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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 1er novembre 2005 – Dans sa lettre de nuit, Amarcord me parle des réflexions qui lui sont venues pendant une promenade au Jardin des Plantes. En écho, je lui raconte que j'ai beaucoup fréquenté ce jardin pour y faire des repérages au temps où j'écrivais La femme du botaniste, un livre qui a une histoire longtemps tenue secrète... Voilà, lui dis-je, Max-Pol Fouchet avait été victime, un matin à Vézelay, d'une hémorragie cérébrale. Vers le soir, sa fille l’avait trouvé agonisant mais encore lucide. Il était mort dans la nuit, et longtemps je m’étais demandé ce qui avait pu lui traverser la tête pendant ces longues heures de paralysie et d'abandon. Jusqu’au jour où, pour en finir avec cette énigmatique question et en même temps venger Max-Pol de manière symbolique, j’ai décidé que je raconterais cette journée dans la manière burlesque du Concert baroque d’Alejo Carpentier auquel il était fort attaché. J’ai donc imaginé un personnage – Ernest des Ombiaux – qui, se sachant arrivé au dernier jour de sa vie, expulse littéralement de son esprit une petite créature – par dérision appelée Max– à laquelle il commande d’accomplir avant le soir, c'est-à-dire avant son trépas, une série d’exploits dont il avait lui-même rêvé de son vivant, et entre autres la conquête de la femme du botaniste.
Remplacer le travail de deuil par un divertissement ne me paraît ni déraisonnable ni irrespectueux au moment où l'on célèbre “tous les saints” et, dans une vieille tradition celtique, la fête des morts…

Au train où pluies, vents, orages et soleil se poursuivent en se mordant la queue, les dernières traces de cet incertain été auront bientôt disparu. Il n'y aurait là rien que de normal si je ne percevais dans la conversation des gens je ne sais quelle appréhension qui est peut-être liée à cette instabilité du temps.
En attendant, là-haut, s'il s'y trouve, le père Ricard doit se fendre la pêche. Presse, radio et télévision annoncent en effet que, dans la composition du “Tamiflu”, ce vaccin que l'on stocke en prévision de l'épidémie de grippe aviaire, il y a de la badiane, ou anis étoilée, comme de longue date il y en a dans celle du pastis.
Ça, c'est le genre de nouvelle qui rameute toujours un souvenir… Quelques années après la guerre, mon père m'avait demandé de les emmener en voiture à Paris, lui et l'un de ses amis, un vieux chirurgien qui voulait revoir une dernière fois la ville où, avant la guerre, il avait connu des mandarins mêlant médecine et littérature, fréquenté la bohème de Montparnasse et croqué de belles bourgeoises. Parmi les fruits de mer que nous avons dégustés à Montmartre, le dernier soir, il y en avait un qui m'a empoisonné. Quand, à l'hôtel, le vieux médecin a vu par quels spasmes violents j'étais secoué, il a ordonné à mon père de descendre au bar, d'en fracturer la porte s'il le fallait et de remonter avec une bouteille de pastis. Pastis ou pernod, il m'en a fait boire, pur, sans eau, un grand verre. Mémorable guérison, inoubliable gueule de bois le lendemain. Et vive la badiane ! Que les vilains migrateurs porteurs du virus, se le tiennent pour dit… nous avons le pastis !

Peut-être l’ai-je vu une fois de trop, hier soir, ce Lost in Translation que M. et D., de passage au mas, m’avaient demandé de leur projeter. Il m'a semblé que les vertigineux mutismes de ce couple de rencontre, Scarlett et Bill, pris entre la bruyante modernité du Japon et son silencieux archaïsme, avaient perdu de leur efficace. Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait plus l’effet de surprise ? Ou parce que j’ai cru percevoir l’indifférence de mes visiteurs à ce qui m’avait d'abord tant séduit, ce trouble qui vient du vide où les deux personnages ont l'air de se déplacer en apesanteur ? Un trouble d'ailleurs attesté par l’incapacité de trouver au titre du film, titre pourtant si simplement traduisible, une traduction aussi vibratile que l’original.

Photo retrouvée dans un tiroir... Chine 1975. 5 heures du matin. Je me suis assis sur une pierre au bord du lac pour écrire quelques notes dans mon journal. Une jeune Chinoise est arrivée en se dandinant. Ni Hao Ni Hao… Bonjour, bonjour ! Elle a un grand panier qu’elle a ouvert et il en est sorti une douzaine de petites poules qu’elle a laissé courir sur la berge. Je ne sais comment elle aura fait pour les rassembler et les remettre dans le panier avant de repartir, car mes compagnons de voyage m’appelaient. Il fallait quitter ce bel endroit où tout avait l'air de dire que le monde est à nous pourvu qu’on l’étreigne avec tendresse.
Mais il me revient aussi que, quelques jours plus tard, nous avions vu une douzaine de jeunes Chinoises de même allure qui trottaient en file indienne sur un chemin descendant d'un village perché vers des cultures maraîchères en aval. Chacune d'elles avait sur l'épaule une palanche aux extrémités de laquelle étaient suspendus des seaux dont un guide nous dit avec fierté qu'ils contenaient de l'engrais “humain”. En les observant avec plus d'attention, nous avons vu comment là-haut des hommes mettaient la palanche à l'épaule des filles puis les poussaient dans la descente, et comment d'autres, en bas, avant qu'elles ne s'effondrent, les débarrassaient de leurs puants et pesants baquets. L'équilibre de ces petites danseuses serviles ne tenait visiblement qu'à leur habileté à éviter constamment la chute en se rattrapant d'un pied sur l'autre dans leur course. Ainsi va le monde.



Le Paradou, 2 novembre 2005 – Deux fois en quelques jours l'occasion m'a été donnée de converser avec des gens chargés, l'un d'instruction primaire et l'autre de formation universitaire. Dans les deux cas le problème de l'orthographe est arrivé sur le tapis. Et il me fut bientôt évident que ces enseignants avaient renoncé à en inculquer le “bon usage” à leurs ouailles. D'autant que l'Education nationale ne les y contraint pas vraiment. La faute n'est plus sanctionnée, le respect immanent à l'orthographe n'est plus de rigueur, l'usage finira donc par imposer la faute. C'est pourquoi, sans doute, dans des travaux qu'on me demande parfois de lire (pour les promesses d'écriture que je devrais y trouver, m'assure-t-on) et dans une carte postale que m'envoie l'un de mes petits-fils en vacances, je trouve des fautes d'orthographe de même calibre malgré la différence d'âge.
Les crétins qui prétendent donner du sens à l'écriture en la délivrant de l'arbitraire de l'orthographe – et qui n'ont pas une once de talent célinien – me font penser à ces peintres auto-proclamés qui dissimulent dans la non-figuration leur ignorance du dessin.
On pourrait pourtant imaginer que, par ces temps de matérialisme marchand, il suffirait, pour les stimuler, de donner en exemple aux écoliers et aux étudiants les conséquences fâcheuses de la faute de calcul dans le compte des profits et pertes. Une sorte de parabole : ce qui est nécessaire avec les chiffres, voyez-vous, l'est aussi avec les lettres. Eh non, du côté des chiffres les calculettes, ça existe, et elles ne font pas de fautes ! Donc, ce qui nous manque du côté des lettres, ce sont des “orthographettes”… Ça reste à inventer, comme le mot.

Le Paradou, 3 novembre 2005 – Hier soir, au cours d'un dîner chez Jane et James Stuart, on a reparlé de Rosa Parks à l'enterrement de laquelle nombre de personnalités avaient assisté. Clinton entre autres, a dit Jane avec un malicieux sourire de démocrate.
Nous avions été invités par nos amis pour rencontrer Tony Ramos, un peintre américain qui vit en Provence où il s'est fait une réputation avec une série de variations sur le thème cézannien de la Sainte-Victoire. Mais sa réputation internationale est aujourd'hui davantage fondée sur des installations avec vidéo. “Cette soirée, nous a écrit James aujourd'hui, c'était un peu comme une expérience de laboratoire où l'on mélange des substances aux propriétés inconnues – ce qui est toujours intéressant, ajoute-t-il, pourvu qu'une explosion ne fasse pas valser la toiture.” La toiture n'a pas valsé. Mais peut-être les tuiles ont-elles cliqueté d'émotion. Car, avec Tony qui a eu un parcours tumultueux – il a fait plus deux ans de prison pour avoir refusé la conscription qui l'envoyait au Vietnam – nous avons passé une paire d'heures à parler de la servitude, du servage et de l'esclavage, depuis les temps les plus reculés de l'histoire jusqu'aux caravanes qui acheminent aujourd'hui des femmes de l'Est et d'Afrique vers la prostitution. Esclavage sous nos yeux... J'ai raconté que Lo-Johansson, quand j'étais allé le voir à Stockholm pour la publication de son livre, La tombe du bœuf, m'avait expliqué que la pratique de l'esclavage qui ne dit pas son nom s'était maintenue en Suède, démocratie ripolinée, avec les Statarna (les journaliers), jusqu'en 1945.

