contact
    

© Bruno Nuttens





1er décembre – Curieuse, l’offensive virale qui s’en est prise au téléphone, à l’informatique et à moi. Serai-je rétabli à temps pour aller à Liège parler de la Liberté ? Bien entendu, m’a dit le pédiatre qui était venu juger de la situation. Il a même voulu que je lui lise un fragment du texte comme si la décision de me laisser partir dépendait du bien fondé de mes propos. Dans l’après-midi j’en avais fait la lecture intégrale à Christine pour qu’elle en juge et que j’en juge.
Au souper, belle tablée avec enfants et petits-enfants, marseillais et montpelliérains réunis. Contrairement à mes habitudes, je me suis couché de très bonne heure. Et je me suis éveillé au milieu de la nuit. Sur France-Culture il était question de Flaubert et des lettres qui éclairent les zones d’ombre de sa vie, révèlent ses doutes, sa violence amoureuse et ses imprécations. Mais j’aurais volontiers expédié en enfer les bruiteurs qui croient bon de souligner les textes par d’insupportables tapages et jacasseries sonores. Émotion d’entendre lire le passage d’une lettre à Louise Collet que j’ai mis en exergue dans Les déchirements : “J’ai dans ma jeunesse démesurément aimé, aimé sans retour, profondément, silencieusement… Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale ; je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite.”
Je m’étais rendormi quand à l’aube j’ai été réveillé par l’infirmière qu’avait mandée le pédiatre pour me faire une prise de sang par laquelle il veut découvrir l’identité du virus importun. Peu après, téléphone et ordinateur ont été remis en état. Et aussitôt j’ai vu déferler appels et courriels que le barrage avait retenus. Avec l’air de me dire que je ferais bien de me grouiller.

Repris cet après-midi le texte de La garde-robe de la Liberté parce que la lecture que j’en fis hier à Christine m’a révélé ici quelques faiblesses de la phrase, là une ellipse douteuse ou encore de petits manquements. Après tout ce tintouin, ce serait un comble que je ne puisse aller à Liège. Il faut que j’y aille et me voilà en résilience au sens que Borys Cyrulnik et, après lui, la mode donnent aujourd’hui à ce mot. Il me semble entendre Sabine Azéma me chanter à l’oreille “Résiste !” comme elle le faisait dans On connaît la chanson

Est-ce lié aux turbulences que je traverse ? Je me souviens tout à coup que, lors d’une des rencontres que j’eus avec lui à Genève pour composer le petit essai que j’allais lui consacrer, Albert Cohen me dit un soir, à brûle-pourpoint, que si l’héroïne de Belle du Seigneur avait attrapé un rhume de cerveau, le roman se fût effondré avec le charme de la Belle...

2 décembre – En fin d’après-midi, hier, le pédiatre m’avait fait une visite amicale et impromptue avec un confrère de ses amis, et tous deux m’avaient rassuré sur ce qui paraissait n’être qu’un accès de sciatique. J’avais ensuite soupé avec enfants et petits-enfants. Remonté dans mon grenier, j’avais écrit un peu, puis j’avais ouvert la télévision, intrigué par l’annonce d’une émission qui remuait des souvenirs, un documentaire consacré à Denise Glaser.
Je n’ai pas connu cette femme dont maintenant les portraits me fascinent. À l’époque, celle des années soixante, où elle fut révélée par Discorama, émission de télévision où elle-même révéla maints talents, je n’avais pas la télévision. J’avais même oublié un nom qui m’avait à peine effleuré. Je ne savais rien de cette jeune juive qui s’était distinguée dans la Résistance, rien de ses humbles débuts à la Maison de la Radio, rien du prestige qu’elle y avait acquis, rien des succès et profits qu’elle avait permis de faire à certaines maisons de disques dont elle avait interviewé les auteurs dans son émission, rien des idées qui l’avaient mêlée aux événements de mai 1968, rien de son renvoi par le régime gaulliste, rien non plus de son éviction définitive peu de temps après sa réintégration que ses admirateurs avaient obtenue, rien de la misère et de l’oubli où elle avait été abandonnée, rien de sa mort en juin 1983 à 62 ans. Elle était ma contemporaine, cette Denise Glaser, et je l’ai rencontrée hier soir pour la première fois, post mortem. Je l’ai vue pendant plus d’une heure, j’ai épié son visage aux yeux vastes comme mon passé et j’en suis revenu bouleversé. Je l’ai vue recevant dans un décor noir, blanc et dépouillé, des gens que j’ai connus et d’autres peu ou pas connus mais également aimés et admirés, dont elle révélait le talent, le caractère et les positions par ses silences autant que par ses questions. Je revois ainsi émerger les indignations de Jacques Brel, la tendresse meurtrie de Serge Reggiani, les révoltes amères de Léo Ferré, les protestations d’indépendance de Juliette Greco, les sourires énigmatiques de l’irrésistible métèque que se disait Georges Moustaki, la violente douceur de Miriam Makeba, je l’ai vue avec Aldo Ciccolini, et j’ai revu, parlant d’elle, mon cher Max-Pol Fouchet. Mais surtout me reste vive la présence de Barbara que Denise Glaser reçut aux tout premiers temps, ceux où j’avais moi-même accueilli la chanteuse encore peu connue dans mon petit théâtre de Bruxelles. C’est là et à cette époque que nos routes ne se sont pas croisées. Et, une fois encore, je vois que la vie n’est pas seulement faite de rencontres remarquables mais aussi de celles que nous avons manquées. Et je vois, oh oui je vois que l’histoire de Denise Glaser marque avec sa disgrâce le temps où la télévision a manqué le coche, loupé sa vocation, oublié d’être ce qu’elle aurait pu devenir, le temps où, cédant aux pressions de l’argent et du pouvoir, elle est devenue servile.

Une dague m’a été enfoncée cette nuit dans le dos et la cuisse, comme par un traître dans un roman de cape et d’épée, sans que je sache le rapport de ce coup avec l’intrusion virale. Et maintenant seule la position assise du bon élève au dos bien droit m’épargne la douleur qui me prend dans toute autre situation. Grâce à quoi je peux écrire, grâce à quoi j’ai pu dire quel remue-ménage la découverte de Denise Glaser avait soulevé en moi.

J’ai cru pouvoir regarder ce soir Ossessione, l’adaptation viscontienne du roman de James Cain (The Postman Always Rings Twice) réalisée en 1942, quatre ans avant celle de Tay Garnett et trente-huit ans avant celle de Bob Rafelson, avec Jessica Lange et Jack Nicholson, qui reste ma préférée. Le film de Visconti est marqué par un regard qui n’a rien perdu des leçons de Renoir et qui entend montrer ce que le régime fasciste ne tolérait pas qu’on fît voir. Etonnant, mais... dévastateur car, si la douleur se tient en retrait quand je suis assis droit sur ma chaise, elle est revenue avec violence quand j’étais dans le fauteuil devant l’écran.

3 décembre – Sans que j’en puisse dire la raison, il me semble qu’à chaque infliction de douleurs, c’est dans les territoires du langage que je cherche l’évasion et trouve le soulagement. Soit que je m’enfonce dans les labyrinthes de l’étymologie, soit que je me perde en vaticinations génératives. Ce matin, par exemple, où il me paraît désormais certain que je ne pourrai me rendre à Liège pour jouer en public avec les dés de la Liberté, à peine m’étais-je installé, raide et droit, devant le clavier, je me suis fait la réflexion que jamais une langue apprise ne me permet de voir ou de comprendre ce que comprennnent et voient ceux qui sont nés dans cette langue. Savoir et apprendre ne sont pas même étoffe. Chaque mot porte l’empreinte du temps de son apparition (naturelle pour les uns, didactique pour les autres) et chaque phrase, par son assortiment de mots, éveille le souvenir d’expériences antérieures. On fait passer pour nuance ce qui est en vérité fracture. C’est pourquoi, souvent à notre insu, l’illusion de se comprendre possède l’inconsistance de la bulle de savon.

J’ai jeté l’éponge, je n’irai pas à Liège. Je ne tiendrais pas le coup. Mon confrère et ami Pascal Durand m’a proposé de lire jeudi, dans le grand amphithéâtre du campus, le texte de La garde-robe de la liberté. Ah, l’imprudent ! Cette causerie, je l’avais composée, certes avec le souci de déclencher des réflexions mais aussi avec le désir de divertir par quelques voltes et détours des interlocuteurs dont je savais qu’ils auraient “planché” pendant des heures sur des questions de Droit... Et je m’étais préparé à des ruptures de ton, manières, mimiques et rythmes, pour que ce soit vraiment une causerie, pas une conférence. C’est un exercice que j’aime, et maintenant je relis avec mélancolie les trois petites phrases qui faisaient toute ma conclusion : “L’homme est la seule espèce qui sache qu’elle meurt”, avait un jour noté Jean Duvignaud… L’homme est aussi la seule espèce qui sache se représenter et nommer la Liberté. Mais de là, à savoir s’en servir…

4 décembre – À Matthieu Galey qui l’interrogeait sur la difficulté qu’avait Alexis pour trouver la liberté d’être ce qu’il était en vérité, Marguerite Yourcenar répondit qu’il y avait là “une manière de poser les mains sur les choses, en tâtonnant.” Je l’ai rappelé dans ma causerie sur la Liberté, cette belle qu’on aimerait peloter mais sur laquelle il arrive que l’on pose des mains sales. Je l’ai ressenti d’une certaine manière aussi quand je me suis livré aujourd’hui aux mains attentives et muettes d’un ostéopathe. Et d’une autre manière encore quand j’ai vu à l’écran comment à tâtons d’invisibles ultra-sons révélaient le territoire de la douleur.

Vu ce soir un film bien curieux, Love Song de l’Américaine Shainee Gabel. À tant osciller entre ce regard d’ethnologue sur une certaine faune de la Nouvelle-Orléans et les rebonds d’une intrigue assez complaisante, entre des conversations sur la littérature et des considérations holophrastiques sur l’alcoolisme, je me serais sans doute écarté de l’écran si je n’avais été retenu par la manière dont John Travolta, père déchu, et Scarlett Johansson, fille retrouvée, interprètent leurs personnages, l’incarnent au plein sens du mot. Ceux-là aussi, j’avais l’impression de les découvrir en tâtonnant, avec les mains autant qu’avec les yeux.

