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© Bruno Nuttens




1er novembre 2007 – Afin de contrôler l’exactitude de certains souvenirs que je rameutais pour rédiger l’allocution que je ferai le 9 novembre sur Jean Duvignaud à Paris, j’avais hier rouvert le carnet de l’année 1992 et j’étais tombé sur le récit d’un court séjour à Tunis où j’étais allé faire quelques conférences. À la date du 7 avril de cette année-là, dans un restaurant de la Casbah, j'avais eu pour voisine une certaine Madeleine et j’avais voulu la convaincre que nous nous étions déjà rencontrés dans une autre vie. Le lendemain, elle m’avait emmené à Sidi Bou Saïd, auquel le ciel tourmenté donnait un air de village déserté. Nous nous étions certes arrêtés pour contempler un jardin, une cour, une bougainvillée arborescente, la mer. Mais pas longtemps car le vent était désagréable et froid. Quinze ans déjà. Madeleine avait promis de passer au mas hier, à l’heure du thé. Mais elle était allée marcher avec son mari sur la colline et dans le vent. Elle avait pris du retard, elle est passée en coup de vent. Quel pacte a-t-elle donc avec le vent ? me suis-je demandé.

Les trois petites Montpelliéraines sont arrivées hier soir avec leurs parents. Elles avaient passé, me dirent-elles, leurs premiers jours de vacances chez leur autre grand-mère, dans les Pyrénées. Je crois me souvenir que, dans le temps où j’avais leur âge, il n’était pas question de vacances pour la Toussaint. C’était un congé, un bref congé. Ce matin, au petit-déjeuner, le regard de Claudine est tombé sur un titre de La Provence : “Les morts nous parlent.” Elle voulut que je lui explique comment les morts pouvaient parler, et ce fut une petite leçon sur les différences, relations et confusions entre sens propre et sens figuré. Je lui aurais bien expliqué aussi que les gens allant au cimetière en ce temps de Toussaint ont souvent un regard pour le lotissement où ils auront un jour leur résidence, et une pensée pour les visites qu’à leur tour ils y recevront. Mais, comme si elles s’étaient donné le mot, les trois fillettes, avec effroi et effronterie m’ont demandé mon âge. Je leur en ai donné d’extravagants, et le jeu, c’était de trouver à quel moment de l’histoire j’étais né si je disais vrai… Elles ont assez bien passé le concours.

Ce soir, Justine et Félix ont surgi, si soigneusement grimés et costumés pour Halloween que, les croisant dans la rue, je ne les aurais pas reconnus. Ils m’ont surpris alors que, dans l’attente de leur arrivée, j’avais ouvert Asking Questions, un livre de mon amie Bahiyyih Nakhjavani. Je venais de lire les deux questions préliminaires quand j’ai levé les yeux sur les enfants, impatients d’être admirés. “Pourquoi craignons-nous parfois les questions ? Ou serait-ce les réponses que nous craignons ?” Ça tombait à pic.
Nous étions onze à une table garnie de pizzas et de tartes aux pommes. Etienne, arrivé de Londres la veille, s’était joint à nous. Après le repas, les enfants se sont enfermés dans la chambre de jeux pour y faire un concours de dessins. Nous nous sommes alors engouffrés dans une discussion politique sans éclat ni éclats. C’est un domaine, on le sent, où les idées pataugent et où fatigue, morbidesse et désolation ont désormais un premier rôle.

2 novembre – Non, morbidesse ne veut pas dire morbide, mais langueur, nonchalance et même, en peinture, souplesse dans le modelé des chairs. Il y avait néanmoins, j’en conviens, un brin de provocation dans l’exhumation de ce mot défunt. C’est le jour, non ?

“C’était un plaisir d’écrire ce joyeux caprice !” me dit ce matin Bruno Mantovani qui vient d’achever la partition de L’enterrement de Mozart et de l’envoyer à son éditeur. Ce conte baroque, écrit il y a longtemps, je l’avais déconstruit puis reconstruit tout en dialogues courts et touffus pour permettre à Bruno de jouer et jongler avec les voix. “Mozart enterré le jour des morts, c'est plus et mieux qu'une coïncidence !” lui ai-je répondu. C’est maintenant le tour de Roland Hayrabedian qui, avec l’ensemble Musicatreize, créera L’enterrement de Mozart au Grand Théâtre de Provence, à Aix, en avril. “Ce texte plein de malice nous plait beaucoup ici, à Musicatreize”, m’écrit-il à l’instant. Voilà donc quarante minutes qui promettent d’être joyeuses et parfois délirantes…

Pendant une brève insomnie, cette nuit, je suis tombé à la radio sur une émission dont je n’avais pas entendu le début et dont je n’ai pas su la fin parce que le sommeil m’a repris. Mais j’ai tout de suite pensé à la belle enseigne du Nègre joyeux, place de la Contrescarpe, à Paris. Car il était question de ces dames de haut rang qui, au XVIIIème siècle, avaient remplacé chats, singes et chiens de compagnie par des négrillons et qui permettaient à ces vivants jouets d’ébène des privautés à rendre jaloux soupirants à perruque et amants poudrés.

Parce que je suis resté attentif à la Belgique, mon pays natal, et parce que j’en reçois régulièrement des journaux, j’avais l’impression de comprendre l’imbroglio politique mieux que d’autres Français. Mais maintenant je n’y entends plus rien, il ne m’en revient que dialogues de sourds et conspirations de templiers. Cent cinquante jours se sont écoulés dans le sablier depuis les élections et la Belgique est toujours sans autre gouvernement que l’ancien qui expédie les affaires dites courantes. Ce pays me fait maintenant penser à un camion sans freins dans une descente en lacets. Et dans la cabine, personne au volant.

Grande table encore, au souper, avec six enfants de tous âges parmi nous. Je les regarde, je tente de comprendre ce qu’ils s’inventent pour supporter les adultes qui veillent à leur bonne tenue mais n’entrent pas dans leurs complots et leurs histoires. Je cherche en vain à découvrir les sources qui alimentent leur imagination et les rapports qu’ils établissent entre eux. Je les observe, les observe, les observe et j'ai l’impression de voir le temps filer, telle l’eau insaisissable qui contourne les pierres de la rivière.

Revu ce soir The Lady from Shanghaï d’Orson Welles. Pour la troisième fois au moins. L’intrigue n’a pas d’intérêt, les effets sont appuyés, les personnages sont tous d’une médiocre espèce et ils existent moins que les acteurs qui les interprètent. Et pourtant on reste accroché sans pouvoir dire d’abord à quoi. Je ne sais plus ce que j’en ai pensé jadis, mais ce soir, peut-être parce que j’ai lu certaines choses sur Orson Welles et Rita Hayworth, et sur la façon dont le producteur mutila le film, j’y ai vu soudain la vengeance d’un homme, non pas celle de O’Hara sur Elsa, mais d’Orson sur Rita. Comme si Welles s’était soudain mis en tête de faire de ce film une cérémonie sacrificielle après son divorce. Ah, ce regard qu’il a pour elle en train de crever sur la marche d’un escalier de pierre…

3 novembre – À l’une et l’autre de mes adresses électroniques déboulent chaque matin, malgré les filtres, et se fichant bien d’avoir la boutonnière ornée de l’insigne infamant du spam, un flot de propositions, placements en or massif, diplômes à vil prix, aphrodisiaques infaillibles, méthodes pour accroître la dimension d’un outil d’artisan qui a pourtant fait ses preuves. Et j’en passe et je m’étonne. Alors que la loi permet de punir le harcèlement téléphonique, pourquoi n’a-t-on pas encore pris pareille disposition contre ce harcèlement-là ? Sans doute parce qu’il est pratiqué à partir de niches judiciairement inaccessibles. D’ailleurs, pour passer à travers langues et dialectes, les textes (comme ce mot leur va mal) sont souvent rédigés dans une sorte de globish qui eût fait honte à un cocher victorien ou dans un jargon à faire rougir un portier de Pigalle.

Il fallait l’affectueux et matinal coup de fil d’Inga pour me rappeler que c’est aujourd’hui la Saint-Hubert. Ce doit être son ascendance suédoise, car il y a belle lurette, me semble-t-il, que les fêtes patronales ont ici passé de mode. De nos jours, on célèbre plutôt les anniversaires, ils ont un côté arpentage du temps et comptabilité. Avoir, réserves et prévisions… Il est vrai aussi qu’en conservant la tradition patronale, compte tenu des prénoms dont on affuble aujourd’hui les enfants (Océane, Cigale, Véziane, Toscane, Nolan ou Rune), il y aurait nombre de créatures qui, tels des sans le sou errant sur la rive du Styx faute de pouvoir payer l’obole à Charon, s’en iraient dans la vie sans protecteur. Et ce serait discrimination.