C'est François Weyergans qui a décroché le Goncourt. Weyergans et pas Houellebecq. Justice ou succès d'une tactique ? Après tout, elle était singulière cette façon qu'avaient eue plusieurs académiciens, Nourissier en tête, de proclamer Houellebecq vainqueur dès le départ de la course... Weyergans, je ne l'ai pas rencontré plus de trois fois, mais j'ai toujours eu de la sympathie pour ce visage souriant sous ses airs de clown triste (un peu comme Woody Allen), et de l'intérêt pour ses romans. Et puis j'ai aimé que dans un entretien accordé à La Quinzaine littéraire et paru avant l'attribution du prix, il eût dit deux choses qui me touchent et que de longue date j'ai faites miennes. L'une est que “le bon voyageur devient romancier”. Et l'autre qui me botte encore mieux : “Ce que je demande aux femmes que je rencontre, dit-il, c'est de me donner envie d'écrire.” On est là à mille lieues du marigot houellebecquien.

Hier encore, et comme s'ils avaient été rameutés par une compagnie de cors de chasse, nombre de proches et de moins proches m'ont fait un signe à l'occasion de la St Hubert. Ils m'ont ainsi renvoyé à mon enfance pendant laquelle une ligne de faille séparait deux tendances (pour ne pas dire deux clans) qu’il y avait dans la famille : les uns tenaient pour les anniversaires, les autres ne voulaient entendre parler que des saints patrons. Ma mère était de ce dernier parti et grâce à elle, jusqu'à sa mort je fus fêté le 3 novembre avec une affectueuse ponctualité. Ensuite il n'y en eut plus guère que pour les anniversaires. Ce soir, je me dis ce que sans doute ces proches se sont dit : allons, on n'aura plus si souvent l'occasion de la lui souhaiter, sa fête. Eh oui, mais l'octo le sait, et rassurez-vous… il se l'est déjà dit, avec sérénité. “Mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre”, m'a enseigné Alain que je relis souvent.

Dominique Sassoon est enfin revenu passer un long moment dans mon grenier. Ces derniers mois, son déménagement lui avait dévoré le peu de temps que lui laisse l'exercice de la chirurgie. Mais quand il m'a parlé de son bureau d'où il peut désormais, par un œil-de-bœuf, apercevoir la Sainte-Victoire, j'ai été heureux que brille dans son regard la même et lumineuse petite fenêtre que celle que nous avions découverte à l'Albertina de Vienne, dans l'œil du Lièvre de Dürer lorsque, par une singulière faveur que nous avait obtenue Michel Guérin, nous avions pu voir la célèbre estampe présentée pour nous seuls sur la table de la conservatrice.
Le tour fait de ce que nous avions à nous dire après une si longue absence, Dominique m'a entretenu du travail qu'il poursuit, en écologie humaine, sur les épidémies et sur le rôle de l'eau. Et de sa relation à l'écriture nous avons ensuite parlé jusqu'à l'heure de la séparation.

Reste à noter pour aujourd'hui le plaisir avec lequel nous avons revu hier soir – et nous ne voulions le manquer à aucun prix – Ascenseur pour l'échafaud, ce polar cinématographique de Louis Malle qui date de 1958 et qui n'a pas pris une ride malgré son invraisemblable histoire car, comme dans les romans qui résistent au temps, l'écriture impose ici ses lois au sujet.

(N.B. - Si un lecteur descend en parachute dans ce journal pour la première fois, qu'il le sache : ce "nous" récurrent n'est en rien de majesté, il est alors toujours question de Christine, ma traductrice d'épouse qui me traduit tant de choses en dehors des livres.)



Le Paradou, 4 novembre 2005 – Les lueurs d'incendie et l'odeur de cendre qui se répandent ne sont plus celles des sinistres feux de l'été en Provence. Ce sont les banlieues de Paris qui s'embrasent où les révoltés se font émeutiers depuis plusieurs nuits. Ce matin, j'entendais à la radio l'un d'eux se débattre avec les mots pour dire qu'ils ne savent plus comment s'exprimer, comment affirmer leur existence autrement que par ces violences. Il n'en va pas de manière tellement différente à Marseille paralysée par la grève des transports depuis un mois. On ne nous entend pas, entend-on dire et même crier. Métastases de même origine tumorale… Comprendra-t-on, à la fin que c'est d'abord au langage qu'il faut aller. Sarkozy l'a bien compris, lui, sauf que pour y aller il a choisi de monter sur l'autoroute à contresens.
Quand on perd la faculté de nommer les choses, les choses se mettent à ressembler aux mots. Ceux que profèrent les forts en gueule, les faux prophètes et les démagogues. Tels ces Américains et ces Russes qui annoncent, urbi et orbi, par la presse et la télévision, que la France est maintenant en proie à la guerre civile.
“Devant l'éclair – sublime est celui qui ne sait rien”, dit Matsuo Bashô dans l'un de ses célèbres haï-kaïs. Et sans doute faut-il l'entendre comme une invitation à voir et à tenter de comprendre avant d'enrober les événements dans une rhétorique pâtissière ou incendiaire…

Le Paradou, 5 novembre 2005 – Cette nuit, incendies et violences n'ont pas cessé dans les banlieues. Tel un coup de semonce ou un effet d'écho, il y eut ici, hier soir, un orage tonitruant. Du coup (“Le souvenir commence avec la cicatrice”, dit encore Alain) je me suis souvenu que dans les années soixante-dix, pour protester contre les premières mesures de la politique agricole commune, il y eut à Bruxelles de violentes manifestations d'agriculteurs venus des pays qui faisaient alors partie du Marché commun. Mon père, qui avait dépassé l’âge de la pension mais travaillait encore, est sorti le soir de son bureau d’où il n’avait rien entendu, et il s’est trouvé pris dans une véritable émeute. Il n'est pas rentré chez lui avant la nuit et quand il y est enfin arrivé, il était dans un état de délire et d’amnésie, ne sachant plus ce qui s’était passé, ni le pourquoi, ni le comment. Il s’est remis peu à peu dans les jours qui ont suivi mais jamais (du moins l’a-t-il prétendu) il n’a retrouvé le souvenir de ce qui lui était arrivé pendant ces heures de violence.
Ce sont de pareilles ruptures qu’il faut craindre...


Le Paradou, 6 novembre 2005 – Etrange, étrange… Avant-hier, nous avions revu Tootsie, comédie à la fois burlesque et tragique de Sydney Pollack, tournée en 1982, où Dustin Hoffman incarne un acteur fauché qui, déguisé en femme de caractère, obtient à la télévision un immense succès. Etrange, étrange… À Jean-Marie Sénia j'avais donné à lire Le monologue de la concubine – cette pièce où, contre le compagnon qu'elle vient d'enterrer, la concubine dresse un réquisitoire dans lequel douceur et fureur s'étranglent l'une l'autre. Or, après m'avoir affirmé que ça tenait la route, Jean-Marie me raconte que, pendant un instant, il a imaginé que ce monologue pourrait être celui d'un homme… La stupeur passée, la performance de Dustin Hoffman m'est revenue, et soudain j'ai vu le professeur Bruno Bonopéra qui, dans un accès de jalousie sénile, se mettait dans la peau de sa concubine pour énoncer et dénoncer le règlement de comptes auquel, à son idée, elle se livrerait quand il mourrait. Jusqu'au bout, le spectateur verrait une mégère déblatérer. Et tout à la fin enlever sa perruque et retrouver sa voix d'homme. Un degré de plus dans la mise en abîme. Tootsie ne m'y avait pas fait penser, Jean-Marie l'a fait. J'aime l'idée, mais non, je ne la suivrai pas. Il me faut une femme pour débagouler ce texte…

Détestable et secourable mistral. D'un coup de balai il a chassé les orages et la pluie, et il nous a rendu la lumière dans laquelle tremblent et bruissent les feuillages en sursis. Les idées et les pressentiments aussi, mais avec plus de bruit que de lumière.

Des voitures et des bâtiments ont à nouveau été incendiés cette nuit par des groupuscules désormais insaisissables, et ce n'est plus seulement en région parisienne. Christine m'a rapporté toute la presse disponible en ce dimanche. Mes impressions s'en trouvent confirmées. La fièvre qui monte est d'abord une fièvre du langage. Et, bien entendu, la confusion s'accroît, les propos se croisent comme des volées de flèches, flèches de bavards, de braillards et flèches de ceux qui détiennent la formule de la potion magique. Encore faut-il avoir un arc. Et certains n'en ont pas. Qui dira, comme me l'avait confié Georges Duby, le poids du silence dans l'Histoire ?