5 décembre – Dans les années soixante, au Sahara, comme nous redescendions du ksar délabré d’El Goléa, Jean-Philippe et moi, nous vîmes au soleil couchant un cercle de Touaregs qui paraissaient engagés dans une controverse alors que nous n’entendions pas le son de leurs voix. Soudain surgit un bouc noir, ou ce que je pris pour tel, qui fonça vers le cercle et porta un violent coup de tête et de cornes dans les reins d’un des Touaregs qui s’écroula, face dans le sable, et y resta inanimé. Alors, l’un d’eux se débarrassa de ses sandales et, avec ses orteils larges et noirs, il se mit en dansant à pianoter sur la colonne vertébrale de la victime comme s’il y jouait des gammes ascendantes et descendantes. Je ne sais combien de gammes il fit ainsi mais quand il cessa, l’homme que le bouc avait envoyé au tapis se redressa et se mit à virevolter, les bras levés, avec un sourire qui découvrait ses dents.
Le soulagement qu’il paraissait éprouver, je l’envie en ce moment où je me demande encore quel bouc noir m’a mis au tapis. Et puis, comment se fait-il que la seule position où la douleur reflue soit celle du scribe assis, rigide comme une équerre ? Manière de me faire comprendre que je ne serais plus bon qu’à ça ?

Sans rapport avec ce qui précède, je me le demande : la Belgique n’est-elle pas arrivée au point extrême avant la rupture de sa fragile unité ? Il n'est pas impossible, mais c’est rare, qu’en de telles circonstances un caractère singulier surgisse du fagot et qu’il impose d’avoir des idées à la place de ficelles. Est-ce vraiment sans rapport avec ce qui précède ? Et si un chiropracteur aux gros orteils reconstituait la colonne vertébrale belge ?

Quand il est passé, tout à l’heure, pour juger de mon état, le pédiatre m’a fait penser à un apiculteur qui, dans mes années d’apprentissage, m’apparut souriant avec la tête couverte par un essaim d’abeilles. Le pédiatre, lui, bien que ce ne fût pas matériellement visible, avait la sienne entourée par un essaim de virus rameutés pendant sa tournée. Et il avait de la fièvre. Les rôles s’inversaient. Alors je lui ai fait un peu de lecture, comme il est d’usage entre nous.

Deux fois je suis allé en Chine. La première, en 1975, avec un groupe de juristes et de médecins, quand les Gardes rouges qui avaient abandonné leur Révolution culturelle conspuaient encore Confucius. La seconde, en 1985, avec des acteurs, à la découverte de l’opéra et des spectacles. Deux fois donc j’ai visité la Cité interdite et le Palais d’été que j’ai revus ce soir dans l’émission “Des racines et des ailes”. Mais je n’ai pas revu Pékin, non, je n’ai pas reconnu la ville dans cette mégapole de science fiction livrée au délire de l’urbanisme par les prochains Jeux olympiques. Avec le concours de la rapacité marchande qui se rue sur la proie que constitue ce gigantesque marché en éruption. Et partout présent, le spectre de la hideur… Est-ce pour cettte Chine-là que les étudiants de la place Tien An Men avaient affronté les chars en mai 1989 ?

6 décembre – Allégretto est venue déjeuner et, sachant le regret que j’avais de n’être pas à Liège aujourd’hui, elle m’a demandé de lui lire le texte de ma causerie sur la Liberté. Ce fut une sorte de rêve ou de chimère… J’étais au perchoir de l’amphithéâtre désert et, quand je levais le regard entre deux phrases, je croisais celui de l’auditrice solitaire, installée au premier rang. Revenus à la réalité, nous avons repris un tour du monde que nous accomplissons par petites étapes avec la prédilection que nous partageons pour les livres, les îles et les oasis.

Au moment où le soleil se couchait ce soir et où, à neuf cents kilomètres d’ici, Pascal Durand commençait à lire mon texte, je sortais d’un cabinet d’ostéopathie avec l’extase que donne l’inexplicable disparition de la douleur et la crainte de son retour.

Depuis que nous nous sommes convenablement équipés pour voir des films à la maison, j’en découvre d’une époque où je n’allais pas souvent au cinéma. Ce soir, c’était Reflections in a Golden Eye de John Huston, adapté d’un roman de Carson McCullers, avec Elizabeth Taylor et Marlon Brando en tête de distribution. 1967. Les cinéastes et les romanciers américains ont décidément un sens inné de la fiction et de la narration. Même dans une histoire aussi tordue que celle-ci, qui se passe dans un fort militaire du Sud et par instant rappelle Le désert des Tartares de Buzzati, ils vous empoignent sans plus vous lâcher.

7 décembre – J’ai pratiqué ce matin des petits travaux d’écriture avec un léger mal de mer qui est sans doute l’effet combiné de la physique et de la chimie. J’avais l’impression que ma pensée tanguait sur les mots comme une barque sur les vagues. Et que, d’un œil invisible, tel le Golden Eye de John Huston vu la veille, la douleur m’observait en attendant le moment propice pour se remettre à l’œuvre.

Pascal Durand m’a rendu compte de la lecture qu’il fit hier, à l’université de Liège, de ma causerie sur la Liberté. “Chose très étrange au demeurant que de te lire ainsi à voix haute, m’écrit-il, c'est ma voix qui se faisait entendre, et intérieurement c'est la tienne que j'entendais, tant il est sensible, en pareille expérience, que le grain de la voix ensemence le déroulement de la phrase, sa ponctuation, sa rhétorique autant que la substance imaginaire qu'elle entraîne avec elle.”

Hier, à l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire, je correspondais avec mon frère qui est reparti s’installer en Belgique, et je souhaitais que la frontière linguistique dont il est proche ne soit pas un jour prochain marquée par un mur pareil à celui que les Israéliens construisent. Hier aussi, je lisais dans Le Monde un grand article de Pierre Mertens sur la situation belge. Et ce midi, j’ai lu Le Monde 2 qui présente un dossier intéressant sur les origines de la crise dans laquelle la Belgique s’est empêtrée. Si jamais il s’en tire, le petit royaume aura donc gagné par cette crise une nouvelle notoriété en même temps qu’une reconnaissance de sa véritable histoire. Et elle n’est pas à l’image d’un fleuve tranquille. Je me souviens que, du temps de ma terminale qu’on appelle là-haut “rhétorique”, il avait fallu composer une dissertation sur une citation de Léopold II : “Un pays bordé par la mer n’est jamais petit.” Et l’embarras était venu, non du sujet, mais du roi, son auteur, dont nous savions par des rumeurs mais sans l’avoir lu que, pour ses pratiques coloniales, il avait été dénoncé comme The King of bones par Mark Twain dans Le soliloque du roi Léopold …

Je suis régulièrement ramené au texte de mon roman par Claire. Elle en assure la mise en forme et ne laisse rien passer sans me consulter, rien qui lui fasse question dans le sens, dans l’historicité ou dans la forme. Il m’en vient un singulier confort et j’ai pour cette correctrice une grande admiration.

Longue conversation transatlantique avec celle que j’appelle ma petite sœur et qui me dit son grand frère. Lise prépare à Montréal la sortie des Déchirements avec quelques mois d’écart. Elle veut, de ce roman, faire un des livres forts de la rentrée 2008. Je garde obstinément en mémoire une photo prise jadis dans le grand Nord, où elle apparaît enveloppée de fourrures et accompagnée par ses deux huskies. Une théophanie...

Madeleine, elle, a reparu à l’heure du thé avec, affleurant dans ses propos et son regard, le désir inassouvi de rassembler une famille qui est dispersée dans le monde. Nous parlons des lectures que nous avons faites pendant sa longue absence, de celles qui viendront et des livres qu’elle aimerait offrir aux uns et aux autres à l’occasion de la Noël. Je ne sais comment dire que dans ses propos il y a toujours un parfum de plantes sauvages et une saveur de fruits inconnus ou méconnus.

Il ne fallait surtout pas refuser ce soir le cadeau que la chaîne du cinéma classique offrait aux téléspectateurs : A woman of Paris, curieusement traduit par L’opinion publique, un film presque ignoré de Charlie Chaplin, sans Charlot à l’écran mais avec Chaplin derrière la caméra, un pur et vrai mélodrame mais superbement maîtrisé par l’image et la mise en scène tout en petites séquences disposées avec un art de romancier. Ah, l’incroyable éloquence du muet quand les jeux et les expressions n’en disent sans doute pas plus que si c’était du cinéma parlant, mais offrent à l’imagination du spectateur la liberté d’imaginer le dialogue ! Voilà un film de quatre-vingt-quatre ans d’âge que bien des cinéastes d’aujourd’hui auraient intérêt à voir et revoir. Une grande leçon de discrétion descriptive et d’efficacité narrative.

8 décembre – J’aurais encore plus de gratitude pour la douleur qui m’a réveillé cette nuit, si elle l’avait fait à temps pour me permettre d’entendre toute la lecture de Proust par Emmanuelle Riva et Michel Bouquet à l’antenne de France Culture. Je n’en ai capté que la fin mais assez tout de même pour entendre comment, de sa voix presque sombre, portant le texte à la lumière, Michel Bouquet lisait des pages de la Recherche en déployant tous les pouvoirs des mots et la puissance de la phrase. Il n’y a pas si longtemps que les lectures à voix haute se sont répandues en France alors que dans l’Europe du Nord la tradition n’en avait jamais été perdue. On a dit que c’était une question de lumière, de climat et même de religion. Peut-être, entre autres… Toujours est-il que, lorsque j’ai créé, avec Claude Santelli et sous sa direction, les Lectures en Arles, c’était un pari. Il y a une vingtaine d’années de cela, nous avons maintenant une clientèle fidèle et nous voyons qu’après nos soirées, les gens retournent aux livres dont on leur a lu des extraits et à d’autres qui leur ressemblent. Ils nous le disent et nous le voyons. Claude Santelli est mort, son impulsion demeure et lundi nous recevrons Maud Rayer qu’il nous a fait connaître. Elle lira des pages choisies dans Laterna magica d’Ingmar Bergman.
Je ne me suis pas rendormi tout de suite et ainsi ai-je eu la surprise d’entendre Pierre Henry reprendre quelques-unes des réflexions qu’il avait portées dans le Journal de mes sons que j’ai édité en 2004. Il a toujours l’air bougon avec voix rouscaillante, mais c’est en vérité un homme tendre et sensible comme un feuillage agité par le vent.