À table, ce midi, intéressant aparté avec la petite Odile à qui je tente de montrer qu’elle ne pourrait expliquer à un aveugle ce qu’est le rouge, ou le bleu, ou le vert. Avec ceux qui voient, lui ai-je dit, tu t’en tireras par l’usage de la comparaison. Le rouge du coquelicot, le bleu du ciel, le vert de la feuille. C’était évidemment pour l’attirer dans des voies plus subtiles et la faire réfléchir sur l’expression des sentiments qui existent alors qu’ils n’ont ni forme ni couleur. Dire comment on peut… comment il faut… Mais dans une compagnie comme celle de la table, il se trouve toujours quelqu’un qui, sans penser à mal, d’un éclat de voix ou d’un geste de ralliement fait s’effondrer le petit château de cartes en train de s’élever. La description des couleurs et des sentiments, ce sera donc pour une autre fois.
Si l’occasion m’en est donnée, je raconterai un jour à Odile l’histoire du forçat qui, avec une patience infinie, avait passé ses longues années de bagne à faire d’une fourmi, qui s’était aventurée dans sa cellule, une fourmi savante qu’il avait baptisée Fanny. Sa peine achevée, il était revenu à Marseille en emportant Fanny dans une boîte d’allumettes capitonnée. Débarqué un matin, il s’était installé à la terrasse d’un café, il avait ouvert la boîte, disposé Fanny sur la table. Tu vois, lui disait-il, c’est ça la liberté, le ciel, le soleil et la mer. Finis les barreaux et les chaînes… Allons, salue la liberté, ma Fanny ! Fanny, à laquelle il avait appris quelques pas de danse, s’était mise à virevolter et à faire des révérences à la ville, à la mer, aux passants. Éperdu de fierté, le dresseur de fourmi avait hélé le garçon de café pour qu’il fût témoin de la réussite. Garçon, vous voyez cette fourmi ? Le garçon avait pris la question pour un reproche. Oh, pardon, m’sieur, s’était-il exclamé. Et, saisissant le torchon qu’il avait sous le bras, d’un grand coup il avait écrasé la fourmi.
Ouais, mais avant d’embarquer les enfants dans cette antilogie, je réfléchirai à deux fois…

4 novembre – Elle m’écrit que l’éternité, c’est le millionième de seconde avant que Fanny, la fourmi, ne soit écrabouillée par le torchon d’un garçon de café. Elle a raison, et je fais toujours un geste de dénégation quand on me dit d’un tel qu’il est mort sur le coup. Sur le coup ? Qu’en savez-vous ? Il est cependant curieux de recevoir un courriel qui me parle d’éternité alors que ce fut, cette nuit, mon devoir d’insomnie (comme on dit devoir de vacances). La copie que j’ai rendue à d’invisibles examinateurs, avant de me rendormir, exposait que j’imaginais l’éternité comme la chaîne ininterrompue de nos brièvetés. Chimère inaccessible à l’entendement, j’en conviens mais j’y tiens. Car si éternité il y a, elle ne peut-être que l’infinie totalité de nos très petits fragments.
Je l’ai d’ailleurs senti hier soir encore et il ne m’étonnerait pas que la vive discussion que nous eûmes fût la cause de mon insomnie et de l’élucubration qui s’y est donnée à plaisir. Nous étions neuf à table dans la salle à manger d’hiver, et sept enfants à la table de la cuisine. Michel, le Pyrénéen, fidèle à sa promesse, nous avait préparé un cassoulet dit du Saint-Esprit que des vins bien choisis ont accompagné en danseuses. Après fromage et dessert vint le temps de la discussion et elle ne pouvait être que politique car nous étions tous de même obédience. En pareil cas on ne craint pas l’affrontement. Il fut parfois d’autant plus fort que l’affection de tous pour chacun autorisait tous les coups. Et ça tenait un peu du rugby. Comme j’étais de très loin le senior, lâchement je planais, ailes déployées, au-dessus de la mêlée. Et puis j’ai fondu sur eux pour le dire. Dire une chose en tout cas, bien que j’en eusse plus d’une à dire. Que si l’on voulait se porter par la politique au secours d’une société ici à la dérive et ailleurs en déroute, il fallait commencer par être bien clairs sur les rapports de cette société avec le marché, sur l’autorité que l’être aurait ou n’aurait pas sur l’avoir. L’expérience que j’ai de l’édition me permettait de le montrer d’un exemple très simple… La volonté de publier des livres qui font réfléchir est de plus en plus éclipsée par l’ambition d’en publier qui feront du profit. Et ainsi s’effondre la vocation. Je savais que là-dessus on peut ratiociner mais la vie m’a appris l'usage de la stratégie. Pour que les ondes de ma réflexion eussent quelque chance de se répandre, il fallait en rester là, ne pas la laisser tout de suite couvrir par mille oui mais. J’ai argué de mon âge et me suis retiré.

Désagrégation. Le petit monde qui était venu se retire en ordre dispersé. Nous n’aurons bientôt plus au mas que l’ami Etienne mais il est assez bernard-l’hermite. Et puis la nouvelle semaine va filer un train d’enfer avec déjà, jeudi, le départ pour Paris.

À propos de la Saint-Hubert, Den m’écrivait hier que mon prénom est un que “les mères dominatrices choisissent souvent pour leur fils.” Ce qui est admirable dans les divinations, prophéties et analyses de cette sorte, c’est que le sens n’est pas donné par qui les énonce mais par qui les reçoit. Après les avoir accommodées.

5 novembre – J’étais à l’affût, à une heure, pour savoir si le Goncourt irait au Canapé rouge édité par Sabine Wespieser. Non, c’était couru. Je n’ai pas lu les concurrents de Michèle Lesbre, donc je n’ai pas de jugement comparatif. Mais si Sabine l’avait eu, ce Goncourt, quelle fête on lui eût fait pour son parcours sans faute en si peu d’années !

Les feuilles sont maintenant d’un roux admirable mais elles tombent au moindre souffle. Elles tombent et les enfants naissent. On nous annonce aujourd’hui un Ulysse et un Manuel. S’agira de les porter, ces prénoms, mes gaillards ! Un centenaire vous tiendra à l’œil.

Terminé le texte de l’allocution que je ferai à Paris vendredi pour saluer la mémoire de Jean Duvignaud. En allant chercher quelques références j’ai vu que j’avais couvert de notes les marges de ses livres. Il avait, il est vrai, de ces formules qu’on veut ne pas oublier. Dans Pour entrer dans le vingtième siècle, il avait écrit que “l’homme d’action s’est partout emparé des rêves ou des utopies conçus par les penseurs, et en a rejeté les valeurs pour garder seulement le pouvoir de domination sur les esprits.” Voilà qui me fait penser à un certain Zorro…

Double et tout simple plaisir pour une soirée. Christine nous avait fait un dîner de crêpes, après quoi nous avons revu Celebrity, une comédie en noir et blanc de et sans Woody Allen mais avec toute sa maîtrise dans la mise en scène et les dialogues. Un Daumier de la société new-yorkaise.

6 novembre – Mardi arlésien comme d’habitude. Le mistral est revenu au trot, on attend le galop cet après-midi. Et les Arlésiens, ce coup-ci, paraissent ne plus seulement le détester mais le craindre. Chez Actes Sud, longue et belle conversation sur nos lectures et nos souvenirs avec E* dont le visage prend acte du temps sans garder des ans d’autres traces que celles de la plénitude. On a aussi parlé de Nadja, de ce qu’elle fut et de ce que Breton en fit. À mon avis, E* a les yeux qui auraient pu être ceux de Nadja. Ceux qui ne se contentent pas de voir mais font voir.

Trouvé au courrier un exemplaire du petit portefeuille de photographies de Bruno Nuttens, édité à Marseille par Images Plurielles sous le titres Eau, terre, nues, pour lequel j’avais écrit une courte introduction que j’ai relue avec curiosité. La Camargue, une garce. Sous ce titre provocateur j’évoque la rivalité du fleuve et de la mer qui la tiennent, l’un et l’autre, pour une proie.

Pour aller chez les S* qui habitent à deux pas nous avons pris la voiture car cette fois la fureur du mistral est déchaînée. Quand on parle avec ces amis des livres que nous aimons, quelle difficulté j’ai à me remettre à l’anglais qui se rouille faute de l’utiliser !

Ce soir, pendant que les autres, devant le téléviseur de la bergerie, assistaient à une défaite de l’OM en Ligue des champions, Christine et moi, nous avons regardé Ulee’s Gold de Victor Nuñez. Ce n’est pas un très grand film, mais Peter Fonda, dans l’effrayant paysage des Everglades, est fascinant. Et puis les ruches et le cérémonial de la récolte du miel, non seulement m'ont rappelé les années d’adolescence où j’y fus par mon père initié, mais le temps où, entre souvenirs et déraison, j’écrivais La leçon d’apiculture.

7 novembre – Pour m'aider “à mieux comprendre la stupidité de ce qui se passe en Belgique”, N* m’envoie une reproduction d’un tableau de James Ensor, intitulé Les bons juges. Cette toile de 1891, encore dite des juges rouges, représente avec férocité ceux, m’écrit N*, “qui jugèrent des pêcheurs flamands en français et les condamnèrent à mort pour je ne sais quelle broutille, alors qu'ils ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait. Il est certain, ajoute N*, que les petits-enfants et arrière petits-enfants de ces pêcheurs sont toujours en train de prendre leur revanche.” Et de regretter qu’il n’y eût plus en Belgique d’hommes d’Etat du calibre de Spaak ou de Gutt pour ramener de l’intelligence dans les controverses. Le ciel les préserve cependant, ai-je pensé, des hommes d’Etat déguisés en Zorro !

Ce matin où le mistral se calme un peu pour mieux reprendre souffle, Jean-Claude C* est venu passer un moment dans mon grenier. Avec ce linguiste tout pétillant de sagesse, d’humour et de savoir on ne s’ennuie jamais. Je venais d’apporter quelques retouches au texte que j’ai écrit sur Jean Duvignaud et c’est d’abord de lui qu’il fut question, de Jeannot comme on l’appelait du temps de Clara Malraux. Et parce que j’évoquais la ressemblance de Duvignaud avec le Montaigne représenté par Paul Landowski, rue des Écoles, on vint aux Essais. Et à la relation de leur auteur avec Mlle de Gournay qu’il disait “aimer beaucoup plus que paternellement” malgré une différence d’âge de plus de trente ans. Nous allions, Jean-Claude et moi, “à sauts et à gambades”, pour le plaisir, et nous fîmes un bond du côté de Louise Labé qui, selon un livre de Mireille Huchon paru en 2006, serait une créature inventée par un clan de poètes dont faisaient partie Maurice Scève et Olivier de Magny. Aussitôt m’est revenue en mémoire la fable que, par vengeance contre un organisateur de mauvaise foi, j’avais racontée à Montréal devant le public qu’il avait assemblé, à savoir que Nina Berberova était une romancière inventée dont j’avais écrit tous les livres. J’en avais même fait un épisode du Bonheur de l’imposture. Avec Jean-Claude il fut encore question de corrélations entre ethnologie et linguistique et à la fin, sans honte ni gêne, de la prostate des gens de notre âge.