Le Paradou, 7 novembre 2005 – Dans les discours sur les violences nocturnes, surprise indignée… Comment se peut-il que les fauteurs de trouble ne comprennent pas la gravité de leurs actes ? Comment peuvent-ils ne pas en voir les conséquences désastreuses ? À ces indignés, surtout quand ils sont du cercle du pouvoir, l'envie me vient de demander s'ils sont incapables de comprendre qu'on ne craint pas de perdre quand on n'a rien à perdre. Et envie de leur dire qu'on ne peut attendre des jeunes en question la manifestation d'une conscience républicaine qu'on ne leur a jamais donnée, par oubli, par mépris ou par avarice. Ils n'ont pas raison, ces gaillards, mais on ne leur a pas montré pourquoi. Pour leur inculquer les rudiments du respect qui aide à vivre en société, il aurait fallu autre chose que le marinage dans des écoles où les maîtres sont réduits à l'impuissance par l'encombrement des classes et par la médiocrité des ressources, autre chose que le chômage et l'enfermement dans des ghettos, autre chose surtout que l'ambiguïté sémantique qui, de ces exclus de la cité, fait les prisonniers de leurs tristes cités. Réformer les écoles, les collèges et les centres d'apprentissage, modifier l'habitat, ça ne se fait pas à coup de mesurettes. Si l'on veut une autre solution que le désastre vers lequel on s'avance, ce sont des plans d'éducation et d'intégration à long terme et de longue haleine qu'il faut mettre en train, des ensemencements qui ne donneront de récolte qu'après bien des années. Le prix en est très élevé, oui. Mais à ne rien faire et à se défausser par une rhétorique chattemiteuse, on se prépare à des dégâts directs et collatéraux qui coûteront beaucoup plus cher.
Ah, le moment est bien choisi pour disserter sur le bonheur ! Ma petite-fille Pauline qui est en prépa doit commenter trois auteurs – Sénèque, Tchekhov et Le Clezio – pour l'occasion réunis par le titre imposé : “Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?” Qu'est-ce qu'on attend… mais, ma parole, c'est le titre d'une chanson, c'était même un tube quand j’avais douze ans ! En 1937 et dans les années qui suivirent, tout le monde, en effet, fredonnait cette rengaine de Misraki et Hornez qu’interprétaient Ray Ventura et ses collégiens. Et on l'a reprise avec ironie pendant les années de l’occupation allemande. J'en ai retrouvé les paroles : “On n'a pas le droit d'hésiter / Cueillons toutes les roses du chemin / Pourquoi tout remettre à demain ? / Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ? ” Il faut avouer que ça ne vole pas très haut ! Qu'en auraient dit Sénèque et Tchekhov, qu'en dirait Le Clezio ?
Après avoir pianoté ces mots sur mon clavier, allumé une pipe et réfléchi un peu, j'ai commencé à écrire à Pauline que, de l'association entre un sujet philosophique et une chanson qui a si peu vieilli qu’aujourd’hui on vous la propose comme sonnerie de portable, je retiendrais que la philosophie n’est pas, comme on le croit, une science élitaire ou énigmatique, mais d'abord une sorte de sagesse qui traverse les âges de l’histoire et les âges de la vie. “Qui me l’a masquée de ce faux visage, pâle et hideux ?” demandait Montaigne en parlant de la philosophie. “Il n’est rien plus gai, plus gaillard, plus enjoué, ajoutait-il, et à peu que je ne dise folâtre.” Cette sagesse-là, ai-je repris pour Pauline, réside dans l’art de poser les bonnes questions. Car à toute question un tant soit peu philosophique la réponse la plus riche vient par l’ouverture d’autres questions... Et ainsi ai-je tenté de lui montrer que la philosophie pourrait être figurée par un arbre, par une espèce d’arborescence d'interrogations.
Mais dans le cas présent, ai-je ajouté un peu plus tard, il me semble difficile de disserter sur le bonheur sans avoir présente à l’esprit la violence qui a éclaté dans les banlieues. Dans l’envie de casser et la rage de détruire, et même de casser et de détruire le peu que l'on possède, peut-être faut-il voir une manière de briser les symboles d’un “bonheur” dont on se sent exclu. Une façon de manifester son “être-là” en même temps que sa désespérante incomplétude.

Le Paradou, 8 novembre 2005 – Mais en dépouillant la presse, ce matin, je crois rêver. On dirait qu'ils sont tous allés voir dans mes carnets… Evidemment non ! Mais il n'en reste pas moins que, dans l’aria ou le tintouin que leur donne le grabuge, nos chroniqueurs ont l'air de découvrir aujourd’hui, et seulement aujourd'hui, que rien ne se fera d’efficace qui ne commence par le langage.

Cet après-midi, j'ai lu avec fébrilité une thèse soutenue à l'université de Maryland par une certaine Patricia Le Page sous le titre : Space of passion : the love letters of Jean Giono to Blanche Meyer. J'ai bondi quand, par Annick Stevenson, j'ai eu connaissance de ce travail. Il y a plus de cinq ans déjà qu'après avoir découvert “Blanche ”sous le manteau d'Adelina “White” dans Pour saluer Melville, et avoir trouvé le repaire américain (la Beinecke Library de l'université de Yale) où sont les quelque 900 love letters de Giono, je m'échine à demander qu'elles soient enfin publiées...
Mais j'ai déchanté en lisant le travail de Patricia Le Page. D'abord parce que sa publication n'aurait de sens que si elle était accompagnée par un choix de lettres – ce à quoi, comme devers moi, la succession Giono s'oppose. Et puis, si je suis attentif aux considérations de la doctorante sur l'art épistolaire et à son rôle dans l'œuvre d'un écrivain, et si j'entends le mythe chevaleresque qu'elle voit en filigrane dans les romans de Giono, en revanche je suis déçu qu'elle n'ait pas mis en lumière le rôle de cette Blanche Meyer avec l'apparition de laquelle Giono entre dans la période stendhalienne de son œuvre. La vraie, la grande, la meilleure. Puisqu'elle s'y intéresse au point de vouloir écrire un petit essai sur cette affaire, j'en reparlerai avec Annick dont j'attends la visite prochaine…

Une jeune femme pour laquelle j’ai une distante mais grande affection avait récemment perdu son père et je lui avais écrit une petite lettre dont elle est venue me remercier. Et de me raconter, d'une voix qui me fiche encore la chair de poule, que son père avait jadis fréquenté le Japon où il avait pris une épouse qu’il avait ramenée en Provence. Mais c'était une de ces hibakusha, victimes tardives de la bombe d’Hiroshima. Quand elle avait commencé à dépérir, elle avait manifesté le désir d'être rapatriée pour mourir au Japon et y être enterrée. Elle le fut. Après avoir entendu cette histoire, je suis allé reprendre l’inoubliable livre de Masuji Ibuse, Pluie noire, où Yasuko, en âge de se marier, voit les jeunes gens s'éloigner d'elle car la rumeur les a avertis qu'elle avait été irradiée…

Le bonheur, c'est aussi ce que n'ont pas eu le temps d'atteindre certaines personnes auxquelles, sur la scène de la mémoire, je cherche à le restituer. Pour ne pas l'embrouiller dans sa dissertation je ne l'avais pas écrit à Pauline mais je m'en étais ouvert dans une lettre à C. À qui donc faisais-je ainsi allusion ? m'a-t-elle demandé. Je lui ai répondu qu'une part de ma vie est pareille à l’Auvergne : volcans éteints, mais volcans tout de même.

Il y a de ces phrases qui coulent de la plume et qui vous reviennent à la manière de l'abeille qui rentre à la ruche avec la récolte de son butinage. “Les gens nous croyaient habiles à l'improvisation sans se douter du soin avec lequel on s'y prépare”, avais-je écrit dans une lettre à Amarcord. Je venais de faire allusion à des conversations avec Mitterrand à l'époque où nous préparions une émission télévisée sur ses lectures et où il m'avait dit sa méfiance à l'égard d'un Gide écrivant dans son journal que “la France a le génie de l'improvisation”. La phrase de ma lettre était de celles qui ne prétendent proposer rien d'autre qu'une évidence. C'est pourtant celle-là qu'Amarcord a soulignée et sur laquelle en douceur elle revient.



Le Paradou, 9 novembre 2005 – Hier, vers vingt heures, nos lignes téléphoniques ont été coupées. Ce matin la panne persiste et elle concerne tout le voisinage. Dans un pareil silence, à quoi pense-t-on d'abord ? C'était fatal… Et si les casseurs, se demande-t-on, ceux que Chevènement appelait sauvageons et Sarkozy voyous et racaille, avaient incendié cette fois un central téléphonique ? On se hâte de taire de si méprisables soupçons mais les rumeurs enflent doucement, et monte la marée de la méfiance et de l'ostracisme.

Le Paradou, 10 novembre 2005 – Quand, voici plus de quarante ans, j'avais vu Le bal des maudits, le film qu'Edward Dmytryk avait adapté du roman éponyme d'Irwin Shaw (The Young Lions), c'était avec des sentiments mitigés. On disait que Dmytryk avait été condamné à la prison et à l'amende par la commission MacCarthy, après quoi, pour tenter de se disculper, comme Elia Kazan il avait dénoncé certains de ses amis, entre autres le scénariste Adrian Scott. Le bal des maudits n'en était pas moins, en cette année1958, un coup de tonnerre qui, en près de trois heures, rappelait la naissance, le dantesque déploiement et la fin d'une guerre dont quelques horreurs commençaient à être recouvertes par le sable de l'oubli. Hier soir, le nez sur l'écran de grand format, nous avons revu ce film chez Paul Belaiche. Et par force, en passionnés de cinéma, nous étions invités cette fois à considérer le film en soi plus que le témoignage. Environné par des admirateurs de Dmytryk, je me suis senti mal à l'aise. Avec ses acteurs qui parfois, tel Marlon Brando, dansaient sur le fil de la caricature, avec des commentaires sur le sens du tragique aussi subtils qu'un sermon de Bush sur le bien et le mal, le film m'est apparu cette fois comme une grosse machinerie aux dialogues maladroits avec de bouffonnes confusions d'accent, dans laquelle étaient incrustées quelques rares scènes d'un intimisme fascinant. La plus forte restant, même si elle paraît un peu naïve, celle où l'un de ces instructeurs militaires dont le cinéma américain se plaît à mettre en jeu le sadisme confisque un exemplaire de l'Ulysse de Joyce qu'a dans sa cantine le soldat Noah Ackerman (alias Montgomery Clift), aussi démonstrativement juif que s'il portait l'étoile.Tant de livres et de films ont depuis lors apporté sur ces venins des témoignages tellement plus réfléchis que les presque trois heures du Bal des maudits m'ont, à vrai dire, paru excessives et même insoutenables.