Le Nouvel Observateur a eu la bonne idée de nous remettre en mémoire le Discours de Stockholm qu’Albert Camus prononça quand il reçut le prix Nobel le 10 décembre 1957. J’y ai retrouvé un passage qui m’avait alors frappé, Camus disant qu’il fallait à la plupart d’entre nous “se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois et lutter ensuite à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.” Elle fait frissonner, cette expression que je souligne, quand on voit que, cinquante ans plus tard, l’instinct de mort n’a rien perdu de sa virulence et qu’il se double d’un instinct de dévoration marchande qui, loin de feindre, se présente comme une preuve d’existence au monde. Homo sine pecunia est imago mortis.
Mais cette fois, question d’âge sans doute, c’est une autre phrase, plus intime, qui me retient. “Celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, disait Camus à Stockholm, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous.” Là encore je souligne car j’en connais quelques-uns à qui une méditation sur cette réflexion ferait le plus grand bien… Quelques-uns qui n’ont toujours pas compris que sans nos ressemblances il n’est pas de différence.

Matinée roborative et merveilleuse avec Dominique Sassoon dont le soleil, par des reflets, taquinait les cheveux hirsutes. Nous ne nous étions rasés ni l’un ni l’autre. Manière de marquer cette forme de liberté qui s’accorde au week-end. Nous avons d’abord parlé de son livre sur la chirurgie, sur les chirurgiens et sur le régime complexe des responsabilités dans l’exercice de la médecine, livre encore sans titre définitif mais près d’être achevé. Et puis, Christine s’étant jointe à nous, c’est avec un joyeux désordre qu’il fut question des problèmes de parenté et des turbulences affectives dans les successions. Mes relations avec Dominique sont toujours tumultueuses et elles y trouvent leur prix.

Ultime relecture, cet après-midi, des épreuves avant bon-à-tirer. C’est pour Les déchirements le point de non-retour, le nihil obstat imprimatur. Mais comme le diable ou le hasard toujours s’en mêle, c’est au moment où je reprenais mon souffle après avoir relu l’épisode terrible au cours duquel tout bascule dans ce roman que, par une lettre qui ressemblait à une voix, j’ai été basculé dans un autre monde. Instants où la fiction, le virtuel et le réel se soudent et se confondent.

Je crois que, pour de bon ou pour de vrai, cette fois, la douleur reflue. Je ne l’ai pas sentie s’insinuer dans le dos et la hanche pendant que nous revoyions ce soir Touch of Evil (La soif du mal) d’un Orson Welles dont le visage épouvantable qu’il s’est pour la circonstance composé cède parfois le gros plan à une Marlène Dietrich d’une beauté diabolique. Quel chef-d’œuvre de composition Welles a réalisé à partir d’une histoire sordide. Ici, c’est bien la forme qui donne du sens au fond.

9 décembre – Capricieuse comme le mistral, la douleur est revenue me réveiller cette nuit avec l’air de me rendre service. Allez, allez, paresseux, tu vas rater le meilleur de l’émission sur France Culture ! Oui, mais le fait est que cette fois je ne me suis pas éveillé suffisamment bien pour entendre tout ce que disait une philosophe au ravissant accent italien, auteur d’un dictionnaire sur le corps, paru aux Presses Universitaires de France, ces PUF dont je n’entends jamais le nom sans émotion car pendant dix ans elles ont diffusé les éditions Actes Sud alors à leurs débuts. Le nom de la philosophe que j’ai aimée sitôt que j’ai déboulé dans sa conversation, et pas seulement pour son accent italien mais aussi et d’abord pour la manière dont elle parlait de Deleuze, je l’ai retrouvé sans peine ce matin… Il s’agit de Michela Marzano et ce Dictionnaire du corps, qui est évidemment un ouvrage collectif qu’elle a dirigé, en de multiples facettes fait voir et peut-être comprendre le corps réel et le virtuel, le corps en soi et celui des autres, le corps visible et l’invisible, le corps étranger et le corps nomade, le corps dans la jouissance et dans la douleur. Voilà en tout cas ce que j’ai pu grapiller à l’aube, dans les vignes d’internet. Le sommeil m’a repris puis abandonné et, bien que ce soit aujourd’hui dimanche, je me suis levé assez tôt, avec des parasites dans les idées et l’impression que, dehors, il pleuvait – mais il faisait encore trop noir pour en juger. La notion d’addiction se baladait avec confusion dans mon esprit, je ne savais plus à quel moment ni dans quelle émission, cette nuit ou l’autre, j’en avais entendu parler. Addiction, si proche d’addition, est un mot pas très élégant, c’est évidemment un anglicisme et il n’a pas encore reçu l’hospitalité du Grand Robert, du moins dans l’édition que je possède. Il faudra pourtant qu’on l’y accueille car je crains que jamais chez nous n’entre dans l’usage, même chez les spécialistes, le langoureux et juste mot d’assuétude.

À son tour, Christine a relu les ultimes épreuves des Déchirements pendant que, de mon côté, je relisais la version définitive du manuscrit de Pierrette Fleutiaux, un livre qui devrait secouer. Avec colère et intelligence. C’est ce que j’appelle des branle-bas de lecture.

10 décembre – Cette nuit, la douleur m’ayant fichu la paix, j’ai eu l’impression de m’enfoncer profondément dans le sous-sol du sommeil et je me suis retrouvé dans le tableau de Paul Delvaux dont on a choisi un détail pour illustrer la jaquette des Déchirements. Le tableau est intitulé L’écho. Sur une allée de pierre en perspective infinie et sous un ciel d’un bleu nocturne, trois femmes se suivent à distances égales. On ne tarde pas à s’apercevoir que c’est la même créature, l’une étant l’écho de l’autre. La symbolique correspond parfaitement au spectre qui hante mon roman. Mais, par un renversement, et peut-être parce que là, dans les profondeurs du sommeil, elles étaient réelles comme on peut l’être dans un songe, les trois femmes incarnaient trois états constitutifs d’un très personnel être-là, être au monde. L’une était le désir, la deuxième le plaisir, la troisième la jouissance comme l’entendait Lacan : le jouir-du-sens. Je me suis réveillé gaillard et j’ai passé la matinée à lire un manuscrit de Jean-Paul Grimberg que je vais éditer dans ma collection. Les mots Ça va ? en font le titre et servent de tremplin à une série de dialogues dans la tradition de Beckett et Dubillard. Et soudain j’ai compris l’ironie de la coïncidence… Je lisais avec les fenêtres grandes ouvertes et sans avoir la cuisse traversée par le dard de la sciatique. Ça va ? Et comment, si ça va !

Outre les petits travaux courants, courriels et appels, j’ai passé l’après-midi, pour me remettre dans le bain, avec des images et des pages d’Ingmar Bergman dont Maud Rayer nous lira ce soir Laterna Magica. Les deux sommets de son œuvre, c’est à mes yeux Fanny et Alexandre et Scènes de la vie conjugale avec cette sorte de suite, Saraband, venue trente ans après. Mais c’est avec la dernière réplique d’Héléna dans Fanny et Alexandre que Bergman me paraît avoir donné la formule de son œuvre. Héléna lit du Strindberg : “Tout peut arriver, dit-elle, tout est possible et vraisemblable. Temps et espace n’existent plus. À partir d’une base réelle, insignifiante, l’auteur donne libre cours à son imagination.”

11 décembre – Ce fut hier au Méjan une soirée d’exception. Devant une soixantaine de personnes, petite assemblée parce que les noms de Maud Rayer et d’Ingmar Bergman n’attirent pas les foules, Maud a fait une lecture exemplaire de Laterna Magica. Par la houle du silence et par les frémissements de mes voisines, je sentais l’émotion se manifester quand le texte ou la manière de le dire les touchaient au vif. Avant que Maud ne lise, j’avais exposé que, dans la vie de Bergman, je voyais trois “chantiers” où s’était élaborée toute son œuvre : la famille, la religion et les femmes. Nous ne nous étions pas concertés, Maud ne savait pas ce que j’allais dire, et pourtant elle avait choisi de lire des fragments qui en donnaient l’illustration. Après, il y eut chez Françoise un médianoche paisible, on grappilla les souvenirs tout récents, on les becqueta même, et puis Maud raconta quelques épisodes d’une vie de cirque où elle avait été trapéziste…

Nous sommes rentrés au mas par une nuit étoilée. Ce matin le mistral était de retour, tel un soudard qui regagne la garnison et raconte ses exploits avec bruits et fracas. Je suis allé chez Actes Sud où j’eus six entretiens comme je les aime, avec des gens qui aiment leur métier. Christine qui m’y avait amené est venue me reprendre. Mais au moment où j’allais la rejoindre, Olivier Barrot a surgi comme s’il sortait d’une nuit sans sommeil, nous nous sommes embrassés et il m’a remis le tout dernier numéro de Senso. Sans manquer de rappeler que je lui avais fourni le titre de sa revue.

Régulièrement me prend une colère jupitérienne et l’envie de pondre une lettre accusatrice à laquelle je renonce aussitôt car je sais inaccessibles les destinataires qui, ne respectant que le dollar et l’euro, du fond de leurs tanières électroniques et sous de faux noms déversent à jet continu, dans le réseau internet, des offres pour des stimulants et accessoires sexuels, pour des diplômes sans examens, pour des filles prises au filet dans les pays de l’Est, pour des fausses Rolex, pour des capitaux soi-disant en déshérence, et j’en passe. Certes, comme tout le monde, j’ai un filtre sur mon ordinateur et deux ou trois fois par jour, je débarrasse ma boîte à courriel de ces puants pourriels. Mais qu’en font les gosses, et en particulier les adolescents qui les voient arriver sur leurs écrans et ont ainsi du monde des adultes dans lequel ils vont entrer l’image d’un casino où la jouissance s’accorde avec le mépris ? Comment n’a-t-on pas encore trouvé le moyen de débusquer les pirates et par des lois de condamner le harcèlement qu’ils pratiquent ? Je pense au temps médiéval où les villes n’avaient pas d’égouts, et où l’on jetait les eaux sales avec les déjections dans les rues, les cours et les impasses. C’est ça, l’image que donne internet… Des égouts à ciel ouvert, des déjections circulant entre les informations utiles, les courriers, les œuvres. Vues sous cet angle, elles ont de singuliers tatouages, la libre concurrence et l’économie de marché !

Longue conversation téléphonique, à l’heure du souper, avec MarieJo, l’éditrice qui m’appelait de Montréal pour parler des livres et de ma venue au Québec quand y seront publiés Les déchirements. Mais aussi de ses enfants et du désir que nous avons, l’un et l’autre, de nous revoir.