La profusion des images et des commentaires dans le long documentaire de Paul Jenkins que diffusait Arte ce soir, 1917, la révolution russe, nous a par moments plongés dans la confusion. À peine avait-on le temps de découvrir un aspect ignoré ou mal connu de ce terrible enchaînement et déjà déferlait le suivant. Mais il est apparu une fois de plus que d’abominables créatures s’accouplant aux révolutions les font accoucher de la Terreur et renoncer à leurs idéaux les plus nobles.

Demain Paris, et cette fois je n’emporterai pas d’ordinateur. Je vais pour trois jours rendre à la plume et au cahier de papier les rôles que le clavier et l’écran leur ont pris.

10 novembre – Jeudi matin, au moment où, avec de nombreux autres voyageurs, nous regardions notre TGV entrer en gare d’Avignon, le mistral, pris d’une fureur criminelle, tenta de nous précipiter tous sur la voie par une rafale d’une soudaine et extrême violence. Aujourd’hui, samedi, alors que nous quittions la gare pour retrouver notre voiture, il a remis ça, ce voyou, et si fort que, dans une allée du parking, immobilisé, le souffle coupé, j’eus l’impression d’avoir été cryogénisé.
Autre et plus étrange symétrie… À l’aller, je me remettais à peine de l’émotion que m’avait donnée le mistral quand j’ai commencé à recevoir une série de messages me demandant pourquoi mes carnets n’étaient plus accessibles. À peine, aujourd’hui, venions-nous de regagner le mas et, sur mon écran, j’en trouvais une autre série pour m’avertir que l’accès venait d’être rétabli. Caprice ou vengeance ? Il arrive que l’un de nos chats se conduise de cette manière, disparaissant au moment de notre départ et reparaissant au retour avec des airs de Pomponnette. Difficile d’imaginer que l’informatique ait de ces caprices. Mais pas difficile de se représenter les tumultes, sinon les cataclysmes, que pourrait provoquer un jour “la” grande panne électronique.

Paris, c’est parfois une épreuve, mais à un moment ou l’autre, c’est toujours une fête. En quarante-huit heures, nous avons eu trois rencontres, deux films et une petite cérémonie à laquelle nous tenions, Christine et moi, devant un plateau d’huîtres chez Vagenende.
Dans l’ordre des rencontres, il y eut Nicolas Gessner, ce réalisateur et scénariste, fasciné par le langage autant que par l’image, qui m’entretint d’une thèse, jadis soutenue à Zürich, sur l’inaccessibilité de la parole, du long entretien qu’il eut à ce sujet avec Beckett et de la comparaison qu’il fit avec Proust. D’une conversation de cette sorte avec lui, qui est par ailleurs aussi féru que moi des coïncidences, je sors toujours ravigoté.
L’autre rencontre fut avec Anca Visdei que je n’avais plus vue depuis près d’un quart de siècle et qui, pour donner un tour à nos retrouvailles, s’est amenée, rue Rollin, coiffée d’un bonnet estonien qui lui avait valu, disait-elle, d’être en rue prise par des enfants pour une sorte de Père Noël. En vérité, il y a quelques mois déjà que nous avons repris contact, et c’était, par courriel, à propos d’un roman épistolaire qu’elle m’avait proposé, que j’aime beaucoup, que je publierai en mai et dont je voulais, avec commentaires, lui remettre le manuscrit sur lequel j’avais porté d’ultimes questions. Christine, qui vit immergée dans ses traductions et avait choisi d’en sortir un instant, venait de lire le roman d’Anca. Le plaisir qu’elle y avait pris n’a pas été pour rien dans celui que nous ont donné les deux heures que nous avons passées ensemble.
La troisième rencontre avait, en vérité, justifié le voyage. C’était la séance d’hommage à Jean Duvignaud à la Maison des Cultures du Monde. Christine et moi, nous sommés allés de la Contrescarpe au boulevard Raspail à petits pas, avec de fréquents arrêts dans le Jardin du Luxembourg où le soleil donnait à l’automne une splendeur digne des Médicis. Nous avions le temps, le programme que j’avais me convoquait à 17 heures. J’ai l’habitude, parfois fâcheuse, d’être toujours en avance. Nous étions à 16 h 30 à la Maison des Cultures du Monde. J’appris alors que le programme avait été avancé d’une heure. Pour ma fureur et ma honte, par un couloir obscur je fus en hâte amené sur la scène où, devant une salle comble, Edgar Morin parlait en termes fraternels de son ami Duvignaud et de leur équipée intellectuelle. Jean Malaurie suivit qui fit reproche à quelques éditeurs et à un certain “milieu” d’avoir abandonné Duvignaud qui était, disait-il, un observateur de génie et aussi le plus généreux de tous, faisant don de ses idées à sauts et à gambades. Mon tour vint. Encore sous le coup de la surprise provoquée par la modification du programme et furieux d’un retard qui avait dû paraître désinvolte, je laissai par deux fois des feuillets m’échapper des mains car il n’y avait ni table pour les poser ni support pour le micro qu’il fallait tenir à la main. Je crois, que, de Nalliers où il repose en Vendée, s’il me voyait, Jean devait sourire car il aimait que le désordre fît justice à l’ordre. Paraphrasant l’un des siens, j’avais intitulé mon propos : “Le don du rien, la meilleure part de l’homme”. À l’épaisseur soudaine du silence j’eus l’impression de toucher ce public, peu visible dans l’obscurité, au moment où je disais que Jean, s’il était fascinant quand il s’improvisait guide ou mentor, était aussi séducteur, et savait à quel point le langage peut, par ses circonvolutions, déployer les paysages. Ajoutant que cet homme, qui avait une mémoire d’encyclopédiste et un talent de conteur, qui allait dans la conversation comme il allait dans l’écriture, avec la fluide intrépidité de son intelligence et la circonspection du philosophe, avec la curiosité de l’ethnologue et clignant de l’œil en sociologue, m’avait fait visiter un monde, des mondes, le sien.

Oui, on peut toujours verser du riz dans un sac de pommes et il y eut, dans les interstices de ce si petit séjour, assez de place pour deux films. Le premier, une version réparée du Vaisseau fantôme de Michael Curtiz (1941) où le ton, le jeu des acteurs que domine de haut Edward G. Robinson, et même le format presque carré de l’image et ses tons gris et bistre, composent un de ces bons vieux récits dont Jack London avait le secret. Le second fut Le rêve de Cassandre, le tout dernier Woody Allen. Et là, je demande à revoir car, ou il est vrai comme disent maints critiques, que c’est tout simplement un raté, ou quelque chose m’a échappé que la fatigue m’a empêché de voir. L’incomplétude chronique des personnages de Woody Allen, loin d’apparaître avec l’ironie de la dérision, m’a semblé cette fois marquée par l’ennui. Je garde l’espoir d’un repêchage car Christine a été moins déçue que moi.

11 novembre – À la fin d’octobre, nous avions regardé sur TCM l’étrange film de Spike Jonze, Adaptation, dont, pris en traître par le sommeil, j’avais loupé une bonne partie. Mais, pris aussi par ce que j’en avais vu, je m’étais juré de trouver le DVD. L’ai trouvé, l’avons regardé hier soir avec Etienne. Ah, la douce jubilation qui m’est venue de cette satire allégorique des obsessions hollywoodiennes du scénario ! Il avait de quoi me plaire, ce film, car ici aussi, comme je le crois dans ma vie, tout va par deux : Nicolas Cage lancé dans un double rôle de jumeaux imaginé par Charlie et Donald Kaufman qui, jumeaux, le sont aussi, Chris Cooper en marginal de la drogue et trafiquant d’orchidées, Meryl Streep en romancière à succès et femme au passé trouble. Mais il y a peut-être une métaphore qui permet de donner au film lui-même un double sens… Il pourrait bien être question ici, en effet, de l’écriture considérée comme une arme de guerre que l’on charge de phrases dévastatrices pour chasser le gros gibier, gogos et poires.

Personne encore ne m’a dit qu’il est tout de même étrange que j’évoque ici plus souvent les films que j’ai vus que les livres que j’ai lus. Pourtant je passe des heures à lire. Mais j’en lis beaucoup sur manuscrit et ne peux donc en parler encore sinon par allusions, et puis j’en lis d’autres dont je connais les auteurs et sais ainsi que les mots peuvent être étincelles boutant le feu à la garrigue des sentiments…

Je ne sais quels relents de Paris combinés aux impressions d’Adaptation, m’ont valu cette nuit une vaste insomnie. Pour ne pas m’énerver je me suis branché sur France Culture. Putain… je suis tombé dans la mare d’une “nuit spéciale Sacha Guitry”. Il commençait pourtant à me gonfler, celui-là, on n’en a que trop parlé pour le cinquantenaire de sa mort. Mais à part cela, il n’y avait que tintamarre ou bouffonneries sans esprit. Dans le noir j’ai donc écouté in extenso, dits par d’excellentes voix, Françoise, Le mot de Cambronne et Jean de La Fontaine. Je n’en avais aucun souvenir et sans doute n’en garderai-je aucun. Sinon de cette virtuosité de langue dont Guitry a une haute pratique masturbatoire.

Comme s’il voulait faire oublier ses violences récentes, le mistral fait le bellâtre ce matin. Histoire de nous dire, habitude de bourreau, qu’il ne nous veut aucun mal, alors que nous sommes prévenus de mauvais coups qu’il nous prépare pour l’après-midi.