Le Paradou, 11 novembre 2005 – C'était aujourd'hui, en Arles, l'ouverture des 22èmes Assises de la traduction littéraire. Cette séance est chaque année tenue dans la salle d'honneur de la mairie, mais cette fois, pour cause de succès, elle a eu lieu au Méjan qui peut accueillir plus de monde. Les assises sont axées cette année sur le thème “traduire la violence” qui a été choisi de si longue date que, malgré les apparences, on ne peut soupçonner les traducteurs d'avoir joué la carte de l'opportunité. C'est ce que la présidente, Marie-Claire Pasquier, s'est attachée à dire dans une introduction pleine d'humour au cours de laquelle, avec un feu d'artifice de citations, elle a évoqué d'une part la dimension analytique de la violence chez l'écrivain qui la met en scène, et d'autre part la difficulté pour le traducteur de faire passer cette violence dans une langue qui ne possède pas toujours le vocabulaire et les capacités de celle que les traducteurs appellent la langue source.
La communication de la présidente avait été précédée par les discours d'usage, parmi lesquels celui du maire qui m'a publiquement redit la gratitude d'une ville qui me serait reconnaissante d'avoir amené les traducteurs à se réunir dans son enceinte alors, me disais-je cette fois encore, qu'elle aurait pu de longue date y penser car, parmi ses “enfants”, elle compte Amédée Pichot, un médecin qui, au XIXème siècle se tourna vers la littérature et devint le remarquable traducteur de Dickens, Moore et Byron. Il y a deux ans, pour les 20èmes Assises, j'avais prononcé le discours inaugural et rappelé ces tumultueux commencements. Mais sans révéler dans quelles circonstances amoureuses l'idée de les créer m'était venue.

Le comité de rédaction de Vu d'ici, une revue trimestrielle éditée par la Communauté française de Belgique , m'avait proposé de participer à un numéro spécial – pour la circonstance appelé Vu d'ailleurs – où seraient rassemblées les contributions d'un certain nombre de Belges ou d'anciens Belges résidant à l'étranger qui, dans un texte de 3000 signes, raconteraient une heure d'une journée, celle du 10 novembre. J’avais accepté, on me demanda de choisir mon heure et je décidai que ce serait la vingtième sans savoir qu'une sacrée coïncidence serait une fois encore au rendez-vous…
“Ils ont débarqué ce soir vers huit heures, ai-je écrit, ils étaient partis de Carcassonne et demain ils feront halte en Bourgogne avant de regagner Bruxelles. Il y a des jours comme celui-ci où j'ai l'impression que notre mas, au pied des Alpilles, dans le pays d'Arles, est une étape pour des pèlerins qui vont à Compostelle ou en reviennent. À la belle saison l'usage veut que l'on fasse cercle sous le platane bicentenaire à l'ombre duquel sont venus s'asseoir tant d'écrivains : Nina Berberova, Paul Auster, Nancy Huston, Russell Banks, et bien d'autres. Mais à l'heure où mes visiteurs sont arrivés mieux valait, en cette saison et par cette fraîcheur, les accueillir dans la bergerie. La journée avait commencé tôt, dans un ciel débarrassé des pluies et du mistral qui de leur intempérance ont marqué cette année. Le soleil s'était mis à l'aise comme un rentier en vacances. Je m'étais donc assis de bonne heure à ma table de travail. Depuis que j'ai passé à ma fille les clefs de la maison d'édition, je n'ai plus à écrire ni dans l'ombre ni dans les interstices des journées tumultueuses de l'éditeur. J'écris désormais comme je vis et je vis comme j'écris. Ils sont donc arrivés ce soir. Jacqueline et Vadim. C'est Jacqueline qui, jadis, m'a permis de rencontrer ma traductrice d'épouse, et comme tout est traduction – pas seulement l'écriture, mais aussi le regard, la pensée et tutti quanti – on devine le rôle qu'a Christine dans ma vie et la gratitude que j'ai pour l'apparieuse. Quant à Vadim, sans tarder il a déposé devant moi un exemplaire numéroté d'un de mes tout premiers livres, un recueil de poèmes publié à Bruxelles en 1967 – Préhistoire des estuaires – qu'il avait trouvé chez un bouquiniste. Il voulait que je lui mette un mot sur ce livre déjà dédicacé à un critique dit littéraire qui s'en était sans doute débarrassé. N'est-ce pas Marguerite Yourcenar, autre Belge de naissance, qui disait voir dans toute coïncidence une part de miracle ? Eh bien, oui ! Le jour était arrivé, celui que, par jeu, j'avais accepté de décrire. Et voilà que mes visiteurs me servaient le sujet en même temps que ma traductrice disposait le repas du soir sur la table…”

La Belgique ne me lâche pas les baskets. Pour le supplément “livres” du journal Le Soir, qui fait peau neuve comme Le Monde, un message court et manuscrit m'avait été demandé. “L'intérêt d'une chronique littéraire, ai-je écrit, se reconnaît à l'évidence du plaisir que le critique a pris à l'écrire. Car c'est le signe du plaisir que le livre lui a donné.”

Le Paradou, 13 novembre 2005 – La lecture, dans Le Monde, d'un entretien avec Emmanuel Todd m'a rappelé l'usage électoral que par deux fois Jacques Chirac fit de la note que Todd avait rédigée en 1995 pour la Fondation Saint-Simon sur “la fracture sociale”. Le président avait alors évoqué cette “France blessée qui paie par le chômage et l'exclusion la facture de nos conservatismes.” Que n'en a-t-il pris de la graine… Facture et fracture sonnaient pourtant le tocsin pour annoncer la violence dont une nouvelle vague a déferlé qui tarde à se retirer en attendant la suivante. Observateur attentif, Todd voit dans la révolte des cités une révolte contre “la montée des valeurs inégalitaires” de la société française tout entière et pas seulement dans celle des immigrés et de leurs enfants.

Dans le même numéro du Monde, Henri Tincq évoque la destinée de Charles de Foucauld. Le noceur repenti que le Vatican expédie au ciel par l'ascenseur de la béatification me fait penser à saint Augustin, mais sans le panache philosophique qu'avait l'évêque d'Hippone pour régler son compte au temps. Près de Tamanrasset, par deux fois je suis monté à l'ermitage de Foucauld d'où l'on découvre le spectacle d'une véritable orgie géologique que j'ai photographiée pour le livre qu'Arthaud m'avait demandé. Ce fortin, comme dit Tincq, dans lequel il serait assassiné, le saint homme l'avait-il choisi pour méditer sur son tumultueux passé ?

Je me souviens d'un repas en compagnie de Marcel Bleustein-Blanchet, en 1992, dans un salon de Publicis à l'occasion de la remise du prix de poésie par la fondation qui porte son nom. Il devait alors avoir l'âge qui est aujourd'hui le mien. Au moment du dessert, il me montra, encadré et fixé au mur, l'agrandissement photographique d'une forêt dévastée où seuls quelques arbres demeuraient debout. Montand venait de mourir qui était son ami. Bleustein-Banchet me dit alors quelque chose que ma mémoire me restitue en ces termes : “Je serai bientôt seul dans une forêt comme celle-là…” J'y repense chaque fois que j'apprends la disparition de quelqu'un qui comptait pour moi. Et il y en a un qui comptait et qui est mort, John Fowles, à Lyme Regis, le 5 novembre.
Je n'ai jamais rencontré Fowles mais il est l'auteur d'un roman dont la lecture a provoqué de sérieux bouleversements dans la manière que j'avais de nommer le monde, comme dirait Alberto Manguel. C'était, en 1969, Sarah et le lieutenant français. John Fowles déployait là un paysage inhabituel en mêlant à un roman de tradition victorienne des interrogations sur le rôle des lecteurs soumis à des habitudes et à des codes de lecture, et sur celui d'un auteur tourmenté par les incertitudes de la réalité. Le film qu'en avait tiré Harold Pinter, malgré la talent du récent prix Nobel, n'avait pas rendu toute la mesure de cette réflexion.



Le Paradou, 14 novembre 2005 – On célèbre le dixième anniversaire de la mort que s'est “donnée” Gilles Deleuze, mais ce que l'on célèbre, ce n'est pas très clair… La vie, l'œuvre, la pensée, la complice insolence ou cette manière socratique de se donner la mort ? En parlant de soi sous le couvert de l'éloge, chacun des célébrants me paraît donner acte à Deleuze de l'ambition qu'il avait de mettre étudiants, lecteurs et disciples en mesure de vivre leur propre aventure. Dans la pensée comme dans la vie.
Et c'est une assez belle coïncidence qui fait tomber sur ma table, dans le même moment, le dernier manuscrit de Jean Duvignaud : La ruse de vivre. En attendant de le lire mot à mot, j'ai goûté à l'incipit puis je suis allé voir la conclusion. Où Jean résume ce que perçoit son regard d'octo sur le dernier terme de l'existence... “Poursuivre l’allégresse d’être sous le masque d’une forme, d’une fiction, parfois d’une passion. Une ruse pour déjouer le piège tendu par le hasard, un abri contre l’angoisse et l’énigme insoluble du temps. La ruse de vivre, le vent qui pousse les voiles vers Ithaque...”
Bien reçu, Jean !