J’ai le souvenir d’une maison isolée où je fus, jadis, contraint de passer quelques jours. J’y avais été précipité par les événements, c’était la guerre et la clandestinité. Je n’avais eu le temps d’emporter aucun livre et dans la maison je n’en trouvai qu’un, dans le cabinet, une sorte de roman populaire dont bien des pages avaient été arrachées pour les basses raisons que l’on devine. Je me suis acharné à lire ce qui restait en m’efforçant de reconstituer l’histoire. Et si ce souvenir me revient, c’est parce que je me suis endormi ce soir devant la télévision alors que nous regardions sur TCM un Hitchcock qui a la réputation d’être un chef-d’œuvre… Vertigo. Je dois l’avoir vu jadis, les première images m’en donnaient l’impression. Mais il ne me reste ce soir que des fragments dont l’assemblage me brouille. Des images dépareillées comme jadis les pages du livre. Il est temps que j’aille dormir à l’endroit prévu à cet effet.

12 décembre – Je ne te verrai plus arriver au mas en voisin pour un brin de causette sur des sujets que nous aimons, ai-je écrit à l’ami qui m’annonçait la vente de son mazet “sis au septentrion”, comme disaient jadis les notaires. Mais j’ai un peu de consolation, ai-je ajouté, en sachant qu’il sera occupé par cette haute et belle personne que je vis arriver à la boussole, il y a quelque quarante ans de cela, parce qu’elle avait lu dans une plaquette (Mnémonique) éditée par la mère de l’amie qui l’accompagnait (une Vanessa Paradis habillée de manière très transparente) deux vers – Il neige en plein soleil / Et le nombre m’écrase. Tu vois, ai-je encore écrit, vers quoi me précipite la nouvelle que tu m’annonces... Vers ces souvenirs qui dérivent telles des îles flottantes dans l’archipel de l’incomplétude ! T’aurais-je fait hier ce courriel, ai-je ajouté, je t’aurais dit que l’ostéopathie et la chimie pharmaceutique avaient eu raison d’une trop persistante sciatique, mais cette nuit, avec ses mistraliennes tambourinades, le vent a démenti ce diagnostic hâtif.

J’étais en veine épistolaire, ce matin. À la rédactrice en chef d’un quotidien belge j’ai écrit pour lui dire combien je pensais à elle devant le spectacle de la folie politique dans son pays qui parfois me donne l’impression de voir une gare de triage dont les politiciens auraient faussé les aiguillages et les négociateurs emmêlé les rails... Je vous suis de très près, lui ai-je dit, et je vous lis avec l’impression de surveiller votre pouls. Dieu merci, il reste une Belgique où je suis né, où j’ai passé des années inoubliables, une Belgique où j’ai conservé des parents, des amis, une Belgique où vous existez, chère rédactrice, avec une ferveur qui fait mon admirative affection...

Et puis le courrier est arrivé dans lequel se trouvait un paquet dont j’ai tout de suite deviné le contenu. C’était bel et bien les épreuves de la conversion, aux normes de la collection de poche Babel, de Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, ce roman qui reparaîtra ainsi en même temps que Les déchirements. Quatre cent trente pages à relire car aucune précaution n’est inutile. Mais à relire pour vendredi, dernier délai. Il va falloir jouer de l’élasticité du temps…

Ciel, les vœux commencent à arriver ! Or je n’ai pas encore réfléchi à ce que seront les miens. Les premiers viennent d’une vieille amie qui, en Pologne, tente de sauver les restes d’une culture française qui y fut florissante et qui l’était encore, quand, dans les années quatre-vingt, j’y fis une tournée de conférences. Et puis une inimitable lettre où, de sa belle écriture, Michel Piccoli, dont la dernière image m’apparaît en roi Lear, me souhaite que “tout soit passionnant”. Je me rappelle que la première rencontre, furtive, fut à Bruxelles, à la fin des années cinquante où, dans une réception que j’avais organisée, il vint avec Juliette Gréco. Mais la vraie rencontre fut, en 1983, quand, ayant fait une lecture au Méjan, il logea au mas. Il venait de jouer avec Mastroianni dans Le général de l’armée morte de Luciano Tovoli. C’est alors qu’est née une amitié dont la discrétion n’a jamais atténué l’intensité.

13 décembre – Quand on traverse la presse à gué, quand on parcourt et saute de titre en titre, on se fait des événements du monde et du climat de la planète une toute autre idée que si l’on choisit quelques articles pour les lire à fond ou jusqu’à la perte d’intérêt. Les titres manifestent le double vertige de la possession et de la dépossession. D’autant que la plupart des journaux ont maintenant des titreurs qui parfois, pour faire un mot d’esprit, n’hésitent pas à donner à un article un tout autre sens que le sien. Beaucoup, d’ailleurs, ont cédé au plaisir du calembour dont Hugo, dans Les misérables, disait que c’est “la fiente de l’esprit”. Bref, dans le kaléidoscope de l’information, avec les titres et sous-titres, on peut tout voir et son contraire…

Je notais l’autre soir que le mistral avait tant redoublé de force que j’avais l’impression d’être un réfugié dans mes propres murs. C’est le moment où, d’un inconnu (pas un anonyme, il ne se dissimule pas, il signe de son nom), j’ai reçu un message si émouvant que j’ai renoncé à mettre en ligne ce que je venais d’écrire. “Tout nous sépare, me disait R*. Vous abhorrez le Mistral, j'ose vous dire ici que parfois il me manque...” Et il n’avait pas manqué de mettre une majuscule à Mistral, hissant ainsi le vent du Rhône à la majesté du poète. Mais pourquoi “oser” dire ? C’est bien naturel ! R* est peut-être un natif de Provence qui en est exilé. Je crois qu’à sa place j’aurais pu écrire la même chose. Je me souviens qu’ayant décidé dès l’enfance que je m’établirais un jour en Provence, non pour m’y retirer mais pour y entreprendre, je rêvais souvent de mistral et de cigales. Et je pense que si j’en étais soudainement exilé j’y penserais à nouveau de la même et désirante manière. Seulement voilà… à fréquenter le mistral d’aujourd'hui qui n’est pas le mistral d’hier et qui ne laisse plus guère de répit, j’en suis venu à vivre à son égard sur la défensive. Et il a désormais tant d’obstination, ce vent, qu’il incurve mes jours. Que ne puis-je en détourner une partie vers ce cher R* et ne garder ici qu’un petit mistral insolent et capricieux dans lequel il fait bon vivre et marcher !

La relecture, sur épreuves, du copieux roman au long titre (Quand tu seras à Proust la guerre sera finie) me fiche le tournis. Je me rends compte maintenant que dans ce livre-là j’ai mis tous les autres, ceux que j’avais déjà écrits, ceux que je voulais encore écrire et ceux que je n’écrirai jamais. Et de surcroît j’y ai mêlé la folie d’un éditeur. Je comprends mieux ce qui avait incité Michel Cournot à me faire une longue et inoubliable lettre après avoir passé la nuit à me lire jusqu’à la denière ligne où l’on voit, tel le soleil à l’aube, “apparaître l’ocre aréole du sein de Caroline.” Aussitôt après, “je n’ai pas la forme pour vous écrire, me disait Cournot, j’ai passé la nuit à vous lire...”

Après le déjeuner qu’elle est venue partager avec nous, au mas, et après une longue incursion dans ses propres textes où il y a, selon le mot de Marguerite Yourcenar, “une manière de poser les mains sur les choses, en tâtonnant”, A* s’est montrée curieuse du roman dont je relisais les épreuves et qu’elle ne connaissait pas. Je me suis alors livré à cet exercice singulier qui a consisté à relire la suite des épreuves, mais à voix haute, devant elle. Rien ne peut échapper quand on lit de cette manière, mais il est difficile de l’adopter si l’on est seul. Nous avons ainsi “filé” deux longs chapitres. La suite et la fin seront pour ce soir et je serai seul à nouveau pour me les lire en silence.

14 décembre – Terminé hier vers minuit la lecture des épreuves et, comme il fallait s’y attendre, le roman a servi de décor à mes rêves, un chapitre en particulier, celui où Paul Leleu se rémémore une nuit qu’il vécut jadis, au cours de laquelle le jeu – mais dans le livre ce n’est pas un jeu – consistait à trouver pour chaque geste le mot amoureux qui en révélait l’importance. Bref, nuit nominative et tumultueuse. À mon âge, tout de même…

Ce matin d’un jour où la lumière est superbe mais où les arbres nus sont saboulés par le mistral, j’ai écrit à une inconnue qui m’avait envoyé un début de roman. Je lui ai dit qu’elle avait sans doute, en parlant, un accent qui faisait le charme de sa conversation mais que, dans son français écrit, à en juger par ce que je venais de lire, elle manifestait une ignorance (bien compréhensible) de la structure générative de cette langue pour elle étrangère. Je lui ai conseillé, si elle s’obstinait à vouloir écrire en français, de recopier avec soin, chaque jour pendant quelques mois, mot à mot et sans passer une virgule, des pages choisies chez de bons auteurs. Rousseau, Stendhal, Proust, Giono et alii. Mais il m’est souvent arrivé de donner le même conseil à des écrivants (se prenant pour des écrivains) dont le français était la langue maternelle. Et d’être regardé de haut.

Écrit une longue lettre à Aliaa qui m’avait envoyé un commentaire de La mer traversée, l’un des romans dont elle fait l’analyse dans la thèse qu’elle a décidé de consacrer à l’espace dans mon œuvre romanesque et à laquelle, depuis quelques années, elle s’est attelée. Mais, étant sujet ou objet, il m’est bien difficile et même très délicat d’intervenir dans ses commentaires.

L’assemblée du New Jersey vient d’abolir la peine de mort. Reste à obtenir la signature du gouverneur de l’Etat mais c’est un démocrate que l’on dit acquis à l’abolition. La cause abolitionniste progresse aux Etats-Unis bien que la population, à en croire les sondages, reste majoritairement favorable à la peine de mort. En France aussi, l’abolition fut obtenue en 1981 par Robert Badinter alors que les sondages révélaient une forte opposition dans l’opinion publique. Je me revois cherchant un soir, en ce temps-là, à convaincre les membres du Rotary Club d’Arles de la nécessité de l’abolition. On n’avait pas fait bon accueil à mes arguments, et quand le moment de débattre était venu, l’habituelle question m’avait été posée. Tiendrais-je le même discours si l’un de mes enfants avait été la victime d’un meurtrier ? “Et si votre fils était un meurtrier, avais-je répliqué, réclameriez-vous encore la guillotine ?” Le débat avait tourné court, la séance avait été assez tôt levée.

