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hubert nyssen
© Gabrielle Crawford


LE MIROIR INVISIBLE (1994)

LA FORCE DU BLEU (1982)

NINE ELEVEN (2010)

textes

 

LA FORCE DU BLEU (1982)

Julie arriverait à la gare du Nord par le train de dix heures cinquante et elle apporterait dans ses cheveux l'air du large, un parfum de mer, le souvenir du littoral où l'avait rencontrée Antoine. Quand Julie débarquait à Paris et accourait vers lui, Antoine l'imaginait revenant, par un passage entre les dunes, de la plage où elle aurait marché le long du fil d'écume que sur le sable laissent les vagues. Julie avait trente ans, trois enfants et le cœur en désordre. Chaque mois elle rejoignait Antoine avec l'intention de lui dire qu'elle avait décidé de rompre, et elle repartait le soir après avoir oublié ses résolutions. Entre deux voyages, elle écrivait des lettres ombreuses et pénétrantes qui bouleversaient Antoine. Dans un lycée de Dunkerque, Julie enseignait la philosophie à des élèves de première et de terminale que sa beauté latine subjuguait plus que les subtiles clartés qu'elle introduisait dans les analyses du langage, sa spécialité, sa passion. A des élèves du même niveau Antoine, à Paris, enseignait l'anglais et souvent dans les réponses qu'il donnait aux lettres de Julie, il rappelait que leur première conversation avait porté sur cette différence : que les phrases, dans les romans de langue anglaise, épousaient le contour et le relief, épiderme presque transparent qui permettait de voir la nudité des choses, leurs couleurs et leurs palpitations, alors qu'en français chaque mot paraissait renvoyer à un autre qui servait de relais entre la chose et lui. Antoine aimait agacer Julie comme si elle était responsable du jeu trop subtil des référents. Mais quand, la retrouvant, il lui récitait de mémoire quelques phrases anglaises dont elle pénétrait avec difficulté le sens s'il ne lui venait pas en aide, c'était une manière de dire les méandres de sa tendresse et de parler de l'amour qui désormais chaloupait dans sa vie comme une rivière avec sa traîne fleurie au milieu des prés. Divorcé, Antoine avait deux enfants qui vivaient à La Rochelle avec leur mère et sans doute ne parlaient de lui que pour évoquer un itinéraire à ne jamais suivre. Il était tout en hauteur et en os, avait dix ans de plus que Julie et pour se divertir des livres qui l'entouraient il jouait du violoncelle plusieurs heures chaque jour. Ce jour-là, Antoine avait quitté son appartement de la rue Pestalozzi sur le coup de neuf heures. Depuis la veille il s'employait à freiner le temps. Ses brèves rencontres avec Julie lui laissaient un souvenir si frustrant — celui de journées dont les premières minutes étaient déjà empoisonnées par le goût des dernières — qu'il en appelait à toute son énergie mentale pour démobiliser l'impatience qui lui ferait avaler en trois bouchées un fruit qu'il serait mieux inspiré de consommer au ralenti. Et s'il sortait si tôt (il n'y avait pas une demi-heure de métro jusqu'à la gare du Nord) c'était pour savourer par l'imagination un temps qui, le train de Julie à peine arrêté, serait passé à la moulinette par des horloges devenues folles.
   Il avait un allié, cette autre chose que désigne le même mot : le temps. L'hiver s'était égaré dans l'Est. Un soleil candide, roulant dans un ciel encore blanc, se heurtait aux cheminées. Antoine n'aurait pas à chambrer Julie ou à l'emmener sous un parapluie au cinéma puis au restaurant à seule fin de ne pas tomber dans la morosité des amants enchaînés à leur lit. Non, avec ce printemps hâtif ils pourraient mettre le nez dehors à loisir, et à loisir remonter chez Antoine pour retrouver dans les bras l'un de l'autre les analogies amoureuses de l'apothéose et de l'anéantissement. S'attardant aux étals du marché Mouffetard, Antoine pariait sur les ardeurs d'une saison précoce.
Julie, partie du Nord à l'aube, aurait-elle pressenti ce temps, porterait-elle l'une des couleurs, l'orangé ou le rouge, par lesquelle se manifestait l'alliance, chez elle si prompte, avec la lumière et le soleil ? Ou serait-elle en noir, jupe et vareuse sous un ciré luisant ? Aux couleurs elle associait les parfums : Antoine savait qu'avec l'orangé ou le rouge allait une eau de toilette pointue, et avec le noir un parfum plus souverain, plus mûr, plus tenace aussi, qui demeurait incrusté dans les draps et le polochon après le départ de Julie. Ainsi, tandis qu'il convoitait du regard les primeurs dans leurs lits de verdure, Antoine commençait à humer Julie, à la reconnaître, à poser les mains sur cette femme qu'un train Corail faisait à cent à l'heure approcher de Paris et qui repartirait le soir même quand commencerait à se bobiner le fil que tenaient à Dunkerque ses enfants et un étranger, leur père.
   Antoine, un peu plus tard, descendit les marches de la station Censier. La ligne de La Villette passait par la gare de l'Est d'où, en quelques minutes, il gagnerait celle du Nord. De nombreux voyageurs attendaient une rame qui ne se décidait pas à surgir du tunnel dont les lampes par leur disposition indiquaient la courbe et la déclivité. Lorsqu'il était enfant, Antoine se demandait si ne sortiraient pas de cet enfer, un jour, des monstres en cortège ou les éclopés d'Abel Gance. Trente ans après, l'obsession n'avait pas complètement disparu et le fond du gouffre aspirait encore son regard. Un train venu de La Villette s'immobilisa le long de l'autre quai. Antoine observa le jeu des silhouettes entre les barreaux d'ombre et de lumière. Tout à l'heure, il débarquerait là, lui aussi, et ce serait avec Julie. Il l'habilla de noir. A cause du parfum. Il se devinait des sentiments plus capiteux et graves que vifs ou transparents. Il prendrait Julie par le bras, lui ferait remonter la rue Mouffetard pour lui donner avec le marché l'illusion d'une journée un peu folle, une journée de couple qui a la vie devant soi, mais en vérité il la mènerait par la première traverse vers la rue Pestalozzi, hâtant le pas, poussant, tirant, hissant Julie, la halant dans l'escalier sans tenir compte qu'elle avait de petits poumons et le souffle court, ouvrant la porte de l'appartement où la veille il avait disposé les tulipes cambrées et turgescentes qu'elle aimait, la débarrassant du ciré qui sentait la mer et le tabac, l'enlaçant, l'écartant, la dévisageant, lui proposant de repartir après avoir avalé un café, de courir les rues, de contourner l'amour avant de le faire, alors même que, de ses deux mains dont les tavelures chaque matin lui rappelaient comme à un trappiste l'imminence et la nécessité de la mort, il serait déjà en train de dégrafer la jupe, de s'emplir les paumes d'une ronde chair encore ensommeillée, de conduire Julie à petits pas entravés par les vêtements vers le lit, elle lui murmurant qu'elle aurait préféré attendre mais que cette impatience d'homme lui donnait l'impression de souder à l'arc toutes leurs rencontres, de nier le départ nocturne, de s'immoler dans la lumière, d'avoir enfin raison du temps.
   La rame était repartie vers la mairie d'Ivry. Une voix nasilla dans les haut-parleurs de la station. Il était question de retard, de minutes... Les voyageurs s'interrogèrent mais nul n'avait compris mieux qu'un autre. Antoine s'était assis dans l'une des coquilles jaunes disposées le long du mur. Si à dix heures et quart il n'y avait toujours pas de métro, il prendrait un taxi. Aux Gobelins, tout proches, il en passait sans cesse. L'incident ou la panne aurait pu se produire au-delà de Censier, et lui se trouver prisonnier. Imaginer Julie qui débarque, avance le long du train, avec tendresse observer son pas de danseuse qui n'aurait jamais posé sur le sol que la pointe des pieds. Elle balance son sac à bout de bras. Ses yeux parlent. Elle a décidé qu'il ne serait question ni de rupture ni du départ du soir. Elle a vu les arches de la gare transformées en miroirs que traversent des lignes fuyantes, elle dira à Antoine : Je t'apporte l'éternité, tâche d'en profiter ! Et lui, le mangeur d'éternité, à quelques kilomètres de là, sous terre et dans l'obscurité, parmi des gens qui oscillent entre la rogne et la panique... 

   Il ne rêvait pas. Un Noir en livrée grise, feutre ourlé et manteau de longue coupe, se dressait devant lui. Il avait la discrète élégance des ordonnateurs qu'Antoine avait vus aux Etats-Unis dans un funeral parlor, et il demandait avec une politesse appuyée pourquoi le métropolitain ne circulait pas en direction de La Villette. Antoine répondit qu'il n'en savait là-dessus pas plus que les autres mais le Noir le regarda comme s'il doutait de la vérité de cette réponse. Il avait des lèvres bleues, un air entre maturité et vieillesse et ses yeux légèrement voilés avaient peut-être souffert du trachome. Il se cambra, souleva son chapeau, découvrant une chevelure blanche qui lui donnait soudain son âge, se frappa le front, ouvrit la bouche... Non, il ne chanta point de gospel mais se déclara confus de n'avoir pas reconnu Antoine plus tôt.
   – Je me souviens maintenant... A l'époque où j'étais le chauffeur du président Sedar Senghor, je suis allé plusieurs fois vous chercher pour vous conduire à sa résidence.
   Antoine avait rêvé de la Casamance mais jamais il n'avait mis les pieds au Sénégal. Pourtant il hésitait sur l'attitude à prendre.  Les simulateurs ou les paumés qui hantent le métro et interpellent les voyageurs ne sont pas vêtus avec ce soin. Ce géant, à en juger par sa tenue et son langage, aurait pu être ambassadeur lui-même.
   – Vous vous trompez, murmura Antoine. Je n'ai jamais rencontré votre président et je ne vous connais pas.
   L'autre remit son chapeau et sourit comme un qu'on ne bernera pas car il lit dans les âmes à livre ouvert.  L'audience fut brève, Excellence. Pardonnez-moi de n'avoir pas respecté votre incognito", dit-il d'une voix confidentielle qui devait s'entendre jusque sur l'autre quai. Avant de se perdre dans la foule il ajouta : Je vous laisse avec votre secrétaire, elle aussi je l'ai reconnue.
   Antoine se tourna dans la direction que lui avait indiquée le regard voilé. Il y avait là, de blanc vêtue, une jeune femme comme Goya les peignait avant la crise qui, à Cadix, devait transformer son oeuvre et le précipiter dans la violence : le teint lumineux, le nez narquois, l'œil noir, tendre et secret. Elle sourit avec crainte et ses joues s'enflammèrent.
   – Il vous a prise pour ma secrétaire, dit Antoine, et je n'en ai jamais eu.
   Cet incident, Antoine en offrirait la primeur à Julie — manière de bienvenue pour un jour peu ordinaire — et s'il le fallait l'enjoliverait. Car Julie était friande d'histoires étranges, elle s'intéressait aux signes que le destin adresse aux hommes dans des circonstances imprévisibles, et elle les prenait au sérieux. Sa rencontre avec Antoine n'était-elle pas un exemple ?
   C'était un jour de lassitude où elle avait largué le lycée, ses enfants, son mari. Elle avait gagné la frontière en voiture et là, après avoir bouclé les portières, elle était partie à pied dans la réserve du Hoek où les dunes avec leurs touffes d'oyats ressemblent aux crânes des petits Sahariens avec leur mèche d'Allah. Pour mieux jouir de sa solitude, Julie s'était écartée des pistes que balisent des bornes de couleur, ne gardant pour repère que la couture du ciel et de la mer, gros ourlet qu'elle apercevait parfois entre deux bosses de sable. Elle était sans montre, le ciel plombé ne lui indiquait pas l'heure, même approximative, et plus tard dans la journée elle avait eu l'impression de s'être égarée dans l'espace et dans le temps. Elle avait beau tourner le dos à la mer pour revenir vers l'arrière-pays et y retrouver sa voiture, elle était perdue car les quelques pylônes et les arbres sur lesquels elle tentait de régler sa marche avaient eux-mêmes l'air de se déplacer. Elle était arrivée au point d'intersection de deux pistes balisées, ne sachant dans quel sens suivre l'une d'elles car elles étaient presque parallèles à la ligne du littoral. Et c'est à ce moment qu'Antoine, poussé par le destin comme un jeton par la palette du croupier, avait fait son apparition. Son académie était en vacances, il était venu là, attiré par la réputation de la réserve.
    Antoine avait ramené l'égarée au point d'où il était lui-même parti, et avec sa voiture ils avaient cherché celle de Julie dans l'obscurité. L'aventure terminée, ils avaient échangé leurs adresses. Dès les premières lettres le désir qui les avait transfigurés à la minute où ils s'étaient rencontrés, et pas seulement un désir de peau mais un désir d'âme, un grand besoin de se persécuter par certaines questions et de s'assouvir par d'autres, ce désir-là s'était élevé comme la tremblante, l'irrésistible colonne d'ombre et de sable qui obscurcit le ciel. Un jour enfin Julie avait accepté de rejoindre Antoine à Paris. C'était avec la décision de mettre un terme à d'aussi dévorantes dispositions, mais Antoine lui avait mangé sur les lèvres chacun des mots qu'elle avait préparés. Elle était revenue, mois après mois, ne manquant pas une occasion de rappeler qu'elle demeurait clouée au carrefour des quatre chemins où Antoine l'avait recueillie. A une élève qui eût risqué dans un devoir pareille hyperbole, avait-elle avoué, elle aurait collé un blâme et un zéro. Mais zéro ou pas, elle recommençait, et lorsqu'il recevait certaines de ses lettres, Antoine se représentait Julie déchirée par une indécision qui ne tenait pas à une faiblesse de caractère ou à une irrésolution foncière mais à la peur que lui inspirait le parti qu'au fond d'elle-même, dans les eaux sombres d'où les mots sont absents, elle avait déjà pris.
   Oui Julie — tant de signes en avertissaient Antoine —, Julie romprait un jour avec son mari, ses enfants, son passé, l'ordre jusque-là naturel de sa vie. Et ce serait moins pour céder à un amour dont chaque équinoxe l'anéantissait, que pour éclairer la vérité de ses sentiments. Antoine avait deviné ce débat en elle, il en avait senti le pouls inégal, il en avait perçu les battements. Il savait que, si Julie renonçait à lui, du même coup elle ferait de leur liaison interrompue un amalgame de sensualité et de complaisance auquel elle aurait cédé par une lâcheté de quelques mois, et elle donnerait l'impression d'avoir rendu à la raison sa préséance sur les sens. Or rien n'importait davantage à Julie (les voix d'Antoine étaient si nettes sur ce point !) que de nier toute inclination pour la cuisine assez grasse à quoi se ramènent souvent les rapports de deux amants qui se rencontrent à la sauvette. Elle montrerait qu'elle n'avait pas eu à choisir entre deux hommes ou à s'accommoder d'eux mais à décider laquelle des deux vies qui composaient son existence désormais gémellaire elle conduirait à terme. Cette démonstration qu'elle croyait sans doute devoir à ses enfants, Antoine la redoutait, il redoutait ce défi pervers, cette décision d'avance implacable, et il se disait que, si Julie venait vivre avec lui en de telles circonstances, elle serait une autre femme et leur destin à jamais infléchi.
   L'inconnue qui s'agitait à côté de lui, à la station Censier, avait tiré d'une poche de sa veste blanche une montre minuscule qu'elle regardait de trop près. Cette myope avait du mal à lire l'heure. Antoine la lui donna. Elle remercia, se justifia. Elle avait oublié ses lunettes et sans lunettes... Sa phrase se perdit dans un sourire navré qui transperça Antoine et le fit revenir des hauteurs où il s'était aventuré. C'était un appel au secours, à l'indulgence, à la compréhension. La jeune femme qui était étrangère à en juger par son léger accent se sentait perdue en ce monde, à la merci de la première ironie, vulnérable, et elle l'avouait par son sourire. Un oiseau pour le chat ou pour le premier loubard venu, se disait Antoine. Ce ravissant édifice de chair et de sentiments, bien fait pour gratifier le hasard de toutes les aptitudes divines et réfléchir sur les mystères de la création, ne tenait qu'à un mot. Antoine s'en donnait l'assurance : il suffirait de montrer à cette créature incertaine et superbe qu'elle venait de dire une incongruité, une sottise, oui, un mot de travers, pour que tel un mur dont cède la clef elle s'effondrât.
   Antoine s'enquérant de sa destination, elle fut sur le point de lui raconter sa vie. Elle suivait un cours à Jussieu auquel elle avait dû renoncer ce matin quand elle s'était aperçue qu'elle avait oublié ses lunettes. Elle retournait les chercher à Jaurès où elle avait un studio. Antoine tenta de lui poser différents types de lunettes sur le nez et ne réussit qu'à la défigurer. Alors il imagina autre chose, qu'il la suivait, l'aidant comme on aide une aveugle, et ne la quittait plus. Aussitôt il revit Julie avancer de son pas de danseuse sur le quai de la gare du Nord. Ne le trouvant pas à hauteur des butoirs, là où il avait l'habitude de se poster quand il venait l'attendre, elle tournerait sur elle-même, les bras serrés contre la poitrine, geste qui avait pour effet de libérer par l'encolure du pull une bouffée de ce parfum que la transpiration dévoyait légèrement. Puis elle téléphonerait chez lui et, n'obtenant pas de réponse, le croyant en route, elle se remettrait à virevolter, à se froisser les bras pour conjurer le sort.
   L'attente à la station Censier jouait un autre rôle et rapprochait les voyageurs. Des questions bourgeonnaient sur les lèvres, des conversations s'engageaient, on regardait de jeunes garçons, jeunes Martiens affublés d'écouteurs, qui esquissaient sur le quai des mouvements de valse.
   – Encore un peu, ce serait une fête", dit Antoine, et il se présenta. L'étrangère lui rendit la politesse mais il ne retint d'abord que son prénom de fable. Elle s'appelait Myrtéa. Elle s'empressa de dire que c'était un prénom ridicule et que, d'ailleurs, ses amis l'appelaient Téa. Antoine ne savait comment la rassurer. Il fut tiré de cet embarras par l'Africain qui avait reparu, les contemplait et saluait d'un très lent geste de la tête.
   –  Vous êtes sûr de ne pas être celui qu'il dit avoir reconnu ? demanda Téa. – Aussi sûr que vous n'êtes pas ma secrétaire."
   L'inquiétant Africain était reparti et le délai que s'était fixé Antoine expirait. Il dit à Téa qu'il allait prendre un taxi, faute de quoi quelqu'un l'attendrait à la gare du Nord et s'inquiéterait. Téa avait-elle cillé ? Il s'en voulut de son enfantillage : pourquoi avoir dit quelqu'un plutôt que mon amie, ma compagne, ou même : la femme de ma vie ? Comme s'il avait voulu ne pas compromettre une infime chance que...
Je t'observe, lui avait un jour confié Julie, et je me dis que tu es incapable de regarder une femme avenante sans évaluer tes chances. Je ne dis pas que tu les déshabilles du regard mais, j'en parierais, tu te demandes jusqu'où irait avec elles le pouvoir des mots et des citations dont ta mémoire est pleine...
   Julie montrait autant de jalousie qu'on peut en manifester d'instinct quand on se situe soi-même dans une frange d'incertitude. C'est-à-dire beaucoup, et à la moindre occasion. Cette femme déchirée avait un fort besoin d'absolu.
   – J'ai le temps de faire un détour par Jaurès et de vous déposer, dit Antoine.
   Téa hésita. Cet inconnu... et puis elle avait peu d'argent sur elle et ne pourrait payer sa part. Mais qui le lui demandait ? De toute manière, ce taxi, Antoine le prendrait... Ils se levèrent et pour quitter le quai durent passer devant le fou qui jouait à présent les chambellans.
   – Bonne journée, Excellence.
   – Qui trompez-vous en ce moment, demanda Téa, ce Noir ou moi ?
   Antoine la regarda. Cette question, elle ne l'avait posée que pour conjurer la peur que lui inspirait l'étrangeté des circonstances. Mais aussi, que savait-il des femmes, Antoine ?
   – Nous sommes déjà de vieilles connaissances, bredouilla-t-il.
   Aux embarras de l'esprit il avait un remède. Dans la lumière qui ricochait sur les toits des voitures, il pria son imagination de se dévergonder. Il proposait à Téa de l'emmener chez lui — mais Julie, à bout de patience, surgissait et son regard n'était pas supportable. Aussi proposait-il alors à Téa de l'accompagner chez elle. Elle avait un studio dont le désordre la rendait confuse, elle faisait mine de ne pas trouver ses lunettes de manière à se donner le temps de jeter sous le lit une chemisette ou un collant abandonnés sur une chaise. Ou encore...
   – Vous êtes espagnole, n'est-ce pas ? Et comme elle acquiesçait d'un de ces sourires dont la provision et la variété paraissaient inépuisables, il ajouta : Je vous emmène à Orly et nous prenons le premier avion pour Barcelone.
   Julie se serait décidée à courir rue Pestalozzi, partagée entre la crainte d'un accident et un pressentiment trouble dont elle chercherait la trace, de mémoire, dans la dernière lettre reçue. Antoine lui avait un jour donné une clef dont elle ne s'était jamais servie. Cette fois elle s'en servirait, elle entrerait, elle reconnaîtrait tout de suite ce qu'il avait fait pour l'accueillir, l'indienne bien tendue sur le lit, les cendriers vidés, la nappe débarrassée de miettes, les tulipes... Julie toucherait le violoncelle appuyé contre une muraille de livres, ferait vibrer les cordes qui avaient chanté pour elle, puis elle s'installerait à la table de travail, écarterait les dossiers et, après avoir jeté un regard circulaire en ce lieu où elle avait failli s'échouer, drossée contre cet homme comme un navire contre un récif, elle se mettrait à écrire la dernière lettre qu'il aurait d'elle.
   – Je suis basque et non catalane, disait Téa. Regardez, ce taxi-là doit être libre !
Quand ils furent installés dans la voiture, il y eut un instant d'hésitation, chacun attendait que l'autre indiquât la destination, et le chauffeur surpris se tourna vers eux. Gare du Nord, murmura Téa. Antoine protesta : Jaurès d'abord. Non, fit Téa, vous n'avez plus le temps. Il ne faut pas qu'elle s'inquiète.
   Les événements lui donnèrent raison car il y eut un embouteillage qui les immobilisa sur le pont Saint-Michel. Ils en profitèrent pour échanger leurs adresses. Téa n'avait pas le téléphone. Près de la gare de l'Est elle fit arrêter le taxi. Elle tendit à Antoine une petite main, ronde et tiède, et la lui laissa quelques instants.
   – Merci pour Barcelone, dit-elle. J'en garderai le souvenir.
   Blanche dans la cohue bariolée, elle traversa le flot des voitures pendant que le chauffeur, dans le rétroviseur, faisait à Antoine un clin d'oeil.
   A la gare du Nord, le train venait d'arriver, les voyageurs se répandaient vers les sorties comme un fleuve dans les bras de son estuaire. Antoine hésita un instant. Julie, pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, était vêtue de bleu, robe et manteau, non pas un bleu d'écolière ou d'institutrice, mais un bleu de fresque, un bleu d'une force sereine et redoutable, un bleu qui ne lui allait pas du tout. Et il sut alors ce que tant de signes en ce début de journée avaient tenté de lui annoncer : que Julie était venue avec l'intention de mettre fin à leur liaison, et que cette fois elle n'en démordrait pas.
                                                                           





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