Pour rappeler à un jeune et bruyant auteur qu'il n'est pas besoin de faire avec les phrases des bruits de casseroles, même quand on a envie de se livrer publiquement à la transgression, j'ai voulu donner en exemple les textes lisses de Georges Bataille. Mais au moment d'écrire ce nom si familier, il m'a filé entre les neurones comme une savonnette entre les doigts. Je ne voulais pas le chercher dans un livre, je voulais qu'il me revienne, sans aide extérieure. “Ne m'aidez pas, s'exclamait Berberova en pareille occasion, la canaille (ainsi appelait-elle sa mémoire) doit me le restituer.” Le nom m'est revenu après quelques heures, il a surgi au moment même où, las de le contraindre à émerger de l'obscurité, j'allais demander de l'aide. Alzheimer ou plus sûrement… constipation de la mémoire ?



Le Paradou, 15 novembre 2005 – En voyant ce soir La vie de David Gale, un film récent (2003) d'Alan Parker avec Kevin Spacey dans le rôle d'un professeur de philosophie condamné à mort et exécuté au Texas pour un crime qu'il n'a pas commis, et malgré d'inutiles extravagances de scénario, mes humeurs d'abolitionniste se sont réveillées et m'ont renvoyé à ce temps de mon enfance où j'assistais à d'interminables controverses familiales dans lesquelles mon grand-père défendait avec véhémence l'idée qu'en exécutant Sacco et Vanzetti en 1927, la justice américaine avait commis un crime. Comme je préférais mon grand-père à tous les autres hommes de la famille, je fus de son parti. Et en apprenant par lui que la justice pouvait être criminelle, je perdis un premier repère social. Avec une panique intime assez semblable à celle qui m'était venue quand j'avais été contraint de voir que ma mère et mon père n'étaient pas plus infaillibles que le commun des mortels.

Le Paradou, 16 novembre 2005 – J'ai achevé cette nuit la lecture de La sagaie d'Henderson. Parmi les traducteurs on en trouve donc qui ne sont pas différents de ces gens qui sont prêts à payer cher le plaisir de faire un mot comme en font chaque jour les titreurs de Libération. En tout cas Henri Theureau, qui a fort bien traduit le roman de Ronald Wright, me paraît avoir cédé à ce plaisir quand il a traduit le titre Henderson's Spear par La sagaie d'Henderson. Évidente allusion à la saga, genre littéraire et scandinave à quoi, en tirant sur la ficelle, peut faire penser le tumultueux roman de Wright. Néanmoins, un petit test auquel je me suis livré (mais trop petit pour être significatif) m'a montré que certains croyaient avoir lu La saga d'Henderson quand d'autres avaient bien lu et retenu “sagaie” mais sans penser à “saga”…
Curieux détour ou dérapage car, en fait, je n'avais envie de noter ici autre chose que le sentiment de liberté reconquise quand je lis sans le moindre remords (et ici avec un an de retard) des livres que, jadis, j'aurais été coupable de ne pas lire dans l'instant où j'en avais connaissance. Il y en aurait des choses à dire sur la hâte permanente de l'éditeur…

Le Paradou, 17 novembre 2005 – Aujourd'hui j'ai lu d'un trait le nouveau roman dont Nancy Huston m'avait envoyé le manuscrit. Aussitôt la lecture achevée, je lui ai écrit que, dans l'état où ce livre m'avait laissé, il m'était impossible de rédiger l’une de ces notes de lecture qui se veulent sensibles, intelligentes et objectives. Cela me donnerait l’impression, lui ai-je écrit, de marquer son œuvre d’un prétentieux satisfecit. Et à part moi je pensais que ce serait comme si, sur la chair fragile d’une femme, un amant marquait au fer rouge le signe du plaisir pris ou reçu.

Par Le Monde, qui est aussi mon pourvoyeur de décès, j'apprends aujourd'hui que Joë Nordmann est mort le 13 novembre à 96 ans. Maintes fois j'étais allé voir ce vieil avocat communiste, au Quai Bourbon, dans le bel hôtel où Camille Claudel eut son atelier, et c'était pour parler de ses mémoires dont les quelque quatre cents pages, après d'interminables tergiversations, ont été publiés en 1996 sous le titre : Aux vents de l'histoire. Soucieux, pour les rédiger, d'avoir le concours d'un écrivain, il avait successivement fait appel à Gilles Perrault et Maurice Pons. C'était en fin de compte Anne Brunel qu'il avait choisie. Il en avait été si satisfait que le livre parut sous leurs deux signatures.
Le souvenir me revient d'un après-midi où je voulais lui parler des pages dans lesquelles il venait à résipiscence à propos de son attitude à l'égard de Margaret Buber-Neumann lors du procès Kravchenko. Je pensais qu'il serait pris entre deux feux. Les uns ne croirairent pas à son repentir et les autres l'accuseraient de trahir sa cause. Bien droit devant la fenêtre, avec son air de condor scrutant l'horizon avant d'ouvrir les ailes, Joë Nordmann m'a prié de ne pas plus m'inquiéter qu'il ne s'inquiétait lui-même. Vous êtes toujours communiste ? lui ai-je alors demandé. – Oui. – Et toujours avocat ? – Certes. – Alors, intitulons votre livre : La faucille et le barreau. Il n'a pas apprécié…

Le même 13 novembre, José-André Lacour est mort, lui aussi. Mon vieil ami Guy Lesire, qui fut comédien et médecin, un jour qu'il entrait chez moi au moment où la radio diffusait l'Adagio d'Albinoni, me pria de couper cette rengaine sur-le-champ. Il me raconta qu'il avait tenu le premier rôle dans L'année du bac et que, sur cet air-là, il était mort en scène plus de cent fois. Et il en avait par-dessus la tête.

Et pour clore l'obituaire, ceci… Après le suicide de Deleuze, c'est celui de Romain Gary dont on célèbre cette fois l'anniversaire. Il y a vingt-cinq ans, il se tirait une balle de revolver dans la bouche. Du “Cosaque un peu tartare mâtiné de juif”, selon ses propres mots, trois personnes qui l'avaient connu m'ont parlé. D'abord Max-Pol Fouchet qui avait très tôt soupçonné Gary d'être l'auteur de Gros Câlin et de La vie devant soi, bien avant que la supercherie d'Ajar ne fût révélée. Puis Lesley Blanch qui avait été son épouse de 1944 à 1962 et qui, à l'initiative de Nancy Huston, me confia la publication de son témoignage émouvant : Romain, un regard particulier. Et enfin François Périer qui, au cours d'un voyage en février 1991, me raconta que Romain Gary, pour lui marquer sa reconnaissance d'avoir jadis monté Johnny Cœur, bien que cette pièce ne fût pas promise au succès, lui avait dit : “Je vais te remercier par une confidence… J'aurai bientôt un second prix Goncourt pour un livre écrit sous le nom d'Ajar. Mais garde le secret !” Et François Périer, lui, me dit l'avoir gardé, le secret. Au nombre de ces témoins je n'ai pas compté Nancy Huston car elle ne l'a jamais rencontré. Elle, c'est différent… Comme en atteste son Tombeau de Romain Gary, elle l'a fréquenté dans les sphères supérieures où les écrivains se donnent rendez-vous.
Les deux dernières phrases que Gary aurait écrites, à défaut de tout expliquer résument tout : “Je me suis bien amusé. Au revoir et merci.”



Le Paradou, 18 novembre 2005 – Annick et Roger Stevenson sont venus déjeuner. Ils arrivaient de chez Jolaine Meyer et nous avons passé trois gionesques heures à évoquer les moyens de faire comprendre à ceux qui ont fait mine de l'ignorer, et à ceux qui l'ignorent vraiment, l'importance des 900 lettres que Giono écrivit à Blanche Meyer et qui sont à l'Université de Yale… A partir de quoi il nous a paru important que fût un jour célébré le rôle de cette femme de l'ombre avec l'apparition de laquelle Giono est entré dans la seconde et stendhalienne partie de son œuvre.

Le Paradou, 19 novembre 2005 – Je lis que le retour sur investissement qu'attendent aujourd'hui les actionnaires des entreprises s'élèverait à 15 pour cent. À ce niveau-là, comment une maison d'édition financièrement assistée pourrait-elle encore s'attacher à la reconnaissance des œuvres dites “difficiles” parce qu'elles ne sont pas d'entrée de jeu attendues par un large lectorat ?
Et voici qui vient illustrer la confusion dans laquelle l'affairisme a entraîné l'édition... Une menaçante interdiction de vendre le gros tirage d'un livre consacré aux aventures de Cécilia Sarkozy aurait été signifiée à l'éditeur par le ministre de l'Intérieur. Il y a fort à parier que circulera bientôt un appel à signer une protestation contre un acte de censure. Que la censure soit inadmissible est un principe qu'il faut respecter et défendre, oui, certes. Mais pourquoi y être entraînés par des “publieurs” sans scrupules qui n'ont de nez que pour l'argent ? Ces marchands de scandales se font appeler “éditeurs”. Elle est là, la confusion !

Paris, 20 novembre 2005 – Sitôt arrivés à Paris, ce soir, nous sommes allés voir au “Grand Action” Match Point, le film de Woody Allen dont certains nous avaient dit tant de bien et d’autres, avec une moue, tant de mal. À la sortie du cinéma, les murmures des spectateurs révélaient la même division. À Christine je l’ai dit sans hésiter : après avoir vu Match Point j’étais dans l’état où me laisse un bon roman dont je viens de tourner la dernière page, dans le plaisir de l’avoir lu et la mélancolie de l’avoir terminé. Il y a certes trois ou quatre lectures à faire de cette parabole sur le hasard, mais ce soir, et cela seul compte, ce film avait un sacré goût de bon livre.

Paris, 21 novembre 2005 – À la Contrescarpe à laquelle le soleil matinal et l’enseigne du Nègre joyeux donnaient son petit air de village, j’ai raconté à Nancy Huston le plaisir (eh oui, encore le plaisir) que m’avait donné la lecture du manuscrit de son nouveau roman, Lignes de faille. Et la meilleure preuve que je pouvais lui apporter, c’était le rhume dont elle me voyait affligé. En effet, quand je me suis mis à lire son roman, jeudi dernier, la matinée était superbe, j’ai ouvert toute grande la fenêtre et, crayon en main, j’ai commencé la lecture que j’ai achevée dans l’après-midi alors que le froid m’avait saisi sans que je m’en rende compte. C’est en saluant d’une salve d’éternuements l’épilogue de son livre que j’en ai pris conscience : je venais de lire un grand roman et de choper un grand rhume.

Dans le train qui m’amenait hier à Paris, après avoir achevé la lecture des Filles de la mémoire de Georges Moustaki, j’ai lu Clandestine de Catherine David. Il n’y avait de commun entre les deux lectures que les rendez-vous que j’avais pris avec leurs auteurs.
C’est Catherine David que j’ai rencontrée en premier, cet après-midi. Elle croyait avoir dîné avec moi, voici quelques années, et moi je croyais l’avoir rencontrée ailleurs, je me souvenais de ce visage comme en ont les gens qui refont sans cesse leur tour du monde intérieur et n’en livrent pas toutes les impressions. Mais non, nous ne nous sommes jamais rencontrés, nous devons avoir des doubles qui se croisent dans les dîners.
Même si nous étions là pour évoquer la parution, l’an prochain, de Crescendo qui est la suite de La beauté du geste – sur l’intime commerce avec la musique –, je l’ai entraînée dans une conversation sur deux passages de Clandestine que j’avais soulignés. L’un où elle dit que “l’écriture est faite pour nous, les lents, les patauds, les inadaptés, les gaffeurs, les timides …” Et je me sens de cette espèce. L’autre, où l’excellente chroniqueuse ne craint pas d’écrire que “nous avons tendance à juger un écrivain ou un cinéaste avec une assurance vraiment ridicule, sans lire ses livres ni voir ses films…” J’aime les gens qui sont capables de marquer publiquement leurs remords autant que leurs repères.

Mais à propos de films, quel film ont-ils donc vu, ceux qui par leurs articles ou par leurs propos nous avaient recommandé de ne pas manquer Le petit lieutenant de Xavier Beauvois ? Il y a deux scènes assez brèves où sont ensemble Nathalie Baye et Jacques Perrin, elle flic et lui juge, des scènes que l’on a envie de désincruster de cette pauvre tentative de filmer à la manière de New York Police Blues. Ces deux scènes-là font entrevoir le grand film que l’on n’aura pas vu.



Paris, 22 novembre 2005 – Cette journée, je l’avais réservée pour lire la traduction que Christine venait d’achever, celle de The Laws of Invisible Things de Frank Huyler. Parce que je voulais que ce roman fût traduit par elle qui avait déjà traduit Au suivant ! (The Blood of Strangers, un petit livre dont Paul Auster avait dit que c’était l’œuvre d’un “jeune écrivain avec une grande intelligence et un cœur encore plus grand”), il avait fallu garder Les lois de l’invisible sous le coude pendant un an, le temps qu’elle eût achevé des traductions prioritaires, dont celles précisément de Paul Auster et de Conan Doyle.
Mais le temps s’efface quand les livres paraissent. Et là, par la lecture des Lois de l’invisible je me suis retrouvé dans l’état second où peut nous mettre un livre qui nous fait redécouvrir les malices et maléfices de l’incertitude. Les patients de Michael Grant sont-ils morts victimes d’une mystérieuse épidémie qui serait en train de se répandre ? Au fil des pages, la question franchit les frontières de la connaissance médicale pour conduire le lecteur dans un labyrinthe où les apparences métamorphosent le sens des choses et déroutent le bon sens qui tente de les appréhender. J’ai jugé qu’il y avait plus qu’une simple coïncidence quand, après cela, j’ai lu dans la presse que Jean-Philippe Derenne, chef du service de pneumologie et réanimation de la Pitié-Salpêtrière, n’excluait pas que la grippe aviaire, comme jadis la grippe espagnole, pût faire en France un demi-million de morts…

Autant dire que j’étais dans un curieux état quand je suis arrivé le soir au ministère de la Culture. Nous étions quatre – Pierre Cornette de Saint Cyr, Patrick Raynaud , Régis Durand et moi –, auxquels le ministre, Renaud Donnedieu de Vabres, allait remettre des insignes divers. Mais pour l'heure il était retenu par une réunion à l’Elysée et l’on nous a fait attendre dans un salon en compagnie de son labrador qui s’est couché à nos pieds. J’en ai profité pour raconter aux trois compères, non pas les menaces épidémiques de Huyler, mais l’histoire des lettres de Giono à Blanche Meyer. Car je ne perds jamais l’occasion de le faire. Je me le suis promis… un jour, ces lettres paraîtront !
Le ministre est enfin arrivé qui nous a aussitôt entraînés d'un bon pas dans le grand salon, mais c’était moins en ministre qu'en ami. Le discours qu’il a prononcé avant de m’épingler les insignes d’officier de la Légion d’honneur est l’un des premiers du genre où mon travail d’écrivain a été mis en évidence avant mes accomplissements d’éditeur. Il en a donné le ton avec les premiers mots : “Cher Hubert Nyssen, vous avez vécu plusieurs vies.” Et d’en tracer le parcours avec une touche d’humour et une autre d’amical respect.
J’avais préparé une brève réponse dans l’épilogue de laquelle j’ai dit que, comme l’occasion ne se représenterait pas de sitôt pour glisser un conseil en haut lieu, je me permettais d’encourager le ministre de la Culture à convaincre ses collègues que, de toutes les mesures à prendre pour rompre avec l’injustice et les inégalités, la plus instante était celle qui consistait à rendre visibles dans les actes l’autorité du langage dont sa fonction l’avait fait le berger. (Rires et applaudissements.)
En s'adressant à l’assemblée avant de se tourner vers moi, Renaud Donnedieu de Vabres avait salué “Madame le Premier ministre”. Edith Cresson était présente. Aussi, après la cérémonie, suis-je allé vers elle, et nous avons alors évoqué le voyage d’Etat au cours duquel, en 1993, nous avions accompagné François Mitterrand en Corée. Elle y allait – “très en beauté automnale” lui avait dit le président – pour “vendre” le TGV aux Coréens, moi pour nouer des contacts avec les écrivains et les éditeurs. En ce temps-là, nous avions eu l’un et l’autre le désir de nous parler en tête-à-tête mais il aura fallu attendre 12 ans pour le réaliser.
À table, pour le dîner qui a suivi, j’étais entouré d’amis écrivains, Nancy Huston, Paul Nizon, Metin Arditi, de quelques collaborateurs de la maison d’édition, de la famille, des amis. La conversation allait, lente, sinueuse et sans repères. Il y a toujours, dans ces circonstances, le plaisir de les voir tous et la tristesse de ne pouvoir s’entretenir avec chacun… Avec une belle étrangère qui était seule à une table proche j’avais même commencé une conversation par des échanges de regards, quand Nancy Huston a dit : “Finkielkraut a pété les plombs !” Elle faisait ainsi allusion à l’entretien que le philosophe avait accordé au quotidien israélien Haaretz où sa conclusion était que l’antiracisme serait au XXIème siècle ce que fut le communisme au XXème. Les débats furent vifs même si nous étions tous du même bord… Après, je me le suis demandé : Finkielkraut avait-il vraiment pété les plombs ? Je n’en étais pas et n’en suis toujours pas sûr. Hélas.



Paris, 23 novembre 2005 – Par fidélité au souvenir d’Henri Mendras, comme nous le faisions de son vivant, nous sommes allés, ce matin, prendre le petit déjeuner chez Catherine. Quand elle parle de l’homme qui avait prophétisé la fin des paysans et qui m’a offert, à mes débuts d’éditeur, son Voyage au pays de l’utopie rustique, c’est dans une tendre et lumineuse célébration de sa mémoire. Les veuves d’écrivains ne sont hélas pas toutes de cette belle étoffe.

Dans les bureaux parisiens d’Actes Sud je suis tombé sur Marie-Catherine Vacher qui revenait de je ne sais quelle convention éditoriale qui s’était tenue à Miami. Quand je lui ai demandé quelles étaient ses impressions, elle m’a répondu que les Américains lui étaient apparus là-bas comme les personnages d’un jeu vidéo.

Il arrive parfois que l’on se sente libéré des lois de la gravitation. Cet après-midi j’ai eu l’impression d’être soudainement emporté dans une nacelle qui s’élevait au-dessus du Canal Saint-Martin et de voir, de là-haut, le monde comme un immense paysage, en même temps familier et inaccessible. Quand, trois heures plus tard, j’ai atterri sur la place de la Contrescarpe avec l'impression d'avoir traversé un mirage, il m’a semblé que je revenais du Japon.