Ma nièce Isabelle est arrivée de Paris. Elle avait un répit entre deux films où elle est maquilleuse, et comme nous ne nous étions plus vus depuis longtemps, nous avons passé quelques heures à mettre nos horloges à la même heure. Son père (mon frère) m’avait raconté l’autre jour la fête qui avait été organisée chez lui, dans une campagne près de Bruxelles, pour son soixante-quinzième anniversaire. Isabelle m’a fourni quelques détails de plus et m’a montré des photos où j’ai eu de la peine à reconnaître certains visages. Ainsi parfois s’effacent de manière inégale des souvenirs que l’on croyait garder intacts.
Et ce soir, après un repas de pâtes, de saumon, de fromage et de raisin, nous avons regardé sur Ciné Classic La ruée vers l’or de Chaplin avec la fameuse danse des petits pains que ni Christine ni Isabelle n’avaient vue. J’eus l’impression d’un retour aux origines du cinéma.

15 décembre –
Ce matin, par une visite furtive de Jules, venu de Marseille, j’apprends que toute la région est couverte de neige. Nous sommes même en zone de vigilance orange. Mais au Paradou et à Maussane pas le moindre flocon, uniquement le drap gris du ciel sur lequel la ramure du platane dénudé a des allures de graffiti énigmatiques.

Trois raisons de tenir cette journée pour exceptionnelle… D’abord, nuit somptueusement calme, silencieuse, huit heures sans interruptions. Ensuite, Isabelle m’a offert, après le petit-déjeuner, une longue séance de shiatsu qui, selon ses dires, devrait mieux répartir les énergies et désencombrer les circulations. Par le bien-être qui m’est venu, il me semble qu’elle a réussi quelque chose qui est encore indéfinissable et qui ne tient pas uniquement à l’affection qui nous lie. Et enfin la lecture, sur un manuscrit que je venais de recevoir, du nouveau livre de Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, un essai bouleversant qui m’a tout de suite rappelé le mot de Jean Paulhan disant qu’il est dans la nature des évidences de passer inaperçues. Nancy Huston enlève, en effet, dans ces pages au rythme soutenu, le voile qui recouvrait une évidence majeure : l’importance, le sens et le rôle de la fiction dans notre existence même, dans nos manières d’être là et dans le fonctionnement de cet être-là…

Ce soir, grand besoin de détente. Vu avec amusement et plaisir Hors de prix de Pierre Salvadori, et admiré les talents d’Audrey Tautou et de Gad Elmaleh. Et dans la belle humeur qui nous était venue, nous avons composé notre carte de vœux...

16 décembre – J’écris, j’écris ici, je m’écris. Si, si. Mais pourquoi donc j’écris ici ainsi ? Sans doute parce que c’est une manière de respirer. Et, si je reprends un des thèmes du livre de Nancy Huston que je découvrais hier, peut-être aussi pour trouver la part de fiction dans ma vie, pour chercher l’équilibre entre être ce que je suis, être ce que je dis et être ce que l’on dit que je suis… Brice Parain confiait jadis à Bernard Pingaud que, les mots ne disant pas ce qu’il était, il serait ce qu’il disait. Et, post mortem, j’ai envie de le traiter de hableur. Essaie toujours d’être ce que tu dis ! Moi, je vacille. Mais, à propos, superbe lettre de Nancy, reçue ce matin, en réponse à celle que je lui avais écrite après avoir dévoré son livre. L’unisson des sentiments m’est toujours un régal. Et je l’écris pour que cela soit.

La carte de vœux que nous avions composée hier soir, je l’ai envoyée en trois lots, ce matin, à l’ensemble de ceux auxquels nous la destinions. Et puis, par un de ces cataclysmes électroniques qui restent inexplicables, j’ai eu l’impression que tout disparaissait avec le bruit affreux de papiers écrasés que fait la corbeille de l’ordinateur quand on la vide. Après m’être assuré que rien n’est arrivé à destination, je referai l’envoi. Mais je pense aux drames quand la vie est à la merci d’une électronique capricieuse !
À l’heure du café d’après déjeuner, nous sommes allés chez nos amis Stuart où nous avons retrouvé nos chers Belaiche et Tom Maschler, un éditeur anglais qui publia quelques grands noms de la littérature contemporaine. Ce fut l’occasion d’entendre Paul Belaiche nous raconter la suite des aventures du baron Jean de Batz dont il écrit l’histoire et que j’ai baptisé James Bond quand j’en ai connu les premières tribulations. Puis, par ces gens qui aiment la Belgique mais ne comprennent pas ce qui lui arrive, je fus prié de rappeler l’histoire du petit royaume et d’exposer la question linguistique sous l’effet de laquelle il se délite. Quant à Tom Maschler, j’eus avec lui un aparte sur le roman contemporain et la grande fierté (merci Frédérique) de lui révéler Wallace Stegner qu’il ne connaissait pas.
Ah, quel dimanche ! Isabelle m’a refait une séance de shiatsu car, tel un reptile, la sciatique avait repris ses reptations. Puis le clan des Arlésiens, enfants et petits-enfants, plus important que d’habitude, est venu dîner.
Il fut à table d’abord question d’un déjeuner à l’Elysée où Sarkozy, à des éditeurs qu’il a récemment réunis, aurait fait comprendre que seule la manière forte permettrait de résoudre les problèmes de la lecture et de l’édition et qu’elle consistait à aller chercher les lecteurs, les jeunes en particulier, à grand renfort de publicité télévisuelle. Il y a donc des raisons de craindre que soit bientôt levée, à la hussarde, l’interdiction de faire de la publicité pour les livres sur le petit écran, une mesure qui avait été prise pour la protection des libraires, de la presse écrite et des éditeurs de livres de qualté qui n’auront jamais rang dans l’ordre des best-sellers.
Puis on évoqua les trois volumes du Millénium de Stieg Larsson dont Actes Sud est le premier éditeur étranger, volumes avec lesquels la maison est présente sur toutes les listes des meilleures ventes. (Sans publicité à la télévision.) Jean-Paul nous a exposé les dessous politiques de Millénium et la très étrange conduite de l’auteur suédois, auparavant journaliste spécialisé dans des enquêtes sur les résurgences du fascisme, qui ne présenta ses trois romans à l’éditeur qu’après les avoir tous achevés. Et mourut alors d’une crise cardiaque sur laquelle on se pose bien des questions.

Notre petit monde parti, on prit en cours de route, sur ciné classic, Sandra, un film de Visconti (1965) que nous n’avions jamais vu et que je chercherai à revoir en intégralité car le style est envoûtant, et superbe l’image en noir et blanc.

17 décembre – “Certains jours, écrit Guillaume Pigeard de Gurbert en tête d’un article de critique littéraire qu’il m’a envoyé, nous sentons bien qu’il n’y a qu’une façon de parler d’une œuvre et que c’est justement de ne pas parler d’elle, de ne rien dire sur elle (…) pour la laisser dire ce qu’elle a marqué en nous.” Ces lignes rejoignent ce que Max-Pol Fouchet disait jadis quand il affirmait voir la critique comme une aventure inspirée par l’aventure du livre dont elle traite.

Décidément, les films qui traversent les âges sont ceux qui ont une véritable écriture. Ce soir, vu un jamais vu (et pourquoi ?) d’une beauté sans nom, Remorques de Jean Grémillon (1940). Madeleine Renaud, Michèle Morgan et Jean Gabin exceptionnels dans leur manière d’être à la fois eux-mêmes et leurs personnages. De leur temps, du nôtre, de toujours.

18 décembre – Nuit perturbée par le retour soudain de la sciatique. Et, ce matin, Christine m’a conduit en Arles, il eût été risqué que je prenne le volant avec les reptations et sursauts soudains du serpent de feu… Mais, antalgiques aidant, j’ai retrouvé la forme devant les deux équipes de représentants d’Actes Sud pour la grand-messe trimestrielle. J’ai commencé par leur parler de l’écriture, de la littérature, de la fiction et de l’édition, des plaisirs qu’il ne faut pas manquer, des périls qu’il faut avoir à l’œil. Bien qu’il ne paraisse qu’en mai, j’ai dévoilé l’existence de L’espèce fabulatrice de Nancy Huston et j’en ai révélé le sens qui allait bien avec l’introduction que je venais de faire. Puis j’en suis venu au programme des prochains mois pour la collection “un endroit où aller”. Réimpression de Demeure le secret, l’unique recueil de poèmes de Max-Pol Fouchet. Parution du Journal d’Eleusis d’Arnaldo Calveyra avec la belle préface de Silvia Baron Supervielle. Et des nouvelles d’Anna Maria Ortese, Aurora Guerrera, par lesquelles se poursuit l’édition intégrale de cette œuvre où la voix se veut “cri qui dérange”. Longtemps, ensuite, je me suis attaché à commenter un roman sur le désir, affilé comme une lame, que Catherine Mézan a écrit sous le titre : Un pianiste vu de dos. Et, en bouquet final, j’ai présenté La saison de mon contentement, livre où Pierrette Fleutiaux, d’une haute écriture, fait voir le dérangement provoqué par l’apparition d’une femme candidate à la charge suprême de l’État, renversement des sentiments, confusion des opinions, et où parfois aussi elle fait entendre le tumulte de ses propres convictions.

Cet après-midi, Philippe a passé plus d’une heure sur mon ordinateur pour détecter puis éliminer les invisibles punaises qui avaient empêché mes vœux pour 2008 de s’élancer vers leurs destinataires. Les petits courriels illustrés sont maintenant partis avec un message qui s’adresse aussi à ceux qui me lisent ici et que je ne connais pas…
“Si on ne me demande pas ce que c’est, disait saint Augustin quand on l’interrogeait sur le temps, je le sais. Si on me le demande, je ne sais plus.” Ne nous interrogez donc pas sur l’année qui vient, ai-je ajouté, nous savons qu’elle sera faste pour vous. Comme nous le souhaitons.

Il faut chiner dans les programmes puis dans les livres sur le cinéma si l’on veut trouver la petite chose qui mérite d’être vue. Ce soir j’ai ainsi déniché The Hot Spot de Dennis Hopper, drame de province, amer, horrible dans les faits et somptueusement filmé. Un homme, Don Johnson, s’impose dès les premiers plans, et deux femmes, Virginia Madsen et Jennifer Connelly, rivalisent de sensualité. Un bijou pour le second rayon.

