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© Bruno Nuttens




Mardi, 1er décembre 2009 – Naissance d'un nouveau mois et page tournée. La température a certes fait une belle chute mais le ciel est bleu, ce bleu dont mes yeux maintenant équipés de nouveaux cristallins ont redécouvert l'intensité. Quand pourra-t-on incruster pareille prothèse dans la mémoire ? Et dire aux siens : ça y est, j'ai retrouvé les souvenirs que j'avais perdus. Car je me le répète sans cesse, rien n'est perdu, ce qui paraît l'être est ensablé dans les fonds…

   Je devrais peindre sur le front de mon ordinateur : DÉFENSE DE MARCHER HORS DES CHEMINS FLÉCHÉS. Poussé par une curiosité dont je ne me souviens plus (putain de mémoire !) je me suis lancé hier hors piste dans quelques manipulations qui ont eu pour effet la disparition d'outils, d'instructions et de dossiers auxquels j'avais souvent recours. Bruno est intervenu à distance et a remis de l'ordre dans mon site et mes carnets. Le reste attendra le retour de Paris où je remonte demain pour la première fois depuis mars 2008 (une vingtaine de mois) et l'irruption du dysfonctionnement pulmonaire. J'y vais pour la présentation officielle du film, Hubert Nyssen à livre ouvert, que Sylvie Deleule a tourné cet été pour la collection Empreintes de la 5. Et si j'ai décidé d'y aller, c'est parce que le pédiatre paraît avoir trouvé (j'écris cela sur la pointe des pieds ou des mots) le moyen de me tirer du labyrinthe où j'étais. Depuis peu de jours je respire comme si je humais l'odeur de la mer et je monte l'escalier en oubliant que j'étais essoufflé. À peine ai-je écrit cela, j'entends et vois par la fenêtre ouverte le mistral qui surgit pour me féliciter ou… me dire que je ne perds rien pour attendre.

   Étrange exercice que de se préparer au voyage et de retrouver des rituels oubliés… Mais tout de même, avant cela, j'ai passé un long moment avec L'orpailleur qui m'entraîne où je devais aller sans que je le sache. Voilà l'un des plaisirs de l'écrivain que le lecteur ignore, cette inversion qui veut que ce soit le livre en cours qui alimente et dirige l'imaginaire.

   Revu ce soir La femme coupée en deux de Claude Chabrol. Mais le film, lui aussi, a été coupé en deux par le pédiatre qui est passé pour voir si j'étais dans la bonne condition qu'exige le voyage. Comme si j'allais m'attaquer à la face nord du Mont Blanc ou gravir à vélo le Ventoux...

Vendredi, 4 décembre 2009 – Avant-hier, la première émotion fut de retrouver notre quartier, le voisinage du Nègre Joyeux, la rue Rollin, la maison de Descartes et ce petit appartement auquel je suis si attaché mais fus tellement infidèle, d'en faire trois fois le tour qui n'est pas bien grand, de regarder une à une les gravures et lithos qui sont aux murs, presque toutes dédicacées par des amis, et de nous dire l'un à l'autre, Christine et moi, le plaisir de ces retrouvailles. Puis nous sommes ressortis pour déjeuner et nous avons retrouvé à la Contrescarpe la souriante Nathalie qui nous a installés à “notre” table. Et tout cela depuis le matin sans le moindre essoufflement… L'après-midi Christine est allée voir Marie-Catherine chez Actes Sud Paris pendant que chez moi, chez nous, je faisais une relecture lente et annotée d'un des manuscrits les plus audacieux que Nancy Huston eût écrit.

   En début de soirée, Régine est venue nous prendre en taxi pour aller au Goethe Institut où avait lieu la présentation officielle du film de Sylvie Deleule, Hubert Nyssen à livre ouvert. Il pleuvait à la verse comme on disait joliment jadis. Sylvie m'a présenté les personnes en compagnie desquelles le film avait été monté, elles m'ont paru avoir le même sourire qu'elle, témoignant du bonheur de créer et du plaisir d'entreprendre. La grande salle s'est peu à peu remplie et parmi d'innombrables inconnus, j'ai retrouvé des figures qui me sont chères, Françoise, ma fille sans laquelle cette soirée n'eût pas été ce qu'elle devait être, Marie-Christine Barrault, Michel Vinaver, Nicolas Gessner, Catherine Jarrett, Frédérique Deghelt, Chloé Réjon et tant d'autres dont les noms se bousculent dans ma mémoire où règne maintenant un grand désordre. Combien étaient-ils, trois ou quatre cents, je n'ai pas demandé, mais la salle était pleine. Un représentant de la 5 et de la série Empreintes a dit en quelques mots la satisfaction que leur avait donnée la création de Sylvie Deleule qui ouvrait un nouvel horizon dans leur collection et qui sera diffusée en prime time le 15 janvier. Et vint alors sur grand écran le film dans sa version définitive qui me parut si différente de celles que j'avais vues par fragments. J'ai su très vite que le film était bien reçu : exclamations, rires et silence angoissé pendant certains épisodes comme celui de l'autodafé. J'en eus pour preuve et confirmation les applaudissements interminables qui ont suivi la projection. Sylvie a fait alors quelques commentaires sur le climat dans lequel le film avait été tourné, elle m'a passé le micro et j'ai dit d'entrée de jeu que ce film comptait pour moi d'abord par l'amitié qui nous avait tout de suite liés, elle et moi. Quelques questions posées par le public ont témoigné que Sylvie avait fait un film fluide, spirituel et tendre. Il y eut ensuite une réception où je suis allé des uns aux autres, peu à peu gagné par une fatigue à laquelle la forme retrouvée n'a plus pu faire barrage. Nous sommes rentrés à la nuit et effondrés dans le sommeil.

   Hier matin nous avons fait un tour qui passait par l'échoppe de mon fidèle pipier chez qui je me suis choisi deux très légères Dunhill et un briquet de qualité. En début d'après-midi nous reprenions le train dans lequel je me suis endormi pour ne me réveiller qu'en Avignon. Le soir, dans la belle humeur où nous avaient mis le film et nos retrouvailles avec Paris, nous avons déniché un Blake Edwards, Darling Lili, où triomphe Julie Andrews, l'une de mes actrices préférées.

   Aujourd'hui, beau temps froid au Paradou. À l'écran, une tripotée de messages. Et par la poste une lettre superbe de Michel Vinaver sur le film. “Les résonances sont fortes et justes”, écrit-il. Vers midi Brigitte est arrivée à qui j'ai raconté la soirée parisienne et, du même coup, la bonne condition que j'ai retrouvée – ce qu'elle a d'ailleurs pu constater. Nous avons parlé de problèmes d'écriture et pris quelques chemins de traverse pour énumérer des livres que l'un de nous aime et que l'autre devrait aimer.