Je n’étais pas délivré de ces vertiges quand, le soir, au Théâtre du Vieux Colombier, la tête émergeant de la colline de sable où elle était partiellement déjà enfouie, Catherine Samie, qui a repris le rôle de Winnie dans Oh les beaux jours, s’est mise à faire dégringoler dans la salle les mots tout simples de Beckett, mots de vie, d’incomplétude, de désir et de mort, des mots qui peu à peu l’ensevelissaient davantage et nous ensevelissaient avec elle, nous autres spectateurs, dans la dérision de l’inéluctable. L’impression fut si forte que, sitôt le rideau baissé, nous avons quitté le théâtre en catimini sans nous attarder à partager d’inexprimables impressions avec les têtes connues que nous y avions retrouvées.



Paris, 24 novembre 2005 – Chez Actes Sud, rue Séguier, j’ai croisé Pia Petersen avec sa frimousse qui révèle la curiosité qu’elle a en permanence pour les idées, les visages et les attitudes des gens qu'elle rencontre ou même, simplement, croise. Comme si elle cueillait sans cesse des impressions nouvelles pour le livre qu’elle est en train d’écrire.
Mais c’est avec Alice Ferney que j’avais rendez-vous. À la table des Bouquinistes où nous nous sommes installés pour déjeuner, elle m’a remis un élégant sac de papier qui contenait le manuscrit de son nouveau roman. Nous sommes convenus qu'elle ne m'en dirait rien. Pour que j'en puisse faire une lecture “innocente”. Nous avons alors rameuté le souvenir de nos premières rencontres, au temps où elle avait pris son envol avec Le ventre de la fée, titre si symbolique et initiale d’une série qui allait atteindre un sommet avec La conversation amoureuse que les gens du Goncourt avaient scandaleusement ignoré. L'année suivante, on murmura qu’ils voulaient s'en faire pardonner quand ils portèrent le nouveau roman d'Alice – Dans la guerre – en tête de leurs sélections successives. Mais, le jour de la délibération finale, le livre fut largué, et il n’obtint qu’une seule voix. Peu de temps après, deux éminents académiciens Goncourt m'affirmèrent chacun, de vive voix et les yeux dans les yeux, que cette voix unique, voix de la fidélité, c’était leur voix…

Ce soir, sous la pluie, dans la gadoue et le froid, au musée inachevé du Quai Branly, hommage à Germain Viatte qui est arrivé à l’âge de la retraite, âge où par décret on guillotine même les meilleurs des serviteurs de l'Etat.
Dieu, me disais-je, que Paris est un petit village ! C’est comme chez le boulanger, c’est toujours les mêmes têtes que l’on rencontre…



Paris, 25 novembre 2005 – Sous les toits, dans l’Ile Saint-Louis, Georges Moustaki m’accueillait ce midi comme si nous étions des amis de longue date. Et nous n’avons pas tardé à trouver singulier que nous nous soyions manqués si souvent de si peu, compte tenu des lieux où, au fil des années, nous étions l’un et l’autre en de mêmes lieux, en compagnie des mêmes amis, dans le même temps. Nous nous sommes donc livrés à un joyeux inventaire pendant le déjeuner arrosé d’un vin délicat rapporté du Liban où Moustaki venait de faire une tournée. Il fut aussi question des éblouissements que sont capables de nous donner ces amis qui nous entourent et les femmes qui nous inspirent. Le livre de Georges – Six contes du pays d’en face – est pratiquement achevé. Nous avons décidé qu'il serait programmé pour le printemps.

Cette semaine parisienne ne pouvait avoir plus bel épilogue que la soirée passée en compagnie de Marie-Christine Barrault. D'abord au théâtre de la Porte Saint-Martin où elle est Fanny Ellis, l'actrice alcoolique sur le point de remonter en scène dans la pièce de John Cromwell qui, en 1978, avait constitué l'argument du film de Cassavetes avec Gena Rowlands dans ce même rôle. Et puis à la table d'un restaurant proche du théâtre où nous avons alterné souvenirs et projets. À la scène comme à la ville, Marie-Christine est une souveraine, entre ce qu'elle dit et ce qu'elle est, jamais le moindre écart et toujours cette force intérieure qui l'illumine dans la mélancolie, la douleur ou la joie. Pas un geste à la scène qui n'aurait de sens à la ville, pas de propos en ville qui n’aurait de sens à la scène. Née pour jouer et jouant pour “être”, au sens le plus vrai.



Au Paradou, 25 novembre 2004 – En compagnie de B. hier soir nous avons regardé Cris et chuchotements  d’Ingmar Bergman, un film de 1973 que je n’avais plus vu depuis son lancement et que Le Monde a eu l’excellente idée de publier en DVD. J’avais le souvenir d’un film énigmatique pour inconditionnels et happy few. Trente ans après, quel choc ! Voilà un film qui, avec ses manières, ses audaces et son style, fait paraître ringards un grand nombre de ceux d’aujourd’hui. Et comme elle m’importe, la présence invisible mais sans cesse sensible de Bergman déployant l’amour et la haine de quatre femmes qu’il expose, décrit, scrute, chante, efface et fait reparaître avec ce sens de l’indicible et de l’impondérable qui hante tant d’écrivains. Dans un « bonus », Liv Ullman  raconte comment Ingmar Bergman et Sven Nykvist, le directeur de la photo, avaient traqué toutes les ressources de la lumière naturelle pour éviter le plus possible l’éclairage artificiel. Et comment, aussi, Bergman s’était efforcé de maintenir un climat de complicité et de bonne humeur entre ses actrices, de telle sorte que chaque prise était pour elles un passage sans transition de la douceur de vivre à l’angoisse de la maladie, de l’âge, de la mutilation et de la mort. Par quoi elles avaient atteint à cette immédiate intensité qui donne au film sa température narrative, sa violence philosophique et son sens tragique.

Le Paradou, 26 novembre 2005 – Dans le TGV qui nous ramenait de Paris, ce matin, et dans l'axe de mon regard, une quinquagénaire d'une élégance professorale annotait et notait des copies qui, par leur ampleur et des écritures déjà bien moulées, me paraissaient être des dissertations de philosophie. Seulement voilà… à la troisième copie, elle a commencé à bâiller. Et c'est allé croissant. Mais elle poursuivait. À la fin, quelle serait la justice dans les appréciations qu'elle notait à l'encre rouge et en lignes obliques dans le coin de la première page ? J'avais envie de me pencher vers elle au moment où elle s'attaquait à la quatrième copie et de lui dire : pitié pour ceux-là qui vont payer la hâte que vous avez d'en finir et de passer un bon week-end méridional !
Mêle-toi de ce qui te regarde, me suis-je dit, et je suis reparti dans la presse que j'avais achetée avant le départ, à la Gare de Lyon, entre autres Libération qui venait de reparaître après trois jours de grève. Je suis tombé sur le papier d'un expert qui, dans une analyse prospective de la dette publique, évoquait la situation qui adviendrait si quelques-uns des pays de l'Union européenne décidaient, comme certains en ont l'air, de renoncer à l'euro. Je me suis souvenu des controverses auxquelles j'avais été mêlé au moment du referendum sur la constitution européenne et de ma fureur ou de mon dépit – c'était selon mes interlocuteurs – quand je me trouvais en présence de ceux que l'on a appelés les “nonistes”. Car les dégâts que leur “victoire” me faisait redouter ont déjà bien outrepassé mes craintes…

Au mas, les chats retrouvés viennent se frotter aux chevilles, le courrier a été déversé sur la table, le courriel sur l'écran. Oui, certes, Paris est une fête, comme le disait Hemingway, mais c'est dans ce coin de Provence que sont mes outils et mes livres, c'est là que je retrouve l'espace et le temps où les contraintes se desserrent.

Arles, 27 novembre 2005 – À la chapelle du Méjan, ce matin, devant une salle comble malgré le froid que le public avait dû affronter pour venir, les solistes de l'Orchestre de Paris ont joué la malicieuse narration musicale que Richard Strauss a faite des facéties de Till Eulenspiegel, puis deux nonettes, l'une en fa de Ludwig Spohr, l'autre en mi de Louise Farrenc. Un lyrisme harmonique qui a permis aux solistes parisiens de montrer à cœur joie leur capacité d'allier l'autorité, la virtuosité et le sens du plaisir dans l'interprétation. Capacité ou art dont les candidats écrivains, et quelques autres qui ne le sont plus depuis longtemps, feraient bien de prendre de la graine !
Ça saute aux yeux, des nonettes aux nonnettes il n'y a qu'un n de différence. Alors, un instant, avec le souvenir resurgi de Fellini-Roma, j'ai imaginé des religieuses qui, sur un air de Louise Farrenc, trottineraient pour s'installer aux pupitres avec leurs blanches cornettes battant des ailes... C'était peut-être parce que dans la même chapelle, sous le titre Tête à tête, s'était ouverte une exposition de Heribert Maria Staub, un sculpteur allemand qui, après une vingtaine d'années passées à Prague, est venu s'installer dans la Crau. Exposition de têtes – musiciens, peintres, écrivains, philosophes et autres célébrités – rassemblées par petits groupes, comme si elles tenaient concile ou se livraient à des controverses. Il ne faisait aucun doute qu'au premier coup d'archet elles se tourneraient vers la scène pour voir les nonnettes interpréter des nonettes…