19 décembre – Ce matin, des feux de feuilles mortes s’élèvent dans la lumière argentée, allumés parce qu’il n’y a pas un souffle de vent. Un temps idéal pour la marche. Mais c’est impossible sous peine de réveiller la dolour sciatique comme on disait au seizième siècle. (Et j’entends ronfler le r apical de dolour.) Pourtant, elle m’a fichu une paix souveraine, cette nuit, dame sciatique. Et, ce matin …

Ce matin, je n’ai pas envie de parler de Nicolas, parce que, hors fonction impériale, il ne m’intéresse pas. Seulement voilà, dans sa fonction (par automatisme, j’avais écrit : fiction) il organise des feux d’artifice qu’on ne peut s’empêcher de voir. La semaine dernière, pendant qu’à Paris on chassait les sans-abri installés sur un quai près de Notre-Dame, et que se tirait enfin un Kadhafi qui s’était payé sa tête sur la question des Droits de l’homme et l’avait singé en visitant le Louvre en une demi-heure, il était, lui l’Empereur, à Disneyland avec la belle Carla qui dans No Promises chante si bien les poèmes d’Auden, Yeats, Dickinson et quelques autres. Mais, pendant que les photos de ce feu d’artifice-là paraissaient dans le monde entier, je n’ai vu personne pour se demander ce que l’on ferait de ce talent si la voix devenait celle de la première dame de France. En cage ? Je me suis souvenu d’un récit de Jean Duvignaud que j’ai publié naguère : Dis, l’Empereur, qu’as-tu fait de l’oiseau ?
Et puis hier, l’empereur pressé, au sens morandien du mot, faisait chez nous, en Camargue, une visite de deux heures (en ce comprise une promenade à cheval avec changement de tenue, pullover et col ouvert, en compagnie d’une belle ministresse) pendant lesquelles il donnait l’impression d’avoir tout vu, tout visité, tout compris, tout réglé. Ce soir, j’ai rendez-vous avec Daniel Pennac au Méjan. Lui aussi a quelques titres qui conviendraient aux feux d’artifice impériaux : Au bonheur des ogres, Comme un roman, La débauche, Le dictateur et le hamac, Merci

Deux fois, cet après-midi, Christine m’a conduit en Arles.
La première fois c’était pour un contrôle technique à l’hôpital où un urologue, en qui j’ai grande confiance, m’a délivré un certificat de bonne conduite prostatique et un permis de libido Et m’a donné rendez-vous dans un an.
La seconde fois, ce fut pour recevoir Daniel Pennac au Méjan où sont exposés ses dessins de plumes. Je ne m’attendais pas à voir tant de monde un mercredi presque d’hiver à 18 heures 30. Ils étaient plus de cent qui ont écouté notre dialogue. J’ai d’abord emmené Pennac sur les pistes du langage, de l’écriture, et j’ai rappelé, car l’idée m’est chère, que la fiction a servi, depuis les commencements, à travestir l’ignorance de nos origines, à brider les peurs de l’inexplicable et à justifier les pouvoirs que certains en tiraient. Les noms de Pontalis et de Parain ont valsé dans notre discussion. Et puis, pour lui donner un ton plus allègre, j’ai fait observer que la plume présente sur tous les dessins de Pennac était érectile alors qu’il existait jadis, et j’en avais apporté un spécimen, des stylos à plume rétractile. Vint un moment d’émotion et un autre de surprise quand je découvris que Pennac avait bien connu mon cher Duvignaud et quand je m’aperçus d’autre part qu’il était comme moi fumeur de pipes Dunhill. Après, il y eut l’habituelle cérémonie des dédicaces et j’en ai profité pour me débiner parce que cette vipère de sciatique avait recommencé à me mordre.
Rentré au mas, après avoir pris un dose d’analgésiques, je me suis installé avec Christine devant le grand écran pour regarder une curiosité, Punch-Drunk Love, un film, que l’on dirait expérimental, de Paul Thomas Anderson avec la délicieuse Emily Watson que nous avions aimée en Elsie dans Gosford Park et qui donne ici la réplique à un Adam Sandler singulièrement déjanté.
Le film était court. Avant la nuit, je me suis encore livré au plaisir épistolaire…

20 décembre – Saints du jour, saints Abraham, Isaac et Jacob, faites en sorte, je vous prie, que ne se matérialise pas le cauchemar que je fis hier matin, juste avant de m’éveiller et qui d’ailleurs me réveilla. Dans ce mauvais rêve, Régine arrivait au mas, comme elle le fera aujourd’hui, avec les premiers exemplaires des Déchirements destinés à un service de presse sélectif et “avancé”, j’en prenais un, l’ouvrais au hasard avec l’idée que la phrase sur laquelle ce hasard me ferait porter les yeux aurait un sens symbolique. Et en fait de symbole je tombais sur une énorme faute. Consterné je téléphonais alors aux éditions où l’on me disait qu’on ne pouvait pas se payer le luxe de réimprimer l’ouvrage, qu’il fallait faire avec, faire avec la faute.

À l’hôpital, hier, l’urologue avait du retard, il me fallut attendre et je ne m’y attendais pas. Je n’avais pris ni livre ni journal. Alors j’ai ouvert le carnet qui jamais ne me quitte et je me suis mis à y inscrire tous les items avec lesquels je composerai ma participation au numéro de La pensée de midi qui est consacré au mépris. Dieu, que les lettres ont de l’importance ! Dans mon carnet j’avais écrit “La pesée de midi” Et ça a du sens, la pesée… “Midi le juste”, dans Le cimetière marin de Valéry.

Ce matin, longue conversation téléphonique avec Estelle qui est, chez Actes Sud, la “directrice de la communication”. Elle mériterait beaucoup mieux que cette appellation. Estelle est un authentique passeur. Elle m’a parlé des Déchirements et des dispositions qu’elle prendra pour le lancement, mais elle m’a surtout rendu compte des sentiments qui l’avaient traversée à la lecture du livre. Et ce fut très confortant.

Longue conversation téléphonique aussi, mais c’était hier, avec Maud Rayer dont j’avais marqué l’anniversaire par un petit envoi. Nous avons reparlé de ses lectures passées et de celles qu’elle nous fera encore. Nous étions dans le plaisir des combinaisons de mots que chacun de nous choisissait pour qu’elles soient justes à l’oreille de l’autre. Et nous avons regretté que Maud n’eût pas l’usage de l’internet qui nous aurait permis de les écrire…

Ce midi Régine est arrivée avec un premier lot de livres qui sortaient de l’imprimerie. Le roman existe donc, je l’ai pris en main, j’ai palpé, humé, feuilleté Les déchirements ! Puis j’ai remis à Christine le tout premier exemplaire qui lui revient car le livre lui est dédié en même temps qu’à Juliette, la disparue qui est au centre de l’histoire que je raconte. Tout l’après-midi, nous l’avons consacré, Régine et moi, à préparer un premier service de presse. J’ai dû dédicacer une cinquantaine d’exemplaires. Je me suis souvenu de l’embarras où l’exercice de la dédicace m’avait mis lors de la parution du Nom de l’arbre, le premier de mes romans. Chez Grasset, à une table voisine, une romancière de grand renom signait son dernier livre, en même temps que moi le mien… Sans cesse elle m’interrogeait sur l’orthographe d’un mot pour une dédicace qu’elle était en train d’écrire et elle me précipitait ainsi dans un trouble insupportable. Elle est partie avant moi, je suis allé voir le papier qu’elle avait abandonné sur sa table. Il y avait là quelques mots et pour chacun plusieurs versions orthographiques… Elle avait donc cherché avant de m’interroger.

Régine partie, j’ai voulu avoir un résumé des nouvelles du jour. Ainsi ai-je appris que notre imprévisible et infatigable président, pour aller à Rome, où il avait audience avec le pape et où il devait être nommé chanoine honoraire (ce qui lui eût permis d’entrer à cheval au Vatican – avec Carla en amazone ?) avait aussi emmené Bigard, l’homme des “trucs qui gonflent”. Et proclamé que “la République a besoin de croyants.” Je la croyais laïque, notre république. Je ne comprends plus, suis dépassé, dois me faire vieux, ou être victime d’une hallucination.
Je suis revenu sur terre pour apprendre, hélas, que Christian Bourgois avait à son tour passé le dernier portillon. C’est à l’occasion de la publication en France des Versets sataniques de Salman Rushdie que j’eus la seule occasion de le fréquenter un peu.

Ce soir, nous avons vu un film bouffon dont je me suis seul régalé, La mégère apprivoisée. Shakespeare revisité par Zeffirelli. Avec ce couple magnifique dans la discorde, Elizabeth Taylor et Richard Burton, tels qu’ils avaient été, un an plus tôt (1966) dans le film de Mike Nichols, Qui a peur de Virginia Woolf ?

21 décembre – C’est bel et bien l’hiver aujourd’hui, même si mon coquin de pédiatre veut à tout prix me persuader que c’est aussi le premier jour dans la lente éclosion de l’été… J’ai réveillé une chère âme qui s’était endormie dans son bain. Je craignais qu’elle n’y passât l’hiver. Le plaisir dans la petite comédie qui se joue avec l’échange des vœux, c’est la résurgence de voix non pas oubliées mais endormies ou égarées ou parfois prises dans les filets d’une passagère amnésie…

Passé une bonne partie de la matinée à secourir Christine qu’un auteur avait mise dans l’embarras avec un long poème inséré dans le roman qu’elle traduit. Traduire la poésie est un exercice auquel je me suis déjà livré avec Stephen Spender et James Baldwin. Exercice délicat sinon difficile car il convient de faire entendre, certes le fond, mais aussi le sens que lui donne la forme toujours particulière en poésie. Et c’est toujours une aventure incertaine.

Le temps s’adoucit et se gâte pour le week-end. Ce soir, enfin, nous avons vu The Circus, un film que Chaplin a tourné juste avant le parlant. Je crois bien n’en avoir jamais vu de si fascinant, de plus inattendu et d’aussi sensuel par une certaine et fugitive manière de filmer Merna Kennedy, l’écuyère dont le vagabond, acrobate malgré lui, est inutilement amoureux. Ça passe presque inaperçu, ça ne dure que deux secondes, mais elles sont inoubliables ces brèves caresses de la caméra sur les jambes de Merna ou sur un chemisier légèrement renflé par les bourgeons des seins que du coin de l’œil observe le vagabond – Chaplin, of course.