Qu’importe. Cet après-midi, festival Actes Sud dans Cosmopolitaine, l’émission de Paula Jacques à l’antenne de France Inter. D’abord un entretien fascinant avec Bahiyyih Nakhjavani qui, de sa petite voix où l’anglais fait parfois vaciller le français, exposait comment, dans La femme qui lisait trop, elle s’était employée à compléter avec la fiction l’histoire véritable d’une héroïne dont l’intégrisme religieux et le despotisme politique voulurent en Iran que l’existence même fût oubliée. Une femme qui, par la foi et le talent de Bahiyyih, participe désormais de la longue histoire de l’émancipation féminine. Plaisir d’entendre à cette occasion l’éloge de la traductrice. Christine.
Et puis Paul Auster qui, pour la sortie de son film, La vie intérieure de Martin Frost, était interrogé de manière serrée sur la place qu’il occupe lui-même dans son œuvre. Dans ce français légèrement râpeux qu’il pratique à merveille, il a fort adroitement déjoué le piège à égotisme qu’on lui tendait. Rien donc qu’on ne sût déjà, sinon qu’il souligna qu’il allait vers le cinéma, non comme tant qui vont à Hollywood chercher la chance et l’argent, mais pour le plaisir qu’il trouve à écrire en images. Et quand on l’interrogea sur la place de l’écrivain dans la société américaine, il répondit qu’aux Etats-Unis les écrivains sont dans les marges et que la littérature y est invisible. Il ne voulait pas confondre roman et pamphlet mais il ajouta qu’il faudrait des années pour surmonter les désastres advenus, la guerre en premier, avec le long règne de Bush. Pour terminer on entendit Sophie Auster chanter a capella comme dans le film.

12 novembre – Entre Los Angeles puis le Portugal dont elle revient et New York où elle repart, Françoise est venue dîner hier soir en compagnie de Jean-Paul et d’Antoine. Ce fut une soirée brève au cours de laquelle le jeune Antoine qui revenait, lui, du Canada, me fit d’étranges confidences tandis que moi je rendais compte à Françoise d’un manuscrit très controversé que je venais de lire avec une allègre passion…
Après leur départ, j’ai consulté la liste des films visibles ce soir-là et je suis tombé sur le nom de Susan Sarandon. Je ne sais plus quand ni où ni dans quoi je la vis pour la première fois à l’écran, mais en revanche je me souviens qu’à l’époque où je l’admirais dans l’inoubliable Thelma et Louise de Ridley Scott, elle était déjà de celles dont je cherchais à deviner, derrière ou sous le rôle, la manière d’être présente au monde. Si j’avais été l’un de ces adolescents hantés par la femme plus âgée qui enseigne comment ne pas décevoir de plus jeunes, j’aurais sans doute épinglé sa photo dans ma chambre et voué une jalousie inavouée à Louis Malle et à Tim Robbins qui avaient été ses maris. Voilà pourquoi hier soir, ayant repéré dans le programme des chaînes cinéma qu’il y avait un film, White Palace, dont je n’avais jamais entendu parler, dont on ne disait ni bien ni mal, qui exploitait le thème de la fièvre d’aimer (titre français du film) dans les relations d’une femme mûre de condition modeste, elle, Susan Sarandon, avec un jeune battant, James Spader, je n’ai pas hésité. Le film n’est pas exceptionnel, tant s’en faut, mais elle, oui. Et, avec sa sensualité immanente et sa splendeur automnale, elle m’a renvoyé à des éblouissements que je conserve comme de précieuses preuves de vie. Je me suis souvenu plus tard que le roman de Glenn Savan dont le film est adpaté avait été publié en 1992 par Actes Sud.

Reçu aujourd’hui, merveilleux cadeau de mon ami et confrère académicien, André Goosse, la quatorzième et toute nouvelle édition du Bon usage de Maurice Grevisse dont il est le co-auteur et continuateur. De tous les outils de langue, ce Bon usage est pour moi, depuis plus d’un demi-siècle, le plus précieux. Il donne accès à la sagesse grammaticale.

Cet après-midi, reçu la visite d’Emmanuelle S* et de Jean E*, écrivain et photographe, qui venaient m’interviewer. Ils avaient un enregistreur, dernier cri de la miniaturisation… qui est tombé en panne. Du coup, l’interview a pris le tour d’un entretien qui fut plein d’agrément. Vint à la fin la question du pessimisme que peuvent inspirer l’état de la planète et la puissance ou le mépris de ceux qui la maltraitent. Je sentais venir l’inéluctable à-quoi-bon-dès-lors ? Ils étaient jeunes et beaux, mes deux visiteurs. Vous savez que vous mourrez un jour, leur ai-je dit, et ça ne vous empêche pas de savourer la vie. En vieux prof, je leur ai rappelé qu’il fallait enrichir par nos accomplissements ce que nous avions reçu au départ et en faire ainsi l’héritage de ceux qui nous suivront… Quoi qu’il arrive.

13 novembre – Avec le souvenir que Susan Sarandon m’avait laissé la veille dans White Palace, je n’ai pas résisté hier soir au désir de la revoir dans Thelma et Louise. Et je ne fus pas déçu. Mais je me suis rendu compte que, pour l’essentiel, ce qui m’attirait en premier chez elle c’était la manière souveraine de disposer de son âge, et même de le disposer pour en montrer la féerie.

Ce matin, très tôt, Arles comme chaque mardi. Chez Actes Sud, avec les premiers arrivants, j’ai parlé des feuilles de platane qui sont passées du roux au brun mais, si recroquevillées qu’elles soient, ne tombent pas encore, comme si elles attendaient le signal d’un premier gel. Et, bien entendu car maintenant tout le monde en parle, du mistral, cet aboyeur qui ne démord pas. Jadis, faisais-je remarquer, nous avions par intermittence deux, trois, six jours de mistral. Aujourd’hui, harcelés continûment par lui, nous avons par intermittence deux, trois ou six jours sans. À mon habitude, j’avais laissée ouverte la porte de mon ancien bureau de gouverneur, devenu salon de palabres, et j’eus ainsi quelques visites et de bonnes conversations. De celles au fil desquelles soudain viennent une vision nouvelle, un mirage, une idée. Nous discutions de l’avenir du livre. Et soudain j’entrevis que, par la dérive marchande, l’activité éditoriale connaîtrait tôt ou tard une scission comme celle qui menace en ce moment la pauvre Belgique. La comparaison s’arrête là. Ce que j’entrevoyais et qui fit débat, c’est qu’une fonction particulière devrait être instituée qui éviterait aux écrivains, ceux dont les livres ont véritablement du sens, d’être confondus avec les autres et d’être emportés par des marées qui ne laissent que bois mort sur les plages. Nous nous sommes séparés avec, sur les bras, plus de questions que de réponses. C’est bien normal.

Manière de me faire savoir qu’elle y est bien arrivée, Françoise m’envoie de New York, par son téléphone à tout faire, trois photos qu’elle vient de prendre où l’on voit ses compagnons de voyage en conversation avec Frank Gehry, l’architecte du musée Guggenheim de Bilbao. Et ça, juste comme je venais de lire sur le site de Bridget le récit de son émerveillement quand, jadis, son grand-père l’emmenait dans la chambre noire pour assiter à la “révélation” des photos sur plaques qu’il venait de prendre avec soin et lenteur. Et qui, après cela, m’empêchera de croire que, dans peu d’années, un livre écrit à New York, et peut-être même traduit en cours de route, arrivera tout composé sur le petit écran d’un lecteur arlésien en moins de temps qu’il n’en faudrait à l’encre pour sécher si on l’utilisait encore ? Je crois au progrès technique. Mais je suis moins sûr pour les idées.

14 novembre – Quand ils disent d’un fourbe ou d’un faux jeton que c’est un double bind, les usagers du franglais cèdent au mimétisme imprudent qui est à l’origine de bien des dérives dans l’usage des langues. Reste que je fus, hier et par hasard, instruit d’un cas devant lequel les mots double bind me vinrent spontanément aux lèvres comme s’il n’en était pas de plus forts pour la circonstance. Et le soir j’en étais encore si troublé que j’ai souhaité voir un film assez léger pour m’emmener ailleurs. Ça tombait à pic… Ciné Star proposait The Fabulous Baker Boys dont quelques scènes avec Michelle Pfeiffer et Jeff Bridges me restaient très présentes. Je les ai retrouvées avec plaisir et parfois même un peu plus. En particulier celle où, un soir de nouvel an dans un grand hôtel, alors que Jack est au clavier, Susie pour chanter se vautre sur le piano et lentement s’y contorsionne, telle une panthère amoureuse. C’est très fort, sauf à penser que le double bind m’a mis la tête à l’envers et la libido en pagaille.
Et sans doute était-ce le cas puisque dans la nuit je me suis encore payé une belle insomnie au cours de laquelle, sur France Culture, j’ai entendu Antoinette Spaak expliquer avec intelligence et mesure le drame politique et le mélodrame linguistique de la Belgique. J’avoue que ça me paraît encore plus complexe que je ne l’imaginais. Ainsi quand il s’agit de faire une indispensable distinction entre question et problème. La question scolaire, le problème des Fourons… N’inversons pas, nous aurions tout faux. Son oncle, Charles Spaak, était un fameux scénariste, a rappelé l’intervieweur. Quel titre choisirait-elle pour décrire la situation de la Belgique ? Je crois me souvenir qu’il lui a proposé La kermesse héroïque, La grande illusion et La belle équipe. Antoinette Spaak s’est prudemment défaussée.