   Ce soir, Christine et moi, nous avons revu Whatever works de Woody Allen et compris, à la fin, que nous le reverrions encore tant il y a à puiser et à comprendre et à savourer dans cette magnifique dérision.

Samedi, 5 décembre 2009 – Ce matin, même beau temps, un peu moins froid qu'hier. Nuit tumultueuse avec une succession de rêves baroques et de cauchemars. Françoise m'avait appelé pour me dire que sa mère, notre chère Inga qui fêtait ses 85 ans, avait fait une chute et s'était brisé le col du fémur. Elle vient de me rappeler pour me dire que l'opération avait bien réussi. La chute, c'est le premier péril à notre âge.

   Par la presse il me semble voir que le mécontentement gagne même le cercle rapproché du petit souverain qui parfois me fait penser à ces hommes-orchestres que dans mon enfance on entendait passer dans les rues. 

   Revu, cet après-midi, par un documentaire qui lui était consacré, Charles Matton dans tous ses états, de peintre, de cinéaste, de créateur dévoré par la curiosité. Et ainsi me suis-je retrouvé, boulevard Saint-Germain, dans son appartement-atelier où j'ai passé tant d'heures de découverte et d'amitié. Puis je suis allé revoir dans le bureau de Christine, petite pièce où fut jadis le poulailler du mas, le magnifique autoportrait que Matton avait fait à la plume et lui avait offert.

   Après, j'ai achevé la lecture d'un étonnant manuscrit que j'avais donné à lire chez Actes Sud pour ne pas y entrer moi-même avec de la compassion dans les yeux car l'auteur est une amie… qui m'était cependant inconnue comme me l'a prouvé son opus. Son histoire m'a si bien occupé l'esprit que j'ai regardé ce soir avec distraction La guerre selon Charlie Wilson de Tom Hanks.

Dimanche, 6 décembre 2009 – J'hésite ce matin à ouvrir la fenêtre car le ciel est marbré, froide la température et pessimistes les prévisions. Me suis réveillé très tôt et rendormi par surprise. Du coup ma journée a commencé très tard. J'ai beau être devenu un adepte de la lenteur, je ne suis pas encore devenu insensible, malgré ma détermination, à l'inepte idée de la perte de temps. Le temps ne se perd pas, au pire il se galvaude.

   Pour le souper dominical, Estelle est venue avec Françoise et Jean-Paul. Je n'avais plus eu depuis longtemps un tête-à-tête avec elle. Directrice de la communication chez Actes Sud, il lui faut maintenant gérer le lancement par la presse et divers autres médias d'un nombre considérable d'ouvrages. Soudain, dans ses yeux, pendant qu'elle renouait son chignon j'ai retrouvé d'émouvants souvenirs du temps où je travaillais avec elle. Elle fait partie de celles et de ceux qui ont donné de la saveur à mon activité éditoriale.

Lundi, 7 décembre 2009 – La semaine commence en fanfare. Après une nuit barbouillée de cauchemars et d'insomnies, ce matin je me suis pris le pied dans le tapis de la salle de bain, j'ai perdu l'équilibre et par un petit vol plané suis allé me heurter le crâne contre le socle de l'évier. Sorti d'un bref évanouissement j'ai tenté sans succès de me relever. J'ai appelé. En vain. Christine était partie dans la colline. Elle est rentrée au moment où je parvenais enfin à me redresser pour constater que je n'avais rien de brisé. Juste une belle ecchymose.

   Philippe est arrivé qui a remis de l'ordre dans mon ordinateur avec des gestes de dentellière. Puis j'ai appelé mon frère dont c'est l'anniversaire, il était sur le point de quitter Bruxelles pour aller à Venise. Nous nous appelons deux fois par an pour son anniversaire et le mien. Le ciel est gris, la pluie est annoncée mais la température est si douce qu'aujourd'hui encore je garde la fenêtre ouverte. Pas de gondoles en vue…

   L'adorable Antoinette est venue déjeuner au mas. L'âge qu'inévitablement elle a pris lui va si bien ! On a beaucoup parlé de ses dessins et de son écriture. Avec, de temps à autre, des anecdotes sur ce que nous avons vécu loin l'un de l'autre pendant les deux années où nous ne nous sommes pas vus. Mais elle est de celles qui restent présentes même dans leur absence. 

Mardi, 8 décembre 2009 – Quand nous avions revu hier soir Catherine Zeta-Jones et George Clooney dans la joyeuse comédie des frères Coen, Intolérable cruauté, j'avais pensé que le titre correspondait avec humour à la mésaventure qui m'était arrivée le matin. J'étais loin de me douter que je renouvellerais la voltige cette nuit en me levant to spend a penny comme disent avec discrétion les Anglais.  Ce deuxième trébuchement m'aurait sans doute causé moins de mal s'il n'avait imité le premier. Le matin venu, j'ai ouvert la fenêtre car le temps, proprement astiqué par un discret mistral, était à nouveau pareil à un sou neuf. Ce fut une journée sans repères. Un peu de tout et de chaque chose un peu. Dans l'après-midi, avec L'orpailleur, long et lent travail d'ajustage de l'optique. Et le soir, le pédiatre est venu à qui j'ai raconté mes misères. Il ne m'a rien prescrit qui enrichirait l'industrie pharmaceutique. C'est un guérisseur par les mots qui découvrent, décrivent et situent le mal dont on se plaint.

Mercredi, 9 décembre 2009 – À ceux qui s'en moquent et à ceux qui haussent les épaules, je n'ai rien à dire. À ceux qui ont de la curiosité et parfois la manifestent, je voudrais dire que séparer les journées par des coups de ciseaux me paraît aussi iconoclaste que si l'on découpait scène par scène une fresque ou une tapisserie. C'est aussi une forme de soumission volontaire à l'amnésie et un consentement à l'usage que la politique fait de la mémoire quand elle en détache des fragments utiles à sa stratégie. Aujourd'hui le ciel est aussi bleu qu'hier. Et, par l'incinération des feuilles mortes dont les platanes sont maintenant débarrassés, un parfum d'automne se répand dans le mas.

   Christine a obtenu d'une autre Sylvie qu'elle vienne s'occuper de moi deux fois par semaine. Cette Sylvie a des cheveux blonds et un sourire en or. Elle est venue au mas pour la première fois aujourd'hui. Parmi ses activités il y a le coaching sportif. Peut-être, compte tenu de mon aptitude à tomber, va-t-elle faire de moi un champion du saut à l'élastique. En attendant, elle a commencé à réveiller ma consternante musculature. Et je le sens.

   Ophuls me fait souvent le même effet : maniérisme élégant et virtuosité. Ce soir encore avec Lettre d'une inconnue, un film de soixante ans adapté de Stefan Zweig. Spectacle d'une société du spectacle. Mais cette fois Joan Fontaine y est d'une vérité confondante.