22 décembre – À la faveur d’une brève insomnie j’ai entendu, cette nuit sur France Culture, quelques fragments d’une soirée enregistrée, environ 1951, chez Lipp où, rassemblés autour de Maurice Fombeure, des poètes aujourd’hui oubliés (ils sont vite oubliés, les poètes) déclamaient leurs vers avec une voix proche de celle, heureusement conservée, d’Apollinaire récitant Le pont Mirabeau. Et où l’on célébrait Léon-Paul Fargue, disparu quatre ans plus tôt. Cela fit tilt pour deux raisons, la première étant que son Piéton de Paris tient un petit rôle, mais rôle essentiel, dans Les déchirements. La seconde est plus singulière. L’un des mes petits-fils, Laurent (petit-fils par le jeu des tribus recomposées), a récemment introduit dans la famille une deuxième et belle Pauline dont j’ai découvert qu’elle était l’arrière-petite-fille de Léon-Paul Fargue. Or cette nuit j’apprenais que le décor et l’agencement de l’illustre brasserie Lipp, où se déroulait la soirée poétique, étaient l’œuvre du père de Léon-Paul Fargue. À la première occasion je verrai si Pauline, récente et jeune mère, sait qu’elle a un arrière-arrière-grand-père qui fit ce temple où eurent lieu tant de mémorables rencontres et où, un jour d’octobre 1965, on enleva Mehdi Ben Barka.

L’étourdissante Jeanne revenait d’Amérique, elle a déjeuné au mas et elle nous a offert une caissette garnie de telle manière que les fruits et légumes qui la garnissent composent un pastiche d’Arcimboldo des plus réussi. Elle revenait de Los Angeles où elle avait été voir ses petits-enfants et, avec un autre qui arrive bientôt d’Australie, elle ira passer quelques jours à Venise en janvier. Voilà une grand-mère dont je croyais l’espèce éteinte avec la mienne.

Les éblouissements que nous apportent les écrans de la télévision, de nos ordinateurs et de nos téléphones portables nous donnent l’illusion de renforcer notre présence au monde. Mais ils disent en vérité notre absence du monde. C’est une réflexion qui m’est venue en lisant la contribution de Gwenaëlle Aubry à un récent colloque tenu à Cerisy-la-Salle. Elle y évoquait la complaisance et la faute de Narcisse n’aimant que son reflet.

J’ai bien cru qu’un ennemi dont je ne sais rien, jugeant intolérable que la sciatique disparût peu à peu, m’avait inoculé l’un de ces virus qui en mettant le feu vous mettent au tapis. J’ai tenu bon et, allant mieux, j’ai recherché ce soir la compagnie de Melinda et Melinda. Woody Allen est l’un de mes “auteurs” favoris, complice et rival qui me fait entendre ce qu'il me semble n'avoir pas su dire.

23 décembre – Contrariété dans un épisode d’insomnie : cette nuit j’ai entendu des propos longs, très longs, sur un certain Fernand Contandin que sa belle-mère avait surnommé le “Fernand d’elle”, sur sa notoriété mondiale bien qu’il n’eût tourné que des film français, sur son caractère et son talent, mais… zut, je m’étais rendormi quand, ensuite, a été rediffusé le fameux dialogue Duras – Mitterrand.

Plus le temps va, moins les hivers me sont supportables. J’ai partagé le temps de ce dimanche silencieux, où le soleil joue à cache-cache avec les nuages, entre une nouvelle étape de lecture dans le Millenium de Stieg Larsson, l’établissement d’une liste pour l’envoi, en janvier, des Déchirements et le dépouillement d’une presse qui fait voir le monde comme une cour de récréation où de méchants garnements ne savent plus quel coup tordu inventer pour terroriser leurs compagnons de jeu.

Un signal m’avertit de l’arrivée d’un courriel. C’est Yves qui m’envoie une série de photos prises dans la vallée mosane où il habite, les unes par temps de brume, les autres par temps de givre et de lumière. Elles sont magnifiques, je les fais défiler sur l’écran, m’attarde sur certaines qui évoquent un monde à la Julien Gracq. Après, je vais au courriel qui les accompagne. Mais qu’est-ce qu’il raconte, Yves ? Il m’écrit que la mort de Gracq l’a consterné. Gracq n’est pas mort ! lui dirais-je s’il était devant moi. Sa phrase pourtant me trouble, elle met du désordre dans ma mémoire. Gracq serait-il mort cette année et ne l’aurais-je pas su ou l’aurais-je oublié ? Pour en avoir le cœur net je vais voir et là… une phrase se déplie sous mes yeux : “Auteur discret rétif aux honneurs, l'écrivain Julien Gracq est mort samedi à l'âge de 97 ans à Angers, dans le Maine-et-Loire.”

Françoise est passée, je lui ai parlé de Gracq, elle m’a parlé de Christian Bourgois. C’est le moment où l’on doit mettre les morts en place, comme me le rappelait souvent Max-Pol Fouchet. Françoise évoque la fidélité avec laquelle Christian, sitôt son stand monté au Salon du livre, venait nous voir achever le nôtre en nous parlant de la difficulté d’être encore éditeur de vraie littérature à notre époque. Moi, je me revois en compagnie d’André Delvaux me racontant que Gracq, qui refusait toujours que l’on adaptât ses romans à l’écran, lui avait permis d’y porter Le roi Cophétua, l’une des trois nouvelles composant La presqu’île, mais avait prévenu qu’il ne voulait ni voir le film ni en entendre parler. En 1971, André Delvaux avait achevé un long métrage raffiné, mystérieusement érotique, Rendez-vous à Bray. Gracq s’était laissé tenter, il avait vu, puis il avait dit à Delvaux son admiration pour un film si différent du livre et pourtant si fidèle à ce que, lui Gracq, avait voulu y dire.

24 décembre – Après avoir cédé toute ma bibliothèque d’éditeur à l’université de Liège, j’ai réorganisé dans mon grenier, avec le concours de Christine, la répartition des autres livres, ceux que je n’avais pas donnés. Mais je n’avais pas soupçonné avec quelle précision ma mémoire avait enregistré leur emplacement premier. Maintenant encore, quand il me faut en trouver un, je le cherche d’instinct où il était jadis. C’est souvent leur emplacement sur la page du livre ou de la brochure qui permet à l’acteur menacé par le trou de mémoire de retrouver les mots qui se dérobent.

D’un coup d’œil au rétroviseur je vois que j’ai derrière moi un cortège de pères Noël dont quelques-uns cherchent à me rappeler les plaisirs et les misères de certaines années. Mais ce Père Noël, otage de Coca-Cola, ne m’a jamais été ni familier ni complice.

25 décembre – Hier soir, chez Françoise et Jean-Paul, il y avait quelque trente couverts à table dans la grande salle à manger de la belle demeure patricienne d’Arles. Je n’avais pas oublié que j’étais un convalescent et je pris des parts de moineau dans les plats qui défilaient. J’avais pour voisines, d’un côté Marie, une élégante viticultrice qui me révéla que nous nous connaissions de longue date, malgré mon air de ne pas m’en souvenir, car nous nous étions rencontrés jadis à Saint-Rémy chez Garcin puis en Arles chez Clergue, et de l’autre côté la petite Pauline Fargue à laquelle j’appris que c’était à son arrière-arrière-grand père que l’on devait le décor de la Brasserie Lipp. Il y eut, avant le dessert, l’habituelle distribution de cadeaux sous l’arbre de Noël. A-t-on remarqué l’émancipation d’Antoine ? Sans cesser d’être lui-même comblé de cadeaux, ce petit Gatsby avait passé une frontière… il était aussi, cette année, du côté des donateurs. Et ainsi m’a-t-il offert un élégant récepteur de radio, un PAL (Portable Audio Laboratory). Et puis j’ai découvert un carnet dans lequel il a fait d’étonnants dessins, très maîtrisés.
Tout cela ne nous a pas empêchés, Christine et moi, de rentrer tôt. Quand nous avons traversé Fontvieille, les premiers fidèles se regroupaient devant l’église pour la messe de minuit à laquelle Madeleine m’avait écrit qu’elle assisterait. Mais nous ne l’avons pas aperçue.
Notre retour hâtif ne servit à rien. J’aurais mieux fait de rester en Arles avec les autres car, sitôt allongé, la sciatique, mauvaise bête, revint se vriller dans la hanche et la cuisse et, m’empêchant de dormir, elle me fit une détestable nuit blanche.
Ce matin, au mas, après le petit-déjeuner, il y eut une nouvelle cérémonie de cadeaux destinés à Justine et Félix, à Jules, leur père, et aussi à nous, les grands-parents. Je vacillais de fatigue après ma nuit blanche, et dans la confusion j’ai raté presque toutes les photos que j’avais voulu prendre. Il y en a tout de même deux ou trois qui font deviner les émotions que les mots traduisent mal. Lise, mon éditrice de Montréal, s’est jointe aux rencontres familiales par un long appel transatlantique.

26 décembre – Il aura donc suffi d’un fifrelin d’antalgique, d’un brin de somnifère et d’une intime injonction pour traverser la nuit sans escale et sans douleur, sur une jonque silencieuse. Mais dans la journée, comme s’il s’agissait de réparer une erreur, la douleur a reparu que l’ostéopathe n’a pu faire disparaître.

Écrite et parlée, la presse racontait ce matin d’une même voix le voyage en Egypte (un syndrome très français) à bord d’un avion battant pavillon Bolloré. En compagnie d’une certaine Carla. Je me suis souvenu que l’une de mes chansons préférées sur le disque qu’elle a édité chez Naïve (No Promises) avait été composée à partir d’un poème de Wystan Hugh Auden : At last the secret is out / as it always must come in the end. Eh oui, tôt ou tard, défense ou pas, secret levé… Mais, sur la pochette du disque, la petite Malibran ne porte qu’une nuisette. Si elle avait été élue Miss France – et une “première dame” l’est à sa manière – la chapeautée de Fontenay l’aurait déjà virée comme elle vient de le faire pour la Réunionnaise Valérie Bègue.

Carrousel familial… Les petits Marseillais sont partis à la montagne (Alpes) avec leur père, et les petites Montpelliéraines arrivent de la montagne (Pyrénées) avec leurs parents. Il y eut un autre dîner, d’autres cadeaux, des enfants impatients et ravis, et quelques nouvelles, entre autres sur la tournée de mathématicien que Gilles entreprendra au printemps. La douleur reflue, Christine et Louise m’assurent que l’effet de l’ostéopathie peut se faire attendre vingt-quatre ou quarante-huit heures.