C’est en la subissant parfois comme auteur que j’ai compris la difficulté qu’il m’arrivait d’imposer, en éditeur, à des écrivains que je publie. Musicatreize m’a demandé hier de leur fournir dans le plus bref délai, à l’usage de la presse, une “note d’intention” sur L’enterrement de Mozart. Il fallait faire vite et bref. “Telle est la mésaventure d’un homme qui, passant rue de Lille à Paris, aperçoit dans une vitrine la gravure de ses rêves, L’enterrement de Mozart, ai-je donc écrit ce matin. Après être entré dans la boutique, il est contraint d’entendre divaguer le vieillard qui possède l’image et l’exhibe pour attirer dans son antre des inconnus auxquels il raconte la disparition d’Aristide, un chien philosophe qui lui tint longtemps compagnie. Dans cette mésaventure vécue, ai-je ajouté, j’aimais les artifices du faux se mêlant au vraisemblable. Mozart n’eut pas d’enterrement, il fut jeté à la fosse commune, la gravure est connue sous le titre Le convoi du pauvre, et c’est Beethoven qui l’aurait baptisée L’enterrement de Mozart. Quant à Aristide, le cabot philosophe, il est manifestement inspiré par le souvenir de Medji, le chien de Sophie, dans Le journal d’un fou de Gogol que j’ai porté jadis à la scène. J’ai donc vu là une métaphore de notre époque où, par images et clameurs, de multiples impostures et injonctions envahissent notre imaginaire. Et je songeais à en faire une dramatique pour la radio quand une revue me demanda une nouvelle pour un recueil collectif. De L’enterrement de Mozart je fis un conte baroque. Et c’est à ce conte que je revins quand Bruno Mantovani et Roland Hayrabedian pour Musicatreize me demandèrent si j’avais un sujet à leur proposer. J’ai longuement écouté la musique de Bruno où la voix humaine se mêle malicieusement à celles des instruments, et j'avais l'impression de palper les étoffes qui habilleraient les mots que je disposerais dans un nouveau texte. J’ai donc récrit le conte baroque en le métamorphosant par un dialogue multiple, syncopé, parfois même bouffon, dont Bruno Mantovani pourrait se servir comme de séquences ou syntagmes sonores dans le jeu acrobatique des voix et des instruments.”

15 novembre – Notre cher pédiatre nous a vaccinés hier contre la grippe. Je me suis réveillé très tôt ce matin avec le bras douloureux, et dans l’obscurité j’ai commencé à réfléchir aux visites du jour, puis aux textes que j’allais écrire. J’ai alors senti la nécessité d’établir dans mes phrases des parenthèses qui seraient comme barrages contre le mistral qui tente parfois de les démanteler. (Un mistral dont, sans rire, on nous a promis pour aujourd’hui des assauts redoutables.)
Quand, plus tard, sur internet (c’est décidé, j’écrirai désormais internet avec une minuscule, comme téléphone ou radio), j’ai découvert la bonne bouille de Mike Leigh avec sa barbe, son bonnet de laine et son foulard, j’ai deviné (ou cru percevoir) la complicité qui l’avait lié à Imelda Staunton (la nurse de Viola De Lesseps dans Shakespeare in Love) pour le tournage de Vera Drake où elle tient le rôle titre. Vera Drake est un film que j’avais repéré (mystérieux parfum de quelques mots dans les entrefilets des programmes) mais que pas un de mes livres sur le cinéma ne mentionnait. Ce film, Christine, Étienne et moi, nous l’avons regardé hier soir en apnée (une apnée de deux heures) et ensuite nous sommes restés muets dans l’obscurité. Vera Drake serait une femme ordinaire de la classe ouvrière anglaise si le besoin qu’elle a de secourir ne la précipitait en prison pour une affaire d’avortement que l’on tenait alors pour criminelle. Sans le minutieux talent d’Imelda Staunton et l’intelligence du regard de Mike Leigh, un tel argument n’eût fait qu’un mélodrame farci de bonne compassion. Revenus au monde présent (grèves, vents et rodomontades) nous avons fini par nous dire que nous venions de voir une intime démonstration de désespoir. (De celles qui sont vouées à l’indifférence et condamnées au silence par la peur qu’intuitivement elles inspirent.)

La presse locale revient aujourd’hui sur les aménagements entrepris ou anticipés dans cette partie des Alyscamps qui fut jadis, à l’instigation de Lamartine, attribuée au PLM et n’est plus qu’une friche industrielle. On dépense des sommes considérables pour couvrir d’une toiture lumineuse un ancien atelier SNCF où se passeront des “choses” encore indéfinies. Je sais que la sagesse ancienne de la Chine recommande de commencer la maison par le toit. Encore faudrait-il comprendre ce que cela veut dire. C’est très tendance, aujourd’hui, l’urbanisme qui place le fond sous l’autorité de la forme et ne pense pas à la difficulté de recruter des alpinistes pour nettoyer des vitrages inaccessibles. Avec tristesse je vois frétiller de plaisir, parce qu’ils se prennent pour des bâtisseurs, des gens qui avaient opposé leur puissante incrédulité au projet que j’avais formulé, voici une vingtaine d’années, d’établir là, dans les Ateliers SNCF réhabilités, et par une coopération internationale, une université des universités où professeurs et étudiants de toutes origines auraient pu échanger leurs savoirs et leurs formations. À la charnière méditerranéenne où se joue notre avenir. Mais aujourd’hui une équipe d’Arlésiens (presque tous d’adoption) revient de New York avec de nouveaux plans, de nouvelles idées, ils vont peut-être réussir où j’avais échoué. Il est vrai que les temps ont changé, et que ma vieille utopie est sans doute à fourrer dans les caves ou greniers de la mémoire. L’heure est à l’instigation plus qu’à l’enseignement.

16 novembre – Hier, après ses cours, Allégretto est venue déjeuner pour me parler du Démon de la cuisinière et de Sénomagus où se déroulent ses contes cruels. Il fut question de la neige qui menace, qu’elle aime et que moi je déteste autant que le mistral, puis d’autres paysages qui réveillèrent en moi les vertiges de la cartographie.
Ce fut ensuite le tour de Régine qui vint dîner et m’apporta les 300 pages des Déchirements, un jeu d’épreuves qu’il me faudra relire avec la crainte de découvrir que n’ai pas écrit ce que je croyais avoir écrit. Hallucination passagère à laquelle est soumis, je l’ai constaté dans ma carrière d’éditeur, tout romancier auquel on demande une signature pour bon à tirer. Instant critique du ne varietur.

À chaque changement de saison, quand ce n’est pas à l’occasion de ses voyages, Yves P* m’envoie de sa région mosane des photos pareilles à des gravures anciennes, séduisantes comme les récits qu’il relit au coin du feu et dont il m’entretient. Sa correspondance est virgilienne et elle me renvoie au temps où la pensée, elle aussi, avait saisons, silences, prudences et parfois d’intrépides éclosions.

Le philosophe Pierre Gautier qui, avec quelques amis, a ouvert en ligne un Abécédaire des sociétés modernes m’avait demandé de lui fournir une contribution sous le titre E comme Édition. Je l’ai envoyée aujourd’hui, et j’y souligne que, vieille industrie pratiquée de longue date par les imprimeurs, les libraires et les auteurs eux-mêmes, l’édition n’est pas vieille dans la forme que nous lui connaissons puisqu’elle s’est fixée à l’époque du romantisme. Et elle est maintenant, ai-je souligné, à la veille de connaître de nouvelles transformations à l’occasion desquelles on ferait bien de se souvenir qu’écrire des livres, en faire, en vendre, ce n’est pas la même chose. Pas plus que soutenir l’intelligence et le talent ne peut se confondre avec l’exploitation de la bêtise. (Je me répète mais c'est nécessaire.)

17 novembre – Hier soir, j’avais invité Christine et Étienne à revoir avec moi Monsieur Arkadin ou Confidential Report que certains donnent pour le “sommet” dans l’œuvre de Welles et affublent de trois et même quatre étoiles. C’est ridicule, ça n’arrive pas à la cheville de Citizen Kane. En tout cas, je n’ai pas tenu plus d’une heure, les autres non plus. La prétention y est insupportable, parfois même grotesque comme dans la scène du bal masqué qui, si goyesque qu'elle se veuille, n’est qu’une foire aux masques et cotillons. J’ai regagné mon grenier où j’ai été emporté par d’autres tourbillons.

Ce matin, entre six et sept, au réveil, nouveau rendez-vous avec les coïncidences. Dans le noir j’avais enfoncé la touche préréglée sur France Culture et je suis tombé sur une émission consacrée à Clara Malraux. Or il était à ce moment-là question de la liaison qu’elle avait eue avec Jean Duvignaud bien qu’elle fût de presque vingt-cinq ans son aînée. Clara Malraux vint un jour au mas prendre le thé sous le platane. C’était en compagnie de Christiane Baroche, et je me souviens que je dévorais des yeux la vieille dame avec laquelle j’aurais voulu me trouver seul car elle avait été la compagne de l’homme dont elle avait gardé le nom et dont j’avais lu tous les livres. Mais ce jour-là elle n’en dit pas un mot, elle n’en eut que pour Florence, sa fille. Florence, ai-je appris ce matin, qui lui aurait recommandé de relire les Confessions de Jean-Jacques Rousseau avec lesquelles Clara est morte paisiblement (dit-on) au Moulin d’Andé en 1982.