Au Paradou, même jour – Si nous leur demandons de respecter par l'orthographe et la grammaire une langue qui sera leur premier outil de travail, nombre de “jeunes” nous toisent comme si nous en étions encore à croire au père Noël. Nous sommes donc fondés à nous lamenter sur le triomphe du je-m'en-foutisme, sur la perte du bon usage et sur la dégradation du langage.
Mais, foutre dieu, ne voit-on pas que, par comparaison avec la pédagogie tapageuse et vulgaire de la publicité, le timide enseignement qui est fait à l'école, au collège ou au lycée, n'a plus la moindre chance de s'imposer ? Sans compter que le relais de l'autorité parentale en la matière n'existe pas, qu'elle a disparu, cette autorité, ou même qu'elle se fait complice de la curée du langage !
Voilà qui m'est venu comme un haut-le-cœur en revoyant ce matin les affichages publicitaires autour d'Arles et dans la ville. Je me suis dit que si nous oublions qu'on habite une langue avant même d'habiter un pays, si nous permettons à la logomachie publicitaire de fournir les références avec l'exemple et si nos institutions se défaussent devant cette invasion, ça signifie que la tyrannie marchande est avérée, même dans l'éducation !
Il est vrai que nous sommes arrivés à un point de non-retour d'où plus personne ne sait comment rebrousser chemin. Pour avoir confondu libéralisme avec liberté, et n'avoir pas su ou pas voulu imposer des limites et un code sévère de conduite à la “libre” concurrence, nous avons bradé notre territoire et même les terrains de jeu de nos enfants, pour la circonstance cyniquement baptisés “marché”. On en a cédé la jouissance à des pirates en tous genres et à des aventuriers de tous grades qui, du profit, de son ampleur et de la vitesse de son acquisition ont fait leur règle de vie et de jeu.
Des entrepreneurs aux sourires de vedette gagnent mille fois le salaire d'un de leurs ouvriers. Des courtiers montrent du génie dans leurs opérations boursières et de la bassesse dans leur comportement social. Et derrière eux, dans leur sillage, en compagnie de jeunes loups, traînent de pauvres cons à la conscience creuse qui renoncent à s'insurger ou même à s'interroger… par résignation, par souci de ménager leurs petites jouissances, par crainte d'être laissés pour compte, ou encore avec l'aveuglement d'Alexeï Ivanovitch happé par le vertige du Joueur. Dans le meilleur des cas, à l'instant où on les interpelle, ces paltoquets laissent leur incomplétude fondamentale se gonfler de quelques pensées tristes et d'une hypocrite nostalgie. Il n'y a, je le crains, plus d'espoir de les amender. Ils sont complices et nous, nous sommes témoins d'une razzia planétaire qui essore les esprits et vide les poches des uns pour remplir celles des autres…
En fin de compte, ce n'est pas le réchauffement de la planète qui est le péril majeur. C'est l'effroyable subordination de l'être à l'avoir. Et imaginer que l'on pourrait inverser le courant me paraît désormais aussi extravagant que si le Grand Duché de Luxembourg se mettait en tête d'envahir les Etats-Unis d'Amérique. Il apparaît de plus en plus que si les pendules devaient un jour être remises à l'heure, ce ne pourrait plus être, hélas, que la conséquence d'un cataclysme.
Ite, missa est ! Il me fallait cette purge.



Le Paradou, 28 novembre 2005 – Revenu d'un bref séjour en Turquie, Metin Arditi au téléphone me raconte, ce matin, ses conversations avec les gens de théâtre et les intellectuels qu'il a rencontrés là-bas. Quelqu'un qui lui parlait de textes rares et de petites audiences, et j'imagine que c'était avec un soupir, lui a dit : “Que voulez-vous, nous sommes ici dans le bruit.” C'est moi qui souligne car nous aussi nous sommes dans ce “bruit” qui provoquait hier mes lamentations irritées… Le bruit ? Non, plutôt, comme le disait Mérimée dans Carmen, “un vacarme à ne pas entendre Dieu tonner”.

Interrogé avec clarté par Sylvie Depierre, dans le journal de France 3 Méditerranée, Thierry Fabre a exposé ce soir l'impression désastreuse que lui a laissée le naufrage du“sommet” de l'Euromed qui s'est tenu hier à Barcelone. Absences, contraintes et indifférence y ont témoigné de la crise profonde que traverse l'Union européenne – si tant est qu'elle n'y a pas déjà sombré. L'adoption de quelques mesures antiterroristes ne dissimulera pas l'échec d'une rencontre à laquelle les médias n'ont d'ailleurs pas accordé une bien grande attention. Entre l'Europe et le monde méditerranéen, dans les vingt ans qui viennent, expliquait Thierry Fabre à l'écran, c'est un immense défi qui est proposé à deux grands ensembles de 400 millions d'habitants. Et moi, de me redire in petto qu'à la mise en péril de ce défi, ils n'ont pas contribué pour peu les “nonistes” abusés qui, par leur vote au référendum, ont tourné le dos à l'Europe. Donc au monde.

Autre signe de ce temps de repli, obligation est faite aux enseignants de rappeler les côtés positifs de la colonisation. Qui deviendrait donc synonyme de civilisation. Alors, tant que nous y sommes, célébrons Austerlitz et le génie militaire de Bonaparte en oubliant avec pudeur le rétablissement de l'esclavage !



Le Paradou, 29 novembre 2005 – Des extrémistes flamands qui ont à leur tête quelques grandes pointures de l'économie et de la finance demandent avec force la partition du petit royaume de Belgique et l'abolition de la royauté. Ils disent en avoir marre de soutenir la panade wallonne avec les deniers de la prospérité flamande. Il y a sans doute toujours là-dessous des rancœurs qui macèrent depuis que ce royaume, créé voici 175 ans, fut d'entrée de jeu gouverné par des francophones qui, bien que la jeune nation fût pour moitié composée de Flamands, imposèrent “leur” langue comme langue d'Etat dans l'éducation, la justice et l'armée. Même s'il n'y a pas motif d'accepter la violence de certains retours de manivelle, il est utile de se rappeler que certaines humiliations ne s'oublient pas. Les Croisades dont les effets pervers ont traversé les siècles n'en sont-elles pas une preuve ?

Notre époque n'a plus d'utopie en tête. Et, faute de pareille espérance, les gens se tournent vers l'au-delà. La chancelière Angela Merkel, par exemple, qui porte bien son prénom, n'a pas attendu pour révéler à la presse quel était son meilleur allié, son plus précieux soutien. Comme pour Bush, c'est Dieu, pardi ! Le commerce du religieux avec le politique est en pleine prospérité. Malraux ne s'était donc pas trompé même si, par quelques voix dont, celle de Jean Lacouture, il se défend post mortem d'avoir dit que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pas… Religieux, il l'est, ce siècle. Hélas.

En m'écoutant lui parler de ça, A. qui est une croyante à laquelle foi et bonne foi n'enlèvent pas le sens du régal, et qui sait ma prédilection pour l'étymologie, me demande avec un petit air de défi si je connais celle de “enthousiasme”. J'hésite, je cafouille, non, j'avoue, je ne sais plus ou je ne sais pas. Elle attend que, piqué, je trouve la réponse, et elle a un sourire dans les yeux lorsque, l'ayant découverte, je lui lis ce que le Robert me dit : theos “dieu”, enthousia “inspiration”, enthousiasmos “transport divin”.

Ce soir, sur un vieux téléviseur (car l'autre a rendu l’âme hier), vu un film de Phillip Noyce, Un Américain bien tranquille. Adapté d’un roman de Graham Green, ce remake d'un film éponyme dont Mankiewicz avait tourné la version politiquement correcte, allie la démonstration de la perfidie dans la guerre du Vietnam à la sombre beauté de l'image.



Le Paradou, 30 novembre 2005 – Caroline, la cinéaste qui veut illustrer par un film les thèmes récurrents dans mes romans, est arrivée ce matin pour les premières prises. Paysages des Alpilles, rives du canal et des roubines, avers et revers, points de vue et sous-bois, feuilles, pierres et vestiges, décors du promeneur écrivain... Dans le regard de Caroline, j'ai vu les étincelles qu'y faisait la lumière. Car la lumière était au rendez-vous. “Souvent, me dit Caroline, tu parleras sans être à l'image.” C'est en quelque sorte, dans ce premier temps, un film muet. J'aime tellement mieux ça !

Revoir Edward G. Robinson incarnant un “bon” et retrouver Orson Welles en “méchant”, c'est un plaisir qu'on ne boude pas et que l'on s'est offert ce soir en voyant sur DVD The Stranger (Le criminel) qui date de 1946. Avec une Loretta Young en proie trop visiblement prédestinée dans ce film de Welles dont les images à la Fritz Lang rappellent le charme qu'avait l'esthétique du muet…

On s'est affolés au spectacle de la violence dans les banlieues. Mais on ne bronche pas devant celui que donnent sans pudeur les cercles politiques dans leurs réunions, congrès et autres conciles. Et pourtant, si le cafouillage persiste, dans la majorité comme dans l'opposition, si les petits arrangements continuent d'être aussi transparents qu'une mer mazoutée, et si pour proférer leurs discours ils ne renoncent pas à la tenue de camouflage, nous sommes bons pour un duel Sarkozy - Le Pen aux présidentielles de 2007.







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