Jeudi, 10 décembre 2009 – Cette nuit, et ce matin encore, au moment où la lumière, aussi belle que celle d'hier, m'invite à ouvrir la fenêtre, je suis traversé de frissons qui me donnent l'impression d'être debout dans une pirogue qu'emporte un rapide. Pauvre métaphore pour désigner l'emmêlement de craintes et de fureurs.

   Christine est partie ce matin pour Montpellier où elle va faire avec Louise la pêche aux cadeaux de saison. À la mi-journée Brigitte viendra me tenir compagnie, me demander des comptes sur ce que j'écris et me décrire ses émotions à l'idée du circuit rapide qui va l'emmener à Riga puis à Londres.

   Au téléphone Jessica Forde me parle de son père et me replonge ainsi au temps où je le vis paraître à un séminaire que je conduisais à Paris sur la question des rapports vertueux, maladroits ou stratégiques entre langage et conduite. À chaque séance il était le premier à interroger, ferrailler, contredire et enrichir ce séminaire. Plus tard, il m'apporta d'utiles conseils pour le lancement d'Actes Sud. Il devint un ami qui m'est resté présent pendant toutes nos années de silence. Aujourd'hui sa belle actrice de fille m'a donné de ses nouvelles et j'en aurais aimé de meilleures.

   Brigitte est en effet venue et elle avait sous le bras le lourd volume, 100 monuments / 100 écrivains, publié par les Éditions du patrimoine. Elle avait l'intention de l'emporter à Riga pour l'offrir à ses hôtes. Nous avions tous deux participé à cet ouvrage sans nous être concertés. Et nous avons passé un très long moment, cet après-midi, à découvrir les libres contributions des 98 autres auteurs. Dans le cadre de la master class nous avons procédé longtemps à des comparaisons. Que révélait de lui, chaque auteur, plus que du monument qu'il célébrait ? Après, elle m'a demandé où j'en étais de L'orpailleur, et j'en étais au curieux essai qu'a publié l'un de mes personnages, De la ponctuation comme censure de la pensée. J'ai pris beaucoup de plaisir à lui dire pourquoi et comment. “Je te bride, je te cadre, je te fais marquer le pas, je t'oblige à te relire, à te reprendre.” Là commence la censure.

   Christine est rentrée tardivement de Montpellier où elle avait passé avec Louise une journée qui me paraît avoir été de fête pour toutes deux.

Vendredi, 11 décembre 2009 – En grand arroi le mistral a déferlé cette nuit, cassant des branches du platane. Il ne s'est pas retiré ce matin, au contraire, il parade et cavale de plus belle. Laïziz Hadjadj est arrivé de bonne heure pour une longue interview destinée à la revue du lycée Albert Camus de Nîmes. Et c'est d'Albert Camus que, d'abord, il fut question, et par force de cette honteuse récupération qui consisterait à arracher de Lourmarin sa dépouille pour la mettre dans l'ombre du Panthéon.

   Travaillé cet après-midi avec L'orpailleur. Et puis soudain… Madeleine est apparue que je croyais encore en Suisse. Il faut savoir accueillir ses impulsions et traduire les va-et-vient de sa pensée pour comprendre la complexité des questions qu'elle pose et se pose.

   Il fallait aussi avoir vu ce soir le numéro d'Empreintes consacré à l'égyptologue Christiane Desroches Noblecourt pour imaginer ce que peuvent encore être l'intelligence, la vivacité et la mémoire (ah la mémoire) à quatre-vingt-dix ans passés.

Samedi, 12 décembre 2009 – Le mistral a l'air de se calmer ce matin et, levant le camp, de me dire que je n'aurai à m'en prendre qu'à moi-même si les jours qui viennent sont livrés à la pluie.

   Dominique est venu passer deux heures pendant lesquelles, en compagnie de Christine, nous nous sommes engouffrés dans les conversations et controverses que nous aimons. L'affaire de Johnny Hallyday et de son médecin français qui se serait fait agresser cette nuit – celui-là même qui avait fait subir à Marie Trintignant, à Vilnius, l'opération dite de la dernière chance – nous a conduits à quelques réflexions sur d'étranges pratiques mondaines. De là, par un virage brusque, nous sommes passés à la surdité, à l'abbé de L'Épée, au langage des signes et à des considérations prudentes sur ce vaste champ de fouilles que prétend ouvrir la “théorie de l'esprit”. Sans oublier la référence à Epictète affirmant que “la nature nous a donné deux oreilles et une bouche afin que nous écoutions deux fois plus que nous ne parlons.” Et puis Dominique a mis la conversation sur les paroles dans les chansons, un art auquel à ses heures il s'exerce et qui est pour moi, quand le talent s'y manifeste, l'excellence de l'ellipse. Une fois encore c'est le temps qui a eu le dernier mot. Nous devrions nous voir plus souvent, plus longtemps…

   Passé des heures, cet après-midi, à boxer avec l'un de ces rhumes dits et bien dits de cerveau qui, à chaque round, remportait la partie. Des heures pendant lesquelles on ne fiche rien qui vaille. Sinon à penser, ô supercherie, à ce que l'on eût fait. Mais tout de même, puisque, dans L'orpailleur, j'en suis à l'essai publié par l'un de mes personnages, essai intitulé De la ponctuation comme censure de la pensée, j'ai fait l'inventaire, le compte et l'analyse de celle que j'ai pratiquée dans les pages déjà écrites du roman. Je me suis réjoui de la sobriété dans l'usage que j'en ai fait.

   Ce soir, Bobby Deerfield de Sidney Pollack, un film marqué dans les programmes par un pique désapprobateur. Nous avions donc hésité puis nous avons pris le parti de nous risquer à le voir. Le face à face Marthe Keller et Al Pacino est irrésistible de gravité et de lenteur alors même que l'une entre dans la mort et que l'autre la défie par la vitesse. Et le style de Pollack s'y prête à merveille.

Dimanche, 13 décembre 2009 – L'automne s'incline, les nuages ont envahi le ciel et le mistral s'en va, la queue entre les jambes. Mon rhume suit son exemple mais ses traces sont encore trop présentes pour que je me risque au dehors. Christine est partie seule pour entendre au Méjan le quatuor Kocian dans des œuvres de Janacek, Martinu et Dvorak. Et moi, pendant ce temps, j'ai fait retour à Reggiani en écoutant une vingtaine de ses chansons et en me rappelant l'extrême plaisir que j'avais à le voir et l'entendre croquer les mots. La dernière fois que je l'ai vu, c'était dans un TGV qui montait vers Paris. Il avait tragiquement vieilli, il dormait et à distance je l'ai regardé, me souvenant qu'il chantait “Vivre, c'est ma dernière volonté”.

   Parmi les trois ou quatre voies qui s'ouvraient à L'orpailleur dans les pages récentes, je n'avais pas choisi la bonne. J'ai passé un après-midi de couillon dominical à faire n'importe quoi, à fouiller un peu partout dans mon grenier, à feuilleter la télévision, à faire l'inventaire de ce que je savais encore par cœur, à regarder le ciel gris à travers la ramure du platane. Et soudain il m'est apparu qu'il suffisait de supprimer un paragraphe pour retrouver ma liberté et repartir vers où je voulais.

   Françoise et Jean-Paul sont venus partager un souper au cours duquel il fut beaucoup question des enfants et de ceux qu'ils auront à leur tour. Ce fut une conversation double, celle à laquelle je participais et celle que je poursuivais en moi silencieusement. La première était marquée par les espérances et la fierté, l'autre par les effrois que font naître les retours dans l'histoire et le spectre de l'inégale surpopulation du globe.

   Après, nous avons pris en marche (à peu près au tiers) un vieil Hitchcock que nous avions déjà vu, Stagefright, qui a donné lieu à de nombreuses controverses mais fut pour nous, ce soir, un moment de détente. Avec de vieux acteurs qu'on aime retrouver dans la rigueur du noir et blanc.

Lundi, 14 décembre 2009 – Dieu merci, plus l'ombre d'un rhume alors que le temps humide et froid se prêterait plutôt à son efflorescence. L'automne referme une porte, l'hiver en ouvre une autre. Un de ces matins où l'on voudrait remettre ordre et raison dans le monde et où l'on a la plus grande difficulté à en remettre en soi.

   Travail d'écritoire jusqu'à l'arrivée de Madeleine dans l'après-midi. Nous avons parlé de ses photos, dont une très belle qu'elle m'avait envoyée et que j'avais appelée “la ligne de partage”. Car c'est une allusion à l'avers et au revers des choses, comme dans nombre de nos conversations. Mais ça nous a entraînés très loin.

   Enfin vu ce soir, hélas en VF, Une femme sous influence de John Cassavetes avec Gena Rowlands et Peter Falk. L'impression m'est aussitôt venue d'être un voyeur à l'œil collé sur une caméra que j'avais à la main pour mieux suivre cette femme et la surprendre. Et d'observer ainsi ses compulsions dont le désordre est en même temps contemplé, moqué, suivi et entretenu. La complaisance avec laquelle sont évoqués les thèmes de l'insécurité sociale et de la psychiatrie donnerait au film plus que son âge (35 ans) et en aurait diminué l'intérêt sans l'époustouflante interprétation de Gena Rowlands.

Mardi, 15 décembre 2009 – Evelyne décrivait pour la première fois aux représentants d'Actes Sud réunis en Arles, ce matin, les prochains livres de la collection “un endroit où aller” que je lui ai confiée. Je me devais d'être là. Je les ai retrouvés tous, français, belges et suisses avec un plaisir qui m'a paru partagé. Evelyne s'en est fort bien tirée. Avant de les quitter, cette fois pour de bon, j'ai tenté de leur rappeler le rôle qu'ils avaient dans le monde des livres où l'éclosion des mots a lieu toute l'année. Là, je me suis un peu attardé car l'éclosion de mots, leur sens et leur parfum, ce n'est pas aussi innocent qu'il y paraît…

   Christine est venue me reprendre et nous sommes rentrés par les plus beaux paysages du monde, le soleil les faisait vibrer et dans la voiture cet enragé de mistral n'avait pas prise sur moi.

   Sylvie, ma blonde coach, est revenue au mas pour une heure d'exercices. Réveil et déploiement des muscles, étirement du corps… L'impression me vient qu'à la toise on verra bientôt que j'ai grandi. Rafistolage d'un vieil accordéon, dis-je pour agacer Christine. Mais peu après que Sylvie m'eût quitté je me suis endormi, épuisé, à la table d'écriture.

   Il paraît que dans la version française, Le port de la drogue, le film de Samuel Fuller, les méchants sont trafiquants de drogue alors que dans la version originale que nous avons revue ce soir, Pickup on South Street, ce sont des espions soviétiques. Mais ce n'est pas ce patriotisme à la nouille qui nous a retenus. Non, c'est le savoir filmer, le savoir raconter de Fuller. Le film n'a pas loin de soixante ans et, par la magie du cinéma, Richard Widmark et Jean Peters sont toujours dans la fleur de l'âge. Il n'y a pas plus efficace que le cinéma pour remonter le temps.

   Le mistral qui était fort ce matin est violent ce soir. Et il n'y a plus à discuter, l'hiver avec le froid sont là, et bien là. Gilbert a rentré les plantes en pot dans la bergerie qui devient ainsi jardin d'hiver. Je m'attends à des roulements de tambour sur les tuiles. Mais je pense à la pauvre Brigitte, qui est passée de Riga à Londres où elle déambule avec ses élèves dans la neige, avec un fort rhume en prime. Le mas est mon arche…

Mercredi, 16 décembre 2009 – Une journée qui eût été vraiment belle si elle n'avait été pétrie avec violence par le mistral. Ce matin, j'ai quintessencié le dernier trimestre des carnets pour La pensée de midi. L'après-midi j'avais décidé de ne pas faire de sieste mais la sieste en avait décidé autrement. Réveillé, j'ai regardé pendant un moment à la télévision une séance à l'Assemblée  nationale. On ne devrait jamais montrer pareil spectacle à des élèves. On ne les tiendrait plus. Comment, après cela, pourrait-on empêcher leurs conciliabules, leur interdire de lire un journal, de débattre avec un voisin, d'injurier un autre, de tripoter un jeu video ou de s'endormir pendant le cours ?

   Dans mon enfance, personne dans la famille n'avait de voiture, seul mon grand-père était raccordé au téléphone, mon père n'acquit de poste de radio que parce qu'il en réparait, on n'allait au cinéma qu'une fois par mois... Oui, je me pince de temps à autre pour m'assurer que c'est bien moi qui ai passé mon enfance en ce temps-là d'avant-guerre. Et qui ai connu ensuite le fol déploiement d'une société marchande, d'un souk mondial et qui ai, par lectures et voyages, découvert la misère qui est l'au-delà de la pauvreté

   Vu, ce soir, un film récent, une comédie parfois tragique et fort divertissante, Married Life, qui me rendra désormais attentif au nom d'Ira Sachs.

Jeudi, 17 décembre 2009 – Toujours au menu, ce matin, lumière divine et mistral fringant. Le temps de déjeuner, de lire la gazette, d'écrire quelques lignes et Sylvie arrive qui peu à peu, par les exercices, me fait découvrir des ressources que je croyais éteintes. Mais comme j'ai mal dormi cette nuit, grosse fatigue après le départ de ma charmante coach.

   Relations renouées après plus de quarante ans avec Mieke, une collaboratrice que j'avais à Bruxelles en ce temps-là. Ne trouvant pas trace, dans ma bibliographie, d'un grand livre illustré par des photos, Douze poèmes pour un mas, édité chez Desoer, elle avait pensé que le livre était épuisé, que je n'en avais sans doute plus d'exemplaire et elle offrait de m'envoyer le sien. La jeune fille d'alors est devenue une mère de famille et, sur une photo que je lui avais demandée et que j'ai reçue ce matin, cette blonde Flamande rayonne d'une beauté épanouie, de celle qui eut tant d'effet sur les Espagnols quand ils occupaient les Pays-Bas.

   Depuis le début de l'été je n'avais plus revu Thierry. Il est venu déjeuner, ce qui nous a permis de remettre nos horloges à l'heure et après, dans mon grenier, d'avoir une discussion très animée, non seulement sur l'avenir des revues et du livre qui ne survivront que s'ils retrouvent le chemin de l'exigence initiale, mais aussi sur le déclin d'une pensée contaminée par la vitesse propre à la société où nous sommes.  

   D'Eran Riklis, réalisateur israélien dont nous avions déjà aimé Les citronniers, nous avons vu ce soir La fiancée syrienne, un autre film qui montre avec talent, à propos d'un mariage, l'absurdité qui est le commun dénominateur des situations engendrées par le conflit israélo-arabe. La comédie est triste et cruelle, elle est surtout exemplaire par sa dénonciation de la folie et de l'inacceptable.

Vendredi, 18 décembre 2009 – À en juger par les informations, nous sommes ce matin dans une oasis sans neige. Partout ailleurs je ne vois par les images que tapis blancs et pagaille routière. Ici, il fait froid, le ciel est gris. Mais, le temps de l'écrire, et voilà une petite poudre blanche qui commence à tomber. Je n'ai jamais aimé la neige que dans les lointains, par beau temps, et sur des photos…

   La coutume des cadeaux de Noël me porte chaque année à de sottes paniques. Quoi pour qui ? Pour Christine, c'est fait… une petite Fiat pour remplacer l'ancienne. C'était devenu nécessaire. À charge pour elle de trouver ce qui fera plaisir à nos enfants et aux enfants de nos enfants. Ah, je n'aime guère cette époque de l'année, et particulièrement cette fois où l'on nous offre en paquet cadeau, avec un sourire ministériel insupportable, le Tamiflu dont on a commandé des tonnes et dont on ne sait que faire. Aux auteurs de livres pour enfants je suggère un joli sujet tout en rebonds et un rien cruel : Roselyne et le Tamiflu. Mais un vers de Philippe Jones (De pierre en nuage) me revient, “l'enfant qui naît va-t-il grandir”… presque inexorable avec son absence de point d'interrogation. 

   J'attendais Brigitte qui revenait de Paris. Après une traversée sibérienne elle est arrivée avec beaucoup de retard à Aix où elle a appris que chez elle, dans le Lubéron, il neigeait d'abondance. Je l'ai encouragée à y aller tout de suite pour n'en être pas ensuite empêchée. On se verra lundi car j'ai hâte de l'entendre parler de Riga et de Londres. Ici, cet après-midi, le ciel est devenu azuréen. Le mistral fait la sieste et reprend des forces pour demain.  

   Pour me préparer à la mienne, j'ai suivi ce soir l'émission Empreintes qui était consacrée à Michel Bouquet. Avec un personnage de cette étoffe et d'un pareil talent le plaisir est ininterrompu. Et quelles leçons à prendre chez cet autodidacte d'exception ! Et quelle jouissance dans son commerce avec les mots et dans le respect qu'il leur porte…

Samedi, 19 décembre 2009 – Ce matin, sérénité dans un ciel qu'il vaut cependant mieux contempler fenêtre close parce que le mistral est revenu. Mistral qui nous épargne la triste condition à laquelle la France était livrée hier si j'en juge par les images que nous en donnait la télévision.

   L'échec de la conférence de Copenhague n'était-il pas prévisible ? Il y avait d'entrée de jeu un tel décalage entre les intentions proclamées et les ambitions sournoises, un tel écart entre la goinfrerie des uns et la misère des autres, un tel silence sur l'hypertrophie démographique, une telle ignorance de la dérive des zones géo-politiques, une telle complaisance à l'égard des intérêts particuliers, une telle hyprocrisie dans l'usage des mots… Avant de réunir des négociateurs qui parleraient de climat et de pollution sans renoncer à leurs intérêts particuliers, on eût mieux fait de rassembler quelques sages pour tenter de clarifier les idées. On eût ainsi évité de multiples allers et retours entre Copenhague et San Francisco, entre l'état de la planète et celui de Johnny Hallyday. Au lieu du portrait des souverains, des présidents, des tyrans et d'ubuesques rois on devrait afficher en tous lieux une grande reproduction du plus célèbre tableau de Magritte, Ceci n'est pas une pipe. Ceci n'est pas un roi ni même un président… Prenons garde, les confusions font la litière des tyrans !

   Ma nièce Isabelle est venue passer au mas quelques heures et déjeuner avec nous. Cette experte en shiatsu m'est d'autant plus chère qu'elle ressemble à ma grand-mère paternelle si j'en juge par des photos de celle-ci au même âge. Et ça n'est pas insignifiant. Isabelle trouve que je suis dans une forme inhabituelle et elle nous a demandé si nous recevions autant de monde que jadis. Je lui ai expliqué que rarement une journée passait sans visite. Les séjours sont plus rares.

   Commencé le deuxième chapitre de L'orpailleur. C'est comme si j'avais, avec le premier, tissé quelques centimètres d'une longue tapisserie.

   J'ai beaucoup d'admiration pour l'art et l'humour des frères Coen. C'est pourquoi j'ai revu avec plaisir Miller's Crossing dont les plans, les images et le rythme sont particulièrement réussis. Il y a même quelque chose de shakespearien dans cette comédie noire.

   Cette nuit je me coucherai sans ouvrir la fenêtre car le mistral fou furieux serait capable de l'arracher à ses gonds. Et puis le vacarme… 

Dimanche, 20 décembre 2009 –  Je viens d'enfiler une grosse laine et d'ouvrir la fenêtre car le temps est magnifique, froid certes, mais sans le mistral qui s'est tiré cette nuit. Sans doute pour faire place dès demain à la pluie qui nous est promise et qui va une fois encore retarder l'élagage des platanes.

   Je lis avec amusement, tendresse et admiration le récit de ses tribulations que Brigitte fait sur son blog. En voilà une qui ne voyage pas en surface. Elle en est par le texte à Riga et je la suis pas à pas dans cette ville hanséatique où elle a été invitée à une rencontre littéraire pour ses Fantômes de Sénomagus. Comme elle enseigne l'anglais et le pratique admirablement, elle est chez elle partout car partout cette langue est devenue l'espéranto d'usage. Tiens, me demandait-on l'autre jour, pourquoi l'espéranto n'est-il pas devenu la langue véhiculaire et universelle comme certains utopistes l'avaient espéré ? Je crois, ai-je dit, que c'est pour le motif que l'espéranto est une langue sans culture fondatrice. En termes d'horticulture, on pourrait dire une langue en pot. Plutôt que d'inventer une langue nouvelle (suffit déjà de l'horrible globish) on ferait mieux d'un côté d'en apprendre deux ou trois aux enfants, et de l'autre de s'inquiéter de tant de langues vernaculaires détruites dans le maelstrom d'une mondialisation qui préfère le profit à la culture.

   Avancé L'orpailleur de quelques lignes six ou dix fois reprises. Ensuite j'ai regardé un docu-fiction sur la construction de la Tour Eiffel. Puis des informations qui démentent toutes les promesses qu'avait suscitées la rencontre de Copenhague. Dans la déconfiture, les politiques sont pareils à des gosses qui rentrent un bulletin calamiteux et montrent une imagination débordante pour justifier les mauvaises notes.

   Grande table familiale ce soir autour de laquelle on a parlé de tout, et je ne me souviens de rien. Valérie et Jules sont restés après le départ des autres. Là on a parlé de Montpellier, de la politique urbaine et du programme des vacances scolaires qui viennent de commencer. Quand il sont partis à leur tour, j'ai pris en cours Cotton Club de Ford Coppola. Pour la musique, la danse et les décors. 

Lundi, 21 décembre 2009 – Nous voici donc en hiver… L'optimiste pédiatre a pour habitude de dire que c'est un premier signe printanier. Mais la pluie est au rendez-vous et par force les élagueurs ne sont pas venus. Il semble bien que nous n'aurons de Noël ni au balcon ni aux tisons mais au séchoir. Brigitte, bien qu'aphone, a promis de venir aujourd'hui.

   Hier soir, avant et pendant le dîner j'ai bu ma part de vin, ce que je ne faisais plus depuis qu'avaient commencé mes ennuis. Je l'ai bue cette part et, autre signe, je m'en porte fort bien. Le tabac Early Morning, dans la première pipe, a douce saveur et discret parfum qui s'accordent avec la lenteur, rythme du matin. 

   Brigitte est donc venue déjeuner et converser une paire d'heures, victime encore des microbes pris et entretenus au cours de ses voyages, et presque sans voix. N'empêche qu'elle a complété les notes de son blog en me livrant d'une petite voix brisée quelques commentaires sur les traces de l'occupation russe, sur les mentalités découvertes à Riga, sur le bon comportement de ses élèves à Londres et sur les Parisiens en soirée à la Conciergerie. Par quoi je vois qu'en ces circonstances sa manière de percevoir le monde m'intéresse plus que le monde lui-même.

   J'étais si déçu en revoyant The Parallax View d'Alan Pakula, un film qui me paraît s'être dévertébré en vieillissant (encore faudrait-il réfléchir à la part de responsabilité de Warren Beatty avec sa trop belle gueule) que, le film terminé, j'ai zappé pour voir si j'avais raté autre chose. Et je suis tombé sur La traversée de Paris de Claude Autant-Lara. Ah, non, pas ça ! Eh si… car en fait de gueules, elles sont irrésistibles celles de Gabin, Bourvil et de Funès. Ça date,  les effets paraissent faciles, mais ce qui m'est apparu au-delà du talent de ces trois-là, c'est l'incommensurable cruauté qui monte de ce film comme une vapeur maléfique qui n'épargne ni les acteurs ni les spectateurs.

Mardi, 22 décembre 2009 – Il ne pleut pas encore, ça ne saurait tarder. Quel psy de bonne souche me dira pourquoi, deux nuits de suite, il y a dans mes rêves tant de frelons ? Oh, pas besoin de psy… Les frelons bourdonnent mais ne me font rien alors qu'ils terrorisent les autres. Il est vrai qu'à l'époque lointaine où je fis avec mon père un peu d'apiculture, il n'y avait pas encore, que je me souvienne, de frelons apivores...

   Elisabeth et Alexandre qui ont déjeuné au mas étaient venus nous dire au-revoir avant leur départ pour l'Inde avec leurs jeunes enfants. Je suis sûr qu'à Pondichéry ils feront merveille dans l'assistance et je serai bien curieux de les entendre à leur retour en juin. Elisabeth, je la connais depuis longtemps, Alexandre je le connaissais à peine. Dans le travail de traduction comme dans la vie de couple je les admire désormais ensemble.

   Peu après leur départ, Sylvie est venue me faire faire une heure d'exercices. Et, peut-être parce que j'avais bien mangé et joyeusement bu avec nos amis ce midi, j'ai eu de la difficulté à les accomplir tous. L'imprudence quand tout va bien n'est pas mon moindre défaut…  

   Anything Else n'est pas le meilleur film de Woody Allen, nous l'avions déjà vu trois fois, mais je voulais le revoir ce soir à la suite des réflexions que Brigitte m'avait faites sur les dialogues qui, par moments, sont irrésistibles. Et ils le sont souvent.

Mercredi, 23 décembre 2009 – Sur les arbres trempés par les pluies, la lumière pose ce matin des reflets de nacre. Une nuit de sommeil à grosse mie m'a fait oublier les imprudences d'hier.

   Les vœux arrivent de plus en plus nombreux. Certains avec une extravagance suspecte. Pour y répondre j'ai repris la silhouette de Max l'équilibriste que nombre de mes amis connaissent et j'ai tracé dessous quelques mots :  TENIR BON EN 2010 ! Car j'ai des raisons de croire que la mer sera démontée.

  Non, je renonce à les compter, sans l'aide de Christine je m'embrouillerais dans cette effervescente dynastie. Julie vient de donner naissance à une Rose qui fait de moi un arrière-grand-père pour la je ne sais quantième fois. La famille a beau être vaste par des recompositions, avec Rose c'est en ligne directe. Il y a belle lurette qu'apparaissent ainsi des mouflets dont je ne verrai pas l'adolescence. Et même à qui je n'aurai pas eu la chance d'apprendre la moindre chose. À moins qu'un jour, par hasard ou par curiosité, l'un d'eux prenne connaissance de ce que j'ai écrit. Qu'importe… Bonne croisière à Rose !

   Il suffit de bien écouter ce qui se dit dans l'audiovisuel ou de lire ce qui s'écrit dans la presse pour comprendre que les sentiments inspirés par la manière dont est gouverné le monde, ou une parcelle de ce monde, la nôtre, refoulent très loin l'analyse ou la réflexion. Le sentiment ne pose pas de questions qui dérangent, il se contente d'emporter ou de refouler. Et, par comparaison avec des réalités plus ou moins immuables, il présente l'avantage de sa versatilité.

   Revu ce soir Te Life of David Gale d'Alan Parker mais je me suis emberlificoté comme la première fois dans les complications du scénario vers lequel me portaient pourtant mes vieilles convictions d'abolitionniste. “Si vous êtes croyant, clamait Hugo, comment osez-vous jeter une immortalité à l’éternité ? Si vous ne l’êtes pas, comment osez-vous jeter un être au néant ?” 

Jeudi, 24 décembre 2009 – Je crains que nous ne soyons condamnés à la pluie, aux nuages bas et aux mines grises pour quelques jours encore. Avant de partir pour Paris, Sylvie est venue ce matin poursuivre la réhabilitation de ma carcasse et de ses engrenages. Après son départ, mieux eût valu que je m'allonge un peu. Mais Anne Gromaire est arrivée sur ses talons. Pour France Inter elle m'a interviewé sur le film de l'autre Sylvie, Sylvie Deleule. Après, on a déboulé dans l'affectif car depuis tant d'années, mais à des occasions trop rares, nous avons découvert nos affinités. Et elle sait que j'ai découvert aussi pendant la guerre l'œuvre de son grand-père, Marcel Gromaire, qui par ses dessins et tableaux avait si bien rendu compte de la précédente.

   Fin d'après-midi, panne d'électricité. Le jus est revenu après nous avoir fait entrevoir une fois encore à quel point nous étions dépendants. Mais, comme le dit mon pédiatre, nous entrerons dès demain dans le cycle printanier avec celui de la lumière…  

   Ce soir, chez Françoise et Jean-Paul, nous avons retrouvé une partie de la famille avec, en vedette, la Rose d'hiver qui est née le 21. Plus rousse et plus belle que jamais, Pauline était pour l'occasion venue de Montréal où maintenant elle réside, et Antoine, lui, de Valley View School où il a encore grandi et où il n'a rien perdu de ses capacités graphiques. Et des petits enfants, Jeanne, Victor, Juliette, Opale, Léonard… À table, j'avais pour voisine une autre Pauline qui a fait deux de ces beaux enfants et possède un talent artistique qu'elle déploie dans la discrétion. Nous avons parlé du pour et du contre dans l'œuvre de Van Gogh. Un peu après dix heures nous avons levé les voiles, Christine et moi, j'avais pris bonne part à ce repas traditionnel avec foie gras et dinde, et bu vin rouge après champagne… Qu'allait-il m'arriver ? (Car je traîne encore quelques craintes.) Rien sinon grosse fatigue après une telle journée.

Vendredi, 25 décembre 2009 – Déjà hier soir, le ciel était tout étoilé. Ce matin il est tout bleu avec quelques nuages d'un blanc pâle qui dérivent lentement. On nous l'avait annoncé mais en précisant que ce serait au prix du mistral. Il a dû faire la fête, celui-là, il dort encore. La fenêtre est grande ouverte, c'est tout de même Noël au balcon, tout est silencieux et, en attendant les prochaines visites, je vais écrire avec, je le sens, une grande lenteur.

   J'ai repris L'orpailleur mais j'ai moins écrit que redisposé le texte, en particulier pour les dialogues qui, cette fois, ne seront pas enfouis dans le récit. J'ai même retrouvé l'usage du tiret de dialogue.

   Descendus de la montagne, Louise, Gilles et les trois petites Montpelliéraines, Odile, Claudine, Irène, sont arrivés à l'heure d'un souper de Noël précédé par une distribution de cadeaux qui avaient l'air de satisfaire tout le monde. Toutefois Irène a refusé de voir un cadeau dans le renard en peluche, avec une étiquette à son nom, qu'elle avait trouvé dans les branches du sapin. Pas emballé, donc pas cadeau…

   Les enfants couchés, j'ai zappé sur l'écran et me suis accroché à la fin de Cadavres exquis que j'avais revu récemment. Pour revoir encore cette part importante du film qui se joue sur le visage et dans les expressions du très pudique Lino Ventura.

   J'ai lu ce soir à Christine le premier chapitre de L'orpailleur qui, m'a-t-elle dit, l'a mise dans l'impatience de la suite.

Samedi, 26 décembre 2009 – Ciel gris ardoise, température en baisse, ce sont bien les caprices de l'hiver. Après le petit-déjeuner que nous avons pris, Christine et moi, en compagnie d'Odile et d'Irène (Claudine a l'habitude des grasses matinées), je suis monté dans mon grenier où j'ai cherché à évaluer la part de moi-même que je mets dans l'idée que je me fais des autres. C'est parfois très gênant…

   Passé la matinée avec L'orpailleur. Avant, j'écrivais mes romans à longs traits et me relisais plus tard. Dans la mosaïque que je suis en train de composer, chaque pièce doit être ajustée avant que je la dispose. Cette technique est à mon avis une question d'âge.

   Après-midi de roi fainéant et touche-à-tout. Le temps ne s'améliore pas, je m'emmêle dans les jours. Brigitte, celle qui vient de Bruxelles où elle habite, est arrivée en début de soirée en compagnie de Christine qui était allée la chercher en Avignon.

   J'ai tant de respect, d'admiration et d'amitié pour Denis Podalydès que j'eus bien du mal, ce soir, à me faire à son interprétation de L'avare dans la mise en scène de Catherine Hiegel. Denis courait et sautait en araignée aux longues pattes à quoi son habillement le faisait ressembler. Et ça n'allait pas sans une certaine confusion dans les âges. Et un grand désordre dans les souvenirs que j'avais de cette pièce. Mais, vieux bonhomme, j'ai bien le droit d'avoir des nostalgies.

Dimanche, 27 décembre 2009 – Ciel magnifique et, malgré le froid, fenêtre grande ouverte. Le mistral bruisse avec élégance. La lumière est là comme une preuve de vie. Lecture de la presse, attentat avorté dans un avion de ligne américain. Des nouvelles mesures sont aussitôt imposées qui, ajoutées à celles en cours, pulvériseront les records de lenteur, porte à porte. Alfred Sauvy, qui ne se doutait sans doute pas des menaces terroristes, avait prédit dans les années cinquante que la vitesse de nos engins de transport serait en grande partie annulée par les dispositions qu'elle obligerait de prendre.

   Ce matin, les petites Montpelliéraines sont reparties avec leurs parents pour aller voir une autre grand-mère, dans les Pyrénées. Peu après, Justine et Félix sont arrivés avec leur père. Ces deux adolescents ont encore grandi et pourtant rien ne me permet d'entrevoir les adultes qu'ils seront. S'ils savaient, ces petits pressés, comme il est important de ne pas se précipiter.

   Depuis que je suis remonté dans mon grenier j'écoute en boucle Sacrificium, un CD que Brigitte m'a offert. Cecilia Bartoli y rend hommage aux castrats dont elle reprend des morceaux de répertoire. Tout y est superbe, les compositions et la voix, l'indicible et l'imprévisible. Et comment n'être pas entraîné dans ce sublime tourbillon où se mêlent l'oubli et la douleur, l'horreur et l'admiration ?

   Ce midi, nouvelle salve de cadeaux de Noël et anniversaire de Félix. Je crois que c'est pour cette année la fin des saturnales. En pareilles journées, avec pareils repas, et de telles interruptions, le travail d'écriture est réduit à des retouches. Elles n'en sont pas moins nécessaires et ainsi le temps n'est-il pas perdu.

   Cet après-midi, pendant qu'avec lenteur je disposais des lettres sur l'écran, Christine a retrouvé avec Brigitte la vraie compagne de marche. Elle s'y est éreintée mais y a pris un visible plaisir.

   Ce soir, enfants et adultes étaient en cercle autour du grand écran pour voir (ou revoir) La folie des grandeurs de Gérard Oury. De Funès et Montand sont toujours irrésistibles, et ne le sont pas moins les rires des enfants.

Lundi, 28 décembre 2009 – Ciel d'entre-deux, ce matin, bandes de lumière et bancs de nuages. Fenêtre ouverte mais très lent démarrage. Je retournais sans cesse à cette insomnie d'une heure qui, par une coïncidence très opportune, m'avait permis de suivre sur France Culture une émission consacrée à Henri Bosco. Je fus en brève correspondance avec lui à l'époque où, après avoir lu L'âne culotte et Le mas Théotime, je lui écrivis pour lui dire la résolution que j'avais prise de m'installer un jour dans son Sud. Mais Bosco est l'un de ces écrivains que j'hésite à relire car certains souvenirs sont fragiles.

Mardi, 29 décembre 2009 – Je t'en ficherai, des fenêtres ouvertes par matin froid ! Hier, insensiblement s'est installé en moi un de ces rhumes à l'ancienne avec le nez qui coule et les yeux qui pleurent. Le soir, j'ai abandonné Christine et Brigitte devant le téléviseur où passait un film que je n'ai pas supporté et je me suis mis au lit de bonne heure. J'en suis sorti ce matin, de non moins bonne heure, en état de rémission, la tête pareille à une casserole avec des restes. Le ciel est rayé blanc et bleu comme un drapeau américain. Grande difficulté à me rassembler.

   Sylvie n'a rien voulu entendre, je ne serais pas dispensé de gym pour un simple rhume ! Elle s'y est d'ailleurs fort bien pris, j'ai eu l'impression qu'elle me désincarcérait. Après son passage, bien que fatigué par l'exercice, j'ai fait de petites retouches à L'orpailleur qui m'ont paru essentielles… Ça ne prouve pas qu'elles l'étaient.

Mercredi, 30 décembre 2009 – Une bonne nuit n'a pas suffi pour me débarrasser du rhume. Le rhume m'a toujours paru humiliant. Et il l'est aujourd'hui. Il me semble que j'ai encore de la fièvre et ça ne me met pas de très bonne humeur.  Le ciel lui-même est fort maussade, on nous promet brouillard et pluies. Une Brigitte est partie au volant de la voiture de Christine pour aller voir ses cousins sur l'île de la Barthelasse, puis des amis à Aix. L'autre Brigitte arrivera ce matin à qui je décrirai mes balbutiements d'écriture puisqu'elle vient ici comme à une master class. Mon cher pédiatre, lui, m'envoie une sorte de pamphlet, Commentaire critique de la grippe A, véritable cahier de doléances dans lequel il dénonce à nouveau la manipulation de la peur et les dérives du principe de précaution. Il en sourd une colère qui me rassure.

   La Brigitte du Lubéron est donc arrivée à l'heure du déjeuner où il fut question de cuisine et de recettes. Après, dans mon grenier, nous sommes revenus à l'écriture et par cercles concentriques nous avons abordé quelques-unes des questions d'aujourd'hui qui la nourrissent, la perturbent ou la paralysent. Ainsi des événements du nine eleven qui ont fait une apparition dans L'orpailleur. Mais pendant tout ce temps le rhume ne m'a pas laissé en paix.

   Ce soir, vu Two Lovers de James Gray, une romance cinématographique qui dépasse de très loin les conventions du genre et frôle la tragédie sans jamais la traverser. Du grand art et une occasion de retrouver Gwyneth Paltrow, de découvrir Joaquin Phoenix.

Jeudi, 31 décembre 2009 – Nous y voilà, au dernier jour de l'année ! Il a commencé par une séance très matinale de gymnastique pendant laquelle Sylvie et moi, nous avons parlé de théâtre, de cinéma et de ceux que nous y aimons. Les bienfaits de l'exercice répété commencent à se faire sentir. Et comme, ce matin, après une nuit épaisse, toute trace de rhume a disparu, me voilà remis en forme. La journée sera comme les autres et ce soir nous dînerons à trois. Puis j'ai appelé Élisabeth pour la remercier de la publication prochaine des Déchirements en espagnol. Et surtout pour lui souhaiter la réussite du long séjour qu'elle va faire en Inde avec Alexandre et leurs enfants. Après quoi, brève réflexion sur cette année que j'ai vécue en retrait jusqu'au moment où mon pédiatre m'a délivré du dysfonctionnement respiratoire. C'est d'un pas mieux assuré que je vais entrer dans la suivante… Même si le temps est maussade comme le ciel a l'air de nous l'annoncer.

   Mais le temps, comme hier, se moque des prévisions et des apparences. Vers midi le ciel s'éclaircit. Anik et Fred, avant de repartir pour la Suisse, passent nous voir et d'abondance nous parlons des minarets et des banques. Nous déjeunons de poisson et de riz. Je m'étais promis une sieste mais au courrier j'ai reçu le numéro hors-série de Nouvel Observateur consacré à Lévi-Strauss et, au lieu de m'assoupir, j'en dévore certaines pages. Dans ses commentaires sur le Beau il passe par l'émotion dont il dit qu'elle “naît de cette accession immédiate à une certaine intelligibilité”. Plus loin et plus tard il écrit : “Quand nous croyons avoir trouvé le sens d'un mot ou d'une idée, c'est parce que nous saisissons une multiplicité d'équivalences dans des domaines différents.” Et ainsi me rappelle que tel est le sens de l'héritage, un enrichissement réflexif et affectif que nous avons reçu et qu'il faut à notre tour enrichir avant de le transmettre.

   Alice Ferney m'appelle pour me dire les vœux qu'elle désire nous apporter, car elle n'oublie jamais Christine. Nous parlons un peu du livre qui va paraître l'an prochain et d'un autre qu'elle écrit, se souvenant toujours, me dit-elle, des conseils que je lui fournissais quand elle en était à son premier livre, Le ventre de la fée. Et puis je passe dans un autre monde avec l'arrivée d'Eva qui fut longtemps la gardienne du mas et qui me raconte, avec des larmes dans les yeux, que sa vie n'est pas simple. En effet… et je devine plus que je n'en apprends. Pendant ce temps, les courriels de vœux s'accumulent sur l'écran.

 
(à suivre)






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