Jules est venu déjeuner et il est reparti avec Étienne. Soudain, nous sommes seuls au mas et il n’y a presque plus de vent. Sans controverses et sans mistral qu’allons-nous devenir ? Tu as des épreuves à corriger, me grogne à l’oreille mon fichu doppelgänger, montre un peu de cran, relis tes épreuves, et puis tu reprendras tes élucubrations sur la liberté. Il est vrai que, cette nuit ou une autre, je ne sais plus, j’ai entendu parler des multiples espèces de la liberté, la contingente, la contraignante, l’intolérante, l’inconsciente, l’imaginaire, l’impertinente, la folle et même la servile que dénonçait La Boétie... En attendant que j’en parle moi-même. Devant des sages dont je ne suis pas certain qu’ils le soient.
Je me suis parfois amusé à prétendre que tout allait chez moi par deux. Français mais né belge, marié deux fois en moins de deux, écrivain et éditeur, aimant d’un même élan femmes et livres, maîtres et amis, rêve et fiction, mots et silence, musique et théâtre, lumière et ombre, allant même jusqu’à penser que deux tu l’auras valaient mieux qu’un tiens, et affirmant qu’à tout cela, j’avais réfléchi plutôt deux fois qu’une… La première fois que je l’ai écrit, c’était pour le préambule d’un film que m’avait consacré Marie Mandy. Mais, soudain, ce système binaire s’effondre parce qu’une impulsion venue des profondeurs me décide à congédier l’affreux doppelgänger et, avec lui, toutes ces fariboles. Du fond de ma mémoire, j’en appelle à saint Augustin quand il parle du temps… “Si on ne me demande pas ce que c’est, je le sais, dit-il. Si on me le demande, je ne sais plus.” C’est bien ça, je ne sais plus, et le reconnaître est peut-être la manière la plus naturelle de la liberté…

Petite fête improvisée, ce soir, peut-être – mais ce fut sans se l’avouer – pour ne plus ressentir la solitude soudaine et pour faire la nique au mistral revenu avec une voix enrouée. Christine avait préparé un plat de crêpes que nous avons garnies, les unes d’un fromage blond des Alpes, les autres de jambon peut-être d’Aoste, d’autres encore aux sucres et confitures. Et avec ça le petit vin gaillard du Gourgonnier. Puis moi, avec les idées que j’avais dans la tête, j’ai proposé de revoir le film qui fit la gloire de Julia Roberts, Pretty Woman, une comédie somme toute banale dont l’allégresse narrative et le charme sensuel en dix-sept ans n’ont pas pris une ride.

18 novembre – Il paraît que ce fut un dimanche froid, ensoleillé, sans mistral. Cela m’a échappé car tout le clair de la journée, je l’ai passé à relire le premier jeu d’épreuves des Déchirements. Sans avoir envie de rien chambarder. Parfois même j’ai eu l’impression de découvrir le texte alors qu’il n’en est pas une page que je n’aie plusieurs fois récrite. Voilà qui me donne liberté de rouvrir dès demain les portes de La garde-robe de la Liberté.

Ce soir, le souper dominical fut vite expédié. Ça nous arrangeait. Nous avions décidé de voir Mon petit doigt m’a dit, un film de Pascal Thomas adapté d’un roman d’Agatha Christie, By the Pricking of my Thumbs, que Christine avait lu et dont elle avait un bon souvenir. Un polar me convenait, j’avais besoin d’échapper au tourbillon dans lequel m’avait laissé la lecture des épreuves, et puis j’espérais une heureuse surprise comme parfois le cinéma français nous en réserve. J’abandonne rarement un film qui me déçoit car je crains toujours de manquer le moment où je pourrais m’y attacher mais, cette fois, après trois quarts d’heure d’exaspération je suis remonté dans mon grenier avec la certitude que si j’étais ayant droit d’Agatha Christie je me serais indigné. À trop vouloir en faire, à mélanger des souvenirs du muet et du fantastique avec des allusions surréalistes, à forcer le jeu des acteurs au point de les bouter hors du champ de leur habituel talent, la promesse du film s’est effondrée dans une médiocrité que les paysages de Savoie n’ont pas réussi à masquer.

19 novembre – Pourquoi n’a-t-on pas suivi Escarpit quand, jadis, il suggérait que l’on adopte le mot publieur qui permettrait d’avoir en français la sage distinction que les anglo-saxons respectent avec editor et publisher ? La confusion entre passeurs et marchands eût sans doute été moins présente qu’elle ne l’est aujourd’hui.

A-t-on jamais vu un quotidien national faire paraître en blanc la moitié de sa première page avec, au centre, une petite annonce ainsi rédigée : “CHERCHE Homme/Femme d’Etat bilingue. Pour mettre fin à situation sans issue. Ecrire à bur. journal qui transmettra”...? C’est pourtant ce qu’à fait Le (très sérieux) Soir du 16 novembre. Dans la cathédrale de Bruges on peut voir un tableau de Dirk Bouts, Le martyre de saint Hippolyte. Il en est question dans mon prochain roman, mais hic et nunc, c’est à la Belgique que son écartèlement me fait penser.

Quelle satisfaction de revoir ce soir, après je ne sais combien de décennies, l’immense Greta Garbo en Reine Christine dans le vieux film (1933) de Mamoulian (et de William Daniels à la caméra). Ce film me paraît l’un des plus admirables portraits de femme amoureuse qu’on ait pu voir dans l’histoire du cinéma. Par la photographie et les gros plans de la reine, on sent toute la puissance du muet qui venait de disparaître et toute la sensualité que les images devaient et pouvaient exprimer en l’absence des mots. Et que la rauque voix de Garbo amplifie à merveille.

20 novembre – J’avais, ce mardi matin chez Actes Sud, un carnet de rendez-vous plein comme si j’allais chaque semaine y exercer la psychanalyse. Dieu m’en garde. Mais par les conversations que j’y ai, je tente de voir ce qui s’érode et de comprendre ce qui émerge. Je suis rentré à temps pour accueillir Catherine Mézan qui venait déjeuner au mas. Ainsi ai-je pu lui donner quelques informations sur le cheminement d’Un pianiste vu de dos, son roman dont la sortie est prévue pour mars. Je n’y avais d’abord pas pensé mais, au fait, le printemps est une juste saison pour cette belle topologie du désir.
Après son départ, je me suis mis à écrire. Et vers cinq heures un appel téléphonique a interrompu le sommeil dans lequel j’étais tombé, nez sur le clavier. Descendu pour prendre le thé, c’est en remontant que j’ai pris conscience de l’extrême chaleur qui régnait dans mon antre et devait être la cause de mon endormissement. J’ai porté la main sur un radiateur, on aurait pu y cuire un œuf. La chaudière était tombée en panne, hier, et le technicien venu pour la remettre en train l’avait poussée à fond. J’ai soudain pensé qu’il avait oublié de la réduire. Exact. Christine s’est empressée de la régler. Par la fenêtre ouverte, avec le vent du sud ou de l’ouest, la vie est revenue…

Ce soir, retour en Arles car c’était le dernier jour où passait au cinéma La vie intérieure de Martin Frost dont nous avions manqué la sortie à Paris. Comment en juger quand on connaît depuis si longtemps l’histoire et même le scénario dont j’ai vécu ici, au jour le jour, la traduction par Christine ? Très étrange impression de n’être pas allé voir un film de Paul Auster mais d’avoir pénétré dans un de ses livres où le conte de fée (il se réclame lui-même de ce modèle narratif) aurait été accompagné par des illustrations vivantes…

21 novembre – Il a tout l’air de pleuvoir mais il ne pleut pas, le ciel est sale comme une truie élevée dans la boue et curieusement les feuilles mortes ont cessé de tomber. Non, me dis-je, ce n’est pas signe annonciateur de la fin prochaine de la planète mais sans doute l’un de ces cycles dont la brièveté de la vie et notre ignorance philosophique ne nous permettent de saisir ni la cadence ni la juste mesure. En même temps je me prends en flagrant délit d’errance. Ignorance philosophique ? Mais je viens d’apprendre qu’ont eu beau succès les Journées d’Averroès à Marseille et un Festival bruxellois de la philosophie. Mes ruminations viennent peut-être de l’hypertension que m’a découverte hier mon cher pédiatre à qui je me plaignais de mes humeurs. C’est comme moi, me dit Fred, un vieil ami avec qui j’ai fait jadis les quatre cents coups et qui me téléphone du fond de sa retraite pour m’assurer qu’il est toujours de ce monde. Et mon agenda lui-même s’en mêle avec la citation qu’il me jette à la figure. Elle est de Giono, dans Un roi sans divertissement : “Le ventre que le procureur repoussait d’un coup de cuisse à chacun de ses pas donnait beaucoup de solennité à la promenade.” Sinon que je n’ai pas ce qu’on appelle du ventre, j’aurais pour un peu l’impression que ça me vise…

J’écrivais ce matin à qui m’interrogeait sur la manière de présenter un manuscrit à deux voix. Ce ne sont, disais-je, ni les dispositions typographiques ni les astuces de mise en page qui doivent faire comprendre au lecteur ce qu’il est en train de lire. C’est à l’écriture et non par des didascalies ou par une signalisation que l’on doit comprendre qui parle. Certes, je n’ignore pas les beaux exploits typographiques de Massin pour La cantatrice chauve d’Ionesco ni ceux de Pierre Faucheux pour Les Épiphanies de Pichette, mais c’est très délibérément, dans l’un et l’autre cas, une mise en scène théâtrale du texte. Le vrai sens de l’écriture est dans l’écriture, il n’est pas dans la chorégraphie typographique. Entre l’indifférence qu’avant Hugo on avait pour la ponctuation laissée à la fantaisie des typographes, et les abus de guillemets, italiques, grasses, capitales, lignes en retrait dont certains sont friands aujourd’hui, respectons la coulée du texte dont la phrase, avec son train de mots soigneusement attelés, doit conserver la maîtrise.

Après avoir ratissé les programmes de cinéma pour la soirée, nous avons vu qu’il fallait choisir entre un film que nous avions aimé jadis (i.e. 1992), Un cœur en hiver de Claude Sautet, et un autre, de la même époque, Little Odessa de James Gray, que nous aurions dû repérer, paraît-il, depuis longtemps. Nous avons donc choisi ce dernier et sans doute n’avons-nous pas eu tort car ce quartier juif de New York avec sa communauté russe et ses friches industrielles superbement filmées sous la neige fait une terrible impression. Mais cette histoire de mafiosi et de tueries en série a un arrière-goût de tragédie manquée. Comme Little Odessa finissait avant l’autre, nous avons regardé l’épilogue d’Un cœur en hiver, histoire, cette fois, de nous laisser un arrière-goût de regret.

22 novembre – “Fred, un vieil ami avec qui j’ai fait jadis les quatre cents coups...” Dans cette phrase écrite hier, Anne me dit ce matin avoir lu Freud et non Fred. Ce malicieux lapsus oculi, comme elle l’appelle, m’a mis d’excellente humeur. Mais l’eussé-je écrit tel qu’Anne l’a lu, ce n’eût pas été si grand mensonge. Je ne suis pas près d’oublier le coup du billet de fünfzig schilling que le vieux Sigmund me joua quand je lui rendis visite à Vienne, à la Berggasse, ni les confidences qu’il me fit sur Yvette Guilbert. Toutes choses que j’ai d’ailleurs relatées dans l’épilogue du Bonheur de l’imposture.
Anne joint à son courriel trois strophes d’un poète romand, Jean Cuttat, que j’avais tort de ne pas connaître. Je graverais bien, en effet, le dernier vers de ce poème sur l’une des poutres de mon grenier, tel Montaigne sur celles de sa bibliothèque : “J’ai passé l’âge d’être vieux.”
Parfois ces petits bonheurs ne viennent pas seuls. J’avais envoyé à Catherine Mézan la note de présentation (jadis on appelait ça : prière d’insérer) que j’avais faite pour Un pianiste vu de dos. À son tour elle m’envoie un billet pour me remercier de l’importance que, dans son roman écrit sur le fil du désir, j’accorde à ce qu’elle-même si érotiquement nomme “l’euphorie de la perte”.

Quelques heures de vagabondage passées cet après-midi dans le territoire de Sénomagus, bourg ou village presque imaginaire où Allégretto a installé les personnages de ses récits gourmands. À tant fréquenter les textes en train de s’écrire, les frontières entre fiction et réalité me deviennent parfois invisibles et il m’arrive ainsi de ne plus savoir sur quelle planète je suis. Je me souviens alors de Marguerite Yourcenar répondant à Matthieu Galey qui l’interrogeait sur Alexis : “Il y a là une manière de poser les mains sur les choses, en tâtonnant.”

Nous n’allions pas manquer l’occasion de revoir ce soir Dr Jekyll and Mr Hyde que Rouben Mamoulian avait tourné d’après Stevenson. Mamoulian, le même qui, deux ans plus tard, en 1933, ferait La Reine Christine. Dans Dr Jekyll and Mr Hyde, si expressionnistes soient certaines scènes et l’allusion au caractère faustien de la recherche, c’est déjà la sensualité caressante qu’on avait admirée avec La Reine Christine. Mais ici explorée dans ses deux manifestations, l’amoureuse et la meurtrière. C’est d’une beauté terrifiante.

23 novembre – Ses quatre-vingts balais sous le bras, Béjart s’est tiré hier et sa mort me rappelle l’éblouissante révélation du Sacre du printemps dans l’arène du Cirque royal de Bruxelles en 1960. J’y habitais encore en ce temps-là et j’eus l’impression qu’avec son Ballet du XXe siècle, ce fils de philosophe avait contribué à faire de Bruxelles la capitale européenne qu’elle n’était pas encore. Un jour, en compagnie d’Emmanuelle Riva, j’y ferais la connaissance de Sonia Schoonejans qui sortait de chez Béjart et à qui je confierais, quelques années plus tard, la collection “danse” chez Actes Sud. Car tel est le tricot de l’histoire : dessins inextricables et dessein merveilleusement imprévisible.

Hier et cette nuit, douze heures d’une pluie qui, pendant un moment, fit du jardin un marigot et donna aux oliviers l’allure d’arbres des Everglades. Dans un demi-sommeil j’ai entendu à la radio des voix prétendre que la planète présentait tous les signes d’un imminent cataclysme, comparable à celui qui fit disparaître les dinosaures voici 65 millions d’années. Embrouillé dans mes souvenirs comme je l’étais cette nuit, je me suis promis que je scruterais le ciel pour ne pas rater l’arrivée de l’astéroïde dévastateur… mais en me demandant aussi quel rapport voyaient ces prophètes avec la couche d’ozone et le réchauffement climatique. Peut-être, me suis-je dit en me rendormant, assistons-nous à la naissance de l’une de ces légendes allégoriques où l’on tente par les mots de subvertir la peur surgie de l’ignorance.

À la pluie, le soleil a succédé. Pas eu besoin du mistral. Je me suis remis à fouiner dans la garde-robe de la Liberté. Ça ne pouvait pas rater, j’ai tout repris depuis le début. Et j’ai toujours l’impression de frôler un gouffre. Un pareil sujet est prompt à vous basculer dans la sottise. Me rappeler le mot de Duvignaud : “Ne jamais parler plus haut qu’on ne pense.” Comme j’ai tout de même bien travaillé, me semble-t-il, je me suis offert le plaisir de composer un poème. Mais j’ai eu la curieuse impression qu’il était déjà écrit et que j’étais en train de le recopier de mémoire.

24 novembre – Il faut que je relise Le tour d’écrou d’Henry James, me suis-je dit hier soir. Car le souvenir que j’avais de cette nouvelle ne s’accordait pas avec The Innocents, l’adaptation que Jack Clayton, aidé par Truman Capote, en avait faite voici presque cinquante ans et que nous venions de voir. (Encore un de ces retards que longtemps j’ai cru inavouables et qui ont cessé de me faire honte.) La photographie est certes magnifique et Deborah Kerr ne l’est pas moins, mais le fantastique que d’éminents critiques disent habilement suggéré m’a paru aussi éloigné de l’épouvante promise que de la belle tradition anglaise des histoires inspirées par la magie des vieux manoirs. De surcroît la perdition freudienne de Miss Giddens, que Deborah Kerr tente de faire ressentir par un jeu subtil d’expressions, est bousillée par les hurlements, les éclairs, les portes qui claquent, les fenêtres qu’ouvre la tempête, et tout un attirail de grand guignol dont le noir et blanc, qui va pourtant si bien à l’actrice, exagère les effets. Cette nuit j’ai donc commencé à relire Le tour d’écrou. Mais je me suis heurté à une double difficulté. D’une part je ne pouvais empêcher les images du film de me revenir à chaque épisode de l’histoire et d’autre part j’étais sans cesse heurté par la maladroite prétention de la traduction. Au point où j’en suis arrivé, il me semble que le film de Clayton serait plus fidèle à Henry James que cette traduction s’il était débarrassé des artifices par lesquels il a tenté de provoquer l’épouvante.

Il me restera à le relire, le revoir, l’ajuster, mais j’ai mis aujourd’hui un point final au texte de ma causerie sur La garde-robe de la Liberté. Je crois que tout y est que je voulais y mettre.
Ce soir, après un plat de crêpes comme Christine sait les faire et sait que je les aime, grandes et fines, une dentelle, nous avons revu Victor et Victoria de Blake Edwards, vaudeville débridé, drôle et filmé à la perfection, où Julie Andrews dans le double rôle de Victor et Victoria et Robert Preston dans celui de Toddy jouent avec une telle habileté qu'on se laisse emporter avec bonne humeur et parfois un brin d’inquiétude dans le singulier vertige des apparences. Une femme trouve la gloire en feignant d’être une femme qui serait un homme. Blake Edwards a repris le thème d’un vieux film allemand de Reihhold Schünzel que je serais curieux de voir car il a été tourné la funeste année 1933.

25 novembre – Cette nuit, sur France Culture, il était à nouveau question de Roger Vailland, ce faux hussard qui fut si stalinien qu’il pleura deux fois son idole, à la mort du petit père et quand fut révélée avec ses forfaits la trahison de la cause communiste. Mais l’intérêt n’était pas là, il allait aux textes et j’y referai un tour à la première occasion car j’ai moins le souvenir d’une prose qui méritât pareille adulation que de cyniques extravagances d’un aîné qui plaisait aux jeunes gens de mon âge.

On avait beau n’avoir pas besoin de lui car le ciel après la pluie s’était remis au bleu, le mistral est revenu en douce cette nuit et il soufflait fort ce matin. Il n’a pourtant pas empêché la foule des grands jours de se presser au Méjan pour y prendre le petit déjeuner avant d’entendre Brahms et Schumann interprétés, devant cette salle archicomble, par le Quatuor Prazák et le pianiste Jean-Philippe Collard. À l’époque où j’avais commencé à découvrir et aimer ce qu’on appelait alors la “grande” musique, je m’en souviens, je n’avais pas été séduit par des pièces de Brahms comme ce troisième quatuor à cordes par lequel le concert a commencé. Mais où était donc, me demandais-je ce matin, l’hermétisme dont la réduction, jadis, me semblait difficile et ne m’apportait pas de plaisir ? Il n’y avait plus aujourd’hui qu’une lumineuse et romantique célébration. Le concert a soudain changé de ton quand Jean-Philippe Collard a joué Scènes de la forêt, cette suite de neuf miniatures d’une architecture presque baroque, où le bonheur de composer s’impose plus que le plaisir de décrire. Et si de nature il y était encore question, c’était davantage, me semblait-il, pour y jouer avec les équations du désir que pour célébrer le charme sylvestre. La troisème pièce inscrite au programme fut la plus souveraine. C’était, de Schumann encore, le Quintette en mi bémol majeur. Et quand vint, orageux et sombre, le deuxième mouvement que j’attendais, il fut à la fois plus tumultueux et mieux gouverné que dans mon souvenir.
Et c’est du désir, sans cesse présent ce matin, que nous avons parlé en premier, Jean-Philippe Collard et moi, au cours du déjeuner qui a suivi, chez Françoise et Jean-Paul. Car s’il est un thème sur lequel la musique a plus de pouvoirs et de capacités que le langage ou l’écriture, c’est bien celui-là. Le désir et l’angoissante absence qui le tourmente. Après, il fut encore question de la mémoire, autre passion que j’ai. Collard la disait, chez lui, visuelle, musicale et corporelle, faite de ce qu’il avait appris et déchiffré, de ce qu’il avait assemblé par l’expérience, et de ce dont le corps lui-même, et les mains en particulier, sans appel se souviennent.

Il y eut ce soir un petit souper familial et paisible qui s’est achevé tôt car Françoise avait grand besoin de sommeil. De Corse où elle avait participé au jury d’un festival cinématographique, elle était arrivée ce matin juste à temps pour assister au concert. Restés seuls, nous avons eu envie, Christine et moi, de revoir un Woody Allen vieux de vingt ans, Hannah et ses sœurs. Comme c’est étrange… le temps a recouvert d’un voile bergmanien les aventures conjugales et familiales de ces sœurs-là, et il a donné à l’humour de Woody Allen une saveur amère.

26 novembre – La première chose que j’ai faite ce matin, c’est jeter un coup d’œil au jardin car le mistral a soufflé si fort cette nuit que je craignais de trouver des arbres abattus. Je n’oublierai jamais la tristesse que nous eûmes, voici quelques années, quand nous découvrîmes, un matin, qu’il avait déraciné le mûrier centenaire, dernier du village à rappeler le temps des magnaneries. Ça m’a permis de dire à Marie-Anne qui me racontait au téléphone sa récente équipée dans les Quarantièmes Rugissants : Oui, je vois bien ce que tu veux dire.

Les petits prix littéraires suivent ceux qu’on appelle “grands”. Mais leur mention n’est faite que dans de petites rubriques avec de petits échos. Ces petits prix seront donc sans effet sur les ventes et la notoriété. Il faut avoir la curiosité de chercher qui sont les membres des jurys de ces prix-là pour comprendre qu’ils ne sont en rien moins lettrés ou moins compétents que les autres. Alors à quoi tient que les uns déclenchent ventes et succès, les autres pas, sinon à la réputation qu’ils se sont faite et qu’on leur fait ? Je reviens par force à ma vieille idée : les prix littéraires devraient être étalés tout au long de l’année. L’effervescence littéraire serait ainsi entretenue à feu doux. Utopie de rêveur.

Ce soir, pendant que le mistral enragé continuait de se déchaîner, nous avons regardé un film de Todd Haynes que nous avons failli interrompre, Far from Heaven. Et nous aurions eu tort. On dit ce film inspiré par le style et les idées de Douglas Sirk qui faisait, comme ici, usage des couleurs et des décors pour marquer les oppositions entre les caractères de ses personnages. Peut-être, sans doute, pourquoi pas… Je sais seulement que, très agacé par cette confrontation, dans l’Amérique profonde des années cinquante, entre trois personnages, mari et femme d’un couple qui se défait, lui découvrant son homosexualité et elle, désemparée, cherchant une impossible évasion avec un Noir, et aussi très irrité par tant de symbolique, j’ai fini par être emporté dans l’évocation des voies sans issue où, persécutés par les préjugés de la société américaine, se perdent ces trois désaxés, trois auxquels la merveilleuse Julianne Moore, Dennis Quaid et Dennis Haysbert donnent une vraisemblance d’autant plus troublante que rien ne dit jusqu’où ira leur naufrage dans les préjugés de leur temps. Un film ouvert comme une question à laquelle on sait ne pouvoir répondre.

27 novembre – “En arrivant à Arles, me disait ce matin Metin Arditi, j’ai compris que tu n’exagérais pas en parlant du mistral.” Pour achever de le convaincre, je lui ai montré, dans La Provence que je venais de recevoir, les photos de poids lourds couchés sur la voie rapide par des rafales à plus de 120 km heure.

Il n’est jamais simple de quintessencier un texte, de choisir les fragments pour conserver un style, un rythme, un ton. C’est pourtant ce qu’il m’a fallu faire cet après-midi avec trois mois de ces carnets pour la prochaine livraison de la revue Marginales.

Promis à Olivier Strebelle d’écrire la préface pour le livre qui lui est consacré et qui paraîtra en 2009, après les Jeux Olympiques de Pékin où il aura installé, à l’entrée du site, l’une de plus grandes sculptures qu’il ait réalisées. Je n’ai jamais été indifférent ni à son art ni à sa folie, et j’ai de longues conversations chaque jour avec le Lion en deux volumes, une petite sculpture qu’il a signée et qui me fait face dans mon grenier.

Sept ans avant de tourner The Horse Whisperer, Robert Redford avait réalisé A River Runs Through It (1991) que nous avons regardé ce soir avec l’espoir de découvrir de sublimes paysages. Mais aussi avec des hésitations. Les uns portaient le film aux nues, Jean Tulard, lui, n’avait pas hésité à écrire que c’était un “film écologiste d’un ennui distingué”. Tulard n’avait pas tort et il n’avait pas tout dit. Les paysages étaient beaux, certes, mais j’avais l’impression qu’ils étaient offerts en promotion. Les hommes avaient du caractère, en effet, mais pas d’épaisseur. Quant aux femmes, ou fanées prématurément ou putains, elles étaient sorties de l’adolescence déjà résignées à la servitude. Et la sensualité ? Aux abonnés absents. Mais ce soir je fus seul de mon avis.

28 novembre – Lu ce matin dans Le Soir que le comte Dracula organisait des soirées “don du sang” pour la Croix-Rouge allemande… Toute la raillerie d'un monde dérisoire dans une phrase.

Après avoir arraché cette nuit les dernières feuilles mortes du platane, le mistral s’est tiré. Il faisait ce midi si doux, si calme et si lumineux que nous avons repris, après le déjeuner, le tour que nous avions l’habitude de faire dans la colline. Troublantes retrouvailles avec les paysages virgiliens de la Basse Provence que je n’avais plus contemplés depuis des semaines, sinon des mois. Comme ils sont érotiques quand, couverts d’une légère brume bleue, ils se déroulent et se révèlent ainsi jusqu’à la Sainte-Victoire… Ce sont pour moi les plus beaux du monde.

En revisitant le texte de la garde-robe de la liberté, je me suis avisé que le jour de mon allocution, le 6 décembre, était jour de la Saint-Nicolas. Et l’idée m’est venue d’une sorte d’avant-propos dans lequel je rapporterais que, si Nicolas est le saint patron des écoliers et des petits garçons (et, n’en déplaise aux hagiographes sexistes, celui des écolières et des petites filles), il est aussi celui des pêcheurs, des marins, des voyageurs, des pèlerins, des brasseurs, des tonneliers et… des “mal jugés”. Eh bien voilà, puisque je m’adresserai à des juristes et autres spécialistes du Droit, la piste d’envol est trouvée !

Hier soir nous regardions un “film écologiste d’un ennui distingué” et je n’ai pas tenu jusqu’au bout. Ce soir, en revanche, je suis resté scotché à l’écran en découvrant enfin Straw Dogs, le film particulièrement violent de Peckinpah, sorti en 1970. Chiens de paille serait une formule de Lao-tseu pour désigner les moins que rien ou les gens de peu, quelque chose comme les intouchables en Inde, et Peckinpah l’a donnée pour titre à son adaptation d’un roman paraît-il assez médiocre. À plusieurs reprises j’ai pensé au film de John Boorman, Délivrance, mais je ne m’y suis pas attardé parce qu’on ne s’attarde pas à de telles comparaisons pendant une projection qui ne vous laisse aucun répit. Mais, après, je suis parti à la cueillette et non seulement j’ai constaté que les films étaient de la même époque (un an à peine les sépare) mais aussi que Sam Peckinpah avait tourné Chiens de paille faute de pouvoir tourner Délivrance… Il y a dans les deux films, en tout cas, la même curiosité anthropologique. Mais le film de Boorman porte sur la violence un regard désabusé quand celui de Peckinpah se veut démonstratif. Le héros incarné par Dustin Hoffman, que la violence bascule dans la violence, est un jeune et paisible mathématicien. Reste à se demander dans quelle mesure de telles démonstrations qui, dans des moments forts, tournent presque à la fête, n’attisent pas la violence plus qu’elles ne l’apaiseraient.

29 novembre – Je croyais que je serais contraint de stocker les pages de ce carnet qu’une panne de réseau m’empêchait de mettre en ligne. Une opératrice à la voix très charmante m’a promis qu’un technicien s’en occuperait… samedi. Dieu merci, je ne suis pas dans un engin spatial qu’on laisse tourner autour de la Terre en attendant de rétablir les communications. Et puis, soudain, une partie fonctionne à nouveau, une autre pas. Allez comprendre ! Cette journée n’avait d’ailleurs pas bien commencé. Vers trois heures ce matin je fus réveillé avec l’impression d’avoir remonté le temps (un demi-siècle) et de me retrouver avec la fièvre des marais Pontin que j’avais chopée à Rome. Arrivé avec le point du jour, mon pédiatre a fait le tour de la situation, je n’avais ni température ni tension anormales, et le rythme cardiaque était celui d’une vieille horloge de ferme. Il n’était donc pas impossible, me dit-il, que j’aie subi l’assaut d’un de ces virus qui rôdent. Et qui se serait replié, faute d’avoir trouvé un terrain disposé à la soumission. Mais depuis ce matin j’ai tout de même l’impression d’avoir participé aux affrontements qu’il y avait dans le film de Peckinpah et d’y avoir pris quelques horions.

Romy Schneider en tête, actrices et acteurs ont toujours autant d’allure mais, vingt-cinq après, dans La banquière de Francis Girod je ne vois pas plus que jadis l’apologie de l’épargne populaire que certains prétendaient y trouver. C’est plutôt une illustration assez réussie des extravagances auxquelles l’argent peut conduire les spéculateurs et leurs victimes, et c’est surtout une très belle revue des Années folles.

30 novembre – Françoise me dit qu’ils sont plusieurs chez Actes Sud a présenter les mêmes symptômes que moi et le même épuisement. L’hypothèse du virus est donc fondée.


(À SUIVRE)







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