27 décembre – Finir une année c’est comme boucler une valise, on découvre qu’il y a encore de la place ici et là pour y fourrer des choses. Par exemple un inventaire de quelques lieux où se cultive le mépris, thème d’une prochaine livraison de La pensée de midi. Ou des notes pour une postface au Nabokov et sa Lolita de Nina Berberova qu’Eduardo Berti s’apprête à publier en Argentine.
Mais il suffit que le nom de Berberova soit prononcé pour que je reparte en zigzag dans mes souvenirs. Je ne m’en suis pas privé avec A* qui en était curieuse. Je lui ai raconté en particulier quelques-unes des rencontres que j’avais organisées pour la vieille dame avec Jacqueline Kennedy, Marcello Mastroïanni, Stephen Spender, Marie-Christine Barrault, Pierre Alechinsky, Bernard Pivot et quelques autres. Et mon plaisir à les rameuter est indéniable. D’autant qu’aucune de ces rencontres ne fut ordinaire.

28 décembre – Dans Shadows and Fog de Woody Allen que nous avaient offert Louise et Gilles et que nous avons regardé hier soir en leur compagnie (titre trop proche, en français, du terrible Nuit et brouillard d’Alain Resnais), j’aurais sans doute vu tout autre chose si, deux heures plus tôt, je n’avais appris l’assassinat de Benazir Bhutto qui n’a pas seulement payé son opposition politique et sa position inconfortable dans la stratégie américaine mais sans doute aussi son erreur d’être femme. Quelques experts venaient d’affirmer à la télévision, avec une tranquille certitude, que si l’arme atomique tombait aux mains des intégristes, le Pakistan serait “vitrifié” par les Etats-Unis dans les minutes qui suivraient. Alors, du film noir de Woody Allen, je n’ai plus retenu qu’une scène, désespérément symbolique, celle où une avaleuse de sabre (Mia Farrow), entrée par erreur dans un bordel, y découvre avec une espèce d’anarchiste (John Cusack) l’orgasme suprême et consolateur.

Ce matin, Madeleine et Paul sont passés au mas et nous ont parlé du long séjour qu’ils feront au Sénégal, au début de l’an prochain, dans le cadre d’un programme de développement. Pour d’obscures raisons que je démêle mal, le sens de cet éloignement me préoccupe plus que ses raisons.

À leurs filles, Louise et Gilles font apprendre la musique et, cet après-midi, l’une d’elles qui s’initie à la clarinette répète dans la cuisine. On lui fait tenir longtemps une même note, à plusieurs reprises, et ce qui monte vers moi à travers le plancher ressemble à une corne de brume dans le brouillard… Puis vient la récompense : le droit de jouer Au clair de la lune. Pendant ce temps-là, je relisais une fois encore Nabokov et sa Lolita, le petit essai qu’écrivit Berberova à peu près en même temps, environ 1965, qu’elle achevait son autobiographie, C’est moi qui souligne. Eduardo Berti, qui a l’intention de publier Nabokov et sa Lolita en Argentine, m’a demandé de faire une postfac. J’avais mon idée. La première phrase m’est venue d’un trait… “Il y a des livres qui vous en révèlent plus sur leur auteur que sur leur sujet, ai-je écrit. Nabokov et sa Lolita est de ceux-là. Après l’avoir lu, j’ai compris que ce petit essai m’en avait appris sur Berberova plus que sur Nabokov et sa Lolita.” Mais pour vérifier certains points, je me suis embarqué une fois encore dans les cinq cents pages de l’autobiographie. Preuve que les petits chantiers appellent presque toujours de grandes manœuvres.

Gunila est passée à l’heure du thé avec l’une de ses filles et deux de ses petites-filles. C’est une famille ahurissante par l’usage des langues, on y parle couramment l’anglais, le français, le suédois et l’espagnol… Mais aujourd’hui je n’ai pas eu droit au petit récital que j’espérais.

Le soir (il me fallait à nouveau repousser de sournoises offensives), nous avons revu, dans le cycle Chaplin de la télé, Les lumières de la ville. Encore un des grands muets, et celui-ci commence d’ailleurs par une parodie d’inauguration tout en discours qui est un chef d’œuvre du genre. Puis, par une série de sketches où le vagabond est à la fois fauteur des troubles et révélateur de la bassesse des hommes, on vient à une fin où le jeu des regards entre Chaplin et Virginia Cherrill donne au mélo un dénouement d’une angoissante ambiguïté.

29 décembre – Avec prudence j’observe la décrue. La présence de la sciatique est maintenant cicatricielle. Le temps, lui, est d’une grande douceur et, pendant quelques heures de ce printemps hivernal, j’ai laissé la fenêtre ouverte. La météo nous annonce le retour du mistral pour la Saint-Sylvestre.

À table, avec Gilles, longuement parlé politique. Et de l’absence du désir de gagner, chez certaines gens de notre bord. Puis de l’Arche de Zoé dont les membres condamnés aux travaux forcés ont été ramenés hier de N’Djamena sans que Zorro eût à interrompre sa lune de miel pour les rapatrier. Quelques évidences s’entremêlent dans cette affaire, le soulagement des uns, le sentiment d’avoir été floués chez d’autres, la confusion humanitaire et, tel un fil qui relierait tout, le mépris, le mépris des uns, le mépris des autres…

En travaillant à la postface du Nabokov et sa Lolita de Berberova, je suis retourné à des archives et ainsi ai-je retrouvé des notes de juillet 1990. Nina Berberova passait quelques jours au mas. Je venais de lire les mémoires de Maurice Girodias, fondateur de la revue Critique et d’Olympia Press. Nina l’avait connu et elle me demanda s’il parlait d’elle. Ce ne fut pas long à retrouver. “Il faut mentionner ici une femme charmante, avait écrit Girodias, Nina Berberova… Ah, les yeux de Nina, la voix de Nina, incomparable lorsqu'elle récitait ses propres traductions de poèmes russes...” Quand je lui avais lu ce passage, Nina avait d’abord souri. “Je me souviens”, disait-elle. Mais soudain je l’avais vue montrer de l’indignation. “Avec un peu de flair, s’était-elle écriée, cet imbécile aurait découvert ce que j’avais écrit. Je serais restée en France où mes livres auraient été traduits et publiés. Et j’aurais fait l’économie de quarante-cinq années !” Quarante-cinq années au bout desquelles, un jour de mai 1985, nous nous étions rencontrés, elle et moi, au Café de la Maririe, à la place Saint-Sulpice. Pour rattraper en sept ans un retard de quarante-cinq…

Ce soir, avec un peu de crainte j’avais suggéré à Christine de regarder sur France 3 un téléfilm d’Arnaud Sélignac : Divine Émilie. Et nous ne l’avons pas regretté. Je connais mal l’histoire d’Émilie du Châtelet et de sa longue liaison avec Voltaire, j’avais envie de voir ce que ce film en aurait fait. Or Léa Drucker et Thierry Frémont étaient si convaincants, dans des décors si vrais, que j’ai eu l’impression de les reconnaître comme si j’avais fréquenté chez eux leurs modèles. Histoire bien troussée, érotisme dix-huitième très juste, seconds rôles à la hauteur des premiers. Excellente soirée qui m’a aussitôt poussé vers quelques réminiscences et des livres d’histoire.

30 décembre – Que les saveurs de la vie changent selon les états que l’on traverse et les tempêtes que l’on essuie, j’ai vécu assez longtemps pour le savoir. Mais reste que la saveur des petites résurrections est toujours surprenante. Ce matin, par exemple, le ciel est d’un bleu presque viril, l’air a des odeurs de feu de bois, les fruits attachés comme grelots aux branches défeuillées du platane frémissent à peine sous le vent et le courriel reçu de nuit me parle comme par hasard d’Arouet et de sa merveilleuse Émilie.

Louise, Gilles et nos trois petites Montpelliéraines ont repris la route ce midi pour aller skier au-dessus de Grenoble. Le mas serait silencieux si vers dix heures, avec des airs de père Noël enivré, le mistral n’avait fait irruption en agitant ses clochettes. Dans mon grenier, je continue de m’interroger par écrit sur les relations de Berberova et de Nabokov.

31 décembre – Après avoir manifesté sa fureur toute la nuit, si j’en juge par les deux ou trois fois où il m’a réveillé, le mistral paraît se calmer ce matin du dernier jour de l’an. Le ciel est muet, glacé, aveuglant. J’ai l’impression d’être sanglé sur un siège éjectable avec lequel je serai catapulté la nuit prochaine dans une année inconnue que les vœux, qui continuent d’affluer, nous souhaitent heureuse et faste. Le temps est décidément cette argile qui nous sert à transformer le passé en statuettes et à modeler nos fantasmes.

Pas une spécialité pharmaceutique dont le mode d’emploi ne comporte une rubrique consacrée aux effets secondaires. Que n’en fait-on autant pour les interdictions dont l’extension conduit à la servitude par invalidation du jugement et impuissance éducative ?

J’écrivais sur Berberova et Nabokov, sur la gloire et l’amertume quand, par je ne sais quelle manœuvre – plus je m’interroge moins je comprends – mon dossier d’écriture a coulé à pic dans le noir océan de l’écran. Curieusement, pas la postface que j’écrivais mais une entière collection de textes que je consultais. Avec l’aide de Christine j’ai fini par en récupérer l’essentiel grâce à une sauvegarde faite sur un ordinateur de voyage. Sans cela, cette année se fût terminée par un naufrage. Chaque fois qu’un tel incident se produit j’imagine les conséquences qu’il aurait s’il était d’ordre planétaire. J’ai sans doute tort de m’inquiéter, j’ai entendu dire ce matin, à la radio, que les officiers pakistanais avaient pris la précaution de ne pas mettre les ogives nucléaires et les fusées dans le même tiroir. Ah, les braves, comme ils sont prudents !

Jane et James ont perdu un ami, ils ne viendront pas ce soir. Notre petite compagnie de six sera réduite à quatre pour passer les quelques heures entre les dix minutes annoncées d'un discours présidentiel new look (peut-être entendrons nous Carla nous chanter Wystan Hugh Auden : At last the secret is out ) et les douze coups de minuit.


(À SUIVRE)






© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens