retour à l'accueil
contact
    

hubert nyssen
© Gabrielle Crawford


LE MIROIR INVISIBLE (1994)

LA FORCE DU BLEU (1982)

NINE ELEVEN (2010)

textes

 

NINE ELEVEN (2010)

Sans le raffut que les cigales font après avoir passé quatre ans sous terre, disait Philippe Vincent, j'aurais entendu la barrière s'ouvrir et les pas de Sophie Brunschwig crisser sur le gravier. Elle était apparue au moment où, le journal dans une main, une tasse de café dans l'autre, il achevait son petit-déjeuner à l'ombre du platane. Avec sa robe de lin blanc nouée à la taille, Sophie Brunschwig avait un air de bourgeoise en vacances qui ne lui était pas naturel. Quand elle s'était penchée, prenant appui sur l'épaule de Philippe pour déposer un baiser sur sa joue, il avait cru que s'il tournait la tête, il apercevrait l'estuaire dans son décolleté. Mais les cheveux noirs de Sophie étaient tombés comme un rideau de scène. Elle s'était redressée, elle avait pris une chaise de jardin et elle s'était assise en face de lui. Je vois que le troisième âge se lève tard, disait-elle en allumant une cigarette. Ne vous méprenez pas, Sophie, longtemps je me suis levé de bonne heure, lui avait répondu Philippe, et à l'université j'ai toujours obtenu les heures de cours les plus matinales. En même temps il avait cherché le regard de cette femme que la fumée avait voilée. Il savait que pour comprendre les sourires de Sophie Brunschwig il faut être attentif à son regard qui peut les faire tendres, menaçants ou même pervers. Je ne me lève plus très tôt, avait-il repris, j'en conviens, mais je m'éveille de bonne heure, car un jour j'ai compris que l'éveil était le meilleur moment pour défluer. Le mot avait pris Sophie de court. Défluer, avait-il expliqué de sa voix professorale, on le dit d'un astre qui s'éloigne d'un autre. Vous et vos mots d'outre-tombe… avait-elle murmuré. À ce moment-là, elle s'est penchée à nouveau, elle a ébouriffé ses cheveux. C'est aussi pour ça que je vous aime, mon cher Philippe !  Sophie était entrée dans sa vie... oh, ça remontait à quelques années déjà. Combien, au juste ? Philippe était brouillé avec le temps, il n'ouvrait même plus l'agenda que Sabine s'obstinait à lui offrir chaque année. Bref, un matin, peu importe la date, c'était à la fin d'un été, il était allé voir s'il y avait du courrier dans la boîte. Il n'avait pas trouvé de lettres mais, en se retournant, une inconnue assise à l'ombre, sur une pierre, dans un coin de la cour. Elle avait un carnet sur les genoux et un crayon à la main. Mais que vous faites-vous là, mademoiselle ? Ça ne se voit pas ? J'écris. Vous attendez quelqu'un ? Oui, vous. Elle s'était redressée. Vous êtes bien Philippe Vincent ? Moi, c'est Brunschwig, Sophie Brunschwig. Et elle lui avait tendu de manière masculine une main qui ne l'était pas. Je voulais voir l'homme qui a écrit ce que je viens de lire, disait-elle. Et cette jeune femme en jupe courte, chemisier très échancré, avec des yeux qui avaient l'air prêts à décocher des éclairs, mais aussi une peau d'un grenage sensuel, avait sorti de son sac l'édition poche du petit essai que Philippe Vincent avait écrit trois ou quatre ans plus tôt, De la ponctuation comme censure de la pensée. Une grosse virgule blanche sur fond noir en ornait la couverture. En présence d'un lecteur venu jusqu'à moi, et en particulier une lectrice, disait-il, j'éprouve toujours un peu d'émotion et beaucoup de curiosité. C'est donc pour des inconnus de cette sorte que j'écris ? Philippe avait proposé à cette Sophie de boire quelque chose de frais. Offrir au visiteur de se désaltérer est dans ce pays, depuis la nuit des temps, le premier devoir de l'hospitalité. Sophie Brunschwig l'avait toisé comme si elle cherchait à percer l'idée qu'avait en tête le grammairien à la retraite, puis elle l'avait suivi. Ils avaient pris place à la table de pierre, devant le mas, un de ceux qu'au dix-huitème siècle, jugeant le calme revenu, des paysans s'étaient fait construire sur leurs terres. Sabine était aussitôt apparue, pieds nus et en robe rouge. Voilà Sophie, lui avait dit Philippe, mais ne me demande pas qui elle est, je l'ignore. Sabine a mesuré du regard cette créature qui était plus grande qu'elle, bien fichue, peu vêtue. Je vais vous chercher à boire, mademoiselle. Elle allait disparaître dans l'ombre du mas… Philippe vient de m'apprendre que c'était ici le premier devoir de l'hospitalité, s'est empressée de dire Sophie Brunschwig. Sabine s'est retournée, elle a jeté sur Philippe d'abord et sur Sophie ensuite, un de ses regards intraduisibles. Vous ne vous connaissiez pas il a dix minutes et vous vous appelez déjà par vos prénoms ?

