controverses qu’il a soulevées par ses démarches insistantes pour faire triompher dans la course aux prix certains des auteurs qui lui avaient confié leur œuvre, ou encore par le souci de maintenir des subjonctifs là où nous n’avons plus l’habitude de les placer, ou enfin par sa manière de remplacer dans ses livres l’Amérique de notre temps par celle que son imagination passionnée lui avait bâtie. Bref, je sais que Berger a marqué l’édition de son empreinte, je sais qu’il ne laisse pas indifférent ceux qui l’ont approché, je sais que parfois même il les irrite. Et cela m’est arrivé. Mais je sais qu’il a aussi une œuvre et, comme le dit un proverbe de cette Provence où il est né, « les railleries sont des preuves pour ceux qui n’en ont pas. » Je crois donc qu’étant ce qu’il est, avec le tempérament qui est le sien, Yves Berger ferait un bon académicien. »

Bref, sa disparition fait un grand trou dans mon paysage. Comme ces vieux platanes que le vent a basculés dans la mort l’autre nuit…



Au Paradou, 17 novembre 2004 –  « Quels sont, à votre avis, les écrivains contemporains qui passeront à la postérité, y compris ceux de votre catalogue ? »  m’a demandé une journaliste de Livres Hebdo. Ma première envie, lui ai-je écrit, est de vous envoyer à mon livre le plus récent : Lira bien qui lira le dernier  (Espace de liberté/Labor). Vous y lirez, tout au début, ceci qui déjà résume l’essentiel de ce que je pourrais vous répondre : « Et puis, je vous l’avoue, aux heures d’égoïsme, je me fiche de savoir si dans cinquante ans il sera encore question d’un livre qui vient de m’apporter illuminations et jouissance. C’est l’affaire de mes petits-neveux. La mienne est de ne pas négliger la félicité de l’instant, de ne pas mépriser la compagnie qui m’est offerte et de ne pas gâcher le plaisir qu’elle me donne. D’ailleurs, à qui m’en fait reproche j’ai beau jeu de dire que, parmi ces plaisirs, il n’est pas le moindre celui que j’ai eu, dans ma carrière d’éditeur, de redécouvrir un poète qui avait disparu de la mémoire collective, un écrivain oublié dans les brouillards de son pays natal, un romancier que l’indifférence avait accompagné jusqu’à la tombe ou un dramaturge enlisé dans l’indifférence. Ces parousies m’importent plus que les immortalités incertaines. » Il y a dans ce livre, ai-je ajouté, bien d’autres passages qui  répondent à votre audacieuse question. Encore faudrait-il s’entendre. Et savoir, par exemple, si vous considérez toute la littérature ou la française seulement, et jusqu’où vous remontez dans l’histoire des lettres pour fixer la contemporanéité. Si, par hypothèse, c’est la littérature mondiale de l’après-guerre, la liste n’est pas mince des livres qui m’ont paru s’imposer durablement par le plaisir (renouvelable à la relecture) qu’ils donnent. Mais, d’une part, je sais qu’aux différents âges d’une vie déjà longue mes préférences ne sont pas restées les mêmes, et d’autre part j’ai peu de goût pour les plébiscites. Quant aux livres de “mon” catalogue,  pensez-y... à quelles scènes de jalousie je serais promis si je choisissais quelques noms en faisant ainsi mine de désavouer les autres ? Alors, avec le désir de ne pas vous désobliger par un refus à citation, je vous donnerai un nom, celui de Nina Berberova, ne serait-ce que pour réparer encore un peu l’inqualifiable quarantaine et l’impardonnable oubli dans lesquels le XXe siècle l’a tenue. Pour le reste, je vous renvoie à Chamfort disant que “la postérité n’est pas autre chose qu’un public qui succède à un  autre.” Et il ajoutait : “Vous voyez ce que c’est que le public d’à présent.”

Au Paradou, 22 novembre 2004 – Hier fut un dimanche peu ordinaire. Le matin, au Méjan, littéralement pris d’assaut par plus de 500 personnes venues pour entendre l’Ensemble de violoncelles du Conservatoire de Paris sous la direction de François Salque, avec le concours de la soprane Tomoko Taguchi,  j’ai connu l’un de ces moments assez rares où l’on attteint à la jouissance  – au double sens du mot : celui de l’affect intense et celui que Lacan disait être le « jouir-du-sens ». Ce fut au moment où Mlle Taguchi, en compagnie des violoncelles, interpréta la cinquième des Bachianas Brasileiras, ma préférée, une qui, tout imprégnée qu’elle  soit par des réminiscences de Bach, entraîne la voix à des acrobaties ravissantes et si sensuelles, en ce compris des accords bocca chiusa. J’avais encore en mémoire l’incomparable interprétation qu’en fit Victoria de los Angeles dans les années 50, mais le talent et la voix de la jeune Japonaise  eurent ce pouvoir d’échapper à la comparaison et de renouveler un plaisir que j’avais tenté de déployer jadis par les commentaires que j’en avais fait à l’antenne de France Musique, dans mon Domaine privé.

L’après-midi, à l’initiative d’une paroissienne passionnée de littérature, Anne Camboulives, je fis à l’église Saint-Ruf d’Avignon, devant une centaine de personnes dont je ne suis pas certain qu’elles fussent toutes pieuses, une causerie sur Nina Berberova, dans des termes assez voisins de ceux que j’avais eus le 14 novembre où je traitais le même sujet en mairie d’Arles. Cette fois-là, pour entendre l’hommage que je rendais à Nina, il avait fallu aux auditeurs le courage de braver le mistral qui grondait et soufflait en tempête ; cette fois-ci il y avait dehors le froid et dedans un épouvantable effet d’écho. Rien  n’est donc jamais simple ni paisible avec Nina. Dans l’un et l’autre cas, j’avais choisi de rompre avec le style convenu des conférences et de suivre le fil de ma mémoire pour raconter, d’anecdote en anecdote, les sept années pendant lesquelles Nina, à l’instar de Lazare – comme elle me l’avait écrit dans la seule lettre manuscrite que je reçus d’elle (mais que d’heures de conversations transatlantiques en revanche…) –, était sortie de sa caverne, passant de l’obscurité de l’oubli aux éblouissements de la reconnaissance internationale. 

Quand je suis lancé dans ces récits qui vont de notre rencontre, place Saint-Sulpice (au Café de la Mairie) à l’enfouissement du reste de ses cendres au pied du platane qui fut témoin de notre première conversation en mai 1985, j’ai l’impression que Nina m’observe, et plus qu’aux réactions des auditeurs je prends garde à ne pas l’irriter par les libertés que je pourrais prendre. Mais, même si elle paraît parfois me le reprocher, je ne me prive pas de rapporter ses bons mots et ses terribles sentences qui, si souvent, m’ont rappelé ce qu’Albert Cohen me répétait sans cesse : « souviens-toi d’avoir le cœur tendre et l’œil cruel ».



Paris, 29 novembre 2004 – Pascal Durand est venu me réjoindre à la Contrescarpe, il m’a remis le manuscrit du livre qu’avec Anthony Glinoer il a écrit sous le titre : Naissance de l’éditeur, et en sous-titre : L’édition à l’âge romantique. Pascal m’a rappelé la promesse que je lui avais faite d’en écrire la préface. Ce sera pour le temps de Noël. Mais les quelques pages dans lesquelles je me suis promené ce soir me donnent de l’impatience par la curiosité que j’ai  de cette époque où tout a commencé que l’on dit aujourd’hui en crise.

Je lis dans la presse que les excités de l’axe du bien, aux Etats-Unis, ont décidé par le biais de l’OFAC (Office of Foreign Assets Control) d’interdire toute publication d’auteurs de pays considérés comme pouvant constituer une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis. Premiers visés : Iraniens, Cubains, Soudanais et alii. Il revient, le temps de la chasse aux sorcières !

Rue des Pyramides, aujourd’hui, réunion des Conseils supérieurs de la langue française.  Le soin avec lequel les Belges, les Suisses et les Québecois ont rédigé leurs rapports d’activité contraste avec le silence de notre côté. Il est vrai que le décès d’Yves Berger, advenu peu après qu’il avait  été nommé vice-président du Conseil français, n’a pas arrangé les choses.

Quand je reviens de ces rencontres, je suis toujours saisi par la vision du fossé qui sépare les régisseurs et les usagers de la langue, effaré par l’insolence avec laquelle le monde médiatique la traite, révolté par le mépris avec lequel, oubliant toute l’histoire dont elle est héritière, des proxénètes la contraignent à des besognes vulgaires et de bas emplois. Mais je me dis aussi que les langues, à l’instar des espèces vivantes, sont toutes condamnées à une évolution qui, tôt ou tard, les transforme, les dénature ou les fait disparaître. Je me rappelle alors que, à la question de savoir ce que je ferais si je pouvais recommencer ma vie, j’avais répondu que je me consacrerais à l’étymologie qui est le canal par lequel passent notre histoire, nos idées, nos passions, nos énigmes et nos crimes. Cette étymologie qui, au risque de quelques cratylismes, permet d’une part de voir les mots comme des palimpsestes (dixit Barthes) et d’autre part de retracer toute notre généalogie mentale.







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