Je savais que c'était à Bruxelles où, jadis, il allait un trimestre par an faire à l'université un cours de grammaires comparées, que Philippe Vincent avait rencontré cette femme hors du commun. Dans une soirée où il y avait trop de monde, de ces gens qui s'invitent à tour de rôle pour ne pas être effacés de la liste, il avait traîné, un verre à la main, jusqu'au moment où, dans l'un des salons, il avait aperçu une jeune femme affalée dans un fauteuil, une jambe repliée sur l'accoudoir, l'autre, pied dénudé, traînant sur le tapis. Elle avait une longue veste de soie pourpre ouverte sur une robe assez galante. À en juger par son attitude, elle écoutait avec un certain mépris le discours d'un homme prostré à ses pieds. Pour ne plus voir qu'elle, disait-il, j'avais élevé mon mon verre et m'en étais servi comme d'un écran pour évacuer le causeur de la scène. J'avais alors pensé au tableau de Balthus, La chambre turque. Je vous ai vue nue, lui dirait-il un peu plus tard dans la soirée, enfin presque.  J'ai compris que vous me regardiez comme si je l'étais, avait-elle répondu. C'est la faute à Balthus, lui avait-il soufflé à l'oreille, c'est lui qui vous a représentée dans cette attitude. Il avait feint de ne pas se souvenir que le modèle de Balthus avait des cheveux noirs alors que ceux de Sabine sont roux. C'est Sophie qui a des cheveux noirs. Mais en ce temps-là il ne l'avait pas encore rencontrée, donc noirs ou roux, ce n'était pas la question. Philippe avait convaincu Sabine de le suivre et ils ne s'étaient plus quittés depuis cette rencontre. 

Ce jour-là, Sophie Brunschwig venait relancer Philippe. Elle avait une idée bien arrêtée dont il n'avait pas encore parlé à Sabine. Il avait pris un ton confidentiel pour murmurer qu'il ne fallait pas tarder car il ne ferait rien, non pas sans le consentement de Sabine, mais sans sa complicité, et tu conviendras que ce n'est pas du tout la même chose, me disait-il d'une voix encore plus basse, comme s'il craignait qu'elle se fût cachée derrière le platane. Sophie Brunschwig était persuadée que je devais écrire ma propre histoire, disait Philippe, et faire de mes découvertes dans l'histoire du langage un roman d'aventures car elle y avait perçu une sorte de dramaturgie et une forme de concupiscence. Le temps à vivre dont il disposait encore, elle le lui avait dit sans précautions, ne l'autorisait plus à tirer des plans sur la comète. Philippe, allait-elle lui redire, vous n'avez pas le droit de rejoindre les anges ou les démons sans avoir mis par écrit les découvertes, les stupeurs, les illuminations dont vous m'avez parfois fait le récit, quelque chose que vous avez effleuré déjà avec votre petit essai sur la ponctuation. Il faut vous y mettre, Philippe, définir le rôle et montrer l'importance de l'émotion dans la recherche. La voilà qui était donc venue le relancer. Mais, Sophie, ça n'aurait pas le moindre intérêt, lui avait-il déjà dit, et quel temps ça me prendrait…  Il le lui redirait. Sophie pensait qu'il avait au moins deux raisons de ne pas encore s'y être mis : la paresse et la peur. La paresse, soit. Mais la peur ? Que savait de lui cette femme qui abordait la quarantaine en donnant l'impression qu'elle était arrivée à un âge où elle avait décidé de se fixer pour longtemps ?  

Philippe accomplissait parfois dans le temps des sauts inattendus. Il finirait un jour par tout avouer à Sabine, me dit-il. Il s'y était décidé un soir d'été où, assis sous le platane séculaire, ils se demandaient ce qu'était devenue Sophie Brunchswig qui avait disparu comme elle était apparue. Le temps était-il venu pour Philippe de révéler à Sabine ce qu'il ne lui avait jamais dit ? Il avait pesé le pour et le contre et s'était à la fin jeté à l'eau. Quelle espèce de tricheur étais-je devenu ? avait-il choisi de dire en guise de préambule. Et tu t'en souviens, me confiait-il, c'était l'une des situations que j'avais exposées dans mon essai sur la ponctuation. Avec un point d'exclamation je m'affichais tricheur, avec un point d'interrogation je demandais à Sabine de me rassurer. Tricheur ? avait fait Sabine en rigolant. Tu n'a pas perdu ta naïveté en prenant de l'âge, Philippe. Si quelqu'un trichait, c'était moi. Nous étions devenues très proches, très complices, Sophie et moi, mais tu ne le voyais pas. Et ainsi Philippe avait-il appris que Sophie se glissait par la porte de derrière, rejoignait Sabine dans son atelier d'illustratrice avant de le retrouver, lui, dans son bureau ou au jardin. Elle avait fichu en l'air tout mon plan d'expiation, disait Philippe. Tu sais, ajoutait-il, l'âge a marqué Sabine, mais avec une sorte de sérénité. C'est en même temps et avec beaucoup de lenteur que les signes sont apparus, les cheveux qui se décolorent, les éventails de rides qui se déploient, les hanches plus lourdes. Elle ne s'est pas rebellée, elle n'a pas simulé, grâce à quoi, mon vieux, elle a cette beauté qui s'accommode de l'âge. Observe-la, tu ne peux le nier. Je la trouve presque aussi fascinante qu'à l'époque où je l'avais découverte dans le tableau de Balthus. Un peu plus effrayante, peut-être. Philippe reprenait soudain le récit de sa conversation avec elle. Tu n'as pas vu non plus, lui disait Sabine, que la disparition de Sophie m'a plus affectée que toi. Si j'avais ton talent, Philippe, je m'inspirerais de cette aventure pour écrire un essai qui serait le juste pendant du tien. De l'art de la ponctuation dans l'exercice amoureux. Parenthèses pour se dissimuler, points de suspension pour arrêter le temps, point-virgule pour vous remettre à votre place, sans oublier la virgule, petite verge, c'est toi qui me l'as appris…  Je l'avais regardée avec stupeur, me disait Philippe. Tu plaisantes,Sabine ! Et pour dissimuler son embarras il avait pris le soin d'expliquer ce que Sabine savait déjà, qu'il n'avait rien de pareil en tête quand il avait écrit son petit essai. Il venait alors de relire les commentaires de Victor Hugo sur ses démêlés, pendant l'exil, avec les éditeurs belges. La ponctuation était encore pour eux le privilège des typographes. Ce qui avait fait dire à un Hugo, effaré d'en trouver tant accrochées à ses phrases, que les virgules étaient des insectes belgicains. Toi, tu le sais, mon vieux, je m'étais senti fidèle à la pensée de l'exilé en dénonçant cette infiltration comme une censure insidieuse de la pensée. Je te bride, je te fais marquer le pas, je te romps et je t'oblige à te reprendre. La ponctuation a un caractère épidémique, une fois infiltrée dans le texte, elle en contamine le sens, avait-il dit à Sabine. C'est bien ce que je voulais dire, Philippe, lui avait-elle répliqué.

Au début, l'apparition de Sophie Brunschwig avait donné à Philippe l'illusion qu'elle l'aiderait à interrompre le déclin par lequel il se sentait emporté. Il venait de prendre sa retraite et il découvrait la difficulté de se faire à une autre vie sous peine de vieillissement rapide dans les ruines de la précédente. La visite inattendue de Sophie, qui passait l'été au Destet chez une amie, avait été suivie de quelques autres. Philippe avait appris qu'elle exerçait à Paris le métier d'interprète. Elle possédait trois ou quatre langues avec lesquelles elle était capable de jongler dans un sens ou dans l'autre. Elle ne se contentait pas de pratiquer ces langues, disait Philippe, elle se coulait en elles, les possédait, les enlaçait, les dénouait. Et dans la maîtrise des langues la ponctuation avait sa part. Il y en a peu de mon espèce, lui avait-elle dit avec fierté. Philippe qui avait senti naître une jalousie ridicule parce que sans objet, avait eu envie de la voir à l'œuvre, et le hasard l'avait servi. Un professeur de Normale sup lui avait proposé de faire rue d'Ulm une conférence sur l'histoire et le rôle de la ponctuation. Philippe était arrivé la veille à Paris. On lui avait réservé une chambre à côté du Panthéon et Sophie qu'il avait avertie s'était esclaffée quand elle avait su qu'il serait à l'hôtel des Grands Hommes. Elle était allée l'y prendre en début d'après-midi. Émouvante, cette fin d'été, me disait Philippe, et Sophie parisienne ne l'était pas moins. Veste et pantalon noirs, chemisier gris clair, le visage légèrement fardé, et un soupçon de parfum auquel, ajoutait-il, il était incapable de donner un nom. Ils ont descendu la rue Soufflot et sont allés s'asseoir au Luxembourg. Sophie racontait qu'elle s'était arrangée pour que, le lendemain, Philippe pût se trouver en cabine avec elle quand elle exercerait son travail d'interprète dans un congrès de climatologues qui confronteraient leurs découvertes. En prévision de quoi il lui avait fallu, disait-elle, se renseigner sur les expressions et les mots qu'utiliseraient ces spécialistes. Sophie Brunschwig avait alors parlé d'ouragans, de cyclones, de tempêtes, de tornades, de typhons, d'éruptions, de tremblements de terre, et elle était à son affaire. À mon tour, maintenant, d'observer les lois de l'hospitalité, avait-elle dit soudain à Philippe en lui prenant le bras, vous allez voir, c'est à deux pas. Elle habitait au dernier étage, rue de Condé, un deux-pièces inondé par la lumière qui passait au-dessus des toits. Elle avait aménagé ce deux-pièces de la même manière qu'elle s'habillait. Avec simplicité, sans souci de style, un peu d'impertinence et rien de superflu, disait Philippe, et il faisait l'inventaire comme un accessoiriste sur une scène de théâtre. D'un côté une salle à manger avec coin cuisine et table ronde, de l'autre un lieu de travail et de repos, bureau couvert de papiers, lit-divan et un vieux fauteuil tourné vers un téléviseur à grand écran. Thé ou… plus raide ? lui avait demandé Sophie. Whisky, avec des choses à grignoter. Je vous prépare ça, mettez-vous à l'aise, Philippe. Il était allé s'asseoir dans le fauteuil et par curiosité il avait pris la télécommande du téléviseur. Tu le sais, me disait-il, il n'y a jamais eu de téléviseur chez nous, Sabine n'en voulait pas et... Il s'était interrompu, il avait paru hésiter. Puis il avait recommencé à me parler, mais c'était comme s'il soliloquait. Il venait d'avoir soixante-dix ans, disait-il, et Sophie prétendait qu'il les portait avec insolence, mais une insolence voilée. Il se plaignait souvent de son âge pour susciter la désapprobation, et de sa mise à la retraite comme si c'était une mesure disciplinaire. Sophie prétendait qu'il n'aimait rien mieux que de s'entendre dire que s'il avait des cheveux blancs et pas mal d'éphélides, il paraissait malgré cela plus jeune qu'il ne l'était. Sophie, qui avait presque trente ans de moins que lui, le trouvait amusant par son orgueil mais un peu sournois. Et n'était-elle pas sournoise, demandait Philippe, elle qui me vouvoyait en prétendant que je l'y avais obligée ? Elle m'avait même parlé de mon nez cambré, m'avait-il confié, de mes yeux plissés, de la lèvre du dessous qui remontait souvent sur l'autre et elle m'avait laissé entendre que c'étaient là des signes d'une nature sensuelle. Elle prétendait même, ajoutait Philippe, qu'elle en aurait déjà tiré meilleur parti sans celle que j'appelais mon petit Balthus. Mais à Paris le grammairien était seul, disait Philippe avec un ricanement, le petit Balthus était loin, et Sophie s'était sans doute promis de découvrir quelle était ma vraie nature. Et peut-être, pourquoi pas, ce que valait ma fidélité conjugale. Une sorte de jeu pour briser les apparences car elle était assez iconoclaste. Sophie l'avait donc amené chez elle, sur son territoire, avec l'idée qu'il ne serait plus le même et qu'elle y verrait plus clair. Elle avait préparé un plateau avec un carafon de whisky, des verres, des glaçons, des biscuits salés. Pendant ce temps, après avoir déposé sa veste sur une chaise et dénoué sa cravate, Philippe s'était installé dans le fauteuil devant la télévision et il tripotait la télécommande. Il avait allumé la télévision sans le vouloir. Sophie, venez voir ! s'était-il écrié. Voir quoi ? avait-elle demandé en posant le plateau sur la table. Et elle avait vu sur l'écran une tour d'où s'échappaient, aux plus hauts étages, des volutes de fumée. Soudain, un avion surgissait à basse altitude et virait sur l'aile,  il s'encastrait dans la tour voisine, et à l'instant d'autres volutes jaillissaient, illuminées de rouge par les flammes. Vous regardez un film catastrophe ? avait demandé Sophie en s'asseyant aux pieds de Philippe, le dos contre ses genoux. Elle avait soudain compris que le plus étrange en ce spectacle était le silence, un film muet. Elle avait arraché la télécommande des mains de Philippe, et elle avais mis le son. Ce n'était pas un film catastrophe, c'était une page d'histoire qui se tournait devant eux. Un nouveau Pearl Harbour, avait murmuré Philippe qui, dans l'effroi, le souffle coupé, avait posé les mains sur les épaules de Sophie. Et puis soudain, m'a-t-il dit, les tours se sont effondrées l'une après l'autre, et nous n'avons plus vu sur l'écran qu'une épaisse fumée qui se déployait comme un champignon atomique. Je l'ai regardé avec l'effroi revenu dans son regard et je me suis demandé comment je décrirais un jour cette scène. Vous imaginez-vous dans l'une de ces tours ? murmurerait Philippe d'une voix angoissée en lui pressant les épaules. Vous êtes assise devant votre bureau, vous tournez la tête et vous voyez à bout portant, vous pourriez même le toucher si vous tendiez la main, ce monstrueux bimoteur qui va fracasser les fenêtres et les murs dans un dixième de seconde et vous faire disparaître à jamais. Et vous dans un de ces avions ? demanderait Sophie. Si j'y étais avec vous, lui aurait alors murmuré Philippe, je vous serrerais dans mes bras pour qu'aucun de nous ne meure seul. Ses mains avaient quitté les épaules de Sophie, il ne se rendait pas compte que, dans l'angoisse inspirée par le spectacle qui se jouait à l'écran, de ses mains croisées il écrasait les seins de Sophie à travers l'étoffe. Philippe m'a raconté d'une voix plus basse, qu'ils s'étaient alors levés et, comme le font les témoins qui se sentent impuissants devant une catastrophe, ils s'étaient enlacés, les yeux toujours sur l'écran. Ils vivaient, eux, ils pouvaient s'étreindre quand d'autres, comme ils l'avaient vu avant l'effondrement des tours, se précipitaient dans le vide. Pendant que les événements repassaient en boucle, m'a dit Philippe, nous nous sommes éloignés à reculons et soudain nous avons trébuché. Puis il s'est tu comme s'il me laissait le soin d'entrevoir la suite. Si elle avait songé à des scénarios quand elle avait appris que Philippe viendrait seul à Paris, me disais-je, jamais Sophie n'aurait pu deviner qu'arriverait ce qui s'était alors passé, et qu'à mon tour je mettais en scène : un couple cherchant à tâtons l'ultime tendresse de la vie dans la fureur de la destruction. J'ai vu les mains de Sophie agripper Philippe quand il effleurait avec plus de craintes que de hâte cette femme qui aurait pu se trouver dans l'une des tours alors qu'il se serait trouvé dans l'un des avions. Je l'ai vu qui la pressait avec le même soin qu'il avait quand il remontait aux origines des formes grammaticales et prenait des notes d'autant plus méticuleuses que l'hypothèse était incertaine. Un instant, je me suis demandé s'il lui arrivait encore de faire l'amour au petit Balthus. Mais Philippe ne me parlerait plus de cette aventure. Il avait, lui semblait-il, commis une effraction qui lui serait présente et lui imposerait le silence chaque fois qu'il serait question de Sophie.

Ce n'était pourtant pas à cette époque-là que Sophie avait disparu. Ce serait plus tard. Un beau jour elle cesserait de l'appeler, de venir dans le Sud ou de lui écrire par la voie électronique qu'elle lui avait imposée. Philippe Vincent prendrait ce silence pour un caprice, une humeur ou quelque obscure revanche. Puis, les jours et les semaines passant, il se ferait à l'idée qu'elle n'apparaîtrait plus, que le gravier du chemin ne crisserait plus sous ses pas, et qu'il n'y aurait plus un autre attentat pour la jeter dans ses bras. Il avait refermé l'ordinateur qu'elle lui avait conseillé d'acheter et il l'avait rangé dans un placard. Ce n'était pas de mon âge, dirait-il à Sabine.





© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens